Ce qui se passe au camping reste au camping
Ce qui se passe au camping reste au camping !
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 11 parties.
Elle perçoit à nouveau des pas, mais qui s’approchent et s’intensifient cette fois-ci. Des claquements de métal aussi. Sans dire un mot, les filles pensent toutes au voisin épeurant d’en face.
— Les gars, peut-être, suppose Katia, qui ne voit rien et qui se lève. LES GARS ?
Pas de réponse. Le bruit de marche se poursuit. S’accentue, même. Katia arrache l’outil de son chum des mains de Vicky, qui grelotte de frayeur en chuchotant :
— On dirait juste une personne qui frappe de quoi…
— Ah mon Dieu, c’est qui ?
— EILLE ! Réponds parce que, je te jure, je vais t’assommer ! crie Katia, que la peur rend déchaînée et menaçante. I WILL KILL YOU !
— Voyons donc, je capote, renifle à présent Vicky en peinant à bien respirer, alors que Caroline ne respire plus.
Les pas se rapprochent. Les cliquetis divers aussi. Un homme leur parle en français :
— Du calme, oh, oh…
— C’EST QUI ?
Les yeux ronds et le souffle haletant, Katia dirige le faisceau de lumière vers le trou noir d’où la voix semble provenir. Une forme humaine bouge. Ça clique, ça claque.
— C’est le père Noël.
— C’est pas drôle ! gueule Katia.
Un type qui trimballe tout un ballot apparaît.
— C’est juste moi, les dudes !
— Sonny Bears ? What the fuck ?
En se garant dans le stationnement débordant de voiturettes de golf, le petit groupe constate – non sans étonnement – la popularité de cette fête du Noël des campeurs. On se croirait au club de golf Le Mirage pour un tournoi caritatif louche de la famille Bougon. Tout au bout, plusieurs motos impeccablement rutilantes sont également alignées en rang d’oignons. Dispersés autour d’un immense feu de joie dansant déjà vers la lune, des gens papotent joyeusement. Des guirlandes de lumières colorées serpentent un peu partout dans les arbres et sur les maisons mobiles en première rangée du parc de roulottes, qui se trouve tout juste derrière un bâtiment central servant à la fois de bloc sanitaire, de rangement pour le mobilier extérieur, de vestiaire pour la piscine et de restaurant pour les Tammy’s brunchs à volonté le premier et le dernier dimanche du mois, à ٩,٩٩ $ par personne. Réservation obligatoire.
Dans un décorum qui semble davantage improvisé que planifié, un lutin de Noël en salopette courte et en bas longs rayés surgit de derrière une petite scène rectangulaire à peine relevée du sol de quelques pieds. Il frappe sur un tambour comme on annonce l’imminence de quelque chose. Des enfants lui courent après et rient en tirant les bretelles de sa salopette. Certains fêtards arborent la fameuse tuque en feutrine rouge, alors que d’autres ont simplement cintré leur cou de guirlandes de Noël métalliques torsadées, pour la plupart, un peu fatiguées. Un grand bonhomme de neige et un père Noël gonflables, tous deux usés et brunis par des champignons d’humidité qui les ont colonisés lors des multiples entreposages hivernaux, se balancent dans un mouvement ample au centre des jeux pour enfants d’un parc trop sombre pour être invitant.
— On est bien accueillis, apprécie Caroline, qui sort sa chaise encore humide du coffre du véhicule.
— Au moins, y a du monde. J’avais peur d’être pogné avec genre le père Noël qui dégoutte à ma droite pis la madame qui fraude son prochain avec ses pamplemousses à ma gauche, se réjouit Vicky, noyée dans un raz-de-marée de préjugés qui aurait le pouvoir d’avaler l’ensemble des estivants présents à la soirée.
— Pourquoi « fraude » ? s’étonne Marc, qui est ravi de sa caisse d’agrumes et qui meurt d’impatience de se faire un bon jus frais dès son retour.
— Laisse faire. D’ailleurs, je me demande toujours ce que Ghislain trouve de SI exceptionnel à ce camping-là pour nous l’avoir recommandé avec autant de passion.
— Des souvenirs d’enfance probablement ; les profs de sciences sont des grands sensibles, au fond, présume Marc.
Ils s’élancent tous vers l’entrée décorée d’une arche de ballons rouges et blancs ressemblant plutôt à l’enceinte d’un bal de finissants du début des années 90.
Deux anglophones sortant de nulle part se ruent vers eux.
— Bonjour ! Je suis Connie ! se présente la femme qui vendait les moitié-moitié en début de journée. J’en connais très bien deux de votre groupe, mais pas les autres.
— Moi, c’est Tom ! Bienvenue ! les accueille son mari, un grand maigre aux joues creuses et aux reliefs corporels noueux comme un arbre.
— J’ai oublié mon cell dans le char, avertit Mike, qui court aussitôt le chercher.
— C’est moi qui a les clés, je te suis ! dit Marc en s’éclipsant aussi sans plus de cérémonie.
— On leur a-tu fait peur, coudonc ? rigole Connie en frappant son mari du coude.
La femme porte fièrement un chandail des Maple Leafs spécial Christmas et un legging noir qui semble en similicuir et dont le bas s’insère dans des bottes ocre à talons carrés. Ses longs cheveux rouille sont coiffés de pompons blancs pour l’occasion et des boucles d’oreilles gigantesques en forme de boule de Noël pendouillent à ses lobes étirés comme du gras de porc à force d’avoir supporté un attirail trop lourd. Son mari leur sourit en soulevant compulsivement sa casquette à l’effigie de la même équipe de hockey de Toronto. Il est vêtu d’un ugly Christmas sweater de laine qu’il porte deux fois par année, toujours en espérant que la soirée de juillet ne soit pas trop caniculaire.
Au moment où ils tentent de franchir l’enceinte de l’entrée, la femme ordonne de la main aux campeurs d’attendre un peu.
— Il y a un petit prix d’entrée pour nous aider à payer l’orchestre.
— On campe ici, s’étonne Vicky.
— Pour les locateurs non résidents, non saisonniers et non permanents, c’est 2,25 $ ; pour les locateurs résidents, mais non permanents, saisonniers ou non, c’est 1,75 $ ; pour les locateurs non résidents, mais permanents et saisonniers, c’est 1 $ ; pis pour les locateurs résidents, saisonniers et permanents, c’est gratuit à condition de participer aux corvées au moins deux fois dans l’été, sinon c’est 1 $ aussi. Si vous recevez du monde, c’est 3,25 $ pour les visiteurs résidents et 5,75 $ pour les visiteurs non résidents. Pis, ben comme d’habitude, c’est toujours gratuit pour le gagnant du tournoi de dards annuel ainsi que sa famille, pour un maximum de quatre personnes : deux adultes, deux enfants, non transférable.
Les campeurs la dévisagent, en grande confusion quant à leur propre identité.
— Je saigne du nez, ostie, grommelle Katia entre ses dents et en bon français.
— Je sais même plus qui je suis, brame à son tour Vicky.
— C’est simple ! complète en anglais son mari en attente des statuts respectifs de chacun pour faire les comptes.
Caroline hésite en cherchant désespérément un accompagnement quelconque dans le regard des autres.
— On est… euh…
— Des locateurs résidents ? tente Éric, plus certain de rien non plus.
— Avez-vous votre preuve de résidence ? On accepte aussi les villages de Overstock pis de Riverland, vu que c’est proche.
— OK, non, on est juste des locateurs, d’abord.
— Donc, locateurs non résidents, ni permanents, ni saisonniers ? conclut Connie, très protocolaire dans sa démarche alors qu’elle devait bien s’en douter un minimum depuis le tout début.
Les vacanciers acquiescent d’une tête molle comme du Jell-O, peu confiants en leur chance d’avoir frappé le bon clan d’appartenance.
— Faque, c’est 2,25 $ par personne.
— Avec la carte ?
— Pas le terminal, mais vous pouvez me faire un virement Interac. Ça fait… 13,50 $ pour vous six. Tom, va partir Internet.
Alors que son mari court vers le petit bureau de la réception tout en haut d’une petite butte, Vicky chuchote à ses congénères :
— Faque y a Internet…
Comme elle a son téléphone à portée de main, elle propose de faire le virement pour tout le groupe, question de ne pas y passer toute la soirée.
Afin de ne pas révéler le code du wifi, Connie pianote elle-même sur l’appareil de sa locataire non permanente. Elle lui dicte ensuite une adresse courriel et lui suggère d’écrire « cafetière » comme raison du virement, afin de faire glisser cette transaction dans l’anonymat fiscal le plus total.
Vicky tente d’en profiter pour rapidement dérouler son fil Instagram et voir ses messages, mais en vain ; Connie crie à son mari de refermer le routeur, puis elle reprend le téléphone de Vicky pour effacer l’éventuelle connexion automatique.
Une fois ce droit de passages dûment acquitté, tout le monde avance vers la fête. Connie leur annonce qu’un orchestre maison performera de huit heures à dix heures, juste avant la grande surprise. Le chanteur, Steven, est le neveu d’un couple de résidents permanents saisonniers du camping ; il travaille ici à l’occasion, entre autres pour surmonter le deuil difficile de sa conjointe. Alors qu’elle se mettait de la crème solaire sur le quai de la baie de la rivière Blackstone à vingt kilomètres de là, la jeune femme s’est fait tuer par une mère ours, explique de loin la propriétaire en donnant visiblement trop de détails sur la vie de ce pauvre chanteur endeuillé. Caroline blanchit en même temps que Vicky presse le groupe d’avancer au plus vite, question de fuir cette histoire à glacer le sang dans le dos qui ne l’intéresse pas du tout. Mike et Marc passent loin et complètement par la droite pour les rejoindre, afin de se mêler à la fête et de chercher l’endroit idéal pour s’enraciner.
Telles des lucioles en manque, les six amis foncent vers le feu et sa chaleur ; les filles ont froid depuis suffisamment longtemps et les gars veulent se déboucher une bonne bière en attendant de gagner une somme d’argent possiblement enviable, compte tenu du nombre de gens présents. Après avoir trouvé un petit coin, pas trop loin ni trop proche, tous déplient bagage.
La petite scène de fortune à proximité est éclairée et des instruments s’y trouvent. Le lutin au tambour, qui a cessé de jouer, se descend à présent une Molson Canadian avec un petit groupe bien assis en peloton sur des glacières. Marc craque une tournée de bières en canette à ses amis, qui, le nez en l’air, observent les environs. Les gens autour papotent en buvant un coup. Plusieurs portent un hoodie vert forêt ou une casquette dans les mêmes teintes à l’effigie du camping Smith. La langue d’usage est bien évidemment l’anglais pour la totalité des juillettistes sur place.
Un type monte sur la scène et demande au micro l’attention de l’auditoire. La centaine de personnes autour le zieutent.
— Bonsoir à tous, je m’appelle Sonny, Sonny Bears, pis je prends un peu de votre temps ce soir pour vous prier de vous réveiller, peuple ! Je veux éveiller les consciences parce que je sais des affaires.
Connie et Tom approchent en catimini de la scène, mais l’orateur, qui semble être dans la quarantaine, les prie de la main de lui laisser quelques minutes. À voir leur réaction, il ne leur est pas étranger.
— Les gouvernements nous manipulent ! Toute cette histoire de réseau 5-6-7G est une arnaque, pis personne s’en rend compte ! Il est temps de se lever pour dire non à cet espionnage de nos tripes pis de nos viscères, non à cette douce dictature en émergence. Ça va nous mener où d’ici quelque temps, hein ? À un régime totalitaire sans droits ni libertés. Bill Gates a créé ça pour contrôler le monde…
Des chuchotements de plus en plus forts s’élèvent dans la foule.
— Je sais c’est quoi, un système de répression où on vous attache les mains dans le dos en vous enlevant tout pouvoir face à l’élite de décideurs. En 1993, je me suis fait plagier. Piéger même, je dirais. Je me suis fait voler mon art, mes mots pis mon âme par un groupe de musique de renommée mondiale ; Aerosmith, oui. Je faisais un nowhere sur le pouce en Californie quand j’ai rencontré un vieux bougre avec qui j’ai fait de la mescaline sur une plage de Los Angeles. Il me disait être peintre. Un fucking bâtard-menteur, ouais. Ce soir-là, j’avais écrit dans un cahier des paroles de chansons, pis il a copié mon travail pour le vendre à Steven Tyler, je sais pas combien. Cryin’, Amazing pis Livin’ on the Edge sont mes chansons !
Une symphonie de petits rires tout aussi discrets que malaisés fuse de l’assistance.
— Jésus-prie…, souffle Mike, submergé par cette vague d’absurdités.
— J’ai essayé de me battre pour mes droits d’auteur, pis j’ai jamais été capable. Ils retournaient même pas mes appels, faque ça en venait qu’à me coûter cher de longues distances… en tout cas. Faque oui ! Je sais c’est quoi, une société castrante qui te dit de pas penser pis de rentrer dans le rang, dans le moule, pour pas que tu dévoiles au monde entier ce que tu sais pis que tu foutes en l’air LEUR PLAN. Soyez éveillés ! Sortez votre argent des banques pis faites des provisions !
À présent embarrassés, Connie et Tom lui font discrètement signe de descendre de la scène. Son temps de glace est terminé. En guise de conclusion, Sonny se met à chanter :
— I was cryin’ when I met you, Now I’m tryin’ to forget you, Your love is sweet misery…
Marc se paie une pinte de bon sang, alors que les autres agrandissent les yeux devant tant d’énormités.
— Vous voyez, je la connais par cœur pis je la vis d’en dedans ! Personne pourrait livrer de l’émotion de même pour une chanson qui serait pas la sienne. Sur ce, mes amis, bonne soirée !
Il brandit d’abord bien haut la main qui porte sa canette de bière, avant de faire de même avec son autre bras tout en descendant de la petite scène, tel un lutteur vainqueur. Connie lui succède, visiblement penaude :
— Euh… bon… Bienvenue à tous à cette fête de Noël ! Restons positifs ce soir et pensons à nous amuser avant tout !
— La dictature douce, c’est non ! beugle à nouveau Sonny en s’éloignant sans se retourner, en guise de départ victorieux.
La propriétaire replace son chandail en lui dévisageant l’arrière de la tête avec acrimonie avant de se recomposer un visage heureux édulcoré, pour annoncer :
— Le moitié-moitié aura lieu dans trente minutes et la musique commencera tout de suite après. On a aussi une grande surprise pour vous plus tard ! Joyeux Noël à tous !
De façon un peu enfantine, Tom applaudit sa femme de petits battements de mains fiers et rapides. Quelques personnes l’accompagnent par pitié, dont Éric, éternel boute-en-train, suivi de Katia, qui siffle avec son pouce et son index.
Marc souligne un détail :
— C’est ridicule, quand tu y penses, le Noël des campeurs… Pourquoi ça existe, dans le fond ?
Katia remarque que les deux petits garnements qui quémandent sans cesse des canettes déambulent à travers les fêtards, armés de leur éternel sac-poubelle noir. Ils semblent aux oiseaux d’ainsi retrouver à la même place tous les consommateurs et générateurs de leur trésor ; une mine d’or de profit, sans la nécessité de la randonnée, pour une soirée fort prometteuse en aluminium. Les espionnant d’un regard sévère, Katia remarque qu’ils s’approchent d’une chaise par-derrière, l’air de rien. Le plus jeune fait le guet pendant que le plus vieux donne un petit coup de pied sur la bière d’un monsieur pour ensuite s’éloigner, toujours l’air de rien. Quelques instants plus tard, l’homme qui veut prendre sa bière remarque avec désolation qu’elle s’est renversée au sol. Il la balance sur le gazon derrière lui avant d’en demander une nouvelle à sa femme assise sur la glacière. Le gamin ramasse le corps mort avec ravissement avant de déguerpir plus loin pour recommencer le même manège.
— Petits criss ! Faut le dire à leurs parents ! s’enflamme Katia, à nouveau hors d’elle.
— Quoi ? demande Mike, qui ne comprend pas du tout de quoi elle cause.
— Les deux petits gars des canettes. Ils jettent les bières du monde à terre !
— T’en fais une affaire trop personnelle, mon cœur, lâche prise, lui fait remarquer son chum avec une certaine délicatesse.
— Ça me choque, des petits crosseurs de même ! Quand j’étais jeune, mon voisin cassait tout le temps mes affaires ou il me les volait… Robin-le-pas-fin, le petit criss. Je vais essayer de trouver c’est qui leur père ou leur mère pour les dénoncer, décide Katia, désireuse de venger en grand l’honneur de toute cette cervoise gaspillée inutilement.
De loin, elle inspecte à qui ils parlent, s’ils regardent dans la direction d’un adulte en particulier ou si quelqu’un semble interagir avec eux, autrement qu’en lançant une canette sèche dans l’ouverture de leur sac comme dans un jeu de foire.
Un type arrive par-derrière et interpelle les trois gars :
— Hé, les dudes ! Comment ça va ? Trop content de vous revoir !
C’est Sonny, le gars bizarre qui était sur la scène. Katia s’étonne :
— Vous vous connaissez ?
— CÂLICE ! Qu’est-ce tu fais là ? gueule Katia en le dévisageant de haut en bas.
— J’ai fait un peu pipi dans mes culottes…, confie Vicky en essuyant une larme de peur sur sa joue.
— As-tu vu les gars ? lui demande Caroline, qui commence à trouver qu’elle prend du temps, cette mission-déchets. Pis, tu fais quoi en pleine forêt la nuit ?
— Les gars ? demande Sonny.
— Nos chums, là ! s’impatiente Vicky.
— Non, pas vu personne.
Désinvolte, Sonny Bears reste debout comme un piquet près du groupe, l’air d’hésiter entre continuer sa route des vacances nocturnes ou prendre racine comme un chêne. Il est armé d’un sac à dos vert foncé après lequel tout un harnachement bruyant est attelé. Un hamac en boule ficelé avec de la corde jaune se balance à côté d’un petit chaudron de métal qui rebondit entre une gourde en inox et une spatule de plastique. Une cravate marine à pois blancs entoure une couverture en rouleau sous une paire de vieilles bottes de cuir brun nouées ensemble par leurs lacets. Une grosse pantoufle en forme de poisson rouge est aussi ficelée comme une longe de porc par une deuxième corde retenant aussi une casquette rouge et bleu à l’effigie de la ligue Baseball Ontario.
Sonny explique aux filles dans un français à fort accent :
— Moi, je me perds dans le bois tout le temps, faites-vous-en pas. C’est mon vie, habiter le bois la nuit pis vivre dans le société le jour. Comme ça, fuck, personne peut me retracer ou connaître mon vie.
— Sérieux, tu connais pas pantoute la direction vers le chemin ? Tu niaises pas ? demande Katia au type, qui fait non de la tête.
— Pas quand c’est noir de même.
— Faque tu dors dans le bois ? Souvent ?
— Presque tout le temps, ouais, j’suis équipé. Ça vous tente de fumer un splif, les chicks ?
Katia, qui se calme peu à peu, reprend son verre de vin et en boit une bonne rasade. Des branches craquent à nouveau. Des voix arrivent.
— C’est les gars pour vrai ça, je pense ! annonce Vicky, bien heureuse qu’ils ne se soient pas perdus pour une deuxième fois.
— Oui, c’est les boys ! s’emballe Katia en levant le nez vers le large, à présent certaine de vocalement les identifier.
— ICI ! On est ICI !
— T’as beau m’expliquer, je comprends pas comment ça se peut que tu sois là ? demande Marc en dévisageant Sonny d’un air ultra suspicieux.
— Perdu, man, comme vous autres, les dudes, je vous dis. J’ai entendu parler pis j’ai suivi les voix. Ça vous tente de… fumer un splif ?
Comme il ne reste que trois canettes de bière dans les provisions, les gars en prennent chacun une, ignorant leur désormais invité. Au son des canettes qui craquent à l’unisson, Mike interroge du regard le nouveau venu, pas certain lui non plus de bien saisir ce qui se passe. D’un geste discret, mais rudement efficace, Katia glisse la bouteille de gin sous sa cuisse pour la faire disparaître comme par magie et ainsi éviter que Sonny s’invite dans l’eau-de-vie. Elle agrippe aussi le pinot noir déjà ouvert qu’elle vient coincer entre son genou et son avant-bras, telle une bouée de sauvetage dans une marée d’incertitude face à l’avenir.
Si la rareté rend égocentrique, la précarité rend avaricieux.
Depuis que tout le monde est revenu, Vicky semble avoir le goût de pleurer toutes les larmes de son corps, et ce, plus que jamais. Elle revit carrément l’annonce de la tragédie initiale pour une deuxième fois. Désenchantées d’apprendre que Sonny ne pourra pas le moins du monde leur être utile, Caroline et elle se fondent dans un silence de mort sentant la déconsidération. Ce quidam, qui a failli les faire mourir de peur, ne s’avère que oiseux.
— Oh, man, c’est quoi ? demande Sonny en fonçant vers Vicky pour prendre le cuit grilled-cheese afin d’y jeter un œil.
— Parlant de ça, tantôt on a vu une couleuvre qui mesurait au moins cinq grilled-cheese et demi de long, rapporte Katia dans une indifférence un peu morne ne reflétant pas du tout l’événement à haute teneur en émotions.
— Ouais, c’était cool ! s’enflamme Éric comme s’il y était. C’est cool, je veux dire. Nous, rien vu de spécial.
Sonny éclaire l’objet de sa lampe de poche pour l’admirer en le tournant sous tous les angles comme si c’était une relique rarissime d’une valeur inestimable. Vaniteux, Mike bombe le torse avant de lui déplier la genèse complète de sa chose en lui expliquant son fonctionnement ainsi que ses qualités plus qu’indispensables dans la vie de son grand-père paternel nomade, dont le père s’était amouraché d’une Algonquine.
— Amazing !
— Amazing, comme ta chanson ? ne peut s’empêcher de souligner Marc, qui trouve toujours cette anecdote d’auteur floué aussi improbable que savoureuse.
Déconfit de devoir revisiter ce triste pan de sa vie, Sonny Bears redonne l’ancestral outil culinaire à qui de droit avant de se diriger vers un arbre tout près, question de se libérer de son attirail et de s’asseoir à son pied. Il sort un petit sachet dont il extrait une motte odorante et collante qu’il commence à égrainer dans le creux de sa main. Affairé à sa tâche, Sonny s’engage de plus belle dans une divagation geignarde face à Aerosmith et à ce misérable plagiat de chansons. Après moins de trente secondes, les filles décrochent de son plaidoyer, préférant amorcer une discussion sur la possible stratégie Tetris à élaborer pour arriver à tous s’étendre sur une couverture si étroite. Fermer l’œil jusqu’à l’aube sera bien vite la seule activité intelligente à laquelle s’adonner.
Roulant son joint avec la dextérité de celui qui n’en est pas à son premier barbecue, Sonny chantonne Amazing pas trop fort, mais d’une petite voix criarde, limite un peu irritante pour les osselets. Il lèche ensuite la jonction du petit fuseau de papier qu’il colle avant de l’humidifier au complet, puis d’en embraser une extrémité à l’aide d’un briquet. Dans un silence complet, tous le regardent faire.
Vicky s’allume comme une lanterne :
— Du feu ! fait-elle comme on crie sa joie de trouver la réponse la plus populaire au jeu final à La guerre des clans.
— Ouiii ! s’emballe Mike, qui se tourne vers Marc, ne se souvenant même plus trop ce qu’ils devaient faire avec ledit feu.
Caroline se réjouit d’enfin trouver une utilité quelconque à cet inconnu alors que Marc dit :
— La fondue est comme finie…
— Juste pour faire un feu pour se réchauffer ? propose Caroline qui hausse les épaules, pas certaine elle-même que ce soit une bonne idée en pleine forêt vierge.
— On a pas de papier, pis le bois doit être encore trempe à lavette à cause de l’orage. On a des chandelles par exemple, si ça peut vous faire plaisir, propose Marc en sortant trois bougies de son sac.
— Ben non, les gars, come on ! On fait un petit feu, on est capables, tente Mike, la virilité et le désir de se réchauffer au garde-à-vous.
Prise au piège dans un nuage noir opaque et dense, Vicky se recule en toussant alors qu’elle avale des aiguilles par la gorge et le nez. Les deux autres filles se lèvent pour aussi aller prendre un bol d’air plus loin.
— Arrêtez, ça marchera jamais, votre affaire.
— On va mourir étouffés par la boucane avant même de voir une seule mini flamme apparaître.
— C’est trop humide, ça pognera pas.
— Sans papier, c’est hard…, présume Sonny, qui regarde ses semblables se démener, bien évaché, depuis environ dix minutes sans proposer son aide.
— Oubliez ça, les gars, décide Putois Courtois, qui jette la serviette le premier.
Débiné, Mike étend du bout de son soulier le petit amas de branches de sapin qui fument toujours comme une pipe, mais sans faire aucune chaleur ni lumière que ce soit. Les filles reprennent place sur la couverture. Marc allume deux chandelles, que Vicky accueille comme des phénix lumineux précieux. Les lueurs dansant dans la nuit donnent l’impression que l’air ambiant gagne quelques degrés.
Katia quémande une bouffée de mari à Sonny, qui fume son deuxième pétard en moins de temps qu’il n’en faut pour crier « sapin ». Il semble hésiter un instant en la dévisageant avec curiosité, puis il lui désigne du menton le flacon de gin qu’elle cache sous sa cuisse. Malgré la noirceur, les deux parties échangent un regard de fanfaronnade. Le troc se veut élémentaire en cas de survie en forêt : alcool contre herbe, un classique du fond des âges qui ne se démode pas. Officialisant la transaction, Katia soulève la bouteille pour l’échanger contre le joint fumant. Mieux vaut mélanger les substances psychotropes au maximum afin de passer une nuit de sommeil semi-comateuse sous la lune.
— Droguée, asteure, s’étonne Mike, jouant à peine le jeu de celui qui est surpris.
— Une petite poffe, perdue dans le bois, ç’a jamais tué un ours.
— Recommencez pas à parler d’ours, vous autres ! s’exclame Caroline.
— J’ai vu un ours noir exactement ici il y a trois jours, lance Sonny, en regardant furtivement de gauche à droite comme s’il revivait le moment.
Cette vérification d’allure paranoïde laisse retomber une bruine d’anxiété sur tout le groupe. Sonny sape une bonne rasade d’alcool avant d’autoriser Katia d’un signe de tête à faire circuler le joint parmi le reste de la bande pour ainsi diminuer l’angoisse collective. La marijuana est thérapeutique. Sonny, qui en consomme tous les jours dès le réveil, le sait hors de tout doute. Il a amplement expérimenté ses recherches. Mike prend maladroitement une bouffée de la cigarette, mais il s’étouffe.
— Poffe qui tousse, poffe qui gèle ! relate Marc, puisant sa déclaration d’un poussiéreux dialecte datant du cégep.
— Ah non, moi, fumer ça me fait trop mal à gorge, admet Mike qui n’en reprend pas et passe le joint au suivant.
— Moi aussi.
Caroline, qui a recommencé à se ronger les ongles, refuse en regardant partout autour. Les autres déclinent aussi. Compte tenu du peu de succès de cette méthode de consommation élémentaire, Sonny réfléchit un instant. Il regarde la bouteille de gin artisanal québécois dans sa main et juge bon de faire un échange à la hauteur du produit.
— Tiens, j’ai d’autre chose, les dudes.
Il sort un spray de marijuana à saveur de menthe.
— Ah, cool ! s’emballe Katia, qui l’attrape sans hésiter une seconde.
Elle s’envoie une dose dans le fond du gosier en souriant de satisfaction.
— Une, c’est assez, même si c’est pas trop fort, conseille Sonny.
Vicky mesure un instant les pour et les contre avant de prendre à son tour le flacon ; aussi bien engourdir ce redoutable moment présent et profiter de cette vie qui s’achève comme s’il n’y avait pas de lendemain. Elle appuie d’un doigt en ouvrant la bouche et apprécie :
— Le goût est bon.
Marc l’imite avant de tendre le flacon à Éric, qui s’en envoie illico deux pouiches derrière la cravate.
— Il a dit un, lui reproche Caroline, qui refuse ensuite d’ingérer le produit non identifié avant de le tendre à son propriétaire avec le visage de celle qui s’excuse du comportement inadéquat de son conjoint, qui ne respecte pas les consignes.
L’intrus reprend son dû et fume tranquille le reste de son pétard en détaillant toujours l’objet de fonte qui repose près de Vicky. Le voyant se pâmer à nouveau sur le cuit grilled-cheese, Mike lui explique avec grande fierté :
— J’aime ça, les choses de valeur, mais qui sont utiles aussi. Tsé, la perceuse qui a servi hier soir ? Ben, elle vient de Vegas, pis elle est vraiment très précieuse pour moi…
Assis en tailleur au sol, Sonny explique avec grande passion à Éric que son téléphone cellulaire les écoute en ce moment et que Bill Gates va pouvoir contrôler sa vie pour lui faire acheter ce qu’il veut.
— Bill Gates est fucking milliardaire, il s’en contre-sacre-tu de savoir que j’achète des bobettes avec des bananes dessus.
— Pas des bobettes avec des bananes dessus ? Pitié ! s’oppose Mike. C’est interdit. Béni soit le fruit.
— T’es cabochon… dégage ! rigole Marc en tapant la main que son ami dirigeait vers sa fourche.
— Que le seigneur ouvre, mais pas le trou de ma tente, je veux pas de bibittes encore à soir, déconne Vicky, qui semble relativement de bonne humeur.
— Mon chum est-tu pogné dans un cul-de-sac par hasard ? chuchote Caroline en faisant référence à sa conversation avec le martyre d’Aerosmith.
— Pense que oui, répond Katia, qui décide de prendre les choses en main.
Elle se lève et marche vers les gars. Tout en le pointant avec sa bière, telle une arme de poing, la professeure d’anglais, qui en a ras le bol de se faire casser les oreilles avec ces histoires abracadabrantes, apostrophe Sonny :
— Écoute-moi bien, toi là, mon beau Sun Bears, qui pense être l’homme qui a vu l’homme qui a vu l’ours. Le genre d’homme des bois qui connaît toute pis qui est en marge de la société pour mieux la comprendre, c’est toi, ça, hein ? Celui qui connaît la vérité de l’humanité du fin fond de son trou perdu en Ontario. Tu nous casses les oreilles depuis tantôt. Je suis écœurée de t’entendre comme dans « écœurée en ostie de t’entendre », comprends-tu ? Faque pour ce soir, pis le reste du temps où je vais me trouver à moins de cent mètres de toi, parle d’autre chose, gère-toi la conspiration interne pis reviens-en ! Nous autres, on veut juste avoir du fun pis vivre avec légèreté notre Noël du campeur sans devoir te lancer une canette par la tête, c’est bon pour toi, ça ? Merci !
— Sinon les petits gars tannants vont tu’ suite ramasser sa canette pis être ben contents, pis ça, Katia veut surtout PAS ça ! complète Mike, en guise de
soutien moral à sa conjointe et à ses propres préoccupations comploteuses24.
Sonny fixe le sol en marmonnant, l’air incapable de s’en empêcher :
— Le dictature douce ? Ça te dérange pas ? Moi, on me dira pas quoi faire pis quoi acheter, OK, parce que j’suis un étron libre !
— Étron, oui ! répète Katia alors que tout le reste du groupe se fend les dents de devant en même temps.
— Oui, un vrai de vrai étron libre, tu sauras ! en rajoute Sonny, sans comprendre son erreur lexicographique.
Dans un élan de pitié, Éric rectifie l’inexactitude de vocabulaire du pauvre gaillard qui n’est pas parfaitement agile dans sa langue seconde :
— On dit un électron libre.
— Ben non, s’oppose Sonny. Je connais mon française, j’ai étudié, tu sauras.
Katia l’encourage :
— Laisse-le être un vrai étron libre comme il veut, Éric.
Toujours aux abords du feu de joie estival, Katia épie en guise de loisir la mère Noël, à présent un peu soûle, toujours habillée de sa jupe rouge clairement faite à la main. L’épais tissu est froissé et abîmé dans le bas. Même de loin, il est facile de s’imaginer l’odeur de renfermé émanant de son pseudodéguisement de Noël. Canicule, humidité et feutrine ne forment pas une combinaison gagnante pour optimiser la fraîcheur des fibres textiles. Ladite femme allume une cigarette ; une étincelle se détache aussitôt du bout pour venir s’agripper à sa jupe. Elle l’éteint du revers de la main, l’air de ne pas en être à son premier article de fumeur de la soirée. Le père Noël, qui semble s’être remis de son épopée nautique désastreuse, se trouve à ses côtés, semi-ivre aussi, la barbe éméchée, une bouteille de vin entourée d’une étiquette-maison-croche en main. Une fille bien mise se promenant en talons hauts dans le gazon surgit alors près d’eux pour un brin de jasette. Elle a inséré le bout de ses talons dans deux pieds de verres de vin en plastique pour se déplacer sans s’enfoncer dans le sol raboteux. Le verre qu’elle tient à la main est donc sans pied et son contenu est rose laiteux.
— L’autre super pitounée… Ç’a tellement pas rapport en camping, rechigne Vicky en détaillant la fille, qu’elle envie en secret d’être si bien mise.
Alors qu’elle se sait le visage cerné et tuméfié de boursouflures de piqûres, un foulard dans ses cheveux encore un peu gras du revitalisant mal rincé et le vernis à ongles écaillé comme une clôture de vieille galerie, elle jalouse le teint de cette inconnue qui lui paraît si frais et unifié. Ses vêtements semblent secs et bien repassés et sa mise en plis aérienne laisse présager que sa douche quotidienne fut plus complète et satisfaisante que celle de quiconque de son clan. Vicky remue des orteils dans ses souliers humides ; ses chaussettes sont encore bien mouillées de l’ondée monstrueuse de l’après-midi qui a fait entrer de l’eau dans sa tente ainsi que dans sa valise.
La jolie fille s’assoit sur une chaise pliante libre afin de discuter avec le propriétaire, qui se trouve tout près du père Noël soûl et de sa femme à la jupe combustible. Elle croise les jambes, soulève son pied droit, puis enlève de son talon la base de sa coupe amovible. Elle replace ensuite le morceau au bout de son verre avant de le déposer sur la glacière qui fait office de table d’appoint à sa droite. Vicky serre les lèvres en admirant cette astuce rustico-mondaine. Elle envie l’entièreté de ce que cette femme dégage et se sent tout à coup comme le rejeton le plus hideux d’une portée d’ornithorynques.
— C’est ben long avant le moitié-moitié ? chiale Éric en regardant sa montre. Elle est où, la madame Connie ? La voyez-vous ?
Tout le monde balaie la foule des yeux.
— On dirait que non. Son mari parle avec la pitoune, mais pas elle.
La fille enlève son pied de verre pour le replacer à nouveau en dessous de son soulier, puis elle repart vers le stationnement, à côté duquel tout un groupe de fêtards turbulents se tient. Le propriétaire filiforme s’éloigne du feu, le nez en l’air, en semblant chercher sa tendre épouse. Il se dirige vers le parc de roulottes des résidents permanents saisonniers.
Pour faire rire le groupe, Éric sort ses billets. Mike l’imite. Au moment où Vicky entreprend de partager à ses amies l’astuce de talons de la jolie fille, Tom, le propriétaire, revient en courant vers la fête. Il crie en agitant les bras dans tous les sens tel un collier d’anguilles :
— Elle est prise ! Elle est prise au piège ! À l’aide !
Dès lors, un petit troupeau s’agglomère autour de lui tandis qu’il explique le drame en apparence épouvantable, les deux baguettes toujours en l’air.
D’instinct interpellés par une possible opération de sauvetage à effectuer, Mike et Éric se lèvent et rejoignent l’attroupement.
Pendant que le père Noël tousse creux dû à l’énervement lié à la situation, les gars tendent l’oreille pour entendre la raison justifiant un tel affolement.
— Connie est prise dans la toilette de la roulotte, je suis pas capable d’ouvrir la porte de l’extérieur !
— Il faut l’enlever, déclare un homme dans l’assistance. Qui a des outils pas loin ?
— Lui ! crie Éric, un poing vainqueur vers la lune en désignant Mike.
— Non.
— De quoi, non ? Ta perceuse est dans la van.
— Ça me tente pas.
— Ben voyons, ça te tente pas !? La pauvre madame…
Motivé, Éric retourne auprès de ses amis d’un pas rapide.
— Donne-moi les clés de la van, Marc.
— Pourquoi ?
— Une personne en détresse a besoin de nous, mon gars.
— Chérie ! On est là pour te sauver ! J’ai un expert-en-porte très bien équipé avec moi, annonce en anglais Tom en entrant avec Éric dans la maison mobile.
— Ah ouin, il peut-tu baisser ses culottes pour me prouver qu’il est bien équipé ?
— Quoi ? fait son mari alors qu’Éric rigole en guise de courtoisie.
— Je niiiaise, dépêchez-vous, ça pue le yiable ici dedans.
— Bon, de quelle douille j’ai besoin…, réfléchit Éric à voix haute en analysant la poignée de la porte.
— C’est qui ça ? C’est qui qui est là avec toi ? demande Connie, semblant davantage intéressée par ce détail que par l’espoir de sortir rapidement ou non de sa prison.
— Un gars du camping, là, abrège son époux, doutant fort de la pertinence immédiate d’identifier diligemment le secouriste par son prénom.
Comme il trouve enfin la bonne grandeur, Éric extrait chaque vis, qu’il garde ensuite précieusement dans le creux de sa main. Une fois tous les boulons enlevés, une section de plastique autour de la poignée se détache et tombe au sol. Un œil et une partie du visage de Connie apparaissent alors dans le trou, qui est à peine de la grosseur d’une carte à jouer. Elle y plante ensuite sa bouche pour prendre une bouffée d’air nécessaire par l’ouverture, comme si elle respirait enfin pour la première fois depuis très longtemps.
— Ça pue tellement là-dedans ! dit celle qui replace ensuite son œil dans le judas de fortune. Aaah, allo, mon beau !
— On est un peu pressés, faque je vais m’exécuter.
— Exécute, exécute, le prie-t-elle en se léchant les lèvres. Imagine-toi donc que pour crier à l’aide dans l’évent du toit, j’ai grimpé sur la toilette, qui a renversé sur le côté. Je vois le réservoir des eaux noires à travers le plancher pis l’odeur vient forcément avec, tu comprendras ben.
Tom pousse Éric pour approcher son visage du trou afin de parler à sa conjointe avec le ton de celui qui a craint de la perdre à tout jamais.
— Allooo… As-tu vraiment pété la toilette ?
Elle s’éloigne un peu de l’orifice afin qu’il constate par lui-même le triste gâchis.
— Une chance que t’es passé par ici, je serais morte par asphyxie !
— Je venais chercher le sac de crottes au fromage pour qu’Armand les trempe dans son rhum and Coke.
— Bon, excusez-moi de vous déranger, mais je dois juste inspecter l’intérieur de la poignée pour comprendre le mécanisme, les prie Éric, question de passer aux choses sérieuses. Je pense qu’en soulevant ici et qu’en tenant là…
Il touche à toutes les pièces du mécanisme un petit instant et analyse le tout. Une fois certain de la marche à suivre, il s’exécute et puis hop ! la clenche se retire et la porte s’ouvre comme par enchantement. Connie sort en respirant fort par la bouche tout en se tenant le nez à deux mains. Elle fonce sur Éric comme si elle se trompait malencontreusement de mari, faute de ne plus y voir clair. Elle feint la surprise d’atterrir dans ses bras et s’y blottit en explosant d’un rire gras épeurant avant de s’éloigner avec regret pour plutôt se diriger vers son diligent mari :
— Le réservoir doit vraiment être vidé, Tom.
— T’as sauvé sa vie, man…, le glorifie Sonny, en grande pâmoison devant sa ribambelle de machins à l’utilité inestimable.
— Exagère pas, quand même, pis Éric a toujours ben juste dévissé quatre boulons…
— Pis toi, ça te tentait visiblement pas.
Même si ce n’est pas si comique, Vicky et Katia s’époumonent de rire. Les gars aussi.
— Pensez-y, la madame pognée dans la toilette… au moment précis du tirage…
Le spray contribuant à rendre cette situation encore plus risible et grotesque, tout le monde, sauf Caroline, se tape sur les cuisses alors que Sonny – qui ne se sent pas assez gelé comparativement aux autres – aspire un jet de l’atomiseur tout en roulant un autre joint avec la rapidité de celui qui veut rejoindre le peloton de tête au marathon de la rigolade.
Complètement givrée, Vicky déclare au groupe en peinant à arrêter de rire :
— On est pris dans le bois… pouvez-vous croire ? C’est tellement pas sérieux, notre affaire de camping ; ça chie raide depuis le début !
Caroline laisse échapper un petit rire de politesse très jaune citron. Spectatrice et psychiquement en retrait, elle observe tout le monde se dilater la rate. Ayant les facultés moins affaiblies que la moyenne des ours, cette révélation soi-disant cocasse de Vicky lui apparaît tout à coup comme grossièrement terrifiante. Comment Vicky – qui fait dans son froc depuis le début – peut-elle en venir à relayer le drame qu’ils vivent au rang des anecdotes bénignes desquelles on peut se bidonner ? Caroline se sent bien seule, au cœur de cette forêt de résinifères noirs.
— Pis le moitié-moitié après…, ne termine pas Éric, qui rit au point de cracher et de manquer d’air à la fois.
— Quand t’as…, pouffe Katia, pliée en quatre et presque en train de s’étouffer aussi.
Pressé par cette liesse imminente, Sonny allume un autre joint. Caroline le regarde pomper tel un aspirateur puissant voulant tout nettoyer sur son passage. Sans trop réfléchir, elle avance une main vers lui :
— Je vais en prendre moi aussi du spray, finalement ; je me sens pas dans ‘gang.
Il lui lance la bouteille.
Debout sur la scène, Tom et Connie s’apprêtent à faire le tirage devant un maigre rassemblement d’à peine une vingtaine de personnes, toutes moins motivées les unes que les autres. Marc est littéralement démoli de voir que si peu de gens semblent avoir contribué à la cagnotte, compte tenu de l’audience présente à la fête. La majorité des estivants se trouvent soit au feu plus loin, soit autour des terrains de fers, près du stationnement, où quelques équipes s’affrontent sans relâche depuis le début de la soirée à la lueur d’un lampadaire fatigué qui tressaute. Le père Noël danse sur place en fredonnant des passages de l’hymne national canadien tout en feignant de jouer de la flûte à bec dans le goulot de sa bouteille de vin artisanal.
— Je voudrais prendre le temps de remercier le jeune homme qui m’a sauvé la vie, si on peut dire, ou le nez plutôt, je sais pas trop… Il est où, là ?
Éric s’enflamme de triomphe et lève une main.
— Ici ! crie Caroline, trop fière de son chum sauveur-de-madame.
La rescapée lui envoie un bec soufflé vers le ciel, auquel il répond en portant une main à son cœur.
— Alors, quel plaisir de vous annoncer que nous avons amassé un beau 65,75 $ ! Nous tenons à remercier publiquement Carole pour son don anonyme de soixante-quinze sous, remis en bonne et due forme à la FLRDE.
Tom avance vers le micro pour préciser :
— La Fondation des loisirs récréologiques et du divertissement estival.
— La quoi ? crie un homme chauve dans l’assistance d’un ton cassant. C’est quoi ça, encore, c’te patente-là ? Vous inventez tout le temps plein d’affaires pas rapport pour qu’on comprenne rien ! Nous autres, on veut juste savoir si vous allez ENFIN l’acheter, la table de mississippi ? Ça fait trois ans que vous en parlez, pis il se passe rien.
— Oui, oui, très bientôt ; la saison prochaine, sans faute, c’est certain, pas de souci, promet Tom, embarrassé.
Un autre type de l’assistance se prononce :
— C’est vrai. Ça fait au moins quatre moitié-moitié que vous faites supposément pour acheter ça, pis elle est toujours pas achetée, à ce que je sache.
Connie dévisage son conjoint avec le regard de celle se faisant prendre les culottes à terre en plein champ de fraises. Il hausse les épaules en guise d’impuissance, les culottes aussi basses que les siennes.
Un cri se fait entendre dans la petite foule. À deux pas de la scène, la femme à la jupe de feutrine rouge tournoie sur elle-même alors que de la fumée s’échappe de son arrière-train.
— Voyons… voyons…, fait le chaudaille Santa Claus, qui tente d’éteindre sa femme en lui tapant avec vigueur sur les fesses.
— Euh… ça va, Barbara ? s’informe Connie au micro en constatant, comme tout le monde, le début d’incendie.
— C’est beau, c’est beau, appelez pas les pompiers, je l’ai éteint. Bon Dieu, c’est dangereux pareil, c’te maudite jupe là !
— OK. On va… oui, bon… On a de beaux prix de présence pour vous ce soir ! s’élance Connie pour changer de sujet en présentant une table de la main.
Divers objets s’y trouvent, mais la scène plus haute ne permet pas aux curieux d’identifier quoi que ce soit.
— Donc, allons-y ! s’emballe Connie qui tend en direction de Tom un ancien contenant format familial de beurre de peanut croquant servant de réceptacle pour les billets.
Il en extirpe un premier coupon.
— Pour le gagnant de l’argent… Les trois derniers chiffres sont cinq, quatre et six. Je répète : cinq, quatre, six.
— Bingo ! crie une femme dans l’assistance avant de s’élancer vers la scène.
Revêtue d’une robe très courte malgré la fraîche soirée, elle grimpe sur la scène en deux temps, trois mouvements. Éric reconnaît sa voisine de camping sexy. Connie vérifie protocolairement son billet avant de le tendre à Tom pour la contre-vérification officielle exigée par l’Association des campings de l’Ontario, qui régit les divers concours, tirages et loteries tenus dans les établissements provinciaux dignes de ce nom.
Confirmant la gagnante, Connie brandit une enveloppe en proclamant :
— Voilà, la chanceuse – et ma préférée – qui remporte trente dollars !
— C’était pas soixante-cinq piastres et quelque chose ? demande un homme.
— Non, le soixante-quinze sous était un don anonyme pour la fondation et le reste est divisé en deux ; pis on donne jamais de pièces de monnaie, c’est comme ça un moitié-moitié, explique Connie au type en cachant son micro de la main, question de gérer cette confusion à huis clos.
Tom incite la rouquine à piger le billet suivant. Un peu éméchée, elle plonge la main dans le pot de beurre de peanut, fixant son compagnon dans la foule, la langue sortie pour une photo. Elle donne le billet à Connie, qui l’embrasse comme si elle venait de lui remettre rien de moins qu’un million de dollars en petites coupures. La fille saute en bas de la scène.
— Je vais écrire son nom dans le journal de la FLRD… En tout cas, pour le premier prix de présence, nous avons une belle bouteille de vin !
— Ah bon, gagne ça au pire, suggère Katia à son chum.
— Les trois derniers chiffres sont cinq, quatre et quatre. Je répète : cinq, quatre, quatre.
— C’est moi ! crie le copain de la fille qui vient tout juste de gagner.
Il amorce à son tour un pèlerinage victorieux vers la scène. Les deux vérifications du billet ont lieu et Connie confirme le gagnant.
— Bravo ! C’est un succulent vin rouge artisanal fait par Spencer, un fidèle résident permanent saisonnier, qui n’est pas là ce soir. Il est parti en catastrophe l’autre bord, au Québec, chez sa sœur qui a eu un vilain accident d’escabeau en posant son nouveau luminaire de cuisine après avoir bu une bouteille. C’est la première fois en vingt-trois ans qu’il manque le Noël des campeurs ici. Une pensée pour Spencer, tout le monde !
Une petite poignée de saisonniers dans l’assistance lèvent leurs verres en répétant d’un ton de robot peu motivé :
— For Spencer !
Tom ajoute :
— God bless Spencer !
— C’est le vin maison du bonhomme ? De Spencer ? demande Katia, pas certaine d’avoir bien compris la mise en bouche de ce prix.
— Oui, de Spencer en personne, toi, rigole son chum. Veux-tu que j’aille voir s’ils en vendent ?
— Non, non, non, eille, sans façon.
Un participant inconnu avance d’un pas vers eux pour leur chuchoter en anglais :
— Faut pas boire ça ; ma femme a eu la diarrhée pendant trois jours l’année passée. Elle pense avoir des polypes aux intestins depuis.
Vicky se concocte un air scandalisé sincère tandis que Connie semble tout à coup bousculée dans le temps par l’orchestre qui avance vers la scène, prêt à entamer sa prestation. Elle fait piger le gagnant du vin-de-Spencer, puis prend le billet et annonce, sans même présenter le prix :
— Les trois derniers chiffres sont cinq, trois, six. Cinq, trois, six.
Un homme lève un bras avant d’avancer vers la scène pour se faire remettre un frisbee à l’effigie de la marque de bière Molson Canadian.
— C’est nul à chier, comme prix, commente Marc, visiblement déçu de l’envergure générale du tirage.
— Et le dernier numéro maintenant ; ensuite, je laisse toute la place à nos musiciens. Les chiffres cinq, deux et neuf. Cinq, deux, neuf.
— C’est moi ! crie Éric, heureux comme un prince.
Il court sur la scène, les genoux dans le front, l’air de s’en aller y cueillir les clés d’une Ferrari.
— Tiens ! fait la femme qui lui balance une petite boîte sans même vérifier son billet. Désolé, mon beau, on est pressés ! Merci à tous et je cède la place à la musique ! Joyeux Noël !
Elle se fait interpeller par John, le canoéiste-scout, qui tente sa chance pour une petite chanson à répondre avec la foule, comme le veut la tradition annuelle. Les musiciens refusent de la tête ; ils ont déjà dix minutes de retard sur l’horaire. Bien que toujours en deuil de sa conjointe dévorée, Steven a rendez-vous vers vingt-trois heures dans le village voisin avec une petite brunette coquette qu’il a rencontrée sur Tinder. La mine déconfite, John s’éloigne, alors qu’Éric revient vers les siens, le caquet bas, le regard abattu et l’âme en rognures.
— C’est quoi, c’est quoi ? trépigne sa blonde, impatiente de voir son prix.
Il lui balance la boîte, qu’elle attrape habilement.
Elle grimace de déception.
Ressentant à son tour les effets de la mari, qu’elle a par ailleurs très peu consommée dans sa vie, Caroline se met à rire.