Clovis, Tome 2 (of 2)
Chapitre 1
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 12 parties.
Cela suffisait-il, et n’était-il pas trop tard pour apaiser les populations catholiques frémissantes, qui voyaient le désarroi se mettre parmi les bourreaux et Clovis apparaître en libérateur? Ne se produisit-il pas dès lors, parmi elles, des mouvements destinés à préparer ou à hâter une intervention franque? Ou, tout au moins, l’irritation populaire ne se traduisit-elle pas, en certains endroits, par de véritables soulèvements? A la distance où nous sommes placés de ces événements, et avec les faibles lumières que nous fournissent les sources, il est impossible de répondre à cette question, et nous ne l’aurions pas même soulevée, si quelques lignes très obscures de l’hagiographie ne semblaient en quelque sorte la suggérer99.
[Note 99: Je veux parler de la mort de saint Galactorius de Bénarn, dont il sera question plus loin.]
Mais, en dehors de la question religieuse proprement dite, il y avait quantité d’autres points sur lesquels devaient éclater tous les jours des conflits entre les Francs et leurs voisins. Les confins des deux pays étaient fort étendus, les relations des peuples très hostiles: des incidents de frontière, des querelles inattendues entre les nationaux des deux royaumes éclataient à chaque instant, et dégénéraient bien vite en froissements entre les deux cours. La tradition populaire des Francs, consignée dans une légende100, est d’accord avec la correspondance politique de Théodoric le Grand pour attribuer le discord à ces rivalités entre les deux puissances de la Gaule. Que Clovis ait voulu et désiré un conflit, qu’il ait compté dans ce cas sur les sympathies qu’il avait en Aquitaine, cela est fort probable; il se sentait le plus fort de toute manière, et le chroniqueur franc lui-même lui attribue l’initiative des hostilités.
[Note 100: Cette légende, très obscure, et dont on ne peut guère garder grand’chose, raconte au point de vue franc l’origine des hostilités, et rejette naturellement tous les torts sur le roi des Visigoths. Sans valeur pour l’histoire de Clovis, elle est au contraire pleine d’intérêt pour celle des mœurs barbares, et je renvoie le lecteur à l’étude que je lui ai consacrée dans l’Histoire poétique des Mérovingiens.]
Alaric semble avoir fait ce qu’il pouvait pour ménager son redoutable adversaire. Il lui avait livré Syagrius; il est probable aussi qu’il lui avait renvoyé les prisonniers francs de Gondebaud. Enfin, il lui proposa une entrevue pour régler pacifiquement leurs différends. Clovis ne crut pas pouvoir refuser cette proposition. Les deux rois se rencontrèrent donc aux confins de leurs royaumes avec des formalités d’étiquette semblables à celles qui avaient réglé autrefois l’entrevue sur la Cure. Il y avait dans la Loire, en face du bourg d’Amboise, une île qui s’est appelée par la suite l’Ile d’entre les Ponts[101] ou l’Ile Saint-Jean[102]: c’est là, probablement sur terrain neutre, qu’ils mirent pied à terre, chacun avec une escorte désarmée dont le chiffre avait été strictement convenu d’avance. L’entrevue fut ou du moins parut cordiale: les deux rois burent et mangèrent ensemble, et se quittèrent après s’être mutuellement assurés de leur amitié103.
[Note 101: Dubos, III, p. 267; A. de Valois, I, p. 291.]
[Note 102: Fauriel, II, p. 57; Cartier, Essais historiques sur la ville d’Amboise et son château, Poitiers, 1842. Du Roure, Histoire de Théodoric le Grand, I, p. 478, l’appelle aussi l’Ile d’Or.]
[Note 103: Grégoire de Tours, II, 35.]
Par malheur, il y avait dans le monde une puissance qui était singulièrement intéressée à brouiller les relations entre les deux princes barbares. Byzance n’avait jamais renoncé à la souveraineté de l’Occident. Pour elle, les Germains qui s’étaient emparés des provinces n’y étaient que des garnisons au service de l’empereur, ou des envahisseurs qu’il en fallait chasser dès qu’on pourrait. Elle ne cessait de rêver aux moyens de remettre sous son obéissance ces florissantes contrées, et l’idée de ramener les aigles romaines, malgré le veto des siècles, aux limites où les avaient posées Germanicus et Trajan fut de toutes les chimères byzantines la plus grandiose et la plus persistante104. Longtemps avant Justinien, qui le premier en réalisa au moins une partie, elle hanta l’imagination de ses prédécesseurs, et nous en retrouvons plus d’une trace dans leur politique. Mais l’expédient auquel ils recouraient n’avait rien de la grandeur imposante du but: il consistait à diviser les barbares et à les détruire les uns par les autres. L’ennemi à anéantir tout d’abord, c’étaient les Goths. Ils tenaient deux des trois grandes presqu’îles méditerranéennes, et ils empiétaient sur la troisième. Maître de l’Italie et d’une partie de l’Illyrie, Théodoric affectait même des allures d’empereur qui, plus encore que son pouvoir, révoltaient profondément l’orgueil des Byzantins. Depuis qu’en 504 ses lieutenants avaient infligé aux armées impériales une défaite humiliante, et porté l’autorité de leur maître jusque dans la Pannonie105, les rapports étaient extrêmement tendus entre les cours de Ravenne et de Constantinople. Tirer une revanche éclatante de l’insolent barbare, c’était devenu en quelque sorte l’idée fixe de l’empereur Anastase.
[Note 104: G. Kurth, les Origines de la civilisation moderne, t. I, pp. 301 et suivantes.]
[Note 105: Ennodius, Panegyricus Theodorico dictus, c. 12. Cf. le comte Marcellin, année 501, et la chronique de Cassiodore, année 504 (Mommsen).]
En cherchant le peuple qui devait lui servir d’instrument dans cette entreprise, il hésita probablement quelque temps entre les Francs et les Burgondes. Les Burgondes étaient de tous les Germains les plus sincères amis de l’Empire, et les plus respectueux envers les empereurs. On a vu plus haut les preuves de leur espèce de culte pour la majesté impériale, et de la subordination au moins nominale de leurs rois aux souverains de Byzance. Voisins des deux royaumes gothiques, ils avaient également à se plaindre de l’un et de l’autre, car le premier avait mis fin à leur carrière à peine commencée en s’emparant de la haute Italie, et l’autre, en mettant la main sur la Gaule maritime, les avait à jamais enfermés dans leurs montagnes. Mais les Burgondes n’étaient pas assez forts pour engager la lutte contre les Goths. D’ailleurs, depuis la campagne de 500, ils étaient devenus, sinon les tributaires, du moins les amis et les alliés des Francs, qui exerçaient sur leur royaume une suzeraineté déguisée.
C’était donc aux Francs décidément qu’il fallait s’adresser. Les Francs étaient les ennemis-nés des Goths. Les ardentes rivalités qui régnaient entre les deux peuples n’étaient pas un mystère pour Byzance, toujours parfaitement renseignée sur ce qui se passait chez les barbares. La position stratégique des Francs les rendait admirablement aptes au rôle d’agresseurs. Couverts du côté des Ostrogoths par les Burgondes, ils pouvaient anéantir les Visigoths avant que l’Italie eût le temps d’intervenir; eux-mêmes, libres sur leurs derrières, ils n’avaient pas à craindre de diversion sérieuse pendant qu’ils seraient aux prises avec leurs ennemis au sud de la Gaule. Leur supériorité militaire ne faisait de doute pour personne; il paraissait certain que si, alliés aux Burgondes, ils se jetaient sur l’Aquitaine, ils en balayeraient facilement les occupants. Et si Théodoric s’avisait de venir au secours de ceux-ci, ne pouvait-on pas, quand on le voulait, lui donner de l’ouvrage en Italie, et une démonstration de la flotte byzantine ne devait-elle pas suffire pour retenir chez lui ce barbare défiant, établi au milieu de populations romaines mal réconciliées?
Si, comme on n’en peut guère douter, ces considérations ont frappé l’esprit des contemporains, il dut y avoir d’actives négociations entre Byzance et Clovis pendant le cours de l’année 506. Anastase venait de rompre toute espèce de relations diplomatiques avec les Ostrogoths: les fastes consulaires de l’Occident ne contiennent plus, à partir de 507, le nom du consul créé dans l’empire d’Orient. L’empereur pressait vivement Clovis d’entrer en campagne, s’engageant à faire de son côté une démonstration assez sérieuse pour empêcher Théodoric d’intervenir dans la lutte. En même temps, il est probable qu’il encourageait Gondebaud, qui était d’ailleurs l’allié de Clovis, à prendre part à l’entreprise, promettant aux deux rois de ratifier le partage qu’ils feraient des dépouilles des Visigoths. Sans doute, nous ne possédons aucun témoignage positif attestant que telle fut la marche des négociations; mais elles s’accusent d’une manière éclatante au cours des événements qui vont se dérouler sous nos yeux.
De quelque secret qu’aient été entourés ces pourparlers, ils n’échappèrent pas à la perspicacité du roi d’Italie. Il devina l’orage qui allait fondre sur son édifice politique, et il ne lui fut pas difficile de se rendre compte que dans la personne de son gendre Alaric, c’était lui avant tout qui était visé. On peut croire qu’il s’attendait depuis longtemps à une attaque de ce genre, et qu’il avait pris, en vue de cette éventualité redoutée, toutes les précautions que peut suggérer le génie de l’homme d’État le plus exercé. Il avait fait tour à tour entrer, dans sa clientèle ou dans son alliance, tous les peuples barbares de l’Occident, et il était en Europe le chef d’une famille de rois qu’il travaillait à serrer le plus étroitement possible autour de sa personne. Grâce à une série de mariages politiques, il se trouvait le beau-père du roi des Burgondes et de celui des Visigoths, le beau-frère de celui des Vandales et de celui des Francs, et l’oncle de celui des Thuringiens; enfin, il avait adopté comme fils d’armes celui des Hérules. Ces liens de parenté entre les rois lui semblaient la meilleure garantie de la paix entre leurs peuples. Il avait été assez heureux pour voir sa politique couronnée de succès, et tous les royaumes barbares reconnaître tacitement la suprématie de son génie. Clovis était le seul dont les allures conquérantes vinssent troubler ce bel ordre, et donner de l’inquiétude au patriarche des rois. Une première fois déjà, il avait fallu que Théodoric intervînt pour arrêter le cours de ses succès militaires, qui menaçaient de rompre l’équilibre de l’Occident106. Aujourd’hui, le danger était plus sérieux: c’était la nation gothique elle-même, c’était le sang de ses rois qui était menacé. Théodoric mit tout en œuvre pour conjurer le conflit, et l’on peut juger, par le zèle qu’il y apporta, de l’importance qu’avaient à ses yeux les intérêts en cause.
[Note 106: Voir t. I, p. 308 et suivantes.]
Une contre-alliance qui serait assez forte pour effrayer Clovis et pour neutraliser auprès de lui les influences byzantines, tel fut le moyen qui s’offrit tout d’abord à son esprit. Sa correspondance, qui nous a été heureusement conservée, nous le montre s’adressant tour à tour à tous les rois barbares ses parents et ses alliés, pour les décider à faire avec lui une démarche collective auprès du roi franc, auquel on offrirait de trancher par voie d’arbitrage son différend avec Alaric. En cas de refus, on lui notifierait qu’il aurait sur les bras une guerre avec tous les princes représentés dans l’ambassade.
Il n’y avait pas de temps à perdre: l’attitude de Byzance laissait entrevoir une prise d’armes à bref délai. Ce fut donc probablement vers la fin de 506 ou dans les premiers jours de 507 que partit, de la cour de Ravenne, l’ambassade chargée de faire le tour des capitales européennes. Outre la lettre qu’ils devaient remettre, de la part de leur souverain, aux divers rois alliés, ils étaient chargés pour chacun d’eux d’un message verbal, contenant sans doute des choses trop délicates pour être mises par écrit. Ces communications confidentielles n’ont pu, d’ailleurs, que confirmer les grandes lignes du plan dont la correspondance de Théodoric nous a gardé le croquis. Leur voyage circulaire terminé, les négociateurs devaient, renforcés des ambassadeurs de tous ces rois, se présenter auprès de Clovis avec le message de leur maître, qui lui parlerait de la sorte au nom de toute l’Europe germanique. Plan vaste et grandiose sans doute, et dont l’issue prospère était la seule chance qui restât de conserver la paix de l’Occident.
La première visite de l’ambassade fut pour le roi de Toulouse. Elle lui porta, avec des paroles d’encouragement, le conseil de ne pas bouger avant que les négociations de Théodoric avec les autres rois barbares eussent abouti.
«Vous avez le droit, écrivait le monarque ostrogoth, de vous glorifier de la valeur traditionnelle de votre peuple, et de vous souvenir qu’Attila a été écrasé par vos ancêtres. Rappelez-vous cependant qu’une longue paix amollit les nations les plus belliqueuses, et gardez-vous d’exposer sur un seul coup de dé des forces qui sont restées trop longtemps sans emploi. Prenez donc patience jusqu’à ce que nous ayons envoyé notre ambassade au roi des Francs, et tranché votre litige par voie de jugement amical. Vous êtes tous deux nos parents, et nous ne voulons pas que l’un de vous soit mis dans un état d’infériorité vis-à-vis de l’autre. Comme il n’y a d’ailleurs entre vous aucun grief sérieux, rien ne sera plus facile à apaiser, tant que vous n’aurez pas recouru aux armes. Au reçu de cette ambassade, joignez vos envoyés à ceux que nous adressons à notre frère Gondebaud et aux autres rois, et fasse le Ciel que nous vous aidions à vous protéger contre les intrigues de ceux qui se complaisent malignement aux querelles d’autrui. Quiconque voudra vous faire du tort nous aura pour ennemis107.»
[Note 107: Cassiodore, Variar., III, 1.]
De Toulouse, renforcée selon toute probabilité des envoyés d’Alaric, l’ambassade se rendit à la cour de Vienne, auprès du roi Gondebaud. La lettre adressée à ce monarque est conçue de la manière la plus diplomatique: Théodoric n’y sort pas du domaine des considérations morales, semble éviter de serrer de près la question, et ne parler, en quelque sorte, que par acquit de conscience.
«C’est un grand mal, écrit-il sentencieusement, que les querelles entre personnages royaux, et, pour nous, nous souffrons de voir les dissentiments de nos proches. C’est à nous qu’il convient de rappeler ces jeunes princes à la raison, et de prononcer au besoin des paroles sévères pour les empêcher d’aller aux excès. Aidez-moi dans cette tâche; joignez votre ambassade à la mienne et à celle d’Alaric, afin que nos efforts unis parviennent à rétablir la concorde entre ces rois. Il n’y aura personne qui ne nous rende responsables de leur querelle, si nous ne faisons pas tout pour l’apaiser108.»
[Note 108: Cassiodore, Variar., III, 2.]
Il est peu probable que Gondebaud, qui dès lors était en secret l’allié de Clovis, ait déféré aux instances de Théodoric, et les envoyés de celui-ci durent le quitter assez mécontents, pour achever leur message auprès des rois des Hérules, des Warnes et des Thuringiens. Chacun de ces trois princes reçut un exemplaire d’une lettre unique dans laquelle Théodoric s’exprimait sur le compte de Clovis en termes plus explicites que dans la lettre à Gondebaud.
«Celui, dit-il en substance, qui veut injustement ruiner une nation respectable, n’est pas disposé à observer la justice envers les autres, et si le succès le favorise dans cette lutte impie, il se croira tout permis. Joignez donc vos envoyés à ceux qui portent nos offres de médiation à Clovis, pour qu’en esprit d’équité il renonce à attaquer les Visigoths, et qu’il s’en rapporte au droit des gens, ou qu’il sache qu’autrement il aura affaire à nous tous. On lui offre une entière justice: que veut-il donc de plus, sinon bouleverser tous les royaumes voisins? Il vaut mieux réprimer tous ensemble, dès le début et à peu de frais, ce qui autrement risquerait de causer une conflagration générale. Rappelez-vous combien de fois Euric vous a comblés de ses présents, combien de fois il a écarté de vous les armes de voisins puissants. Rendez aujourd’hui au fils ce que le père a fait pour vous: vous agirez pour votre propre bien, car si le roi des Francs parvenait à l’emporter sur la grande monarchie visigothique, nul doute qu’il ne s’attaque ensuite à vous109.»
[Note 109: Cassiodore, Variar., III, 3.]
Les roitelets barbares déférèrent-ils au vœu de leur puissant allié, et se joignirent-ils à lui pour la démarche comminatoire qu’il leur proposait de faire ensemble auprès du roi franc? Nous ne sommes pas en état de le dire, et leur inaction dans la lutte qui éclata peu après pourrait faire croire qu’ils ont prudemment évité de s’aventurer. Quoi qu’il en soit, les envoyés de Théodoric, après ce long itinéraire à travers les cours barbares, terminèrent leurs pérégrinations auprès de Clovis, en lui remettant de la part de leur maître une lettre dont nous résumons le contenu:
«La Providence a voulu nouer des liens de parenté entre les rois, afin que leurs relations amicales aient pour résultat la paix des nations. Je m’étonne donc que vous vous laissiez émouvoir, par des motifs frivoles, jusqu’à vous engager dans un violent conflit avec notre fils Alaric. Tous ceux qui vous craignent se réjouiront de cette lutte. Jeunes tous les deux, et tous les deux à la tête de florissantes nations, craignez de porter un rude coup à vos royaumes, et de prendre sur vous la responsabilité des catastrophes que vous allez attirer sur vos patries. Laissez-moi vous le dire en toute franchise et affection: c’est trop de fougue de courir aux armes dès les premières explications. C’est par voie d’arbitrage qu’il faut trancher vos débats avec vos proches. Votre querelle serait un opprobre pour moi-même. Je ne veux pas d’une lutte d’où l’un de vous deux peut sortir écrasé; jetez ces armes que vous tournez en réalité contre moi. Je vous parle comme un père et comme un ami: celui de vous qui mépriserait mes exhortations doit savoir qu’il aura à compter avec moi et avec tous mes alliés. Je vous exhorte donc comme j’ai exhorté Alaric: Ne laissez pas la malignité d’autrui semer la zizanie entre vous et lui; permettez à vos amis communs de régler à l’amiable vos différends, et rapportez-vous-en à eux de vos intérêts. Celui-là n’est certes pas un bon conseiller qui veut entraîner l’un ou l’autre de vous dans la ruine[110].»
[Note 110: Cassiodore, Variar., III, 4.]
Ces dernières paroles, et les autres que nous avons soulignées, ne laissent pas de doute sur la personnalité visée par Théodoric: c’est, à ne pas s’y tromper, l’empereur dont il s’agit111. La démarche du roi d’Italie, complétée et précisée par les instructions verbales de ses ambassadeurs, était une lutte ouverte et acharnée contre l’influence byzantine auprès de Clovis. On mettait ce dernier en demeure de se prononcer entre Ravenne et Constantinople, entre le monde barbare où il avait ses voisins, ses parents, ses amis, et le monde romain où il ne rencontrait qu’un empereur perfide et intrigant. Toute l’éloquence des ambassadeurs dut tendre à rompre les liens qui se nouaient, à persuader à Clovis que ses intérêts et sa gloire le détournaient également d’une pareille alliance.
[Note 111: Il faut se garder de supposer, avec Junghans, p. 84, et avec W. Schultze, Das Merovingische Frankenreich, p. 72, que Théodoric a voulu faire allusion aux menées du clergé catholique. C’est d’abord, nous l’avons vu, faire une hypothèse téméraire que d’admettre sans preuve les prétendues menées de l’épiscopat des Gaules; c’est ensuite supposer Théodoric très maladroit que de lui attribuer des attaques aussi âpres contre les conseillers de Clovis au moment où il s’agissait de le gagner.]
Ce fut en vain. L’ambassade venait trop tard, et elle ne servit qu’à précipiter les événements. Peut-être n’était-elle pas encore rentrée au palais de Ravenne que l’armée franque et l’armée burgonde s’ébranlaient chacune de son côté. Quand saint Avitus revint dans sa ville épiscopale, qu’il avait quittée pour aller célébrer une fête religieuse dans son diocèse, l’héritier de la couronne burgonde, à son grand étonnement, était déjà parti avec ses soldats112. Cette précipitation était commandée par les circonstances: une fois la lutte décidée, il importait de fondre ensemble sur l’ennemi commun avant que Théodoric eût le temps de venir à son secours.
[Note 112: S. Avitus, Epist., 45 (40).]
L’explosion des hostilités prit les Visigoths au dépourvu. Ce peuple, déshabitué par une longue paix des labeurs et des périls de la guerre, avait perdu, comme le craignait Théodoric113, de cette valeur qui le rendait si redoutable aux Romains des générations précédentes. Il souffrait aussi d’une gêne financière à laquelle il avait cru porter remède en émettant de la monnaie altérée114. L’arrivée des Francs causa une espèce d’affolement. Pendant qu’on dépêchait en toute hâte un message à Théodoric pour le prévenir du danger et le supplier d’accourir sans retard115, les agents fiscaux battaient tout le royaume pour faire rentrer dans les caisses de l’État le plus d’argent possible, et les recruteurs officiels faisaient prendre les armes à tout ce qui était en état de les porter. Même des religieux furent arrachés à la solitude de leur cellule pour aller grossir les rangs de l’armée visigothique116. Ils s’y rencontraient avec beaucoup de Romains catholiques dont les sentiments étaient les leurs, et qui souffraient de verser leur sang pour une cause qui semblait se confondre avec celle de l’hérésie. Certes, ces braves gens n’étaient pas des traîtres, et on verra qu’ils surent vaillamment faire leur devoir de soldat; mais on conviendra qu’une armée ainsi composée ne devait pas être animée de cet enthousiasme qui est la condition de la victoire. On se sentait battu d’avance; on allait au combat à travers les sourds grondements d’une population qui voyait des ennemis dans ses défenseurs.
[Note 113: Voir ci-dessus, p. 63.]
[Note 114: S. Avitus, Epist., 87 (78).]
[Note 115: Procope, De Bello gothico, I, 12.]
[Note 116: Vita sancti Aviti Eremitæ (dom Bouquet III, 390).]
Quel contraste que celui des deux armées, et comme il exprimait bien l’opposition des deux régimes politiques! Dans le camp de Clovis, tout était à l’allégresse: Romains et barbares se serraient avec le même entrain autour d’un chef populaire et aimé. Et comme il avait su s’y prendre pour exalter le courage et le zèle des siens, en leur présentant cette nouvelle expédition comme une espèce de croisade!
«Je ne puis supporter, avait-il dit, que ces ariens occupent une bonne partie de la Gaule. Marchons donc contre eux, et, après les avoir battus, soumettons leur terre à notre autorité117.» Des acclamations unanimes avaient salué ces paroles, et l’on s’était ébranlé.
[Note 117: Grégoire de Tours, II, 37. Cf. Histoire poétique des Mérovingiens, p. 267.]
L’armée franque présentait un beau spectacle: on s’y montrait le jeune prince Théodoric, fils aîné de Clovis, qui allait faire ses premières armes sous les yeux du roi, et le prince Chlodéric, héritier présomptif du vieux roi de Cologne, qui avait amené à l’allié de son père les contingents francs de la Ripuarie. Pendant qu’à travers les plaines neustriennes on s’acheminait vers la Loire, les Burgondes, de leur côté, se mettaient en route pour aller prendre le royaume visigoth à revers. Gondebaud lui-même était à la tête de ses troupes; sous ses ordres, son fils aîné, Sigismond, commandait une partie de l’armée dans laquelle l’élément indigène et catholique était prépondérant. Tous les catholiques de Burgondie accompagnaient de leurs vœux et de leurs prières l’armée nationale, qui allait contribuer à la délivrance de leurs frères d’Aquitaine, et à l’humiliation d’une puissance hérétique et persécutrice.
«Partez heureux, écrivait saint Avitus à Sigismond, et revenez vainqueur. Gravez votre foi sur vos armes, rappelez à vos soldats les promesses divines, et par vos prières forcez le Ciel à vous venir en aide118.»
[Note 118: S. Aviti Epist., 45 (40).]
Laissons les Burgondes suivre par les montagnes de l’Auvergne l’itinéraire qui les fera pénétrer dans le Limousin, et attachons-nous à l’armée de Clovis. Arrivée dans la vallée de la Loire à la hauteur d’Orléans, elle avait pris par la chaussée romaine qui longeait la rive droite de ce fleuve, l’avait franchi dans les environs d’Amboise119, et de là, laissant à droite la ville de Tours qui devait lui être dévouée depuis longtemps, elle s’était dirigée à grandes journées du côté de Poitiers. Une sévère discipline, bien difficile à faire respecter par une armée de barbares, régnait parmi les soldats. Par un édit royal, publié avant l’entrée en campagne, Clovis avait prescrit un respect absolu des personnes et des choses ecclésiastiques. Les prêtres, les clercs de tout rang et leurs familles, les religieux des deux sexes, et jusqu’aux serfs d’église, tous étaient mis sous la protection spéciale du souverain, c’est-à-dire, selon le langage d’alors, dans la paix du roi. Quiconque se rendait coupable de violence envers eux ou les dépouillait de leurs biens s’exposait par là même à la plus terrible vengeance120. Par considération pour son saint patron, le pays de Tours fut mis tout entier sous la protection de cet édit, ou, pour mieux dire, un édit tout spécial défendit aux soldats d’y molester qui que ce fût, et d’y prendre autre chose que de l’herbe et de l’eau. Clovis tua de sa propre main un soldat qui s’était permis d’enlever du foin à un pauvre, disant par manière de plaisanterie que c’était de l’herbe.
[Note 119: C’est là, en effet, l’itinéraire le plus court pour aller de Paris à Poitiers; de plus, la Vie de saint Dié parle d’une rencontre de Clovis avec ce saint, qui demeurait à Blois. Je me rallie donc à l’opinion de Pétigny, II, p. 503, contre Dubos, III, p. 287, et Junghans, p. 87, qui nomment Orléans.]
[Note 120: Voir la lettre de Clovis aux évêques, dans Sirmond, Concilia Galliæ, I, p. 176.]
«Comment, dit le roi, pourrions-nous espérer de vaincre, si nous offensons saint Martin121?»
[Note 121: Grégoire de Tours, II, 37.]
Clovis donna une autre preuve de sa grande confiance dans le pouvoir du patron de l’église de Tours. Conformément à un usage barbare de cette époque, auquel les chrétiens eux-mêmes recouraient de temps à autre malgré les interdictions des conciles, il voulut que saint Martin rendît un oracle au sujet de l’issue de sa campagne. Ses envoyés allèrent donc, sans que lui-même se détournât de sa route, porter de riches présents au saint de la part de leur maître, dans l’espoir qu’il leur donnerait un signe quelconque de l’avenir. Et, en effet, au moment où ils entraient dans la basilique, le primicier qui dirigeait les chants du chœur faisait exécuter l’antienne suivante: «Seigneur, vous m’avez armé de courage pour les combats, vous avez renversé à mes pieds ceux qui se dressaient contre moi, vous m’avez livré les dos de mes ennemis, et vous avez dispersé ceux qui me poursuivent de leur haine122.» Ces paroles sacrées, qui s’adaptaient si bien à la situation de Clovis, n’était-ce pas saint Martin qui les avait mises dans la bouche des chanteurs, pour donner au roi des Francs un présage de sa victoire? Les envoyés le crurent, et, pleins de joie, ils allèrent rapporter cette bonne nouvelle à leur maître123.
[Note 122: Psaume XVII, 40-41.]
[Note 123: Grégoire de Tours, l. c.
Cependant l’armée franque, quittant la vallée de la Loire, avait pénétré dans celle de la Vienne, et la remontait, cherchant avec ardeur un gué, car Alaric avait fait détruire les ponts et enlever les bateaux124. Malheureusement, de fortes pluies avaient grossi la rivière, et, après une journée entière de recherches, il avait fallu camper sur la rive droite. Clovis se mit en prière, et supplia Dieu de lui venir en aide. Et, dit la tradition conservée par Grégoire de Tours, voilà qu’une biche de proportions énormes entra dans la rivière sous les yeux du roi, et, la traversant à gué, montra ainsi à toute l’armée le chemin qu’elle devait suivre125. La route de Poitiers était ouverte maintenant. Quittant la vallée de la Vienne à partir du confluent du Clain, en amont de Châtellerault, on remonta allègrement cette dernière rivière, sur le cours de laquelle on devait rencontrer Poitiers. Au moment de mettre le pied sur le territoire d’un pays placé sous le patronage de saint Hilaire, le grand adversaire de l’arianisme, Clovis avait ordonné à son armée de respecter le domaine de ce saint aussi religieusement que celui de saint Martin.
[Note 124: Pétigny, II. p. 503.]
[Note 125: Grégoire de Tours, l. c. De pareils épisodes étaient fréquents à une époque où les pays étaient moins peuplés et plus giboyeux qu’aujourd’hui. Un gué de l’Isère fut montré par une biche au général Mummolus. Grégoire de Tours, IV, 44. J’ai cité d’autres exemples, les uns légendaires, les autres historiques, dans l’Histoire poétique des Mérovingiens, pp. 275 et suiv. On a souvent placé le passage de la Vienne à Lussac, à cause d’un lieu voisin dit le Pas de la biche; mais M. Richard nous apprend qu’il y a plusieurs Pas de la biche: sur la Vienne, entre autres un à Chinon (Bulletin mensuel de la Faculté des lettres de Poitiers, 1888, pp. 62-66.)]
Alaric, cependant, était parvenu à grand’peine à rassembler son armée. N’étant pas arrivé à temps, semble-t-il, pour barrer à son adversaire le passage de la Loire ni même celui de la Vienne, il venait de se jeter en avant de Poitiers, pour couvrir cette ville et pour livrer bataille dans les conditions les plus favorables. Au nord de l’antique cité s’étendait une plaine immense, bornée par de profondes forêts, et sillonnée seulement par un petit cours d’eau de volume médiocre, nommé l’Auzance, qui de l’ouest à l’est allait rejoindre la vallée du Clain. Cette plaine était connue par le nom de la seule localité qui se rencontrât dans sa solitude: on l’appelait la champagne de Vouillé126. C’est tout près de cette localité, à une quinzaine de kilomètres au nord-ouest de Poitiers, qu’Alaric avait pris position dans un ancien camp retranché occupant une superficie de soixante-quinze hectares, qui avait été, croit-on, un oppidum de l’époque gauloise, et qu’on nomme encore aujourd’hui le camp de Céneret. Cette position, puissamment défendue de trois côtés par l’Auzance, et du quatrième par un retranchement de six cent mètres de longueur, commandait le chemin par lequel devait arriver Clovis127.
[Note 126: Ce point doit être noté pour l’intelligence du récit. Le campus Vocladensis de Grégoire de Tours II, 37, la campania Vocladensis de Frédégaire, III, 24, désignent toute la plaine et non seulement la paroisse actuelle de Vouillé. D’ailleurs, jusqu’en 1790, cette paroisse fut immense et comprit presque la plaine entière, en tout plus de sept mille hectares. Quand donc le Liber historiæ, c. 17, nous apprend que la bataille fut livrée in campo Vogladinse super fluvium Clinno, il ne faut pas objecter que le village de Vouillé n’est pas situé sur le Clain, car l’auteur ne dit pas cela.]
[Note 127: A Richard, Les Légendes de Saint-Maixent et la victoire de Clovis en Poitou. (Revue des questions historiques, t. XXXIII, p. 609); Id., la Bataille de Vouillé (Bulletin mensuel de la Faculté des lettres de Poitiers, 1888, pp. 62-66).
La question du théâtre de la bataille de Clovis contre les Visigoths, qui a fait couler tant d’encre, semblait tranchée depuis la démonstration péremptoire de M. A. Longnon, Géographie de la Gaule au sixième siècle p. 576 et suiv., et de M. A Richard o. c. et Revue des questions historiques, t. XXXIII, qui ont prouvé l’un et l’autre que Vocladum doit être identifié avec Vouillé; aussi m’étais-je rallié purement et simplement à leur avis, après une étude soigneuse de la question et une inspection personnelle des lieux. Depuis lors, M. Lièvre est rentré en lice pour défendre son opinion entièrement isolée qui place Vogladum à Saint-Cyr (Revue historique, janv.-févr. 1898), mais il aura simplement fourni à M. A Richard (La bataille de Vouillé, Poitiers 1898) et à moi-même (Revue des questions historiques, t. LXIV, 1898 p. 172 et suiv.) l’occasion de démontrer l’inanité de sa thèse.]
Poitiers surgissait à l’extrémité méridionale de cette vaste étendue, dont la séparait la vallée de la Boivre. Cette petite rivière, en venant au pied de ses murs se réunir au Clain, isolait de tous côtés le promontoire aux pentes abruptes qui porte la ville, sauf vers le sud-ouest où l’étranglement de la montagne resserrée entre les deux vallées forme une espèce d’isthme qui la relie au reste du plateau. L’ancienne Limonum, enfermée dès le quatrième siècle dans une enceinte romaine, formait au sommet de sa colline une espèce de massif parallélogramme de pierre qui couronnait d’une manière pittoresque les deux vallées, mais sans descendre jusqu’à elles. Les murs, qui avaient six mètres d’épaisseur, étaient garnis de tours nombreuses, clairsemées au nord et au midi, où l’escarpement des pentes servait de défense naturelle, plus rapprochées à l’ouest, où les travaux d’art devaient suppléer à l’insuffisance du terrain. Avec ses temples, ses thermes, ses basiliques, ses arcs de triomphe, son amphithéâtre à vingt mille sièges, et ses trois aqueducs qui la pourvoyaient d’eau fraîche, Poitiers était une des plus belles villes de l’Aquitaine128: au quatrième siècle, Ammien Marcellin la mettait au premier rang avec Bordeaux, Saintes et Clermont129. Le christianisme y était venu à son tour planter ses édifices, et l’on attribuait à Constantin la fondation de son église cathédrale, dédiée à la Vierge. Le siège de Poitiers avait été orné d’un éclat incomparable par son évêque, saint Hilaire, un des confesseurs intrépides qui, au fort de la tourmente arienne, avaient monté la garde autour du dogme trois fois saint de la Trinité. Ce grand homme reposait à quelque distance de sa ville épiscopale, dans le cimetière auquel il avait confié la dépouille mortelle d’Abra, sa fille bien-aimée, qui, fidèle aux vœux de son père, n’avait voulu avoir d’autre époux que le Christ. Il avait fait élever sur le tombeau de la vierge chrétienne une basilique dédiée aux saints Jean et Paul, mais que les fidèles s’habituèrent à désigner bientôt sous son nom. Elle était située à l’endroit précis où commence l’étranglement du plateau de Poitiers, à quelques centaines de mètres des remparts qu’elle dominait, et sur le penchant septentrional de la colline. De là, elle regardait au loin toute la vaste plaine de Vouillé. Aujourd’hui encore, le voyageur qui arrive par le nord aperçoit la basilique Saint-Hilaire longtemps avant que le reste de la ville ait apparu sur la hauteur.
[Note 128: Ledain, Mémoire sur l’enceinte gallo-romaine de Poitiers (Mémoires de la société des antiquaires de l’Ouest, t. XXXV.)—Article du même, dans Paysages et monuments du Poitou, Paris, 1898, t. I.]
[Note 129: Amm. Marcellin, XV, 11.]
La nuit tombait lorsque l’armée franque, débouchant dans la plaine où allaient se décider les destinées de l’Europe, arriva en vue des avant-postes d’Alaric, fortifié dans son camp de Céneret. La tente de Clovis fut dressée à la hâte, et les soldats s’éparpillèrent dans leurs bivouacs, pour se préparer par quelques heures de repos rapide à la formidable rencontre du lendemain. Soudain, le roi, dont le regard mesurait l’étendue comme pour demander à cette plaine muette le mot de la grande énigme du lendemain, vit une lumière éblouissante se lever à l’horizon sur le campanile de Saint-Hilaire. C’était, selon l’expression saisissante de l’historien, un phare de feu qui semblait venir dans sa direction, comme pour lui annoncer que la foi d’Hilaire, qui était aussi la sienne, l’assisterait dans sa lutte contre l’hérésie, à laquelle le grand confesseur de Poitiers avait jadis livré tant de combats victorieux130. Toute l’armée fut témoin de ce spectacle, et les soldats s’écrièrent que le ciel combattait pour eux131. Aussi cette nuit fut-elle passée dans l’allégresse chez les Francs, pour qui elle était en quelque sorte la veillée de la victoire.
[Note 130: Sur un phénomène de même genre, cf. Grégoire de Tours, Virtut. S. Juliani c. 34, où est racontée la translation des reliques de saint Julien par notre chroniqueur dans l’église du dit saint à Tours. Referebat autem mihi vir fidelis, qui tunc eminus adstabat, cum nos basilicam sumus ingressi, vidisse se pharum immensi luminis e cœlo dilapsam super beatam basilicam descendisse, et deinceps quasi intro ingressa fuisset.
[Note 131: Grégoire de Tours, II, 37. Fortunat, Liber de Virtutibus sancti Hilarii, 20 et 21, ajoute que Clovis entendit en même temps une voix qui lui recommandait de hâter l’action, sed non sine venerabilis loci oratione, et qu’il se conforma à cette prescription, diligenter observans et oratione occurrens.. Il semble pourtant bien difficile d’admettre que Clovis ait été prier dans la basilique Saint-Hilaire avant la bataille, et je me demande si Fortunat a bien rendu la tradition poitevine.]
Que se passait-il, cependant, derrière les retranchements du camp de Céneret? Les causes vaincues n’ont pas d’historien, et aucun annaliste n’a pris la peine de nous faire assister à l’agonie du royaume visigoth. Toutefois un historien byzantin croit savoir qu’Alaric aurait voulu retarder la bataille jusqu’à l’arrivée du secours de Théodoric le Grand, mais que l’impatience de son peuple le força d’en venir aux mains sans attendre les renforts promis. Rien de plus vraisemblable, d’ailleurs, que cette contrainte morale exercée sur leur chef par des guerriers braves et amoureux de gloire, mais sans responsabilité, qui confondaient la prudence et la lâcheté, et qui craignaient de devoir partager avec d’autres l’honneur de la victoire132. Alaric voyait plus clair dans sa situation et se rendait compte que le gros de son armée ne partageait pas les dispositions de l’élite. Mais, d’autre part, il était devenu impossible d’ajourner l’heure de l’échéance, et il se décida, quels que fussent ses sentiments intimes, à aller au-devant de la destinée. Peut-être, selon l’ancienne coutume germanique, les deux rois échangèrent-ils encore un défi solennel, et se donnèrent-ils rendez-vous pour le jour suivant.
[Note 132: Procope, Bell. gothic., I, 12.]
Le lendemain, de bonne heure,—on était au cœur des longues journées de l’été,—les deux armées se déployèrent en ordre de bataille, et la lutte commença aussitôt. Le lieu précis de l’engagement doit être cherché, selon Grégoire de Tours, à quinze kilomètres de Poitiers, des deux côtés de la chaussée romaine qui allait de cette ville à Nantes et à l’Océan. Les Francs commencèrent par faire pleuvoir de loin une grêle de traits sur leurs adversaires, mais ceux-ci ne répondirent pas avant de pouvoir combattre corps à corps133. Alors s’engagea une mêlée sanglante, car les Visigoths étaient un peuple vaillant, et, malgré les sinistres présages qui planaient sur leur cause, chacun dans l’armée d’Alaric voulait faire son devoir. Le roi des Goths avait avec lui son fils Amalaric, enfant âgé de cinq ans; à côté de Clovis combattaient son fils aîné Théodoric, et Chlodéric, le prince de Cologne. La lutte sans doute se serait prolongée, si elle n’avait été terminée brusquement par la mort de l’un des rois. Comme dans les rencontres de l’âge héroïque, Clovis et Alaric se cherchaient dès le commencement de l’action, voulant vider leur querelle par un de ces combats singuliers dans l’issue desquels les barbares voyaient un jugement de Dieu. Alaric tomba, frappé d’un coup mortel; mais son rival faillit payer cher sa victoire, car deux soldats visigoths, probablement des membres de la bande royale, fondirent à la fois sur lui de droite et de gauche et cherchèrent à le percer de leurs épées. Mais la cuirasse de Clovis était de bonne trempe, et son cheval bien dressé; il tint tête à ses agresseurs, et donna aux siens le temps d’accourir et de le mettre hors de danger134.
[Note 133: Confligentibus his eminus, resistunt cominus illi. Grégoire de Tours, II, 37. J’ai traduit comme j’ai pu ce passage obscur.]
[Note 134: Sed auxilio tam luricæ quam velocis equi, ne periret exemptus est. Grégoire de Tours, II, 37. Il ne faut pas conclure de ce velocis equi que Clovis a pris la fuite, ce qui ne permettrait pas de comprendre auxilio luricæ. En réalité, velox marque ici l’agilité et la souplesse des mouvements du cheval qui sert à merveille son maître dans sa lutte. Cf. Grégoire de Tours, II, 24: Quem Ecdicium miræ velocitatis fuisse multi commemorant. Nam quadam vice multitudinem Gothorum cum decim viris fugasse prescribitur. Grégoire fait allusion ici à l’exploit que nous avons raconté ci-dessus, p. 33, et l’on conviendra que cette velocitas n’est certes pas celle d’un fuyard.]
La chute d’Alaric fut pour l’armée des Goths le signal d’un sauve-qui-peut éperdu. Prenant au milieu d’eux l’enfant royal menacé de tomber aux mains de l’ennemi, quelques hommes dévoués lui firent un rempart de leurs corps, et, fuyant à bride abattue, furent assez heureux pour l’emporter sain et sauf loin du théâtre du carnage135. Tout le reste se dispersa dans toutes les directions, ou succomba sous les coups des Francs victorieux. Les Auvergnats venus sous la conduite d’Apollinaire, fils de l’évêque Sidoine, furent presque entièrement exterminés. Le chef parvint à fuir, mais la fleur de la noblesse clermontoise resta sur le carreau136, et les vainqueurs, pour entrer à Poitiers, durent passer sur les cadavres de ces braves catholiques, tombés pour la défense des persécuteurs de leur foi. A neuf heures du matin, tout était terminé, et il n’avait pas fallu une demi-journée pour mettre fin à la domination arienne en Gaule. Néanmoins, la rencontre avait été des plus sanglantes, et quantité de monticules disséminés dans la plaine marquèrent, pour les générations suivantes, la place où les victimes de ce drame dormaient sous le gazon137. Clovis alla se prosterner devant le tombeau de saint Hilaire, pour remercier le grand confesseur de la protection qu’il lui avait accordée pendant cette brillante journée; puis il fit son entrée triomphale dans la ville, acclamé comme un libérateur par la population.
[Note 135: Grégoire de Tours, II, 37.]
[Note 136: Grégoire du Tours, l. c.
[Note 137: Ubi multitudo cadaverum colles ex se visa sit erexisse. Fortunatus, Liber de virtutibus sancti Hilarii, 21.]
Il avait, on s’en souvient, pris le territoire de Tours et de Poitiers sous sa protection spéciale, par vénération pour les deux grands saints dont lui-même implorait le secours dans cette campagne. Mais, dans l’ivresse de la victoire, ses ordres ne furent pas toujours respectés, et les bandes de soldats isolés qui se répandirent dans les environs, pendant les premiers jours qui suivirent, purent se croire tout permis. Quelques-uns d’entre eux arrivèrent, au cours de leurs pillages, jusqu’au monastère qu’un saint religieux de la Gaule méridionale, nommé Maixent, avait fondé sur les bords de la Sèvre Niortaise138. Il y vivait en reclus, dirigeant, du fond de sa cellule, les moines que le prestige de sa sainteté avait groupés sous sa houlette. Effrayés de l’arrivée des pillards, ils coururent supplier le saint homme de sortir pour leur enjoindre de se retirer, et, comme il hésitait à rompre sa sévère clôture, ils brisèrent la porte de sa cellule et l’en tirèrent de force. Alors l’intrépide vieillard alla tranquillement au-devant de ces barbares, et leur demanda de respecter le lieu saint. L’un d’eux, dit l’hagiographe, tira son glaive et voulut l’en frapper; mais le bras qu’il avait levé resta immobile, et l’arme tomba à terre. Ses compagnons, effrayés, se sauvèrent aussitôt, regagnant l’armée pour ne pas éprouver le même sort. Le saint eut pitié de leur camarade; il lui frotta le bras d’huile bénite, fit sur lui le signe de la croix, et le renvoya guéri. Voilà comment le monastère de Saint-Maixent échappa au pillage139.
[Note 138: V. un épisode tout semblable dans l’histoire de la soumission de l’Auvergne révoltée par Thierry I, en 532. Pars aliqua, dit Grégoire de Tours (Virtut. S. Juliani c. 13) ab exercitu separata ad Brivatinsim vicum infesta proripuit. Et cela, bien que Thierry eût défendu, lui aussi, de piller les biens de saint Julien. On a, dans les deux cas, un exemple de l’espèce de discipline qui régnait dans l’armée franque.]
[Note 139: Grégoire de Tours, II, 37. Sur cet épisode, voir G. Kurth, les Sources de l’histoire de Clovis dans Grégoire de Tours, pp. 415-422.]
Pendant que les destinées du royaume visigoth se décidaient dans les plaines de Vouillé, l’armée des Burgondes pénétrait dans le Limousin, et l’un de ses corps, commandé par le prince Sigismond, mettait le siège devant une place forte qu’un écrivain appelle Idunum, et dans laquelle il faut peut-être reconnaître la ville actuelle d’Ahun140. La place fut prise d’assaut, et un grand nombre de prisonniers tombèrent aux mains des soldats141. La jonction des deux armées franque et burgonde se fit non loin de là, et les alliés entrèrent bannières déployées dans la capitale des Visigoths. Au bruit de leur arrivée, le concile de Toulouse, qui avait commencé à siéger dans cette ville en conformité des résolutions prises l’année précédente, se dispersa en toute hâte, sans avoir achevé ses travaux et sans avoir pu rédiger ses actes142. La ville fut livrée à toutes les horreurs du pillage et de l’incendie143, et une grande partie de l’opulent trésor des Visigoths, qu’on n’avait pas eu le temps de mettre en lieu sûr, tomba aux mains de Clovis144. Ce trésor était célèbre chez les populations du cinquième siècle; il avait sa légende, et l’on en racontait mille choses merveilleuses. Là, sous la protection du dragon qui, dans l’épopée germanique, est le gardien jaloux de l’or, brillaient dans l’ombre les émeraudes et les autres joyaux du roi Salomon145, tombés au pouvoir des Romains après la prise de Jérusalem par Titus, et enlevés par les Goths après le pillage de Rome. Quoi qu’il faille penser de cette poétique généalogie, il est certain que c’était alors la plus précieuse collection d’objets d’art qui existât en Occident. On y rencontrait, avec les dépouilles de la capitale du monde, tout ce que les Goths avaient ramassé au cours des formidables razzias opérées par eux dans les plus belles et les plus riches contrées de la Méditerranée. Les rois de Toulouse aimaient à les visiter presque tous les jours, et à se délecter de la vue de tant de chefs-d’œuvre du luxe et de l’art146. Maintenant, il passait en une seule fois dans les mains de l’heureux Clovis. C’était, aux yeux des barbares, le complément indispensable de toute conquête, car la possession d’un royaume était à leurs yeux inséparable de celle du trésor royal.
[Note 140: Je sais bien que le nom ancien d’Ahun est Acitodunum; mais je ne vois pas d’autre localité dont le nom ressemble davantage à Idunum, et puis, le texte du Vita Eptadii est fort corrompu.]
[Note 141: Ex Vita sancti Eptadii (dom Bouquet, III, 381).]
[Note 142: Krusch, dans la préface de son édition des lettres de Ruricius, à la suite de Sidoine Apollinaire, p. 65, prouve contre Baluze que le concile de Toulouse eut réellement lieu.]
[Note 143: Tholosa a Francis et Burgundionibus incensa. Chronique de 511 dans M. G. H. Auctores antiquissimi, t. IX, p. 665. On voudrait savoir où Kaufmann, Deutsche Geschichte et Arnold, Cæsarius von Arelate, p. 244, ont vu que Toulouse fut trahie et livrée aux Francs par son évêque Héraclien.]
[Note 144: Grégoire de Tours, II, 37: Chlodovechus… cunctos thesauros Alarici a Tholosa auferens. Selon Procope, Bell. Goth., I, 12, ce trésor était conservé à Carcassonne, et Théodoric le transporta à Ravenne. Je pense que la manière la plus vraisemblable de faire disparaître la contradiction de ces deux témoins, c’est de supposer qu’une partie du trésor avait été réfugiée à Carcassonne avant la bataille de Vouillé.]
[Note 145: Procope, Bell. Goth., I, 12. Il faut remarquer qu’ailleurs le même Procope, Bell. Vandal., lib. II, veut que le trésor de Salomon soit tombé dans les mains de Genséric au pillage de Rome en 455, et emporté à Carthage, d’où Bélisaire l’aurait envoyé à Justinien.]
[Note 146: Sidoine Apollinaire, Epist., I, 2.]
A Toulouse, les conquérants se partagèrent en trois corps d’armée qui allèrent, chacun dans une direction différente, achever la conquête de la Gaule visigothique. Clovis s’était réservé toutes les cités occidentales, et aussi la région située entre la Garonne et les Pyrénées.
En somme, il restait chargé de la partie la plus difficile de cette tâche: il devait, non seulement donner la chasse à l’ennemi s’il faisait un retour offensif, mais, après en avoir nettoyé les plaines, l’aller chercher dans les retraites montagneuses des Pyrénées, où il était si facile à des poignées d’hommes résolus d’arrêter la marche d’une armée victorieuse. Malheureusement l’histoire est muette sur cette phase de la campagne d’Aquitaine, et nous ne pouvons que par la conjecture en entrevoir les grandes lignes. Laissant derrière lui les villes de Bordeaux, de Saintes et d’Angoulême, qu’il se réservait de prendre au retour, le roi des Francs pénétra directement dans la contrée comprise entre la Garonne et les Pyrénées, que les Romains avaient appelée la Novempopulanie, et qui a pris plus tard le nom de Gascogne. Cette contrée se compose de plusieurs parties fort différentes. Le long de l’Océan, depuis Bordeaux jusque vers Bayonne, ce sont des plaines basses et marécageuses dans lesquelles on ne rencontrait alors qu’une population clairsemée et peu de villes. Plus loin, les terres se relèvent, faisant comme un vaste effort pour supporter le gigantesque massif des Pyrénées, du haut desquelles d’innombrables rivières se précipitent à travers de fertiles vallées vers la Garonne et vers l’Adour. Enfin, on pénètre dans les régions montagneuses et d’accès difficile, où nichaient de tout temps quantité de petites peuplades énergiques et amoureuses de leur liberté. Ici, pour peu que la population lui fût hostile, l’armée conquérante devait se résigner à tous les ennuis et à toutes les péripéties d’une guerre de montagne: occuper chaque poste l’un après l’autre, s’éparpiller en une multitude de corps, être toujours sur le qui-vive pour surveiller l’ennemi invisible que chaque rocher, chaque détour du chemin pouvait brusquement jeter sur vous.
Dans quelle mesure Clovis parvint-il à triompher de ces obstacles? Un chroniqueur du septième siècle croit pouvoir nous apprendre qu’il conquit le pays entier jusqu’aux Pyrénées147; mais, en y regardant de près, on est tenté de croire qu’il ne fit reconnaître son autorité que dans la basse Novempopulanie. Nous voyons, par un document digne de foi, qu’à la fin de son règne les villes d’Eauze, Bazas, Auch, étaient en son pouvoir, et nous savons d’autre part qu’il était également maître du Bordelais. Mais, chose étrange, lorsqu’en 511 il réunit au concile d’Orléans les évêques de la Gaule, ceux des diocèses montagneux échelonnés au pied des Pyrénées manquaient en masse au rendez-vous: on n’y rencontrait ni Couserans, ni Saint-Bertrand de Comminges, ni Tarbes, ni Oléron, ni Bénarn, et l’on y eût cherché vainement les évêques de Dax, de Lectoure, d’Aire et d’Agen. Or tous ces diocèses, à part les deux derniers, avaient été représentés cinq ans auparavant au concile d’Agde. N’avons-nous pas le droit d’en conclure que, tout au moins à la date de 511, les populations gasconnes défendaient encore, contre le vainqueur des Visigoths, une indépendance avec laquelle Charlemagne lui-même se vit obligé de compter148?
[Note 147: Frédégaire, III, 24. Roricon (dom Bouquet, p. 18) sait même que Clovis arriva jusqu’à Perpignan, détruisant villes et châteaux et emportant un butin immense.]
[Note 148: C’est l’opinion de Fauriel, II, pp. 72 et 73, ainsi que de Pétigny, II, p. 556. Il serait dangereux d’aller plus loin, et de chercher, comme fait Bonnel, Die Anfænge des karolingischen Hauses, p. 197, qui veut absolument voir le Ligeris de la Loi salique dans la Leyre, petit cours d’eau du bassin d’Arcachon, à limiter à cette rivière les conquêtes de Clovis. Bonnel veut aussi, bien à tort, que Toulouse ait été reperdu par les Francs et reconquis par Ibbas: on ne s’expliquerait pas autrement, selon lui, l’absence de l’évêque de Toulouse au concile d’Orléans. C’est là abuser d’un indice dont je crois avoir fait un usage légitime ci-dessus. M. Barrière-Flavy, Étude sur les sépultures barbares du midi et de l’ouest de la France, p. 29, n’est pas moins téméraire en plaçant la limite des Francs et des Visigoths, après 508, entre Toulouse et Carcassonne, dans le Lauraguais, où il trouve une ravine qui aurait fait la frontière.]