Connaissance de la Déesse

Lucien Fabre · Chapitre 5 sur 6

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Connaissance de la Déesse

Connaissance de L'art

Éperdument t'éclaire; scrute,

Sache regarder, sache voir:

Sous les vapeurs et les volutes

Qui veulent ternir le miroir,

Sous les apparences hirsutes,

Les vagues destins ont frémi...

Vois ce que ton cœur inutile

Glacé du silence ennemi,

Offre aux baisers de ces reptiles;

Vois... ce qu'un jour tu reverras,

Lorsque ton cœur s'arrêtera!

De notre aventure posthume

Des ondes sur le miroir plan

Qui s'éclaire de leur écume

T'offrent le visage navrant:

Exalte-toi dans l'amertume.

Fais une torche du bitume:

Usé du spleen qui vous consume

Vois, ton fantôme déchirant

Se meurt de tes propres discordes;

Cet unisson où je t'accorde

Ne saurait-il durer qu'un jour?

Tremblant d'une agonie si proche.

Il murmure un frêle reproche,

Et s'évanouit sans retour...

 

CONNAISSANCE DE L'ART

À Léon-Paul Fargue.

CONNAISSANCE DE L'ART

Je suis l'Arabesque sublime

Qu'admis au contact de l'intime,

Les plus grands parmi les humains,

En des périodes de transe,

Ont façonné de leur substance

Comme un ouvrage de leurs mains.

Mille destinées merveilleuses

Près de ma ligne prometteuse

Tourbillonnent comme un essaim

Consolant les humains fugaces

Qui les poursuivent dans l'espace

Et les emportent dans leur sein.

Tantôt la destinée commence,

Le peuple, éperdu d'innocence,

Marche, les veux levés au ciel,

Tantôt la destinée s'achève

Et le peuple épuisé de rêve

Se console auprès du réel.

Ainsi l'art qui est espérance,

Soucieux de cette cadence,

Va du réel à l'idéal,

Ce flux et ce reflux tragiques

Font l'alternative harmonique

Qui joint le mortel au vital.

Je t'attendais, ô Solitaire...

En échange de mon mystère,

Chargé des débris de ton cœur.

Tu viens m'offrir toute la terre,

Tes amours avec leurs misères

El tes joies avec leurs douleurs,

Tu palpites de mon haleine.

Ma courbe t'attire et t'entraîne.

Tu es l'éternel délaissé,

Tu voudrais prolonger mes rives

Et sur ma ligne fugitive

Lier l'avenir au passé.

Eh! bien, écoute ta hantise,

Car elle seule réalise

Ce qu'un calcul ne peut oser;

L'amour des volutes graciles

Incite aux méthodes subtiles

Mais il ne fait qu'analyser.

Si le sourire des Charites

Te manque, si ta main hésite,

Abandonne-nous en plein vol;

Rien ne m'attire vers mon terme,

Qu'importe qu'un cycle se ferme

Quand on plane au-dessus du sol!

Plus belle que toutes les Belles

Entre mes rives parallèles,

Torrent de vie canalisé,

Vois la passionnante frise

Qu'en songe chacun réalise

Mais que nul n'a réalisé!

De mes rives horizontales

L'une est une vie qui s'exhale

Et tend au repos éternel,

L'autre est la femme qui s'étale,

Qui veut la caresse brutale

Afin d'engendrer le réel.

Je vais de l'une à l'autre couche,

Et si mon allure te touche,

C'est que tu sens confusément

Que c'est l'image de ton être,

Que je ne meurs que pour renaître

Comme l'homme, éternellement.

Le cycle expire et recommence

Au point d'adorable tangence

Où ses rives l'ont embrassé:

Comme Antée la courbe maligne

Puise, au contact des rectilignes,

L'élan nouveau du nuance.

Cette résille d'intégrales

Fait fi des promesses verbales,

Seul le geste enfante l'essor.

Mais l'harmonie la plus savante

Roule une courbe enveloppante

De l'apogée jusqu'au point mort.

Je fais mon arme du silence

Où tout s'exprime et se balance

Mieux que par les meilleurs discours:

Tour à tour, ardente ou languide.

Je forme les pleins et les vides

Et le volume et son contour.

Le difficile est le passage...

Vois-tu par quel divin message,

Quel lien gracile et subtil,

La foule d'idées et d'images

Se fait entendre sans langage,

D'un bout à l'autre de mon fil?

Entre les groupes qui la tentent,

Vois: mon arabesque oscillante

Satisfaisant à ton plaisir.

Crée des attirances nouvelles:

Des formes immatérielles

Peuplent les vides de désirs.

Je recherche la vie tremblante,

Elle me fuit comme Atalante

Traçant un dangereux sentier:

Si je dévie de la spirale,

Je m'égare dans un dédale,

J'entends sonner un rire altier.

Cette proie je te la destine,

C'est la nourriture divine,

Mélange de terre et de ciel,

Ma recherche te passionne!

Ton esprit serpente et tâtonne:

«Est-ce idéal, est-ce réel?»

Ta méditation épuise

Le suc de ces transes exquises;

Tandis que le recueillement

Te fait goûter toute ma grâce,

L'instant voluptueux s'efface

Et te dévore tendrement.

Ah! donne-toi, beau Solitaire,

Vois: j'ai la douceur d'une mère

Et la tendresse des amants;

Mon trait dessinera tes veines,

Si tu dis tes joies et tes peines,

Si tu les traces de ton sang...

Vois: tu as prolongé ma ligne...

Tu fus vraiment marqué du signe!

Ton cœur a longuement erré: