Bulletin du Comité de Madagascar — 3e année, no 2 (août 1897)
Nouvelles de Madagascar
La fête du 14 juillet.
La célébration de la fête du 14 juillet a permis à la colonie française de se rendre compte des progrès de l’œuvre d’assimilation et de constater que, pour les Malgaches, notre fête nationale a dès à présent remplacé l’ancien Fandroana.
On a pu assister à la série de manifestations extérieures qui accompagnaient naguère cette fête dynastique : les feux de joie ont été, suivant la tradition, allumés dans la campagne, les morts ont été retournés, et les familles ont échangé des cadeaux et distribué des libéralités à leur serviteurs. Les Malgaches ont été très satisfaits de n’avoir plus à verser le hasina qu’ils payaient autrefois à la Reine. Mais au contraire la plupart des Européens ont donné des gratifications aux indigènes qu’ils emploient.
Voici le résumé des principaux épisodes de la fête.
Dès le 13 juillet au matin, édifices publics et maisons parti-culières sont pavoisés d’innombrables drapeaux aux couleurs nationales ; à 8 heures du soir, retraite aux flambeaux.
Le 14 juillet, à l’aube, salves d’artillerie mêlées de sonneries de cloches, revue des troupes de la garnison passée par le colo-nel Bouguié, gouverneur militaire de Tananarive en présence du Résident général. Les troupes comprenaient : une section du génie, trois compagnies du 13e régiment d’infanterie de marine, deux compagnies du régiment colonial, une compagnie du 1er régiment malgache, quatre compagnies du 2e régiment mal-
– 52 – gache, une compagnie de milice, deux compagnies de conduc-teurs sénégalais, une batterie de six pièces de 80 de montagne.
À l’issue de la revue, le Résident Général s’est rendu au Cercle français, où un vin d’honneur lui a été offert par les membres du cercle. Une table en fer à cheval est dressée sous une tente au milieu de la grande cour. Le Général y prend place ayant à sa droite M. Duflau, Directeur du Comptoir d’escompte et Président du cercle, et à sa gauche M. le colonel Bouguié, gouverneur militaire de Tananarive.
Quelques instants après l’arrivée du Général, M. Duflau prend la parole et prononce le discours suivant :
« Mon Général,
« Les membres du Cercle Français, groupant autour d’eux les membres de la colonie française qui se sont empressés de répondre à leur invitation, sont heureux de vous exprimer tous les sentiments de respect et de reconnaissance qu’ils éprouvent pour votre personne.
« Vous nous avez donné, mon général, des marques si nombreuses de votre sollicitude et de votre haute bienveillance, que nous éprouvons le plus vif plaisir à vous le répéter une fois de plus.
« Dans un sentiment d’union apprécié par tous, vous avez créé, à Tananarive, un Cercle où tous les éléments français ont pu se grouper, se connaître, s’apprécier et resserrer les liens qui doivent toujours unir les membres d’une même famille.
« En ce jour où tous les cœurs français battent à l’unisson, surtout loin de la mère-patrie, veuillez être, mon Général, notre interprète auprès de M. le Président de la République et des membres du Gouvernement, pour leur transmettre nos senti-ments de respectueux dévouement. Dites-leur combien la Fête Nationale, que nous célébrons aujourd’hui, réveille en nos cœurs les sentiments d’amour pour la Patrie à laquelle nous pensons toujours.
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« Permettez-moi, mon Général, de lever mon verre à votre santé.
« Je porte également la santé de M. le Président de la Ré-publique et je bois à la prospérité de Madagascar et à la gran-deur de notre chère Patrie, la France. »
Le Général remercie M. Duflau de ses paroles et des vœux qu’il vient d’exprimer ; il répond qu’il se félicite d’avoir créé une institution dont le succès s’affirme de jour en jour et qui contri-bue à établir et à entretenir des relations amicales entre tous les Français de Tananarive. Il ajoute que cette union, si désirable partout, est particulièrement nécessaire à Madagascar et que c’est par elle seulement, c’est-à-dire par la coordination de tous les efforts, qu’on arrivera à coloniser la grande île et à lui don-ner, par le travail, la prospérité qu’on peut en attendre.
Dans la journée ont été organisés des divertissements po-pulaires analogues à ceux en usage dans nos fêtes de France. Ils ont été pour les Malgaches une vraie révélation et les ont beau-coup amusés. Dans les courses à pied, à filanzane, à la cruche pour femmes, les prix ont été chaudement disputés. Dans les courses de mulets et de chevaux, la lutte a été particulièrement vive.
Le soir, un feu d’artifice a été tiré par les soins de M. le lieutenant Turquois.
À sept heures, un grand dîner réunissait à la Résidence gé-nérale les principales autorités civiles et militaires de la ville, ainsi qu’un certain nombre de colons, MM. Porter, vice-consul d’Angleterre, Borchgrevinck, superintendant des missions nor-végiennes, et Rasanjy, Gouverneur général de l’Émyrne.
Au dessert, le Résident Général a prononcé le discours sui-vant :
« Messieurs,
« Je crois que ceux d’entre vous qui habitent Madagascar depuis quelques années ont dû être satisfaits de cette journée.
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Pour la première fois, ils ont pu voir nos couleurs flotter seules sur cette terre, devenue désormais, et sans conteste, française. Je sais qu’il existe encore dans la grande île de vastes espaces où notre domination n’est pas reconnue par les peuplades qui les habitent. Mais, les résultats que nos officiers et soldats ont déjà obtenus dans ces derniers mois, au point de vue de la pacifica-tion, permettent d’espérer qu’avant longtemps il ne restera plus un seul coin de Madagascar où l’autorité de la France ne sera définitivement reconnue et respectée. Cette date du 14 juillet 1897 permet donc de mesurer déjà les progrès de la grande œuvre entreprise ici par le gouvernement de la République. Qu’il me soit permis, à cette occasion, d’exprimer encore une fois ma reconnaissance à tous mes compatriotes, militaires, fonctionnaires, colons, qui ont tenu à honneur, ainsi que j’ai pu m’en rendre compte dans un récent voyage autour de l’île, de me fournir tous une collaboration aussi énergique que dévouée. C’est en leur nom, et aussi au nom de nos nouveaux sujets mal-gaches, dont nous comptons ici le principal représentant, le Gouverneur général de l’Émyrne, que j’adresse à M. Félix Faure, le Président de la République Française, l’hommage de notre profond respect et de notre ardent patriotisme. Nulle part, notre pays ne compte de serviteurs plus fidèles et plus jaloux de sa grandeur et de sa prospérité que les Français de Madagascar.
« Veuillez me permettre aussi de remercier MM. le Vice- Consul d’Angleterre et le représentant de la Mission Norwé-gienne d’avoir bien voulu ce soir se joindre à nous. »
M. le Vice-Consul d’Angleterre Porter a remercié le Rési-dent Général, et a répondu qu’il tenait tout particulièrement à souligner les progrès que l’intervention des troupes françaises a fait faire à la pacification. Il a ajouté qu’ayant parcouru la route de Tamatave au mois de juillet 1896, il l’avait de nouveau suivie il y a peu de temps et avait pu ainsi se rendre compte par lui-même des énormes progrès réalisés. Alors qu’il y a un an les escortes n’arrivaient qu’avec peine à protéger les voyageurs, au-jourd’hui au contraire, la route est libre et sûre, et les Européens
– 55 – y trouvent, au lieu de ruines, des villages riches et prospères, pourvus de toutes les ressources nécessaires.
M. le Superintendant des Missions Norvégiennes Borch-grevinck a pris ensuite la parole et a tenu aussi à constater l’heureuse métamorphose qui s’est produite à Madagascar. Il a rappelé, en outre, que les Norwégiens doivent leur dynastie à la France et a ajouté que ce lien, presque de famille, contribue à renforcer l’amitié que des sympathies naturelles entretiennent entre les deux nations.
M. le Procureur Général achève la série des toasts par un discours dans lequel il rappelle le rôle prépondérant que l’armée, troupe et corps d’officiers, a joué dans l’œuvre de paci-fication ; il constate aussi que les fonctionnaires et les colons ont contribué aux résultats obtenus, les premiers en se consa-crant avec zèle à l’organisation du pays, les seconds en em-ployant les indigènes dans leurs exploitations industrielles, agricoles ou commerciales et en les détournant ainsi par le tra-vail du parti de l’insurrection. Mais, comme dans toute société naissante, ces efforts ne pouvaient porter leurs fruits que grou-pés et dirigés vers le but commun par une volonté unique ; M. le Procureur Général déclare être certainement l’interprète de la Colonie française en disant que c’est l’honneur du Résident Gé-néral d’avoir été cette volonté et d’avoir su, dans ce rôle élevé et difficile, se concilier les sympathies et s’assurer le dévouement de tous. Il termine en portant la santé du chef de la Colonie.
Le dîner a été suivi d’une réception et d’un bal qui se sont prolongés jusqu’au jour.
Les renseignements parvenus des divers points de l’île et notamment de Mianarivo, Ambohitrolomahitsy, Ankazondandy, Tanifotsy, Anjozorobo, Ambatondrazaka, Andriba, font con-naître que les Malgaches ont fêté le 14 juillet avec un grand en-thousiasme et ont adopté définitivement cette date pour leur fête nationale.
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