Claudine à l'école

Colette · Chapitre 2 sur 3 · partie 2/4

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Claudine à l'école

Chapitre 1

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.

 

– 27 – encloses dans de petites cloches de verre, dans des boîtes de treillages métalliques, papa a tiré cette certitude foudroyante : un limax flavus dévore en un jour jusqu’à 0 gr. 24 de nourriture, tandis que l’helix ventricosa n’en consomme que 0 gr. 19 dans le même temps ! Comment voulez-vous que l’espoir naissant de pareilles constatations laisse à un passionné malacologiste le sentiment de la paternité, de sept heures du matin à neuf heures du soir ? C’est le meilleur homme et le plus tendre, entre deux repas de limaces. Il me regarde vivre, quand il a le temps, avec admiration, d’ailleurs, et s’étonne de me voir exister, « comme une personne naturelle ». Il en rit de ses petits yeux embusqués, de son noble nez bourbon (où a-t-il été pécher ce nez royal ?) dans sa belle barbe panachée de trois couleurs, roux, gris et blanc... n’y ai-je pas vu briller souvent de petites baves de limaces !

Je demande à Aimée avec indifférence, si elle a revu les deux copains, Rabastens et Richelieu. Elle s’anime, ce qui me surprend :

– Ah! c’est vrai, je ne vous ai pas dit... vous savez, nous couchons maintenant à l’école maternelle, puisqu’on démolit tout; eh bien, hier soir, je travaillais dans ma chambre, vers dix heures, et, en fermant les volets pour me coucher j'ai vu une grande ombre qui se promenait sous ma fenêtre, dans ce froid ; devinez qui c’était ?

– Un des deux, pardi.

– Oui ! mais c’était Armand ; l’auriez-vous cru de ce sauvage ?

Je réponds que non, mais je l’aurais très bien cru, au contraire, de ce grand être noir, aux yeux sérieux et sombres, qui me paraît beaucoup moins nul que le joyeux Marseillais. Cependant, je vois la tête d’oiseau de mademoiselle Aimée déjà

 

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envornée3 sur cette mince aventure et j’en suis un peu triste. Je lui demande :

– Comment ? Vous le trouvez déjà digne d’un si vif intérêt, ce corbeau solennel ?

– Mais non, voyons ! ça m’amuse seulement.

C’est égal, la leçon se termine sans autre expansion. En sortant, seulement, dans le corridor noir, je l’embrasse de toute ma force sur son cou mignon et blanc, dans ses petits cheveux qui sentent bon. Elle est amusante à embrasser comme un petit animal chaud et joli, et me rend mon baiser tendrement. Ah ! je la garderais bien tout le temps près de moi, si je pouvais !

Demain, c’est dimanche, pas d’école, quelle scie ! je ne m’amuse que là.

Ce dimanche-là, je suis allée passer l’après-midi à la ferme qu’habite Claire, ma douce et gentille sœur de première communion, qui ne vient plus en classe, elle, depuis un an déjà. Nous descendons le chemin des Matignons, qui donne sur la route de la gare, un chemin feuillu et sombre de verdure en été ; en ces mois d’hiver, il n’y a plus de feuilles, bien entendu, mais on est encore assez caché, dedans, pour pouvoir guetter les gens qui s’asseyent sur les bancs de la route. Nous marchons dans la neige qui craque. Les petites mares gelées geignent musicalement sous le soleil, avec le joli son, pareil à nul autre, de la glace qui se fend. Claire chuchote ses amourettes ébauchées avec les gars, au bal du dimanche chez Trouillard, de rudes et brusques gars; et moi, je frétille à l’entendre :

– Tu comprends, Claudine, Montassuy était là aussi, et il a dansé la polka avec moi, en me serrant fort contre lui. À ce moment-là, Eugène, mon frère, qui dansait avec Adèle Tricotot, lâche sa danseuse et saute en l’air pour donner un coup de tête

 

3 Envornement, étourdissement.

– 29 – dans une des lampes qui sont pendues ; le verre de la lampe, il chavire, et ça éteint la lampe. Pendant que tout le monde regarde, fait des « Ah ! », voilà t’y pas que le gros Féfed tourne le bouton de l’autre lampe, et tout est noir, noir, plus rien qu’une chandelle tout au fond de la petite buvette. Ma chère, le temps que la mère Trouillard apporte des allumettes, on n’entendait que des cris, des rires, des bruits de baisers. Mon frère tenait Adèle Tricotot à côté de moi et elle faisait des soupirs, des soupirs en disant : « Lâche-moi, Eugène » d’une voix étouffée comme si elle avait eu ses jupes sur la tête; et le gros Féfed avec sa « cavalière » étaient tombés par terre ; ils riaient, ils riaient qu’ils n’en pouvaient plus se relever !

– Et toi avec Montassuy ?

Claire devint rouge d’une pudeur tardive : – Ah ! justement voilà... Dans le premier moment, il a été si surpris de voir les lampes éteintes qu’il a gardé seulement ma main qu’il tenait; et puis, il m’a reprise par la taille et m’a dit tout bas « N’ayez pas peur. » Je n’ai rien dit et j’ai senti qu’il se penchait, qu’il m’embrassait les joues tout doucement, à tâtons, et même il faisait si noir qu’il s’est trompé (petite Tartufe !) et qu’il m’a embrassé la bouche ; ça m’a fait tant de plaisir, tant de bien et tant d’émotion que j’ai manqué tomber et qu’il m’a retenue en me serrant davantage. Oh ! Il est gentil, je l’aime.

– Et après, coureuse ?

– Après, la mère Trouillard a rallumé les lampes, en rechignant, et elle a juré que si une pareille chose recommençait jamais, elle porterait plainte, et on fermerait le bal.

– Le fait est que c’était tout de même un peu raide!... ouch! tais-toi ; qui vient là ?

Nous sommes assises derrière la haie de ronces, tout près de la route qui passe à deux mètres au-dessous de nous, avec un

 

– 30 – banc au bord du fossé, une merveilleuse cachette pour écouter sans être vues.

– C’est les sous-maîtres !

Oui, c'est Rabastens et le sombre Armand Duplessis qui marchent en causant, veine inespérée ! L’avantageux Antonin veut s’asseoir sur ce banc, à cause du soleil pâlot qui le tiédit un peu. Nous allons entendre leur conversation et nous frétillons de joie dans notre champ, au-dessus de leurs têtes.

– Ah ! soupire le Méridional avec satisfaction, on se choffe un peu, ici. Vous ne trouvez pas ?

Armand grogne quelque chose d’indécis. Le Marseillais repart ; il parlerait tout seul, j’en suis sûre !

– Moi, voyez-vous, je me trouve bien en ce pays : ces dames les institutrices sont très aimables, mademoiselle Sergent est laide, par exemple ! Mais la petite mademoiselle Aimée est si brave ! Je me sens plus fier quand elle me regarde.

Le faux Richelieu s’est redressé, sa langue se délie :

– Oui, elle est attrayante, et si mignonne ! Elle sourit toujours et bavarde comme une fauvette.

Mais il se reprend tout de suite de son expansion et ajoute d’un autre ton : « c'est une gentille demoiselle, vous allez bien sûr lui tourner la tête, Don Juan ! »

J'ai failli éclater. Rabastens en Don Juan ! Je l’ai vu avec un feutre emplumé sur sa tête ronde et ses joues pleines... Là-haut, tendues vers la route, nous nous rions des yeux, toutes deux, sans bouger d’une ligne.

– Mais, ma foi, reprend le casse-cœurs de l’enseignement primaire, il y a d’autres jolies filles qu’elle, on dirait que vous ne

 

– 31 – les avez pas vues ! L’autre jour, dans la classe, mademoiselle Claudine vint chanter d’une façon charmante (je peux dire que je m’y connais un peu, hé ?). Et elle n'est pas pour passer inaperçue, avec ses cheveux qui roulent sur ses épaules et partout autour d’elle et des yeux bruns d’une malice ! Mon cher, je crois que cette enfant sait plus de choses qu’elle devrait ignorer que de géographie !

J’ai eu un petit tressaut d’étonnement, et nous avons bien failli nous faire surprendre, parce que Claire a lâché un rire en fuite de gaz qui aurait pu être entendu. Rabastens s’agite sur son banc, près de Duplessis absorbé, et lui chuchote quelque chose à l’oreille, en riant d’un air égrillard. L’autre sourit ; ils se lèvent ; ils s’en vont. Nous deux, là-haut, nous sommes enchantées, et nous dansons la « chieuvre » de joie, autant pour nous réchauffer que pour nous congratuler de cet espionnage délicieux.

En rentrant, je rumine déjà des coquetteries pour allumer ce gros Antonin ultra-combustible, de quoi faire passer le temps en récréation quand il pleut. Moi qui le croyais en train de projeter la séduction de mademoiselle Lanthenay ! Je suis bien contente qu’il ne cherche pas à lui plaire, car cette petite Aimée me semble si aimeuse que même un Rabastens aurait pu réussir, qui sait ? Il est vrai que Richelieu est encore plus pincé par elle que je ne pensais.

Dès sept heures du matin, j’entre à l’école; c’est mon tour d’allumer le feu, zut ! Il va falloir casser du petit bois dans le hangar, et s’abîmer les mains, et porter des bûches, et souffler, et recevoir dans les yeux de la fumée piquante... Tiens, mais le premier bâtiment neuf s’élève déjà haut, et sur celui des garçons, symétrique, le toit est presque achevé ; notre pauvre vieille école à moitié démolie semble une minime masure près de ces deux bâtiments qui sont si vite sortis de terre. La grande Anaïs me rejoint et nous allons casser du bois ensemble.

 

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– Tu sais, Claudine, il vient une seconde adjoint, aujourd’hui, et nous allons être forcées de déménager toutes ; on nous fera la classe dans l’école maternelle.

– Fameuse idée ! On y attrapera des puces et des poux c’est d’une saleté là-dedans.

– Oui, mais on est plus près de la classe des garçons, ma vieille.

(Quelle dévergondée, Anaïs ! Au fait, elle a raison.)

– Ça c'est vrai. Eh bien, feu de deux sous, prendras-tu ? Voilà dix minutes que je m’époumone. Ah ! que M. Rabastens doit flamber plus facilement !

Peu à peu, le feu se décide, les élèves arrivent, mademoiselle Sergent est en retard (pourquoi ? c'est la première fois). Elle descend enfin, nous répond « Bonjour » d’un air préoccupé, puis s’assied à son bureau en nous disant : « À vos places » sans nous regarder, et visiblement sans penser à nous. Je copie mes problèmes en me demandant quelles pensées la travaillent et je m’aperçois avec une surprise inquiète qu’elle me lance de temps en temps des regards rapides, à la fois furieux et vaguement satisfaits. Qu’est-ce qu’il y a donc ? Je ne suis pas tranquille du tout, du tout. Voyons que je me rappelle... Je ne vois rien, sinon qu’elle nous a regardées partir pour notre leçon d’anglais, mademoiselle Lanthenay et moi avec une colère presque douloureuse, à peine dissimulée. Ah ! la la la la, on ne nous laissera donc pas tranquilles, ma petite Aimée et moi ? Nous ne faisons rien de mal, pourtant ! Notre dernière leçon d’anglais a été si douce ! Nous n’avons pas même ouvert le dictionnaire, ni le « choix de phrases usuelles », ni le cahier...

Je songe et je rage en copiant mes problèmes, d’une écriture échevelée ; Anaïs me guette en dessous et devine qu’il y a « quelque chose ». Je regarde encore cette terrible rousse aux yeux jaloux, en ramassant le porte-plume que j'ai jeté à terre avec

 

– 33 – une heureuse maladresse. Mais, mais elle a pleuré, je ne me trompe pas ! Alors pourquoi ces regards encolérés et presque contents ? Ça ne va pas du tout, il faut absolument que je questionne Aimée aujourd’hui. Je ne pense plus guère au problème à transcrire :

«... Un ouvrier plante des piquets pour faire une palissade. Il les enfonce à une distance telle les uns des autres que le seau de goudron dans lequel il trempe l’extrémité inférieure jusqu’à une hauteur de trente centimètres se trouve vide au bout de trois heures. Étant donné que la quantité de goudron qui reste au piquet égale dix centimètres cubes, que le seau est un cylindre de 0 m. 15 de rayon à la base et de 0 m 75 de hauteur, plein aux 3/4, que l’ouvrier trempe quarante piquets par heure et se repose huit minutes environ dans le même temps, quel est le nombre de piquets et quelle est la surface de la propriété qui a la forme d’un carré parfait ? Dire également quel serait le nombre de piquets nécessaires si on les plantait distants de dix centimètres de plus. Dire aussi le prix de revient de cette opération dans les deux cas, si les piquets valent 3 francs le cent et si l’ouvrier est payé 0 fr. 50 de l’heure. »

Faudrait-il pas, aussi, dire si l’ouvrier est heureux en ménage ? Oh ! quelle est l’imagination malsaine, le cerveau dépravé où germent ces problèmes révoltants dont on nous torture ? Je les exècre ! Et les ouvriers qui se coalisent pour compliquer la somme de travail dont ils sont capables, qui se divisent en deux escouades dont l’une dépense 1/3 de force de plus que l’autre, tandis que l’autre, en revanche, travaille deux heures de plus ! Et le nombre d’aiguilles qu’une couturière use en vingt-cinq ans quand elle se sert d’aiguilles à 0 fr. 50 le paquet pendant onze ans, et d’aiguilles à 0 fr. 75 pendant le reste du temps, mais que celles de 0 fr. 75 sont... etc., etc. Et les locomotives qui compliquent diaboliquement leurs vitesses, leurs heures de départ et l’état de santé de leurs chauffeurs ! Odieuses suppositions, hypothèses invraisemblables, qui m’ont rendue réfractaire à l’arithmétique pour toute ma vie !

 

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– Anaïs, passez au tableau.

La grande perche se lève, et m’adresse en cachette une grimace de chat incommodé ; personne n’aime « passer au tableau » sous l’œil noir et guetteur de mademoiselle Sergent.

– Faites le problème.

Anaïs le « fait » et l'explique. J'en profite pour examiner l'institutrice tout à mon aise : ses regards brillent, ses cheveux roux flamboient… Si, au moins, j'avais pu voir Aimée Lathenay avant la classe ! Bon, le problème est fini. Anaïs respire et revient à sa place.

– Claudine, venez au tableau. Écrivez les fractions : 3.225/5.712 – 806/925 – 14/56 – 302/1.052 (Mon Dieu ! préservez-moi des fractions divisibles par 7 et par 11, de même que celles par 5, par 9, et par 4 et 6, et par 1.127) et trouvez leur plus grand commun diviseur.

Voilà ce que je craignais. Je commence mélancoliquement; je lâche quelques bêtises parce que je n'ai pas la tête à ce que je fais. Qu'elles sont vite réprimandées d'un geste sec de la main ou d'un froncement de sourcils les petites bourdes que je m'accorde ! Enfin je m'en tire et reviens à ma place, emportant un : « Pas de traits d'esprit ici, n'est-ce pas ? », parce qu'à son observation : « Vous oubliez d'abaisser les zéros », j'ai répondu :

– Il faut toujours abaisser les zéros, ils le méritent.

 

Après moi, Marie Belhomme vient au tableau et accumule des énormités de la meilleure foi du monde, selon son habitude ; volubile et sûre d'elle quand elle patauge, indécise et rouge quand elle se souvient de la leçon précédente.

La porte de la petite classe s'ouvre, mademoiselle Lanthenay entre. Je la regarde avidement : oh ! les pauvres yeux dorés qui

 

– 35 – ont pleuré et sont gonflés en dessous, les chers yeux qui me lancent un regard effaré et se détournent vite ! Je reste consternée ; mon Dieu, qu'est-ce qu'Elle a bien pu lui faire ? J'ai rougi de colère, de telle façon que la grande Anaïs le remarque et ricane tout bas. La dolente Aimée a demandé un livre à mademoiselle Sergent qui le lui a donné avec un empressement marqué et dont les joues sont devenues d'un carmin plus sombre. Qu'est-ce que tout ça veut dire ? Quand je pense que la leçon d'anglais n'a lieu que demain, je m'angoisse davantage. Mais quoi ? Je ne peux rien faire. Mademoiselle Lanthenay rentre dans sa classe.

– Mesdemoiselles, annonce la mauvaise rousse, sortez vos livres et vos cahiers, nous allons être forcées de nous réfugier à l'école maternelle provisoirement.

Aussitôt toutes les gamines s'agitent comme si le feu était à leurs bas ; on se pousse, on se pince, on remue les bancs, les livres tombent, nous les empilons dans nos grands tabliers. La grande Anaïs me regarde prendre ma charge, portant elle-même son bagage dans ses bras, puis elle tire lestement le coin de mon tablier et tout croule.

Elle conserve son air absent et considère attentivement trois maçons qui se lancent des tuiles dans la cour. On me gronde, pour ma maladresse, et deux minutes après, cette peste d'Anaïs recommence la même expérience sur Marie Belhomme qui, elle, s'exclame si bruyamment qu'elle reçoit quelques pages d'histoire ancienne à copier. Enfin, notre meute bavarde et piétinante traverse la cour et entre à l'école maternelle. Je fronce le nez : c'est sale, nettoyé à la hâte pour nous, ça sent encore l'enfant mal tenu. Pourvu que ce « provisoire » ne dure pas trop longtemps !

Anaïs a posé ses livres et s'est assurée immédiatement que

les fenêtres donnent sur le jardin de l'instituteur. Moi je n'ai pas

 

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le temps de contempler les sous-maîtres, trop inquiète des

ennuis que je pressens.

 

Nous retournons à l'ancienne classe avec le bruit d'un troupeau de bœufs échappés, et nous transportons les tables si vieilles, si lourdes, que nous heurtons et accrochons un peu partout, dans l'espoir qu'une d'elles au moins se disloquera complètement et tombera en morceaux vermoulus. Vain espoir ! Elles arrivent entières ; ce n'est pas notre faute.

On n'a pas beaucoup travaillé ce matin, c'est autant de gagné. À onze heures, quand nous sortons, je rôde pour apercevoir mademoiselle Lanthenay, mais sans succès. Elle l'enferme donc ? Je m'en vais déjeuner, si grondante de colère rentrée que papa lui-même s'en aperçoit et me demande si j'ai la fièvre... Puis je reviens très tôt, à midi un quart et je m'énerve, parmi les rares élèves qui sont là, des gamines de la campagne déjeunant dans l'école avec des œufs durs, du lard, de la mélasse sur du pain, des fruits. Et j'attends inutilement, et je me tourmente !

Antonin Rabastens entre (une diversion comme une autre) et me salue avec des grâces d'ours dansant.

– Mille pardons, Mademoiselle ; et autrement, ces dames ne sont pas encore descendues ?

– Non, Monsieur, je les attends ; puissent-elles ne pas tarder, car « l'absence est le plus grand des maux ! » Voilà déjà sept fois que je commente cet aphorisme d'après La Fontaine, en des compositions françaises qui furent remarquées.

J'ai parlé avec une gravité douce ; le beau Marseillais a écouté, de l'inquiétude sur sa bonne figure de lune. (Lui aussi, il va penser que je suis un peu folle.) Il change de conversation :

 

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– Mademoiselle, on m'a dit que vous lisiez beaucoup. Monsieur votre père possède une nombreuse bibliothèque ?

– Oui, Monsieur, deux mille trois cent sept volumes, pas un de plus.

– Vous savez bien des choses intéressantes, sans doute, et j'ai vu tout de suite, l'autre jour – quand vous avez si gracieusement chanté – que vous aviez des idées bien au-dessus de votre âge.

(Dieu, quel idiot ! est-ce qu'il ne va pas s'en aller ? Ah ! j'oubliais qu'il est un peu amoureux de moi. Soyons plus gentille.)

– Mais vous-même, Monsieur, vous possédez une belle voix de baryton, m'a-t-on dit. Nous vous entendons quelquefois chanter dans votre chambre quand les maçons ne font pas rage.

Il devient ponceau de joie et proteste avec une modestie enchantée. Il se tortille :

– Oh ! Mademoiselle !… D'ailleurs vous pourrez en juger bientôt, car mademoiselle Sergent m'a demandé de donner des leçons de solfège aux grandes élèves du brevet, le jeudi et le dimanche, et nous commencerons la semaine prochaine.

Quelle chance ! Si je n'étais pas aussi préoccupée, je serais enchantée d'apprendre la nouvelle aux autres qui ne savent encore rien. Ce qu'Anaïs va s'inonder d'eau de Cologne, et mordre ses lèvres, jeudi prochain, et serrer sa ceinture de cuir, et roucouler en chantant !

– Comment ? Mais je n'en savais rien du tout ! Soyez assez bonne pour feindre de l'ignorer !

Il me supplie avec des effets de torse, et moi je secoue la tête pour chasser des boucles qui ne me gênent pas du tout. Ce semblant de secret entre nous deux le met en joie, il va lui servir de thème à des coups d'œil d'intelligence, d'intelligence très

 

– 38 – ordinaire. Il se retire, portant beau, avec un adieu déjà plus familier. « Adieu, Mademoiselle Claudine. – Adieu Monsieur. »

Midi et demi, les élèves arrivent, et toujours pas d'Aimée ! Je refuse de jouer sous prétexte de migraine, et je me chauffe.

Oh ! oh ! Qu'est-ce que je vois ? Les voilà qui sont descendues, Aimée et sa redoutable supérieure ; elles sont descendues et traversent la cour, et la Rousse a passé le bras de mademoiselle Lanthenay sous le sien, événement inouï ! Mademoiselle Sergent parle, et très doucement à son adjointe, qui, encore un peu effarée, lève des yeux déjà rassurés et jolis vers l'autre bien plus grande qu'elle. Le spectacle de cette idylle tourne mon inquiétude en chagrin. Avant qu'elles soient tout près de la porte, je me précipite au-dehors au milieu d'une folle partie de loup en criant : « Je joue ! » comme je crierais « au feu ! » Et, jusqu'à l'heure où l'on sonne la rentrée, je m'essouffle et je galope, poursuivie et poursuivante, me retenant de penser le plus que je peux.

Pendant la partie, j'ai aperçu la tête de Rabastens : il regarde par-dessus le mur et prend plaisir à voir courir ces grandes filles qui montrent inconsciemment, les unes comme Marie Belhomme, et très sciemment, d'autres, comme la grande Anaïs, des mollets jolis ou ridicules. L'aimable Antonin me dédie un gracieux sourire extrêmement gracieux ; je ne crois pas devoir y répondre à cause de mes camarades, mais je cambre ma taille et je secoue mes boucles. Il faut bien amuser ce garçon. (D'ailleurs, il me semble né gaffeur et metteur de pieds dans tous les plats.) Anaïs qui l'a, elle aussi, aperçu, court en donnant des coups de genoux dans ses jupes pour faire voir des jambes pourtant sans attraits, et rit, et pousse des cris d'oiseau. Elle ferait de la coquetterie devant un bœuf de labour.

Nous rentrons et nous ouvrons nos cahiers, encore essoufflées. Mais, au bout d'un quart d'heure, la mère Sergent vient prévenir sa fille, en un patois sauvage, que deux pensionnaires arrivent. La classe ébullitionne ; deux « nouvelles »

 

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à taquiner ! Et Mademoiselle sort en priant, à voix douce, mademoiselle Lanthenay de garder la classe. Aimée arrive, je cherche ses yeux pour lui sourire de toute ma tendresse anxieuse, mais elle me rend un regard assez mal assuré, et mon cœur se gonfle stupidement pendant que je me penche sur mon tricot diamant… Je n'ai jamais laissé tomber tant de mailles ! J'en laisse tomber un nombre si considérable que je suis obligée d'aller demander secours à mademoiselle Aimée. Pendant qu'elle cherche un remède à mes maladresses, je lui chuchote : « Bonjour, chère petite demoiselle mignonne, qu'est-ce qu'il y a donc, mon Dieu ? Je me ronge de ne pas pouvoir vous parler. » Elle jette des yeux inquiets autour d'elle, et me répond très bas :

– Je ne peux rien vous dire maintenant ; demain à la leçon.

– Je ne pourrai jamais attendre jusqu'à demain ! Si je prétendais que papa a affaire dans sa bibliothèque demain, et si je demandais que vous me donniez ma leçon ce soir ?

– Non… oui… demandez-le. Mais retournez vite à votre place, les grandes nous regardent.

Je lui dis « Merci » tout haut et me rassieds. Elle a raison : la grande Anaïs nous guette, cherchant à deviner ce qui se passe depuis deux ou trois jours.

Mademoiselle Sergent rentre enfin, accompagnée de deux jeunesses insignifiantes dont la venue provoque une petite rumeur sur les bancs.

Elle installe ces nouvelles à leurs places. Les minutes s'écoulent lentement.

Quand sonnent quatre heures, enfin, je vais tout de suite trouver mademoiselle Sergent, et lui demande d'un trait :

– Mademoiselle, vous seriez bien bonne de permettre à mademoiselle Lanthenay de me donner ma leçon ce soir au lieu

 

– 40 – de demain, papa reçoit quelqu'un pour affaires, dans sa bibliothèque, et nous ne pourrions pas y rester.

Ouf ! J'ai débité ma phrase sans respirer. Mademoiselle fronce les sourcils, me dévisage une seconde et se décide :

« Oui, allez prévenir mademoiselle Lanthenay. »

J'y cours, elle met son chapeau, son manteau, et je l'emmène, trépignante de l'anxiété de savoir.

– Ah ! que je suis contente de vous avoir un peu ! Dites, vite, qu'est-ce qu'il y a de cassé ?

Elle hésite, tergiverse :

– Pas ici, attendez, c'est difficile de raconter ça dans la rue ; dans une minute nous serons chez vous.

En attendant, je serre son bras sous le mien, mais elle n'a pas son sourire gentil des autres fois. La porte de la bibliothèque tirée sur nous, je la prends dans mes bras et je l'embrasse ; il me semble qu'on l'a enfermée un mois loin de moi, cette pauvre petite Aimée aux yeux cernés, aux joues pâlies ! Elle a donc eu bien de chagrin ? Pourtant, ses regards me paraissent surtout embarrassés et elle est plus fébrile que triste. Et puis elle me rend mes baisers vite ; je n'aime pas du tout qu'on m'embrasse à la six-quatre-deux !

– Allons, parlez, racontez depuis le commencement.

– Mais ce n'est pas bien long ; il n'y a pas eu grand-chose, en somme. C'est mademoiselle Sergent, oui, qui voudrait… enfin elle aime mieux… elle trouve que ces leçons d'anglais m'empêchent de corriger les cahiers, et que je suis forcée de me coucher trop tard…

 

– 41 –

– Allons, voyons, ne perdez pas de temps, et soyez franche ; elle ne veut plus que vous veniez ?

J'en tremble d'angoisse, je serre mes mains entre mes genoux pour les faire tenir tranquilles. Aimée tourmente la couverture de la grammaire et la décolle, en levant sur moi ses yeux qui redeviennent effarés.

– Oui, c'est cela, mais elle ne l'a pas dit comme vous le dites, Claudine ; écoutez-moi un peu…

Je n'écoute rien du tout, je me sens fondue de chagrin ; je suis assise sur un petit tabouret par terre, et sa taille mince entourée de mon bras, je la supplie :

– Ma chérie, ne vous en allez pas ; si vous saviez, j'aurais trop de chagrin ! Oh ! trouvez des prétextes, inventez quelque chose, revenez, ne me laissez pas ! Vous m'inondez de plaisir, rien qu'à être près de moi ! Ça ne vous fait donc pas plaisir à vous ? Je suis donc comme une Anaïs ou une Marie Belhomme pour vous ? Ma chérie, revenez, revenez encore me donner des leçons d'anglais ! Je vous aime tant… je ne vous le disais pas, mais maintenant vous le voyez bien !… Revenez, je vous en prie. Elle ne peut pourtant pas vous battre, cette rousse de malheur !

La fièvre me brûle, et je m’énerve plus encore de sentir qu’Aimée ne vibre pas à l’unisson. Elle caresse ma tête qui repose sur ses genoux, et ne m’interrompt guère que par des tremblants « ma petite Claudine ! » À la fin, ses yeux se trempent et elle se met à pleurer en disant :

– Je vais tout vous raconter, c’est trop malheureux ; vous me faites trop de chagrin ! Voilà samedi dernier, j’ai bien remarqué qu’elle me faisait plus de gentillesses que de coutume, et moi, croyant qu’elle s’habituait à moi et qu’elle nous laisserait tranquilles toutes deux, j’étais contente et toute gaie. Et puis, vers la fin de la soirée, comme nous corrigions des cahiers sur la même table, tout d’un coup, en relevant la tête, je vois qu’elle

 

– 42 – pleurait, en me regardant avec des yeux si bizarres que j’en suis restée interdite ; elle a tout de suite quitté sa chaise et est allée se coucher. Le lendemain, après une journée remplie de prévenances pour moi, voilà que, le soir, seule avec elle, je me préparais à lui dire bonsoir, quand elle me demande: « Vous aimez donc bien Claudine ? Elle vous le rend sans doute? » Et avant que j’aie eu le temps de répondre elle était tombée assise près de moi en sanglotant. Et puis elle m’a pris les mains, et m a dit toutes sortes de choses dont j’étais ébahie...

– Quelles choses ?

– Eh bien ! Elle me disait « Ma chère petite, vous ne voyez donc pas que vous me crevez le cœur avec votre indifférence ? Oh ! ma chère mignonne, comment ne vous êtes-vous pas aperçue de la grande affection que j’ai pour vous ? Ma petite Aimée, je suis jalouse de la tendresse que vous témoignez à cette Claudine sans cervelle qui est sûrement un peu détraquée... Si vous vouliez seulement ne pas me détester, oh ! si vous vouliez seulement m’aimer un peu, je serais pour vous une amie plus tendre que vous ne pouvez l’imaginer... » Et elle me regardait jusqu’au fond de l’âme avec des yeux comme des tisons.

– Vous ne lui répondiez rien ?

– Bien sûr ! Je n’avais pas le temps ! Elle disait encore : « Croyez-vous que ce soit bien utile pour elle et bien gentil pour moi ces leçons d’anglais que vous lui donnez ? Je sais trop que vous ne faites guère d’anglais pendant les leçons et ça me déchire de vous voir partir chaque fois ! N’y allez pas, n’y allez plus ! Claudine n’y pensera plus au bout d’une semaine, et je vous donnerai plus d'affection qu’elle n’est capable d’en éprouver ! » Je vous assure, Claudine, je ne savais ce que je faisais, elle me magnétisait avec ses yeux fous, et tout à coup, la chambre tourne autour de moi, et ma tête chavire, et je n’ai plus rien vu pendant deux ou trois secondes, pas plus ; j’entendais seulement qu’elle répétait tout effrayée : « Mon Dieu... Ma pauvre petite ! Je l’épouvante, elle est pâle, ma petite Aimée, ma chérie ! » Et tout

 

– 43 – de suite après elle m’a aidée à me déshabiller, avec des manières caressantes, et j'ai dormi comme si j'avais marché toute la journée... Ma pauvre Claudine, vous voyez si j’y puis quelque chose !

Je suis abasourdie. Elle a des amitiés plutôt violentes, cette rousse volcanique ! Au fond, je ne m’en étonne pas énormément ; ça devait finir ainsi. En attendant, je reste là, atterrée, et devant Aimée, petite créature fragile ensorcelée par cette furie, je ne sais que dire. Elle s’essuie les yeux. Il me semble que son chagrin finit avec ses larmes. Je la questionne :

– Mais vous, vous ne l’aimez pas du tout ?

Elle répond sans me regarder :

– Non, bien sûr ; mais réellement, elle semble m’aimer beaucoup et je ne m’en doutais pas.

Elle me glace, sa réponse, parce qu’enfin je ne suis pas encore idiote, et je comprends ce qu’on veut me dire. Je lâche ses mains que je tenais et je me relève. Il y a quelque chose de cassé. Puisqu’elle ne veut pas m’avouer franchement qu’elle n'est plus avec moi contre l’autre, puisqu’elle cache le fond de sa pensée, je crois que c'est fini. J’ai les mains gelées et les joues qui me brûlent. Après un silence désagréable, c’est moi qui reprends :

– Ma chère Aimée aux beaux yeux, je vous supplie de revenir encore une fois pour finir le mois; pensez-vous qu’Elle le veuille bien ?

– Oh ! oui, je le lui demanderai.

Elle a dit ça vite, spontanément, déjà sûre d’obtenir de mademoiselle Sergent, maintenant, tout ce qu’elle voudra.

Comme elle s’éloigne vite de moi, et comme l’autre a vite réussi ! Lâche petite Lanthenay ! Elle aime le bien-être comme une chatte qui a froid, et comprend que l’amitié de sa supérieure

 

– 44 – lui sera plus profitable que la mienne ! Mais je ne veux pas le lui dire, car elle ne reviendrait pas pour la dernière leçon, et je garde encore un vague espoir... L’heure est passée, je reconduis Aimée, et, dans le corridor, je l’embrasse violemment, avec un petit désespoir. Une fois seule, je m’étonne de ne pas me sentir aussi triste que je le croyais. Je m’attendais à une grosse explosion ridicule; non, c'est plutôt un froid qui me gèle...

À table, je coupe le rêve de papa :

– Tu sais, papa, mes leçons d’anglais ?

– Oui, je sais, tu as raison d’en prendre...

– Écoute-moi donc, je n’en prendrai plus.

– Ah ! ça te fatigue ?

– Oui, ça m’énerve.

– Tu as raison.

Et sa pensée revole vers les limaces; les a-t-elle quittées ?

Nuit traversée de rêves stupides, mademoiselle Sergent en Furie, des serpents dans ses cheveux roux, voulait embrasser Aimée Lanthenay qui se sauvait en criant. Je cherchais à la secourir, mais Antonin Rabastens me retenait, vêtu de rose tendre, et m’arrêtait par le bras en disant : « Écoutez, écoutez donc, voici une romance que je chante, et j’en suis vraiment ravi. » Alors il barytonnait :

Mes chers amis, quand je mourrai,

Plantez un sole au cimetière...

sur l’air « Ah ! qu’on est fier d’être Français, quand on regarde la colonne! » Une nuit absurde et qui ne me repose guère !

 

– 45 –

J'arrive en retard à l’école et je considère mademoiselle Sergent avec une surprise secrète de penser que cette audacieuse rousse a réussi. Elle me lance des regards malicieux, presque moqueurs; mais fatiguée, abattue, je n’ai pas le cœur à lui répondre.

À la sortie de la classe, je vois mademoiselle Aimée qui aligne en rang les petites (il me semble que j’ai rêvé la soirée d’hier). Je lui dis bonjour en passant; elle a l’air lasse elle aussi. Mademoiselle Sergent n’est pas là ; je m’arrête :

– Vous allez bien, ce matin ?

– Mais oui, merci. Vous avez les yeux battus, Claudine ?

– Possible. Quoi de nouveau ? La scène n’a pas recommencé ? On est toujours aussi aimable avec vous ?

Elle rougit et perd contenance :

– Oui, oui, il n’y a rien de nouveau et elle est très aimable. Je... je crois que vous la connaissez mal, elle n'est pas du tout comme vous pensez...

Écœurée un peu, je la laisse bafouiller ; quand elle a bien emmêlé sa phrase, je l’arrête :

– Peut-être est-ce vous qui avez raison. Vous viendrez mercredi pour la dernière fois ?

– Oh ! certainement, je l’ai demandé, c'est une chose assurée.

Comme les choses changent vite ! Depuis la scène d’hier soir nous ne parlons déjà plus de la même façon, et je n’oserais pas aujourd’hui lui montrer le chagrin bruyant que j’ai laissé voir hier au soir. Allons ! Il faut la faire rire un peu :

– Qui donc ? Armand Duplessis ? Mais oui, il va bien ; il reste quelquefois deux heures dans l’ombre sous ma fenêtre ; mais hier

 

– 46 – soir, je lui ai fait comprendre que je m’en apercevais, et il est parti vite, sur ses jambes en compas. Et quand M. Rabastens a voulu l’amener avant-hier, il a refusé.

– Vous savez, Armand est sérieusement emballé sur vous, croyez-moi ; j’ai entendu une conversation entre les deux adjoints, dimanche dernier, par hasard sur une route, et... je ne vous dis que ça ! Armand est très pincé ; seulement, tâchez de l’apprivoiser, c'est un oiseau sauvage.

Tout animée, elle voudrait des détails, mais je me sauve.

Tâchons de penser aux leçons de solfège du séduisant Antonin Rabastens. Elles commencent jeudi ; je mettrai ma jupe bleue, avec la blouse à plis qui dessine ma taille, et mon tablier, pas le grand tablier noir de tous les jours à corsage ajusté (qui me va pourtant bien), mais le joli petit bleu clair, brodé, celui des dimanches à la maison. Et c'est tout ; pas trop de frais pour ce monsieur, mes bonnes petites camarades s’en apercevraient.

Aimée ! Aimée ! C’est vraiment dommage qu’elle se soit enfuie si vite, cette jolie oiselle qui m’aurait consolée de toutes ces oies ! Maintenant, je sens bien que la dernière leçon ne servira à rien du tout. Avec une petite nature comme la sienne, délicate, égoïste, et qui aime son plaisir en ménageant son intérêt, inutile de lutter contre mademoiselle Sergent. J’espère seulement que cette grosse déception ne m’attristera pas longtemps.

Aujourd’hui, en récréation, je joue éperdument pour me secouer et me réchauffer. Anaïs et moi, tenant solidement Marie Belhomme par ses « mains de sage-femme », nous la faisons courir à perdre haleine jusqu’à ce qu’elle demande grâce ; ensuite, sous peine d’être enfermée dans les cabinets, je la condamne à déclamer à haute et intelligible voix, le récit de Théramène.

Elle clame ses alexandrins d’une voix de martyre, et se sauve après, les bras en l’air. Les sœurs Jaubert me semblent

 

– 47 – impressionnées. C'est bon, si elles n’aiment pas le classique, on leur servira du moderne à la prochaine occasion !

La prochaine occasion ne tarde guère ; à peine rentrées, on nous attelle à des exercices de ronde et de bâtarde en vue des examens proches. Car nous avons des écritures en général détestables.

– Claudine, vous allez dicter les modèles pendant que je donne les places de la petite classe.

Elle s’en va chez les « seconde classe » qui, délogées à leur tour, vont être installées je ne sais où. Ça nous promet une bonne demi-heure de solitude. Je commence :

– Mes enfants, aujourd’hui, je vous dicte quelque chose de très amusant.

Chœur : « Ah ! »

– Oui, des chansons guillerettes, extraites des Palais nomades.

– Ça a l’air tout à fait gentil, rien que ce titre-là, remarque avec conviction Marie Belhomme.

– Tu as raison. Vous y êtes? Allez.

Sur la même courbe lente,

Implacablement lente,

S’extasie, vacille et sombre

Le présent complexe des courbes lentes.

Je me repose. La grande Anaïs ne rit pas parce qu’elle ne comprend pas. (Moi non plus.) Et Marie Belhomme, toujours de bonne foi, s’exclame : « Mais tu sais bien qu’on a déjà fait de la géométrie ce matin ! Et puis celui-là a l’air trop difficile, je n’ai pas écrit la moitié de ce que tu as dit. »

 

– 48 –

Les jumelles roulent quatre yeux défiants. Je continue, impassible :

À l’identique automne les courbes s’homologuent,

Analogue ta douleur aux longs soirs d’automne,

Et détonne la lente courbe des choses et tes brefs sautillements.

Elles suivent péniblement, sans plus chercher à comprendre, et j'éprouve une satisfaction bien douce à entendre Marie Belhomme se plaindre encore et m’arrêter : « Attends donc, attends donc, tu vas trop vite... La lente courbe des quoi? »

Je répète : « La lente courbe des choses et tes brefs sautillements... Maintenant, recopiez-moi ça en ronde d’abord et en bâtarde après. »

C’est ma joie, ces leçons d’écriture supplémentaires, à dessein de satisfaire aux examens de la fin de juillet. Je dicte des choses extravagantes, et j’ai un grand plaisir à entendre ces filles d’épiciers, de cordonniers et de gendarmes réciter et écrire docilement des pastiches de l’École romane, ou des berceuses murmurées par M. Francis Jammes, tout ça recueilli à l’intention de ces chères petites camarades, dans les revues et les bouquins que reçoit papa, et il en reçoit ! Depuis la Revue des Deux Mondes jusqu’au Mercure de France, tous les périodiques s’accumulent à la maison. Papa me confie le soin de les couper, je m'octroie celui de les lire. Il faut bien que quelqu’un les lise ! Papa y jette un œil superficiel et distrait, le Mercure de France ne traitant que bien rarement de malacologie. Moi, je m’y instruis, sans comprendre toujours, et j’avertis papa quand les abonnements touchent à leur fin. « Renouvelle, papa, pour garder la considération du facteur. »

La grande Anaïs qui manque de littérature – ce n'est pas sa faute – murmure avec scepticisme :

– Ces choses que tu nous dictes aux leçons d’écriture, je suis sûre que tu les inventes exprès.

 

– 49 –

– Si on peut dire ! C'est des vers dédiés à notre allié le tsar Nicolas, ainsi !...

Elle ne peut pas me blaguer et garde des yeux incrédules.

Rentrée de mademoiselle Sergent qui jette un coup d'œil sur nos écritures. Elle se récrie : « Claudine, vous n'avez pas honte de leur dicter des absurdités semblables ? Vous feriez mieux de retenir par cœur des théorèmes d'arithmétique, ça vaudrait mieux pour tout le monde ! » Mais elle gronde sans conviction, car, tout au fond, ces fumisteries ne lui déplaisent pas. Pourtant, je l'écoute sans rire, et ma rancune revient, de sentir si près de moi celle qui a forcé la tendresse de cette petite Aimée si peu sûre… Mon Dieu ! Voilà qu'il est trois heures et demie, et dans une demi-heure elle viendra chez nous pour la dernière fois.

– Fermez vos cahiers. Les grandes du brevet, restez, j'ai à vous parler.

Les autres s'en vont, s'affublent de leurs capuchons et de leurs fichus avec lenteur, vexées de ne pas rester pour entendre le discours, évidemment formidable d'intérêt, qu'on va nous adresser. La rousse Directrice nous interpelle et malgré moi j'admire, comme toujours, la netteté de sa voix, la décision et la précision de ses phrases.

– Mesdemoiselles, je pense que vous ne vous faites pas d'illusions sur votre nullité en musique, toutes, sauf mademoiselle Claudine qui joue du piano et déchiffre couramment ; je vous ferais bien donner des leçons par elle, mais vous êtes trop indisciplinées pour obéir à une de vos compagnes. À partir de demain, vous viendrez le dimanche et le jeudi à neuf heures, vous exercer au solfège et au déchiffrage sous la direction de M. Rabastens, l'instituteur adjoint, puisque je ne suis pas, non plus que mademoiselle Lanthenay, en état de vous donner des leçons. M. Rabastens sera assisté de mademoiselle Claudine.

 

– 50 –

Tâchez de ne pas vous tenir trop mal. Et soyez ici à neuf heures, demain.

J'ajoute à voix basse, un « rompez ! » saisi par son oreille redoutable ; elle fronce les sourcils, pour sourire malgré elle, après. Son petit discours a été débité d'un ton si péremptoire qu'un salut militaire s'impose presque, elle s'en est aperçue. Mais vrai ! on dirait que je ne peux plus la fâcher ; c'est décourageant ; faut-il qu'elle soit sûre de son triomphe pour se montrer si bonne !

Elle part, et toutes éclatent en rumeurs. Marie Belhomme n'en revient pas.

– C'est égal, vrai, nous faire donner des leçons par un jeune homme, c'est un peu fort ! Mais ça sera amusant tout de même, crois-tu, Claudine ?

– Oui. Faut bien se distraire un peu.

– Ça ne va pas t'intimider, toi, de nous donner des leçons de chant avec le sous-maître ?

– Tu n'imagines pas ce que ça m'est égal.

Je n'écoute pas beaucoup et j'attends, en trépignant à l'intérieur, parce que mademoiselle Aimée Lanthenay ne vient pas tout de suite. La grande Anaïs, ravie, ricane, et se serre les côtes, comme si le rire la tordait, et houspille Marie Belhomme, qui gémit sans savoir se défendre : « Hein ! tu vas faire la conquête du bel Antonin Rabastens : il ne résistera pas longtemps à tes mains fines et longues, à tes mains de sage-femme, à ta taille mince, à tes yeux éloquents ; hein ! ma chère, voilà une histoire qui finira par un mariage ! » Elle s'excite et danse devant Marie qu'elle a acculée dans un coin et qui cache ses malheureuses mains en criant à l'inconvenance.

 

– 51 –

Aimée n'arrive toujours pas ! Énervée, je ne tiens pas en place et vais rôder jusqu'à la porte de l'escalier qui conduit aux chambres « provisoires » (toujours !) des institutrices. Ah ! J'ai bien fait de venir voir ! En haut, sur le palier, mademoiselle Lanthenay est toute prête à partir. Mademoiselle Sergent la tient par la taille et lui parle bas, avec l'air d'insister tendrement. Puis elle embrasse longuement la petite Aimée voilée, qui se laisse faire et se prête gentiment, et même s'attarde et se retourne en descendant l'escalier. Je me sauve sans qu'elles m'aperçoivent, mais j'ai encore une fois un gros chagrin. Méchante, méchante petite, qui s'est vite détachée de moi pour donner ses tendresses et ses yeux dorés à celle qui était notre ennemie !… Je ne sais plus que penser… Elle me rejoint dans la classe où je suis restée figée dans mes songeries.

Continuer : partie 3 sur 4