Ce qui se passe au camping reste au camping

Amélie Dubois · Chapitre 3 sur 3 · partie 1/11

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Ce qui se passe au camping reste au camping

Ce qui se passe au camping reste au camping !

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 11 parties.

Le chant des oiseaux, unissant leurs pipeaux pour offrir un concert tapageur à qui veut bien l’entendre, réveille Katia, assoupie dans sa tente. Elle s’étire un peu, sans que ce soit satisfaisant étant donné les restrictions

amplitudinales4 de son sac de couchage humide, avant de se tourner vers Mike, qui gigote aussi, les yeux ouverts. Il les referme aussitôt.

— J’ai tellement soif que je boirais dans les toilettes, lui confie sa blonde, sans aucune espèce de bonjour matinal que ce soit.

Toujours fâché contre elle, Mike ne répond pas.

— Allo ? Tu dors pas, je le sais, j’t’ai vu.

— Ma gourde est juste en haut de toi.

— Aaah, c’est ça, l’eau qui a coulé pis tout mouillé mon oreiller. Avec le maudit matelas encore à moitié dégonflé… Veux-tu ben me dire c’est quoi c’te cochonnerie-là ? C’est flambant neuf.

— Pas de ma faute.

En simples sous-vêtements, Katia pédale énergiquement bras et jambes pour se libérer de son sac de couchage en soufflant d’impatience.

— Fait chaud en simonaque, tout à coup. On gelait comme des cretons hier soir, pis là, on est dans la mijoteuse à Ricardo comme deux racks de côtes levées. J’ai les deux craques ben trempes.

Elle s’étire un peu pour descendre la fermeture éclair de la tente, puis elle revient s’étendre en envoyant à Mike :

— T’es bête.

— Je parle même pas.

— Justement, c’est bête de pas parler.

— Tu sais quoi ? Ça se peut, ouais, que je sois bête.

— Tu me partiras pas la journée de même, là ? Sérieux, reviens-en, Mike !

Sans même prendre le temps de répliquer, ce dernier se retourne, telle une anguille sur le gril, afin de regarder à travers la porte :

— Sacre, ça pue donc ben !

 

Dans la tente voisine, Vicky grommelle quelques onomatopées non humanoïdes en s’agitant avec colère. Elle a très mal dormi, et ce, pour la deuxième nuit consécutive. Son conjoint, Marc, se réveille tranquillement. Il ouvre les yeux sur sa charmante concubine, qui, les poils hérissés, est assise sur les talons, armée d’une gougoune.

— Je vais la tuer, la tabarnak !

— Bon matin, ma belle blonde, la salue-t-il, pince-sans-rire.

— Je pense qu’y en a deux. Peut-être trois. Je suis pas sûre, mais elles vont TOUTES crever, je te le garantis sur ma vie.

Elle avance avec précaution sa sandale dans les airs avant de l’écraser brutalement sur la toile. La tente au grand complet remue comme une bulle de savon géante.

— Encore les moustiques ?

— Non, les mouches à marde qui me marchent dans la face depuis trois heures de temps !

— « À marde », tu te dénigres, je trouve.

— Je me suis enfin endormie au beau milieu de la nuit, pis là, les mouches se sont mises à me siffler dans les oreilles pis à me danser un set carré dans le front !

— Crime-pof, fait chaud ici d’dans, constate Marc en se redressant. Je vais ouvrir la porte.

Comme le devant de la tente se trouve face au lever du soleil, les rayons pénètrent au fur et à mesure que la porte roule sur elle-même tel le couvercle d’une boîte de sardines s’ouvrant sur les cieux. En un rien de temps, l’intérieur s’illumine au grand complet.

— Non ! Trop intense en se levant, ça, pis arrête de dire « crime-pof », sérieux, c’est juste non, chiale Vicky en se cachant les yeux d’une main. Le matelas est vraiment brisé, en passant. Y a encore dégonflé. As-tu gardé la facture ?

— Ayoye… Quessé que ça sent ?

— Ouache ! crie Vicky, dont la main passe de ses yeux à son nez.

 

— Carooo… Caro ?

Cette dernière s’étire comme un chat tout en fronçant les sourcils, ne comprenant pas diable-lui-pète-un-singe pourquoi Éric la réveille ainsi. Au moment de relever la tête, ses cheveux collent sur l’oreiller en lui tirant les racines capillaires. Elle se recouche aussitôt.

Éric poursuit en chuchotant :

— Elle est venue dans la nuit, je le sais. Je l’ai entendue.

— Qui ça ? De quoi tu parles ? fait Caroline, qui tente de décoller ses cheveux en petites couettes pour éviter de s’auto-scalper le cuir chevelu.

— La bonne femme du camping.

— Aaah, arrête avec ça, là… Tu délires complètement depuis hier, Éric.

— Je te le jure !

— Coudonc, fait donc ben chaud !

Elle décolle enfin sa pauvre chevelure et s’étire le bras pour dézipper la fermeture éclair de la porte. Elle se recouche ensuite sur le dos pour communiquer un fait intéressant à son conjoint :

— Mes fesses touchent au fond de la tente tellement le matelas est

dégonflé5. J’ai même le coccyx direct sur un genre de souche d’arbre ou une roche, je sais pas trop…

— Si elle est pas venue, quelqu’un d’autre est venu rôder autour en tout cas ; j’ai entendu de quoi, je suis quand même pas fou. Mais c’était elle, j’suis sûr pis…

— Arrête, mon amour, ça me tente pas à matin !

— Ça sent ben le yiable !

— ARRRK !

 

Ceinturant la table de pique-nique tels des entrepreneurs confus devant les plans de restauration de la Sagrada Familia, les campeurs demeurent silencieux, les yeux fixés sur la scène. Les filles se bouchent toutes le nez, tandis que les gars respirent par les dents.

— Jésus-prie, je comprends tellement pas c’est quoi la joke, commence Mike, des points d’interrogation s’échappant par milliers de ses yeux.

— Moi non plus, ç’a tellement pas rapport.

En bon dramaturge qu’il est, Éric renchérit :

— Je sais pas pour vous autres, mais moi, ça me fait peur. Vraiment peur.

Devant eux, au centre de la table de pique-nique, reposent plusieurs amas de matière à la texture étrange ressemblant à des excréments et un petit animal mort de la grosseur d’un furet. Des sacs de sucre vides et un entonnoir se trouvent sur le banc avec d’autres excréments et un bout de tuyau coupé.

Marc lève les yeux et remarque un détail :

— Hein ? Checkez la van !

Il s’approche du véhicule. Un autre bout du même tuyau d’arrosoir coupé pendouille du réservoir d’essence.

— Câlisse, on s’est fait siphonner le char !

Avançant dans la forêt avec peine et difficulté, Caroline fixe avec un certain ressentiment l’arrière de la tête d’Éric, qui marche devant elle. Il porte un immense sac à dos qui paraît lourd et mal ajusté étant donné les bretelles trop larges. Son contenu balance de droite à gauche comme une poche de vêtements trempés. Un insecte poilu et bien dodu, qui semble zigzaguer à l’aveugle, frôle sa joue au moment même où elle ouvre la bouche pour expirer d’agacement. Elle bouge rapidement vers la droite pour éviter d’ingérer cette collation velue non désirée.

Tout près d’elle, Vicky évite de justesse le ressac d’une branche que Marc, qui la précède, n’a pas pris soin de retenir sur son passage.

— Eille !

— Eille, quoi ?

— J’ai presque reçu un arbre dans ‘face ! Fais attention…

— La prochaine fois, je te la casse avec ça, Vic, lui promet Mike, en tête de peloton, en levant un précieux objet dans sa direction.

En guise de démonstration, il prend en serre une petite branche dans la pince en fonte de l’objet, qu’il fait pivoter d’un coup sec vers le haut. La branche cède sous la pression de la mâchoire solide de l’outil.

Katia roule des yeux jusqu’à la cime des sapins environnants. Elle retient une réplique ayant pour but d’agacer son chum face à son intérêt marqué pour les objets inutiles, car l’ambiance avec lui est lourde depuis le matin. Comme il est fâché contre elle, le temps se prête moins à la taquinerie.

Ayant levé le regard du sol, elle se tord un peu la cheville en posant un pied sur une roche tapissée de mousse gluante.

— Fuck !

— Es-tu correcte, Kat ? demande Vicky.

— Ben oui, mais on arrive-tu ? Ça fait une demi-heure qu’on marche vers le néant. C’est à croire que vous nous enfoncez en plein bois pour nous éliminer sans laisser de traces.

Mike ignore la question alors que Marc lève un bras.

— Elle a deviné ! Le plan est à l’eau, les gars !

Persévérant, le petit cortège continue de se battre contre les entraves de cette forêt vierge de toute vie humaine et, surtout, exempte de sentier balisé. La flore boréale bigarrée, ayant tissé sa toile de façon anarchique, donne du fil à retordre aux randonneurs, qui doivent à la fois lever haut les genoux pour éviter les obstacles au sol et effectuer un balayage visuel constant des environs pour prévenir un rebond des ramures les plus hautes.

— Attention, un arbre tombé, ici, avertit Éric, devenu pour l’occasion l’expert de la meute en matière de déplacement forestier sécuritaire.

— Les bibittes sont ben trop intenses, maugrée Vicky, qui prend soin depuis le début de cette expédition de garder les lèvres bien serrées pour éviter d’en avaler. Déjà que j’ai la face déformée, faudrait pas m’en ajouter d’autres.

— Les filles, ça fait des semaines qu’on planifie ça en n’exigeant rien de moins que la nature brute à son top du top, pis là, on est là, libres comme l’air, en pleine forêt, pis vous chialez encore ! déclare Marc, un demi-sourire baveux au visage.

— Pfft, côté nature, je serais crissement mieux chez nous à compter les fourmis qui passent dans cour, rectifie Vicky.

— Bon, bon, bon… qu’est-ce qu’il faut pas entendre, fait Marc en la dévisageant avec sévérité. Connectez-vous à vos racines, à votre essence, crime-pof, à la terre !

— Mes racines manquent justement d’apéro-liquide, lance Katia.

— Interdit de dire « crime-pof », on l’a répété souvent, me semble, lance Vicky en fripant l’arête de son nez.

Éric lève un doigt fier vers les nuages avant de prendre la parole :

— On dit : « Merci, nos beaux chums d’amour, d’avoir eu l’idée géniale de créer ce contact mystique avec la nature. » De rien, les filles.

 

Responsable de la manutention et de la distribution des bulles, Katia ressert ses deux amies avant d’assécher la bouteille dans son propre verre. Assises sur la terrasse arrière de Caroline, les trois collègues savourent avec grande béatitude la fin de l’année scolaire. Katia jubile :

— Santé, les filles ! Une autre de faite ! Y en reste juste vingt-trois avant notre retraite.

Caroline soupire :

— J’ai pas encore fini, moi. Mes groupes de secondaire 5 me prennent toujours deux fois plus de temps de correction pour les productions écrites que les autres. On devrait pas se faire payer le même prix pour tous les niveaux.

— Ben d’accord, mais dans mon cas, c’est l’inverse, explique Katia. En anglais, ils sont ben meilleurs à la fin du secondaire qu’au début. Quoiqu’asteure, ils écoutent tous des instagrameux anglos depuis la prématernelle…

— Vous faites quoi pour les vacances ?

— Avec le voyage en Europe qui s’en vient enfin à l’automne, on va rester autour, je pense. On va aller au zoo avec Alexis, on va faire du vélo. Il va même aller chez mamie une semaine au complet tout seul comme un grand, des affaires de même…

— Nous autres aussi, ben tranquilles c’t’année, renchérit Vicky. J’ai même pas le goût de faire fuck all, on dirait. Je suis brûlée.

— Regardez nos trois autres bozos là-bas, fait remarquer Caroline en désignant les gars qui rient comme des fous dans le fond de la cour. Je sais ben pas ce qu’y a de si drôle…

 

Riant à gorge déployée, Marc reprend son souffle pour dire :

— Mon autre Ric qui se penche pour ramasser une bûche pis qui lâche une vesse-de-loup !

— En pliant la penture du centre, le système d’échappement a fui ! renchérit Mike, tout aussi crampé.

— La tripe de porc a dégonflé.

— La flûte à bec a hélé un taxi.

— Bon, OK, revenez-en, je me suis échappé. J’ai mangé un sandwich aux œufs à midi. C’est pas la fin du monde… avez-vous dix ans d’âge mental, coudonc ?

— Oui !

— OK, ça suffit, là, les prie Éric, qui semble tout à coup avoir dix ans lui aussi en envoyant la main aux filles qui approchent.

Les gars reprennent un peu leur sérieux.

— Ç’a ben l’air crampant, votre projet de bois, commente Caroline, trop curieuse.

— Du tout, on faisait juste se lâcher lousses après notre journée. Notre semaine, même.

— On dessouffle du stress de la vie, comme on dit, en rajoute Mike.

— Personne dit ça, rectifie Katia qui regarde son conjoint de travers.

— Je coupe les plus grosses bûches pour le feu d’à soir, explique concrètement Éric, la hache toujours en main.

— Nous, on s’assure qu’il se fait pas mal, notre petit calinours, confirme Marc, un sourire en coin bien accroché au visage.

— Tu sauras que je suis un vrai gars de bois, un ancien scout, même ; j’ai mes badges, lui précise Éric en levant une main pour effectuer le signe universel du scoutisme : les trois doigts du milieu vers le ciel, son pouce recouvrant son auriculaire.

Mike et Marc exagèrent un écarquillement de yeux alors que Caroline se porte à sa défense :

— C’est vrai, il a déjà été dans les jeannettes.

— Pas les jeannettes, mon amour, les louveteaux pis les éclaireurs. Les jeannettes, c’est les filles, ça.

— En tout cas, je connais pas trop ça…

— Je te gage que je fends en quatre la bûche juste là en moins de coups que toi, le met au défi Marc, le regard rustico-défiant.

Mike brandit un poing fanfaronnard vers le ciel :

— Moi, trois coups, c’est fait.

— Amenez-vous, les urbains ! approuve Éric en zieutant sa réserve de bois près du cabanon afin de repérer trois bûches de taille similaire.

 

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Caroline chuchote à ses amies :

— La dernière fois que leur orgueil a contrôlé leur rationalité pis leur

jugement de même, le mien a eu la raie du cul au vif pendant une semaine6.

 

Une fois les bûches de tous fendues, le constat est évident.

— Attaboy, mon Ric, t’as du nerf dans la tête de hache.

— Je vous l’avais dit, un vrai gars de bois !

— Il serait pratique en camping, mais on en fait pas, fait remarquer Caroline, désolée de tout ce talent gâché.

— J’aimerais justement ça en faire cet été, annonce Marc, qui semble énoncer tout haut ce à quoi il vient juste de penser.

— Ah ouin ? Laisse-moi y réfléchir… ARK, non merci ! se décompose Vicky, pour qui le grand air rime avec expédition, qui rime avec linge laid, qui rime avec effort inutile. Trouve-toi des amis.

Mike s’enflamme :

— Ouais, ce serait le fun d’en faire toute la gang ! Avouez que ça le ferait !

— Comme un scout, toujours prêt, claironne Éric en refaisant ses trois doigts de peace, love and more, comme le veut la tradition.

— Bon, on vous laisse à vos affaires de bûches, lâche Vicky en s’en retournant vers la terrasse, l’air de vouloir tout simplement fuir le sujet.

Elle court presque jusqu’à la table ; un grave déni s’impose. Les autres filles la suivent sans rien dire. Les regardant s’éloigner, les gars réfléchissent en silence. Mike partage son fantasme le premier :

— Le ciel étoilé, le feu qui crépite, la viande marinée qui pétille sur la braise…

— Dormir au grand air au son des oiseaux pis du vent en regardant les « étoiles volantes », comme dirait mon gars…

— Avec les filles qui se collent, les deux sacs de couchage zippés ensemble parce qu’il fait frais…

— Ou qu’elles ont peur des bruits…

Nouveau silence. Un corbeau laisse tomber son fromage.

— On emmène nos blondes en camping cet été ! Elles vont triper leur vie pis on va se mettre en valeur ! décide Éric, son égo de pseudobûcheron débordant d’ambition.

— Ah ouais, on va être les rois de la forêt !

 

Caroline cesse d’avancer. Elle pousse un petit cri aigu avant d’essayer de déloger un insecte bien grouillant venu se coller dans ses cheveux, comme sur un ruban attrape-mouches.

— Quessé ça ?

Motivée à survivre, la bête se libère d’elle-même de son piège pour ensuite reprendre la route des framboises. Éreintée et fatiguée, Caroline zieute les alentours, cherchant le pied d’arbre parfait pour y enterrer sa joie de vivre. Elle demande :

— On arrive-tu, là, à votre affaire de surprise qu’on sait même pas c’est quoi ?

L’air de se déplacer sur un échiquier, Éric sautille entre les divers obstacles jusqu’à Mike. Il l’attrape par un bras pour le tirer vers lui afin de lui chuchoter quelque chose à l’oreille. Son ami l’écoute, puis approuve d’un hochement de tête pensif. Continuant à avancer près de ses deux compères, Marc semble préoccupé ; il regarde à gauche, puis à droite en bougeant vite la tête.

— Oui, oui, on arrive bientôt, annonce-t-il au groupe, sans même daigner jeter un œil à l’équipage qui traîne derrière.

Vicky grommelle un truc incompréhensible, à haute teneur en mépris et en mots d’église, à l’intention des grands végétaux tout autour. Faisant les durs de la feuille, les autres membres du groupe jugent bon d’ignorer ses insultes envers dame Nature. Telle une chanson à répondre, Vicky reprend de plus belle :

— Fucki… forât de mar… câli…

La voyant ainsi transformée en vrai charretier, Marc vient aux nouvelles :

— Quoi ?

— Quoi, quoi ? Quoi, rien ! Rien pantoute, sauf un petit détail insignifiant, si je peux me permettre : je m’en venais pas faire du trekking extrême en forât, moi ! Je suis habillée pas pire cute pour une surprise, pas pour faire le camp de base de l’Everest ! Je viens de salir mon chandail neuf, mes Converse sont rendues couleur bouse de vache pis je me grafigne les jarrets sur des branches à chaque pas que je fais, faque je réviserais la justesse de l’utilisation du mot surprise, qui réfère plus à un truc à connotation agréable d’habitude, exactement le contraire de ce qu’on vit en ce moment…

Elle marque une pause pour dégager les cheveux humides collés dans la sueur qui encerclent son visage. Elle respire par le nez avec force, puis repart. Bien que consciente d’être toujours celle qui râle dans le groupe, elle peine à modérer son ton hargneux un peu.

— Bon ! Ça va être ici la première activité !

— Quoi ? Y a « plusieurs » activités en plus ? se désole Vicky, visiblement découragée.

— Assoyez-vous, les prie Éric, qui se prend tout à coup pour le maître d’hôtel.

— On va être tout sale, chiale Caroline en regardant autour.

— Le gros tronc tombé là-bas, propose Marc en le pointant.

Les filles se déplacent vers la cible, tandis que les gars farfouillent dans le sac de l’un et de l’autre à la recherche du nécessaire. Elles s’y assoient lourdement. En regardant les gars qui s’activent plus loin, Katia dit à ses amies :

— Faut faire un effort, ils sont contents d’organiser de quoi.

— Surtout toi, avec ton chum encore fru.

Après quelques minutes, les gars les rejoignent avec des petits verres de plastique remplis.

— Gin boréal du Québec et sa branche de sapin, pour hydrater vos racines, présente fièrement Marc. La glace a fondu pas mal dans le sac Ziploc, mais bon.

Le visage de Katia s’égaye. Un petit remontant n’est jamais de refus.

— Ah, fait simplement Vicky qui prend son verre sans trop d’émotion, l’air de se demander si cette compensation alcoolisée vaut vraiment la désagréable randonnée.

— C’est bon ! Bonne idée, les gars ! apprécie Katia.

Mike, qui est encore irrité à l’endroit de sa conjointe à cause de la veille, susurre sur un ton de reproche :

— On le sait, que ma blonde, l’alcool, ça fait toujours son bonheur…

— Eille, là, Mike, vas-tu changer d’air un moment donné ? Depuis à matin que tu me picosses ! On essaye d’avoir du fun à votre surprise, c’est-tu possible ou faut prendre un autre appel ?

Il ne répond pas et détourne le regard, voulant à tout prix éviter l’escalade de lavage de linge sale en famille.

Silence.

Tout le monde sirote son verre, le nez bien enfoncé dedans. Marc fait diversion au froid social en annonçant :

— Après l’apéro, on va marcher vraiment pas longtemps pis on va être arrivé.

— Super, j’ai hâte, clame Vicky dans une réjouissance mensongère que le malaise lui-même ignore.

 

Alors que le groupe est reparti sur la trotte depuis quinze minutes, des soupirs féminins s’élèvent de plus belle vers le ciel ; l’alcool n’ayant pas réussi à fournir un sourire permanent aux moins sportives. Marc annonce :

— On arrive.

— Si vous dites « on arrive », il faut qu’on arrive pour de vrai à un moment donné. On peut pas multiplier les « on arrive » sans résultat, déclare Vicky en livrant ainsi une réflexion indubitablement logique.

Les gars clopinent plus vite question de se rassembler à l’écart afin de faire un caucus à huis clos.

Katia se penche pour ramasser sa casquette qu’une branche épineuse vient de lui dérober au passage. L’âme en rognures, Caroline semble avancer vers son exécution à la chaise électrique.

— Attends, t’as comme du sapin de collé dans ‘tête, la met en garde Katia, qui essaie sans plus attendre de déloger le tout. Eille, ç’a juste pas de bon sens, ton affaire !

Vicky approche.

— Shit, mon amie, c’est vraiment… intense, tes cheveux.

— Je sais pas c’est quoi, ce karma de marde là, sérieux…

Vicky change de ton et chuchote à ses amies :

— Je sais pas ce qu’ils foutent pis je comprends pas leur super plan, mais j’ai vraiment un mauvais feeling.

— Ils veulent nous montrer de quoi, quelque part. Un beau coin, sûrement, présume Katia, cultivant une certaine bonne foi face à ce projet clandestin. Mais je vous le dis, si mon chum change pas son air de bœuf, je sacre mon camp. Je vais faire un effort, mais tsé, moi aussi, j’ai des limites.

— Tant que c’est pas une nuit de rêve à la belle étoile au cœur d’un banc de bibittes, chiale Vicky, planant bien malgré elle dans un ciel davantage pessimiste.

— Ben non, la rassure Katia. Bon, on essaie de bien faire ça.

Les filles rejoignent leurs conjoints, qui se sont immobilisés près d’un grand chêne dans une aura de confusion digne d’un poissonnier découvrant une loutre à pois verts dans l’aquarium des crustacés.

Leurs têtes ahuries incitent Vicky à s’inquiéter davantage :

— C’est quoi, vos faces ?

— Ouin, c’est…

— Ben euh…

Marc contemple ses copains un instant. Un trop long instant. Comme ils font les morts-vivants et affichent un visage un peu blanc, il respire un coup avant de poursuivre :

— On va vous la dire, la surprise principale : on vous emmène dans une clairière qu’on a trouvée avant-hier, sur le bord d’une rivière, avec une grosse roche plate pour faire un souper… romantique…

Tout feu tout flamme, Éric poursuit sur la lancée de son ami :

— SUPER romantique sur le bord de l’eau ; on a même des chandelles !

Pas peu fier des préparatifs, Mike retrouve momentanément sa bonne humeur et enchaîne :

— On a à manger, à boire, une grande couverture. Ça le fait, là !

— On s’est donnés, mettons !

— Faque, c’est ça, termine Marc, sans autre précision à propos de l’aboutissement éventuel sur ledit lieu.

— C’est une bonne idée, les gars, vraiment gentil, apprécie Katia, qui, emballée par cette initiative, donne un coup de coude à Vicky signifiant « je te l’avais dit ». Vous êtes vraiment du type « surprise » ces derniers temps, hein ?

— Pour vous faire plaisir ! se réjouit Éric en bon enfant heureux. Pis pour se reprendre de la surprise ratée des huîtres à Vegas.

— On-reparle-pas-de-Vegas-qu’on-a-dit-faque-c’est-où-votre-affaire ? demande Caroline d’un seul trait, toujours aussi tannée de marcher.

— C’est ça, l’affaire, justement…, hésite Mike en dévisageant ses compatriotes d’un regard les suppliant de poursuivre à sa place.

— L’affaire ? De quoi, l’affaire ? répète Vicky, impatiente

Quelques jours avant le départ

Sur la route, Vicky demande à Katia, qui conduit :

— On va rejoindre les gars pour souper sur une terrasse, mais à quel resto ?

— Aucune idée.

— Je sais pas non plus, Éric voulait rien me dire. Une surprise, déduit Caroline en pianotant sur son téléphone, assise côté passager. Éric en revient pas de pas en revenir de la surprise manquée à Vegas. Tsé, à un moment donné, passe à autre chose.

— 45, 1re Avenue… y a pas de resto dans ce coin-là, me semble, émet Vicky, qui n’a reçu qu’une adresse par message texte.

 

Une fois arrivées à destination, les filles s’étonnent de se retrouver devant un magasin de sport grande surface.

— C’est pas la bonne adresse, conclut Vicky en textant son chum.

Il lui répond d’entrer dans le magasin. Dans l’incompréhension la plus totale, les filles passent les portes automatiques pour ensuite être accueillies en grande pompe par les gars. Mike est coiffé d’un drôle de chapeau à grandes oreilles aux motifs de camouflage, alors que Marc, assis sur une chaise pliante, tient une branche de plastique imitant celle utilisée pour faire cuire une guimauve, mais avec un rouleau de papier de toilette au bout. Éric est debout dans un sac de couchage, à proximité d’une tente montée en démonstration, l’air d’attendre le coup de départ d’une course de sautillage au camp de vacances Les petits loups de la Massawippi. Pas trop loin, un commis qui semble de mèche avec eux rigole dans sa barbe.

— C’est quoi l’affaire ? se rebute Vicky, dont la décevante première impression se classe hors de sa liste de loisirs à prioriser avant de mourir.

— Moi, je comprends ! se réjouit Katia en trouvant les gars bien comiques.

Elle avance vers eux et attrape dans un présentoir un bâton de marche qu’elle dirige dans le faux feu de bûches de carton.

— Faut brasser ça, c’te feu-là !

Katia envoie ensuite un clin d’œil à son chum en l’invitant dans la tente :

— Viens-tu jouer au docteur, Daniel Boone ?

Tel un animateur de téléréalité, Marc annonce :

— Nous vous invitons cordialement à venir choisir votre équipement pour un séjour de camping de couple in Ontario dans trois semaines. On le fait !

Vicky plisse le nez de dégoût alors que Caroline, qui n’a jamais fait de camping de sa vie, semble se demander si elle est contente ou pas.

— Aaah, c’est ça, l’affaire…, pousse Vicky en tentant de trouver un minimum d’enthousiasme à démontrer à son prochain.

Hélas.

 

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Comme personne n’a répondu à sa question pourtant assez simple, Vicky la répète :

— Faque, c’est quoi l’affaire ?

Pas un chat ne miaule un traître mot. Fronçant les sourcils à l’unisson, Caroline et Katia se dévisagent, alors que Vicky ajoute :

— Répondez…

— On le sait juste comme pas…, se lance Mike dans un flou de calibre olympique.

— Juste comme pas quoi ? s’impatiente à nouveau Vicky.

— En bon français, « juste comme pas », c’est vraiment pas clair, les informe Caroline, qui tente tant bien que mal de conserver un ton pédagogique calme et porteur d’espoir, mais dont les dents bien serrées trahissent l’angoisse.

Les gars se fixent avec un tel désabusement que leurs iris semblent sur le point de se déboulonner de leurs yeux.

Stoïque, Marc ne dit plus rien, se sentant pris la main dans le sac, les culottes baissées. Caroline et Vicky adoptent simultanément le visage courroucé de deux véganes venant de découvrir une tête de bébé chat grillé dans leur salade mesclun, alors que Katia présume qu’il y a forcément une explication logique, nul besoin de plonger bras devant dans la piscine de la panique. Toujours chevauchés par leurs immenses sacs à dos, les gars cherchent à comprendre les tenants et aboutissants de leur propre bévue :

— Me semble que c’était juste là…

— Pas trop loin, genre à vingt minutes à pied…

— En ligne droite du chemin…

Vicky transgresse tout principe de bulle que ce soit pour avancer de deux grands pas vers eux. Elle lance, d’un ton relativement neutre compte tenu de la pression qui lui fait rougir les joues :

— Là, euh… sans niaiser, vous allez pas me dire que…

La mine pâlotte, Caroline entend un craquement au loin. Elle tend l’oreille, le perçoit à nouveau et sursaute tout en criant, sous l’escalade de stress :

— QU’ON EST PERDUS DANS LE BOIS, CALVAIRE !

À la fin de ce rugissement blasphématoire, Éric lève un doigt vers sa blonde pour la corriger.

— Tut, tut, un instant, on…

Il se tait pour tendre l’oreille à son tour en appuyant sa main derrière son lobe pour en augmenter la perception. Tous se concentrent un instant sur le bruit qui persiste. Un crépitement de branches sourd et espacé dans le temps, comme si on cassait une tresse de rameaux grosse comme une cheminée.

Le bruit cesse alors d’un seul coup. Éric inspire pour revenir à de meilleurs sentiments, jouant au gars rassuré-rassurant.

— Le mot perdu, c’est un peu fort, mon amour. Je dirais plutôt qu’on est dans un lieu incertain, en forêt, rectifie-t-il sans plus attendre en cherchant une certaine forme de contact visuel apaisant au sein de sa confrérie d’égarés.

— Dans un périmètre indéfini mais verdoyant, si on veut être plus précis, rajoute Marc, dont le sourire tiré vers les oreilles reflète la candeur prémeurtrière d’un psychopathe professionnellement accompli.

— En plein cœur d’une localisation exotique non planifiée, comme dans un voyage improvisé, genre un road trip à pied, conclut Mike, qui tente tant bien que mal de redorer l’image du cafouillage dont il est passablement responsable.

— Dans une latitude-longitude floue au cœur d’un espace-temps donné…

— Les gars, ostie… êtes-vous en train de rédiger un dictionnaire des synonymes pis on le sait pas ? s’emporte Katia en haussant les épaules, l’air de trouver qu’ils n’en manquent pas une pour faire les cons.

Réalisant peu à peu ce qui se passe, Vicky se lance dans une hyperventilation nasale lui faisant battre les ailes du nez comme un monarque. Prise au piège sous cette voûte d’arbres matures de plus en plus sombre, elle a l’impression que l’oxygène se fait rare. Caroline marque une pause en projetant elle aussi son regard vers la cime des géants verts. Elle est étourdie. Son cœur battant la chamade, elle perçoit à travers les branches des bouts de ciel qui s’obscurcissent. Bien qu’il ne fasse pas encore nuit, on voit déjà la lune.

Les gars continuent de discuter entre eux de leur trajectoire initiale.

— On a tourné direct à droite de la route en débarquant, comme il fallait, se rappelle Marc.

— Jésus-prie, je le sais, je comprends tellement pas.

— On revient sur nos pas, pis on retourne au chemin, right fucking now ! ordonne Vicky en tournant les talons de ses souliers souillés.

— Je te suis ! dit Caroline, approuvant vivement ce repli stratégique.

Les deux filles font demi-tour à vitesse grand V et se fraient un chemin tels deux bulldozers avançant à fond de train dans une forêt d’arbustes en papier. Comme ils ne bougent pas d’un iota, Katia, qui emboîte le pas à ses deux copines, incite les gars à faire de même :

— Quoi ? Venez !

— C’est pas par là, c’est par ici, précise Marc en pointant davantage vers la gauche.

— Ben non, on arrive de par là-bas ! l’obstine Vicky, de loin.

— Non, t’as cette impression-là, mais non.

Caroline s’immobilise et met ses mains devant son visage.

— Non, non, non, on est pas perdus en forêt pour de vrai, dites-moi que je rêve ! ÉRIC, DIS QUELQUE CHOSE !

— Ben euh… je le sais pas trop. On va marcher par là, je pense, hein, les gars ? C’est par là, le chemin, faque on va retrouver… le chemin !

— Ouais. Chacun sa route, chacun son chemin, comme on dit, chantonne Mike, son amertume envers Katia maintenue amnésique, question d’alléger un tant soit peu l’ambiance.

Il dégaine son téléphone intelligent au cas où, mais hélas, il n’y a pas plus de réseau qu’au camping Smith.

— Ç’a aucun bon sens ! se met à pleurnicher Vicky en stoppant sa fuite pour plutôt faire des allers-retours entre deux mélèzes telle une lionne en cage.

— Mon cauchemar ; c’est le pire cauchemar de ma vie qui se réalise ! gémit Caroline.

Comme elle se tient le front à deux mains en respirant toujours plus vite, Éric accourt vers elle dans un élan de sauvetage décidé. Au bord de l’évanouissement traumatique, Vicky vacille vers un des conifères et dépose une main à plat sur son tronc gommant de sève. Marc la rejoint aussi.

— Du calme, ma blonde, du calme. J’suis là. Respirez, les filles. On a pas marché trois heures, quand même. On est pas si loin, on va retrouver la route. On va retourner au camping pis en rire, je vous jure. Venez-vous-en, c’est par là, j’suis certain.

— C’est sûrement plein d’ours noirs, icitte, pleurniche à son tour Caroline en se cramponnant à Éric, qui a toujours le dos voûté sous son immense sac.

— Oui, pis d’autres bêtes aussi, je vous l’ai dit l’autre jour, vous en souvenez-vous ? leur rappelle Mike, l’air ravi de cette potentialité animalière variée.

La veille du départ…

L’heure est aux derniers préparatifs. Depuis leur cuisine respective, tous participent à la planification des vivres par le biais d’une vidéo de groupe.

— Bon, pour la bouffe, on est corrects.

— Pis moi, j’ai quoi ? Mon… cuit grilled-cheese ! s’égosille Mike en surgissant derrière sa blonde, armé d’une étrange pince de fonte pointée vers le plafond.

Alors qu’elle souffle d’agacement, il la pousse un peu pour avancer plus près de l’écran afin de présenter aux autres son instrument de cuisine.

— C’est l’invention du siècle, je vous jure ! Tu mets ton pain beurré ici, ton fromage là, ton autre pain ici, t’enlèves les croûtes, tu refermes pis bang ! direct dans le feu. T’en ressors un grilled-cheese parfait pas de croûte, en forme de coquillage en bonus.

— C’est vraiment n’importe quoi, cette bébelle-là, affirme Vicky. Pis ç’a l’air pesant en plus.

— C’était à mon grand-père, il m’en faisait dans son poêle à bois quand j’étais petit. Vintage à l’os, ça le fait solide, s’émeut Mike, en adoration devant la chose.

Katia revient devant l’écran :

— Arrêtez-vous pas à ça. À ce jour, j’ai répertorié au moins dix affaires pas rapport que mon chum apporte en camping.

— On a de la place en masse dans la van de mon frère, se réjouit Marc.

Caroline revient au but premier de la vidéoconférence, lequel rejoint davantage ses champs d’intérêt et ses compétences que les outils de cuisine médiévaux. Elle consulte sa liste et affirme :

— Donc oui, côté bouffe, tout est OK.

— J’ai testé notre matelas, c’est top confo ! Bon choix ! déclare Éric en s’étirant le cou derrière sa copine.

— Surtout à cause du méga spécial, se félicite Marc, presque aussi soucieux des finances que sa conjointe.

Mike explique avec désolation :

— J’étais dû. Quand je l’ai sortie de son sac, ma tente du cégep s’est envolée en poudre tellement était vieille. Pouf ! Un nuage de tente sèche !

Éric quitte l’écran en priant les autres de l’attendre un instant. Fier, il revient vêtu d’une chemise à carreaux en polar.

— Regardez-moi le vrai gars de bois ! fait-il en paradant avec grande fierté son look de pseudobûcheron coiffé en servant de messe.

— Va quand même falloir que tu restes proche de nous autres… Tsé, mon Ric, trois ou quatre mouches noires ben choquées, pis on te perd drette là ! déconne Mike.

Le scout rouspète :

— Je suis capable de faire une chaise avec de la corde pis des rondins, vous saurez.

— Devant un ours enragé, pas certain que la première chose à faire est de veiller à s’asseoir confortablement, fait remarquer Marc.

Muette depuis le début de cet échange, Vicky se prononce :

— Je peux même pas encore affirmer que j’ai hâte sans que mon nez allonge, j’haïs tellement les bibittes.

— Justement ! Regardez ce que j’ai ici pour toi ! s’emballe Mike, qui quitte l’écran un instant.

Il revient armé d’une raquette qu’il présente à tous en l’approchant très près de sa caméra Web.

— Talam ! C’est The Executor pour les bibittes, précise-t-il en l’agitant dans tous les sens en la tenant à deux mains, telle une épée en fonte.

— Moi, voici ma gourde en poils d’ours, le relance Éric, qui présente à nouveau un article de camping au groupe.

Il la porte en bandoulière tout en la flattant comme un chat.

— T’apportes pas ça, décide Caroline, sans discussion possible.

— Ayoye… malade ! D’ours noir ?

Hors sujet, Marc se met à chanter comme un demeuré :

— Daniel Boone, le couteau à la main, la fourchette dans l’cul, la cuillère en dessous de la poooche ! Daniel Boone, c’est son nom !

— Quessé ça ? se décompose Vicky en lui tapant le torse du revers de la main pour qu’il cesse.

— Une chanson niaiseuse du camp d’été quand j’étais jeune.

— Bon, on a fait le tour…

Mike prend la parole :

— Eille, écoutez ça avant de raccrocher. La revue Science Arctique soulève la possibilité qu’y ait des grizzlis en Ontario. Des caméras installées dans le parc national Wapusk au Manitoba en auraient filmé plusieurs. C’est à même pas deux cents kilomètres d’où on va. Je veux en voir un !

— Es-tu fou dans ‘tête ? Un grizzli… Je veux plus y aller, exagère Caroline pour faire rire tout le monde.

— Non, non, c’est vrai, confirme Mike, convaincu de la crédibilité scientifique de sa source.

— Bon ! À demain ! coupe court Vicky, pas du tout interpellée par ce volet informatif carnassier à caractère dangereux.

Katia salue tout le monde et rabat l’écran de son portable pendant que son chum change les piles de sa raquette tue-moustiques pour être certain d’atteindre la puissance destructrice maximale.

— Tiens, The Executor is ready to kill. Eille, Ric qui a une gourde en poils d’ours…, se pâme-t-il, visiblement jaloux.

Il attrape son téléphone en disant à sa blonde :

— Je vais te montrer l’article qui parle des grizzlis…

 

OceanofPDF.com

Songeant de nouveau à cette rumeur de grizzlis, Caroline s’appuie à son tour sur un arbre, la poitrine dans le malaxeur et l’estomac dans le broyeur à déchets.

— Je vous le dis, c’est pas des jokes, ça se promène sur un territoire de deux cents à six cents kilomètres carrés, ces p’tites bêtes là, pis pour trouver une femelle en période de rut, ils peuvent aller jusqu’à mille cinq cents kilomètres.

— Ça commence à faire loin pour dater ; faut avoir très, très envie de zouigne-zouigne-pouf-pouf, pareil, rigole Éric, même si le moment n’est pas du tout propice à la plaisanterie.

Toujours accrochées à leur arbre respectif comme à de bons vieux copains rassurants, Caroline et Vicky blanchissent d’un ton literie de chambre d’hôtel cinq étoiles. Caroline déglutit une salive qui lui paraît désormais épaisse comme de la colle. La respiration de Vicky tressaute comme celle d’un chien folichon qui tente de manger de l’air, la tête sortie du toit ouvrant de la voiture. Ne sachant plus trop si l’air doit entrer ou sortir, elle craint de s’étouffer.

— Le parc de l’article en question est vraiment pas loin d’ici pour un grizzli. Je vous le dis, c’est quasiment sûr qui en a au moins un dans les parages ! se réjouit à nouveau Mike en zieutant les alentours, presque fébrile à l’idée de le voir surgir d’une minute à l’autre.

— TA YEULE ! hurle Caroline avec la puissance de celle qui a comprimé toute sa terreur en deux mots.

Un silence pesant s’abat sur la forêt, qui s’obscurcit de plus en plus. Caroline retient son souffle. Les cigales cessent de gazouiller. Le vent, qui semble avoir été réveillé par son cri, se lève. Sa charge humide et fraîche laisse présager un orage.

Éric approche de sa blonde. Il la saisit fermement par les deux épaules pour bien plonger son regard dans le sien. Elle couine :

— Nooon, mais lààà, on est perdus en forêt, en grand danger, pis mon autre qui nous confirme presque qu’on est encerclés d’ours affamés, ça va faiiire !

— Il dit n’importe quoi, lui, prétend Éric. Écoute-le pas !

— Ben… si je peux me permettre, à titre purement informatif, le grizzli est carnivore, mais il mange surtout des végétaux, genre au moins les trois quarts de son alimentation, spécifie Mike, désireux de fournir à tous un portrait juste et précis des habitudes alimentaires de leur potentiel

éviscéreur7.

— Par choix ? s’intéresse Caroline, qui flaire ici une avenue flexitarienne possiblement rassurante pour eux.

— Non, surtout parce que les proies se font rares… faque quand il en trouve une, il lui fait la passe du samouraï big time ! Kaboom !

— Ah mon Dieu Seigneur ! On peut pas mourir de même… dévorés… Éric, je suis étourdie… Je peux pas croire que notre fils va entendre à nos funérailles : « Mâchouillés par un ours, ils laissent dans le deuil leur si jeune fils Alexis. » Il mérite mieux que ça !

— Je file mal, moi aussiii, geint à son tour Vicky en appuyant à présent son front sur l’écorce gommée de son camarade à cheveux verts.

Marc prend en main la situation qui dérape :

— Personne va se faire bouffer par un ours ou quoi que ce soit d’autre parce qu’on va marcher jusqu’à la van, rentrer au camping pis aller boire une bonne IPA ben froide autour du feu, c’est-tu clair ? Mais là, il faut y aller, il va bientôt faire noir pis mouiller, on dirait.

Rassuré par son ton de colonel de l’armée, ô combien confiant face à la mission, tout le monde s’aligne en rang d’oignons derrière le professeur d’éducation physique, qui ouvre bravement la marche. Les autres le suivent d’un pas décidé, ce qui ne laisse aucun doute sur leur motivation. Le rythme est constant. L’intention de retrouver au plus vite une sécurité physique et psychologique intégrale fait progresser la troupe à une allure redoutablement efficace, au point où les branches cassées qui éraflent la peau au passage n’existent pas. Les mouches noires non plus. Avancer, rien d’autre n’importe. Le souffle court sert de carburant et les mollets qui chauffent, de tremplin. Le chemin n’est sûrement pas loin. L’habitacle de la quiétude pour le corps et l’esprit y est stationné.

Mike ne peut s’empêcher de rassurer Caroline, qui avance tout près de lui :

— Tsé, Caro, le grizzli a pas d’ennemi dans la nature, il est pas du genre agressif.

— Mike, ça m’aide pas pantoute, tes commentaires.

— OK, je voulais juste te dire une dernière affaire. Autrefois, y a vraiment longtemps, il pouvait décimer un troupeau entier de bétail en genre moins d’une heure, mais aujourd’hui, on voit pus ça. Jamais.

Caroline se plante les doigts dans les oreilles jusqu’à la première phalange, puis elle entame une ritournelle de « nanana » sur l’air de la chanson, bien dans le ton, Les chats sauvages, de Marjo.

— Lâche-la, Mike, sérieux, pis décroche ! crache Éric à l’intention de l’obsédé du grizzli.

— Ben quoi ? Je veux juste qu’elle sache que c’est pas parce que ça mesure quasiment trois mètres debout sur ses pattes que c’est agressif, c’est tout.

— TROIS MÈTRES ? gueule la pauvre Caroline, qui a entendu cette information malgré ses orifices bouchés et ses vocalises rétros.

— Trois mètres ? Sérieux ? Fuck, man. On va marcher un peu plus vite, gang, décide, Marc qui a tout à coup chaud aux joues.

 

La brunante laisse tomber un voilage ombragé dans les alentours, rendant les arbres de plus en plus diffus, tel un groupe de statues géantes, mais floues. Une armée de titans d’un autre monde faisant semblant d’être immobiles pour tromper l’ennemi. Une certaine humidité descendue du ciel épaissit l’air, qui fleure le champignon et la terre remuée.

— C’est où, coudonc ? On marche depuis mille ans en sens inverse, se désole Vicky, qui n’aperçoit toujours pas le chemin menant à leur libération.

Alors qu’elle plisse les yeux pour arriver à bien voir, Katia se plaint :

— Je reconnais rien pantoute, on dirait.

— C’est normal, il fait de plus en plus noir. Le décor paraît différent.

Sans que ce soit intentionnel, les yeux de Marc s’agrandissent de plus en plus. Ses pupilles tentent de compenser le manque de clarté pour éviter un genre d’hallucination. Il tourne la tête à gauche, puis à droite, telle une chouette sur pivot, pour essayer de repérer un indice, un seul, lui signifiant que la route n’est plus très loin. De temps à autre, il se penche pour mieux voir entre les troncs, dans la zone la plus basse, celle-ci s’avérant moins chargée en feuilles et en branches. Mais rien. Toujours rien.

Étant donné la noirceur, Mike écoute les bruits de la nature en souhaitant finalement de tout cœur qu’aucun grizzli n’ait pèleriné jusqu’ici. Il ne se souvient pas d’avoir lu si ces bêtes grognent ou émettent un son quelconque avant d’attaquer. Ce serait une information pertinente à savoir en ce moment même. Sa propre ferveur lui fait désormais craindre le pire ; la

flamme brûle toujours en premier celui qui tient le briquet et non le bidet8.

Le cœur battant la chamade, Éric halète de plus en plus, mais il tente de le cacher pour dégager – aux yeux de sa conjointe – la solidité et la sécurité. Il épie Caroline de temps à autre pour s’assurer qu’elle est toujours en mesure d’avancer. Les yeux de sa douce sont globuleux et ouverts comme ceux d’une grenouille traquée. L’adrénaline la rend plus agile dans ses déplacements ; elle s’attelle à la tâche, la tête à la fois vide et archi-pleine.

Vicky s’égratigne le poignet sur une branche en allant trop vite et elle n’en fait même pas mention. L’heure est grave ; les petits bobos attendront à plus tard. Elle a aussi senti des piqûres dans son cou et sur ses avant-bras, mais elle n’en parle pas non plus. Elle aura amplement le temps de se plaindre ce soir autour du feu devant un s’more bien fondant ou encore demain, à la plage, en rigolant de ce plan foireux qui a, somme toute, bien fini.

En contrôle de ses émotions, Katia ne sait pas trop quoi penser de la situation. Son côté obscur s’en amuse, même. Son début d’été, sans escapade particulière, lui a laissé en bouche un goût d’ennui. Enfin, il se passe quelque chose. Cette aventure entre amis était, depuis le début, exempte de toute complication majeure que ce soit, au point de sembler bénie des dieux. Au lieu de la réjouir, ça l’inquiétait.

En vérité, cet incident en forêt rassure Katia.

 

Filant à vive allure sur la route, le véhicule se dirige vers le parc provincial Wabakimi, au nord des Grands Lacs, en Ontario. Bien que le soleil brûlant traverse le pare-brise, les fenêtres ouvertes de la fourgonnette permettent au vent de tourbillonner partout à sa guise, transportant avec lui des bourrasques de liberté se diffusant dans le cœur de tous les occupants. Sa tête se balançant au-dessus de ses épaules qui se soulèvent en alternance, Katia chantonne Take Me Home, Country Roads, de John Denver, qui joue assez fort. Le simple fait de parcourir des kilomètres et des kilomètres dans une autre province donne la sensation à toute la troupe d’être loin, hors du temps. La contrainte d’espace dans ce véhicule trop chargé n’importune aucunement les voyageurs, qui ont le cœur léger comme une plume d’hirondelle. Souriant à l’idée de prendre la clé des champs, Caroline relève les jambes pour poser ses pieds sur les trois tentes empilées devant elle, tandis que Vicky s’appuie sur le sac à dos d’elle ne sait trop qui. Elle partage l’autre côté de la banquette avec une montagne himalayenne de sacs de couchage. Qu’à cela ne tienne, cette parenthèse en nature sera fabuleuse. Marc sifflote en conduisant aux côtés de Mike, élu copilote et D.J. pour l’occasion. Il monte justement le son de I Walk the Line, de Johnny Cash, qui prend la relève musicale de son pote John. Les filles chantent les quelques paroles qu’elles connaissent par cœur en admirant le panorama forestier, alors que les gars entonnent à l’unisson la mélodie de guitare.

Un walkie-talkie sonne entre les deux sièges avant et laisse échapper une voix :

— Foxtrot appelle la base, Foxtrot appelle la base. À vous Alpha-Romeo-lait-de-coco.

Mike prend l’appareil et appuie sur le bouton du côté :

— Alpha-Romeo, à l’écoute ! À vous.

— 10-4, à vous ! fait Éric, qui est planté dans le dernier banc à côté du poêle au propane et qui parle dans l’appareil en espérant être discret.

— Foxtrot, tu peux pas mobiliser les troupes juste pour dire : « 10-4, à vous. »

— Je tripe sur les walkies-talkies, j’ai dix ans, 10-4. À vous.

Marc prend l’appareil des mains de son copilote pour expliquer :

— L’appareillage de communication est pour les urgences ou le partage d’informations sérieuses. À vous.

— Surtout quand on est tous dans le même char, souligne Katia. Monte le son de Johnny à ‘place !

Amusé, Mike acquiesce à sa demande tout en admirant l’initiative de son copain :

— C’est vraiment hot d’avoir apporté ça.

— Mon frère a même un téléphone satellite dans le coffre, mais faudrait gosser après un peu, je sais pas trop comment ça marche.

— Prout. 10-4, complète Éric avant de fermer son appareil, l’air idiot comme une gousse de fève.

— Il a vraiment dix ans d’âge mental, ronchonne Caroline.

L’œil dubitatif, Katia demande :

— C’est pour les urgences, vous dites ? On est à l’heure, il fait super beau, aucun trafic, le réservoir est plein… Sérieux, on va pogner un flat, frapper un crocodile ou croiser une tornade, quelque chose ; c’est beaucoup trop louche que tout se passe bien de même.

— Bon, miss Drama qui est incapable de vivre son bonheur en toute simplicité, se désole Mike en secouant la tête de découragement.

— Eille, y a de quoi au loin !

Alerte, Mike reprend le walkie-talkie :

— Alpha-Romeo à Foxtrot, y a de quoi au loin ! À vous.

Telle une marmotte, Éric sort la tête de la montagne de bagages qui l’entoure pour regarder devant.

— Ben oui ! 10-4. À vous.

— Arrêtez de niaiser, les gars, c’est quoi ça ? Un accident ? interprète Vicky, déjà chamboulée.

— Pas d’ambulance…

— Fuck, on dirait un contrôle routier de l’armée. Pourquoi ?

 

Alors qu’ils sont en file derrière quelques autres véhicules, Vicky observe les Rangers, qui semblent poser des questions à chaque conducteur. Elle s’inquiète :

— C’est ben stressant, je me sens comme à la frontière du Pakistan en temps de guerre avec une bombe nucléaire artisanale dans ma brassière.

— Les gens passent, par contre, fait remarquer Marc.

Quand arrive son tour, il avance lentement le véhicule. Le contrôleur s’adresse à lui en anglais en se penchant pour inspecter les autres occupants :

— Bon après-midi, monsieur. Où allez-vous ?

— Bonjour, on vient de Gatineau et on s’en va dans le parc provincial Wabakimi.

Continuer : partie 2 sur 11