Connaissance de la Déesse
Connaissance de la Volupté
LA DÉESSE.
Le souvenir de l'innocence
Enfuie aux grottes de l'été
S'exhale dans le pur silence,
Comme un remords. Cœur exalté,
L'indécision te balance;
Sache évoquer sans défaillance
L'amer parfum des voluptés:
Tu mourrais de l'avoir quitté!...
Les oraisons des Crépuscules,
Orgies! vous font des lendemains
Désespérés! Ce triste humain
Au sein d'un trouble rêve ondule
Et joint aux baisers qu'il module
L'horreur sacrée de mon chemin.
Moi je vis, pourpre Lys!... Calices
Qui désaltérez mes caprices
Et vous, Douleurs, soyez propices
À m'embellir; mon front impur
Chargé d'effrayantes délices
Se penche sous leur poids obscur.
Mais attentive aux chants futurs,
Je pressens des heures complices...
Les voici: le vent puéril,
Embaumé du parfum des îles,
Qui se joue dans l'air volatil.
Apporte à mon âme subtile
L'écho d'une chanson futile
Dont j'ai peine à suivre le fil.
Mais je sais des chansons pareilles:
Elles ont flatté mon oreille
Qui frémit de leur timbre pur
Et tend sa conque transparente
Aux cris des voluptés errantes
Mes sœurs! naufragées dans l'azur.
Vois: leurs images incertaines,
Flottant sur cette mer lointaine
Qui baise leurs pieds de corail,
Forment un vaporeux sérail...
De ces visions, amollies,
Vos âmes m'implorent, mortels;
Les jeux cernés, les joues pâlies,
Nus, vous brûlez sur mes autels,
Un encens mélangé de fiel.
Ha! les voluptés abolies
Ne sont pas tant ensevelies
Que des souvenirs trop cruels
Après d'absinthe et doux de miel,
N'aillent au profond de leur ciel
Les implorer... Voluptés saintes,
Vénus de leurs sables mouvants,
Voici que des voeux émouvants
Montent à nous comme des plaintes..
L'excès tremblant des douleurs feintes,
Pluie fragile, sur le jardin
De pleurs et de roses éteintes,
Mêlant les sons avec les teintes,
Jonche le marbre des gradins.
La peur d'éviter mes atteintes
Et les stupres de mon eden
Dévorant, vous ronge de crainte:
Ah! mortels, cessez de gémir:
Aux mirages du souvenir,
Craignez de voir épanouie
La fleur secrète évanouie
Où vont se fondre les langueurs
Qui s'accumulent dans ce cœur!
LA CONCUBINE.
Serai-je qu'une concubine?
Mortel Amour que je devine,
Fonds d'une brûlure divine
Les glaces d'un cœur renaissant.
Déjà tes rayons frissonnants.
D'une caresse si câline
Dorent mon ventre obéissant;
Aux golfes d'ombre, pâlissant
D'effleurer mon sein qui se livre
Ta lumière tremble et s'enivre,
Ah! mortels, mortels caressants,
Quelle divinité vous presse?
Une langoureuse paresse
Et si tendre! alourdit mes sens...
Hélas! suis-je si peu vaillante
Qu'un bref espoir de pâmoison
Livre à l'extase défaillante
Ces sens altérés du poison?
Ah! mon courage me délaisse,
Aiguisé d'anciens désirs,
Vais-je à l'appel de mon plaisir
Céder...
La hâte de mourir
M'affole...
Ah!...
L'attrait de l'ivresse...
Je cède...
LA VIERGE.
Un excès qui m'oppresse
Espère l'unique caresse
Qui le délivrera. Des mots,
Un essaim bourdonnant d'abeilles.
Inouïs, blessent mon oreille.
Ah! que d'apparences vermeilles
Me submergent comme d'un flot.
Je suis éperdue de ma joie!
Et mon cœur gonflé de soupirs
Succombant au faix qui le ploie,
S'emplit du besoin de périr.
Délice aigu, je souffre encore...
En moi un dieu au poing sonore
Heurte aux portes de sa prison;
Il bouleverse ma raison.
Qu'il s'évade! que son message
Par quelque clandestin passage
S'épanche enfin comme un parfum!
Ma fibre secrète irritée,
Par cet inconnu exaltée,
Acre des souvenirs défunts,
Toute ma vie!... s'est arrêtée...
Serre mes tendons et mes dents,
Ô l'indicible que j'implore.
Vois, je souffre, j'attends...
J'attends!...
Ha!...
Ha!...
Un gouffre me dévore
Soudain! Dans mon cœur palpitant
Quel poignard!...
L'ÉPOUSE.
Défaillante aurore,
Langueur ravie qui viens d'éclore
Le Iong de moi, suavité
Limpide comme un soir d été,
Ta vague mollement arrive,
Une ondulation déclive,
M'envahit, rivale langueur,
Je vois dévaler ma vigueur
Sous mes veux clos, fondus de songes.
Un inépuisable mensonge
Sa sollicitude en éveil,
Endort ma tremblante tendresse
Et la douceur de sa caresse
Flotte, indécise, en mon sommeil.
À Jean Variot
LA VESTALE.
Parfums mystérieux d ombelles,
Les appels d'un lointain été
Me font rêver aux voluptés
Des jeunes gens dans les javelles,
Des enfants qui glanent le blé.
Par des voix immatérielles
Insinuant au cœur troublé
Les désirs d'une vie réelle
Une magie qu'on ne sait plus,
À mon anxieuse faiblesse
Fait revivre les jours perdus
Enfouis aux âges révolus,
Ô Vesta, puissante déesse,
Quels destins me sont dévolus?
Je songe a ces dernières rondes
Ou les prêtres d'Antinoüs
Jouant avec mes tresses blondes
Me dirent de leur voix profonde
Les rares faveurs de Vénus.
Mais je voilais ma gorge ronde
Aux gais compagnons demi-nus
De ma jeunesse vagabonde...
Depuis, distraitement complice
Des ardeurs de la Pythonisse,
À leurs noms soudain reconnus,
D'une question insidieuse
J'évoque leur bouche rieuse:
Je sais ce qu'ils sont devenus.
Leur lèvre jointe à de plus folles,
Le pin sacré vêtu de fer
Les a vus, au bord de la mer,
Se livrer au Plaisir frivole.
Plus tard, gravi notre acropole,
Ils ont, à mon sourire amer
Offert la colombe et l'obole:
J'ai scellé le lien de leur chair.
Ils m'ont fait bénir leurs compagnes,
Ils m'envoient du fond des campagnes
De beaux enfants chargés de thym:
Hélas! la joie d'être féconde.
Moi qui voudrais porter un monde,
M'est refusée par le Destin!
Tout m'est un piège clandestin.
Le parvis qui luit sous la flamme
Est gravé des épithalames:
Tant de lois, refrénant mes pleurs,
Au brasier j'ai tendu la torche
Des couples couronnés de fleurs:
Et quand ils ont passé le porche
Les couples dansants et ravis.
À leur foyer portant la flamme,
Je foule aux pieds l'épithalame
Et m'écroule sur le parvis!
Quand je rêve sur la terrasse,
Plus que des murs et de l'espace.
De mes serments et de ma race,
Prisonnière de ma blancheur:
Quand je vois le jeune faucheur
Me faire du sentier qu'il trace.
Un signe amical et rieur;
Quand le soir mouillé de fraîcheur
Suscite parmi les colombes,
Entre les autels et les tombes,
L'Amour interdit a mon cœur,
Je sens dans mon âme de neige.
Lever le désir sacrilège
De connaître un autre Bonheur!
Pardonne ces troubles ardeurs...
Dis-moi d'où viennent ces impures,
Feu subtil dont je suis l'augure!
J'ai perdu les joies du sommeil
Pour te nourrir, Feu que j'adore!
Ô toi qui fais lever l'Aurore.
Toi qui enfantes le Soleil,
Dissipe pour moi le mystère
Et les désirs persécuteurs
Qui profanent ton sanctuaire:
Toi qui sondes le fond des cœurs.
Dis-moi quelle étrange fureur
Me fait adorer leur morsure,
Et pourquoi de cette blessure
Il ruisselle un espoir vermeil!...
L'ardente chair ronge sans cesse
Les durs serments qu'elle a juré,
Vesta, ton visage sacré
Sera-t-il sourd à ma détresse?
Ha! de la nuit enchanteresse,
Soufflent les parfums exécrés:
Ils osent tenter leur caresse
Sur ce cœur qui t'est consacré!
Viens! viens au secours de mon âme!
J'offre de l'encens à ta flamme
Rigide comme la vertu.
Mais elle tremble sur sa tige:
Si le Feu cède à ce vertige,
Ô Mère, pardonneras-tu?
Ton rude silence m'affole;
Des victimes que je t'immole
Et de ton feu jamais éteint
J'ai favorisé mes paroles,
Pourtant, livrée à mon Destin.
Parmi ce peuple de symboles,
Depuis le soir jusqu'au matin,
Dans les ténèbres des coupoles
Où ce feu jette sa lueur,
Transie et tremblante de peur,
J'ai besoin d'un soutien, Aïeule.
Privée du secours précieux,
Si désolée d'être si seule,
Dois-je implorer les autres dieux?...
J'attends en vain que tu t'animes
Vesta, viens en aide à ma foi!
Pour que tu descendes des cimes.
J'ai dit des prières sublimes,
Baisse les veux sur mon émoi:
Un dieu noir surgi des abîmes
Bouleverse mes sens intimes,
Sa frénésie s'agite en moi,
Il me tourmente sur ma couche,
Son baiser déchire ma bouche,