Ce qui se passe au camping reste au camping
Ce qui se passe au camping reste au camping !
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 11 parties.
Marc envoie un clin d’œil amusé à Mike lui signifiant que le tour est joué et que, du même coup, ce sera divertissant. Le troubadour s’éloigne vers la scène en titubant.
Prenant une courte pause, Éric se dirige vers Caroline, le sac de guimauves accroché à un doigt comme à une patère.
— Mon amour, je vais te faire une belle guimauve dorée pour me faire pardonner !
— Non, c’est la dernière chose au monde que j’ai le goût de manger en ce moment. La dernière, j’te jure.
— Bien grillée, pas trop brûlée, mon amour ? insiste Éric, question de lui donner l’eau à la bouche tout en la faisant sourire.
— NON ! Non merci !
Au même moment, une querelle éclate sur la scène. La musique cesse d’un coup alors qu’un brouhaha rehaussé de voix fortes et de sons d’instruments de musique hors mélodie s’élève vers les cieux.
Au cœur de l’embardée, Sonny plaide sa cause en suppliant l’orchestre, les bras vers le ciel, de le laisser interpréter juste une seule chanson, mais Steven, le chanteur, et Robert, le batteur, s’y opposent ferme.
— Ayoye, bravo…, déconne Mike en accusant Marc, qui rigole jaune moutarde en retour.
Interpellés par l’interruption soudaine de la musique ainsi que par ce vacarme agressif en pleines festivités de Noël, Connie et Tom Smith accourent près de la scène pour comprendre les raisons justifiant un tel chahut. Steven donne un coup de micro sonore sur le torse de Sonny pour le faire dégager de son territoire artistique, mais ce dernier explose de rage en fonçant vers lui, incliné comme un bloqueur de football. Le contact violent fait trébucher les deux adversaires vers l’arrière, sur la batterie de l’homme pirate, qui n’a pas vu venir la collision et qui encaisse le coup en recevant sur lui les deux gars ainsi que tous ses tambours.
— Voyons donc, tabarnak…, s’étonne Marc, qui ne rit plus du tout, son amusement laissant à présent tout le plancher à une puissante culpabilité.
— Regarde ce que t’as fait…, lui reproche à son tour Vicky, reniant déloyalement son conjoint, désormais pointé du doigt comme l’unique responsable de ce spectaculaire interlude de musiciens tamponneurs.
— Ben là, arrêtez ! J’lui ai quand même pas dit d’aller assommer du monde… juste de chanter Amazing, sa toune-qui-est-pas-sa-toune.
Faisant fi de la bagarre musicale, Mike espionne à nouveau Katia. À son grand désespoir, elle semble toujours en flagrantes festivités récréatives avec ses nouveaux petits copains.
Voyant son ami préoccupé et désirant fuir la descente aux enfers artistiques du conspirationniste, de laquelle il se sent passablement coupable, Marc annonce :
— On va faire un petit tour, les filles, ce sera pas long.
Ces dernières acquiescent de la tête, les yeux rivés sur l’échauffourée mettant à présent en vedette Connie, qui tente de remonter sur ses pieds le batteur-échevelé, alors que Sonny et le chanteur roulent comme deux pogos dans le ketchup entre une guitare tombée sur la scène et le pied de micro.
La barbe croche, une main sur la hanche et l’autre sur sa bouteille, le père Noël observe aussi la scène, tout en se descendant une bonne goulée de Jack Daniel’s, en remplacement de sa bouteille de Spencer-wine désormais sèche.
Marchant d’un bon pas en sens opposé à la fête, Éric, qui n’est pas au courant du motif de cette soudaine expédition, demande à ses copains :
— On va où ? Pour quoi faire ?
— Voir ce que Kat fait…
— Elle est où ? Vous l’avez trouvée ?
— Commence par éteindre tes lumières, el sapino.
Éric ferme aussitôt le petit interrupteur dans sa poche, puis la noirceur s’étend alors complètement autour d’eux. Ils se planquent près de la première rangée d’arbres en bordure du chemin, tout juste après le stationnement de motos, pour avancer incognito vers les terrains de jeu de fers. Plusieurs fêtards fourmillent dans les alentours et quelques enfants batifolent, çà et là. Une ambiance tapageuse et désordonnée règne sur les lieux. Le solo de guitare de Enter Sandman de Metallica est rugi par un haut-parleur gigantesque trônant en roi dans la boîte d’un camion agrémenté de jantes d’acier anthracite démesurément imposantes et stationné de reculons pas très loin de la joute de fers. D’ici, la bagarre en cours sur la scène principale importe peu, car les deux fêtes semblent se dérouler en parallèle.
Dorénavant tapis dans un buisson à la hauteur de cette curieuse réception estivale, les gars observent avec plus d’attention ce qui se passe. Curieusement, rien ne rappelle Noël de ce côté. Deux femmes dansent de façon suggestive debout sur des tabourets alors que le tatoueur à verres fumés est toujours à l’œuvre sur son client en bedaine, la cigarette au bec, la bouteille d’alcool appuyée sur un genou. Quelques motorisés de luxe se trouvent devant le terrain de fers où Katia dispute un match avec le type inconnu. Elle semble s’amuser ferme, levant de temps à autre les bras vers les étoiles en criant pour encourager son partenaire.
— Veux-tu bien me dire c’est quoi, ce party de débauche là ? s’étonne Marc en toisant les participants aux allures toutes moins commodes les unes que les autres.
Au même moment, les deux filles éméchées qui dansaient arrivent à proximité de Katia. Elles trimbalent une bouteille de boisson quelconque et de petits verres à shooter dans un cabaret. Plus loin, un quidam se pointe avec une moto. Il enfonce les freins avant au maximum avant de faire rouler le pneu arrière sur l’asphalte du stationnement des roulottes. Le pneu roule et roule sur le bitume dans un vacarme sans nom laissant s’échapper une fumée noire et opaque sentant le caoutchouc brûlé. Éric bouche ses oreilles alors que les gens de la fête cessent toutes activités pour se mettre à crier comme des diables dans l’eau bénite afin d’encourager le responsable du nuage de poivre à poursuivre son manège. Katia agrandit les yeux de stupéfaction alors que les filles près d’elle sautillent sur place en criant de joyeuses onomatopées en direction du spectacle.
— On dirait des vrais motards, sans niaiser…, lâche Mike qui croit comprendre à quel genre de zèbres ils ont affaire.
— Les gars portent le même jacket de cuir avec le même dessin fuck top en arrière…, renchérit Marc en reculant encore plus dans le feuillage, question de disparaître davantage. Qu’est-ce qu’ils font dans un camping comme ici ?
— On s’en va, les gars, propose Éric, qui craint désormais pour leur sécurité d’espions.
— Attends… pourquoi ma blonde est là, voulez-vous ben me dire ?
Le cavalier de la moto en folie cesse de faire tourner la roue arrière tout juste avant que le pneu n’éclate sur la foule. Tout le monde crie et applaudit un ultime coup, puis la fête reprend son cours, avec une odeur d’hydrocarbure fossile brûlé en prime ainsi que des particules de caoutchouc dans l’air bouchant les pores de peau de tous. Les filles près de Katia se retournent à nouveau vers leur nouvelle amie.
De la forêt, les gars n’entendent pas la conversation, mais voient que les trois filles discutent.
— M’as-tu vu les pitounes cheap..., commente Marc en parlant des deux femmes habillées de façon suggestive, avec des jeans très serrés et des chandails bedaine moulants.
De loin, les voyeurs perçoivent que l’une d’elles s’approche davantage de Katia en se tortillant, l’air de discuter d’un sujet hautement libidineux. Katia dépose son verre au sol pour se mettre à tâter les seins de la première fille, avant de faire de même avec ceux de la suivante.
— Tabar…, commente Marc alors qu’il se tourne vers Mike, qui rumine comme une vache, sans dire un mot.
— OK… Ayoye…, complète Éric, qui ressent malgré lui une certaine excitation.
Hésitante, Katia se promène de la poitrine de l’une à celle de l’autre, l’air d’être en pleine délibération à propos de quelque chose de complexe au niveau de leurs glandes mammaires. Son partenaire de jeu revient vers le trio pendant que Katia termine ses examens de bustes. Il discute avec les filles un instant avant d’éclater de rire tout en flattant affectueusement Katia dans le dos. Les rôles sont alors inversés ; les deux filles tâtent les seins de Katia, qui avance même le torse pour leur permettre de bien s’y prendre. Le type baraqué observe le tout du coin de l’œil tel un gourou guidant ses fidèles vers le droit chemin. Une fois l’examen terminé, tous rigolent à l’unisson alors qu’un shooter est servi à tout le monde. La bande de copains trinque cul sec dans une réjouissance fraternelle touchante.
— C’est beau, j’en ai assez vu, décide Mike en se tournant vers la forêt pour quitter le périmètre.
Comme Éric reste en poste à espionner la fête, et surtout les jolies filles qui dansent à présent sensuellement sur Toxicity de System of a Down, Marc l’appelle :
— Décroche, Éric, on s’en va.
— Oui, oui.
Il se retourne pour suivre les autres, mais stoppe net sa lancée. Un type se trouve dans l’ombre à quelques mètres de lui, mais un peu plus creux dans le bois. Une lampe de poche sous le menton éclaire seulement son visage recouvert du masque du tueur du film Halloween. D’une voix creuse et sombre, le type prononce :
— Do you have chocolate ?
Sans se consulter, les gars détalent comme des lapins en perçant un trou dans la nuit.
Comme on annonce avec prévisibilité la présence de goélands dans un stationnement recouvert d’un tapis de frites, Sonny déclare :
— Elles montrent tout le temps leurs boules, ces deux-là.
— Katia pis qui ? demande Caroline, qui ne suivait pas la conversation.
— Pas moi, nouille, les deux nu-nuches du party ! Comme si je faisais juste ça dans la vie, montrer mes boules au monde, s’offusque Katia d’un
haussement d’épaules29.
Pendant qu’un silence de malaise s’installe, Mike tousse à trois reprises comme s’il avait une boule de poils d’angora dans la gorge.
— Quoi encore ? s’insurge dans le vide Katia, comme si le silence lui-même la traitait de dévergondée.
— Euh, rien, rien, répond Mike, les sous-entendus lui giclant en cascade du nez et des oreilles.
— De toute façon, les deux autres filles, c’était plus de « se les faire pogner » que de « les montrer », je dirais, précise Éric, désireux d’appeler un chat un chat.
Revenant à l’essentiel-situationnel, Caroline demande :
— Dans le bois, c’était vraiment le voisin Tanguy-tueur que vous avez vu ?
— Oh oui, hein ? n’hésite pas une seconde Marc, à la recherche de toute forme de doute que ce soit dans le langage corporel obscur de ses compatriotes.
— Je suis parti sur une gosse en ta ; un chevreuil sur une balle de fusil, toi, avoue Éric. Tu te revires de bord pis un maniaque avec un masque éclairé te regarde en te demandant du chocolat, mettons que tu traînes pas dans les parages pour te ramasser un casseau de fraises des champs pour les tremper dedans.
— Il niaisait, le gars, il devait s’emmerder avec ses parents, déclare Mike, l’air certain de sa présomption.
— Pourquoi tu dis ça tout à coup ? T’as eu la chienne solide, toi aussi, hier. Un petit pet nerveux, certain.
— Voir que quelqu’un de vraiment dangereux fait ça, ajoute Mike.
— Il niaisait… Je vais aller surprendre une madame dans sa douche avec un couteau de boucher pour niaiser ; on va voir si ça va être drôle, exagère Marc.
Mike lâche prise.
Roulant un autre pétard, Sonny, qui ne les écoute qu’à moitié, poursuit sa rengaine plaintive en ricochet à cet événement de la veille :
— Le gars veut juste chanter sa toune… tranquille. Juste faire une cadeau à son public… UNE chanson… pas une album au complète, juste une…
Un léger bruit de branches qui craquent se fait entendre dans les bois, au loin. Au même moment, la lampe frontale que porte Vicky s’éteint. Les piles sont à plat. Celle d’Éric pâlit aussi dangereusement depuis quelques minutes.
— Si on finit la nuit avec pus de lumière pantoute, je m’auto-assomme sur un bouleau pour me réveiller juste demain, dévoile à voix basse Vicky, qui scrute les environs pour identifier l’arbre gagnant.
— Je sais pas si j’ai plus peur de l’ours ou du voisin tueur, confie Caroline, ambivalente quant à la créature offrant le scénario de mort le plus effroyable.
— Dans l’obscurité totale, une hache qui te tranche une jugulaire ou une mâchoire qui te décapite le cou… me semble que ce doit être du pareil au même, spécule Katia.
Caroline blanchit dans la nuit noire au point d’en devenir presque lumineuse.
— La hache, si elle est bien aiguisée, c’est franc, ça coupe, bang ! Tu meurs sur le coup, analyse Marc. Moins pire que l’ours qui te tire les entrailles avec ses dents pour jouer, je pense.
Lumignon Caroline poursuit dans la même veine :
— Me semble que quand tu planifies de tuer du monde en forêt, t’aiguises tes outils un minimum. C’est pas le temps d’apporter ton vieux couteau à patate de fond de tiroir qui va mal, mais que tu prends juste quand tes préférés sont au lave-vaisselle pis que t’es trop lâche pour en sortir un pis le laver.
— Pas nécessairement. Tu dis toujours que j’oublie tout le temps de quoi d’essentiel, mon amour, lui rappelle Éric, un doigt en l’air. S’il est mal organisé comme moi, le tueur, il a très bien pu oublier d’aiguiser sa hache. Voire oublier d’apporter sa hache tout court, pis devoir tuer tout le monde à mains nues avec une grosse branche.
Vicky, qui a à la fois chaud sous les bras et froid dans le dos, exige un changement de sujet immédiat :
— Arrêtez donc avec vos histoires à dormir debout ! Pour les lumières, on fait quoi ?
— On va juste en laisser une allumée à la fois. On fera pas la nuit avec les chandelles non plus, faque on va en éteindre une aussi, propose Marc, qui en soulève un exemplaire afin de souffler dessus – sans faire de vœu –, sous le regard d’une Vicky grimaçant sa déception.
La moue déconfite, Éric éteint sa frontale, alors que Mike laisse la sienne ouverte. Une noirceur jamais égalée jusqu’à présent s’abat sur le groupe, telle la cape lourde et opaque du diable en personne. L’air semble même devenir plus frais. Se recroquevillant sur elles-mêmes comme deux bourgots dénudés de leurs coquilles, Vicky et Caroline grelottent jusqu’au creux de leurs estomacs noués. Hermétique à cet assombrissement soudain, Sonny poursuit la confection de son pétard alors qu’Éric, nerveux, agite entre ses doigts la lampe frontale qu’il a dû éteindre à contrecœur, se sentant moins en sécurité sans la lueur rassurante de son troisième œil. Le souvenir récent de cet hurluberlu menaçant dans les bois prend tout à coup une perspective distincte. Ses pensées s’embrouillent. Son rythme cardiaque s’accélère. Pourrait-il venir jusqu’ici ? Pour chasser le puissant coup de cafard effarouché qui le submerge, Éric revient sur le sujet précédent :
— Explique-nous donc, Sonny, c’était qui, au juste, cette gang de campeurs débauchés là ?
— Les RSR, les Red Sharkies Riders, répond-il, sans grand intérêt pour le sujet. Tsé, le gars veut juste chanter une toune pis le monde fait une émeute avec ça…
— Pourquoi ils étaient là ? Au camping Smith, je veux dire ?
Sonny Bears s’impatiente de désintérêt :
— Un vieux histoire d’héritage, là, un bout de terrain leur appartient, il paraît… Quand je repense à Connie qui voulait pus que je m’approche de la scène de toute le soirée, comme si j’étais un fou dangereux. Pfft ! Je suis juste un créateur, moi, un parolier. Je suis juste un artiste qui a pas besoin de grand-chose, qui demande rien, qui vit in silence pis qui souffre in silence…
Ne l’écoutant point, Mike se tourne vers Katia pour réfléchir à voix haute :
— Faque, toi, pour le fun, t’as passé la soirée avec une coquette gang de motards criminalisés.
— Fais-tu exprès pour pas comprendre ou quoi ? Tsé, la jalousie, ça se soigne !
— Voir que c’est ça !
— Toi aussi euh…, commence Éric en s’adressant à Caroline.
— Moi quoi ? Ah non, tu vas pas me commencer ça, Éric. Moi, j’ai aucune raison que ce soit de me sentir mal. Je t’avertis tu’suite ! C’est de votre faute, ce qui est arrivé après !
Les filles s’étonnent de voir revenir les gars tout essoufflés, la langue sur le gazon et le tourment au visage.
— Coudonc, avez-vous vu le fantôme du petit renne au nez rouge ?
Éric répond :
— Oui, justement !
— Hein ?
— C’t’un fou, lui ! s’énerve Mike à l’intention de ses deux copains.
— Je capote ! Faut-tu appeler la police ? s’époumone Marc en haletant.
Repensant à leur petite escapade des bois, Mike vise Marc directement :
— Penses-tu que c’est parce qu’on lui a volé… ?
— Voyons ! De quoi vous parlez, on comprend rien, voler quoi ? s’inquiète Vicky, contaminée par l’anxiété de tous.
Marc résume la petite escapade clandestine visant à aller espionner Katia, escapade qui s’est conclue par le voisin masqué surgissant des bois pour les menacer ouvertement avec une lampe sous le menton. Il ajoute avec grande honte lui avoir volé du bois en après-midi.
— C’est pas super intelligent, ça, relate Vicky en justifiant presque le voisin de vouloir se venger. Menacés ? Il vous parlait du bois ?
— T’as fait ça, toi ? rage Caroline en direction de son conjoint.
— Non, non, juste eux, c’est tantôt pendant que je faisais caca, avoue-t-il, fier.
Caroline hoche la tête, aussi rassurée que découragée.
— Ben quoi ? J’ai un alibi solide, faut ben que je le dise.
— Faque là, il vous menace avec sa hache ? panique Caroline, manifestement une bonne cliente pour plonger la tête la première dans ce délire collectif.
— Pas de hache, juste une grosse lampe de poche, genre de police.
Les deux filles font des faces de poules perplexes en analysant à la vitesse de l’éclair la portée de l’information transmise, le potentiel de dangerosité de la situation ainsi que leur devoir de citoyennes d’aviser les autorités ontariennes.
— Il sort du bois pis il crie qu’il va vous tuer ?
— Non, il nous demande, euh… si on a du chocolat.
Soudain, Connie gueule de l’autre côté du feu qu’Éric doit rallumer ses lumières, car c’est le soir de Noël. Tout le monde rigole et l’encourage en applaudissant. Tenu de répondre à son devoir de divertissement envers son public, Éric s’exécute en envoyant la main tel un prince en pleine parade diplomatique, avant de rapidement retourner à la conversation avec les autres.
— Hein ? Il vous demande si vous avez une Oh Henry ! en stock ? C’est quoi ça ? C’est pas une menace…
— C’est sûr qu’il doit être très sain d’esprit pour demander une collation à du monde dans le bois avec le masque d’Halloween dans face ! rage Mike, qui ne se sent pas pris au sérieux.
— Pis Kat faisait quoi, elle ?
Les gars résument à la hâte la situation en tournant les coins ronds, mais en décrivant l’essentiel de leurs constatations visuelles.
— Des motards ? s’étonne Vicky. Comment ça, des motards ?
— Pis Kat leur pognait les gosses ? comprend à tort Caroline, outrée.
— Non, elle pognait les boules de deux filles.
— Aaah, fait Caroline sur un ton de « calmons-nous le pompon, y a rien là ».
— Quoi ? Pogner des boules, c’est un détail pour toi ? s’informe Éric, ressassant encore un passé épineux d’une certaine ville du Nevada.
— Lâche-moi avec ça, Éric.
— C’était-tu la fille des talons en plastique ? s’informe plutôt Vicky.
— On le sait pas, personne comprend rien, se décourage Mike en lorgnant à nouveau la zone lointaine de cette étrange fête.
— Mais en même temps, elle a juste dû passer par là pis commencer à jaser avec eux autres. Tsé, Kat, on la connaît…, dédramatise Vicky dans le but de faire descendre l’ascenseur de l’affolement général d’un étage.
Mike s’énerve :
— Justement ! Pourquoi elle a toujours besoin d’avoir plus ? On est là, les trois couples ensemble, dans une fête de Noël weird à l’os, pourquoi avoir besoin d’aller rejoindre d’autre monde juste pour faire autre chose que de passer une belle soirée avec nous autres ? Il est là, mon problème !
Il se tait. Ses amis aussi. Un mélange de compréhension et de malaise envahit l’espace. Comme pour faire diversion, l’orchestre, qui a fini par remettre en ordre ses instruments à la suite de la bagarre avec l’auteur-compositeur-interprète-déchu, reprend du service en force avec I’m Still Standing, d’Elton John.
Sonny arrive près d’eux, un tourbillon de papier à main brun enfoncé dans la narine gauche pour colmater l’hémorragie.
— J’ai essayé, dude, j’ai vraiment tout essayé…
— Ouin, on a vu ça…
Sans plus de détails, il repart vers nulle part en marmonnant son désespoir envers l’humanité et tous les chanteurs populaires du monde entier. Marc, qui compatit avec son ami à propos de Katia, propose sans trop réfléchir :
— Allez la chercher vous autres, les filles.
— Ouin, bonne idée, ça ! clame un Éric qui ne veut surtout pas retourner dans la zone environnant le boisé du maniaque.
— Voir… les motards ? clarifie Caroline, pour qui le simple fait de le dire à haute voix invalide la périlleuse proposition.
Silence.
Caroline laisse aux gars un moment pour y réfléchir. Elle s’imagine qu’en l’entendant de la bouche d’autrui, ils réaliseront le potentiel de dangerosité de cette suggestion débile afin d’y renoncer sur-le-champ.
— Bonne idée, ça ! approuve plutôt Mike, qui veut juste que sa blonde réapparaisse au plus vite.
Nageant dans le même courant de pensée que sa compagne, Vicky répète avec lenteur :
— Vous voulez qu’on infiltre un groupe possiblement dangereux d’ex-détenus pour aller voir ce que Katia fait ?
— Infiltrer, c’est comme trop. Je dirais plus…, débute Marc en dévisageant Mike pour qu’il lui vienne lexicalement en aide.
— Aller faire une p’tite balade. Voguer dans les alentours. Pour s’infiltrer au sens propre du terme, ça prend une formation, de l’équipement, un cours de SWAT, c’est trop officiel comme mot. Vous êtes pas qualifiées pour faire ça.
— Parfait, on va justement rester drette icitte, d’abord !
— Petit rappel amical à tous : y a aussi un maniaque qui rôde dans le bois, pas trop loin, souligne Caroline, question de mettre en lumière le double risque de cette joyeuse expédition.
— Ben non, euh… il tue pas de filles ! présume alors Éric comme s’il avait interviewé le tueur au sujet de son modus operandi.
— Ah ben là, s’il tue pas de filles, garrochons-nous ! ironise Vicky, qui les trouve tous complètement nigauds.
— Passez directement ici sur le terrain en dessous des lampadaires, vous aurez pas peur. Pas de cachette, pas de surprise, pis vous arrivez là « Salut, la gang ! », suggère Mike d’un ton bon enfant.
— « Salut, la gang ? », répète Vicky, l’air de douter franchement de cette formule d’entrée en matière.
— Ouais ! Ben chill… ça le fait.
— Êtes-vous malades ! On ira jamais là ! décide Caroline.
Peu confiantes, les deux filles trottent d’un pas chétif au centre d’une vaste étendue comportant deux terrains de volleyball aux filets rapiécés avec de la corde jaune. Alors que les deux personnages de Noël gonflables leur envoient la main au passage, elles discutent à propos de cette présentation imminente.
— Pourquoi pas juste « Hé, les gars ! », ben « Hey, les boys ! » en anglais ? propose Caroline, inspirée par l’adage populaire prônant de garder les préambules sociaux toujours simples et directs.
— Ou mieux ! On leur demande sont où les toilettes, genre comme si on passait par là, par hasard ?
— Sont de l’autre bord, à l’opposé du fin fond du bout du monde ; ç’a pas rapport de passer par Trois-Rivières en partant de Québec pour aller se chercher des crevettes à Matane.
Elles réfléchissent un moment en silence.
Vicky tranche :
— On se casse ben trop le bicycle ; on s’en va voir notre amie, on s’en va voir notre amie ! Point barre ! Ils vont quand même pas nous tirer à bout portant en plein Noël, viarge !
— On aurait dû se mettre un gilet pare-balles, mentionne Caroline alors que son acolyte accélère le pas. Un casque au moins, au cas où ils nous garrocheraient des fers à cheval par la tête ?
— Ça va rebondir sur ta tête de guimauve, anyway.
— Je ressemble au gros bonhomme blanc à la fin de Ghostbusters, se décompose Caroline.
À la seconde où la plupart des convives réalisent que deux inconnues approchent, l’ambiance change du tout au tout. Une odeur de « Qui ose donc encore s’approcher de la sorte de notre événement privé ? » se fait sentir. Un sentiment d’agression festivalière se reflète à travers des têtes intriguées, une subite envie contagieuse de se peigner la barbe avec les doigts et des yeux menaçants.
— Hé ! balance Vicky en levant un bras vers la petite foule, qui se resserre comme un troupeau de ruminants un soir d’orage.
— Salut, la gang ! balance finalement Caroline en bon français, désireuse d’essayer la suggestion de Mike dans le but de marquer des points, considérant le peu de succès du « Hé » de sa complice.
Pas un chat de ruelle ne répond. Tout le monde les transperce des yeux. Le cercle de gens se compresse encore davantage autour d’elles. La scène prend des airs de film de zombies sur le point de vaincre par le nombre contre la pauvre famille de maraîchers-de-citrouilles-gentils du Midwest des États-Unis.
— Notre amie, friend, bégaie Vicky en franglais en pointant derrière eux.
Personne ne saisit davantage de quoi elle cause. Plus loin, Katia, qui remarque que quelque chose cloche au sein de la fête, aperçoit ses amies venues à sa rencontre, mais à présent devant un mur d’humains plus ou moins accueillants. Elle murmure pour elle-même :
— Bon, mes deux autres, asteure…
Elle pense vite en se tournant vers Riley, qui semble préoccupé par cette nouvelle incursion inattendue. Il n’a pas du tout envie de devoir dégainer son arme devant ses deux fils, le jour de Noël en plus, et ce, avant même le feu d’artifice. Déjà qu’il est en remise en liberté provisoire avec des conditions lui défendant de consommer de l’alcool, d’être dehors après vingt et une heures ainsi que d’être en contact avec la totalité des gens ici présents, ce n’est pas du tout le moment que tout parte en couille.
D’une allure on ne peut plus béate de les voir se joindre à eux, Katia crie :
— Hey, my friends !
Riley valide du regard avec sa partenaire de jeu que c’est bel et bien des personnes fréquentables. Katia explique en anglais :
— Oui, oui, mes meilleures amies.
Riley déclare alors très fort la bienvenue aux deux filles en annonçant à tous qu’elles sont désormais des leurs. Les deux recrues relâchent les épaules comme deux nageuses synchronisées en fin de chorégraphie. Elles respirent à nouveau.
— Tant que tu continues à bien jouer ! déclare Riley à sa partenaire.
Les deux compères de touche-mamelons de Katia avancent vers les nouvelles venues avec des petits verres d’alcool qu’elles leur font avaler cul sec tel un rite de passage obligatoire. La femme de Riley accourt avec son fameux verre rose laiteux en deux exemplaires.
— Beau cocktail ! la complimente Vicky. J’adore tellement tes talons aussi !
— Merci ! Ça casse souvent, faque je les achète en pack de douze. Les grosses soirées comme à soir, j’en passe trois à six, facile. Pauvre toi, as-tu reçu un coup de râteau dans ‘face ?
— Non, non, des allergies, ment Vicky à propos de ses boursouflures au visage.
Les filles cognent toutes leurs verres ensemble dans un cri de ralliement improvisé dont Caroline tente de prédire les notes. Vicky est clairement plus douée qu’elle pour contribuer au bruitage étrange de ce genre de femmes criardes. Les filles encensent ensuite Caroline sur son crêpage de cheveux inédit en mentionnant que tout ce qui touche les extravagances des années 80 revient en force.
La joueuse réclame une petite pause afin d’accueillir dignement ses best friends. Comme personne ne parle français et qu’elle ne veut pas sembler affolée de leur présence sur les lieux, elle sourit grandeur chaloupe en disant, l’air fébrile à souhait :
— Quessé que vous faites là, calvaiiire ? La mauvaise idée, toi, mes deux vous autres !
Vicky adopte son ton super heureuse de vivre pour lui répondre :
— Ton chum capote raiiide, on vient te chercher !
— Ben là, je suis comme pognée iciiitte ! J’aurais dû être poche aux fers, parce que là, il me trouve meilleure que son ancien buddy, faque il veut que je termine le tournoi au compleeet avec luiii !
— Aaaah ! C’est çaaa ! On compreeend ! fait Caroline d’une petite voix criarde compatible avec le ton cassant de cette discussion masquée.
Katia se fait héler par son partenaire pour revenir au jeu, en même temps que les filles aux gros seins demandent à Caroline et à Vicky de les suivre, car le gars qui se fait tatouer plus loin veut leur demander quelque chose.
— Quessé qu’il veut donc, luiii ? se réjouit faussement Caroline en souriant à tout vent et marée, l’air de s’en aller choisir l’œuf ou l’enveloppe à La poule aux œufs d’or.
— Booon ! Je retourne jouer aux fers ! Ça se peut que vous soyez pognées icitte pour un boutte, vous autres aussiii ! Yeaaah !
Puis, elle retourne disputer sa joute.
— On se sauve aussitôt qu’on peuuut ! complète Vicky dans la direction de son amie en agitant de faux bras de joie dans les airs, heureuse d’être donc heureuse.
Étrangement, le fait de mettre sur la table ce passage de la soirée rend les trois garçons grognons.
— Me semble que pour nous autres, la situation inverse aurait pas passé comme du beurre dans poêle de même…, ronchonne Marc, qui croise les bras.
— Comme vous autres avec les filles du Hooters à Vegas, mettons ? le pique en retour Vicky, une bonne poignée de répartie dans chaque main.
— Pfft ! souffle son conjoint, pris de court.
— C’est vrai, y a raison, les filles arrivent, petit drink, elles se regardent les fesses sans que ça paraisse, pis voilà, elles sont intégrées ! Ouuuh ! crie Éric pour niaiser ces dernières.
— De quoi, se regarder les fesses ? s’étonne Vicky.
— Les filles, vous vous regardez les fesses entre vous autres, pas mal plus que le sexe opposé peut le faire.
Les filles sourient un peu jaune tout en feignant une attitude non verbale laissant croire que c’est complètement faux, voire grossier.
— Être débarqués là, les trois gars, ils nous auraient plantés comme des piquets, la tête dans le sable pis les pieds au ciel pour devenir les tiges du jeu de fers.
— Le point, c’est surtout qu’on dirait que vous nous dites pas vraiment ce que vous avez fait là tout ce temps-là, pis ça gosse, leur reproche ouvertement Marc.
— On vous l’a dit ; jouer aux fers pis boire des affaires dégueulasses, récapitule Katia. On a toujours ben pas fait un cours de poterie !
— C’était pas des fers pantoute que t’avais dans les mains quand on est allés dans ce coin-là, la pique Mike.
— J’en reviens pas que vous soyez venus espionner… Anyway, c’était juste pour comparer les implants d’eau saline pis ceux de silicone. Les filles voulaient savoir lesquels faisaient plus naturels pour quelqu’un qui connaît pas ça. C’était purement scientifique, explique Katia comme on décrit à un néophyte une séance de yoga chaud thérapeutique pour les lombaires.
Mike relativise les faits :
— Minute, la science… on était loin d’un essai clinique en pharmacologie commenté par Charles Tisseyre par un beau dimanche soir, mettons.
Un silence s’installe à nouveau.
— Pis ? laisse échapper Éric, qui ne peut se retenir.
— Pis quoi ? répond Katia, à pic.
— Le verdict ?
Katia hésite un instant ; elle se cale davantage dans une certaine forme de prestance posturale, l’air de savourer avec délectation le pouvoir-du-savoir. Les gars sont suspendus à ses lèvres, tandis que Vicky se gratte les boursouflures du visage et que Caroline tente de diviser avec ses ongles une couette de cheveux caramélisée.
— Le silicone, on dirait de la mousse mémoire ; tes doigts restent comme imprimés dedans. L’eau saline, c’est plus naturel.
— Moi aussi, je trouve ça, approuve Caroline, concentrée sur sa tâche capillaire.
— Quéssé « toi aussi » ? T’as pogné les grosses gourdes des greluches toi avec ? Coudonc, y a juste nous trois pis le père Noël qui les ont pas tripotées !
Sonny lève la main avant de dire, l’air complètement stone :
— Le père Noël leur a aussi pogné les tatons, y a deux ans, pendant le épluchette de blé d’Inde de la mois d’août.
Il cesse de parler, marque une pause en inclinant la tête, puis saute du coq à l’âne :
— Le gars veut juste chanter un peu…, se décompose-t-il une fois de plus, au bord des larmes, en tirant une autre bouffée d’un joint nouvellement embrasé.
Il dessouffle ensuite comme un ballon en offrant une touche au groupe.
— Non merci pour moi, ça me fait paranoïer, cette affaire-là, confie Éric.
— Moi aussi, non merci, approuve sa conjointe.
Au final, tout le monde refuse sauf Katia, qui en tire quelques bouffées avant de le réexpédier vers son propriétaire dans le chemin inverse.
Mike explore une nouvelle hypothèse :
— C’est-tu le fameux syndrome du badboy ? Genre, ça vous excite, les criminels pis les mauvais garçons, c’est ça ?
— Pfft, pantoute ! s’offusque Caroline. À première vue, on aurait même pas pu dire tant que ça que c’était des criminels. Ils ont même un compte public sur Instagram.
— Rien laissait croire à ça pour de vrai. Vous capotez tellement pour rien, spécifie Vicky, dont le nez allonge d’un pied.
— Vous êtes lourds, complète Katia.
— Ecstasy ?
— Non merci, refuse de la main Vicky comme on décline en toute politesse un canapé au saumon fumé à l’estragon. Non, pas de coke non plus. Je suis allergique.
La femme de Riley, qui fait le tour des convives en présentant la disponibilité pharmaceutique de la soirée sur un petit cabaret ovale argenté, se décompose d’entendre que la nouvelle venue est négativement réactive à la cocaïne. Quel gâchis de vie.
— Ça me fait des grosses plaques rouges-mauves croûtées, ment Vicky en la voyant si déconfite.
La fille s’approche de son visage :
— Ah oui, t’en as pris hier, sûrement ? C’est ça, les grosses boursouflures de ta face…
— C’est ça, oui, exactement ! Faque je passe mon tour pour ce soir.
— C’est si horrible, je comprends donc, renchérit la fille en lui regardant la peau avec un certain dégoût.
Au cœur des festivités de cette communauté peu orthodoxe et désormais à proximité de l’homme qui se fait tatouer, Caroline et Vicky tentent d’avoir l’air à l’aise et tout à fait à leur place. Ce dernier vient de les sonder pour savoir quel était leur choix de couleur entre le bleu cobalt et le noir aile de corbeau pour le requin de son illustration qui émerge d’une vague avec une jambe sanguinolente en lambeaux entre ses dents.
Le bleu a remporté les honneurs. Une couleur plus douce s’harmonisant à merveille avec le sang écarlate giclant de la jambe éclopée. Une photo de groupe autour de la chaise longue de camping du tatoueur a clôturé cette coquetterie artistique de coloris.
— Ce verre-là est vraiment archi-dégueulasse ! Yeaaah ! s’enthousiasme Vicky en direction de Caroline.
— Quoi ? demande en anglais la femme de Riley, étant donné qu’elle ne comprend pas un traître mot de français.
— J’adore ça !
— Je vous en fais un autre sur-le-champ ! s’enflamme la barmaid en repartant vers la camionnette musicale, dont la boîte arrière ouverte fait aussi office de bar.
— Génial…
Étant donné que le fils aîné de Riley rôde autour de son père depuis un moment, Katia le lorgne de temps à autre comme on garde à l’œil un caniche en apparence doux, mais pas fiable. Aucune confiance ne règne. Il y a quelques minutes, le petit effronté lui a fait – dans cet ordre – une grimace et un doigt d’honneur, qu’il a ensuite léché comme un va-nu-pieds.
Au moment de lancer son fer, Katia entend d’une voix basse et en français :
— Vieille-folle-vache.
Déconcentrée, elle manque son coup devant Riley, qui grimace de déception au point de sembler pisser des lames de rasoir. Lorsqu’elle se retourne, le petit polisson lui sourit à grandes dents, alors que son patriarche martèle le sol avec une de ses bottes de cuir pour marquer sa contrariété.
— Quoi ? Qu’est-ce que t’as dit ? réagit Katia en français en gesticulant vers le garçon impoli.
Riley change aussitôt d’humeur pour intervenir à travers une soudaine fierté :
— Il vous parle en français ? Il est bon, il a participé à un camp d’été à Montréal, au Québec, l’été dernier. Il comprend bien, aussi. Qu’est-ce qu’il a dit ?
Katia fixe l’enfant droit dans les yeux, puis déclare :
— Il a dit « vieille-folle-vache », ça veut dire qu’il me trouve super bonne aux fers.
Elle sourit et poursuit en se penchant vers le garnement :
— Et moi, je lui réponds : « Si t’arrêtes pas de me gosser, ma petite criss de face de raie, je vais te perdre dans le bois si loin pis si creux que personne va même jamais retrouver tes ossements. »
Le gamin ouvre grand le bec et en perd son fromage, alors que Katia improvise une traduction potable pour son géniteur :
— Ça veut dire que je le remercie du compliment et que je le trouve très gentil !
Serrant ses pains de fesse vers le centre, le pauvre gamin recule de quelques pas courts, mais rapides. Joyeux et armé d’un coca-cola, son frère arrive en trottinant. Le plus vieux lui empoigne le bras pour lui dire un secret, puis ils prennent la clé des champs vers leur mère, toujours affairée à la confection de verres infects que tous se plaisent à aimer en hypocrites.
— C’est tellement beau, le français, apprécie Riley en regardant sa descendance s’éloigner à travers une estime grisante.
— De la vraie poésie !
Katia se souvient de ce moment avec autant d’acrimonie que de satisfaction.
— Petit morveux ! Vous pouvez déjà l’inscrire à l’école de réforme, il est prêt.
— C’est pas comme si c’était un milieu familial sain pour évoluer non plus, fait remarquer Caroline.
— Milieu sain ou pas, il me traitait de « vieille-folle-vache » chaque fois que je le croisais.
— D’un nid de corneilles ne sort jamais une hirondelle…, mais l’as-tu vraiment menacé carré de le perdre dans le bois ? s’étonne encore Marc, trouvant sa collègue un tantinet intense, voire radicale, en plus d’être en dissonance totale avec l’éthique de base de son statut professoral.
— Ben kin ! J’étais à deux doigts de le faire pour de vrai.
À la suite de cette déclaration de pulsions criminelles envers mineur, Mike se désole en toisant sa conjointe :
— Il a genre onze ans, Kat !
— Justement, ça retrouve moins bien son chemin à c’t’âge-là. C’est plus tendre sous la dent pour les bêtes sauvages, aussi.
— Vous avez fait quoi après ? réitère Éric, toujours aussi insatisfait des réponses fournies à la Cour jusqu’à présent.
— C’est pas mal ça, on a déjà tout dit, hier, résume Vicky.
Comme Sonny semble dormir, la tête sur sa pantoufle en forme de poisson appuyée sur un arbre, Katia reluque la bouteille de gin qui repose près de lui et qu’il n’a presque pas touchée. Mike convoite plutôt la guimauve abandonnée entre ses cuisses qu’il n’a toujours pas mangée.
— Il en veut plus, il dort, décide Katia en encourageant de la main Éric à rapatrier le flacon à la maison.
Alors que Sonny Bears marmonne un peu, le voleur s’exécute en regardant l’énergumène somnoler, puis il ressent une impression de déjà-vu.
Il frissonne.
— Personne a essayé de vous taponner, même pas un peu ? semble s’étonner Éric en revenant à lui.
— Franchement, « taponner »…, réagit Caroline. C’était quand même pas des maniaques. Qui taponne des inconnus de même dans ‘vie ?
Le visage d’Éric s’assombrit.
— Faut que je vous raconte de quoi de grave.
À nouveau dans son rôle d’amuseur public de bord de feu, Éric, dont les disciples augmentent davantage à chaque chanson, continue de danser comme un pantin désarticulé. Connie, qui applaudit depuis trente minutes à s’en rougir les paumes, l’invite à venir auprès d’elle. Malgré le bruit, son mari dort à ses côtés, bien droit sur sa chaise, les bras croisés et la tête en apesanteur vers l’arrière. Elle complimente Éric sur son dynamisme et son humour effervescent avant de le remercier une seconde fois de l’avoir sauvée de la toilette. Elle le prie de bien vouloir l’accompagner pour aller chercher quelques bûches, question de raviver les flammes. Étonné que cette tâche soit faite à bras d’homme, vu l’ampleur du feu, il la suit pour être serviable à nouveau.
Une fois près des immenses cordes de bois tout au fond du terrain, Connie lui envoie un regard libidineux…
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Personne ne bouge un cheveu. Sonny dort à poings fermés. Comme Éric a cessé de raconter son histoire, Caroline se demande si c’est terminé ou
pas.30
— Faque ?
— Faque, me semble que c’est évident ; elle m’a agressé !
— Ben voyons donc ! rigole Katia, anti-drama-queen.
— Moi, je te crois, fait Marc qui a tout à coup chaud.
— Agressé comment ? s’inquiète Caroline.
— Qu’est-ce que tu veux ? panique Éric, les yeux globuleux.
Elle approche d’un pas en baissant le col de son chandail sur son épaule, avant de se jeter à corps perdu sur lui pour se pendre à son cou tel un orang-outan en chaleur. Sous les secousses, les lumières de Noël se balancent joyeusement, maculant le visage vieilli de la femme de points gigotant bleus, verts et rouges. Ses poils disgracieux à quelques centimètres de son visage et l’haleine de tabac froid qui émane de sa bouche font reculer Éric qui se dégage en tourbillonnant comme un limonadier.
— Ben voyons ! ?
— Tu fais tout ce que je veux pour trente minutes pis c’est pas plus compliqué que ça… flashe-moi tes lumières, mon beau sapin ! T’es le roi de la forêt ! Mange-moi la chatte, ici, sur la corde de bois.
— PARDON ?
— Ta blonde saura rien, promis…
Le voyant résister, elle lui attrape le visage et l’embrasse de force. Il la repousse aussitôt par les épaules avant de se frotter la bouche du revers de la main avec dégoût. Elle continue à lui jouer de la prunelle en sortant la langue.
— On peut aussi baiser, si tu préfères ? J’ai la moule bien mouillée et ça démange. Un petit spécial pour toi, mon sauveur, l’incite Connie en plongeant sa main vers la fermeture éclair du pantalon d’Éric.
Chaude-bouillante, elle lui tâte l’entrejambe en surface.
— T’as l’oreille dressée ? Une belle crampe d’amour pour moi ?
— Non, j’ai dit ! se dégage Éric avec plus de fermeté tout en reculant le bassin.
— Allez, dépêche-toi, prends-moi, prends-moi toute pis garde tes lumières allumées, fait-elle en relevant son chandail et en commençant à baisser son legging de cuirette.
— T’es malade dans ‘tête ! crie Éric en déguerpissant.
— Cours tant que tu veux, mon lapin, mais penses-y à deux fois ! Je reste dans les parages pour toute la soirée.
Éric chausse ses ailes pour aller plus vite, par crainte de la voir surgir par-dessus son épaule.
— Montre-moi juste la couleur de tes bobettes ! ? On se retrouvera bien plus tard, mon beau sapin !
Elle allume une cigarette en regardant ce bouffon brillant aux couleurs de l’arc-en-ciel jouer des talons vers le large. Elle sourit. Les hommes qui lui résistent l’excitent beaucoup.
Durant sa course folle, Éric s’essuie à nouveau les lèvres, qui semblent encore goûter la bave gluante et sentir le diable mort. Un haut-le-cœur le soulève de terre. La luette lui dansant sur la langue, il toussote comme s’il allait dégobiller. La vue du brasier au loin apaise son cœur. Cette seconde course en moins d’une heure lui donne le goût de rentrer à la maison pour jouer une partie de solitaire en pyjama tout en buvant un soda mousse. Il a tout à coup très honte. Pour éviter tout soupçon, il ralentit la cadence afin de marcher normalement. Il remarque, en passant près du premier groupe assis en rond sur des chaises, une brouette remplie de bois qu’un homme muni de longs gants noirs lance dans le feu pour l’alimenter. Une seconde brouette, pleine à ras bord, repose pas très loin.
Quel sordide piège. Il a encore plus honte.
De retour auprès de ses amis, il se penche vers le sol et fait semblant d’attacher un soulier, question de reprendre son souffle.
Caroline, qui connaît son conjoint comme étant plutôt dédaigneux de sa personne, lui confirme son appui en lui prenant l’avant-bras. Marc pousse un soupir dégageant à la fois désolation et consternation.
— Ayoye ! Fuck, je comprends mieux ton attitude à ton retour… T’avais peur des madames quand tu dansais, je pensais pas que tu parlais d’elle en particulier. Grosse dégueu !
Katia laisse échapper un petit rire. Marc la reprend :
— C’est pas drôle, c’est une vraie agression.
— Ben certain, fait-elle. Je sais même pas pourquoi tu ressens le besoin d’ajouter « vraie »…
— Elle t’embrasse carrément, là ? Eille, je suis traumatisée ! Tu l’as sauvée de sa toilette en plus ! fait Vicky, qui n’aurait pas pu deviner que cette vieille matante cochonne aurait pu adopter un comportement si désespéré.
— Vas-tu porter plainte ? demande Katia sur un ton de taquinerie.
— T’aurais aimé ça, toi, peut-être ? L’inverse avec un homme, ça passerait pas, rage Mike, qui semble tout à coup très investi émotionnellement dans le dossier agression de son copain.
Les trois gars secouent la tête avec sérieux, insultés pour la gent masculine au grand complet.
Katia déconne encore :
— Si tu lui avais montré tes bobettes qu’on en finisse, peut-être qu’elle t’aurait laissé tranquille, pauvre toi.
Éric respire fort par le nez. Il est en colère.
— C’est pas drôle, Kat, lui rappelle Caroline, l’air de ramener à l’ordre une enfant au caractère immature.
Le mors aux dents, Marc s’emballe et balance :
— Ouin, laisse-le donc tranquille, c’est crissement pas drôle !
Katia cesse de s’amuser et se tourne vers lui :
— Shit, calme-toi, crie pas de même. C’est quoi ton problème ?
Vicky tente de calmer le jeu :
— Le cliché de la madame-cochonne-du-camping qui se tape des clients sur la corde de bois… Imagine ça fait combien de fois qu’elle fait ça !
— Moi, je trouve juste ça dégueulasse ! Je la déteste, la vieille pas de dent, compatit Mike en se rongeant tout à coup les ongles.
— Exactement, elle m’a embrassé de force… imaginez ! se souvient péniblement Éric, sentant un trauma prendre de l’ampleur au sein de ses entrailles.
Caroline propose alors une douce vengeance se mangeant froide :
— Tu pourrais la dénoncer sur les réseaux sociaux, genre sur les sites de Camping Ontario et de Camping Québec.
— Pis, elle m’a couru après toute la soirée, après. J’ai même eu peur qu’elle rentre dans ma tente durant la nuit pour me taponner ! Je la voyais, cachée derrière un arbre, à attendre que je dorme pour entrer pis venir regarder la couleur de mes bobettes.
— Je te comprends, mon gars, fait Marc, qui écume toujours de rage. Mais c’est une femme, tu peux pas faire grand-chose.
— Coudonc ! Qu’est-ce qu’y a, mon chum ? T’es vraiment intense, remarque Vicky, qui le connaît bien et qui sait que quelque chose ne tourne pas rond.
— Ben…
— Quoi ?
— C’est pas facile à raconter, mettons…
La femme leur explique que le tirage aura lieu ce soir à vingt heures au camp principal, en face du bloc sanitaire des douches, lors d’une fête organisée en l’honneur du Noël des campeurs. Les gars récoltent leurs billets et reviennent vers leurs blondes en souriant.
— Pis si vous voulez le voir, le père Noël arrivera su’l lac en chaloupe à seize heures, ajoute la propriétaire du camping.
— OK, fait Marc. Pis si on veut de la glace ?
— Viens me voir en haut dans quinze minutes, mon beau.
Marc stationne la fourgonnette devant la réception, puis il attrape sa carte bancaire en espérant qu’il y aura le paiement automatique. Il zieute un peu les environs et repère le congélateur à glace tout près du petit stationnement de la réception. Il s’y rend et tente de l’ouvrir, mais il est barré avec un cadenas. Il se dirige donc à l’intérieur du bâtiment, question de payer les sacs pour ensuite obtenir la clé.
Debout devant le bureau de la réception en bois usé sentant le vernis à ongles, Marc inspecte les lieux. Des affiches de cartes routières de l’Ontario ornent un pan du mur à côté d’un grand drapeau du Canada effiloché qui tient par la peur avec quelques morceaux de ruban adhésif gris. Un bol contenant des bonbons sans emballage, qui semblent tous collés les uns aux autres, repose sur le comptoir tout près d’une poupée russe craquée en plein centre de la tête, d’une boîte de macarons à l’effigie du camping Smith en vente pour 1 $, d’une brocheuse rose et d’un ours en cristal. Des photos de la famille propriétaire tapissent le mur de l’entrée à travers quelques affichettes de règlements indéchiffrables faites à la main. Davantage en beauté que lors de sa tournée de moitié-moitié, Connie porte un bas de bikini bleu et une petite camisole blanche sous une grande tunique éclatante sans manches ornée de palmiers et de cacatoès. Son rouge à lèvres corail, agencé à ses ongles, dépasse le contour de ses lèvres pour s’agglomérer dans les rides de fumeuse qui auréolent sa bouche. Une tresse française un peu lâche qui tient sur le côté de sa tête avec un gros chouchou à cheveux en tissu orangé lui donne une allure de danseuse de flamenco dans une publicité promouvant la vie active en résidence privée pour personnes âgées avec « soleil », « bonheur » ou « bleu » quelque part dans son nom. Elle semble ravie de voir le campeur, comme si elle se sentait esseulée, par manque de clients.
— Je peux t’aider, mon beau ? Ton nom ?
— Marc. Oui, je viens chercher de la glace. On s’est vus tantôt.
— Oui ! T’es canadien-français ? D’où ? Montréal ?
— Non, Gatineau, pas très loin de l’Ontario, au fond.
— On a tellement en commun, toi pis moi.
Ne comprenant pas trop le sens de cette affirmation, Marc laisse tomber pour en venir au fait :
— Avez-vous la clé ?
— Il fait tellement chaud… as-tu chaud, toi, Marc ?
— Oui, comme n’importe qui. Une canicule égale il fait chaud !
La propriétaire laisse sensuellement tomber sa tunique au sol avant de s’éventer la camisole avec exagération à l’aide d’un carnet de chèques. Comme le vêtement est ample, les mouvements de la femme dévoilent sa craque de seins.