Connaissance de la Déesse

Lucien Fabre · Chapitre 2 sur 6

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Connaissance de la Déesse

Connaissance de la Volupté

LA DÉESSE.

Le souvenir de l'innocence

Enfuie aux grottes de l'été

S'exhale dans le pur silence,

Comme un remords. Cœur exalté,

L'indécision te balance;

Sache évoquer sans défaillance

L'amer parfum des voluptés:

Tu mourrais de l'avoir quitté!...

Les oraisons des Crépuscules,

Orgies! vous font des lendemains

Désespérés! Ce triste humain

Au sein d'un trouble rêve ondule

Et joint aux baisers qu'il module

L'horreur sacrée de mon chemin.

Moi je vis, pourpre Lys!... Calices

Qui désaltérez mes caprices

Et vous, Douleurs, soyez propices

À m'embellir; mon front impur

Chargé d'effrayantes délices

Se penche sous leur poids obscur.

Mais attentive aux chants futurs,

Je pressens des heures complices...

Les voici: le vent puéril,

Embaumé du parfum des îles,

Qui se joue dans l'air volatil.

Apporte à mon âme subtile

L'écho d'une chanson futile

Dont j'ai peine à suivre le fil.

Mais je sais des chansons pareilles:

Elles ont flatté mon oreille

Qui frémit de leur timbre pur

Et tend sa conque transparente

Aux cris des voluptés errantes

Mes sœurs! naufragées dans l'azur.

Vois: leurs images incertaines,

Flottant sur cette mer lointaine

Qui baise leurs pieds de corail,

Forment un vaporeux sérail...

De ces visions, amollies,

Vos âmes m'implorent, mortels;

Les jeux cernés, les joues pâlies,

Nus, vous brûlez sur mes autels,

Un encens mélangé de fiel.

Ha! les voluptés abolies

Ne sont pas tant ensevelies

Que des souvenirs trop cruels

Après d'absinthe et doux de miel,

N'aillent au profond de leur ciel

Les implorer... Voluptés saintes,

Vénus de leurs sables mouvants,

Voici que des voeux émouvants

Montent à nous comme des plaintes..

L'excès tremblant des douleurs feintes,

Pluie fragile, sur le jardin

De pleurs et de roses éteintes,

Mêlant les sons avec les teintes,

Jonche le marbre des gradins.

La peur d'éviter mes atteintes

Et les stupres de mon eden

Dévorant, vous ronge de crainte:

Ah! mortels, cessez de gémir:

Aux mirages du souvenir,

Craignez de voir épanouie

La fleur secrète évanouie

Où vont se fondre les langueurs

Qui s'accumulent dans ce cœur!

 

LA CONCUBINE.

Serai-je qu'une concubine?

Mortel Amour que je devine,

Fonds d'une brûlure divine

Les glaces d'un cœur renaissant.

Déjà tes rayons frissonnants.

D'une caresse si câline

Dorent mon ventre obéissant;

Aux golfes d'ombre, pâlissant

D'effleurer mon sein qui se livre

Ta lumière tremble et s'enivre,

Ah! mortels, mortels caressants,

Quelle divinité vous presse?

Une langoureuse paresse

Et si tendre! alourdit mes sens...

Hélas! suis-je si peu vaillante

Qu'un bref espoir de pâmoison

Livre à l'extase défaillante

Ces sens altérés du poison?

Ah! mon courage me délaisse,

Aiguisé d'anciens désirs,

Vais-je à l'appel de mon plaisir

Céder...

La hâte de mourir

M'affole...

Ah!...

L'attrait de l'ivresse...

Je cède...

 

LA VIERGE.

Un excès qui m'oppresse

Espère l'unique caresse

Qui le délivrera. Des mots,

Un essaim bourdonnant d'abeilles.

Inouïs, blessent mon oreille.

Ah! que d'apparences vermeilles

Me submergent comme d'un flot.

Je suis éperdue de ma joie!

Et mon cœur gonflé de soupirs

Succombant au faix qui le ploie,

S'emplit du besoin de périr.

Délice aigu, je souffre encore...

En moi un dieu au poing sonore

Heurte aux portes de sa prison;

Il bouleverse ma raison.

Qu'il s'évade! que son message

Par quelque clandestin passage

S'épanche enfin comme un parfum!

Ma fibre secrète irritée,

Par cet inconnu exaltée,

Acre des souvenirs défunts,

Toute ma vie!... s'est arrêtée...

Serre mes tendons et mes dents,

Ô l'indicible que j'implore.

Vois, je souffre, j'attends...

J'attends!...

Ha!...

Ha!...

Un gouffre me dévore

Soudain! Dans mon cœur palpitant

Quel poignard!...

 

L'ÉPOUSE.

Défaillante aurore,

Langueur ravie qui viens d'éclore

Le Iong de moi, suavité

Limpide comme un soir d été,

Ta vague mollement arrive,

Une ondulation déclive,

M'envahit, rivale langueur,

Je vois dévaler ma vigueur

Sous mes veux clos, fondus de songes.

Un inépuisable mensonge

Sa sollicitude en éveil,

Endort ma tremblante tendresse

Et la douceur de sa caresse

Flotte, indécise, en mon sommeil.

 

À Jean Variot

LA VESTALE.

Parfums mystérieux d ombelles,

Les appels d'un lointain été

Me font rêver aux voluptés

Des jeunes gens dans les javelles,

Des enfants qui glanent le blé.

Par des voix immatérielles

Insinuant au cœur troublé

Les désirs d'une vie réelle

Une magie qu'on ne sait plus,

À mon anxieuse faiblesse

Fait revivre les jours perdus

Enfouis aux âges révolus,

Ô Vesta, puissante déesse,

Quels destins me sont dévolus?

Je songe a ces dernières rondes

Ou les prêtres d'Antinoüs

Jouant avec mes tresses blondes

Me dirent de leur voix profonde

Les rares faveurs de Vénus.

Mais je voilais ma gorge ronde

Aux gais compagnons demi-nus

De ma jeunesse vagabonde...

Depuis, distraitement complice

Des ardeurs de la Pythonisse,

À leurs noms soudain reconnus,

D'une question insidieuse

J'évoque leur bouche rieuse:

Je sais ce qu'ils sont devenus.

Leur lèvre jointe à de plus folles,

Le pin sacré vêtu de fer

Les a vus, au bord de la mer,

Se livrer au Plaisir frivole.

Plus tard, gravi notre acropole,

Ils ont, à mon sourire amer

Offert la colombe et l'obole:

J'ai scellé le lien de leur chair.

Ils m'ont fait bénir leurs compagnes,

Ils m'envoient du fond des campagnes

De beaux enfants chargés de thym:

Hélas! la joie d'être féconde.

Moi qui voudrais porter un monde,

M'est refusée par le Destin!

Tout m'est un piège clandestin.

Le parvis qui luit sous la flamme

Est gravé des épithalames:

Tant de lois, refrénant mes pleurs,

Au brasier j'ai tendu la torche

Des couples couronnés de fleurs:

Et quand ils ont passé le porche

Les couples dansants et ravis.

À leur foyer portant la flamme,

Je foule aux pieds l'épithalame

Et m'écroule sur le parvis!

Quand je rêve sur la terrasse,

Plus que des murs et de l'espace.

De mes serments et de ma race,

Prisonnière de ma blancheur:

Quand je vois le jeune faucheur

Me faire du sentier qu'il trace.

Un signe amical et rieur;

Quand le soir mouillé de fraîcheur

Suscite parmi les colombes,

Entre les autels et les tombes,

L'Amour interdit a mon cœur,

Je sens dans mon âme de neige.

Lever le désir sacrilège

De connaître un autre Bonheur!

Pardonne ces troubles ardeurs...

Dis-moi d'où viennent ces impures,

Feu subtil dont je suis l'augure!

J'ai perdu les joies du sommeil

Pour te nourrir, Feu que j'adore!

Ô toi qui fais lever l'Aurore.

Toi qui enfantes le Soleil,

Dissipe pour moi le mystère

Et les désirs persécuteurs

Qui profanent ton sanctuaire:

Toi qui sondes le fond des cœurs.

Dis-moi quelle étrange fureur

Me fait adorer leur morsure,

Et pourquoi de cette blessure

Il ruisselle un espoir vermeil!...

L'ardente chair ronge sans cesse

Les durs serments qu'elle a juré,

Vesta, ton visage sacré

Sera-t-il sourd à ma détresse?

Ha! de la nuit enchanteresse,

Soufflent les parfums exécrés:

Ils osent tenter leur caresse

Sur ce cœur qui t'est consacré!

Viens! viens au secours de mon âme!

J'offre de l'encens à ta flamme

Rigide comme la vertu.

Mais elle tremble sur sa tige:

Si le Feu cède à ce vertige,

Ô Mère, pardonneras-tu?

Ton rude silence m'affole;

Des victimes que je t'immole

Et de ton feu jamais éteint

J'ai favorisé mes paroles,

Pourtant, livrée à mon Destin.

Parmi ce peuple de symboles,

Depuis le soir jusqu'au matin,

Dans les ténèbres des coupoles

Où ce feu jette sa lueur,

Transie et tremblante de peur,

J'ai besoin d'un soutien, Aïeule.

Privée du secours précieux,

Si désolée d'être si seule,

Dois-je implorer les autres dieux?...

J'attends en vain que tu t'animes

Vesta, viens en aide à ma foi!

Pour que tu descendes des cimes.

J'ai dit des prières sublimes,

Baisse les veux sur mon émoi:

Un dieu noir surgi des abîmes

Bouleverse mes sens intimes,

Sa frénésie s'agite en moi,

Il me tourmente sur ma couche,

Son baiser déchire ma bouche,