Claudine à l'école

Colette · Chapitre 2 sur 3 · partie 4/4

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Claudine à l'école

Chapitre 1

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.

Je suis de son avis. Mais les autres ont fini d’interviewer la nouvelle venue, il est prudent de nous taire. Chantons… Non, inutile : voici Armand qui ose entrer, dérangeant le chuchotage

 

– 76 – tendre des deux femmes. Il reste en extase devant Aimée qui coquette avec lui, et joue de ses paupières aux cils frisés, tandis que mademoiselle Sergent le contemple avec des yeux attendris de belle-mère qui a casé sa fille. Les conversations de nos camarades recommencent jusqu’à ce que l’heure sonne. Rabastens a raison, quelles drolles, pardon quelles drôles de leçons de chant !

Je trouve ce matin à l’entrée de l’école une jeune fille pâle – des cheveux ternes, des yeux gris, la peau déveloutée – qui serre un fichu de laine sur les épaules étroites avec l’aspect navrant d’un chat maigre qui a froid et peur. Anaïs me la désigne d’un geste de menton avec une moue mécontente. Je secoue la tête avec pitié, et je lui dis tout bas : « En voilà une qui sera malheureuse ici, ça se voit tout de suite ; les deux autres sont trop bien ensemble pour ne pas la faire souffrir. »

Les élèves arrivent peu à peu. Avant d’entrer, je remarque que les deux bâtiments scolaires s’achèvent avec une rapidité prodigieuse ; il paraît que Dutertre a promis une forte prime à l’entrepreneur si tout était prêt à une date qu’il a fixée. Il doit en manigancer des tripotages, cet être-là !

Leçon de dessin, sous la direction de mademoiselle Aimée Lanthenay. « Reproduction linéaire d’un objet usuel. » Cette fois, c’est une carafe taillée que nous devons dessiner, posée sur le bureau de Mademoiselle. Toujours gaies, ces séances de dessin, parce qu’elles fournissent mille prétextes pour se lever ; on trouve des « impossibilités », on fait des taches d’encre de Chine partout où le besoin ne s’en fait pas sentir. Tout de suite, les réclamations commencent. J’ouvre le feu :

– Mademoiselle Aimée, je ne peux pas dessiner la carafe d’où je suis, le tuyau de poêle me la cache !

Mademoiselle Aimée, fort occupée à chatouiller la nuque rousse de la Directrice qui écrit une lettre, se tourne vers moi :

 

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– Penchez la tête en avant, vous la verrez, je pense.

– Mademoiselle, continue Anaïs, je ne peux pas du tout voir le modèle, parce que la tête de Claudine est devant !

– Oh ! que vous êtes agaçantes ; tournez un peu votre table, alors, vous verrez toutes les deux.

À Marie Belhomme, maintenant. Elle gémit :

– Mademoiselle, je n’ai plus de fusain, et puis la feuille que vous m’avez donnée a un défaut au milieu, et alors je ne peux pas dessiner la carafe.

– Oh ! grince mademoiselle Sergent, énervée, avez-vous fini, toutes, de nous ennuyer ? Voilà une feuille, voilà du fusain, et maintenant, que je n’entende plus personne, ou je vous fais dessiner tout un service de table !

Silence épouvanté. On entendait respirer une mouche… pendant cinq minutes. À la sixième minute, un bourdonnement léger renaît, un sabot tombe, Marie Belhomme tousse, je me lève pour aller mesurer, à bras tendus, la hauteur et la largeur de la carafe. La grande Anaïs en fait autant, après moi, et profite de ce qu’on doit fermer un œil pour plisser sa figure en horribles grimaces qui font rire Marie. Je finis par esquisser la carafe au fusain, et je me lève pour aller prendre l’encre de Chine dans le placard derrière le bureau des deux institutrices. Elles nous ont oubliées, elles se parlent bas, elles rient et parfois mademoiselle Aimée se recule avec une moue effarouchée qui lui va très bien. Vrai, elles se gênent si peu devant nous, maintenant, que ce n’est pas la peine de nous gêner non plus. Attendez, mes enfants !

Je lance un « Psst » d’appel qui fait se lever toutes les figures et désignant à la classe le tendre couple Sergent-Lanthenay, j’étends au-dessus des deux têtes, par-derrière, mes mains bénissantes. Marie Belhomme éclate de joie, les Jaubert baissent des nez réprobateurs, et sans avoir été vue des intéressées, je me

 

– 78 – replonge dans le placard d’où je rapporte la bouteille d’encre de Chine.

En passant, je regarde le dessin d’Anaïs : sa carafe lui ressemble, trop haute, avec un goulot trop mince et trop long. Je veux l’en prévenir, mais elle n’entend pas, tout occupée à préparer sur ses genoux du « gougnigougna » pour l’envoyer à la nouvelle dans une boîte à plumes, la grande chenille ! (Du gougnigougna, c’est du fusain pilé dans l’encre de Chine, de manière à faire un mortier presque sec, qui tache les doigts sans défiance, intensément, et les robes et les cahiers.) Cette pauvre petite Luce va noircir ses mains, salir son dessin en ouvrant la boîte, et sera grondée. Pour la venger, je m’empare du dessin d’Anaïs vivement, je dessine à l’encre une ceinture avec un boucle, qui enserre la taille de la carafe, et j’écris au-dessous : Portrait de la Grande Anaïs. Elle relève la tête à l’instant où je finis d’écrire, et pousse son gougnigougna en boîte à Luce, avec un gracieux sourire. La petite devient rouge et remercie. Anaïs se repenche sur son dessin et pousse un « oh ! » retentissant d’indignation qui rappelle nos roucoulantes institutrices à la réalité :

– Eh bien, Anaïs, vous devenez folle, je pense ?

– Mademoiselle, regardez ce que Claudine a fait sur mon dessin !

Elle le porte, gonflée de colère, sur le bureau ; mademoiselle Sergent y jette des yeux sévères et, brusquement, éclate de rire. Désespoir et rage d’Anaïs qui pleurerait de dépit si elle n’avait la larme si difficile. Reprenant sont sérieux, la directrice prononce : « Ce n’est pas ce genre de plaisanteries qui vous aidera à passer un examen satisfaisant, Claudine ; mais vous avez fait là une critique assez juste du dessin d’Anaïs qui était en effet trop étroit et trop long. » La grande bringue revient à sa place, déçue, ulcérée. Je lui dis :

 

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– Ça t’apprendra à envoyer du gougnigougna à cette petite qui ne t’a rien fait !

– Oh ! oh ! tu voudrais donc te rattraper sur la petite de ton peu de succès auprès de sa sœur aînée, que tu la défends avec tant de zèle !

Pan !

Ça, c’est une gifle énorme qui sonne sur sa joue. Je la lui ai lancée à toute volée, avec un « Mêle-toi de ce qui te regarde » supplémentaire. La classe, en désordre, bourdonne comme une ruche ; mademoiselle Sergent descend de son bureau pour une si grave affaire. Il y avait longtemps que je n’avais battu une camarade, on commençait à croire que j’étais devenue raisonnable. (Jadis j’avais la fâcheuse habitude de régler mes querelles toute seule, avec des calottes et des coups de poing, sans juger utile de rapporter comme les autres.) Ma dernière bataille date de plus d’un an.

Anaïs pleure sur la table.

– Mademoiselle Claudine, dit sévèrement la Directrice, je vous engage à vous contenir. Si vous recommencez à battre vos compagnes, je me verrai forcée de ne plus vous recevoir à l’école.

Elle tombe mal, je suis lancée ; je lui souris avec tant d’insolence qu’elle s’emballe tout de suite :

– Claudine, baissez les yeux !

Je ne baisse rien du tout.

– Claudine, sortez !

– Avec plaisir, Mademoiselle !

 

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Je sors, mais, dehors, je m’aperçois que je suis tête nue. Je rentre aussitôt pour prendre mon chapeau. La classe est consternée et muette. Je remarque qu’Aimée, accourue près de mademoiselle Sergent, lui parle rapidement, tout bas. Je ne suis pas encore sur le seuil que la Directrice me rappelle :

– Claudine, venez ici ; asseyez-vous à votre place. Je ne veux pas vous renvoyer, puisque vous quittez la classe après le brevet… Et puis enfin, vous n’êtes pas une élève médiocre, quoique vous soyez souvent une mauvaise élève, et je ne voudrais me priver de vous qu’à la dernière extrémité. Remettez votre chapeau à sa place.

Ce que ça a dû lui coûter ! Encore tout émue, les battements de son cœur font trembler les feuilles du cahier qu’elle tient. Je dis : « Merci, Mademoiselle », très sage. Et, rassise à ma place, à côté de la grande Anaïs silencieuse et un peu effrayée de la scène qu’elle a provoquée, je songe avec stupeur aux raisons qui ont pu décider cette rousse rancunière à me rappeler. A-t-elle eu peur de l’effet produit dans le chef-lieu de canton ? A-t-elle pensé que je bavarderais à tue-tête, que je raconterais tout ce que je sais (au moins), tout le désordre de cette École, le tripotage des grandes filles par le délégué cantonal et ses visites prolongées à nos institutrices, l’abandon fréquent des classes par ces deux demoiselles, tout occupées à échanger des câlineries à huis clos, les lectures plutôt libres de mademoiselle Sergent (Journal Amusant, Zolas malpropres et pis encore), le beau sous-maître galant et barytonneur qui flirte avec les demoiselles du brevet – un tas de choses suspectes et ignorées des parents parce que les grandes qui s’amusent à l’École ne les leur raconteront jamais, et que les petites ne voient pas clair ? A-t-elle redouté un demi-scandale qui endommagerait singulièrement sa réputation et l’avenir de la belle École qu’on bâtit à grands frais ? Je le crois. Et puis, maintenant que mon emballement est tombé, comme le sien, j’aime mieux rester dans cette boîte où je m’amuse mieux que partout ailleurs. Assagie, je regarde la joue marbrée d’Anaïs, et je lui murmure gaiement :

 

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– Eh bien, ma vieille, ça te tient chaud ?

Elle a eu si peur de mon renvoi dont j’aurais pu l’accuser d’être la cause, qu’elle ne me tient pas rancune :

– Sûr, que ça tient chaud ! Mais, tu sais, tu as la main lourde ! T’es pas folle de te mettre en colère comme ça ?

– Allons, va, n’en parlons plus. Je crois que j’ai eu un mouvement nerveux un peu violent dans le bras droit.

Tant bien que mal, elle a effacé la « ceinture » de sa carafe ; j’ai achevé la mienne, et mademoiselle Aimée, les doigts fébriles, corrige nos dessins.

Aujourd’hui, je trouve la cour vide ou presque. Dans l’escalier de l’école maternelle, on cause beaucoup, des voix s’appellent et crient des « Fais donc attention ! – C’est lourd, bon sang ! » Je m’élance :

– Qu’est-ce qu’on fait ?

– Tu vois bien, explique Anaïs, nous aidons ces demoiselles à déménager d’ici pour aller dans le bâtiment neuf.

– Vite, donnez-moi quelque chose à porter !

– Y en a là-haut, vas-y.

Je grimpe dans la chambre de la Directrice, la chambre où j’ai guetté à la porte… enfin ! Sa paysanne de mère, son bonnet de travers, me confie à porter, aidée de Marie Belhomme, une grande manne contenant les objets de toilette de sa fille. Elle se met bien, la rousse ! Toilette fort minutieusement garnie, petits et grands flacons de cristal taillé, ongliers, vaporisateurs, brosses, pinces et houppettes, cuvette immense et « petit cheval », ce n’est pas là, pas du tout, la garniture de toilette d’une institutrice de campagne. Il n’y a qu’à regarder, pour en être sûr, la toilette de

 

– 82 – mademoiselle Aimée, celle aussi de cette pâle et silencieuse Griset, que nous transportons ensuite : une cuvette, un pot à eau de dimensions restreintes, une petite glace ronde, une brosse à dents, du savon et c’est tout. Pourtant, cette petite Aimée est très coquette, surtout depuis quelques semaines, toute pomponnée et parfumée. Comment s’y prend-elle ? Cinq minutes après, je m’aperçois que le fond de son pot à eau est poussiéreux. C’est bon, on comprend.

Le bâtiment neuf, qui contient trois salles de classe, un dortoir au premier étage, et des petites chambres de sous-maîtresses, est encore trop frais pour mon goût, et sent désagréablement le plâtre. Entre les deux, on construit la maison principale, qui contiendra la mairie au rez-de-chaussée, les appartements privés au premier et reliera les deux ailes déjà achevées.

En redescendant, il me pousse l’idée merveilleuse de grimper sur les échafaudages, puisque les maçons sont encore à déjeuner. Et me voilà tout de suite en haut d’une échelle, puis vagabondant sur les « châfauds » où je m’amuse beaucoup. Aïe ! voilà des ouvriers qui reviennent ! Je me cache derrière un pan de maçonnerie, attendant de pouvoir redescendre ; ils sont déjà sur l’échelle. Bah ! ils ne me dénonceront pas s’ils m’aperçoivent. C’est Houette-le-Rouge et Houette-le-Noir, je les connais bien de vue.

Leurs pipes allumées, ils causent :

– Ben sûr, c’est pas celle-là qui me rendra fou5.

– Laquelle donc ?

– C’te nouvelle sous-maîtresse qu’est arrivée hier.

 

5 « Fou » signifie amoureux.

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– Ah ! dame, elle n’a pas l’air heureuse, pas si tant que les deux autres.

– Les deux autres, m’en parle pas, j’en suis saoul ; c’est pus rien à mon idée, on dirait l’homme et la femme. Tous les jours je les vois d’ici, tous les jours, c’est pareil : ça se liche, ça ferme la fenêtre et on ne voit pus rien. M’en parle plus ! La petite est

pourtant bien plaisante, arriée6 ; mais c’est fini. Et l’autre sous-maître qui va l’épouser ! Encore un qu’a rudement de la fiente dans les yeux pour faire un coup pareil !

Je m’amuse follement, mais comme on sonne la rentrée, je n’ai que le temps de descendre à l’intérieur (il y a des échelles un peu partout), et j’arrive blanchie de mortier et de plâtre, heureuse d’en être quitte pour un sec : « D’où sortez-vous ? Si vous vous salissez tant, on ne vous permettra plus d’aider aux emménagements. » Je jubile d’avoir entendu les maçons parler d’elles avec autant de bon sens.

Lecture à haute voix. Morceaux choisis. Zut ! Pour me distraire, je déplie sur mes genoux un numéro de l’Écho de Paris apporté en cas de leçon ennuyeuse, et je savoure le chic Mauvais Désir de Lucien Muhfeld, quand mademoiselle Sergent m’interpelle : « Claudine, continuez ! » Je ne sais pas du tout où on en est, mais je me dresse avec brusquerie, décidée à « faire un malheur » plutôt qu’à laisser pincer mon journal. Au moment où je songe à renverser un encrier, à déchirer la page de mon livre, à crier « Vive l’Anarchie ! » on frappe à la porte… Mademoiselle Lanthenay se lève, ouvre, s’efface, et Dutertre paraît.

Il a donc enterré tous ses malades, ce médecin, qu’il a tant de loisirs ? Mademoiselle Sergent court au-devant de lui, il lui serre la main en regardant la petite Aimée qui, devenue rose foncé, rit avec embarras. Pourquoi donc ? Elle n’est pas si timide ! Tous ces gens-là me fatiguent, en m’obligeant sans cesse à chercher ce qu’ils peuvent penser ou faire…

 

6 Explétif intraduisible.

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Dutertre m’a bien vue, puisque je suis debout ; mais il se contente de me sourire de loin, et reste près de ces demoiselles ; ils causent tous les trois à demi-voix ; je me suis assise sagement, je regarde. Soudain, mademoiselle Sergent – qui ne cesse de contempler amoureusement son beau délégué cantonal –, élève la voix et dit : « Vous pouvez vous en rendre compte maintenant, Monsieur ; je vais continuer la leçon de ces enfants, et mademoiselle Lanthenay vous conduira. Vous constaterez facilement la lézarde dont je vous parlais ; elle sillonne le mur neuf, à gauche du lit, du haut en bas. C’est assez inquiétant dans une maison neuve, et je ne dors pas tranquille. » Mademoiselle Aimée ne répond rien, esquisse un geste d’objection, puis se ravise et disparaît, précédant Dutertre qui tend la main à la Directrice et la serre vigoureusement comme pour remercier.

Je ne regrette certes pas d’être revenue à l’École, mais, si habituée que je sois à leurs manières étonnantes, et à ces mœurs inusitées, je reste abasourdie et je me demande ce qu’elle espère en envoyant ce coureur de jupons et cette jeune fille, ensemble, constater dans sa chambre une lézarde qui, j’en jurerais, n’existe pas.

« En voilà une histoire de fissure ! » Je glisse cette réflexion tout bas dans l’oreille de la grande Anaïs qui se serre les flancs et mange de la gomme frénétiquement, pour montrer sa joie de ces aventures douteuses. Entraînée par l’exemple, je tire de ma poche un cahier de papier à cigarettes (je ne mange que le Nil) et je mâche avec enthousiasme.

– Ma vieille, dit Anaïs, j’ai trouvé quelque chose d’épatant à manger.

– Quoi ? des vieux journaux ?

– Non ; la mine des crayons rouges d’un côté et bleus de l’autre, tu sais bien. Le côté bleu est un peu meilleur. J’en ai déjà chipé cinq dans le placard aux fournitures. C’est délicieux !

 

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– Fais voir que j’essaie… Non, pas fameux. Je m’en tiendrai à mon Nil.

– T’es bête, tu sais pas ce qui est bon !

Pendant que nous bavardons tout bas, mademoiselle Sergent, absorbée, fait lire la petite Luce sans l’écouter. Une idée ! Qu’est-ce que je pourrais bien inventer pour qu’on place à côté de moi cette gamine ? J’essaierais de lui faire dire ce qu’elle sait de sa sœur Aimée, elle parlerait peut-être… d’autant plus qu’elle me suit, quand je traverse la classe, avec des yeux étonnés et curieux, un peu souriants, des yeux verts, d’un vert étrange qui brunit dans l’ombre, et bordés de cils noirs, longs.

Ce qu’ils restent longtemps, là-bas ! Est-ce qu’elle ne va pas venir nous faire réciter la géographie, cette petite dévergondée ?

– Dis donc, Anaïs, il est deux heures.

– Ben quoi, te plains pas ! Si on pouvait ne pas réciter la leçon aujourd’hui, ça serait pas si bête. Ta carte de France est faite, ma vieille ?

– Comme ça… les canaux ne sont pas finis. Tu sais, il ne faudrait pas que l’inspecteur passe aujourd’hui, il trouverait vraiment du désordre. Regarde si Mademoiselle Sergent s’occupe de nous, avec sa figure collée à la fenêtre !

La grande Anaïs se tord subitement de rire.

– Qu’est-ce qu’ils peuvent faire ? Je vois d’ici M. Dutertre qui mesure la largeur de la fissure.

– Tu crois qu’elle est large, la fissure ? demande naïvement Marie Belhomme qui fignole ses chaînes de montagnes en roulant sur la carte un crayon à dessin taillé inégalement.

 

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Tant de candeur m’arrache un éclat de rire. N’ai-je pas pouffé trop haut ? Non, la grande Anaïs me rassure.

– Tu peux être tranquille, va ; Mademoiselle est tellement absorbée que nous pourrions danser dans la classe sans nous faire punir.

– Danser ? Veux-tu parier que je le fais ? dis-je en me levant doucement.

– Oh ! je te parie deux caïens 7 que tu ne danses pas sans attraper un verbe !

J’ôte mes sabots, délicatement, et je me place au milieu de la classe, entre les deux rangées de tables. Tout le monde lève la tête ; évidemment le tour de force annoncé excite un vif intérêt. Allons-y ! Je jette en arrière mes cheveux qui me gênent, je pince ma jupe entre deux doigts, et je commence une « polka piquée » qui, pour être muette, n’en soulève pas moins l’admiration générale, Marie Belhomme exulte et ne peut retenir un glapissement d’allégresse ; que le bon Dieu la patafiole ! Mademoiselle Sergent tressaille et se retourne, mais je me suis déjà jetée sur mon banc à corps perdu, et j’entends la Directrice annoncer à la nigaude, d’une voix lointaine et ennuyée :

– Marie Belhomme, vous me copiez le verbe rire, en ronde moyenne. Il est vraiment fâcheux que de grandes filles de quinze ans ne puissent se bien conduire que lorsqu’on a les yeux sur elles.

La pauvre Marie a bonne envie de pleurer. Tiens, aussi, on n’est pas si bête ! Et je réclame immédiatement les deux « caïens » à la grande Anaïs, qui me les passe d’assez mauvaise grâce.

 

7 Biscaïens, grosses billes.

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Que peuvent faire ces deux observateurs de fissure ? Mademoiselle Sergent regarde toujours par la fenêtre ; deux heures et demie sonnent, ça ne peut pas durer plus longtemps. Il faut qu’elle sache au moins que nous avons constaté l’absence indue de sa petite favorite. Je tousse, sans succès ; je retousse, et je demande d’une voix sage, la voix des Jaubert :

– Mademoiselle, nous avons des cartes à faire examiner par mademoiselle Lanthenay ; est-ce qu’il y a une leçon de géographie aujourd’hui ?

La rousse se retourne vivement et jette les yeux sur la pendule. Puis elle fronce les sourcils, contrariée et impatientée :

– Mademoiselle Aimée va rentrer à l’instant, vous savez bien que je l’ai envoyée à la nouvelle école ; repassez votre leçon en attendant, vous ne la saurez jamais trop bien. Bon, ça ! On est capable de ne pas réciter aujourd’hui.

Grande joie et bourdonnement d’activité, sitôt que nous savons qu’il n’y a rien à faire. Et la comédie « du repassage des leçons » commence : à chaque table, une élève prend son livre, sa voisine ferme le sien et doit réciter la leçon ou répondre aux questions que lui pose sa camarade. Sur douze élèves, il n’y a guère que ces jumelles de Jaubert qui repassent réellement. Les autres se posent des questions fantaisistes, en conservant la figure de leçon et la bouche qui semble réciter tout bas. La grande Anaïs a ouvert son atlas, et elle m’interroge :

– Qu’est-ce qu’une écluse ?

Je réponds comme si je récitais :

– Zut ! tu ne vas pas m’ennuyer avec tes canaux ; regarde donc la tête de Mademoiselle, c’est plus drôle.

– Que pensez-vous de la conduite de mademoiselle Aimée Lanthenay ?

 

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– Je pense qu’elle court le guilledou avec le délégué cantonal, constateur de fissures.

– Qu’appelle-t-on une « fissure » ?

– C’est une lézarde qui, régulièrement, devrait se trouver dans un mur, mais qu’on rencontre parfois ailleurs, et même dans les endroits les plus abrités du soleil.

– Qu’appelle-t-on une « fiancée » ?

– C’est une hypocrite petite coureuse qui fait des farces à un sous-maître amoureux d’elle.

– Que feriez-vous à la place dudit sous-maître ?

– Je lancerais mon pied dans la partie postérieure du délégué cantonal et une paire de gifles à la petite qui le mène constater les fissures.

– Qu’arriverait-il ensuite ?

– Il arriverait un autre sous-maître et une autre adjointe.

La grande Anaïs hausse son atlas de temps à autre pour pouffer derrière. Mais j’en ai assez. Je veux aller dehors, tâcher de les voir revenir. Employons le vulgaire moyen :

– Mmmselle ?…

Pas de réponse.

– Mmmselle, s’iou plaît, permett’ sortir ?

– Oui ; allez, et ne soyez pas longtemps.

 

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Elle a dit ça sans accent, sans pensée ; visiblement toute son âme est là-bas, dans la chambre où le mur neuf pourrait se lézarder. Je sors vivement, je cours du côté des cabinets « provisoires » (eux aussi), et je reste tout près de la porte trouée d’un losange, prête à me réfugier dans l’infect petit kiosque si quelqu’un survenait. Au moment où je vais rentrer dans la classe, désolée – car le temps moral est écoulé, hélas ! –, je vois Dutertre qui sort (tout seul), de l’école neuve, en remettant ses gants d’un air satisfait. Il ne vient pas ici, et s’en va directement en ville. Aimée n’est pas avec lui, mais ça m’est égal, j’en ai assez vu. Je me retourne pour rentrer en classe, mais je recule effrayée : à vingt pas de moi – derrière un mur neuf haut de six pieds qui protège le petit « édicule » des garçons (semblable au nôtre et également provisoire) – apparaît la tête d’Armand. Le pauvre Duplessis, pâle et ravagé, regarde dans la direction de notre école neuve ; je le vois pendant cinq secondes, et puis il disparaît, enfilant à toutes jambes le chemin qui mène aux bois. Je ne ris plus. Qu’est-ce que tout ça va devenir ? Rentrons vite, sans flâner davantage.

La classe bouillonne toujours : Marie Belhomme a tracé sur la table un carré traversé de deux diagonales et de deux droites qui se coupent au centre du carré, la « caillotte », et joue gravement à ce jeu délicieux avec la nouvelle petite Lanthenay – pauvre petite Luce ! – qui doit trouver cette école fantastique. Et mademoiselle Sergent regarde toujours à la fenêtre.

Anaïs, en train de colorier aux crayons Conté les portraits des grands hommes les plus hideux de l’Histoire de France, m’accueille par un « quoi que t’as vu ? »

– Ma vieille, ne blague plus ! Armand Duplessis les guettait au-dessus du mur des cabinets ; Dutertre est rentré en ville, et le Richelieu est parti en courant comme un fou !

– Va, je parie que c’est des mensonges que tu me colles !

– Non là, je te dis, c’est pas le jour, je l’ai vu, ma pure parole ! J’en ai le cœur qui me bat !

 

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L’espoir du drame possible nous rend silencieuses un instant. Anaïs demande :

– Tu vas le raconter aux autres ?

– Non, ma foi, ces cruches le répéteraient. Rien qu’à Marie Belhomme, tiens.

Je narre tout à Marie, dont les yeux s’arrondissent encore, et qui pronostique : « Tout ça finira mal ! »

La porte s’ouvre, nous nous retournons d’un seul mouvement : c’est mademoiselle Aimée, le teint animé, un peu essoufflée. Mademoiselle Sergent court à elle, et retient juste à temps le geste d’étreinte qu’elle ébauchait. Elle renaît, la Directrice, elle entraîne la petite coureuse près de la fenêtre et la questionne avidement. (Et notre leçon de géographie ?)

L’enfant prodigue, sans émoi excessif, débite de petites phrases qui ne paraissent pas satisfaire la curiosité de sa digne supérieure. À une question plus anxieuse, elle répond « Non », en secouant la tête, avec un soupir malicieux ; la rousse, alors, pousse un soupir de soulagement. Nous trois, à la première table, nous observons, tendues d’attention. J’ai un peu de crainte pour cette immorale petite, et je l’avertirais bien de se méfier d’Armand, mais l’autre, sa despote, prétendrait tout de suite que je suis allée dénoncer sa conduite à Richelieu, au moyen de lettres anonymes, peut-être. Je m’abstiens.

Elles m’irritent avec leurs chuchotements ! Finissons-en… Je lance un « Houche ! » à demi-voix pour attirer l’attention des camarades, et nous commençons le bourdon. Le bourdon n’est d’abord qu’un murmure d’abeille continu ; il s’enfle, grossit, et finit par entrer de force dans les oreilles de nos toquées d’institutrices, qui échangent un regard inquiet ; mais mademoiselle Sergent, brave, prend l’offensive :

 

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– Silence ! Si j’entends bourdonner, je mets la classe en retenue jusqu’aux six heures ! Croyez-vous que nous puissions vous donner régulièrement les leçons tant que l’École neuve ne sera pas achevée ? Vous êtes assez grandes pour savoir que vous devez travailler seules, quand l’une de nous est empêchée de vous servir de professeur. Donnez-moi un atlas. L’élève qui ne saura pas sa leçon sans faute me fera des devoirs supplémentaires pendant huit jours !

Elle a de l’allure, tout de même, cette femme laide, passionnée et jalouse, et toutes deviennent muettes aussitôt qu’elle élève la voix. La leçon est récitée tambour battant, et personne n’a envie de se « dissiper » parce qu’on sent souffler un vent menaçant de retenues et de pensums. Pendant ce temps, je songe que je ne me consolerai pas, si je n’assiste à la rencontre d’Armand et d’Aimée ; j’aime mieux me faire renvoyer (pour ce que ça me coûte) et voir ce qui se passera.

À quatre heures cinq, quand résonne à nos oreilles le quotidien : « Fermez les cahiers et mettez-vous en rang », je m’en vais, bien à regret. Allons, ce n’est pas encore pour aujourd’hui la tragédie inespérée ! J’arriverai demain à l’école de bonne heure pour ne rien manquer de ce qui se passera.

Le lendemain matin, arrivée bien avant l’heure réglementaire, j’entame, pour tuer le temps, une conversation quelconque avec la timide et triste mademoiselle Griset, toujours pâle et craintive.

– Vous vous plaisez ici, Mademoiselle ?

Elle regarde autour d’elle avant de répondre :

– Oh ! pas beaucoup, je ne connais personne, je m’ennuie un peu.

– Mais votre collègue est aimable avec vous, ainsi que mademoiselle Sergent ?

 

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– Je… je ne sais pas ; non, vraiment, je ne sais pas si elles sont aimables ; elles ne s'occupent jamais de moi.

– Par exemple !

– Oui… à table elles me parlent un peu, mais une fois les cahiers corrigés, elles s'en vont et je reste toute seule avec la mère de mademoiselle Sergent, qui dessert et se renferme dans la cuisine.

– Et où vont-elles, toutes deux ?

– Dame, dans leurs chambres.

A-t-elle voulu dire leur chambre, ou leurs chambres ? Malheureuse, va ! Elle les gagne, ses soixante-quinze francs par mois !

– Voulez-vous que je vous prête des livres, Mademoiselle, si vous vous ennuyez le soir ?

(Quelle joie ! Elle en devient presque rose !)

– Oh ! je veux bien… Oh ! vous êtes bien aimable ; est-ce que vous croyez que cela ne fâchera pas la Directrice ?

– Mademoiselle Sergent ? Si vous croyez qu'elle le saura seulement, vous avez encore des illusions sur l'intérêt que vous porte cette rousse !

Elle sourit, presque avec confiance, et me demande si je veux lui prêter Le Roman d'un Jeune Homme pauvre, qu'elle a tant envie de lire ! Certes, elle l'aura demain, son Feuillet romanesque ; elle me fait pitié, cette abandonnée ! Je l'élèverais bien au rang d'alliée, mais comment compter sur cette pauvre fille chlorotique, et trop peureuse ?

 

– 93 –

À pas silencieux, la sœur de la favorite s'avance, la petite Luce Lanthenay, contente et effarouchée de causer avec moi.

– Bonjour, petit singe ; dis-moi « bonjour, Votre Altesse », dis-le tout de suite. Tu as bien dormi ?

Je lui caresse rudement les cheveux, ce qui ne paraît pas lui déplaire, et elle me rit de ses yeux verts pareils, tout à fait, aux yeux de Fanchette, ma belle chatte.

– Oui, Votre Altesse, j'ai bien dormi.

– Où couches-tu ?

– Là-haut.

– Avec ta sœur Aimée, bien entendu ?

– Non, elle a un lit dans la chambre de mademoiselle Sergent.

– Un lit ? tu l'as vu ?

– Non… oui… c'est un divan ; il paraît qu'il se déplie en forme de lit, elle me l'a dit.

– Elle te l'a dit ? Gourde ! cruche obscure ! objet sans nom ! ramassis infect ! rebut du genre humain !

Elle fuit épouvantée, car je scande mes insultes de coups de courroie à livres (oh ! pas des coups bien forts), et, quand elle disparaît dans l'escalier, je lui jette cette suprême injure : « Graine de femme ! tu mérites de ressembler à ta sœur ! »

Un divan qui se déplie ! Je déplierais plutôt ce mur ! Ça ne voit rien ces êtres-là, ma parole ! Elle a pourtant l'air assez vicieuse, celle-là, avec ses yeux retroussés vers les tempes… La grande Anaïs arrive pendant que je souffle encore, et me demande ce que j'ai.

 

– 94 –

– Rien du tout, j'ai seulement battu la petite Luce pour la dégourdir un peu.

– Y a rien de nouveau ?

– Rien, personne n'est descendu encore. Veux-tu jouer aux billes ?

– À quel jeu ? j'ai pas de « neuf billes »8.

– Mais moi, j'ai les caïens que je t'ai gagnés. Viens, on va faire une poursuite.

Poursuite très animée ; les caïens reçoivent des chocs à les faire éclater. Pendant que je vise longuement pour un coup difficile : « Houche ! » fait Anaïs, « regarde ! »

C'est Rabastens qui entre dans la cour. Si tôt, nous pouvons nous en étonner. D'ailleurs, le plus beau des Antonin est déjà pomponné et luisant – trop luisant. Sa figure s'éclaire à ma vue, et il vient droit à nous.

– Mesdemoiselles !… Que l'animation du jeu vous enlumine de belles couleurs, mademoiselle Claudine !

Ce pataud est-il assez ridicule ! Toutefois, pour vexer la grande Anaïs, je le regarde avec complaisance et je cambre ma taille en faisant battre mes cils.

– Monsieur, qui vous amène si tôt chez nous ? Ces demoiselles sont encore dans leurs appartements.

– Justement, je ne sais pas bien ce que je viens dire, sinon que le fiancé de mademoiselle Aimée n'a pas dîné hier soir avé nous ; des gens affirment l'avoir rencontré l'air souffrant, en tout

 

8 Il faut neuf billes pour jouer au « carré »

– 95 – cas, il n'est pas encore rentré ; je le crois en mauvaise passe, et je voudrais avertir mademoiselle Lanthenay de l'état maladif de son fiancé.

« L'état maladif de son fiancé… » Il s'exprime bien ce Marseillais ! Il devrait s'établir « annonceur de morts et d'accidents graves ». Allons, la crise approche. Mais moi, qui songeais, hier, à mettre en garde la coupable Aimée, je ne veux plus maintenant qu'il aille la prévenir. Tant pis pour elle ! Je me sens méchante et avide d'émotions, ce matin, et je m'arrange de façon à retenir Antonin près de moi. Bien simple ; il suffit d'ouvrir des yeux naïfs et de pencher la tête pour que mes cheveux tombent librement le long de ma figure. Il mord tout de suite à l'hameçon.

– Monsieur, dites-moi un peu si c'est vrai que vous faites des vers charmants ? Je l'ai entendu dire en ville.

C'est un mensonge, bien entendu. Mais j'inventerais n'importe quoi pour l'empêcher de monter chez les institutrices. Il rougit et bégaie, éperdu de joie et de surprise :

– Qui a pu vous dire ?… Mais non, mais je ne mérite pas, certes. C'est singulier, je ne croyais pas en avoir parlé à qui que ce soit !

– Vous voyez, la renommée trahit votre modestie ! (je vais parler comme lui, tout à l'heure). Serait-il indiscret de vous demander…

– Je vous en prie, Mademoiselle… vous me voyez confus… Je ne pourrais vous faire lire que de pauvres vers amoureux… mais chastes ! (il bafouille). Je n'aurais jamais, naturellement… osé me permettre…

– Monsieur, est-ce que la cloche ne sonne pas la rentrée chez vous ?

 

– 96 –

Qu'il s'en aille, qu'il s'en aille donc ! tout à l'heure Aimée va descendre, il la préviendra, elle se défiera et nous ne verrons rien !

– Oui… mais il n'est pas l'heure, ce sont ces diables de gamins qui se pendent à la chaîne, on ne peut pas les laisser une seconde. Et mon collègue n'est toujours pas là. Ah ! c'est pénible d'être seul pour veiller à tout !

Il est candide tout de même ! Cette façon de « veiller à tout », qui consiste à venir conter fleurette aux grandes filles, ne doit pas l'éreinter outre mesure.

– Vous voyez, Mademoiselle, il faut que j'aille sévir. Mais mademoiselle Lanthenay…

– Oh ! vous pourrez toujours prévenir à onze heures, si votre collègue est encore absent – ce qui m'étonnerait. Peut-être va-t-il rentrer d'une minute à l'autre ?

Va sévir, va donc sévir, gros muid de gaffes. Tu as assez salué, assez souri ; file, disparais ! Enfin !

La grande Anaïs, un peu vexée de l'inattention du sous-maître pour elle, me révèle qu'il est amoureux de moi. Je hausse les épaules : « Finissons donc notre partie, ça vaudra mieux que de dire des insanités. »

La partie finit pendant que les autres arrivent, et que les institutrices descendent au dernier moment. Elles ne se quittent pas d'une semelle !

Cette petite horreur d'Aimée prodigue à la rousse des malices de gamine.

On rentre et mademoiselle Sergent nous laisse aux mains de sa favorite qui nous demande les résultats de nos problèmes de la veille.

 

– 97 –

– Anaïs, au tableau. Lisez l'énoncé.

C'est un problème assez compliqué, mais la grande Anaïs, qui a le don de l'arithmétique, se meut parmi les courriers, les aiguilles de montres, et les partages proportionnels avec une remarquable aisance. Aïe, c'est à mon tour.

– Claudine, au tableau. Extrayez la racine carrée de deux millions soixante-treize mille six cent vingt.

Je professe une insupportable horreur pour ces petites choses qu'il faut extraire. Et puis, mademoiselle Sergent n'étant pas là, je me décide brusquement à jouer un tour à mon ex-amie ; tu l'as voulu, lâcheuse ! Arborons l'étendard de la révolte ! Devant le tableau noir, je fais doucement : « Non » en secouant la tête.

– Comment, non ?

– Non, je ne veux pas extraire de racines aujourd'hui. Ça ne me dit pas.

– Claudine, vous devenez folle ?

– Je ne sais pas, Mademoiselle. Mais je sens que je tomberai malade si j'extrais cette racine ou toute autre analogue.

– Voulez-vous une punition, Claudine ?

– Je veux bien n'importe quoi, mais pas des racines. Ce n'est pas par désobéissance ; c'est parce que je ne peux pas extraire de racines. Je regrette beaucoup, je vous assure.

La classe trépigne de joie ; mademoiselle Aimée s'impatiente et rage.

– Enfin, m'obéirez-vous ? Je ferai mon rapport à mademoiselle Sergent et nous verrons.

 

– 98 –

– Je vous répète que je suis au désespoir.

Intérieurement, je lui crie : « Mauvaise petite rosse, je n'ai pas d'égards à montrer pour toi, et je te causerai plutôt tous les embêtements possibles. »

Elle descend les deux marches du bureau et s'avance sur moi, dans le vague espoir de m'intimider. Je m'empêche de rire à grand-peine, et je garde mon air respectueusement désolé… Cette toute petite ! Elle me vient au menton, ma parole ! La classe s'amuse follement ; Anaïs mange un crayon, bois et mine, à grandes bouchées.

– Mademoiselle Claudine, obéirez-vous, oui ou non ?

Avec une douceur pointue, je recommence ; elle est tout près de moi, et je baisse un peu le ton :

– Encore une fois, Mademoiselle, faites-moi ce que vous voudrez, donnez-moi des fractions à réduire au même dénominateur, des triangles semblables à construire, … des fissures à constater, … tout, quoi, tout : mais pas ça, oh ! non, pas de racines carrées !

Les camarades, à l'exception d'Anaïs, n'ont pas compris, car j'ai lâché mon insolence vite, et sans appuyer : elles s'amusent seulement de ma résistance ; mais mademoiselle Lanthenay a reçu une commotion. Toute rouge, la tête perdue, elle crie :

– C'est… trop fort ! Je vais appeler mademoiselle Sergent… ah ! c'est trop fort !

Elle se jette vers la porte. Je cours après elle et la rattrape dans le corridor, pendant que les élèves rient à pleine gorge, crient de joie et grimpent debout sur leurs bancs. Je retiens Aimée par le bras, pendant qu'elle essaie, de toutes ses petites

 

– 99 – forces, de se défaire de mes mains, sans rien dire, sans me regarder, les dents serrées.

– Écoutez-moi donc quand je vous parle ! Nous n'en sommes plus à dire des passe-temps, entre nous : je vous jure que si vous me dénoncez à mademoiselle Sergent, je cours raconter à votre fiancé l'histoire de la fissure. Monterez-vous encore chez la Directrice, maintenant ?

Elle s'est arrêtée net, toujours sans rien dire, les yeux obstinément baissés, la bouche pincée.

– Allons, parlez ! Revenez-vous dans la classe avec moi ? Si vous n'y rentrez pas tout de suite, je n'y rentre pas non plus, moi ; je vais prévenir votre Richelieu. Dépêchez-vous de choisir.

Elle ouvre enfin les lèvres pour murmurer sans me regarder : « Je ne dirai rien. Lâchez-moi, je ne dirai rien. »

– C'est sérieux ? Vous savez que si vous le racontez à la rousse, elle ne sera pas capable de s'en cacher plus de cinq minutes et je le saurai vite. C'est sérieux ? c'est… promis ?

– Je ne dirai rien, lâchez-moi. Je rentrerai tout de suite dans la classe.

Je lui lâche le bras et nous rentrons sans rien dire. Le bruit de la ruche tombe brusquement. Ma victime, au bureau, nous ordonne brièvement de transcrire au net les problèmes. Anaïs me demande tout bas : « Est-ce qu'elle est montée le dire ? »

– Non, je lui ai fait de modestes excuses. Tu comprends, je ne voulais pas pousser trop loin une blague pareille.

Mademoiselle Sergent ne revient pas. Sa petite adjointe garde jusqu'à la fin de la classe sa figure fermée et ses yeux durs. À dix heures et demie, on songe déjà à la sortie proche ; je prends quelques braises dans le poêle pour les fourrer dans mes sabots,

 

– 100 – excellent moyen de les chauffer, défendu formellement, cela va de soi ; mais mademoiselle Lanthenay songe bien à la braise et aux sabots ! Elle rumine sourdement sa colère, et ses yeux dorés sont deux topazes froides. Ça m'est égal. Et même ça m'enchante.

Qu'est-ce que c'est que ça ? Nous dressons l'oreille : des cris, une voix d'homme qui injurie, mêlée à une autre voix qui cherche à la dominer… des maçons qui se battent ? Je ne crois pas, je flaire autre chose. La petite Aimée est debout, toute pâle, elle aussi sent venir autre chose. Soudain, mademoiselle Sergent se jette dans la classe, le cramoisi de ses joues s'est enfui :

– Mesdemoiselles, sortez tout de suite, il n'est pas l'heure, mais ça ne fait rien… Sortez, sortez, ne vous mettez pas en rang, entendez-vous, allez-vous-en !

– Qu'est-ce qu'il y a ? crie mademoiselle Lanthenay.

– Rien, rien…, mais faites-les donc sortir et ne bougez pas d'ici, il faut plutôt fermer la porte à clef… Vous n'êtes pas encore parties, petites emplâtres !

Il n'y a plus de ménagements à garder, décidément. Plutôt que de quitter l'école en un pareil moment, je me laisserais écorcher ! Je sors dans la bousculade des camarades abasourdies… Dehors, on entend clairement la voix qui vocifère… Bon Dieu ! c'est Armand, plus livide qu'un noyé, les yeux creux et égarés, tout verdi de mousse, avec des brindilles dans les cheveux – il a couché dans le bois, sûr… Fou de rage après cette nuit passée à remâcher sa douleur, il veut se ruer dans la classe, hurlant, les poings tendus : Rabastens le retient à pleins bras et roule des yeux effarés. Quelle affaire ! Quelle affaire !

Marie Belhomme se sauve, terrifiée, la seconde division derrière elle ; Luce disparaît et j'ai le temps de surprendre son méchant petit sourire : les Jaubert ont couru à la porte de la cour sans tourner la tête. Je ne vois pas Anaïs, mais je jurerais que, blottie dans un coin, elle ne perd rien du spectacle !

 

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Le premier mot que j'entends distinctement, c'est « Garces ! » Armand a traîné son collègue essoufflé jusque dans la classe où nos institutrices muettes se serrent l'une contre l'autre, il crie : « Traînées ! Je ne veux pas m'en aller sans vous le dire, ce que vous êtes, quand j'y perdrais ma place ! Espèce de petite rosse ! Ah ! tu vas te faire tripoter pour de l'argent par ce cochon de délégué cantonal ! Tu es pire qu'une fille de trottoir, mais celle-ci vaut encore moins que toi, cette sacrée rousse qui te rend pareille à elle. Deux rosses, deux rosses, vous êtes deux rosses, cette maison est… » Je n'ai pas entendu quoi. Rabastens, qui doit avoir doubles muscles comme Tartarin, réussit à entraîner le malheureux qui s'étrangle d'injures. Mademoiselle Griset, perdant la tête, refoule dans la petite classe les gamines qui en sortent, et je me sauve, le cœur un peu secoué. Mais je suis contente que Duplessis ait éclaté sans plus attendre, car Aimée ne pourra m'accuser de l'avoir averti.

En revenant l'après-midi nous trouvons, en tout et pour tout, mademoiselle Griset qui répète la même phrase à chaque nouvelle arrivante : « Mademoiselle Sergent est malade, et mademoiselle Lanthenay va partir dans sa famille ; il ne faudra pas revenir avant une semaine. »

C'est bon, on s'en va ; mais, vrai, cette École n'est pas banale !

 

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