Claudine à l'école
Chapitre 1
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.
– Vous venez, Claudine ?
– Oui, Mademoiselle, je suis prête.
Dans la rue je n'ose plus la questionner ; qu'est-ce qu'elle me répondrait ? J'aime mieux attendre d'être à la maison, et, dehors, lui parler banalement du froid, prédire qu'il va neiger encore, que les leçons de chant du dimanche et du jeudi nous amuseront… ; mais je parle sans conviction et elle sent bien, elle aussi, que tout ce bavardage ne compte pas.
Chez nous, sous la lampe, j'ouvre mes cahiers et je la regarde : elle est plus jolie que l'autre soir, un peu plus pâle, avec des yeux cernés qui paraissent plus grands :
– Vous êtes fatiguée, on dirait ?
Elle s'embarrasse de toutes mes questions, pourquoi donc ? La voilà qui redevient rose, qui regarde autour d'elle. Je parie qu'elle se sent vaguement coupable envers moi. Continuons.
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– Dites, elle vous témoigne toujours autant d'amitié, l'horrible rousse ? Est-ce que les rages et les caresses de l'autre soir ont recommencé ?
– Mais non… elle est très bonne pour moi… Je vous assure qu'elle me soigne beaucoup.
– Elle ne vous a pas « magnétisée » de nouveau ?
– Oh ! non, il n'est pas question de ça… Je crois que j'ai exagéré un peu, l'autre soir, parce que j'étais énervée.
Eh là ! la voilà tout près de perdre contenance ! Tant pis, je veux savoir. Je me rapproche d'elle et lui prends ses mains, ses toutes petites mains.
– Oh ! chérie, racontez-moi ce qu'il y a encore ! Vous ne voulez donc plus rien dire à votre pauvre Claudine qui a eu tant de peine avant-hier ?
Mais on dirait qu'elle vient de se ressaisir, brusquement décidée à se taire ; elle prend par degrés un petit air calme, faussement naturel, et me regarde de ses yeux de chat, menteurs et clairs.
– Non, Claudine, voyons, puisque je vous assure qu'elle me laisse tout à fait tranquille, et que même elle se montre très bonne. Nous la faisions plus mauvaise qu'elle ne l'est, vous savez…
Qu'est-ce que c'est que cette voix froide et ces yeux fermés, tout larges ouverts qu'ils sont ? C'est sa voix de classe, ça, je n'en veux pas ! Je renfonce mon envie de pleurer pour ne pas paraître ridicule. Alors quoi, c'est fini nous deux ? Et si je la tourmente de questions, nous nous quitterons brouillées ?… Je prends ma grammaire anglaise, il n'y a rien d'autre à faire ; elle a un geste empressé pour ouvrir mon cahier.
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C'est la première fois, et la seule que j'ai pris avec elle une leçon sérieuse ; le cœur tout gonflé et prêt à crever, j'ai traduit des pages entières de :
« Vous aviez des plumes, mais il n'avait pas de cheval.
« Nous aurions les pommes de votre cousin s'il avait beaucoup de canifs.
« Avez-vous de l'encre dans votre encrier ? Non, mais j'ai une table dans ma chambre à coucher, etc., etc. »
Vers la fin de la leçon, cette singulière Aimée me demande à brûle-pourpoint :
– Ma petite Claudine, vous n'êtes pas fâchée contre moi ?
Je ne mens pas tout à fait :
– Non, je ne suis pas fâchée contre vous.
C'est presque vrai, je ne me sens pas de colère, rien que du chagrin et de la fatigue. Je la reconduis, et je l'embrasse, mais elle me tend sa joue en tournant si fort la tête que mes lèvres touchent presque son oreille. La petite sans-cœur ! Je la regarde s'en aller sous le réverbère avec une vague envie de courir après elle ; mais à quoi bon ?
J'ai dormi assez mal, mes yeux le prouvent, cernés jusqu'au milieu des joues ; heureusement, ça me va plutôt bien, je le constate dans la glace en brossant rudement mes boucles (toutes dorées ce matin) avant de partir pour la leçon de chant.
J'arrive une demi-heure trop tôt, et je ne peux m'empêcher de rire en trouvant deux de mes camarades, sur quatre, déjà installées à l'école ! Nous nous inspectons mutuellement, et Anaïs a un sifflement approbateur pour ma robe bleue et mon tablier mignon. Elle a sorti pour la circonstance son tablier du jeudi et du
– 54 – dimanche, rouge, brodé de blanc (il la fait paraître encore plus pâle); coiffée en « casque » avec un soin méticuleux, la coque très avant, presque sur le front, elle se serre à étouffer dans une ceinture neuve. Charitablement, elle remarque tout haut que j'ai mauvaise mine ; mais je réponds que l'air fatigué m'avantage. Marie Belhomme accourt, écervelée et éparse, à son ordinaire. Elle a fait des frais, elle aussi, quoique en deuil ; sa fraise de crêpe ruché lui donne un air de pierrot noir, ahuri ; avec ses longs yeux veloutés, son air naïf et éperdu, elle est toute gentille. Les deux Jaubert arrivent ensemble, comme toujours, pas coquettes, ou du moins pas tant que nous autres, prêtes à se tenir irréprochablement, à ne pas lever les yeux, et à dire du mal de chacune de nous, après la leçon. Nous nous chauffons, serrées autour du poêle, en blaguant par avance le bel Antonin. Attention, le voici… Un bruit de voix et de rires s'approche, mademoiselle Sergent ouvre la porte, précédent l'irrésistible adjoint.
Splendide, le Rabastens ! Casquetté de fourrures, vêtu de bleu foncé sous son pardessus, et il se décoiffe et se dévêt en entrant, après un profond « Mesdemoiselles ! » Il a décoré son veston d'un chrysanthème rouge rouille du meilleur goût et sa cravate impressionne, vert-de-gris avec semis d'anneaux blancs entrelacés. Une régate travaillée au miroir ! Tout de suite, nous sommes rangées et convenables, avec des mains qui tirent sournoisement les corsages pour effacer jusqu'aux velléités de plis disgracieux. Marie Belhomme s'amuse déjà de si bon cœur qu'elle pouffe bruyamment, et s'arrête effrayée d'elle-même. Mademoiselle Sergent fronce ses terribles sourcils et s'agace. Elle m'a regardée en entrant : je parie que sa petite lui raconte tout, déjà ! Je me répète obstinément qu'Aimée ne vaut pas tant de chagrin, mais je ne me persuade guère.
– Mesdemoiselles, grasseye Rabastens, l'une de vous voudra-t-elle me passer son livre ?
La grande Anaïs tend vite son Marmontel pour se mettre en valeur et reçoit un « merci » d'amabilité exagérée. Ce gros
– 55 – garçon-là doit se faire des politesses devant son armoire à glace. Il est vrai qu'il n'a pas d'armoire à glace.
– Mademoiselle Claudine, me dit-il avec une œillade enchanteresse (enchanteresse pour lui, s'entend), je suis charmé et très honoré de devenir votre collègue ; car vous donniez des leçons de chant à ces demoiselles, n'est-ce pas ?
– Oui, mais elles n'obéissent pas du tout à une de leurs compagnes, coupe brièvement mademoiselle Sergent, que ce bavardage impatiente. Aidée par vous, Monsieur, elle obtiendra de meilleurs résultats, ou elles échoueront au brevet : car elles sont nulles en musique.
Bien fait ! ça lui apprendra à filer des phrases inutiles, au Monsieur. Mes camarades écoutent, avec un étonnement non dissimulé ; jamais on n'avait encore employé pour elles tant de galanterie ; surtout, elles restent stupéfaites des compliments que me prodigue le louangeur Antonin.
Mademoiselle Sergent prend le « Marmontel » et indique à Rabastens l'endroit que ses nouvelles élèves refusent de franchir, par défaut d'attention, les unes, par incompréhension, les autres (sauf Anaïs à qui sa mémoire permet d'apprendre par cœur tous les exercices de solfège sans les « battre » et sans les décomposer). Comme c'est vrai, qu'elles sont « nulles en musique » ces petites cruches, et comme elles mettent une sorte de point d'honneur à ne pas m'obéir, elles se feraient sûrement octroyer des zéros au prochain examen. Cette perspective enrage mademoiselle Sergent qui chante faux et qui ne peut leur servir de professeur de chant, non plus que mademoiselle Aimée Lanthenay mal guérie d'une laryngite ancienne.
– Faites-les d'abord chanter séparément, dis-je au Méridional (tout épanoui de paonner au milieu de nous), elles font des fautes de mesure, toutes, mais pas les mêmes fautes et je n'ai pas pu les empêcher jusqu'à présent.
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– Voyons, Mademoiselle… ?
– Marie Belhomme.
– Mademoiselle Marie Belhomme, veuillez me solfier cet exercice.
C'est une petite polka en sol, totalement dépourvue de méchanceté, mais la pauvre Marie, anti-musicienne au possible, n'a jamais pu la solfier correctement. Sous cette attaque directe, elle a tressailli, elle est devenue pourpre, et ses yeux tournent.
– Je bats une mesure à vide, et vous commencerez sur le premier temps : Ré si si, la sol fa fa… Pas bien difficile, n'est-ce pas ?
– Oui, Monsieur, répond Marie qui perd la tête à force de timidité.
– Bon, je commence… Un, deux, un…
– Ré si si, la sol fa fa, piaille Marie d'une voix de poule enrouée.
Elle n'a pas manqué l'occasion de commencer sur le second temps ! Je l'arrête :
– Non, écoute donc : Un, deux, Ré si si… comprends-tu ? Monsieur bat une mesure vide. Recommence.
– Un, deux, un…
– Ré si si… elle recommence avec ardeur, en faisant la même faute ! Dire que depuis trois mois, elle chante sa polka à contre-mesure ! Rabastens s'interpose, patient et discret.
– Permettez, mademoiselle Belhomme, veuillez battre la mesure en même temps que moi
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Il lui a pris le poignet et lui conduit la main.
– Vous allez mieux comprendre ainsi : Un, deux, un… Eh bien ! chantez donc !
Elle n'a pas commencé du tout, cette fois ! Cramoisie à cause de ce geste inattendu, elle a complètement perdu contenance. Je m'amuse beaucoup. Mais le beau baryton, très flatté du trouble de la pauvre linotte, se ferait scrupule d'insister. La grande Anaïs a les joues gonflées de rires retenus.
– Mademoiselle Anaïs, je vous prie de chanter cet exercice, pour montrer à mademoiselle Belhomme comment il doit être interprété.
Elle ne se fait pas prier celle-là ! Elle roucoule son petit machin « avec âme » en portant la voix aux notes élevées et pas trop en mesure. Mais quoi, elle le sait par cœur, et sa façon un peu ridicule de solfier comme si elle chantait une romance plaît au Méridional qui la complimente. Elle essaie de rougir, ne peut pas, et se borne, faute de mieux, à baisser les yeux, se mordre les lèvres et pencher la tête.
Je dis à Rabastens : « Monsieur, voulez-vous faire répéter quelques exercices à deux voix ? Quoi que j'aie pu faire, elles ne les savent pas du tout. »
Je suis sérieuse, ce matin, d'abord parce que je n'ai pas grande envie de rire, ensuite parce que, si je batifolais trop pendant cette première leçon, mademoiselle Sergent supprimerait les autres. Et puis, je pense à Aimée. Elle ne descend donc pas ce matin ? Il y a seulement huit jours, elle n'aurait pas osé faire aussi tard la grasse matinée !
En songeant à tout cela, je distribue les deux parties : la première à Anaïs, aggravée de Marie Belhomme, l'autre aux
– 58 – pensionnaires. Pour moi, je viendrai au secours de celle qui faiblira le plus. Rabastens soutient la seconde.
Et nous exécutons le petit morceau à deux voix, moi à côté du bel Antonin qui barytonne des « Ah ! ah ! » pleins d'expression en se penchant de mon côté. Nous devons former un petit groupe extrêmement risible. Ce Marseillais indécrottable est si préoccupé des grâces qu'il déploie, qu'il commet fautes sur fautes, sans que, d'ailleurs, personne s'en aperçoive. Le chrysanthème distingué qu'il porte à son veston se détache et tombe ; – son morceau fini, il le ramasse et le jette sur la table, en disant, comme s'il réclamait des compliments pour lui-même : « Eh bien, ça n'a pas trop mal marché, il me semble ? »
Mademoiselle Sergent souffle sur son emballement en répondant :
– Oui, mais laissez-les chanter seules, sans vous, sans Claudine, et vous verrez.
(Je parierais, à sa mine déconfite, qu'il avait oublié pourquoi il est ici. Ça va être encore quelque chose de soigné comme professeur, ce Rabastens ! Tant mieux ! Quand la Directrice n'assistera pas aux leçons, on pourra tout se permettre avec lui.)
– Oui, évidemment, Mademoiselle, mais si ces demoiselles veulent se donner un peu de peine, vous verrez qu'elles arriveront vite à en savoir assez pour répondre aux examens. On demande si peu de musique, vous le savez bien, n'est-ce pas ?
Tiens, tiens, il se rebiffe maintenant ? Impossible de mieux servir à la Rousse qu'elle n'est pas capable de chanter une gamme. Elle comprend la rosserie et ses sombres yeux se détournent. Antonin remonte un peu dans mon estime, mais il vient de mal disposer mademoiselle Sergent qui lui dit, sèchement :
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– Si vous voulez bien faire étudier encore un peu ces enfants ? J'aimerais assez qu'elles chantassent séparément, pour prendre un peu d'aplomb et de sûreté.
C'est au tour des jumelles qui possèdent des voix inexistantes, incertaines, sans trop de sens du rythme, mais ces deux bêcheuses-là s'en tireront toujours, ça travaille d'une façon si exemplaire ! Je ne peux souffrir ces Jaubert, sages et modestes. Et je les vois d'ici travaillant chez elles, répétant soixante fois chaque exercice, avant de venir aux leçons du jeudi, irréprochables et sournoises.
Pour finir, Rabastens se « donne le plaisir », dit-il, de m'entendre et me prie de déchiffrer des choses fortement embêtantes, romances néfastes, ou airs à gargouillades dont les vocalises démodées lui paraissent le dernier mot de l'art. Par amour-propre, parce que mademoiselle Sergent est là, et Anaïs aussi, je chante de mon mieux. Et l'ineffable Antonin s'extasie ; il s'emberlificote dans des compliments tortueux, dans des phrases pleines d'embûches, dont je n'aurais garde de l'aider à se dépêtrer, trop heureuse de l'écouter, au contraire, avec des yeux attentifs et rivés aux siens. Je ne sais pas comment il aurait trouvé la fin d'une phrase bourrée d'incidentes, si mademoiselle Sergent ne se fût approchée :
– Vous avez donné à ces demoiselles des morceaux d'étude pour la semaine ?
Non, il n'a rien donné du tout. Il ne peut pas se mettre dans la tête qu'on ne l'a pas convoqué ici pour chanter à deux voix avec moi !
Mais que devient donc la petite Aimée ? Il faut que je sache. Donc, je renverse avec adresse un encrier sur la table, en prenant soin de me tacher les doigts abondamment. Et je pousse un « ah ! » de désolation, avec tous mes doigts écartés en araignées. Mademoiselle Sergent prend le temps de remarquer que je n'en fais jamais d'autres et m'envoie me laver les mains à la pompe.
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Une fois dehors, je m'essuie les mains à l'éponge du tableau noir pour ôter le plus gros, et je fouine, et je regarde dans tous les coins. Rien dans la maison. Je ressors et m'avance jusqu'au petit mur qui nous sépare du jardin de l'instituteur. Rien toujours. Mais, mais, on cause, là-dedans ! Qui ? Je me penche par-dessus le petit mur pour regarder en bas, dans le jardin qui est plus bas de deux mètres, et là, sous des noisetiers défeuillés, dans le petit soleil pâlot qu'on sent à peine, je vois le sombre Richelieu qui cause avec mademoiselle Aimée Lanthenay. Il y a trois ou quatre jours, je me serais mise sur la tête pour m'étonner avec les pieds, devant ce spectacle, mais ma grosse déception de cette semaine m'a un peu cuirassée.
Ce sauvage de Duplessis ! Il trouve sa langue, à présent, et ne baisse plus les yeux. Il a donc brûlé ses vaisseaux ?
– Dites, Mademoiselle, vous ne vous en doutiez pas ? Oh ! dites que si !
Aimée, toute rose, frémit de joie, et ses yeux sont plus en or que jamais, ses yeux qui guettent et écoutent alertement pendant qu'il parle, tout autour. Elle rit gentiment en faisant signe qu'elle ne se doutait de rien, la menteuse !
– Si, vous vous en doutiez bien, quand je passais des soirées sous vos fenêtres. Mais je vous aime de toutes mes forces, non pas pour coqueter pendant une saison et m'en aller aux vacances ensuite. Voulez-vous m'écouter sérieusement, comme je vous parle maintenant ?
– C'est si sérieux que cela ?
– Oui, je vous l'affirme. M'autorisez-vous à aller ce soir vous parler devant mademoiselle Sergent ?
Ah ! la la ! J'entends la porte de la classe qui s'ouvre ; on vient voir ce que je deviens. En deux bonds je suis loin du mur et
– 61 – presque tout près de la pompe ; je me jette à genoux par terre, et quand la Directrice accompagnée de Rabastens qui part, arrive près de moi, elle me voit en train de frotter énergiquement l'encre de mes mains avec du sable, « puisque ça ne s'en va pas avec de l'eau ».
Ça prend très bien.
– Laissez donc, dit Mademoiselle Sergent, vous l'enlèverez chez vous à la pierre ponce.
Le bel Antonin m'adresse un « au revoir » à la fois joyeux et mélancolique. Je me suis relevée et lui envoie mon signe de tête le plus onduleux, qui fait rouler des boucles de cheveux mollement le long de mes joues. Derrière son dos, je ris : gros hanneton, il croit que c'est arrivé ! Je rentre dans la classe pour prendre mon capuchon, et je reviens chez nous rêvassant à la conversation surprise derrière le petit mur.
Quel dommage que je n'aie pas pu entendre la fin de leur amoureux dialogue ! Aimée aura consenti, sans se faire prier, à recevoir ce Richelieu inflammable mais honnête, et il est capable de la demander en mariage. Qu'est-ce qu'elle a donc dans la peau, cette petite femme même pas régulièrement jolie ? Fraîche, c'est vrai, avec des yeux magnifiques ; mais enfin, il ne manque pas de beaux yeux dans de plus jolies figures, et celle-ci tous les hommes la regardent ! Les maçons cessent de gâcher quand elle passe, en faisant l'un à l'autre des yeux clignés et des claquements de langue. (Hier, j'en ai entendu un dire à son camarade en la désignant : « Vrai, je m'abonnerais bien à puce dans son lit ! ») Les gars, dans les rues, font les farauds pour elle, et les vieux habitués du café de la Perle, ceux qui prennent le vermouth tous les soirs, causent entre eux avec intérêt, « d'une petite fille, institutrice à l'école, qui fait regipper comme une tarte aux fruits pas assez sucrée ». Maçons, petits rentiers, directrice, instituteur, tous alors ? Moi, elle m'intéresse un peu moins depuis que je la découvre si traîtresse, et je me sens toute vide, vide de ma tendresse, vide de mon gros chagrin du premier soir.
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On démolit, on finit de démolir l'ancienne école ; pauvre vieille école ! On jette à bas le rez-de-chaussée, et nous assistons curieusement à la découverte de murs doubles, des murs qu'on croyait pleins et épais, et qui sont creux comme des armoires, avec une espèce de corridor noir, où on ne trouve rien que de la poussière et une affreuse odeur vieille et répugnante. Je me plais à terrifier Marie Belhomme en lui racontant que ces cachettes mystérieuses ont été aménagées au temps jadis pour y murer des femmes qui trompaient leurs maris, et que j'ai vu des os blancs traîner dans les gravats ; elle ouvre des yeux effarés, demande : « C'est vrai ? » et s'approche vite pour « voir les os ». Elle revient près de moi tout de suite.
– Je n'ai rien vu, c'est encore une menterie que tu me fais !
– Que l'usage de la langue me soit ôté à l'instant si ces cachettes dans les murs n'ont pas été creusées dans un but criminel ! Et puis d'abord, tu sais, ça te va bien de dire que je mens, toi qui caches un chrysanthème dans ton Marmontel, celui que M. Antonin Rabastens portait à sa boutonnière !
J'ai crié ça bien haut, parce que je viens d'apercevoir mademoiselle Sergent qui entre dans la cour, précédant Dutertre. Oh ! on le voit souvent celui-là, c'est une justice à lui rendre ! Et c'est un beau dévouement qu'il a, ce docteur, de quitter sa clientèle à chaque instant pour venir constater l'état satisfaisant de notre école, – qui s'en va par morceaux en ce moment, la première classe à l'École maternelle, la deuxième, là-bas dans la mairie. Il a peur, sans doute, que notre instruction ne souffre de ces déplacements successifs, le digne délégué cantonal !
Ils ont entendu, elle et lui, ce que je disais – pardi, je l'ai fait exprès ! – et Dutertre saisit cette occasion de s'approcher. Marie voudrait rentrer sous terre, et gémit en se voilant la figure de ses mains. Bon prince, il s'approche tout riant et frappe sur l'épaule de la nigaude qui tressaille et s'effare : « Petite, qu'est-ce que te dit cette Claudine endiablée ? Tu conserves les fleurs que porte
– 63 – notre bel adjoint ? Dites donc, mademoiselle Sergent, vos élèves ont le cœur très éveillé, savez-vous ! Marie, veux-tu que j'en informe ta mère pour lui faire comprendre que sa fille n'est plus une gamine ? »
Pauvre Marie Belhomme ! Hors d'état de répondre un mot, elle regarde Dutertre, elle me regarde, elle regarde la Directrice avec des yeux de biche ahurie, et va pleurer… Mademoiselle Sergent, qui n'est pas absolument enchantée de l'occasion qu'à trouvée le délégué cantonal de bavarder avec nous, le contemple avec des yeux jaloux et admiratifs ; elle n'ose pas l'emmener (je le connais assez pour croire qu'il refuserait avec aisance). Moi, je jubile de la confusion de Marie, du mécontentement impatient de mademoiselle Sergent (et sa petite Aimée, elle ne lui suffit donc plus ?) et aussi de voir le plaisir qu'éprouve notre bon docteur à rester près de nous. Il faut croire que mes yeux disent l'état de rage et de contentement où je suis, car il rit en montrant ses dents pointues :
– Claudine, qu'as-tu à pétiller ainsi ? C'est la méchanceté qui t'agite ?
Je réponds « oui » de la tête, en secouant mes cheveux, sans parler, irrévérence qui fait froncer les sourcils touffus de mademoiselle Sergent… Ça m'est bien égal. Elle ne peut pas tout avoir, cette mauvaise rousse, son délégué cantonal et sa petite adjointe, non, non… Plus sans-gêne que jamais, Dutertre vient à moi et passe son bras autour de mes épaules. La grande Anaïs, curieuse, nous regarde en rapetissant ses yeux.
– Tu vas bien ?
– Oui, docteur, je vous remercie beaucoup.
– Sois sérieuse. (Avec ça qu'il l'est, lui, sérieux !) Pourquoi as-tu toujours les yeux cernés ?
– Parce que le bon Dieu me les a faits comme ça.
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– Tu ne devrais pas lire autant. Tu lis dans ton lit, je parie ?
– Un petit peu, pas beaucoup. Est-ce qu'il ne faut pas ?
– Heu… si, tu peux bien lire. Qu'est-ce que tu lis ? Voyons, dis-moi ça.
Il s'excite et m'a serré les épaules d'un geste brusque. Mais je ne suis pas si sotte que l'autre jour, et je ne rougis pas, pas encore. La Directrice a pris le parti d'aller gronder les petites qui jouent avec la pompe et s'inondent. Ce qu'elle doit bouillir à l'intérieur ! J'en danse !
– Hier, j'ai fini Aphrodite ; ce soir, je commencerai La Femme et le Pantin.
– Oui ? Tu vas bien, toi ! Pierre Louÿs ? Peste ! Pas étonnant que tu… je voudrais bien savoir ce que tu comprends là-dedans ? Tout ?
(Je ne suis pas poltrone, je crois, mais je n'aimerais pas continuer cette conversation, seule avec lui le long d'un bois ou sur un canapé, ses yeux brillent tellement ! Et puis, s'il se figure que je m'en vais lui faire des confidences polissonnes…)
– Non, je ne comprends pas tout, malheureusement, mais assez de choses tout de même. Et j'ai aussi lu, l'autre semaine, la Suzanne, de Léon Daudet. Je termine l'Année de Clarisse, un Paul Adam qui me ravit !
– Oui, et tu dors après ?… Mais tu te fatigueras avec ce régime-là ; ménage-toi un peu, ce serait dommage de t'abîmer, tu sais.
Qu'est-ce qu'il croit donc ? Il me regarde de si près, avec une si visible envie de me caresser, de m'embrasser, que voici le fâcheux fard brûlant qui m'envahit, et je perds mon assurance. Il
– 65 – craint peut-être aussi de perdre son sang-froid, lui, car il me laisse aller, en respirant profondément et me quitte après une caresse sur mes cheveux, de la tête jusqu'à l'extrémité de mes boucles, comme sur le dos des chats. Mademoiselle Sergent se rapproche, ses mains frémissent de jalousie, et ils s'éloignent tous deux ; je les vois se parler très vivement, aller avec un air d'imploration anxieuse ; lui, hausse légèrement l'épaule et rit.
Ils croisent mademoiselle Aimée, et Dutertre s'arrête, séduit par ses yeux câlins, il plaisante familièrement avec elle, toute rose, un peu embarrassée, contente ; et mademoiselle Sergent ne témoigne pas de jalousie cette fois, au contraire… Moi, le cœur me saute toujours un peu quand cette petite arrive. Ah ! tout ça c'est mal arrangé !
Je m'enfonce si loin dans mes pensées que je ne vois pas la grande Anaïs qui exécute une danse sauvage autour de moi :
– Veux-tu me laisser tranquille, sale monstre ! Je n'ai pas envie de jouer aujourd'hui.
– Voui, je sais, c'est le délégué cantonal qui te trotte… Ah ! dame, tu ne sais plus auquel entendre, Rabastens, Dutertre, qui encore ? As-tu fait ton choix ? et mademoiselle Lanthenay ?
Elle tourbillonne, avec des yeux démoniaques dans sa figure immobile, furieuse au fond. Pour avoir la paix, je me jette sur elle et lui meurtris les bras de coups de poing ; elle crie tout de suite, lâchement, et se sauve, je la poursuis, et la bloque dans le coin de la pompe, où je lui verse un peu d'eau sur la tête, pas beaucoup, le fond du gobelet commun. Elle se fâche tout à fait.
– Tu sais, c'est stupide, c'est pas des choses à faire, justement, je suis enrhumée, je tousse !
– Tousse ! le docteur Dutertre te donnera une consultation gratuite, et encore quelque chose avec !
– 66 –
La venue de l'amoureux Duplessis coupe notre querelle ; il est transfiguré, depuis deux jours, cet Armand, et ses yeux rayonnants disent assez qu'Aimée lui a accordé sa main, avec son cœur et sa foi, tout ça dans le même sac. Mais il voit sa douce fiancée qui bavarde et rit, entre Dutertre et la Directrice, lutinée par le délégué cantonal, encouragée par mademoiselle Sergent et ses yeux noircissent. Ah ! ah ! il n'est pas jaloux, non, c'est moi ! Je crois bien qu'il retournerait sur ses pas si la rousse elle-même ne l'appelait. Il accourt à grandes enjambées et salue profondément Dutertre qui lui serre la main familièrement, avec un geste de félicitations. Le pâle Armand rougit, s'illumine, et regarde sa petite fiancée avec un tendre orgueil. Pauvre Richelieu, il me fait de la peine ! Je ne sais pas pourquoi, mais j'ai idée que cette Aimée qui joue à demi l'inconscience et s'engage si vite ne lui donnera guère de bonheur. La grande Anaïs ne perd pas un geste du groupe, et en oublie de m'injurier.
– Dis donc, me souffle-t-elle très bas, qu'est-ce qu'ils font comme ça ensemble ? Qu'est-ce qu'il y a ?
J'éclate : « Il y a que M. Armand, le compas, Richelieu, oui, a demandé la main de mademoiselle Lanthenay, qu'elle la lui a accordée, qu'ils sont fiancés et que Dutertre les félicite, à l'heure qu'il est ! C'est ça qu'il y a ! »
– Ah !… Bien vrai, alors ! Comment, il lui a demandé sa main, pour se marier ?
Je ne peux pas m'empêcher de rire ; elle a lâché le mot si naturellement, avec une naïveté qui ne lui est pas habituelle ! Mais je ne la laisse pas moisir dans sa stupéfaction : « Cours, cours, va chercher n'importe quoi dans la classe, entends ce qu'ils disent ; de moi ils se méfieraient trop vite ! »
Elle s'élance ; passant près du groupe, elle perd adroitement son sabot (nous portons toutes des sabots, l'hiver), et tend ses oreilles en s'attardant à le remettre. Puis elle disparaît et revient,
– 67 – portant ostensiblement ses mitaines qu'elle glisse sur ses mains en revenant près de moi.
– Qu'est-ce que tu as entendu ?
– M. Dutertre disait à Armand Duplessis : « Je ne forme pas pour vous de vœux de bonheur, Monsieur, ils sont inutiles quand on épouse une pareille jeune fille. » Et mademoiselle Aimée Lanthenay baissait les yeux, comme ça. Mais vrai, je n'aurais jamais cru que ça y était, aussi sûr que ça !
Moi aussi je m'étonne, mais pour une autre raison. Comment ! Aimée se marie, et ça ne produit pas plus d'effet à mademoiselle Sergent ? Sûrement il y a là-dessous quelque chose que j'ignore ! Pourquoi aurait-elle fait ces frais de conquête, et pourquoi ces scènes de larmes à Aimée, si elle la donne maintenant, sans plus de regrets, à un Armand Duplessis qu'elle connaît à peine ? Que le diable les emporte ! Il va falloir encore
que je 4 m'arale à découvrir le fin mot de l'histoire. Après tout, elle n'est sans doute jalouse que des femmes.
Pour me dégourdir les idées, j'organise une grande partie de « grue » avec mes camarades, et les « gobettes » de la deuxième division, qui deviennent assez grandes personnes pour que nous les admettions à jouer avec nous. Je trace deux raies distantes de trois mètres, me place au milieu pour faire la grue, et la partie commence, semée de cris pointus et de quelques chutes que je favorise.
On sonne ; nous rentrons pour l'assommante leçon de travail à l'aiguille. Je prends ma tapisserie avec dégoût. Au bout de dix minutes, mademoiselle Sergent s'en va, sous prétexte d'aller distribuer des fournitures à la « petite classe » qui, de nouveau déménagée, se tient, provisoirement (bien entendu !) dans une salle vide de l'école maternelle, tout près de nous. Je parie qu'en
4 Je me tourmente.
– 68 – fait de fournitures, la rousse va surtout s'occuper de sa petite Aimée.
Après une vingtaine de points de tapisserie, je suis prise d'un accès soudain de stupidité qui m'empêche de savoir si je dois changer de nuance pour remplir une feuille de chêne, ou bien conserver la même laine avec laquelle j'ai terminé une feuille de saule. Et je sors, mon ouvrage à la main, pour demander conseil à l'omnisciente Directrice. Je traverse le corridor, j'entre dans la petite classe : les cinquante gamines enfermées là-dedans piaillent, se tirent les cheveux, rient, dansent, dessinent des bonshommes au tableau noir, et pas la moindre mademoiselle Sergent, pas la moindre mademoiselle Lanthenay. Ça devient curieux ! Je ressors, je pousse la porte de l'escalier ; rien dans l'escalier ! Si je montais ? Oui, mais qu'est-ce que je répondrai si on me trouve là ? Bah ! je dirai que je viens chercher mademoiselle Sergent, parce que j'ai entendu sa vieille paysanne de mère qui l'appelait.
Houche ! Je monte sur mes chaussons, doucement, doucement, en laissant mes sabots en bas. Rien en haut de l'escalier. Mais voici la porte d'une chambre qui bâille un peu, et je ne songe plus à rien autre qu'à regarder par l'ouverture. Mademoiselle Sergent, assise dans son grand fauteuil, me tourne le dos, heureusement, et tient son adjointe sur ses genoux, comme un bébé ; Aimée soupire doucement et embrasse de tout son cœur la rousse qui la serre. À la bonne heure ! On ne dira pas que cette directrice rudoie ses subordonnées ! Je ne vois pas leurs figures parce que le fauteuil a un grand dossier assez haut, mais je n'ai pas besoin de les voir. Mon cœur me bat dans les oreilles, et tout d'un coup, je bondis dans l'escalier sur mes chaussons muets.
Trois secondes après je suis réinstallée à ma place, près de la grande Anaïs qui se délecte à la lecture et aux images du Supplément. Pour qu'on ne s'aperçoive pas de mon trouble, je demande à voir aussi comme si ça m'intéressait ! Il y a un conte de Catulle Mendès, tout câlin qui me plairait, mais je n'ai pas bien la tête à ce que je lis, encore toute pleine de ce que j'ai guetté là-
– 69 – haut ! Je n'en demandais pas tant, et je ne croyais certes pas leurs tendresses si vives…
Anaïs me montre un dessin de Gil Baër représentant un petit jeune homme sans moustaches, l'air d'une femme déguisée et, entraînée par la lecture du Carnet de Lyonnette et des folichonneries d'Armand Sylvestre, elle me dit avec des yeux troublés : « J'ai un cousin qui ressemble à ça, il s'appelle Raoul, il est au collège et je vais le voir aux vacances tous les étés. » Cette révélation m'explique sa sagesse relative et nouvelle ; elle écrit très peu aux gars en ce moment. Les sœurs Jaubert jouent les scandalisées à cause de ce journal polisson, Marie Belhomme renverse son encrier pour venir voir : quand elle a regardé les images et lu un peu, elle s'enfuit, ses longues mains en l'air, criant : « C'est abominable ! je ne veux pas lire le reste avant la récréation ! » Elle est à peine assise, en train d'éponger son encre renversée, que mademoiselle Sergent rentre, sérieuse, mais avec des yeux enchantés, scintillants ; je regarde cette rousse comme si je n'étais pas sûre que ce fût la même que l'embrasseuse de là-haut.
– Marie, vous me ferez une narration sur la maladresse, et vous me l'apporterez ce soir à cinq heures. Mesdemoiselles, demain arrive une nouvelle adjointe, mademoiselle Griset, vous n'aurez pas affaire à elle, elle s'occupera de la petite classe seulement.
J'ai failli demander : « Et mademoiselle Aimée, elle s'en va donc ? » Mais la réponse arrive toute seule.
– Mademoiselle Lanthenay emploie trop peu son intelligence dans la seconde classe, désormais, elle vous donnera ici des leçons d'histoire, de travail à l'aiguille et de dessin, sous ma surveillance.
Je la regarde en souriant, et je hoche la tête comme pour la complimenter de cet arrangement vraiment assez réussi. Elle fronce les sourcils, tout de suite encolérée :
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– Claudine, qu'avez-vous fait à votre tapisserie ? Tout ça ? Oh ! vous ne vous êtes vraiment pas fatiguée !
Je prends mon air le plus idiot pour répondre :
– Mais, Mademoiselle, je suis allée tout à l'heure à la petite classe pour vous demander s'il fallait prendre le vert n° 2 pour la feuille de chêne et il n'y avait personne ; je vous ai appelée dans l'escalier, il n'y avait personne non plus.
Je parle lentement, à haute voix, afin que tous les nez penchés sur les tricots et les coutures se lèvent ; on m'écoute avidement ; les plus grandes se demandent ce que la directrice pouvait faire au loin, laissant ainsi les élèves à l'abandon. Mademoiselle Sergent devient d'un cramoisi noircissant, et répond vivement : « J'étais allée voir où il serait possible de loger la nouvelle adjointe ; le bâtiment scolaire est presque achevé, on le sèche avec de grands feux, et nous pourrons sans doute nous y installer bientôt. »
Je fais un geste de protestation et d'excuse qui veut dire : « Oh ! je n'ai pas à savoir où vous étiez, vous ne pouviez qu'être où vous appelait votre devoir. » Mais j'éprouve un contentement rageur à penser que je pourrais lui répliquer : « Non, zélée éducatrice, vous vous souciez aussi peu que possible de la nouvelle adjointe, c'est l'autre, mademoiselle Lanthenay qui vous occupe, et vous étiez dans votre chambre, avec elle, en train de l'embrasser à pleine bouche. »
Pendant que je roule des pensées de révolte, la rousse s'est ressaisie : très calme, à présent, elle parle d'une voix nette…
– Prenez vos cahiers. En titre : Composition française. Expliquez et commentez cette pensée : « Le temps ne respecte pas ce qu'on a fait sans lui. » Vous avez une heure et demie.
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Ô désespoir et navrement ! Quelles inepties va-t-il falloir sortir encore ! Ça m'est égal que le temps respecte ou non ce qu'on fait sans l'inviter ! Toujours des sujets pareils ou pires ! Oui, pires, car nous voici à la veille du jour de l'an, presque, et nous n'échapperons pas à l'inévitable petit morceau de style sur les étrennes, coutume vénérable, joie des enfants, attendrissement des parents, bonbons, joujoux (avec un x au pluriel, comme bijou, caillou, chou, genou, hibou et pou) – sans oublier la note touchante sur les petits pauvres qui ne reçoivent pas d'étrennes et qu'il faut soulager en ce jour de fête, pour qu'ils aient leur part de joie ! – Horreur, horreur !
Pendant que je rage, les autres « brouillonnent » déjà ; la grande Anaïs attend que je commence pour copier son début sur le mien ; les deux Jaubert ruminent et réfléchissent sagement, et Marie Belhomme a déjà rempli une page d'inepties, de phrases contradictoires et de réflexions, à côté du sujet. Après avoir bâillé un quart d'heure, je me décide, et j'écris tout de suite sur le « cahier-journal » sans brouillon, ce qui indigne les autres.
À quatre heures, en sortant, je constate sans douleur que c'est mon tour de balayage avec Anaïs. D'habitude cette corvée me dégoûte, mais aujourd'hui, ça m'est égal, j'aime mieux ça même. En allant chercher l'arrosoir, je rencontre enfin mademoiselle Aimée qui a les pommettes rouges et les yeux brillants.
– Bonjour, Mademoiselle. À quand la noce ?
– Comment ! mais… ces gamines savent toujours tout ! Mais ce n'est pas encore décidé… la date, du moins. Ce sera pour les grandes vacances, sans doute… Vous ne le trouvez pas laid, dites, M. Duplessis ?
– Laid, Richelieu ? Non, par exemple ! Il est tellement mieux que l'autre, tellement ! Vous l'aimez ?
– Mais, dame, puisque je l'accepte comme mari !
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– En voilà une raison ! Ne me faites donc pas des réponses semblables, croyez-vous parler à Marie Belhomme ? Vous ne l'aimez guère, vous le trouvez gentil et vous avez envie de vous marier, pour voir ce que c'est, et par vanité, pour embêter vos camarades de l'École Normale qui resteront vieilles filles, voilà tout ! Ne lui faites pas trop de farces, c'est tout ce que je peux lui souhaiter, car il mérite sans doute d'être aimé mieux que vous ne l'aimez.
Vlan ! Là-dessus, je tourne les talons, et je cours chercher de l'eau pour arroser. Elle est restée là plantée, décontenancée.
Enfin, elle s’en va surveiller le balayage de la petite classe, ou bien raconter ce que je viens de dire à sa chère mademoiselle Sergent. Qu’elle y aille ! Je ne veux plus me soucier de ces deux folles, dont l’une ne l’est pas. Et tout excitée, j’arrose, j’arrose trop, j’arrose les pieds d’Anaïs, les cartes géographiques, puis je balaie à tour de bras. Ça me repose de me fatiguer ainsi.
Leçon de chant. Entrée d’Antonin Rabastens, cravaté de bleu ciel « Té, bel astre », comme disaient les Provençales à Roumestan. Tiens, mademoiselle Aimée Lanthenay est là aussi, suivie d’une petite créature, plus petite qu’elle encore, à démarche singulièrement souple, et qui paraît treize ans, avec une figure un peu plate, des yeux verts, le teint frais, les cheveux soyeux et foncés. Cette gamine s’est arrêtée, toute sauvage sur le seuil. Mademoiselle Aimée se tourne vers elle en riant :
« Allons, viens, n’aie pas peur ; Luce, entends-tu ? »
Mais, c’est sa sœur ! J’avais complètement oublié ce détail. Elle m’avait parlé de cette sœur probable au temps où nous étions amies… Je trouve ça si drôle, cette petite sœur qu’elle amène, que je pince Anaïs qui glousse, je chatouille Marie Belhomme qui miaule, et j’esquisse un petit pas à deux temps derrière mademoiselle Sergent. Rabastens trouve ces folies charmantes ; la petite sœur Luce me regarde de ses yeux bridés. Mademoiselle
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Aimée se met à rire (elle rit de tout, maintenant, elle est si heureuse !) et me dit :
– Je vous en prie, Claudine, ne la rendez pas folle pour commencer ; elle est bien assez timide naturellement.
– Mademoiselle, je veillerai sur elle comme sur ma personnelle vertu. Quel âge a-t-elle ?
– Quinze ans le mois dernier.
– Quinze ? Eh bien, maintenant, je n’ai plus confiance en personne ! Je lui en donnais treize, bien payés.
La petite, devenue toute rouge, regarde ses pieds, jolis d’ailleurs. Elle se tient contre sa sœur et lui serre le bras pour se rassurer. Attends, je vais lui donner du courage, moi !
– Viens, petite, viens ici avec moi. N’aie pas peur. Ce monsieur, qui arbore en notre honneur des cravates enivrantes, c’est notre bon professeur de chant, tu ne le verras que les jeudis et les dimanches, malheureusement. Ces grandes filles-là, c’est des camarades, tu les connaîtras assez tôt. Moi, je suis l’élève irréprochable, l’oiseau rare, on ne me gronde jamais (s’pas, Mademoiselle ?) et je suis toujours sage comme aujourd’hui. Je serai pour toi une seconde mère !
Mademoiselle Sergent s’amuse sans vouloir en avoir l’air, Rabastens admire, et les yeux de la nouvelle expriment des doutes sur mon état mental. Mais je la laisse, j’ai assez joué avec cette Luce ; elle reste près de sa sœur qui l’appelle « petite bête », elle ne m’intéresse plus. Je demande sans me gêner :
– Où allez-vous la coucher, cette enfant, puisque rien n’est fini encore ?
– Avec moi, répond Aimée.
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Je pince les lèvres, je regarde la Directrice bien en face et je dis nettement :
– Bien z’ennuyeux, ça !
Rabastens rit dans sa main (est-ce qu’il saurait quelque chose ?) et émet cette opinion qu’on pourrait peut-être commencer à chanter. Oui, on pourrait ; et même on chante. La petite nouvelle ne veut rien savoir, et reste muette obstinément.
– Vous ne savez pas bien la musique, mademoiselle Lanthenay junior ? demande l’exquis Antonin, avec des sourires de placier en vins.
– Si, Monsieur, un peu, répond la petite Luce d’une faible voix chantante, qui doit être douce à l’oreille quand la frayeur ne l’étrangle pas.
– Eh bien, alors ?
– Eh bien, alors, rien du tout. Laisse donc cette enfant tranquille, galantin de la Canebière !
Dans le même instant, Rabastens me souffle : « Et autremint, je crois que si ces demoiselles sont fatiguées, les leçons de chant n’y seront pour rien ! »
Je jette les yeux autour de moi, toute surprise de son audace à me parler bas ; mais il a raison, mes camarades sont occupées de la nouvelle, la cajolent et lui parlent doucement ; elle répond gentiment, toute rassurée de se voir bien accueillie ; quant à la chatte Lanthenay et à son tyran aimé, blotties dans l’embrasure de la fenêtre qui donne sur le jardin, elles nous oublient profondément ; mademoiselle Sergent a entouré de son bras la taille d’Aimée, elles parlent tout bas, ou ne parlent pas du tout, ça revient au même. Antonin qui a suivi mon regard, ne se retient pas de rire :
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– Elles sont rudement bien ensemble !
– Plutôt, oui. C’est touchant, cette amitié, n’est-ce pas, monsieur ?
Ce gros naïf ne sait pas cacher ses sentiments et s’exclame tout bas :
– Touchant ? dites que c’est embarrassant pour les otres ! Dimanche soir, je suis allé reporter des cahiers de musique, ces demoiselles étaient dans la classe ici, sans lumière. J’entre – n’est-ce pas, c’est un endroit public, cette classe – et, dans le crépuscule, j’entrevois mademoiselle Sergent avé mademoiselle Aimée, l’une près de l’otre, s’embrassant comme du pain. Vous croyez qu’elles se sont dérangées, peut-être ? Non, mademoiselle Sergent s’est retournée languissammint, en demandant : « Qui est là ? » Moi, je ne suis pas trop timide, pourtant, eh bien, je suis resté tout bette devant elles.
(Cause toujours, tu ne m’apprends rien, candide sous-maître ! Mais j’oubliais le plus important.)
– Et votre collègue, monsieur, je le crois fort heureux, depuis que le voilà fiancé à mademoiselle Lanthenay ?
– Oui, le povre garçon, mais il me semble qu’il n’y a pas de quoi être si heureux.
– Oh ! pourquoi donc ?
– Hé ! la Direttrice fait tout ce qu’elle veut de mademoiselle Aimée, ce n’est pas bien agréable pour un futur mari. Moi ça m’ennnuierait que ma femme fût dominée de cette façon par un otre que moi.