Clovis, Tome 2 (of 2)

Godefroid Kurth · Chapitre 1 sur 1 · partie 4/12

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Clovis, Tome 2 (of 2)

Chapitre 1

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 12 parties.

Il semble cependant que tout le monde, en Novempopulanie, n’était pas opposé à la conquête franque. D’après des récits d’ailleurs fort vagues et peu garantis, saint Galactorius, évêque de Bénarn (aujourd’hui Lescar), aurait combattu vaillamment à la tête de son peuple contre les Visigoths, aux environs de Mimizan, non loin de l’Océan Atlantique. Fait prisonnier, et sommé d’abjurer la foi catholique, il aurait préféré la mort à l’apostasie. Si ce récit est exact, au moins dans son ensemble, l’événement se sera passé au plus tôt en 507, car en 506 nous voyons que Galactorius vivait encore: sa signature se trouve au bas des actes du concile d’Agde. Et dès lors il devient difficile de nier qu’il ait été à la tête d’une troupe de partisans qui prêtaient main-forte à Clovis. Les textes nous disent, il est vrai, qu’il périt pour avoir refusé d’abjurer la foi catholique; mais que peut-on croire d’une telle assertion? Depuis les dernières années, les Visigoths avaient renoncé aux persécutions religieuses, et ce n’est pas après la bataille de Vouillé qu’ils devaient penser à les reprendre. Si donc on peut se fier au récit en cause, il est probable qu’ils auront voulu, en faisant périr Galactorius, le châtier de sa rébellion plutôt que de sa religion149. Au surplus, l’obscurité qui est répandue sur cet épisode ne permet pas de présenter ici autre chose que des hypothèses.

[Note 149: Sur saint Galactorius, voir P. de Marca, Histoire du Béarn, Paris, 1640, p. 68, et Acta Sanct., 27 juillet, t. VII, p. 434. Les Bollandistes, il est vrai, ne veulent admettre d’autre cause de la mort du saint que son refus d’abjurer: mais il est difficile d’être si affirmatif. Un mémoire de M. H. Barthety, Étude historique sur saint Galactoire, évêque de Lescar, Pau, 1878, in-12, ne nous apprend rien de nouveau.]

La fin tragique de Galactorius prouverait dans tous les cas que les Visigoths n’avaient pas entièrement désespéré de la fortune. Clovis rencontra de la résistance, et il ne crut pas devoir perdre du temps à la briser. Au lieu de forcer les défilés à un moment où la saison était déjà avancée, et peu désireux d’user ses efforts à s’emparer de quelques rochers, il aura provisoirement abandonné les peuplades pyrénéennes à elles-mêmes, et sera venu mettre la main sur une proie plus importante. Bordeaux, l’ancienne capitale des Goths, le port le plus considérable de la Gaule sur l’Atlantique, valait mieux que toutes les bicoques des Pyrénées, et il lui tardait d’en déloger les ennemis. Ceux-ci étaient nombreux dans cette ville; lorsqu’il s’en fut rendu maître, nous ne savons comment, il en chassa tous ceux qui n’étaient pas tombés les armes à la main, et il y établit ses quartiers d’hiver150. En ce qui le concernait, la campagne de 507 était finie.

[Note 150: Grégoire de Tours, II, 37. Je ne sais quels sont les modernes qui, au dire d’Adrien de Valois, I, p, 267, prétendent que les Visigoths tentèrent de nouveau la fortune des combats dans le voisinage de Bordeaux, au lieu dit Camp des ariens, et qu’ils furent défaits une seconde fois.]

Pendant que Clovis soumettait l’occident, son fils Théodoric allait prendre possession des provinces orientales de la Gothie. C’étaient, en revenant de Toulouse vers le nord, l’Albigeois, le Rouergue et l’Auvergne, y compris, sans doute, le Gévaudan et le Velay, qui étaient des dépendances de cette dernière, en un mot, tout ce que les Visigoths avaient occupé le long des frontières de la Burgondie151. Il n’y paraît pas avoir rencontré de grandes difficultés. Les Visigoths n’avaient jamais été fort nombreux dans ces contrées montagneuses, les dernières qu’ils eussent occupées en Gaule, et dont la population leur avait opposé en certains endroits une résistance héroïque. Les sentiments ne s’étaient pas modifiés dans le cours d’une génération écoulée depuis lors. Les soldats de Clermont s’étaient, il est vrai, bravement conduits à Vouillé; mais, maintenant que le sort des combats s’était prononcé pour les Francs, nul ne pouvait être tenté de verser sa dernière goutte de sang pour une cause aussi odieuse que désespérée152.

[Note 151: Grégoire de Tours, l. c.

[Note 152: Voilà tout ce qu’on peut légitimement supposer. Décider que les villes durent se livrer elles-mêmes aux Francs, sans autre preuve que les persécutions dirigées contre les évêques par les Visigoths, est un mauvais raisonnement. D’ailleurs, les rares témoignages de l’histoire nous apprennent tout le contraire: Toulouse fut pris et incendié, Angoulême dut être assiégé au moment où la cause des Visigoths était entièrement ruinée, le château d’Idunum dut être pris d’assaut. De ce que, vingt ans après, Rodez, reconquis dans l’intervalle par les Visigoths, accueillit avec enthousiasme les Francs qui vinrent la reprendre (ex Vita sancti Dalmasii, dom Bouquet, III, 420), Augustin Thierry croit pouvoir induire que, en 507, «peu de villes résistèrent à l’invasion, la plupart étaient livrées par leurs habitants; ceux dont la domination arienne avait blessé ou inquiété la conscience travaillaient à sa ruine avec une sorte de fanatisme, tout entiers à la passion de changer de maîtres.» (Histoire de la conquête de l’Angleterre par les Normands, livre I.) Rien de tout cela ne trouve sa justification dans les textes: il n’y a ici qu’une idée préconçue.]

Quant à Gondebaud, il avait eu pour mission de donner la chasse aux Visigoths de la Septimanie, et de rejeter au delà des Pyrénées les débris de cette nation. Poussant droit devant lui pendant que les princes francs s’en allaient à droite et à gauche, Gondebaud pénétra dans Narbonne. Là, un bâtard du feu roi, du nom de Gésalic, profitant de l’enfance de l’héritier présomptif, s’était proposé pour souverain aux Visigoths démoralisés, et ceux-ci, dans leur impatience de retrouver un chef, n’avaient pas hésité à le mettre à leur tête, sans se préoccuper de ce que devenait le jeune Amalaric. Mais Gésalic n’était pas de taille à soutenir les destinées croulantes de son peuple. Sa lâcheté et son ineptie éclatèrent bientôt au grand jour, et lorsque les Burgondes arrivèrent, l’usurpateur s’enfuit honteusement153. Le roi des Burgondes, maître du pays, alla ensuite faire sa jonction avec le jeune Théodoric, qui, sans doute par le Velay et le Gévaudan, venait concerter ses opérations avec lui en vue de la suite de la campagne154.

[Note 153: Isidore, Hist. Goth., c. 37. Vic et Vaissette, p. 248, suivis par beaucoup d’autres, veulent que Gésalic ait traité avec Clovis. Mais je ne lis rien de pareil dans le passage de Cassiodore (Variar., V, 43), sur lequel ces auteurs s’appuient.]

[Note 154: La chronique de 511 commet ici une erreur qu’il suffira de relever en passant: Occisus Alaricus rex Gothorum a Francis. Tolosa a Francis et Burgundionibus incensa, et Barcinona a Gundefade rege Burgundionum capta, et Geseleicus rex cum maxima suorum clade ad Hispanias regressus est. M. G. H. Auctor. antiquiss., t. IX, p. 665. Il est évident qu’il faut lire Narbona au lieu de Barcinona.]

Les résultats acquis au moment où l’hiver de 507 vint mettre fin aux hostilités étaient plus beaux que l’on n’eût osé l’espérer. A part quelques villes isolées, les Visigoths ne possédaient plus en Gaule que les rivages de la Provence, entre le Rhône et les Alpes, et quelques postes sur la rive droite de ce fleuve; car, si les montagnards des Pyrénées tenaient encore, c’était par esprit d’indépendance et non par fidélité à leurs anciens tyrans. Mais que valait pour les vaincus la Provence, désormais détachée du royaume par la perte de Narbonne, et qu’ils ne pouvaient ni défendre efficacement ni même désirer de garder? D’ailleurs, elle semblait faite pour d’autres maîtres. Les Burgondes avaient hâte de pénétrer enfin dans ces belles contrées, qu’ils avaient si longtemps regardées avec convoitise, et que la fortune des armes venait, semblait-il, de leur livrer. Il n’est pas douteux, en effet, que la Provence ne fût le prix dont les Francs allaient payer l’utile coopération de Gondebaud.

On peut se demander s’il n’y avait pas, de la part du roi franc, un calcul insidieux dans cette répartition des provinces. Tout ce qui avait été conquis pendant la campagne de 507 était resté à Clovis, même les villes que Gondebaud avait prises seul, même les contrées voisines de la Burgondie, où il aurait été si naturel de donner des agrandissements à celle-ci! N’était-ce pas pour enlever à Gondebaud jusqu’à la possibilité de s’étendre de ce côté qu’on l’avait envoyé prendre Narbonne, tandis que le fils de Clovis était venu soumettre à l’autorité de son père le Rouergue, le Gévaudan, le Velay, l’Auvergne, en un mot, toute la zone qui confinait au royaume de Gondebaud? Il est vrai qu’on lui promettait une compensation magnifique: la belle Provence, cet Éden de la Gaule, cette porte sur la Méditerranée ne valait-elle pas plus que les gorges des Cévennes? Mais la Provence restait à conquérir, et c’est au moment de faire cette difficile conquête que Clovis, regardant la guerre comme terminée, partait de Bordeaux et prenait le chemin du retour!

Le roi des Francs, en quittant la grande cité qui lui avait donné l’hospitalité pendant l’hiver, y laissait une garnison pour y affermir son autorité, preuve qu’elle avait besoin de ce renfort, et qu’on se remuait encore du côté de la Novempopulanie. Il est probable que le retour eut lieu par les trois grandes cités qui n’avaient pas encore reçu la visite des Francs: Saintes, Angoulême et Bourges. Nous savons que Saintes ne fut pas prise sans difficulté, et que là, comme à Bordeaux, le roi fut obligé de laisser une garnison franque155. Angoulême opposa également de la résistance, et, si l’on se souvient qu’à ce moment la domination visigothique était à peu près entièrement balayée de toute la Gaule, on conviendra que les Goths de cette ville avaient quelque courage, ou les indigènes quelque fidélité. Mais un événement qui n’est pas rare dans l’historiographie de cette époque vint encore une fois à l’aide de l’heureux Clovis: les murailles de la ville croulèrent devant lui, et l’armée franque y entra sans coup férir156. Était-ce l’effet d’un de ces tremblements de terre que les annales du VIe siècle nous signalent différentes fois en Gaule, ou bien la vieille enceinte, mal entretenue, manquait-elle de solidité? On ne sait, mais les populations ne se contentèrent pas d’une explication si naturelle, et elles voulurent que la Providence elle-même fût intervenue pour renverser par miracle, devant le nouveau Josué, les remparts de la nouvelle Jéricho. Clovis entra dans la ville par cette brèche miraculeuse, en chassa les Goths et y établit les siens157. Une légende ajoute que le roi, sur le conseil de son chapelain saint Aptonius, avait fait élever en vue de la ville des reliques de Notre-Seigneur, et qu’instantanément les murailles s’écroulèrent. Pour récompenser Aptonius, Clovis, devenu maître de la ville, après en avoir chassé l’évêque arien, l’y aurait intronisé à la place de celui-ci, et contribué à l’érection de la cathédrale158.

[Note 155: In Sanctonico et Burdigalinse Francos precepit manere ad Gothorum gentem delendam, Liber historiæ, c. 17.—La continuatio Havniensis de Prosper contient, sous l’année 496, cette ligne énigmatique: Alaricus anno XII regni sui Santones obtinuit. On en retiendra, dans tous les cas, que Saintes a été disputé.]

[Note 156: Grégoire de Tours, II, 37.]

[Note 157: Tunc, exclusis Gothis, urbem suo dominio subjugavit. Grégoire de Tours, II, 37. Selon Hincmar (Acta Sanctorum, t. I d’octobre, p. 154 B), et Aimoin, I, 22 (dom Bouquet, t. III, p. 42), les Goths furent massacrés. Roricon, p. 18 (dom Bouquet, t. III) embellit tout cela selon son procédé ordinaire, et A. de Valois, t. I, p. 298, a tort de croire que cet auteur reproduit ici une source ancienne. Sur l’interprétation du fait, je ne saurais être d’accord avec M. Malnory, qui écrit: «Angoulême, dit Grégoire de Tours, vit tomber ses murs à l’aspect de Clovis: cela veut dire, sans doute, que le parti catholique romain lui en ouvrit les portes.» Saint Césaire, p. 68. Il n’y a, selon moi, à moins d’admettre le miracle, que deux manières d’expliquer le fait: ou bien il y a eu un événement naturel qui a été regardé comme miraculeux, ou bien nous sommes en présence d’une invention pure et simple. Si les catholiques avaient livré la ville au roi, ils s’en seraient vantés, et Grégoire l’aurait su.]

[Note 158: Historia Pontificum et comitum Engolismensium, dans Labbe, Bibliotheca nova manuscriptorum, t. II, p. 249.]

D’Angoulême, Clovis revint par Poitiers, et de là il arriva à Tours. Selon toute apparence, ce n’était pas la première fois qu’il mettait le pied dans cette ville fameuse159, à laquelle le tombeau de saint Martin faisait alors une célébrité sans pareille dans la Gaule entière.

[Note 159: Voir ci-dessus, p. 323.]

Tours était un municipe romain de dimensions médiocres, dont la massive enceinte circulaire subsiste encore aujourd’hui aux environs de la cathédrale Saint-Gatien, et qu’un pont de bateaux mettait en communication avec la rive droite de la Loire. La vie chrétienne y avait commencé dès avant les persécutions; mais c’est seulement après la paix religieuse qu’on avait pu fonder au milieu de la ville le premier sanctuaire, bâti sur l’emplacement de la maison d’un riche chrétien. Quand saint Martin était venu, Tours et son diocèse avaient été transformés rapidement par son fécond apostolat. La cathédrale avait été agrandie, des églises rurales élevées dans les principales localités avoisinantes, un monastère, Marmoutier, avait surgi dans les solitudes sur l’autre rive; le paganisme avait été totalement exterminé, et la Touraine jouissait d’un degré de civilisation bien rare à cette époque dans la Gaule centrale. Mort, saint Martin continua de présider à la vie religieuse de son diocèse, qui se concentrait autour de son tombeau, et y attirait d’innombrables pèlerins.

Ce tombeau se trouvait à dix minutes à l’ouest de la ville, le long de la chaussée romaine. Il fut d’abord recouvert d’un modeste oratoire en bois, que l’évêque saint Perpet, au Ve siècle, remplaça par une spacieuse basilique. L’érudition moderne a reconstitué le plan de ce sanctuaire fameux. C’était une basilique à la romaine, avec une abside en hémicycle au fond, et, de chacun des deux côtés longs, deux étages de colonnes dont le premier était supporté par une architrave, et qui reliaient les nefs latérales à celle du milieu. Le transept était éclairé par une tour-lanterneau surmontée d’un campanile. Le corps du saint gisait à l’entrée du chœur, les pieds tournés vers l’Orient, la tête regardant l’autel; ses successeurs dormaient autour de lui dans des arcosolium qui reçurent, au Ve et VIe siècle, la plupart des évêques de Tours. Tous les murs étaient ornés d’inscriptions poétiques dues à Sidoine Apollinaire et à Paulin de Périgueux, qui les avaient composées à la demande de saint Perpet. Ainsi les derniers accents de la poésie classique magnifiaient le confesseur, pendant que les cierges et les lampes flambaient en son honneur autour de sa tombe, et que la foule des malheureux et des suppliants, prosternée devant l’autel, l’invoquait avec ferveur, et entretenait dans le lieu saint le bourdonnement vague et confus d’une prière éternelle.

Devant l’entrée occidentale de l’édifice, un atrium ou cour carrée servait de vestibule à l’église: il était entouré de portiques et de bâtiments de toute espèce, notamment de cellules où les pèlerins étaient admis à passer la nuit. Des croix de pierre, des édicules contenant des reliques, de petits monuments élevés en mémoire de guérisons miraculeuses garnissaient le pourtour. Cette cour, qui participait de l’immunité du lieu saint et qui avait comme lui le droit d’asile, était le rendez-vous de la foule des fidèles et des simples curieux. Les marchands s’y tenaient auprès de leurs établis, et faisaient de leur mieux pour attirer la clientèle; les pèlerins, assis à l’ombre des hautes murailles, y consommaient leurs provisions; des amuseurs populaires groupaient autour d’eux des auditoires peu exigeants qui s’égayaient de leurs récits ou de leurs gestes, et une animation assez profane, tempérée pourtant par le respect du lieu saint, y distrayait de la ferveur et des supplications de l’intérieur160.

[Note 160: Une restitution de la basilique Saint-Martin a été tentée plusieurs fois; la plus célèbre est celle de Jules Quicherat, publiée dans la Revue archéologique, 1869 et 1870, et rééditée dans les Mélanges d’archéologie et d’histoire du même auteur. (Cf. Lecoy, Saint Martin, p. 468 et suiv.) Depuis lors, de nouvelles recherches, appuyées sur des fouilles récentes, ont fait faire un pas à la connaissance du monument et modifié sur quelques points les conclusions de Quicherat. Voir un aperçu de ces derniers travaux dans l’article de M. de Grandmaison (Bibliothèque de l’école des Chartes, t. LIV, 1893). Je me suis rallié, sur plusieurs points, aux vues de M. de Lasteyrie dans son mémoire intitulé: L’église Saint Martin de Tours. Étude critique sur l’histoire et la forme de ce monument du cinquième au onzième siècle (Mémoires de l’Académie des Inscriptions et des Lettres, t. XXXIV, 1892).]

Tel était ce sanctuaire, l’un des grands centres de la prière humaine, un des foyers les plus ardents de la dévotion catholique. Entouré dès lors d’une agglomération naissante, et visité par des flots de pèlerins de tous pays, il constituait comme une Tours nouvelle à côté de la première, qu’il vivifiait et qu’il contribuait à enrichir. Clovis y était ramené par la reconnaissance, par la piété, par un vœu peut-être, et aussi par cet intérêt particulier, fait de curiosité et d’admiration, qu’inspirent toujours les grandes manifestations de la vie religieuse des peuples. Sa première visite fut donc pour le tombeau du saint; il y fit ses dévotions et combla l’église de riches présents. Selon un pieux usage de cette époque, il avait notamment donné son cheval de guerre à la mense des pauvres de l’église, sauf à le racheter presque aussitôt. La légende rapporte que lorsqu’il offrit, pour prix de rachat, l’énorme somme de cent pièces d’or, la bête ne voulut pas bouger de l’écurie: il fallut que le roi doublât le chiffre pour qu’elle consentît à se laisser emmener. Alors Clovis aurait dit en plaisantant:

«Saint Martin est de bon secours, mais un peu cher en affaires161.»

[Note 161: Liber historiæ, c. 17.]

Voilà, probablement, le premier bon mot de l’histoire de France: il a l’authenticité de tous les autres.

Une grande nouvelle attendait Clovis à Tours, ou vint l’y rejoindre peu de temps après son entrée dans cette ville. Satisfait de la campagne de son allié, et voulant resserrer les liens qui l’unissaient à lui, l’empereur Anastase lui envoyait les insignes du consulat honoraire. C’était une distinction des plus enviées, car les dignités honoraires avaient le même prestige que les effectives, et la remise des insignes était entourée d’un cérémonial imposant. Le roi reçut l’ambassade byzantine dans la basilique de Saint-Martin, et se laissa offrir successivement le diplôme consulaire enfermé dans un diptyque d’ivoire, la tunique de pourpre, le manteau ou chlamyde de même couleur, et enfin le diadème d’or162. Puis il remercia les ambassadeurs, revêtit la tunique et la chlamyde, se coiffa du diadème, monta à cheval à la porte de l’atrium[163], et de là s’achemina solennellement, au milieu d’un grand cortège, jusqu’à la cathédrale, jetant de l’or et de l’argent au peuple accouru pour assister à un spectacle aussi pompeux.

[Note 162: Igitur ab Anastasio imperatore codecillos de consolato accepit, et in basilica beati Martini tunica blattea indutus et clamide, imponens vertice diademam… et ab ea die tamquam consul aut augustus est vocitatus. Grégoire de Tours, II, 38. Le Liber historiæ, c. 17, et Hincmar, Vita sancti Remigii (dom Bouquet, III, p. 379), reproduisent Grégoire de Tours. Le grand prologue de la Loi salique donne à Clovis le titre de proconsul (Pardessus, Loi salique, p. 345). Aimoin (I, 22) croit savoir que Clovis reçut le titre de patricius Romanorum (dom Bouquet, III, p. 42), et Roricon (dom Bouquet, III, p. 19) dit: et non solum rex aut consul sed et augustus ab eodem imperatore jussus est appellari. Il est inutile de dire qu’on doit purement et simplement s’en tenir à Grégoire de Tours. Pour l’inscription runique de La Chapelle-Saint-Éloi, où Clovis est appelé Konung Chloudoovig consoul (Leblant, Inscriptions chrétiennes de la Gaule, I, p. 215), c’est une indigne supercherie.]

[Note 163: L’atrium lui-même étant un endroit sacré, on n’y montait pas à cheval. Voir Grégoire de Tours, Gloria martyrum, c. 60.]

Cette grandiose démonstration laissa un souvenir durable dans l’esprit des populations du pays, encore profondément pénétrées de souvenances romaines. Clovis, glorifié par l’empereur, et apparaissant aux yeux de ses nouveaux sujets avec tout l’éclat de la pourpre impériale, ce n’était plus le barbare qu’un hasard heureux avait rendu maître du pays, c’était, pour tous ceux qui avaient gardé le culte de l’Empire, le représentant du souverain légitime, et, pour tout le monde, l’égal de la plus haute autorité de la terre. Ses sujets ne pouvaient se défendre d’un certain orgueil patriotique en voyant leur souverain revêtu d’un titre qui continuait d’imposer aux hommes. «Dès ce jour, dit Grégoire de Tours, on donna à Clovis les noms de consul et d’auguste164». Et l’hymne barbare qui sert de prologue à la Loi Salique fait sonner bien haut le titre de proconsul qu’il attribue au roi des Francs, dans la même tirade où il oppose avec fierté les Francs aux Romains. Tant il est vrai que le prestige des institutions survit à leur puissance, et que les hommes ne sont jamais plus vains d’une dignité que lorsqu’elle est devenue absolument vaine!

[Note 164: Grégoire de Tours, II, 38.]

Il serait d’ailleurs erroné de soutenir, comme l’ont fait quelques historiens, que c’est le consulat honoraire de Clovis qui seul a fait de lui le souverain légitime de la Gaule. La cérémonie n’avait eu cette portée pour personne. Ni Anastase n’entendait investir Clovis d’un pouvoir royal sur la Gaule, ni Clovis n’aurait voulu se prêter à une cérémonie qui aurait eu cette signification. Les Gallo-Romains connaissaient trop bien la valeur du consulat pour s’y tromper; quant aux Francs, ils étaient sans doute de l’avis de leur roi, et trouvaient avec lui que, comme on disait au moyen âge, il ne relevait son royaume que de Dieu et de son épée.

Nous ne terminerons pas ce chapitre sans essayer de répondre à une question: Que devinrent les Visigoths d’Aquitaine après la conquête de leur pays par les Francs?

«Ils furent exterminés, répond avec assurance un chroniqueur du huitième siècle. Clovis laissa des garnisons franques dans la Saintonge et dans le Bordelais pour détruire la race gothique165.» Et Grégoire de Tours, plus autorisé, nous apprend que Clovis, maître d’Angoulême, en chassa les Goths166. Ces témoignages sont formels, et ils reçoivent une remarquable confirmation de ce fait qu’à partir de 508, on ne trouve plus de Visigoths ou du moins plus d’ariens en Gaule. Il semble qu’en réalité l’extermination de ce peuple ait été complète.

[Note 165: Liber historiæ, c. 17. Voir le texte ci-dessus, p. 88, note 1.]

[Note 166: Tunc exclusis Gothis urbem suo dominio subjugavit. Grégoire de Tours, II, 37.]

Ne nous hâtons pas, toutefois, de tirer une pareille conclusion. Si peu nombreux qu’on les suppose en Aquitaine, si sanglantes qu’on se figure les hécatombes du champ de bataille et les violences du lendemain, il n’est pas facile d’exterminer tout un peuple. Combien ne dut-il pas rester, dans les provinces, de familles visigothiques enracinées dans le sol, pour qui l’émigration était impossible, et qui durent chercher à s’accommoder du régime nouveau! Un moyen s’offrait à elles: abjurer l’hérésie et se faire recevoir dans la communion catholique. Elles s’empressèrent d’y recourir, et nous voyons que dès les premières années qui suivirent la conquête, elles abjurèrent en masse. Le clergé arien donna l’exemple du retour à la vraie foi, et les fidèles suivirent. L’Église accueillit avec joie et empressement ces enfants prodigues de l’hérésie. Elle leur facilita le retour en permettant aux évêques de laisser à leurs prêtres, s’ils en étaient dignes, leur rang hiérarchique après une simple imposition des mains, et elle consentit à ce que leurs sanctuaires fussent affectés au culte catholique.[167] Il y eut donc très peu de changement; car, en dehors des sectaires fanatiques pour qui l’hérésie était un instrument de domination, personne n’était attaché à l’arianisme, et la plupart des ariens ignoraient la vraie nature du débat sur le Verbe, qui passionnait les théologiens. Ainsi tomba la fragile barrière qui séparait en deux camps opposés les chrétiens de la Gaule, et il n’y eut plus qu’un bercail et un pasteur168.

[Note 167: 10. De clericis ab hæresi conversis et de basilicis Gothorum.—De hæreticis clericis, qui ad fidem catholicam plena fide ac voluntate venerunt, vel de basilicis quas in perversitate sua Gothi hactenus habuerunt id censuimus observari, ut si clerici fideliter convertuntur, et fidem catholicam integre confitentur, vel ita dignam vitam morum et actuum probitate custodiunt officium quo eos episcopus dignos esse censuerit, cum impositæ manus benedictione suscipiant, et ecclesias simili, quo nostræ innovari solent placuit ordine consecrari. Concile d’Orléans en 511, dans Sirmond, Concilia Galliæ, I, p. 180. Le concile d’Épaone en 517, canon 33, tranche la question des sanctuaires ariens dans un sens opposé (Sirmond, o. c., I, p. 200): mais il avait pour cela des raisons spéciales qui sont en partie déduites dans une lettre de saint Avitus Epist., 7 (6), en partie restées dans sa plume et faciles à deviner.]

[Note 168: Dahn, Die Kœnige der Germanen, V. p. 114, invoque des noms comme Amalarius et Alaricus pour établir qu’il y avait encore des Goths en Aquitaine. Je ne saurais me rallier aux considérations archéologiques de M. de Baye, dans Bulletin et Mémoires de la société archéologique et historique de la Charente, 6e série, t. I (1890-91).]

L’État imita la générosité de l’Église. Il n’est dit nulle part quelle fut la condition politique des Visigoths convertis; il n’est pas même dit quelle fut celle des Aquitains catholiques. Mais tout nous amène à conclure que ces conditions furent identiques, et nous savons déjà que les Aquitains suivirent celle de tous les autres hommes libres du royaume de Clovis. Ils acquirent d’emblée, et par le seul fait de leur passage sous son autorité, le nom, la qualité et les droits des Francs. Le titre de Franc avait été, à chaque extension de la puissance franque, conféré libéralement à tous les hommes libres du pays conquis. Il en fut encore de même cette fois. Tous les Aquitains, qu’ils fussent Romains ou barbares, entrèrent dans la participation de la nationalité franque. Aucune distinction ne fut jamais faite, sous le rapport des droits politiques, entre ces diverses catégories de Francs, quelle que fût leur origine. Saliens, Saxons, Romains d’Aquitaine ou Romains de la Gaule septentrionale, Visigoths convertis, tous sans exception se trouvèrent réunis sous le patronage de ce nom. Clovis fut le roi de tous, et une large égalité, reposant sur l’unité de religion et sanctionnée par une prudente politique, régna dès le premier jour entre Francs de race et Francs naturalisés. On n’a jamais vu, dans les temps barbares, une conquête se faire dans de telles conditions. Clovis conquit le sceptre de l’Aquitaine; mais l’Aquitaine conquit la nationalité franque et la pleine égalité avec ses vainqueurs.

IV

LA GUERRE DE PROVENCE

La conquête de l’Aquitaine était achevée. Une série d’engagements victorieux avait fait entrer l’armée coalisée des Francs et des Burgondes dans toutes les capitales des Visigoths: à Toulouse, à Bordeaux et à Narbonne. Ils venaient de descendre dans la vallée du Rhône, et d’arrêter leur plan de campagne pour la fin de l’année 508. Il s’agissait de couronner l’expédition par la conquête de la Provence, part destinée vraisemblablement aux Burgondes, qui avaient vaillamment combattu et qui restaient les mains vides.

Cette part allait être belle, moins par l’étendue territoriale que par la valeur exceptionnelle du site et du sol. Dans toute la Gaule méridionale, il n’y avait pas de province plus riche et plus prospère que l’étroite mais opulente région comprise entre le Rhône, la Durance, les Alpes et la mer. C’était, sans contredit, le plus beau fleuron de la couronne des Visigoths, qui avaient mis un acharnement sans bornes à la conquérir. Les Burgondes se réjouissaient d’avance à la pensée qu’une proie si opulente et si longtemps convoitée allait enfin tomber dans leurs mains. La Provence devait leur ouvrir la mer, les mettre en communication avec toutes les plages de la Méditerranée, verser sur leurs marchés, par le port de Marseille, les richesses du monde oriental. C’était un nouvel avenir qui commençait pour ce peuple, jusque-là resserré dans ses frontières entre des voisins jaloux, et comme refoulé dans les montagnes de l’Helvétie et de la Savoie.

A la vérité, il y avait encore, sur la rive droite du Rhône, quelques villes qui n’avaient pas ouvert leurs portes aux vainqueurs. De ce nombre était Nîmes, qui avait fortifié son amphithéâtre et qui se préparait à faire une vigoureuse résistance169, et Carcassonne, qui, si l’on en peut croire Procope, abritait derrière ses hautes murailles les restes du trésor d’Alaric170. Le castrum d’Ugernum, aujourd’hui Beaucaire sur le Rhône, était également occupé par une garnison visigothique restée en communication, au moyen du fleuve, avec la grande ville d’Arles, qui était comme le solide verrou mis à la porte de la Provence menacée171. On pouvait masquer Nîmes et Carcassonne, qui devaient suivre la destinée du reste du pays; mais, pour devenir les maîtres de la belle région qui s’étendait sur la rive gauche, il était indispensable de mettre la main sur sa métropole.

[Note 169: Ménard, Histoire civile, ecclésiastique et littéraire de la ville de Nîmes, Paris, 1744, t. I, p. 75.]

[Note 170: Procope, De Bello gothico, I, 12.]

[Note 171: Vita sancti Cæsarii, I, 15; dans Mabillon, Acta Sanctorum, I, p. 64]

Somme toute, la conquête de la Provence était une entreprise plus difficile qu’on ne l’eût pu croire à première vue. Les populations de ce pays n’avaient pas pour les Francs l’engouement que manifestaient pour eux les habitants des deux Aquitaines; elles n’étaient nullement disposées à les accueillir comme des libérateurs, et elles ne remuèrent pas à leur approche. Contrée foncièrement romaine, la Provence confondait dans le même mépris tous les barbares; les Francs et les Burgondes lui répugnaient autant que ses maîtres visigoths. Elle sentait son repos et sa félicité troublés par des guerres dont elle était l’enjeu, et elle en voulait aux conquérants qui lui apportaient tant de maux. Les Visigoths, au moins, étaient acclimatés, et leurs tracasseries confessionnelles semblaient décidément avoir pris fin; à tout prendre, on préférait leur domination aux horreurs de l’invasion franque, maintenant surtout qu’on n’avait plus à en craindre les excès et qu’on en regrettait les avantages.

Nulle part ces dispositions hostiles à la conquête franque ne se traduisirent avec plus de vivacité qu’à Arles même. Cette grande ville, assise sur le Rhône en amont du delta par lequel il circonscrit l’île de la Camargue avant de descendre dans la mer, commandait toutes les communications de la Gaule intérieure avec la Méditerranée. Elle fermait cette mer, d’un côté aux Francs, de l’autre aux Burgondes, et mettait à l’abri de leurs surprises les provinces septentrionales de l’Italie. Son admirable position stratégique lui avait valu, au commencement du cinquième siècle, l’honneur de servir de résidence au préfet du prétoire des Gaules, et même de donner parfois l’hospitalité à la majesté impériale. Constantin le Grand, qui en aimait le séjour, avait voulu lui donner son nom, et en avait fait, comme dit un poète du quatrième siècle, la petite Rome gauloise172. La ville était vraiment une résidence impériale. Malgré la largeur qu’y avait déjà le Rhône, elle l’avait franchi et avait projeté un de ses quartiers sur la rive droite, ce qui lui valait de la part des contemporains le nom d’Arles la Double173. Un pont de bateaux reliés par de fortes chaînes rattachait les deux villes l’une à l’autre174.

[Note 172: Ausone, XIX, 74]

[Note 173: Id., ibid., XIX, 73.]

[Note 174: Grégoire de Tours, Gloria Martyrum, c. 68.]

Les Visigoths n’avaient pu se résigner à laisser un poste de cette importance aux mains de l’empereur. Ils l’avaient assiégée quatre fois pendant le cinquième siècle, et, une fois qu’ils en furent les maîtres, ils la gardèrent avec un soin jaloux, toujours l’œil au guet, dans la crainte qu’on ne leur disputât cette perle de la Méditerranée. Les Burgondes surtout leur inspiraient de l’inquiétude: comme on l’a déjà vu, ils allèrent jusqu’à soupçonner l’évêque d’Arles lui-même, sur la seule foi de son origine burgonde, de vouloir livrer la ville à ses compatriotes. Même après que l’innocence de saint Césaire eut été reconnue, et qu’il fut rentré dans sa ville épiscopale, les soupçons persistèrent contre lui dans une bonne partie de la population arlésienne. Il y avait là quelque chose de fatal; c’étaient, si l’on peut ainsi parler, ses fonctions qui le dénonçaient, et, quoi qu’il fît, il était suspect de plein droit. La communauté de foi entre les assiégeants et les catholiques arlésiens créait entre eux une solidarité apparente dont tout le poids retombait sur l’évêque; car, bien que les catholiques formassent la majorité, les Goths ariens et les juifs constituaient des groupes compacts, également hostiles, sinon à la population catholique, dont il fallait ménager les sentiments, du moins à son chef, qu’on essayait d’isoler. La haute situation que ses vertus, ses talents et ses fonctions avaient faite à Césaire irritait les ariens. Quant aux Juifs, ils avaient une rancune spéciale contre le grand évêque. Ne venait-il pas, au concile d’Agde, de faire prendre des précautions contre les conversions simulées ou peu durables des juifs, et n’avait-il pas étendu à tout fidèle l’interdiction de les recevoir à sa table ou d’accepter leurs invitations175? Goths et juifs se trouvaient donc unis dans une même inimitié contre Césaire. Les juifs surtout parlaient très haut, ne cessaient de suspecter le dévouement des catholiques, et se faisaient volontiers les zélateurs du patriotisme. Ce rôle était d’autant plus fructueux que tout le monde était animé du même esprit de résistance à l’assiégeant.

[Note 175: Voir les canons 34 et 40 du concile d’Agde, dans Sirmond, Concilia Galliæ, I, pp. 168 et 169. Cf. Arnold, Cæsarius von Arelate, p. 248.]

Venant de la Septimanie, les Francs et les Burgondes commencèrent par ravager toute la campagne d’Arles située sur la rive droite. Puis ils se répandirent sur la rive gauche, où ils firent les mêmes dégâts, et se mirent en devoir d’investir étroitement la ville. Il y avait alors, en dehors de l’enceinte et au pied même de ses murailles, un établissement religieux inachevé encore, où Césaire se proposait de fonder un monastère de femmes dont il réservait la direction à sa sœur Césarie. Ce couvent était l’œuvre de prédilection du saint: lui-même, en vrai moine, n’avait pas craint d’y prendre sa part des plus rudes travaux, peinant comme un simple ouvrier à la sueur de son front. Il eut la douleur de voir cet édifice, qui lui était si cher, tomber sous les coups des assiégeants, qui en employèrent les matériaux à leurs travaux de circonvallation176. A le voir ainsi traité par l’ennemi, pouvait-on encore avec quelque raison soutenir qu’il était de connivence avec eux? Non, certes177. Mais les opiniâtres soupçons dont il était la victime ne se laissèrent pas dissiper, et un incident fâcheux vint, peu après, leur donner une apparence de fondement.

[Note 176: Vita sancti Cæsarii, Mabillon, o. c., p. 641.]

[Note 177: Arnold, Cæsarius von Arelate, p. 247.]

Pendant qu’on poussait le siège avec vigueur, un jeune clerc, parent de l’évêque, se laissa descendre nuitamment par une corde du haut des remparts et gagna le camp ennemi. Il pouvait sembler difficile de reprocher à saint Césaire cet acte de lâcheté comme une trahison dont il aurait été le complice, et c’était faire peu d’honneur à son habileté que de lui attribuer pour instrument son commensal et son propre parent. Mais la passion politique ne raisonne pas. Les juifs et les ariens feignirent de tenir la preuve évidente d’un complot ourdi par l’évêque pour livrer la ville à l’ennemi; ils firent grand bruit de l’incident, et ils parvinrent à provoquer une sédition dans laquelle les enfants d’Israël s’agitèrent et firent preuve d’une patriotique indignation contre l’évêque. Ce fut chose décidée: Césaire était un traître; c’était par son ordre et de sa part que le clerc transfuge était allé s’entendre avec les assiégeants; il fallait châtier la trahison et veiller au salut de la ville. Les têtes ainsi échauffées, on courut arracher le saint à sa demeure près de son église; sa maison et même sa chambre furent remplies de soldats, et l’un des Goths poussa l’insolence jusqu’à prendre possession de son lit. Les plus exaltés avaient proposé de noyer le saint dans le Rhône; mais, au moment d’exécuter ce projet, on recula devant la gravité d’un pareil attentat, et on imagina d’emmener le prisonnier sous bonne garde à Beaucaire, en amont de la ville sur le Rhône, qui, comme on l’a vu plus haut, était resté au pouvoir des Visigoths. Mais, comme les deux rives du fleuve étaient occupées par les assiégeants, et qu’ils avaient peut-être des bateaux croisant dans ses eaux, le dromon qui portait l’évêque n’osa pas risquer un voyage aussi dangereux. Il fallut donc le ramener dans la ville, où il fut jeté dans les cachots souterrains du prétoire. Tout cela s’était passé la nuit, et peut-être n’avait-on voulu, en simulant le voyage de Beaucaire, que donner le change à la population catholique, qui s’inquiétait de ce que devenait son pasteur. De fait, elle n’apprit pas ce qu’on avait fait de lui, ni même s’il était encore vivant178.

[Note 178: Vita sancti Cæsarii, I, 15, dans Mabillon, I, p. 641. Cf. Arnold, Cæsarius von Arelate, p. 248, note 808.]

A quelque temps de là, un autre incident, d’une nature plus sérieuse, vint détourner le cours des préoccupations populaires, et faire oublier l’animosité qu’on avait contre le saint. Un juif, qui se trouvait de garde sur les remparts, imagina de lancer aux ennemis, en guise de projectile, une pierre à laquelle il avait attaché une lettre. Celle-ci portait qu’ils pouvaient appliquer leurs échelles, la nuit, à l’endroit de la muraille occupée par le poste juif, et s’emparer ainsi de la ville, à condition que les Israélites échapperaient au pillage et à la captivité. Par malheur pour le traître, il se trouva que l’ennemi recula ses avant-postes pendant la nuit, si bien que, le lendemain matin, des Arlésiens qui s’étaient aventurés au dehors de l’enceinte découvrirent la lettre, et vinrent en grand émoi la lire au peuple assemblé sur la place publique. Cette fois, la fureur populaire se déchargea sur les juifs. Non seulement le coupable paya cher son essai de trahison; mais, du coup, toute la tribu devint suspecte. Quant à l’accusation formulée contre saint Césaire, elle tomba, apparemment parce que les juifs en étaient les plus ardents fauteurs, et que leur trahison présumée devenait un argument en faveur de leur victime179.

[Note 179: Vita sancti Cæsarii, I, 16, dans Mabillon, I, p. 641.]

Cependant le siège traînait en longueur, et les souffrances de la faim commençaient à se faire sentir dans la nombreuse population de la ville, ce qui montre que l’investissement du côté de la mer était aussi étroit que du côté du fleuve. Enfin, on apprit que du secours arrivait, et que les troupes de Théodoric étaient en marche. Un édit de ce prince, dont la teneur nous est conservée180, les avait convoquées pour le 22 juin, et il est probable que ce fut dans les dernières journées de ce mois, ou dans les premières de juillet, qu’elles apparurent sous les remparts de la ville affamée.

[Note 180: Cassiodore, Variarum I, 24.]

Pourquoi Théodoric le Grand n’était-il pas intervenu plus tôt? Après la fastueuse démonstration qu’il avait imaginée pour empêcher l’explosion des hostilités, après les menaces peu déguisées qu’il avait fait entendre à Clovis pour le cas où il s’aviserait d’entrer en campagne, comment avait-il pu laisser écraser son gendre, et détruire un royaume qui était pour l’Italie une garantie de sécurité? Il serait injuste, sans doute, d’expliquer son inaction par un de ces calculs machiavéliques comme celui que Procope lui attribue dans la guerre des Burgondes, et dont la rumeur populaire des Francs, toujours portés à croire et à dire du mal de l’ennemi, ne manqua pas de l’accuser cette fois encore181. Théodoric n’avait pas le moindre intérêt à mettre aux prises Alaric et Clovis. Sa politique d’équilibre européen, s’il est permis d’employer cette expression, avait essentiellement pour but de contrebalancer ses royaux confrères les uns par les autres, pour arriver à maintenir son hégémonie sur tous. Prétendre qu’il fut séduit par l’idée de se faire, presque sans coup férir, sa part des dépouilles d’Alaric, cela revient toujours à supposer que ce profond politique aurait été assez mal inspiré pour attirer sur l’Italie, en substituant le voisinage des Francs à celui des Visigoths, le plus terrible de tous les dangers. On ne soutiendra pas davantage qu’il ait poussé l’amour de la paix et la prédilection pour les solutions pacifiques jusqu’au point de ne pas même bouger après la fatale journée de Vouillé, car c’était créer une situation contre laquelle il ne serait plus possible de réagir autrement que par les armes. Pourquoi donc, encore une fois, a-t-il laissé les alliés franchir le Rhône et menacer l’Italie elle-même, et ne se mit-il en campagne qu’un an après l’explosion de la lutte, à un moment où tout pouvait déjà être perdu?

[Note 181: Frédégaire, II, 58.]

La solution du problème doit être cherchée à Byzance, dans les combinaisons de cette diplomatie savante qui était restée la dernière ressource de l’Empire expirant. Byzance, nous l’avons déjà dit, avait mis les armes à la main des Francs et les avait jetés sur les Visigoths, probablement après leur avoir promis d’occuper pendant ce temps le roi d’Italie. Pour des raisons qui nous échappent, les Grecs ne prirent pas la mer en 507; mais ils firent des préparatifs de guerre tellement ostensibles, que Théodoric, effrayé, ne crut pas pouvoir dégarnir son royaume. Au printemps de 508, l’Empire se trouva enfin en mesure de faire la diversion promise à ses alliés francs et burgondes. Une flotte de cent navires de guerre et d’autant de dromons, quittant le port de Constantinople sous les ordres des comtes Romain et Rusticus, vint débarquer sur les côtes de l’Italie méridionale, et mit à feu et à sang une grande partie de l’Apulie. Les environs de Tarente et ceux de Sipontum furent particulièrement éprouvés182. On ne sait pas pourquoi les Byzantins se bornèrent à ces razzias. Peut-être l’armée avait-elle des instructions qui lui défendaient de s’engager plus sérieusement; peut-être aussi l’impéritie et la lâcheté des chefs sont-elles seules responsables de l’insuccès apparent d’un si grand effort. Les énergiques mesures de défense que Théodoric prit sans retard, et qui, assurément étaient préparées de longue main, n’auront pas peu contribué à faire regagner le large à la flotte impériale. Dans tous les cas, l’opinion publique à Byzance considéra l’expédition comme un échec et le chroniqueur byzantin en parle avec mépris, moins comme d’une opération militaire que comme d’un exploit de pillards183.

[Note 182: Comte Marcellin, Chronicon, a. 508, dans M. G. H., Auctores antiquissimi, t. XI, p. 97; Cassiodore, Variarum, I, 16, et II, 36.]

[Note 183: Comte Marcellin, l. c.

Voilà pourquoi Théodoric n’était pas apparu plus tôt sur le théâtre où se décidaient les destinées de la Gaule, et telle est l’explication d’une attitude qui a été une énigme pour les historiens184. Il faut dire plus. Au moment où s’ébranlaient les forces qui allaient au secours de la Provence, le sol de l’Italie n’était peut-être pas encore tout à fait évacué par les troupes byzantines. De toute manière, il était indispensable de rester l’arme au bras, et de protéger les rivages méridionaux contre un retour offensif de leur part. Le roi d’Italie fut donc obligé de diviser ses forces pendant l’été de 508, et n’en put opposer qu’une partie à l’armée réunie des Francs et des Burgondes. Cela suffisait, à vrai dire, pour mettre provisoirement en sûreté les villes qui n’avaient pas encore reçu leur visite, et pour relever le moral de la population indigène: ce n’était pas assez pour un engagement définitif avec les alliés.

[Note 184: Par exemple pour Binding, Das Burgundisch-Romanische Kœnigreich p. 202. Cependant la vérité avait déjà été entrevue par Vic et Vaissette, Histoire générale du Languedoc, t. I, p. 248; de nos jours elle l’a été par Pétigny, II, p. 526, par Gasquet, l’Empire byzantin et la monarchie franque, p. 133, par Dahn, Die Kœnige der Germanen, t. V, p. 113, et enfin, depuis la publication de ce livre, par Malnory, Saint Césaire, p. 92, par Hartmann Das Italienische Kœnigreich, Leipzig 1897, p. 160, par Arnold, Cæsarius von Arelate, p. 245, et par W. Schultze Das Merovingische Frankenreich, p. 74.]

Du moins, le cours des événements militaires pendant l’année 508 justifie ces conjectures. Débouchant en Gaule le long de la Corniche, les Ostrogoths prirent possession, sans coup férir, de tout le pays situé au sud de la Durance. Ce qui restait de Visigoths dans ces régions les accueillit sans doute à bras ouverts, et la population elle-même les salua comme des libérateurs. Marseille surtout leur fit un accueil chaleureux185, et il fut facile aux officiers de Théodoric de substituer partout le gouvernement de leur maître aux débris d’un régime écroulé. Rattachés à l’Italie, les Provençaux croyaient redevenir, d’une manière effective, les citoyens de l’Empire romain; Théodoric était pour eux le lieutenant de l’empereur, et la douceur de son gouvernement les rassurait contre les persécutions religieuses qu’ils avaient eu à subir sous Euric.

[Note 185: Cassiodore, Variarum, III, 34.]

Au surplus, Théodoric ne perdit pas un instant pour donner à sa prise de possession de la Provence le caractère d’une mesure définitive et irrévocable. Le pays était à peine sous ses ordres, qu’il y envoyait Gemellus pour le gouverner en qualité de vicaire des Gaules186; titre très pompeux, si l’on réfléchit à l’exiguïté du pays sur lequel s’étendait l’autorité du vicaire, significatif toutefois et même plein de menaces pour les alliés, parce qu’il remettait en question et contestait d’une manière implicite la légitimité de toutes leurs conquêtes au nord des Alpes.

[Note 186: Cassiodore, Variarum, III, 16 et 17.]

Comme le siège d’Arles durait toujours, il parut essentiel, si on ne pouvait le faire lever cette année, d’encourager au moins les assiégés, en leur faisant passer quelques ravitaillements qui leur permettraient d’attendre un secours plus efficace. L’entreprise réussit pleinement. Culbutant les Francs et les Burgondes qui occupaient la rive gauche, avant qu’on eût pu venir à leur secours de la rive droite, les Ostrogoths entrèrent dans la ville avec un convoi de vivres qui y ramena l’abondance et la joie. Cet épisode éclaira les alliés sur le danger qui les menaçait pour l’année suivante, si auparavant ils ne parvenaient pas à fermer l’accès d’Arles aux armées italiennes. Ils firent donc les plus grands efforts pour s’emparer du pont de bateaux qui reliait les deux rives. Leurs dromons l’assaillirent de tous les côtés à la fois, mais les assiégés opposèrent une résistance vigoureuse: à leur tête était le chef des troupes ostrogothiques, Tulwin, héros apparenté à la famille des Amales, qui fit des prodiges de valeur, et qui fut grièvement blessé dans cette rencontre187. Le pont, disputé avec acharnement, resta aux assiégés. Arles put tenir l’hiver encore: le printemps allait lui apporter la délivrance.

[Note 187: Id., ibid., VIII, 10. Sur ce personnage, voir encore le même recueil, VIII, 9; Mommsen, préface de l’édition de Cassiodore, p. 37; le même, Ostgothische Studien, dans le Neues Archiv., t. XIV, pp. 506 et 515.]

En 509, libre enfin de préoccupations du côté de Byzance, Théodoric put jeter toutes ses forces sur la Gaule, et alors les événements se précipitèrent. Une armée ostrogothique, sous la conduite d’Ibbas188, arrivant de Turin, franchit les Alpes au col de Suse, et apparut subitement sur les derrières de l’ennemi dans la vallée de la Durance189. Par cette manœuvre hardie, Ibbas coupait les communications des Burgondes avec leur royaume, et dominait à la fois la route de Valence et celle d’Arles à partir de Gap. Là, l’armée se partagea: l’un des corps, sous les ordres de Mammo, se répandit au nord de la Durance190, pénétra dans Orange dont la population tout entière fut emmenée en captivité191, inquiéta même les environs de Valence192, et, revenant vers le sud, s’empara d’Avignon où il mit une garnison gothique193. L’autre corps d’armée, dont Ibbas s’était réservé le commandement, pilla le pays de Sisteron, d’Apt et de Cavaillon, et vint ensuite faire sa jonction avec Mammo pour aller ensemble débloquer Arles.

[Note 188: Schroeder, dans l’Index personarum de l’édition des Variarum de Mommsen, suppose, non sans vraisemblance, que le nom d’Ibbas est le diminutif de Ildibald. Aschbach, Geschichte der Westgothen, p. 177, et Dahn, Die Kœnige der Germanen, t. V, p. 113, et t. VI, p. 372, disent à tort qu’Ibbas était un zélé catholique.]

[Note 189: Cassiodore, Variarum, IV, 36.]

[Note 190: Marius d’Avenches, Chronicon, a. 509: Hoc consule Mammo dux Gothorum partem Galliæ deprædavit.]

[Note 191: Vita sancti Cæsarii, I, 19, dans Mabillon, o. c., I, p. 642.]

[Note 192: S. Avitus, Epistolæ, 87 (78).]

[Note 193: Cassiodore, Variarum, III, 38.]

La situation était excellente pour les généraux de Théodoric. Maîtres du littoral, où ils pouvaient compter sur la fidélité de la population, maîtres de la vallée de la Durance, laissant derrière eux le pays burgonde épuisé, ils étaient précédés et suivis par la terreur de leurs armes lorsqu’ils arrivèrent sous les murs de la capitale de la Provence. La situation des assiégeants, au contraire, était des plus périlleuses. Obligés, pour faire un blocus en règle, de se disperser sur les deux rives du fleuve, ils se voyaient, sur la rive gauche, pris entre la ville et l’armée ostrogothique, et transformés presque en assiégés. Il leur fallut renoncer au blocus, ramener en hâte toutes leurs forces sur la rive droite, et se préparer à soutenir l’assaut réuni de la ville et de ses libérateurs. Une bataille dont nous ne connaissons que le résultat eut lieu de ce côté du Rhône. Ce fut un éclatant triomphe pour les Goths; à en croire leur chroniqueur Jordanès, qui parle ici avec une exagération manifeste, trente mille Francs et Burgondes seraient restés sur le carreau194.

[Note 194: Jordanes, c. 58.]

Les Goths rentrèrent victorieux dans la ville enfin délivrée, traînant à leur suite une multitude de prisonniers dont ils emplirent tous les bâtiments publics, les églises et la maison de l’évêque. Ces pauvres gens, affamés, à peu près nus, étaient en proie à la plus extrême détresse. Saint Césaire vint à leur secours avec une infatigable charité. Sans faire de distinction entre les Francs et les Burgondes, entre les ariens et les catholiques, il commença par leur distribuer des habits et des aliments, puis il se mit à les racheter de la captivité. Il dépensa dans ce but tout ce que son prédécesseur Eonius avait légué à la mense de son église. Mais les besoins étaient plus grands que les ressources. Alors l’évêque se souvint que lorsqu’il s’agissait du rachat des captifs, les conciles autorisaient jusqu’à l’aliénation des biens ecclésiastiques, jusqu’à la vente des vases sacrés. Et le trésor de son église y passa: les encensoirs, les calices, les patènes, tout fut mis en pièces et vendu au poids de l’or. Les revêtements d’argent qui ornaient le piédestal des colonnes et les grilles du chœur, détachés à coups de hache, passèrent également aux mains des brocanteurs, et, longtemps après, on montrait encore dans la cathédrale d’Arles les traces de ce vandalisme héroïque de la charité195.

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