Clovis, Tome 2 (of 2)

Godefroid Kurth · Chapitre 1 sur 1 · partie 11/12

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Clovis, Tome 2 (of 2)

Chapitre 1

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 12 parties.

Ce système est très ingénieux, et même, pour qui n’y regarde pas de près, très séduisant; par malheur, il ne contient pas un atome de vérité, et il ne résiste pas au plus rapide examen. Il est faux que la version de la lettre de saint Nizier soit en contradiction avec celle du Vita Vedasti; nous l’avons montré ci-dessus, et on pourrait même soutenir, sans être taxé de hardiesse excessive, qu’elle la confirme implicitement. M. Hauck serait d’ailleurs bien embarrassé de prouver que Grégoire, qui écrivait son livre II en 573, à Tours, a eu connaissance de la lettre de saint Nizier, écrite en 561 à une reine d’Italie. D’autre part, il est faux que Grégoire de Tours ait trouvé la version miraculeuse dans le Vita Vedasti; M. Krusch s’est chargé lui-même de prouver, d’une manière à mon sens péremptoire, que le Vita Vedasti est l’œuvre de Jonas, et que Grégoire de Tours, loin de le copier, lui a au contraire servi de source.

La prétention de M. Hauck, de retrouver isolées les deux versions que Grégoire de Tours aurait contaminées, croule donc par le fondement, et ce n’est pas la moindre défectuosité de sa thèse. Mais ce n’est pas tout. Les contradictions qu’il croit découvrir dans le récit de Grégoire n’existent, j’ose le dire, que dans son imagination. Aucun lecteur non prévenu ne les y verra, et, de fait, elles n’ont jamais frappé les nombreux critiques qui, depuis deux siècles, ont soumis ce récit à l’analyse la plus minutieuse. Saint Remi, d’après M. Hauck, parle comme s’il ne savait rien du vœu fait par Clovis. Mais Grégoire de Tours, lui, le sait, et comme c’est lui qui met dans la bouche du saint les paroles dont notre critique fait état, l’argument s’évanouit en fumée. Prétendre que Grégoire aurait trouvé ces paroles dans quelque source antérieure, c’est méconnaître le procédé de notre auteur, qui consiste à dramatiser et à faire le plus possible parler ses personnages. Rien, au surplus, dans le récit de Grégoire, ne permet à Hauck de soutenir que la guérison de son second fils a disposé Clovis à recevoir le baptême; c’est le contraire qui est vrai, puisqu’immédiatement après avoir raconté cette guérison, Grégoire ajoute: Regina vero non cessabat predicare, ut Deum verum cognosceret et idola neglegerit. Sed nullo modo ad hæc credenda poterat commoveri, donec tandem aliquando bellum contra Alamannos commoveretur, in quo compulsus est confiteri necessitate, quod prius voluntate negaverat. Voilà qui est clair: Clovis s’est toujours refusé à écouter Clotilde, jusqu’à ce qu’il a été amené, par la nécessité, à confesser une foi qu’il ne voulait pas confesser de plein gré. Je crois donc être en droit de conclure qu’il ne reste rien de l’hypothèse de M. Hauck.

M. Levison, plus récemment (Zur Geschichte des Frankenkœnigs Chlodowech dans Bonner Jahrbücher, 103) a fait une nouvelle tentative pour écarter le récit de Grégoire de Tours, en combinant les idées de MM. Krusch et Hauck. Il abandonne, à la vérité, l’hypothèse ruineuse de M. Krusch sur le lieu du baptême de Clovis, et il renonce à trouver avec M. Hauck une source de Grégoire de Tours dans le Vita Vedasti. Mais à part ces réserves, il adhère entièrement aux vues de M. Krusch trouvant des arguments contre le récit de Grégoire de Tours dans la lettre de saint Nizier et dans celle de saint Avitus, et à celles de M. Hauck sur les deux versions contradictoires qui auraient été contaminées par Grégoire de Tours. Il découvre même de nouvelles difficultés contre le récit de celui-ci dans l’objection faite par Clovis aux instances de saint Remi: Populus qui me sequitur non patitur relinquere deos suos. Clovis, dit M. Levison, parle ici comme si personne ne savait rien de son vœu (da macht er, wie wenn niemand von seinem Gelübde wisse, das Bedenken geltend, etc.) Cette objection ne tient pas debout: encore une fois, c’est Grégoire de Tours qui met ces paroles dans la bouche de son héros, et Grégoire de Tours vient de raconter le vœu du champ de bataille. Et puis, encore une fois, où serait la contradiction? Comme si, au moment de remplir son vœu, Clovis n’avait pas pu être frappé de certaines difficultés, comme s’il n’avait pas dû en entretenir saint Remi, comme si la manière même dont il le fait n’attestait pas de sa part une résolution déjà arrêtée, qui est, dans la pensée du narrateur, le fruit de son vœu! En vérité, on est étonné de devoir discuter de pareilles assertions. Au surplus ce ne sont là, pour M. Levison, que les bagatelles de la porte. Convaincu qu’on ne détruit que ce qu’on remplace, il imagine de construire un tout autre récit opposé à celui de Grégoire de Tours. Il part de cette prémisse que la ville de Tours, bien qu’elle ne soit pas, comme l’a voulu M. Krusch, le lieu du baptême de Clovis, a dû néanmoins jouer un certain rôle dans l’histoire de ce baptême, comme cela résulte, à son sens, de la lettre de saint Nizier de Trèves. Mais quel est ce rôle? S’appuyant sur le Continuatio Prosperi Havniensis, M. Levison admet une guerre franco-visigothique dont certains épisodes sont placés par l’annaliste en 496 et en 498. Or, selon Grégoire, le baptême de Clovis est de 496-497, et, selon saint Nizier, il a été à Tours peu avant son baptême. D’après cela, on pourrait supposer qu’au cours de cette première guerre avec les Visigoths, Clovis se sera trouvé, en 496, maître de Tours. Or, continue M. Levison, il se trouve précisément qu’une de nos sources établit un rapport entre le baptême de Clovis et une guerre visigothique qui ne peut être que celle-ci. Il s’agit de la vie de saint Solein de Chartres, écrite au neuvième siècle, qui raconte que, passant à Chartres au cours d’une expédition contre les Visigoths, Clovis promit à saint Solein de se faire baptiser avec son peuple, s’il remportait la victoire. Revenu victorieux, il tint sa promesse, et avec 364 principaux de son peuple, il reçut le baptême des mains de saint Solein et de saint Remi de Reims. Quels que soient, ajoute notre critique, les embellissements de cette légende, il semble qu’on puisse affirmer ceci: c’est au cours d’une expédition contre les Visigoths que Clovis promet de se convertir s’il remporte la victoire. A son retour, il vient faire ses dévotions à Tours pour remercier Dieu et va ensuite se faire baptiser à Reims: ainsi se trouvent conciliés le Vita Solemnis, le Continuatio Prosperi, et la lettre de saint Nizier, ainsi, surtout, se trouve écarté le récit de Grégoire de Tours!

Il y a dans le travail de M. Levison une part de progrès: il a rendu vraisemblable une opinion déjà précédemment émise par moi-même (Histoire poétique des Mérovingiens, p. 291), et le lecteur aura pu voir qu’à mon tour j’ai profité des curieux développements donnés par M. Levison à cette hypothèse. Mais, si nous admettons la possibilité des combats entre Francs et Visigoths avant la guerre de 506, en quoi aurons-nous infirmé le récit de Grégoire de Tours sur les causes de la conversion de Clovis? Croit-on sérieusement pouvoir écarter un témoignage presque contemporain des faits par celui d’un hagiographe du neuvième siècle, et par quel hagiographe! N’est-ce pas, comme le disait quelque part M. Krusch dans une circonstance analogue, nous ramener au temps où l’on faisait d’Aimoin le père de l’histoire des Francs? Qu’il y ait dans le Vita Solemnis au moins un noyau historique, nous pouvons à la rigueur l’admettre, bien que cela ne soit pas prouvé; mais où faut-il chercher ce noyau? Est-ce dans la partie du récit qui est formellement contredite par le récit de Grégoire, ou bien dans celle qui se laisse concilier avec lui? La réponse n’est pas douteuse. S’il y a quelque chose qu’on puisse retenir du Vita Solemnis, c’est que ce saint a été en relations avec Clovis au moment où ce roi partait pour la guerre contre les Visigoths: voilà tout, et ce que l’hagiographe ajoute n’est qu’imagination pure, pour embellir et augmenter le rôle de son saint selon le procédé ordinaire des hagiographes de basse époque.

Il ne subsiste donc rien de tous les systèmes qu’on a imaginé d’opposer à Grégoire de Tours, et celui-ci reste la seule source par laquelle nous connaissons l’histoire du baptême de Clovis. Il se peut qu’il en ait embelli le détail, et il est très probable qu’il en a omis plus d’un épisode caractéristique, étant donnée sa brièveté, mais nul n’est fondé à le récuser. C’est l’opinion qu’émettait récemment M. Walther Schultze, un des connaisseurs les plus sérieux du monde mérovingien. (Das Merovingische Frankenreich, p. 69 dans la Bibliothek Deutscher Geschichte, de Zwiedineck-Südenhorst.) C’est celle aussi qu’a excellemment fait valoir M. Funk dans un court et substantiel article de la Theologische Quartalschrift, tome LXXVII, année 1895, pp. 351-352. «On peut admettre, écrit-il, que la version de Grégoire a embelli la réalité, mais il n’existe aucune raison pour la rejeter purement et simplement. C’est en vain qu’on invoquera la lettre de saint Nizier, où le motif allégué de la conversion n’est pas plus vraisemblable que dans Grégoire. D’ailleurs, saint Nizier n’est guère plus rapproché des faits que l’évêque de Tours. Sa lettre n’est pas antérieure à la mort de Clotaire Ier, en 561. Par contre, nous avons bien lieu de supposer chez Grégoire une connaissance plus exacte du sujet. Il ne résulte pas du texte de Grégoire que Reims doive être écarté comme lieu du baptême; ce texte, au contraire, se concilie parfaitement avec l’hypothèse opposée, surtout si, comme le fait M. Krusch, on maintient que c’est saint Remi qui a conféré le baptême à Clovis… Et, d’autre part, rien n’autorise à penser à Tours. Un événement comme le baptême de Clovis, qui eut pour conséquence la conversion d’un peuple, n’était pas de ceux qu’on oublie facilement là où il a eu lieu, et s’il y a eu un homme qui a dû en garder le souvenir, c’est assurément l’évêque de la ville même, qui était l’historiographe des Francs.»

III

LE LIEU DU BAPTÊME DE CLOVIS

La question du lieu où Clovis reçut le baptême n’est pas une simple affaire de curiosité historique, livrée uniquement aux investigations des érudits. Le public lui-même, si peu attentif en général aux discussions purement scientifiques, ne saurait y rester indifférent. Ce problème ne s’impose pas seulement aux recherches des savants; il intéresse aussi la piété des fidèles; les uns et les autres ont toujours été désireux de connaître l’endroit précis où s’est accompli ce grand événement qui a eu une influence si décisive sur les destinées de l’Église et de la France. Dès le moyen âge, l’attention s’est portée sur ce point; diverses solutions ont été proposées, et comme les procédés d’une critique rigoureuse étaient fort étrangers aux habitudes de cette époque, on a tiré de quelques textes mal compris des conclusions arbitraires, et l’on a créé, à côté de la vérité et de l’exactitude, certains courants d’opinion qui se sont maintenus jusqu’à nos jours. Puisque ces erreurs ont trouvé longtemps du crédit, il est utile de les réfuter; nous nous efforcerons donc de reviser la cause et d’établir de notre mieux la thèse que nous jugeons la seule vraie et la seule admissible, celle qui fait d’un baptistère dépendant de la cathédrale de Reims le théâtre de la conversion du roi des Francs. Cette thèse n’est pas nouvelle: elle a été soutenue par la plupart des anciens érudits, en particulier par Marlot367, cet éminent bénédictin du dix-septième siècle, auquel nous devons la meilleure et la plus approfondie des histoires de Reims, et dont la science actuelle confirme très souvent les décisions, là où son esprit judicieux n’a pas trop subi le prestige des traditions locales. Si l’opinion que nous soutenons est déjà vieille,—nous la constaterons plus loin dès l’époque carolingienne,—la démonstration en peut être neuve: il est, en effet, certains détails qui ont échappé à nos devanciers, et certaines confusions dont ils n’ont pas assez nettement discerné l’origine. Aurons-nous réussi à compléter leurs recherches, et à faire la lumière sur ces points si obscurs? Tel est au moins le but que nous nous sommes proposé.

[Note 367: Metropolis Remensis historia, t. I, p. 159; cf. Hist. de la ville, cité et université de Reims, t. II, p. 46.]

Avant d’entrer en matière, une première question devrait appeler notre examen, si elle n’avait été traitée ici même par une plume plus autorisée que la nôtre: Clovis a-t-il été réellement baptisé à Reims? Cette question, nous devons le reconnaître, est de celles qui peuvent être controversées; elle n’a pas pour elle de ces témoignages contemporains irrécusables qui suffisent à enlever toute incertitude, et à mettre un fait historique hors de contestation. De nos jours, on l’a vu résoudre dans le sens de la négative, contrairement à l’opinion générale, par un érudit fort compétent dans les questions mérovingiennes368, et sa thèse a trouvé depuis assez de faveur près de la science allemande. Mais nous ne saurions accepter cette solution comme définitive, et les arguments présentés en sa faveur sont loin d’avoir cette clarté qui fait naître une conviction absolue dans tout esprit impartial. L’un des principaux et des plus solides en apparence est tiré d’une lettre de saint Nizier, évêque de Trèves, presque un contemporain de Clovis, qui semble placer à Tours le baptême de ce monarque369. Ce texte mériterait d’être pris en sérieuse considération, si les termes en étaient assez précis pour autoriser cette explication et la rendre décisive; mais on en a donné d’autres interprétations qui nous paraissent aussi bien justifiées, et permettent de le concilier avec l’opinion traditionnelle fixant à Reims le lieu du baptême de Clovis370. Cette opinion, il est vrai, ne se manifeste pas d’une façon formelle antérieurement au septième siècle371; est-ce une raison pour en conclure qu’elle a été inventée seulement à cette date, et qu’elle est dépourvue de toute valeur historique? Si Grégoire de Tours ne désigne point la ville où fut baptisé Clovis et ne fait pas mention de Reims dans son récit, toutes les circonstances qu’il indique concourent implicitement à faire attribuer à Reims cette scène du baptême, dont il nous trace un si poétique tableau372. Et la chose est si vraie, que ceux-là mêmes qui veulent voir en cette attribution une simple invention du septième siècle lui donnent pour origine une conjecture fondée sur le texte de Grégoire de Tours373. Le silence de cet historien serait au contraire inexplicable, dans le cas où le baptême aurait eu lieu à Tours. Comment, en sa qualité d’évêque de cette ville, aurait-il pu l’ignorer, lui qui cherchait toujours, en écrivain consciencieux, à s’instruire de tous les faits et à recourir à toutes les sources d’informations374? Il pouvait encore interroger des témoins contemporains, et l’événement n’était pas assez ancien pour qu’on en ait perdu le souvenir. Et s’il en avait eu connaissance, s’il savait qu’il s’était passé dans sa ville épiscopale, comment comprendre qu’il n’ait point fait à cette circonstance la moindre allusion?

[Note 368: B. Krusch, Zwei Helligenleben des Jonas von Susa; die ältere Vita Vedastis und die Taufe Chlodovechs, dans les Mittheilungen des Instituts für œsterreichische Geschichtsforschung, t. XIV, p. 441 et suiv.—Un doute sur le baptême de Clovis à Reims a déjà été émis au dix-septième siècle par les frères de Sainte-Marthe; voy. Marlot, Metr. Rem. hist., t. I, p. 158.]

[Note 369: Dans cette lettre adressée à Clodoswinde, reine des Lombards, pour l’exhorter à convertir, à l’exemple de Clotilde, son époux Alboin à la religion catholique, Nizier (évêque de Trèves depuis 525), dit en parlant de Clovis: «Cum esset homo astutissimus, noluit adquiescere, antequam vera agnosceret. Cum ista… probata cognovit, humilis ad domini Martini limina cecidit, et baptizare se sine mora promisit.» Monumenta Germaniæ, Epistolæ, t. I, p. 122; Recueil des hist. de la France, t. IV, p. 77.]

[Note 370: Voy. l’explication proposée par Suysken, AA. SS. Boll., octobre, t. I, p. 83.]

[Note 371: Elle est formulée pour la première fois dans la Vie de saint Vaast et dans la Chronique dite de Frédégaire. Ces deux ouvrages ont été composés vers 642 (Krusch, l. cit., p. 440; G. Kurth, L’histoire de Clovis, d’après Frédégaire, dans la Revue des questions historiques, t. XLVII (1890), p. 62.)]

[Note 372: Historia Francorum, l. II, chap. XXXI.]

[Note 373: Krusch, l. cit., p. 442.]

[Note 374: Sur la valeur de Grégoire de Tours comme historien, voyez le savant travail de M. Kurth sur les Sources de l’histoire de Clovis dans Grégoire de Tours, dans la Revue des questions historiques, t. XLIV (1888), p. 386; cf. G. Monod, Études critiques sur les sources de l’histoire mérovingienne.]

C’est à tort aussi que l’on refuse toute autorité à la Vie de saint Vaast, qui place très nettement le baptême à Reims, et dont le témoignage a été fréquemment invoqué à ce sujet. Sans doute cette vie a été écrite vers 642, à une date notablement postérieure aux événements qu’elle relate; mais elle paraît s’appuyer en certains points sur d’antiques traditions locales. Il en est ainsi pour l’épisode de la guérison d’un aveugle opérée par saint Vaast près du village de Rilly, après qu’il eut franchi la rivière d’Aisne en compagnie de Clovis, «in pago Vongise, ad locum qui dicitur Grandeponte, juxta villam Reguliacam, super fluvium Axona.» C’était bien une tradition du pays; une église avait été élevée dans cet endroit, en souvenir du miracle, et elle existait encore au onzième siècle, ainsi que l’atteste un chroniqueur de cette époque375. Le pont dont il est ici question donnait passage sur la rivière à la voie romaine de Trèves à Reims, que Clovis n’avait qu’à suivre pour se rendre en cette dernière ville. Suivant l’itinéraire indiqué par notre hagiographe, après sa victoire sur les Alamans, il avait d’abord passé par Toul, puis avait remonté vers le nord et s’était dirigé du côté de l’Aisne et du pays de Voncq376. On s’est étonné de lui voir prendre un chemin si peu direct; ce voyage a semblé fort invraisemblable, et l’on a voulu en tirer un argument contre l’authenticité du récit377. Mais si étrange que ce détour paraisse, il a pu être déterminé par un motif qui nous est inconnu378, et nous ne voyons pas de raisons suffisantes pour nous inscrire en faux, et pour rejeter d’une façon absolue toutes les données fournies par la Vie de saint Vaast.

[Note 375: L’auteur des Gesta episcoporum Cameracensium, l. 1, ch. VI: «Cernitur usque in hodiernum ecclesia», dit-il (éd. Colvener, p. 19); voy. aussi AA. SS. Boll., février, t. I, p. 797, note. Il faut observer toutefois qu’il paraît faire ici un emprunt à la Vie de saint Vaast, composée par Alcuin (ibid., p. 796), dont il reproduit certaines expressions. Quoi qu’il en soit, l’existence de l’église est très réelle; l’église du village de Rilly-aux-Oies avait hérité du vocable de saint Vaast, et le conservait encore au dix-septième et au dix-huitième siècle. Un document de 1774 constate qu’on y venait en pèlerinage pour invoquer ce saint (Archives de Reims, fonds de l’archevêché, G. 231, doyenné d’Attigny; cf. Inventaire sommaire, série G, t. I, p. 300).]

[Note 376: Cf. von Schubert, Die Unterwerfung der Alamannen unter die Franken, p. 169.]

[Note 377: Krusch, l. cit., p. 430.]

[Note 378: Le R. P. Jubaru, dans l’excellent article qu’il a publié sur le baptême de Clovis (Études religieuses, t. LXVII, 15 février 1896, p. 297 et suiv.), présente une explication fort ingénieuse. La ville d’Attigny, située non loin de Voncq, au bord de l’Aisne, aurait été dès lors un domaine royal, et l’une des résidences préférées du monarque. S’il en est ainsi, celui-ci a très bien pu, à l’issue de sa campagne, venir y faire un séjour, et pour s’y rendre en arrivant de Toul, il devait forcément passer l’Aisne à l’endroit désigné par l’auteur de la Vie de saint Vaast. C’est à Attigny que Clotilde aurait mandé en secret saint Remi, pour achever l’instruction religieuse de son époux et pour le décider à recevoir le baptême, et de là, une fois la résolution prise, Clovis et sa suite auraient gagné Reims directement par la voie antique de Trèves. Cette hypothèse est, à première vue, assez séduisante; malheureusement, elle pèche par la base, car Attigny n’est entré dans le domaine royal que beaucoup plus tard, sous le règne de Clovis II. Helgaud dans son Epitoma vitæ Roberti regis (Duchesne, Hist. Francorum script., t. IV, p. 59), nous apprend que Liébaud, abbé de Saint-Aignan d’Orléans, avait cédé à Clovis II la terre d’Attigny, «agellum Attiniacum, cum cunctis sibi adjacentibus, super Axonam fluvium situm», en échange du domaine de Fleury-sur-Loire (voy. Murlot, Metrop. Remensis hist., t. II, p. 227; Mabillon, De re diplomatica, p. 248). En présence d’un texte aussi formel, il est impossible de faire remonter le palais royal d’Attigny jusqu’aux premiers Mérovingiens.]

Ainsi, sans vouloir pénétrer plus avant dans le débat, nous nous en tenons à l’opinion admise jusqu’ici par la très grande majorité des historiens, et malgré les objections qu’on lui a opposées, nous pensons qu’elle a toutes les probabilités pour elle. Avec les érudits du dix-septième et du dix-huitième siècle, avec Junghans379, avec M. Kurth380, nous admettons que les prétentions de Reims sont fort légitimes, et que cette ville a été véritablement le berceau de la France chrétienne.

[Note 379: Geschichte der frankischen Kœnige Childerich und Chlodovech, p. 57.]

[Note 380: L. cit., p. 415.]

Après avoir reconnu que Clovis se rendit à Reims pour recevoir le baptême, il est permis de serrer de plus près la question topographique, et de rechercher en quel endroit il a dû être logé pendant son séjour, et dans quelle église il a embrassé la foi catholique.

Plusieurs opinions sont ici en présence. Dans la dissertation que nous avons publiée à ce sujet, il y a quelques années381, nous avons soutenu que le roi des Francs avait dû prendre gîte au palais épiscopal habité par saint Remi, et situé près de la cathédrale, sur l’emplacement de l’archevêché actuel. C’était là peut-être que se trouvait, à l’origine, la demeure des gouverneurs romains, qui avaient fixé leur résidence à Reims, dès le temps de Strabon382. L’évêque, devenu de bonne heure, à Reims en particulier, le personnage le plus important de la cité, a pu, au déclin de l’empire, prendre la place du gouverneur et s’installer dans son palais. On a découvert, à diverses reprises, dans les terrains de l’archevêché, des vestiges assez importants de constructions romaines. Au dix-septième siècle, quand on rebâtit,—hélas! dans le goût de l’époque,—la façade du palais, on découvrit à cinq ou six pieds de profondeur, en creusant des fondations, un pavé en mosaïque, et dans le voisinage, nous dit-on, «des fourneaux souterrains,» c’est-à-dire les restes d’un hypocauste383. Des travaux, exécutés en 1845, firent mettre de nouveau au jour une assez belle mosaïque, qui a été transportée dans l’une des chapelles de la cathédrale384. Ces trouvailles, sans apporter une preuve bien certaine, fournissent à notre hypothèse une présomption favorable. L’existence d’un édifice important par lui-même et par les souvenirs qui s’y rattachaient, n’a peut-être pas été étrangère au choix que fit l’évêque saint Nicaise de cet endroit pour y élever, au commencement du cinquième siècle, son église cathédrale, in arce sedis ipsius,—ce sont les expressions mêmes dont se sert l’auteur de la vie de ce prélat385.

[Note 381: En 1896, dans le Clovis de M. Kurth, appendice II, p. 616 à 628, et dans les Travaux de l’Académie de Reims, t. XCVII, p. 269 à 291.]

[Note 382: L. IV; voy. Cougny, Extraits des auteurs grecs concernant la géographie et l’histoire des Gaules, t. I, p. 128.]

[Note 383: Note de Lacourt, chanoine de Reims, dans Varin, Archives administratives de Reims, t. I, p. 724; Tarbé, Reims, p. 306.]

[Note 384: Ch. Loriquet, La mosaïque des Promenades et autres trouvées à Reims, dans les Travaux de l’Académie de Reims, t. XXXII (1862), p. 117, et pl. 3, fig. 4 et 5.]

[Note 385: Vita sancti Nichasii, ms. de la bibliothèque de Reims, K 792/772 (XIIIe siècle), fol. 3 rº.]

Ainsi, suivant toute vraisemblance, saint Remi a eu sa résidence épiscopale à proximité de cette église, et il est permis de supposer que Clovis a pu être son hôte. Cette tradition a été suivie par ses successeurs dans la suite des âges; lorsqu’ils venaient à Reims, c’est à l’archevêque qu’ils demandaient l’hospitalité. Tel était l’usage des rois capétiens; on a un diplôme de Louis VII, de l’année 1138, daté du palais du Tau, ou palais de l’archevêché386; on lui donnait alors ce nom, à cause de sa salle principale qui rappelait, paraît-il, par la disposition de son plan, la forme de cette lettre de l’alphabet grec. Jusque dans les temps modernes, les souverains ont conservé l’habitude de loger à l’archevêché; ils y avaient leurs appartements, destinés surtout à les recevoir au milieu des pompes et des cérémonies de leur sacre.

[Note 386: «Actum Remis publice in palatio Tau.» Original aux archives de Reims, fonds de l’abbaye de Saint-Denis, liasse 1; Varin, Archives administratives de Reims, t. I, p. 293.]

Hincmar, dans sa Vita Remigii, nous raconte que le saint évêque eut avec Clovis, en la nuit qui précéda son baptême, un entretien où il acheva de l’instruire des vérités de la religion. Cette entrevue aurait eu lieu dans un oratoire consacré à saint Pierre, attenant à la chambre du roi, «oratorium beatissimi apostolorum principis Petri, cubiculo regis contiguum387.» Nous n’avons pas à examiner si ce trait a un caractère historique. L’auteur a-t-il, en vue de la mise en scène, hasardé certaines conjectures et donné sur quelques points de détail un peu trop libre cours à son imagination388? L’entrevue de Clovis n’est rapportée par aucun autre chroniqueur; on ne la trouve que dans la vie de saint Remi composée par Hincmar; or, cette vie est remplie de fables, fabulis respersa, suivant l’expression sévère, mais rigoureusement exacte, des Bollandistes389, et tout ce qui vient de cette source est justement suspect. Toutefois, nous croyons plutôt que l’illustre prélat s’est inspiré ici d’une tradition locale qui rattachait le souvenir de Clovis à l’oratoire de Saint-Pierre. Il y avait à Reims, de son temps, plusieurs églises et chapelles dédiées au prince des Apôtres. C’était le vocable d’une chapelle située précisément dans l’enceinte de l’archevêché, et dont l’existence à cette époque nous est confirmée par le témoignage de documents très précis.

[Note 387: «Sed et rex… cum ipso et venerabili conjuge, in oratorium beatissimi apostolorum principis Petri, quod… cubiculo regis contiguum erat, processit.» Ch. IV, 58, AA. SS. Boll., octobre, t. I, p. 146. Hincmar, un peu avant (57), représente la reine Clotilde en prière, in oratorio sancti Petri juxta domum regiam.]

[Note 388: Hincmar se faisait une idée assez singulière de la manière dont on doit écrire l’histoire: «Vera est lex hystoriæ, dit-il, simpliciter ea quæ, fama vulgante, colliguntur, ad instructionem posteritatis litteris commendare.» Ibid., p. 132.]

[Note 389: Ibid., p. 131.]

Hincmar lui-même semble y faire allusion dans une lettre aujourd’hui perdue, mais dont l’analyse nous a été conservée par Flodoard, lettre de reproches adressée à un certain Rodoldus, qui avait indûment permis à d’autres prêtres de célébrer la messe «in quadam capella basilicæ cortis ecclesiæ subjecta390». Cette désignation n’est pas très claire, et a prêté à différentes interprétations391. Nous pensons que la cortis ecclesiæ est bien le palais attenant à l’église métropolitaine. Il ne faut pas s’étonner de voir employer ici le terme de basilica; réservé plus tard à des édifices importants, il n’avait pas primitivement une acception aussi restreinte, et s’appliquait parfois à de fort modestes chapelles392.

[Note 390: «... Pro eo quod incaute solverit quod ipse presul canonice obligaverit, et aliis presbiteris missam celebrare permiserit in quadam capella basilicæ cortis ecclesiæ subjecta.» Flodoard, Historia Remensis ecclesiæ, t. III, chap. XXVIII, ap. Monumenta German. hist., t. XIII, p. 552. Cette expression de subjecta ne désignerait-elle pas ici une chapelle basse située sous la chapelle principale, disposition que nous retrouverons au treizième siècle dans la chapelle du palais?]

[Note 391: Dans l’édition de Flodoard publiée en 1854 par l’Académie de Reims, M. Lejeune a traduit par «une chapelle dépendante de l’église de Bazancourt» (t. II, p. 394). Bazancourt, village de l’arrondissement de Reims, s’appelait, en effet, Basilica Cortis au moyen âge, mais il est douteux qu’il en soit question ici.]

[Note 392: Martigny, Dictionnaire des antiquités chrétiennes, p. 79.]

Flodoard nous apporte aussi sa part de renseignements sur l’oratoire du palais; il le connaissait d’autant mieux qu’il le desservait en qualité de chapelain. C’était alors une crypte, une chapelle souterraine que l’archevêque Ebbon avait fait construire «opere decenti», en l’honneur de saint Pierre et de tous les saints, avec d’autres bâtiments annexes, destinés à renfermer les archives de l’église de Reims393. Cette construction est celle qu’a connue également Hincmar; elle avait été rétablie peu d’années avant lui par le prélat qui l’avait immédiatement précédé sur le siège de saint Remi.

[Note 393: «Archivum ecclesiæ (Ebo) tutissimis ædificis cum cripta in honore sancti Petri, omniumque apostolorum, martirum, confessorum ac virginum dedicata, ubi Deo propitio deservire videmur, opere decenti construxit.» Flodoard, Hist., l. II, chap. XIX, Mon. Germ., t. XIII, p. 467.]

Au commencement du treizième siècle, tandis qu’on jetait les fondements de notre admirable cathédrale, on résolut en même temps de rebâtir de fond en comble la chapelle de l’archevêché. Le nouvel édifice, qui a heureusement survécu à toutes nos révolutions, est un chef-d’œuvre de goût et d’élégance, dû probablement à Jean d’Orbais, le premier architecte de Notre-Dame de Reims394. Suivant une disposition qui se rencontre fréquemment au moyen âge dans les chapelles des palais et des châteaux, dans la Sainte Chapelle de Paris, par exemple, on lui a donné deux étages. La chapelle supérieure, aux légers arceaux et aux voûtes élancées, était réservée aux archevêques et aux membres du clergé attachés à leur personne; l’étage inférieur, plus simple, moins orné et en partie souterrain, était affecté aux gens de service et aux officiers subalternes. Cette chapelle basse était restée sous le vocable de saint Pierre. Un manuscrit liturgique, écrit vers la fin du treizième siècle395, mentionne une procession que l’on faisait le mercredi des Cendres «in capellam archiepiscopi inferiorem, scilicet _in oratorium sancti Petri_», et où l’on chantait des antiennes en l’honneur de cet apôtre396. On remarquera ici ces mots d’oratorium sancti Petri; ils semblent être une réminiscence du texte d’Hincmar, qui n’a peut-être pas été sans influence pour la conservation de ce vocable.

[Note 394: Bulletin archéologique du Comité des travaux historiques, 1894, p. 26, note.]

[Note 395: Bibliothèque de Reims, nº 327 (anc. C 174/185). La fête de saint Louis y est déjà indiquée, ce qui fixe sa date à la fin du treizième siècle. Les caractères de son écriture ne permettent pas de le rajeunir davantage.]

[Note 396: «... Datis cineribus, incipit cantor antiphonam Inmutemur, et hanc decantantes ordinate procedunt in capellam archiepiscopi inferiorem, scilicet in oratorium sancti Petri… Introitu capelle canitur antiphona Tu es pastor... Qua finita, procumbunt ad orationem…, quousque tacite decurrerint VII psalmos penitentiales. Quibus finitis, presbyter dicit: Et ne nos inducas... Postea dicit orationem de sancto Petro; qua finita, canitur in eodem reditu hec antiphona: Quodcumque ligaveris, que incipitur a cantore.» (Fol. 15 vº.) M. le chanoine Ul. Chevalier a publié récemment ce texte (Bibliothèque liturgique, t. VII, Ordinaires de Reims, p. 113). Il se retrouve avec quelques variantes dans un ordinaire du douzième siècle, conservé au Musée britannique (Ibid., p. 274).—Cf. Mabillon, Annales benedictini, t. II, p. 422.]

La même mention est reproduite, à peu près en termes identiques, dans un processionnel imprimé à Reims en 1624, par ordre de l’archevêque Gabriel de Sainte-Marie397. A cette époque, la chapelle était encore consacrée à saint Pierre, et l’usage de la procession s’est conservé jusqu’à la fin de l’ancien régime398.

[Note 397: Fol. 35 vº.]

[Note 398: Les cérémonies de cette procession figurent encore dans le processionne imprimé à Reims en 1780 par ordre de l’archevêque, Mgr de Talleyrand-Périgord (Propre du temps, p. 61).]

Ainsi, il y a là une tradition constante qui nous permet de reconnaître, dès une date fort ancienne, l’existence, dans le palais de l’archevêché, d’une chapelle de Saint-Pierre, dont le titre s’est perpétué à travers les siècles, malgré bien des changements et des reconstructions successives.

Ici nous devons nous arrêter un instant devant une assertion étrange, qui mériterait peu d’attention, si elle ne trouvait encore dans le public trop de personnes disposées à l’accueillir. La crypte actuelle de l’archevêché serait l’oratoire même où saint Remi aurait catéchisé Clovis. Cette opinion s’est produite surtout, il y a une soixantaine d’années; des écrivains rémois, très populaires, lui ont prêté leur appui et ont contribué à la répandre399. On était alors sous l’inspiration du romantisme; on avait l’amour du pittoresque, et l’on sacrifiait aisément la prose de l’histoire à la poésie de la légende. Ces voûtes mystérieuses, ce demi-jour de la chapelle souterraine, ces vieux murs noircis, semblaient un cadre merveilleusement approprié à la scène retracée par Hincmar. On savait que cette chapelle avait été dédiée à saint Pierre; on n’en demandait guère plus, et la conjecture fut bientôt mise en circulation. Nous devons dire à la décharge de nos auteurs que la crypte était alors une cave remplie de décombres, et qu’ils n’ont pas eu peut-être la faculté de l’examiner de très près. Depuis ce temps, on l’a déblayée; elle est devenue accessible, et, d’autre part, l’archéologie a fait beaucoup de progrès. Aujourd’hui on ne saurait y voir un oratoire de l’époque mérovingienne sans montrer la plus profonde incompétence. Il est certain qu’il n’y a pas dans la chapelle basse de l’archevêché une seule pierre antérieure au treizième siècle400; elle est absolument contemporaine de la gracieuse chapelle qui la surmonte, et elle a été bâtie en même temps et d’un seul jet. Il n’est pas bien sûr non plus qu’elle occupe la place exacte de l’oratoire ancien, tant le palais archiépiscopal a subi de remaniements et de modifications dans le cours des âges; mais elle a hérité de son vocable, et cela probablement par une tradition non interrompue. Ce sont là pour elle des titres de noblesse suffisants.

[Note 399: L. Paris, Chronique de Champagne, t. III (1838), p. 127 à 130; Tarbé, Reims (1844), p. 315. Ces auteurs ont été réfutés par M. Amé, dans sa notice sur la chapelle de l’archevêché de Reims, Annales archéologiques de Didron, t. XV (1855), p. 214 et suiv.]

[Note 400: Bull. archéologique, 1894, p. 29, note.]

Donc, tout en rejetant les fantaisies imaginées vers 1840, nous avions pensé qu’Hincmar, en parlant du logement de Clovis, avait eu en vue le palais occupé par saint Remi, et qu’il faut placer dans cette antique demeure l’oratorium Sancti Petri et le cubiculum regis, voisin de l’oratoire. Ce serait par conséquent à l’archevêché, ou du moins à son emplacement, que se rattacheraient ces vieilles traditions et ces souvenirs du séjour du roi, à la veille de son baptême.

Telles étaient les conclusions qui résultaient de nos premières recherches, et que nous avions exposées dans le travail cité précédemment401. Elles ont été combattues depuis par le R. P. Jubaru, dans un très intéressant mémoire qu’il a fait paraître dans les Études religieuses sur le lieu du baptême de Clovis402. L’auteur de cette notice, qui a fait preuve d’une érudition solide et d’un esprit fort judicieux, a apporté dans cette discussion des arguments dont nous ne saurions nous dissimuler la valeur. Sans doute, il ne nous semble pas être arrivé à une certitude absolue; pour des événements si lointains et si obscurs, avec le peu de renseignements que les sources historiques nous fournissent à leur sujet, on est réduit forcément aux conjectures. En réfutant notre opinion, le P. Jubaru n’a pas tenu assez compte, à notre sens, de l’oratoire de Saint-Pierre du palais archiépiscopal, dont l’existence est attestée, comme nous l’avons vu, pour une époque assez reculée. Nous persistons à croire que notre hypothèse n’est pas insoutenable, et qu’il y a toujours de bonnes raisons en sa faveur. Mais d’autre part, celle qu’a émise notre savant contradicteur est très plausible, et s’appuie sur un ensemble de preuves qui méritent un sérieux examen. On a donc le choix entre les deux opinions en présence; elles peuvent se défendre l’une et l’autre. Nous devons avouer toutefois qu’après mûr examen, nos préférences vont plutôt maintenant à celle du P. Jubaru, pour des motifs que nous allons énoncer.

[Note 401: Voyez le Clovis de M. Kurth, appendice, p. 619 et suiv.]

[Note 402: Clovis a-t-il été baptisé à Reims? dans les Études religieuses des Pères de la Compagnie de Jésus, t. LXVII (1896), p. 292 à 320.]

Cette opinion a été proposée pour la première fois au dix-huitième siècle par l’abbé Lebeuf. Dans une de ses savantes dissertations403, cet érudit prétend qu’il y avait à Reims un palais royal d’où Clovis sortit pour aller au baptistère, et que «c’était l’ancien palais des empereurs romains», résidence de Valentinien Ier, qui y rendit plusieurs décrets dont le texte nous a été conservé dans le code Théodosien404. Les décrets en question sont datés du 27 janvier, du 13 février et du 29 mars 367; ils nous montrent que Valentinien a bien en effet séjourné à Reims durant les premiers mois de cette année.

[Note 403: Dissertation sur plusieurs circonstances du règne de Clovis, Paris (1738), p. 10 et 11.]

[Note 404: Marlot, Metrop. Remensis historia, t. I, p. 43; cf. Hist. de la ville de Reims, t. I, p. 554.]

Plus tard, Clovis et ses successeurs ont pu occuper à leur tour la demeure impériale. Le fils de Clovis, Thierry Ier, paraît avoir habité Reims405; Sigebert Ier, neveu de Thierry, y avait établi le siège de son gouvernement, au témoignage de Grégoire de Tours406. Le séjour permanent d’un roi suppose l’existence d’un palais; Reims, qui conservait encore des restes de son antique splendeur, avait pu aisément offrir aux princes mérovingiens un abri parmi les monuments qui avaient été élevés du temps de l’empire. Le palais destiné aux empereurs était tout désigné pour leur servir de résidence; c’est là sans doute qu’ils s’étaient fixés et qu’ils tenaient leur cour; c’est bien, nous dit-on, la «_domus regia_» désignée par Hincmar, le lieu où Clovis a passé la nuit qui précéda son baptême.

[Note 405: Marlot. Metr. Rem. hist., t. I, p. 175.]

[Note 406: «... Sigiberto quoque regnum Theuderici, sedemque habere Remensem.» L. IV, ch. XXII. Voy. D. Bouquet, Rec. des historiens de la France, t. II, p. 214, note e.]

Mais en quel endroit se trouvait ce palais? On a pensé qu’il devait être voisin de la porte Basée, l’antique porta Basilica, l’une des entrées principales de la ville. Cette porte, détruite seulement au dix-huitième siècle, était à l’origine, comme la porte de Mars qui a eu un meilleur sort et subsiste encore aujourd’hui, un arc de triomphe érigé, dans des temps prospères, à l’entrée de la cité, au point de départ des grandes voies qui reliaient Reims aux autres villes de la Gaule407. A la fin du troisième siècle, sous la menace des invasions barbares, on se vit forcé, pour faciliter la défense, d’abandonner les faubourgs et leurs opulentes villas, de rentrer dans les étroites limites de l’ancienne cité, et d’entourer cet espace restreint d’une ceinture de remparts. L’arc de triomphe de la porta Basilica devint une porte fortifiée de la nouvelle enceinte408. Cette position était très importante; elle donnait accès à la via Cæsarea, l’une des voies les plus notables de la région; elle jouait dans la protection de la ville un rôle capital. Il n’est pas étonnant qu’un palais ait été élevé en ce lieu et compris dans ce système défensif. On connaît ailleurs d’autres exemples analogues: c’est ainsi que la porta Nigra de Trèves a été également transformée en palais. Au moyen âge, la tradition s’est conservée, et l’on a, de même, construit des châteaux aux portes des villes: sans quitter Reims, nous pouvons citer la demeure féodale des archevêques, construite au douzième siècle pour commander la porte de Mars409.

[Note 407: Voy. notre notice sur Les Portes antiques de Reims, dans les Travaux de l’Académie de Reims, t. LXV (année 1878-79), p. 442 et suiv.]

[Note 408: Elle portait aussi le nom de porta Collaticia, qui paraît répondre à l’expression de porte coleïce dans l’ancienne langue française, et qui désigne une porte munie d’une herse (ibid., p. 444).]

[Note 409: Le château de Porte-Mars a été probablement bâti par l’archevêque Henri de France, d’après une chronique citée par Marlot, Metr. Rem. hist., t. II, p. 401.]

Des fouilles faites à différentes époques dans les terrains voisins de la porte Basée ont révélé la présence de substructions romaines assez considérables. Quand on a creusé près de la muraille antique les fondations des bâtiments de l’université et du séminaire, on a trouvé des débris de sculpture, des pans de murs incrustés de marbre et des restes de mosaïques410. Partout, dans ces environs, les vestiges antiques abondent et décèlent l’existence d’un édifice important.

[Note 410: Tarbé, Reims, p. 221.]

Mais nous avons mieux que ces documents archéologiques; nous possédons un texte historique d’une authenticité indiscutable, qui nous montre à la porte Basée une demeure encore habitée à l’époque mérovingienne. La Vie de saint Rigobert, archevêque de Reims vers le premier quart du huitième siècle411, vie écrite antérieurement à Flodoard, nous rapporte que le prélat s’était créé une installation sur le vieux rempart, au-dessus de la porte412. Des fenêtres de son logis, il jouissait d’une vue étendue sur les faubourgs, et se plaisait à contempler l’aspect riant des églises qui s’offraient partout aux regards du côté du quartier de Saint-Remi, le long de l’ancienne voie Césarée413. Chef et défenseur de la cité, il en gardait les clefs dans cette espèce de maison forte414, et son biographe nous raconte qu’il interdit un jour l’entrée de la ville à Charles Martel. Avait-il approprié à son usage la vieille construction romaine que l’on suppose avoir existé en cet endroit? Peut-être, et l’on est porté à en reconnaître un reste dans les assises d’un mur en petit appareil qui surmontait encore au dix-septième siècle le sommet ruiné et mutilé de l’arc de triomphe primitif, comme il paraît d’après un dessin exécuté en 1602 par l’habile artiste rémois G. Baussonnet415.

[Note 411: Il mourut vers 739.]

[Note 412: «... Super quam (portam), structis inibi ædibus sibi congruis, almificus manebat Rigobertus…» Vita S. Rigoberti, AA. SS. Boll., janvier, t. I, p. 176.]

[Note 413: «Fenestris cœnaculi sui patefactis, eas (basilicas) inde consueverat contemplari.» Ibid.

[Note 414: «... Ibique tam hujus quam singularum claves totius urbis portarum apud se reconditas pro tempore servabat.» Ibid.

[Note 415: Ce dessin, gravé par Moreau, figure en tête du Dessein de l’histoire de Reims par Nicolas Bergier, Reims (1635). On peut consulter aussi des dessins de la porte Basée, exécutés un peu avant sa démolition, en 1751, et conservés aux archives de Reims (Diverses matières, liasse 55, nº 2).]

D’autre part, certains indices permettent de supposer que les terrains adjacents à la porte Basée, à l’intérieur de la cité, faisaient partie sous l’empire romain du domaine de la couronne. Nous savons par Flodoard qu’ils continuaient au septième siècle à appartenir au domaine royal. A cette époque, un pieux personnage de haute naissance, Gombert, frère de l’évêque de Reims, saint Nivard, avait fondé en cet endroit un monastère de religieuses en l’honneur de saint Pierre: «... Monasterium in honore sancti Petri construxisse traditur, quod regale vel fiscale vocatur, eo quod in regali potestate usque ad moderna tempora fuerit habitum416.»

[Note 416: Hist. Remensis ecclesiæ, l. IV, ch. XLVI, Mon. Germ., t. XIII, p. 595.—Saint Gombert vivait au VIIe siècle; son frère, saint Nivard, mourut vers 672.]

Remarquons en passant que si Gombert a été le fondateur du couvent, rien n’indique qu’il l’ait été aussi de l’église. Il a pu établir ce monastère près d’une chapelle de Saint-Pierre beaucoup plus ancienne, dont le vocable existait longtemps avant lui417.

[Note 417: Il semblerait résulter d’un passage de la Vie de saint Gombert qu’il a, au contraire, fondé également cette chapelle: «Oratorium… inibi construxit, et in honore sancti Petri consecrans, ex janitore supernæ aulæ fecit patronum ipsius ecclesiæ.» AA. SS. Boll., avril, t. III, p. 623. Mais cette vie, telle que l’ont publiée les Bollandistes, est empruntée aux leçons de l’office du saint, rédigé, suivant Papebroch, après le milieu du dixième siècle; il est permis de croire que l’auteur de ce texte, relativement peu ancien, a pu commettre ici une confusion. Flodoard, au contraire, a utilisé la première vie de saint Gombert, composée vers 800, et aujourd’hui perdue. Ibid., p. 621-622.]

C’est à cette chapelle, et non pas, comme l’ont pensé généralement les historiens de Reims, à l’église paroissiale de Saint-Pierre-le-Vieil, que nous rapportons maintenant le legs fait par le testament de saint Remi «ecclesiæ Sancti Petri infra urbem quæ curtis dominica dicitur418.» Il faut dire que ce passage ne se trouve que dans le grand testament, document interpolé dont l’authenticité est rejetée aujourd’hui par tous les critiques les plus compétents, mais qui nous reporte au moins à l’époque carolingienne, date à laquelle il paraît avoir été fabriqué. L’expression de curtis dominica, tout en ne remontant pas d’une façon certaine au temps de saint Remi, est néanmoins fort intéressante et mérite de fixer notre attention. Nous avions jugé d’abord qu’il s’agissait de la demeure de l’évêque et de ses dépendances, mais il est peu vraisemblable que l’on ait désigné ainsi le palais épiscopal. La curtis en question est plutôt le domaine du fisc dont parle Flodoard, la propriété royale où s’élevait l’église de Saint-Pierre, à l’intérieur de l’enceinte et près de la muraille, «infra urbem419.»

[Note 418: Flodoard, Hist., t. I, ch. XIX, Mon. Germ., t. XIII, p. 430.]

[Note 419: On trouve l’expression de Dominica villa appliquée à un domaine de la couronne, situé près de Reims, dont Louis le Pieux fit don à l’abbaye de Charroux en Poitou, par un diplôme daté de 830: «... in pago Remensi villam qua dicitur Dominica villa.» Elle faisait partie de ses propriétés: «... quasdam res proprietatis nostræ.» C’est aujourd’hui Villedomange (arr. de Reims). Voy. ce diplôme dans le Rec. des hist. de la France, t. VI, p. 566.]

L’empereur Louis le Pieux fit don de ce monastère de Saint-Pierre à sa fille Alpaïde, épouse du comte Bégon, et celle-ci en transmit la possession à l’église de Reims420. C’est sans doute aussi par suite d’une aliénation du domaine royal que les archevêques de Reims étaient devenus propriétaires d’un terrain assez vaste, attenant à la porte Basée et voisin de Saint-Pierre, mais situé de l’autre côté de la grande rue qui aboutissait à cette porte. Ils y avaient une grange et une cense qu’ils ont conservées jusque dans les temps modernes421; près de cette grange, l’archevêque Guillaume de Champagne fonda en 1201 un hôpital desservi par les religieux de l’ordre de Saint Antoine422. Il est permis de conjecturer que tous ces terrains, qui étaient demeurés, comme le dit Flodoard, «in regali potestate» jusque sous les souverains carolingiens, avaient eu la même destinée à l’époque romaine, et qu’ils avaient pu être compris dans les dépendances du palais construit près de la porta Basilica.

[Note 420: «Quod monasterium Ludowicus imperator Alpheidi, filiæ suæ, uxori Begonis comitis, dono dedit… Quod cœnobium postea per precariam ipsius Alpheidis, vel filiorum ejus Letardi et Ebrardi, ad partem et possessionem Remensis devenit ecclesiæ.» Flodoard, Hist., l. IV, ch. XLVI, Mon. Germ., t. XIII, p. 595. Cf. Vita S. Rigoberti, AA. SS. Boll., janvier, t. I, p. 177.]

[Note 421: Cette cense a été cédée, en 1551, par le cardinal de Lorraine aux religieuses de l’abbaye de Saint-Pierre-les-Dames (Archives de Reims, G. 25; voy. l’Inventaire des Archives départementales de la Marne, série G, t. I, p. 19).]

[Note 422: Voy. la charte de cette fondation dans Marlot, Metr. Remens. hist., t. II, p. 449.]

La Vie de saint Rigobert, déjà citée, nous fournit de curieux renseignements sur la petite église de Saint-Pierre et sur la situation qu’elle occupait. Elle était contiguë, et peut-être même adossée à la muraille antique, sur la droite de la porte Basée, en sortant de la ville; la chapelle Saint-Patrice du collège des Bons-Enfants lui a succédé plus tard sur le même emplacement, et la position de celle-ci est encore nettement indiquée en divers plans du dix-huitième siècle423. Saint Rigobert avait fait ouvrir une porte dans le pignon de l’église Saint-Pierre qui touchait à son logis, et de là, il descendait par des degrés jusque dans le sanctuaire pour y prier Dieu: «... Ostium in pinnaculo ecclesiæ Sancti Petri quæ finitima erat suæ domui, præcepit fieri, per quod in eamdem gradibus adjectis descendebat ad adorandum424.» Il remontait ensuite et entrait par cette porte dans un oratoire qu’il avait bâti sur le mur de la cité, près de sa maison, et avait dédié à l’archange saint Michel: «... indeque revertens per hoc ipsum intrabat in oratorium quod juxta domum suam fecerat super civitatis murum, dedicavitque in memoriam sancti Michaelis archangeli425.» Le comte Bégon, gendre de Louis le Pieux, fit détruire cet oratoire, parce qu’il masquait la fenêtre de l’église, et lui enlevait du jour426. En lisant ces descriptions, on ne peut s’empêcher de songer au récit d’Hincmar, et de rapprocher l’oratorium Sancti Petri qui tenait, suivant cet auteur, à la chambre de Clovis, «cubiculo regis contiguum», de l’église ou chapelle Saint-Pierre, voisine de la demeure de saint Rigobert, «quæ finitima erat suæ domui.» Il est vrai, la chapelle Saint-Pierre du palais épiscopal se présentait un peu dans les mêmes conditions; mais les diverses raisons que nous venons de passer en revue sont plutôt en faveur du séjour de Clovis dans le palais de la porte Basée, la domus regia distincte de la domus episcopi.

[Note 423: On peut consulter en particulier un plan de la seigneurie de l’abbaye de Saint-Pierre en la ville de Reims et des lieux voisins, copie faite en 1776 d’après un plan de 1754 (Archives de Reims, fonds de l’abbaye de Saint-Pierre).]

[Note 424: AA. SS. Boll., t. I, p. 176.]

[Note 425: Ibid.

[Note 426: «Bego hoc oratorium dirui jussit, considerans quod præ altitudine sui, quasi quodam umbraculo obnubebat prædictæ ecclesiæ fenestram, sed potius quia quadam die caput suum in superliminari ejusdem ostioli graviter eliserit, eo quod statura fuerit procerus.» Ibid., p. 177.]

Cette dernière opinion permet aussi d’écarter une difficulté que l’on avait soulevée au sujet de la proximité du palais de l’évêque et du baptistère de la cathédrale où Clovis reçut le baptême. D’après la Vita Remigii d’Hincmar, saint Remi et Clovis se seraient rendus en grande pompe du palais au baptistère, au milieu des hymnes et des cantiques, à travers les rues somptueusement décorées427. Pour qu’une telle procession ait pu avoir lieu, il faut supposer une certaine distance entre le point de départ et le lieu d’arrivée, condition qui ne se trouve point réalisée, si l’on admet un baptistère voisin de la cathédrale, et par conséquent trop rapproché du palais428. On peut répondre, il est vrai, que le récit d’Hincmar n’a pas la valeur d’une source originale. Toute sa narration est empruntée, en substance, à Grégoire de Tours par l’intermédiaire des Gesta Francorum[429]; il y a seulement ajouté des traits légendaires et des développements de pure imagination430. Il ne peut donc fournir la matière d’une objection sérieuse. Mais le récit de Grégoire de Tours mérite plus d’égards, et s’il ne parle pas expressément d’un cortège, les termes dont il se sert paraissent du moins y faire allusion. Il nous représente la ville en fête, les grandes rues et les églises richement pavoisées: «Velis depictis adumbrantur plateæ, ecclesiæ cortinis albentibus adornantur431.» Ces décorations ont dû être faites sur le passage de Clovis; or, entre l’évêché et le baptistère, il n’y avait pas de place suffisante pour qu’un cortège pût se déployer; on n’avait qu’un faible espace à franchir, et l’on ne rencontrait sur son chemin ni ces rues, ni ces églises qui avaient pris une si brillante parure. Au contraire, si l’on admet que le roi des Francs, avec sa suite, est parti de son palais, de la domus regia de la porte Basée, en suivant, pour gagner la cathédrale, la grande rue qui conduisait jusqu’au centre de la cité, alors tout s’explique, la cérémonie s’accomplit d’une façon très naturelle, la procession peut être admise et n’est plus l’objet d’aucune discussion432.

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