Conscience l'innocent

Alexandre Dumas · Chapitre 4 sur 8 · partie 1/3

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Conscience l'innocent

Chapitre XXX

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

 

Le pèlerinage

 

Mariette avait dit vrai : le Seigneur venait de laisser tomber sur elle dans toute son étendue le fardeau de joie qu’elle pouvait porter ; ses bras se desserrèrent, ses yeux s’éteignirent ; elle poussa un soupir et s’évanouit.

Mais les évanouissements causés par un excès de bonheur ne sont ni longs ni dangereux. Mariette revint bientôt à elle et se retrouva dans les mains de Conscience.

Il y eut, dans cette réunion des deux amants qui s’étaient crus séparés, un moment de joie suprême à laquelle participèrent les spectateurs de cette joie, qui au reste avaient pris une part si active à cette réunion.

Une fois revenue à elle, une fois le digne

 

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chirurgien-major et sa femme remerciés du fond du cœur, Mariette n’avait plus qu’un désir, celui de s’éloigner le plus promptement possible du lieu où elle avait tant souffert.

Ce désir était si naturel, qu’il n’eut pas besoin d’être exprimé pour être compris. Le chirurgien-major fit au pauvre malade la recommandation de se bassiner les yeux avec des émollients tant qu’il aurait des émollients à sa portée, et avec de l’eau froide quand il n’aurait pas autre chose.

Il était important surtout que les yeux restassent toujours couverts, sinon d’un bandeau qui interceptât complètement le jour, du moins d’un voile vert.

Quant au reste du traitement à suivre, partout où il y aurait un médecin, ce médecin l’ordonnerait.

Le chirurgien-major voulait absolument que Mariette et Conscience prissent la voiture de Paris, qui les eût, en passant, déposés à Villers-Cotterêts ; mais, sans doute, tous deux étaient préoccupés, car tous deux refusèrent résolument, disant qu’ils aimaient mieux revenir à pied et

 

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seuls que d’être séparés encore, sinon par l’éloignement, du moins par la présence d’étrangers.

Le chirurgien-major et sa femme voulurent accompagner Mariette et Conscience jusqu’à la porte de la rue, où les attendait Bastien.

La joie de Bastien fut vive lorsque la vue du chirurgien-major et de sa femme lui eut appris tout ce qui s’était passé. Mariette, de son côté, n’était pas sans inquiétude sur cette querelle que Bastien avait prise à cause d’elle et qui devait se vider à cinq heures.

Mais Bastien la rassura ; il avait préparé un coup de tête infaillible avec lequel il devait couper la figure du cuirassier.

Mariette ne put voir cette conviction de Bastien sans la partager ; elle prit donc congé du brave hussard le cœur assez tranquille.

Bastien avait bonne envie d’accompagner ses deux amis jusqu’en dehors de la ville ; mais, comme il supposait qu’ils allaient sortir par la porte de Soissons, et que lui avait affaire à la

 

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porte de Saint-Quentin, c’est-à-dire du côté tout à fait opposé, il n’insista pas trop pour les reconduire.

Bastien les embrassa donc et prit congé d’eux en leur promettant d’aller les rejoindre aussitôt que possible à Haramont.

Mariette se mit en route, conduisant Conscience ; mais, au détour de la première ruelle, elle s’arrêta.

– Conscience, dit-elle au jeune homme, n’avais-tu pas pour vouloir revenir à pied au village une autre raison que celle que tu as donnée à monsieur le major ?

– Et toi, Mariette ? dit Conscience, qui comprenait que son cœur et celui de son amie venaient de se rencontrer.

– Moi, mon ami, dit Mariette, j’ai pensé que j’avais fait un vœu.

– À Notre-Dame de Liesse, n’est-ce pas ?

– Justement. Et, comme dans ton avant-dernière lettre, cher Conscience, dans ta lettre datée de Châlons, tu annonçais un désir d’accord

 

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avec ce vœu, j’ai voulu te demander si tu consentais à ce que nous l’accomplissions ensemble.

– C’est étrange, dit Conscience, j’allais te le demander.

– Eh bien, mon ami, dit Mariette, tu le vois, nos cœurs sont d’accord, comme ils l’ont toujours été et comme ils le seront toujours. Partons pour Notre-Dame de Liesse.

Restait seulement à s’informer où était Notre-Dame de Liesse et quel était le chemin qu’il fallait prendre.

Le premier passant venu fit l’affaire, et Conscience et Mariette, suffisamment renseignés, se mirent en chemin pour gagner la chapelle miraculeuse.

Seulement, il fallait traverser à peu près toute la ville.

C’était un spectacle singulier pour les habitants, attirés sur le seuil de leurs portes par leur passage, que la vue de cette belle et jeune fille de la campagne, avec son costume des

 

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dimanches, conduisant le pauvre soldat aveugle à travers les rues ; d’ailleurs, Laon n’est point une grande capitale, et l’histoire du dévouement de Mariette avait déjà transpiré. Chacun était donc ému, passant ou spectateur stationnaire, à l’aspect de Conscience marchant côte à côte avec la jeune fille, son porte-manteau militaire roulé sur le dos, son voile vert étendu sur les yeux, et plus encore à la vue de l’orgueil et de la joie qui brillaient sur le visage triomphant de Mariette et répandaient sur la physionomie et la démarche de cette jeune fille quelque chose d’éminemment noble et admirablement beau.

Il n’y avait pas jusqu’au chien lui-même, le modeste Bernard, qui n’eût sa part du triomphe de ses maîtres.

Et, pour son compte, Mariette était si fière de ce triomphe, qu’elle passait la tête haute et le visage rayonnant, pressant le pas, mais sans baisser les yeux sous les regards, curieux jusqu’à l’indiscrétion, qui la suivaient sur son passage.

C’est que, d’un autre côté, Mariette avait grande hâte de quitter la ville. La victoire

 

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remportée par elle avait été si chaudement disputée, qu’elle en était encore surprise, presque émerveillée. Il résultait de ce sentiment de doute qu’elle y croyait à peine, qu’elle tremblait à chaque instant d’être victime de quelque retour du sort, et que des frissons mortels couraient par toutes ses veines à l’idée qu’une circonstance inattendue pouvait, par un caprice du hasard ou des hommes, lui enlever ce pauvre ami qu’elle venait de reconquérir à force de persistance, de larmes et d’amour.

Enfin elle atteignit la porte de la ville, dépassa le faubourg, vit devant elle la longue file d’arbres bordant la route, la vaste campagne, l’horizon lointain, et respira enfin librement et pour la première fois à pleine poitrine.

Alors seulement un cri de joie, franc et sincère, sortit de sa poitrine ; car seulement alors elle se crut réellement sauvée.

– Ah ! dit-elle, les yeux au ciel et en faisant le signe de la croix, ah ! viens, viens, Conscience ! nous sommes libres maintenant... il n’y a plus rien entre nous et le regard du Seigneur.

 

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Conscience n’avait pas besoin d’être stimulé. Tant qu’il avait été dans la ville, il avait, sinon vu, du moins deviné autour de lui tout ce monde d’importuns et de curieux. Une fois dans la campagne, lui aussi, à son tour, se sentait libre, satisfait, heureux, aussi heureux que peut l’être une pauvre créature aveugle qui presse sur son cœur la femme bien-aimée de ce cœur, mais qui est condamnée à ne plus la voir désormais qu’avec les yeux du souvenir.

Mais ce que voyait Conscience, presque aussi distinctement peut-être qu’avec la vue réelle, c’étaient les plaines verdissantes et fleuries ; c’étaient les beaux bois touffus et pleins de chants d’oiseaux ; c’était ce beau ciel de mai tout azuré, avec un rare nuage blanc voyageant si lentement dans les plaines de l’air, qu’il semblait une tache de lait au bleu firmament.

Cependant, si bien et si vite que marchassent les pèlerins, ils ne purent faire que cinq lieues ce jour-là, étant sortis de Laon à plus de trois heures de l’après-midi. Ils couchèrent donc à Gizy, dans l’auberge habituelle des pèlerins.

 

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Là, Mariette commença d’entrer dans son rôle presque maternel. Elle veilla à ce que rien ne manquât à Conscience ; elle bassina elle-même, avec de l’eau puisée à la source, ses yeux ternis et sans transparence ; car la pellicule externe de la cornée, atteinte par l’action de la flamme, était en train de s’exfolier. Puis, après un repas qui, si modeste qu’il fût, surpassait encore de beaucoup en luxe et en délicatesse celui que le pauvre garçon faisait depuis deux mois à l’hôpital, elle le conduisit dans la chambre qui lui était réservée et se retira toute joyeuse dans la sienne.

Et, cependant, c’était le quitter ! Mais la conviction était dans son cœur que cette absence était momentanée, que rien au monde ne les séparerait plus l’un de l’autre, et que le lendemain, au point du jour, elle le retrouverait là où elle le quittait le soir.

Le lendemain, en effet, comme le soleil pénétrait à travers les vitres étroites de l’auberge, brillant et chaud déjà, quoique encore enveloppé de vapeurs matinales ; comme les oiseaux joyeux chantaient, sautillant aux branches des arbres du

 

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jardin et faisant la toilette de leurs plumes, Mariette frappa doucement à la porte de Conscience, qu’elle trouva tout habillé et prêt à partir.

Une douzaine de pèlerins avaient passé la nuit dans la même auberge que Mariette et Conscience, et, disposés à se mettre en route, stationnaient dans la cour de l’auberge.

Il y avait des malheureux qui faisaient le voyage pour eux-mêmes et dans l’espérance de guérir, par l’intercession divine, de maladies incurables dont les médecins avaient abandonné la guérison. Il y en avait d’autres qui étaient partis par simple dévouement, mandataires religieux de quelque pauvre infirme que son infirmité même condamnait à l’inaction. Chacun de ces pèlerins, qu’il opérât pour lui ou pour un autre, par égoïsme ou par dévouement, semblait avoir pour premier besoin celui de raconter sa douleur ou de confier son mal à son voisin, et comme, en ce triste monde, le doute est au fond de toute chose, d’appuyer sa foi chancelante à une foi plus robuste que la sienne.

 

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Au bout d’un quart d’heure de marche, Conscience et Mariette furent donc au courant de toutes les tristesses et de toutes les espérances dont ils étaient entourés. Il leur fallut alors à leur tour, sous peine de paraître manquer à cette confiance mutuelle des malheureux dans les malheureux, raconter leur propre histoire. On sut ainsi, non seulement que Conscience était aveugle, mais encore à quelles circonstances il devait sa cécité.

Ce récit de Mariette – car c’était Mariette qui parlait, tandis que Conscience, heureux de se sentir caresser par le doux son de la voix de la jeune fille, souriait et écoutait –, ce récit de Mariette éveilla toutes les sympathies, qui se traduisirent aussitôt par des espérances et des consolations.

Chacun avait son histoire d’aveugle à raconter. Tous avaient connu des aveugles guéris par la miraculeuse intercession de Notre-Dame de Liesse. Quelques-uns de ces privilégiés de la bonne Vierge étaient même des aveugles de naissance ; les chances, on le comprend, étaient

 

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donc bien autrement favorables encore à un aveugle par accident.

D’ailleurs, ce qui faisait toutes ces chances bien plus réelles, ce qui les changeait en certitude, c’était la foi ardente des deux beaux enfants accomplissant le pèlerinage pieux.

Cependant on avançait toujours. Tout à coup, en arrivant au sommet d’une montée, on aperçut le village de Notre-Dame de Liesse adossé à son petit bois, et, au milieu des maisons, le clocher de l’église miraculeuse. Aussitôt chacun tomba à genoux, et l’un des pèlerins entonna une espèce de cantique que chacun suivit, soit de l’intention, soit de la voix.

Puis, le cantique achevé, on fit le signe de la croix, on se releva, et la petite troupe, oubliant, à la vue de l’oasis sainte, la fatigue, non pas du jour où l’on venait d’entrer, mais des jours précédents, doubla le pas pour arriver au but du voyage.

Ce fut avec une émotion profonde que les deux enfants entrèrent dans l’église toute parfumée de l’encens, toute resplendissante de la lumière des cierges. À toutes les murailles,

 

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étaient suspendues les ex voto des pèlerins reconnaissants, et un grand cercle de fidèles, à genoux et priant, entouraient l’autel principal où, dans une espèce de niche, se tient debout, avec son fils entre ses bras, la Madone sainte, la Notre-Dame vénérée.

Mariette et Conscience tombèrent à genoux le plus près qu’ils purent de l’autel, et le premier sentiment fut de se plonger, chacun de son côté, dans une prière silencieuse et profonde qui, les séparant en apparence, les réunissait en réalité, attendu que chacun d’eux, priant l’un pour l’autre, semblait animé d’une seconde âme, plus dévouée, plus exaltée, plus vibrante que la première.

Sans doute le Sauveur, du haut du ciel, vit ces deux jeunes cœurs qui s’épanchaient aux pieds de sa Mère, et, avec un regard céleste, sourit à cet épanchement.

Lorsque les deux prières furent achevées, et elles finirent presque en même temps, les mains des deux enfants se retrouvèrent et se pressèrent de nouveau ; car l’un et l’autre étaient bien

 

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persuadés, tant leur amour était chaste, que cet amour était une continuation de leur prière.

– Et maintenant, dit Conscience avec un léger serrement de main et un doux sourire, car il avait peur que ses paroles n’attristassent son amie, maintenant, Mariette, que je dois m’habituer à voir par tes yeux, dis-moi comment est la Notre-Dame aux pieds de laquelle nous sommes agenouillés, afin que je puisse la voir briller et resplendir comme une étoile dans la nuit qui est faite autour de moi.

– Oh ! répondit Mariette tout bas et avec une crainte respectueuse, elle est bien belle, va ! et c’est à peine si j’ose la regarder, tant elle brille !... D’abord, elle est au-dessus d’un autel tout couvert de fines dentelles, dans une belle niche de marbre ; elle a une couronne de diamants, un gros collier de perles et une robe toute d’or, avec des lis d’argent et des roses qui semblent naturelles tant elles sont fraîches ; Notre-Seigneur est dans ses bras, tout chargé de bracelets d’or ; il est vêtu d’une robe pareille à la sienne et nous sourit en nous tendant les bras.

 

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Tout cela est éclairé par une si grande quantité de cierges, que je ne veux pas même essayer de les compter... Oh ! si tu pouvais voir... si tu pouvais voir, mon pauvre Conscience !

Conscience ferma un instant les yeux, croisa les mains sur sa poitrine, et, faisant une espèce de faisceau lumineux de tout ce que venait de dire Mariette :

– Merci ! fit-il en souriant, je la voix avec les yeux de l’âme...

– Sainte Notre-Dame de Liesse, murmura Mariette, faites que mon bien-aimé Conscience, qui est agenouillé devant vous et pour lequel je donnerais ma vie, après vous avoir vue avec les yeux de l’âme, comme il dit, puisse vous voir un jour avec les yeux du corps !

Et, comme frappée d’une inspiration subite, elle se leva, s’avança vers l’un des deux bénitiers scellés à chaque côté de l’autel, y trempa le coin de son mouchoir, et revint imbiber de l’eau sainte les paupières arides de Conscience.

– Oh ! mon Dieu, Mariette ! s’écria celui-ci,

 

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qui devinait ce que venait de faire la jeune fille, n’est-ce point un sacrilège que tu commets là ?

– Ami, répondit Mariette, le sacrilège est dans l’intention, et Dieu, qui voit mon intention, la jugera.

– Oh ! Mariette ! Mariette ! murmura Conscience, je crois que tu as raison, car il me semble que cette eau est plus riche que l’eau de la plus pure source... Oh ! Mariette ! je crois qu’elle me fera du bien !

Mariette leva les mains et les yeux au ciel avec une indéfinissable expression de foi, de bonheur et d’amour :

– Ainsi soit-il ! murmura-t-elle.

 

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XXXI

 

Le rêve de Conscience

 

Il était deux heures de l’après-midi. Quoique l’on fût dans les premiers jours de mai, il faisait une de ces chaleurs de printemps qui, parfois, dépassent en intensité celle des jours les plus chauds de l’année. Une vapeur ardente qui s’était, le matin, élevée de la terre sous la forme d’un léger brouillard, semblait y redescendre en nuages de flammes. Aucun vent n’agitait les branches des arbres ; les oiseaux se taisaient dans les buissons ; seuls, les lézards, ces joyeux adorateurs du feu pour lesquels le soleil ne répand jamais assez de rayons, glissaient au milieu des herbes par mouvements rapides et saccadés, tandis que les mouches à miel, laborieuses ménagères, bourdonnaient en sillonnant l’air, portant à leurs ruches civilisées

 

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ou à leurs troncs d’arbres sauvages la récolte de miel et de cire que l’homme a trouvé moyen de leur faire faire à son profit.

À part ces deux bruits, qui d’ailleurs étaient plutôt des frissonnements que des bruits, toutes les voix de la nature gardaient le silence. Aussi loin que la vue pouvait s’étendre, on n’apercevait pas une seule âme vivante : la création tout entière, déshabituée depuis longtemps de la chaleur, semblait assoupie.

À cent pas de l’étang de Salmoucy, sur la lisière du petit bois qui porte le même nom, Conscience dormait, la tête appuyée sur son porte-manteau ; les branches rapprochées de deux chênes lui faisaient au-dessus de la tête une voûte de feuillage, tandis qu’à genoux près de lui, Mariette le regardait avec une compassion pleine d’amour, en écartant, à l’aide d’une branche de bruyère aux fleurs roses, les mouches qui tendaient incessamment, dans leur importune ténacité, à se reposer sur son visage.

Et, tout autour de lui, non pas à la brise de l’air, car, nous l’avons dit, toute brise était morte,

 

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mais au vent que faisait Mariette en agitant sa branche fleurie, la gentiane azurée inclinait ses calices, et la campanelle frissonnait en secouant ses mille clochettes.

C’était le lendemain du jour où les deux enfants avaient fait leur station et leur prière dans l’église de Notre-Dame de Liesse.

Après cette station et cette prière, ils étaient rentrés à l’auberge des pèlerins, pauvre auberge habituée à recevoir de pauvres hôtes, car, en général, ce ne sont point les riches de ce monde qui ont assez de foi pour voter des pèlerinages et assez de courage pour les accomplir à pied.

Ils y étaient rentrés, les pieux enfants, portant ces beaux bouquets d’or et d’argent que les pèlerins achètent à la porte de l’église et dont, au retour, ils ornent leurs cheminées et le chevet de leur lit pour prouver plus tard à leurs descendants qu’ils ont accompli le saint pèlerinage.

Le lendemain, ils étaient partis après avoir entendu la messe ; ce qui fait qu’ils n’avaient pu se mettre en route que sur les neuf heures du matin.

 

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Puis, comme ils avaient abandonné la grande route sur la promesse qui leur avait été faite qu’ils gagneraient deux lieues et suivraient un charmant sentier plein de fraîcheur en prenant la traverse, ils étaient arrivés vers midi à la lisière du bois de Salmoucy, où ils s’étaient assis pour se reposer et où, après un instant de repos, Conscience, encore faible du régime de l’infirmerie, s’était tout doucement laissé aller de la causerie au sommeil.

Il y avait donc déjà deux heures que Conscience dormait ainsi, et Mariette, qui ne voulait pas cependant le réveiller, commençait, en mesurant le reste de l’étape à faire pour aller coucher à Presles, village que, d’après les renseignements pris, ils s’étaient donné comme le terme de la course du jour, Mariette, disons-nous, commençait à s’inquiéter de la prolongation de ce sommeil.

Puis autre chose l’inquiétait encore, l’attentive jeune fille : c’est que le soleil, en tournant (pour Mariette, c’était le soleil qui tournait et non la terre), c’est que le soleil, en tournant, allait

 

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atteindre de ses brûlants rayons les yeux du soldat endormi.

Alors, déposant sa branche de bruyère près de Conscience, Mariette entra dans le bois, coupa deux branches de bouleau, revint, les planta en terre entre Conscience et le soleil, et, y suspendant son tablier, elle en fit une sorte de tente dont l’ombre s’étendit sur le front du dormeur.

Puis elle reprit sa branche de bruyère et s’agenouilla de nouveau près de son ami, se plaçant de manière à être abritée en même temps que lui sous le même parasol.

Là, pendant plus d’une demi-heure encore, elle épia le sommeil de Conscience, écoutant sa respiration, comptant pour ainsi dire les battements de son cœur.

De temps en temps, Bernard, couché aux pieds du jeune homme, rouvrait les yeux, levait la tête, regardait son maître, et, voyant qu’il dormait toujours, allongeait le cou sur l’herbe et se rendormait de son côté.

 

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Cependant Mariette, dont le regard ne quittait pas le visage de Conscience, crut s’apercevoir, à quelques contractions nerveuses des muscles de ses joues et à la précipitation de plus en plus grande de sa respiration, que quelque songe douloureux l’agitait. Elle allait, en conséquence, le réveiller, lorsque tout à coup il rouvrit ses yeux sans regards, jeta vivement ses mains en avant, et s’écria :

– Mariette ! où es-tu, Mariette ?

La jeune fille saisit ses deux mains.

– Ah ! fit Conscience avec un soupir.

Et il laissa retomber sa tête inerte sur son porte-manteau.

– Oh ! mon Dieu ! mon Dieu ! demanda Mariette, qu’as-tu donc, mon ami ?

Et elle passa une de ses mains sous son cou pour le soulever.

– Rien, rien, murmura Conscience.

– Mais tu trembles de tout ton corps... tu pâlis... tu vas te trouver mal !

 

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– J’ai rêvé une chose terrible, dit-il, j’ai rêvé que, pendant mon sommeil, tu t’étais éloignée de moi et qu’à mon réveil – chose étrange ! je voyais dans mon rêve –, et qu’à mon réveil, je te cherchais vainement.

Puis, laissant tomber sa tête dans ses deux mains :

– Mon Dieu ! mon Dieu ! murmura-t-il, je ne sais si jamais j’ai tant souffert !

– Pauvre fou ! dit Mariette, qui se laisse aller à de pareilles pensées, qui me soupçonne de pouvoir l’abandonner, même en rêve... pauvre fou, ou plutôt méchant et ingrat !

Et, d’une voix douce et enjouée :

– Dieu te punira, Conscience, dit-elle, si tu as encore de pareilles pensées.

– Mariette, dit Conscience, les rêves viennent de Dieu, et quand ils ne sont pas un présage, ils sont quelquefois un avis.

– Un avis... Que veux-tu dire, Conscience ?

– Rien, bonne et chère Mariette, répondit tristement le jeune homme ; je me parle à moi-

 

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même, comme cela m’arrive souvent. Aide-moi à me relever, Mariette ; il doit être tard. Je ne sais, en vérité, comment je me suis laissé aller à ce lourd sommeil.

Puis, avec un soupir :

– Il faut, ajouta-t-il, que ce soit par la permission de Dieu.

Mariette le regarda étonnée.

– Mais, mon Dieu ! Conscience, demanda-t-elle avec inquiétude, que murmures-tu donc là ? Faut-il donc que ce soit un rêve qui te jette dans un tel accablement ?... Tu as rêvé que je te quittais, Conscience ? Eh bien ! tu sais qu’il faut toujours prendre l’envers des rêves pour arriver à la réalité. Tu as rêvé que je te quittais ? Eh bien ! c’est la preuve que je suis liée à toi pour la vie.

Conscience chercha les mains de Mariette.

Il les eut bientôt trouvées, car la jeune fille les mit dans les siennes.

Alors, les serrant avec force, il fixa sur la jeune fille son œil terne, comme s’il eût voulu lui dire le douloureux secret qui oppressait son cœur.

 

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Mais, tout à coup, ses muscles se détendirent, il secoua la tête, et, d’une voix brisée :

– Mariette, dit-il, donne-moi mon porte-manteau et remettons-nous en route.

– Remettons-nous en route, soit, dit Mariette ; mais, quant au porte-manteau, c’est moi qui m’en chargerai.

– Mariette, toi, une femme ? impossible !

– Assez, Conscience, tu sais bien que je suis forte ; d’ailleurs, quand je serai fatiguée, je le bouclerai sur le dos de Bernard ; il est bien de taille à le porter, lui, j’espère, ajouta-t-elle en riant, dans l’espoir que son rire dériderait le visage de Conscience.

Mais, tout au contraire, en voyant ce que la jeune fille faisait pour le distraire et le consoler, le visage de l’aveugle se couvrit d’une nouvelle teinte de tristesse.

– Eh bien, dit-il, soit ! Conduis-moi au milieu du chemin, Mariette, donne-moi mon bâton, et marchons.

Mariette le conduisit en effet au milieu de la

 

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route, lui mit son bâton dans la main, et lui donna le bras.

– Écoute, Conscience, dit Mariette, maintenant, si je marche trop vite, arrête-moi ; c’est à moi de régler mon pas sur le tien ; et cependant, Conscience, je te l’avoue, continua-t-elle en voyant que le jeune homme laissait tristement tomber sa tête sur sa poitrine, je voudrais, non pas que nous eussions des pieds, mais des ailes, comme ces hirondelles qui peuvent voler si vite et qui, dit-on, viennent de si loin... Oh ! comme nous irions d’un seul trait jusqu’à la maison.

Conscience poussa un soupir.

– Mais sois tranquille, continua Mariette avec un enjouement qu’elle n’affectait que dans l’espoir qu’il passerait au cœur de Conscience ; à défaut d’ailes, nous avons notre volonté et notre courage ; avec bonne volonté et bon courage, nous serons arrivés demain au soir ou après-demain dans la matinée, au plus tard. Oh ! pense à ce retour, Conscience, pense à la joie de ta mère, à la joie de la mienne, à la satisfaction du

 

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père Cadet, aux cris de petit Pierre... Oh ! comme ma mère Madeleine t’embrassera avec bonheur, comprends-tu, Conscience ? elle qui te croit dans un pauvre hôpital, sur un méchant grabat, entre quatre murs sombres, et qui ne se doute pas que tu viens de dormir sous le grand dais bleu du ciel, couché sur la bruyère et le serpolet, en toute liberté, comme cette alouette qui s’élève en chantant... Entends-tu, entends-tu l’alouette, Conscience ?... Oh ! si tu savais comme elle est haut, comme elle monte au ciel, c’est à peine si je la vois.

– Oui, je l’entends, dit Conscience ; mais, hélas ! comme tu dis, Mariette, je ne la vois pas... je ne la verrai plus, Mariette... Mariette, je suis aveugle !

– Eh bien, mon ami, est-ce que je ne vois pas pour toi ? Est-ce que je ne suis pas là pour te conduire, pour te guider, pour te dire la forme et la couleur des choses ? N’as-tu pas vu hier la bonne Vierge, quand je te l’ai montrée ? Eh bien, Conscience, je serai toujours ainsi là, devant toi, près de toi ou derrière toi... N’est-ce donc pas

 

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bien doux, un malheur qui nous dit sans cesse : « Conscience ne peut plus être séparé de Mariette ; Mariette ne peut plus être séparée de Conscience. »

– Oui, je sais, Mariette, dit Conscience ; oui, il y a une suprême douceur dans cette idée ; oui, je vois par tes yeux, mieux que je ne vois par mes propres mains ; oui, quand tu me parles, ta voix me fait trembler d’émotion ; oui, quand je t’écoute, je vois... Tiens, dans ce moment où tu marches devant moi et où je te suis, il me semble qu’une lueur céleste pénètre dans mes yeux éteints ; j’éprouve ce qu’éprouverait un homme qui, les yeux fermés, suivrait un ange de lumière. Il y a des instants, Mariette, où je crois que Dieu me rend la vue, pour te montrer à moi, dans ce monde, telle qu’il te montrera à moi dans l’autre quand tu auras reçu de ses mains la récompense éternelle que tu as si bien méritée... Mais...

Conscience poussa un soupir et secoua la tête avec découragement.

– Mais quoi ? demanda Mariette en s’arrêtant.

L’aveugle devina que Mariette s’arrêtait : il

 

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étendit le bras gauche et le passa sous le bras droit de Mariette.

– Mais, reprit-il, ma chère, ma bien-aimée Mariette, mon rêve de tout à l’heure m’a donné à penser.

– Que dis-tu donc là, Conscience ?

– Je dis, Mariette, que Dieu, qui a fait de toi quelque chose de tendre et de resplendissant à la fois, a mis tout naturellement le dévouement au nombre de toutes tes vertus ; ce dévouement, Mariette, tu me l’offres, oh ! de tout ton cœur, de toute ton âme, je le sais ; mais, de même que tu dois me l’offrir, Mariette, moi, je ne dois pas l’accepter.

– Oh ! mon Dieu, Conscience, s’écria Mariette, tu ne m’aimes donc plus ? Jésus ! qu’ai-je donc fait pour cela ?

Et la jeune fille joignit les mains, les yeux fixés sur Conscience et prête à éclater en sanglots.

– Tu n’as rien fait, Mariette, et, tout au contraire de ne plus t’aimer, je t’adore ; mais mon

 

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adoration, à moi pauvre aveugle, ne saurait payer ton dévouement.

– Payer ! s’écria Mariette ; que parles-tu de payer ?

Conscience sourit tristement.

– Laisse-moi dire, Mariette, continua-t-il, et parlons avec calme... Tu es jeune, tu es belle, Mariette ; tu as le cœur fort, l’âme grande ; tu es habituée au travail, et, au lieu que l’inaction soit pour toi un repos, elle est une fatigue. Eh bien, je ne puis, moi, comprends bien cela, je ne puis, moi pauvre aveugle, te prendre ta jeunesse, te prendre ta beauté, te prendre ta vie, et tout cela parce que tu m’aimes, parce que tu as pitié de moi !... Que deviendras-tu quand le temps t’aura faite vieille et que je t’aurai faite pauvre ? que deviendras-tu quand nos parents dormiront sous l’herbe du cimetière ? Tu seras dans l’abandon, dans la misère, dans la tristesse ; et pourquoi ? parce que tu te seras obstinée à m’aimer !

– Oh ! mon Dieu Seigneur, s’écria Mariette, vous l’entendez ! voilà comme il me récompense, le méchant !

 

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– Sois tranquille, Mariette. Oh ! de ce que tu as voulu faire, je t’aurai dans ce monde et dans l’autre la même reconnaissance que si tu l’avais fait ; car tu t’offrais, pauvre enfant, et c’est moi qui te refuse... Si le bon Dieu permettait, vois-tu, non pas que mes pauvres yeux me fussent rendus, ce serait trop demander à sa bonté, mais que je visse assez pour travailler un peu, pour conduire l’âne et le bœuf du père Cadet dans un sillon, ou pour aller chercher du bois dans la forêt ; si je pouvais, en travaillant le double de ce que travaille un autre homme, gagner la moitié de ce qu’il gagne ; si j’étais sûr seulement de te donner ce pain quotidien que nous demandons à Dieu... Oh ! je tomberais ici, à l’instant même, sans faire un pas de plus, à genoux devant toi, pour te dire : « Merci, merci, Mariette, d’être si belle, d’être si bonne, d’être si miséricordieuse, et, avec tout cela, de vouloir bien être à moi ! » Mais, hélas ! continua Conscience en secouant la tête, non, non, non... cela ne se peut pas !

– Au nom du ciel, Conscience, s’écria Mariette, tais-toi, tais-toi donc ! Ne vois-tu pas que tu me brises le cœur, que je pleure à chaudes

 

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larmes, que je me tords les bras de désespoir ?

– Je ne vois plus rien, dit Conscience, rien que la nuit...

Et il ajouta, si bas, qu’il fallut que Mariette lui prêtât toute son attention pour l’entendre :

– Rien que la mort !

– La mort ! s’écria Mariette pâlissant, tu penses à mourir ? et c’est pour cela que tu veux m’écarter de toi ?... Tu as raison, car tu sais bien que si je reste à tes côtés, je ne te laisserai pas mourir... Voyons, Conscience, ce n’est pas tout cela : tu me rends tellement triste, que je ne puis plus marcher... Non, je ne continuerai pas mon chemin ; non, je ne ferai pas un pas de plus vers le village, si nous ne nous expliquons pas ici. Viens, viens, Conscience, asseyons-nous encore sur le bord du chemin, car les jambes me manquent, et je ne puis plus me tenir debout.

Et elle conduisit l’aveugle, qui se laissa faire, jusqu’au talus du sentier, où il s’assit.

– Maintenant, dit-elle, voyons, explique-toi, mon ami, et dis une bonne fois tout ce que tu as

 

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dans le cœur.

– Ce que j’ai dans le cœur, le voici, Mariette : c’est qu’il faut me promettre que tu ne négligeras plus ta belle jeunesse pour moi ; que tu ne me sacrifieras plus ton existence ; que tu ne seras pour moi, à l’avenir, qu’une sœur ; Mariette, Mariette, tu as dix-neuf ans... Crois-moi, il y a encore de belles fêtes à Longpré, à Taille-Fontaine et à Vivières, et de beaux garçons pour t’y mener.

– Ah ! voilà donc où tu en voulais venir, méchant ! répondit en sanglotant Mariette ; voilà donc comme tu me remercies pour ma bonté ! non, je me trompe, pour mon amour !... Mais tu ne sens donc pas que tu me martyrises, que tu me tortures plus que ne ferait le bourreau ? « Il y a de belles fêtes... il y a de beaux garçons... » Il a dit cela, mon Dieu, mon Dieu ! il a dit qu’il y avait encore pour moi, pour sa pauvre Mariette, de belles fêtes et de beaux garçons !... Comment ai-je mérité cela ? Mon Dieu, répondez-moi, car vous seul le savez.

Et, cette fois, si Conscience ne put voir ses

 

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larmes, il put au moins entendre ses sanglots.

– Oh ! Mariette, Mariette ! s’écria-t-il en lui saisissant la main, comprends donc ma pensée, lis donc dans mon cœur... Si j’avais dix yeux et qu’il fallût me les laisser brûler les uns après les autres, je le ferais pour toi ; je le ferais pour avoir le droit de t’aimer, et surtout pour avoir le droit de t’empêcher d’en aimer un autre... Mais je suis aveugle... aveugle par accident, pour toute ma vie !... Vois-tu, Mariette, être aveugle, c’est une souffrance que ne peut comprendre aucune créature humaine ayant des yeux... Aussi Dieu me punirait, vois-tu, si je t’associais à un pareil malheur.

– Et alors, dit Mariette, un peu consolée par cette douleur que venait d’exprimer Conscience, alors, si je suivais ce conseil que tu me donnes, si j’allais aux belles fêtes avec les beaux garçons, tu oublierais Mariette comme Mariette t’oublierait ?

– T’oublier ! s’écria Conscience, toi qui es la seule chose humaine demeurée visible pour moi ?... Comment pourrais-je t’oublier, moi dont la vie doit se passer désormais à penser et à

 

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rêver ? Mais à quoi rêverais-je, à quoi penserais-je, si ce n’est à toi ?

– Ainsi, quand même je cesserais de t’aimer, demanda Mariette, tu m’aimerais toujours, toi ?

– Oh ! Mariette... moi ?... moi ?... jusqu’à la mort !

– Eh bien, alors, tout est dit !... Puisque je t’aime et que tu m’aimes, il n’y a plus de question... Conscience, aussi vrai qu’il y a un Dieu au ciel, aussi vrai que ce Dieu a fait le soleil qui nous éclaire, Conscience, avant la Saint-Martin de l’année prochaine, je serai ta femme !... Et si tu ne veux pas de moi, si tu me refuses, eh bien, je te le dis, Conscience, je me ferai sœur grise à l’hôpital de Villers-Cotterêts, et je soignerai de pauvres aveugles qui ne me seront rien, puisque l’aveugle qui est tout pour moi aura refusé mes soins !

– Oh ! s’écria Conscience, tu te marierais avec moi ! avec moi, Mariette ?

– Oui, je me marierai avec l’homme qui se serait fait brûler dix yeux, s’il les avait eus, pour

 

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avoir le droit de m’aimer, et surtout d’empêcher qu’un autre m’aimât.

– Mariette, c’est beau, c’est grand, c’est sublime ce que tu fais là ! Mais...

– Allons, tais-toi, dit Mariette en posant sa main sur la bouche de Conscience. Tout à l’heure, je t’ai écouté jusqu’au bout, n’est-ce pas, sans te contrarier, sans t’interrompre, quoique chacune de tes paroles me fît saigner le cœur ? Eh bien, moi je veux parler à mon tour sans que tu m’interrompes.

– Parle, Mariette, parle ! c’est si bon de t’entendre... Va...

– Eh bien, si Mariette était devenue aveugle, l’aurais-tu abandonnée, toi ? Aurais-tu repoussé la pauvre fille marchant au hasard, les bras tendus vers toi ? Dis, aurais-tu fait cela ? Et si, dans sa misère, elle s’était obstinée à t’aimer, lui aurais-tu broyé le cœur en allant, avec une belle fille, danser et te réjouir à quelque belle fête ? Voyons, voyons, Conscience, il faut me répondre... Réponds-moi donc !

 

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– Oh ! Mariette, je n’ose...

– Je crois bien que tu n’oses. Eh bien, moi, je vais répondre pour toi : Si tu avais fait cela, tu eusses été un misérable ! Conscience, plus de discussion, plus de lutte, plus de refus... Conscience, voici ma main, en attendant que Dieu nous bénisse !

Puis, posant ses deux lèvres sur celles du jeune soldat, avant que celui-ci pût réfléchir, pût penser, pût se défendre même :

– Conscience, dit-elle, je suis ta femme !

Conscience jeta un cri de joie et de douleur tout à la fois ; mais, dans ce cri, s’exhalèrent les derniers restes de sa force.

– Oh ! Mariette, Mariette ! dit-il, c’est toi qui le veux...

– Oui, c’est moi qui le veux, dit Mariette, oui, c’est moi qui te conduirai à l’église, la tête haute et fière, pour te répéter devant Dieu le serment que je te fais ici !... Oui, c’est moi qui te dirai : « Dieu est là-haut, Conscience ; il sait ce qui est bien, il sait ce qui est mal... Laisse-moi faire, car

 

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j’ai confiance en Dieu, et Dieu, qui sait que j’ai la foi, me soutiendra... Vois-tu, tout est possible quand la conscience est tranquille, cela rend les bras et le cœur forts. Tu crains la misère pour nous ? Va, rassure-toi, au contraire, sur l’avenir ; rien ne nous manquera, je resterai toujours près de toi... tu as le cœur triste, je serai ta joie... tu n’y vois plus, je serai ton jour... et c’est ainsi que nous vivrons dans la paix et dans le bonheur, avec nos bons et vieux parents qui nous quitteront selon leur âge, et que nous irons rejoindre à notre tour, et probablement ensemble, Conscience, puisque nous avons tous les deux vingt ans ; car Dieu, bon jusqu’à la fin, nous accordera cette grâce, ne nous étant pas quittés un instant pendant notre vie, de ne pas nous quitter, même au moment de notre mort... » Est-ce bien arrangé ainsi, dis, Conscience, et cela ne vaut-il pas mieux que de courir les belles fêtes au bras des beaux garçons, en laissant son pauvre bien-aimé blotti, avec Bernard à ses pieds, dans un angle de la cheminée ou dans un coin de la chaumière ?

Conscience ne pouvait répondre ; il baisait les mains de Mariette en pleurant et en sanglotant.

 

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– Allons, viens, dit-elle, il faut partir, car nous avons perdu bien du temps ; toi, à dire des sottises, et moi, à les écouter... Lève-toi et marchons, Conscience.

– Oh ! murmura Conscience, s’il restait au moins quelque espoir...

Mariette parut près de répondre : sa bouche s’ouvrit, mais un souffle brûlant s’en échappa seul, et, passant sa main sur son front comme pour se soustraire à une espèce de vertige :

– Non, non, murmura-t-elle, si le bon chirurgien-major s’était trompé, ce serait trop cruel !

– Que dis-tu ainsi tout bas, Mariette ? demanda Conscience.

– Je prie Dieu, répondit Mariette, pour un beau garçon avec lequel j’espère encore aller aux belles fêtes du village.

Et tous deux se mirent en chemin : Conscience secouant la tête avec un reste de mélancolie ; Mariette tenant ses beaux yeux fixés au ciel, comme si elle y eût cherché l’étoile d’espérance

 

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qui conduisait les bergers à la crèche sainte de Bethléem.

 

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XXXII

 

Le rêve de Mariette

 

Le lendemain, au point du jour, après avoir couché à Presle, petit village de cinq cents âmes situé sur la traverse, à trois lieues de Laon et à cinq lieues de Soissons, les deux jeunes gens s’étaient remis en route, toujours à travers plaines et bois, suivant ce que leur indiquaient les paysans allant d’un village à l’autre ou travaillant dans les champs.

L’aspect du ciel n’avait pas changé ; il faisait toujours un beau et vivifiant soleil, tempéré seulement par une douce brise matinale ; peut-être cette brise devait-elle être dévorée plus tard par la chaleur croissante du jour, comme ces belles et fraîches gouttes d’eau, diamants liquides et transparents qui tremblaient aux branches des arbres et aux tiges des blés. Le chant des oiseaux,

 

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silencieux la veille, s’était réveillé et semblait, comme une rosée d’harmonie, égrener dans l’air ses notes sonores. Les grillons chantaient, les papillons voletaient, les abeilles bourdonnaient ; chacun apportait son cri au concert universel que la terre, à son réveil, envoyait comme une hymne de reconnaissance à son Créateur.

Et Mariette, toute ranimée, toute consolée, toute humide et toute rafraîchie de sa toilette du matin, comme les plantes, les arbres et les fleurs de leur rosée, Mariette semblait avoir des ailes comme les papillons, avoir un chant comme les oiseaux, et semait ce chant sur le chemin du pauvre aveugle, pour le lui rendre plus facile et plus court.

Conscience souriait : ce doux chant, cette joie continue de Mariette lui desserraient le cœur. Il marcha longtemps en silence ; puis, enfin, s’arrêtant :

– Mariette, lui dit-il, comme tu es gaie ce matin !

– C’est que ce matin je suis heureuse, dit Mariette.

 

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– Heureuse de voir ce beau soleil, n’est-ce pas ? d’entendre ces gentils oiseaux qui chantent sa bienvenue, ces laborieuses abeilles qui bourdonnent en travaillant ? Voilà ce qui te rend heureuse !

– Oui, Conscience, cela, et autre chose encore.

– Bonne et chère Mariette, tu ne te repens donc pas de ta promesse d’hier ?

– Non, car Dieu m’en a déjà envoyé la récompense.

– La récompense ?

– Oui... Moi aussi, j’ai fait un rêve, non pas triste et maussade comme le tien, mais joyeux et étincelant. Oh ! Conscience, le beau rêve !

– Dis-moi cela.

– Prends mon bras, marchons doucement, et je te le dirai.

– Ah ! oui, marchons doucement ; nous avons bien le temps d’arriver, n’est-ce pas ? La route est si douce avec toi, Mariette. Voyons ton rêve.

– Écoute. Hier au soir, après que je t’eus lavé

 

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les yeux avec cette bonne eau fraîche que j’ai été puiser moi-même à la source, et qui t’a fait tant de bien, je t’ai laissé dans ta chambre et j’ai prié notre hôtesse de me conduire dans la mienne. Il y a, en vérité, une bénédiction du bon Dieu sur toi, Conscience ; tous les gens qui te voient semblent, à l’instant même, te plaindre et m’aimer. Tout en te plaignant, tout en me caressant, tout en me demandant si je n’avais besoin de rien, notre hôtesse me conduisit à une petite chambre bien blanche, bien propre, telle qu’il nous en faudrait une pour nous deux, Conscience... Dans cette chambre, il y avait un petit lit blanc comme un lit de jeune communiante ; seulement, la bonne femme s’excusa de ce qu’il n’y avait pas de rideaux à la fenêtre. « Mais bah ! dit-elle, c’est tout profit ; cette nuit, la lune vous éclairera comme une lampe, et, demain matin, puisque vous voulez partir au point du jour, son premier rayon vous réveillera. » Je remerciai la bonne femme ; elle m’embrassa encore, me dit qu’elle avait une fille de mon âge en service à Fismes, et qu’elle allait, en se couchant, prier pour sa fille et pour moi. Sur quoi, elle me laissa seule. Une

 

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demi-heure après, j’étais couchée, ma chandelle était éteinte, j’avais fait ma prière devant mon beau bouquet de Notre-Dame de Liesse suspendu au chevet de mon lit. Mais j’avais beau être couchée, ma chandelle avait beau être éteinte, je ne sais pourquoi, je n’avais pas envie de dormir ; c’était le bonheur, sans doute, qui me tenait éveillée ; car je suis si heureuse, Conscience, depuis que nous nous sommes expliqués, si tu savais !

Et elle embrassa fraternellement le jeune homme au front.

– Chère Mariette ! murmura Conscience.

– Mais ce qui m’empêchait surtout de dormir, continua la jeune fille, c’était cette belle lune toute brillante qui semblait me regarder doucement à travers les carreaux de ma fenêtre, si bien que, moi et mon lit, nous étions tout entiers illuminés de ses rayons.

– Oh ! Mariette, Mariette, comme tu dis bien, s’écria Conscience, et comme je vois ce que tu dis ! Tu avais raison, Mariette, avec toi, je pourrai me passer de mes yeux.

 

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– Je ne sais quand je m’endormis, continua Mariette, tant fut doux pour moi le passage de la veille au sommeil. En tout cas, il me sembla qu’ouverts ou fermés, mes yeux ne cessaient pas de voir cette belle lune qui, de son côté, toute lumineuse, me regardait. Peu à peu, ces taches qui lui composaient une espèce de visage avec lequel elle me souriait se régularisèrent, et elle continua de me sourire, tandis que, non seulement elle semblait prendre une tête, mais même un corps. Bientôt cette tête et ce corps me rappelèrent des traits et une forme bien connus. C’était Notre-Dame de Liesse avec son petit Jésus entre ses bras ; elle avait sa belle couronne de diamants ; sa belle robe d’or toute parsemée de fleurs naturelles et de lis d’argent ; seulement, outre sa couronne de diamants, elle avait autour du front ce doux rayonnement de lumière céleste qui éclairait la lune. À cette vue, et comprenant que celle-là, c’était la vraie madone, puisqu’elle m’apparaissait au ciel, je me laissai couler de mon lit et je tombai sur les genoux en murmurant : « Je vous salue, Marie, pleine de grâces, le Seigneur est avec vous. » Alors je vis

 

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un rayon d’or s’étendre de ses pieds jusqu’à la fenêtre de ma chambre ; elle glissa légèrement sur une pente inclinée, venant à moi sans secousse, et, tout à coup, elle se trouva remplir le cadre de la croisée comme, dans l’église, elle remplissait sa niche au-dessus de l’autel. Je me retournai te cherchant, car je me sentais si heureuse de la divine apparition, que je voulais que tu fusses de moitié dans mon bonheur ; et, en effet, je vis avec joie que tu étais là près de moi à genoux. Comment et quand étais-tu entré ? je n’en sais rien ; mais tu étais là, et de tes yeux aveugles tu regardais comme moi la Vierge mystérieuse, vers laquelle nous tendions nos mains, soulevées par une seule et unique prière. Alors elle descendit de cette espèce de châsse dans la chambre, tenant toujours son petit Jésus entre ses bras ; elle s’approcha de mon chevet, y prit le bouquet de fleurs bénites, le mit à la main du petit Jésus, et, lui ayant dit quelques mots tout bas, elle passa devant moi en répondant à mon signe de croix par un sourire, et se dirigea vers toi... Le petit Jésus souriait aussi comme elle, et, souriant, il étendit le bras, te toucha les yeux avec

 

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la fleur d’or du bouquet bénit, et toi, aussitôt, tu t’écrias avec un accent de joie si profond, qu’il semblait être un accent de douleur : « Oh ! je vois ! je vois ! merci, bonne Vierge, je vois. » Pour moi, à ce cri, je fus tellement saisie, que je rouvris les yeux toute palpitante... Hélas ! c’était un rêve : tout avait disparu ; seule, la lune brillait toujours au ciel et, légèrement pâlissante, commençait à descendre à l’horizon. Mais ce qui restait de tout cela en réalité, vois-tu, Conscience, c’était la foi, la sérénité, le bonheur presque, et voilà pourquoi je suis si joyeuse ce matin ; car, avoue-le, n’est-ce pas, ce rêve est un rêve heureux ?... Eh bien, eh bien ! demanda Mariette après avoir attendu un instant, tu ne me réponds pas, Conscience ?

– Non, je ne te réponds pas, chère bien-aimée, car j’écoute encore. Oh ! pendant que tu parlais, Mariette, mon cœur débordait de joie, car, je te le répète, je voyais tout : cette belle lune resplendissante et tranquille devenant peu à peu la Vierge sainte avec sa couronne de diamants, son auréole de flammes, sa robe d’or aux roses de pourpre et aux lis d’argent, et tout cela était si

 

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vivant, si réel, que, lorsque tu m’as dit que le petit Jésus me touchait les yeux avec le bouquet bénit, j’ai senti le frôlement des fleurs, et il m’a semblé voir des milliers d’étincelles.

– Oh ! tu as vu, oh ! tu as senti cela, s’écria Mariette. Bonheur ! bonheur ! bonheur !

– Chère Mariette, dit Conscience avec mélancolie, il ne faut pas te bercer d’un fol espoir : ce que j’ai vu, ce que j’ai senti, c’est l’effet de mon imagination excitée par ta parole. Remercions Dieu de cette consolation qu’il nous envoie pendant notre voyage, mais ne lui demandons pas plus, je ne dirai pas qu’il ne veut, mais qu’il ne peut accorder.

– Oh ! n’importe ! s’écria Mariette, il y a quelque bon présage là-dessous, crois-moi, Conscience ; et j’aime et je vénère la mère de Dieu, depuis notre pèlerinage à sa chapelle, encore plus que par le passé. Maintenant, remettons-nous en route et marchons un peu vite avant que le soleil monte au haut du ciel. À midi, nous nous assoirons à l’ombre de quelque bouquet d’arbres et nous nous reposerons ; ou

 

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bien, si nous trouvons quelque village, nous ferons une halte pour laisser passer la chaleur.

Et tous deux continuèrent leur route silencieusement, car chacun, de son côté, pensait : Mariette, au beau rêve qu’elle avait fait, et Conscience au beau rêve qu’elle lui avait raconté.

Il résulta de cette préoccupation que Mariette, qui servait de guide, cessa de donner au chemin toute l’attention nécessaire dans un pays inconnu et sur une route de traverse.

Le sentier que suivaient les deux jeunes gens devint de plus en plus étroit, de moins en moins tracé, et finit par se perdre dans une prairie parsemée de petits bois d’aulnes.

Mariette regarda devant elle, autour d’elle et à ses pieds ; mais, ne voyant plus aucune trace de chemin, elle s’arrêta tout à coup.

– Eh bien ! Mariette, demanda Conscience, sentant qu’elle s’arrêtait, qu’as-tu donc ?

– Oh ! mon pauvre Conscience, dit la jeune fille, voilà que j’ai fait un beau coup, moi !

 

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– Qu’as-tu fait ?

– J’ai marché, marché, marché en pensant à autre chose, et je me suis écartée du droit chemin, au point que nous voici arrivés sur le bord d’une petite rivière qui coupe la prairie dans toute sa longueur sans que je voie ni pont ni pierre pour la traverser...

– C’est fâcheux, répondit Conscience ; tu n’as pas idée, Mariette, combien il est fatigant de marcher sans voir clair et de se heurter à chaque caillou du chemin, si bien que l’on soit conduit par un excellent guide comme toi. L’eau de cette rivière est-elle bien profonde ?

– Oh ! non, le ruisseau est large, mais on en voit le fond ; et tiens, voici Bernard qui vient de le traverser et qui nous attend déjà sur l’autre bord sans avoir eu besoin de se mettre à la nage.

– Alors, demanda Conscience, qui empêche que nous le traversions nous-mêmes ?

– Rien. Seulement, nous nous mouillerons, selon toute probabilité, jusqu’aux genoux.

– Eh bien ! risquons cela, Mariette, ce n’est

 

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pas un grand malheur par la chaleur qu’il fait.

– D’autant plus, répondit Mariette, que, de cette manière, nous éviterons un grand détour qui nous éloignerait peut-être encore davantage de notre chemin.

– Allons, dit Conscience.

– Allons, dit Mariette, et tiens-toi bien à mon cou.

– Pourquoi cela ?

– Parce que le talus est rapide pour descendre et rapide pour remonter. Heureusement, de l’autre côté, il y a des branches de saule qui pendent presque dans l’eau ; tu t’accrocheras à ces branches, et tu t’en aideras ; viens !

Conscience se laissa glisser du talus jusque dans la petite rivière, la traversa à gué, soutenu par Mariette, gagna l’autre bord, et comme l’avait dit la jeune fille, en se faisant un appui des branches pendantes, il gravit le second talus avec facilité.

Arrivé là, il s’assit.

– Ah ! que tu as bien fait de te tromper de

 

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chemin, dit-il ; comme cette eau est douce, et comme elle rafraîchit !... Sommes-nous bien ici pour faire une petite halte, Mariette ?

– Parfaitement, mon ami, et si tu veux même, nous déjeunerons.

– Volontiers, dit Conscience, j’ai faim. Il y a longtemps que cela ne m’est arrivé, Mariette, d’avoir faim. C’est ce bon air qui me donne de l’appétit.

Mariette tira un pain et un morceau de veau froid du double panier où ils étaient enveloppés, coupa le pain en deux, et la viande en une foule de petits morceaux, fit à Conscience sa part, comme elle l’eût faite à un enfant, et le repas commença.

– Mariette, murmura Conscience, tu es le dévouement et la bonté en personne, et je ne sais comment il me sera possible de te récompenser jamais de tant d’amour et de tant de pitié.

– Bon ! dit gaiement Mariette, parlons-en ! avec cela que ça en vaut la peine. Parce que je t’ai aidé à traverser un ruisseau ; parce que je me

 

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suis mouillé les jambes jusqu’aux genoux, et parce que je te coupe ton pain, tu ne sais comment me récompenser jamais de tant d’amour et de pitié !... En vérité, Conscience, tu mets un trop haut prix à tous ces petits services dont je compte bien faire le bonheur de ma vie.

– Bonne et chère Mariette ! dit Conscience.

Puis, après un instant :

– L’eau du petit ruisseau que nous venons de traverser est-elle pure ? demanda-t-il.

– Comme un cristal, mon ami.

– Donne-moi à boire, alors.

Mariette avait acheté une gamelle de bois qui servait à boire d’abord, et ensuite à transporter de l’eau pour mouiller de temps en temps les yeux du pauvre aveugle. Mariette descendit vivement avec sa gamelle vide jusqu’à la rivière, et remonta lentement avec la gamelle pleine.

Continuer : partie 2 sur 3