Conscience l'innocent
Chapitre X
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.
Le tirage
Il était dix heures et demie, le tirage devait commencer à onze heures ; mais, comme les villages du canton de Villers-Cotterêts et Villers-Cotterêts lui-même ne tiraient que par lettre alphabétique, Haramont ne venait que le troisième ou quatrième.
Haramont ne tirerait donc qu’à midi ou une heure.
Cela donnait le temps à Conscience de reconduire Mariette jusqu’au village.
Hélas ! le pauvre enfant sentait qu’il avait si peu de temps à rester avec elle, qu’il désirait ne pas perdre une minute de ce temps.
Puis il lui semblait avoir mal embrassé sa mère Madeleine, et il avait besoin de l’embrasser
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mieux.
Les deux enfants se mirent donc en chemin à pied, côte à côte, à travers le parc.
Il y avait dans le jardin de l’inspecteur une porte qui donnait sur ce parc, ce qui les avait dispensés de passer par la ville.
Ils marchaient à pied ; Bernard, qui savait le chemin mieux que le facteur de la poste, marchait devant eux, se retournant de temps en temps, non pour s’assurer si les enfants le suivaient, son instinct le lui disait mieux que sa vue, mais pour les regarder tendrement.
Bernard, depuis huit jours, savait bien qu’il y avait un grand chagrin dans les deux maisons ; nous n’oserions dire qu’il savait lequel, mais il était, depuis ces huit jours, devenu plus affectueux encore pour Conscience, comme s’il eût su que c’était particulièrement Conscience qui courait un danger, et que ce danger devait l’éloigner de lui.
Cependant, arrivé à un endroit du parc qu’on appelle la Faisanderie et où se trouve
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l’embranchement des deux routes qui conduisent à Haramont, et qu’on appelle, l’une la grande route, l’autre la sente, Bernard, contre son habitude, parut se tromper de chemin, et, au lieu de prendre comme d’ordinaire la sente, prit la grande route.
Conscience le rappela pour qu’il prît avec lui et Mariette le chemin accoutumé, mais Bernard secoua la tête et continua d’aller en avant.
Conscience, qui était déjà à vingt pas de lui, le rappela une seconde fois ; mais, au lieu d’obéir, Bernard regarda les deux enfants et s’assit.
Mariette voulut le rappeler une troisième fois, mais Conscience l’arrêta.
– Bernard ne se trompe pas, Mariette, dit-il ; Bernard a quelque chose à me dire.
Alors, s’approchant du chien :
– Eh bien ! lui demanda-t-il, moitié parlant, moitié grognant, mon pauvre Bernard, qu’y a-t-il donc ?
Bernard hurla doucement sans qu’il y eût rien de triste dans son hurlement, et leva la patte du
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côté de la forêt.
– Oui, mon brave Bernard, oui, dit Conscience, tu as raison, tu es un animal, toi, et ton instinct ne te trompe pas.
– Eh bien ! demanda Mariette en venant rejoindre son ami, que dit Bernard ?
– Bernard dit que par la grande route viennent probablement nos deux mères, Mariette, de sorte que, si nous eussions pris la sente, nous les eussions manquées.
– Tu crois ? dit Mariette, toujours étonnée des interprétations que donnait Conscience aux faits et gestes de Bernard.
– Tiens, dit celui-ci, regarde.
Et, la main étendue vers la forêt, il lui montra, débouchant de la lisière du bois et venant à eux, un vieillard monté sur son âne et suivi de deux femmes vêtues de noir, comme deux veuves qu’elles étaient, d’ailleurs, et marchant appuyées au bras l’une de l’autre.
Un enfant suivait à la main d’une des deux femmes, se faisant traîner comme c’est l’habitude
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des enfants.
Cet homme et cet âne, c’étaient le père Cadet et Pierrot.
Ces deux femmes, c’étaient Madeleine et dame Marie. Cet enfant, c’était le petit Pierre.
Comme pour les soutenir dans l’isolement qu’il leur préparait, le Seigneur avait permis que les deux mères eussent reçu au baptême les noms des saintes femmes.
Les deux groupes marchèrent au-devant l’un de l’autre et se confondirent en un seul.
La pauvre famille n’avait pu prendre sur elle d’attendre si loin la décision du sort ; et, de son côté, le père Cadet qui, deux heures auparavant, en donnant hypothèque sur sa terre, l’avait arrondie de trois nouveaux arpents, était venu pour apporter à maître Niguet, notaire, le premier tiers du prix de son acquisition, c’est-à-dire huit cents francs.
La moisson avait été bonne, et le père Cadet voyait avec satisfaction, à la lourdeur du sac qu’il portait dans la poche de son habit marron, et qu’il
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avait serré le plus possible avec une ficelle, afin que par leur son argentin les écus ne dénonçassent point leur présence, le père Cadet voyait avec satisfaction, disons-nous, que le prix de la moisson de chaque année suffirait, en y ajoutant deux ou trois cents francs à peu près, à payer en trois ans, le prix du terrain.
Nous ne voulons pas dire qu’au milieu du malheur qui venait de fondre sur la pauvre famille, le père Cadet ne fût préoccupé que de sa terre ; ce serait grandement faire insulte au cœur du vieillard ; mais nous dirons que, de même que le vin et la paresse se partagent le cœur de Figaro, de même la terre du père Cadet et son petit-fils se partageaient le cœur du vieillard.
Il avait donc avec empressement saisi cette occasion de venir à Villers-Cotterêts, et avait consenti à se séparer de son cher argent, quoique l’époque du paiement ne fût que dans huit jours.
Il résulta de cette réunion que tout le monde s’achemina vers Villers-Cotterêts.
Il était onze heures passées, lorsque l’on arriva à la ville. La ville tout entière était amassée aux
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environs de la mairie, c’est-à-dire dans la rue de l’Église et sur la place du Château, la mairie attenant à l’église et donnant sur la place du Château.
Là, formant des groupes aussi désolés que ceux des Israélites pleurant sur les bords de l’Euphrate, étaient les pères, les mères, les sœurs des jeunes gens qui devaient tirer à la conscription, et, parmi ces groupes, les jeunes gens eux-mêmes, pauvres enfants sortant à peine de l’enfance et remarquables par leur faiblesse, leur pâleur, et surtout par leurs larmes.
Quelques-uns avaient cherché une consolation dans l’ivresse, et leur bruyante insouciance, dont il était facile de voir la cause, était peut-être plus douloureuse encore que la tristesse et les larmes des autres.
Ces groupes ne se mêlaient pas. Chacun se formait des habitants d’un village, et chaque village regardait l’autre avec haine, demandant à Dieu que la plus forte part de ce terrible impôt du sang tombât sur son voisin et non sur lui-même.
On attendait la sortie de la messe pour
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commencer le tirage.
La sortie de la messe fut triste et nombreuse. L’église était si pleine, qu’on voyait des gens à genoux jusqu’au milieu de la rue : les jours de malheur sont les jours de piété.
Cette sortie achevée, un roulement de tambour annonça l’ouverture du tirage.
Ce roulement retentit funèbre au fond de tous les cœurs. C’était une espèce d’appel prématuré ; le son de ce tambour était depuis trois ou quatre ans bien maudit des mères !
Le maire, ceint de son écharpe, accompagné de ses deux adjoints, suivi du brigadier de gendarmerie et de quatre gendarmes, passa.
Chacun lui fit le salut le plus respectueux possible. Ceux qui avaient l’honneur de le connaître un peu lui envoyaient des saluts nominatifs, auxquels il répondait par un geste protecteur de la main.
On voulait se rendre le maire favorable. Il semblait à tous ces pauvres cœurs qu’ils avaient besoin, dans leur détresse, de se faire des appuis
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de tous côtés, et que monsieur le maire était un grand appui, même auprès de la Providence, même contre le hasard.
Derrière le maire, entra dans la salle du tirage tout ce que cette salle pouvait contenir de curieux, enfermés dans des barrières pareilles à celles que l’on met à la porte des théâtres.
Puis on appela le village dont le nom était le plus rapproché de l’A.
C’était Boursonne.
Alors commença un spectacle doublement douloureux : doublement douloureux parce que la joie des uns faisait la douleur des autres, et parce que la douleur de ceux-ci faisait la joie de ceux-là.
En effet, ceux qui étaient joyeux l’étaient d’avoir pris un numéro élevé qui leur donnait la chance de ne pas partir, et ce numéro élevé, retiré de l’urne, était une chance heureuse de moins pour ceux qui restaient.
De là, la joie des uns et la tristesse des autres.
Au contraire, un numéro inférieur faisait la
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tristesse de celui qui l’avait tiré et la joie de ceux qui restaient, attendu qu’en condamnant le tireur, il laissait une chance de plus à ceux qui n’avaient pas encore tiré.
De là, la tristesse de ceux-ci et la joie de ceux-là.
Cette joie et cette tristesse, écloses dans la salle du tirage d’abord, se répandaient immédiatement au dehors.
Le conscrit, après avoir tiré son numéro, proclamé par le maire, consigné sur les registres, si le numéro était bon, s’élançait au dehors, et, les bras ouverts, le regard au ciel, éperdu de joie, clamait du haut du perron son bonheur et celui de sa famille, et portait haut et triomphalement le numéro sauveur.
Si, au contraire, la chance lui avait été mauvaise, le conscrit, toujours au haut de ce perron, apparaissait morne et les bras pendants, secouant la tête, s’inquiétant peu de ce qu’était devenu le numéro fatal qui, proclamé par le maire, était inscrit sur les registres par la main du greffier, et bien plus profondément encore inscrit
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dans son cœur par la main du désespoir.
Cette scène se renouvelait invariablement de minute en minute ; seulement, comme sur cent quatre-vingts numéros déposés dans l’urne, trente ou quarante seulement étaient réputés bons, les alternatives de tristesse étaient bien plus rapprochées que les alternatives de joie, et la douleur débordait en flots plus pressés hors de la fatale enceinte que ne le faisait la consolation.
Et cette douleur était d’autant plus profonde, que chaque village avait vu partir quelques-uns de ses enfants pour les deux terribles compagnes de 1812 et de 1813, et qu’aucun de ces enfants n’était revenu, sinon quelque pauvre mutilé ; de sorte que les mères, toutes pleurantes, pressaient contre leur cœur ces pauvres enfants, tâtant leurs pauvres membres chéris et murmurant :
– Oh ! les balles ! Oh ! les boulets ! Mon Dieu ! mon Dieu ! est-ce donc de votre consentement qu’un homme fait ainsi de la chair à canon de la chair de ces pauvres innocents ?
Trois villages passèrent ainsi devant Haramont : c’étaient le village de Boursonne, que
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nous avons déjà nommé, et ceux de Corcy et de Dampleux.
Deux de ces villages semblèrent visiblement protégés par le ciel ; ce furent Boursonne et Dampleux. À peine, selon les probabilités, sur trente conscrits, devaient-ils fournir six ou huit partants ; presque tous les bons numéros étaient passés entre leurs mains.
Corcy, on ne sait pourquoi, avait été écrasé.
On remarquait dans tous les tirages de ces sortes de fatalités dont on cherchait en vain la raison.
Après Dampleux, on appela Haramont.
Conscience se sépara des deux mères, de Mariette et du petit Pierre avec des baisers et des larmes.
Bernard voulut le suivre, mais les chiens étaient impitoyablement proscrits de l’intérieur. Bernard, chassé, revint tristement s’asseoir aux pieds de Mariette.
Quant au père Cadet, il était allé chez le notaire, aimant autant ne pas être là au moment
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de l’explosion, si l’explosion était fatale.
Conscience, inscrit sous son nom de Jean Manscourt, venait le cinquième.
Les deux premiers qui sortirent, sortirent tristes et abattus : ils avaient pris de mauvais numéros ; le troisième tenait à la main un numéro douteux ; le quatrième s’élança joyeux du perron, acclamant le numéro 164.
Les pauvres mères, Mariette et petit Pierre savaient que Conscience venait le cinquième.
Ce qui se passa d’angoisses et de douleur dans le cœur des trois femmes pendant cette minute d’attente, Dieu le sait ; Dieu seul a compté les battements précipités de leurs pouls ! Dieu seul a compris combien était mortelle la pâleur de leur visage !
Au moment où Conscience mettait la main dans l’urne, les trois femmes calculèrent cela depuis, à ce moment même, le chien leva lentement et tristement la tête et fit entendre un long et lugubre hurlement. Les femmes frissonnèrent.
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Le hurlement n’était pas achevé, que Conscience, triste mais résigné, paraissait au haut du perron avec son doux et mélancolique sourire sur les lèvres.
Les trois femmes jetèrent un cri.
Elles avaient compris que leur malheur était accompli !
Il s’approcha lentement, les enveloppant toutes trois, pour confondre leur triple douleur dans un unique embrassement.
Puis, avec un accent dont il serait impossible de rendre la tristesse :
– Dix-neuf, dit-il, juste le chiffre de mon âge.
– Mon Dieu ! mon Dieu ! dirent les deux mères en tombant à genoux et en glissant entre les bras de Conscience, sommes-nous assez éprouvées ?
Mariette resta debout, et seule, par conséquent, entre les bras de Conscience, qui la rapprocha vivement de sa poitrine en murmurant :
– Mort ou vivant, Mariette, tu sais bien que je suis à toi.
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Et pour la seconde fois les lèvres du jeune homme pressèrent celles de la jeune fille.
En ce moment, le père Cadet, revenant de chez son notaire, apparaissait au coin de la rue de l’Église, traînant son âne par la bride.
Il vit les deux femmes à genoux et les mains levées au ciel ; il vit Mariette, éperdue de larmes, dans les bras de Conscience, et devina tout.
– Ah ! murmura-t-il, va-t-il donc en être de celui-ci comme de mon pauvre Guillaume ?
Puis il ajouta en faisant un effort sur lui-même :
– J’aurais cependant bien donné cinq cents francs pour qu’il eût pris un bon numéro... là, foi d’homme !
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XI
Où ceux qui ont mal jugé le père Cadet et Bastien
reviendront peut-être sur leur compte
Napoléon était pressé d’avoir les trois cent mille conscrits : aussi le conseil de révision était-il fixé au dimanche suivant.
C’était un dernier espoir pour les deux mères, pour Mariette et pour le père Cadet ; il leur semblait que leur pauvre innocent serait réformé, quoique, dans son orgueil maternel, Madeleine secouât quelquefois la tête en disant :
– Oh ! non, non ! ils ne le réformeront jamais ; il est trop beau !
Quant à Conscience, depuis sa conversation avec le docteur Lécosse, il savait parfaitement à quoi s’en tenir sur ce sujet.
Aussi, lorsque les femmes parlaient de ce
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dernier espoir, se contentait-il de sourire tristement sans rien répondre, car, même pour consoler sa mère, un mensonge lui eût coûté.
La route de Villers-Cotterêts à Haramont présentait un singulier spectacle. Haramont fournissait neuf jeunes gens. Sur ces neuf jeunes gens, cinq étaient tombés au sort. Haramont, on le voit, n’avait pas été trop maltraité.
Les quatre qui avaient échappé ou qui croyaient avoir échappé, car à cette malheureuse époque on n’était sûr de rien, revenaient avec leur numéro entouré de flots de rubans tricolores cloués à leur chapeau, chantant, riant, dansant, faisant retentir la forêt des éclats de leur joie.
Parmi les cinq autres, deux avaient cherché dans l’ivresse une consolation à leur malheur et chantaient, dansaient, criaient comme les autres, mais si tristement, si convulsivement, si douloureusement, qu’on eût dit des fantômes tirés du tombeau et forcés de partager pour un instant la joie inconnue ou oubliée des vivants.
Les trois autres, qui avaient conservé leur sang-froid, et de ceux-ci était Conscience,
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revenaient sans bruit, sans ruban, sans éclats, humbles, modestes et chrétiens dans leur douleur.
Ceux qui avaient pris les bons numéros arrivèrent les premiers, apportant la nouvelle de leur joie à eux, et de la tristesse des autres ; et, il faut le dire, quand on apprit que Conscience était tombé au sort, la douleur fut générale.
Conscience était si bon, si doux, si inoffensif, que chacun l’aimait !
Bastien était au cabaret lorsqu’il apprit la nouvelle ; Bastien, comme cela lui arrivait quelquefois, avait déjà bu plus qu’il ne convenait, et, les yeux animés, la langue agile, il entamait le récit de ses campagnes, coupant de temps en temps ce récit de toasts au vainqueur d’Austerlitz et de Wagram. Il portait le verre à sa bouche, après le cinq ou sixième toast, quand ces mots arrivèrent jusqu’à lui :
– Conscience est tombé au sort.
Il faut le dire, si près que fût le verre des lèvres du hussard, le verre ne toucha point ses lèvres.
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– Comment dites-vous donc là-bas, à la porte ? demanda-t-il.
Un des conscrits avança dans le cabaret sa tête enrubannée.
– Nous disons que Conscience est tombé au sort, dit-il, voilà tout.
– Voilà tout ?... Morbleu ! s’écria Bastien en posant son verre sur la table, c’est bien assez, je présume ; c’est trop, même, ajouta-t-il d’un air sombre, car c’est le malheur de deux familles !
Et, d’un air plus sombre encore :
– Pauvre Mariette ! dit-il, va-t-elle pleurer ?
Et, se levant sans toucher à son verre à moitié plein, sans regarder sa bouteille à moitié vide, il sortit du cabaret, et, s’adressant au joyeux groupe de ceux que le sort avait favorisés :
– Et où est-il, ce malheureux Conscience ? demanda-t-il.
– Il vient derrière nous.
– Par la sente ou par la grande route ?
– Par la sente.
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– Bon ! Je vais aller le consoler, si c’est possible.
Et il s’achemina vers la sortie du village.
Plus de cent personnes réunies attendaient à la sortie du village, et, de loin à travers les arbres, on voyait venir le lent cortège.
Conscience marchait devant avec sa mère ; son cœur, si parfaitement complet comme appréciation de sentiments, avait compris que, dans un pareil moment, il se devait tout à sa mère.
Puis venaient dame Marie et Mariette.
Puis le père Cadet et quiot Pierre, montés tous deux sur l’âne et silencieux comme les autres, quoique l’enfant ne comprît bien ni les causes ni l’importance de cette douleur.
Tout ce monde qui les attendait alla au-devant d’eux en les apercevant : Bastien le premier, Bastien en tête. Il lui avait semblé qu’il avait une foule de bonnes raisons à donner à Conscience, une foule d’horizons à lui ouvrir ; il lui avait semblé que ces raisons étaient si bonnes, ces
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horizons si joyeux, qu’il serait infailliblement consolé au bout de dix minutes de conversation avec lui ; mais, en l’apercevant, il sentit sa langue comme paralysée ; et, ralentissant sa marche, il se laissa successivement rejoindre et dépasser, d’abord par les premiers, puis par ceux du milieu, puis enfin par les derniers ; et, en voyant la profonde tristesse des deux familles, il secoua la tête en disant :
– Je me trompais, il n’y a que le bon Dieu qui puisse quelque chose pour ces pauvres gens.
Tout le monde était de l’avis de Bastien, à ce qu’il paraît, car personne ne hasarda un mot de consolation ; on n’entendit que le bruit des sanglots et celui des « hélas ! »
Bastien n’était plus même sur leur route. Il s’était rangé pour les laisser passer, résolu à ne pas même donner signe d’existence à Conscience, envers lequel il se sentait bien quelques petits torts, si Conscience ne faisait point attention à lui ; mais Conscience avait de grands yeux bleus auxquels rien n’échappait. Conscience aperçut Bastien, et lui, qui lisait si
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bien dans les cœurs, il vit une telle compassion dans celui du hussard, qu’il quitta sa mère et marcha droit à lui.
Bastien le vit venir et jeta un regard à droite et à gauche pour s’assurer si c’était bien pour lui que Conscience se dérangeait ; il n’y avait point à en douter : il était seul sur le bord du fossé, en dehors de tous les groupes.
Aussi marcha-t-il vers Conscience les bras étendus.
En même temps, il sentait un sentiment tout à fait inconnu qui s’emparait de lui et lui bouleversait le cœur.
– Ah ! mon pauvre Conscience ! mon pauvre Conscience ! s’écria-t-il en l’embrassant, tu vas donc partir, morbleu ? tu es donc tombé au sort, mille tonnerres ? Ça n’est pas juste, en vérité Dieu !... Un brave garçon comme toi, la perle des bons enfants, quoi... qui m’as sauvé la vie à moi !... à moi Bastien, qui vous parle... Oui, à moi, continua le hussard en s’adressant aux paysans qui le regardaient, étonnés de cette expansion de sensibilité toute nouvelle chez lui ;
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à moi la vie ! Oui, je disais toujours : « C’est Bernard ! » C’est vrai, en effet, que c’est Bernard qui m’a tiré de l’eau ; mais Bernard ne serait pas venu m’y chercher tout seul, dans l’eau ; plus souvent qu’il se serait mouillé les pattes pour moi ; ah ! ouiche ! il ne m’aime pas assez pour cela ! Non, c’est ce bon Conscience qui l’a envoyé à mon secours... c’est lui qui m’a tendu la main... c’est lui qui... Tenez ! c’est comme le soir de l’incendie de Julienne : eh bien ! j’ai fait bien des bavardages, bien des vanteries depuis, eh bien ! ce soir-là encore, c’est Conscience qui a tout fait ; c’est Conscience qui a sauvé les chevaux, les bœufs, les moutons ; c’est Conscience qui est allé chercher l’enfant au milieu des flammes ; car, voyez-vous, Conscience, c’est un gaillard qui a l’air de ne pas y toucher, n’est-ce pas ? eh bien ; moi, je le regarde comme le plus brave, comme le plus courageux, comme le meilleur de nous tous ! Tiens, va, Conscience, car ta mère t’appelle, car ta mère t’attend... Mais c’est égal, vois-tu, tu as dans Bastien un ami à la vie, à la mort ! et, quand Bastien dit cela, c’est vrai ; et, s’il trouve
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l’occasion de le prouver autrement que par des paroles, il le prouvera !... Va, Conscience... va !
Et il repoussa le jeune homme du côté de sa mère, qui l’attendait en effet, toute reconnaissante à Bastien de ce qu’il venait de faire, parce qu’elle sentait en effet que ce qu’il venait de faire était pour ainsi dire une éruption du cœur.
Les deux familles, comme d’habitude, à l’exception du père Cadet, rentrèrent à la chaumière de droite et laissèrent la porte ouverte afin que toutes les sympathies pussent arriver jusqu’à ceux qui en étaient l’objet.
Tout à coup, au milieu de cette foule d’amis qui entouraient les pauvres désolés, une femme s’ouvrit un passage : c’était Julienne, la fermière de Longpré. Elle tenait son enfant dans ses bras. Elle vint droit à Conscience, qui était assis sur un escabeau près de sa mère, et, déposant son enfant aux pieds du jeune homme :
– Conscience, dit-elle, aussi vrai que tu as sauvé la vie à cet enfant, je voudrais qu’il eût l’âge de partir à ta place ! Conscience, aussi vrai que tu lui as sauvé la vie, il partirait, non pas
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demain, non pas ce soir, mais à l’instant même, et toi, tu resterais près de ta mère et de Mariette.
Et la pauvre mère prononça ces paroles avec un tel accent de reconnaissance, que tous les assistants éclatèrent en sanglots et que Madeleine alla se jeter dans ses bras.
Bastien était en dehors, appuyé au bras de Catherine ; il avait vu ce qui venait de se passer ; il avait, à travers la porte, entendu ce qui venait d’être dit.
Il posa sa main sur le bras rond et potelé de Catherine.
– Tiens, dit-il, répondant à la pensée que venait d’éveiller dans son esprit l’action de Julienne ; en effet, mille nom d’un sabre ! c’est une idée, cela.
– Quoi ? demanda Catherine.
– Rien, la belle enfant... si ce n’est que, comme tu ne mourras probablement pas de chagrin de me perdre, ainsi que fera cette pauvre mère si elle est séparée de son enfant, je ne risque pas ta santé de te dire que je vais faire un petit
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voyage.
– Et où cela, mon Dieu ? demanda Catherine.
– Oh ! sois tranquille, pas loin, à Soissons, sous-préfecture de l’Aisne ; et, comme je présume que le père Mathieu ne me refusera pas un cheval, grâce au quadrupède, je serai de retour ici demain soir, ou après-demain au plus tard.
– Mais pour y rester, Bastien ?
– Qui sait ?
Et, se dégageant du bras de Catherine :
– Allons ! mes amours, dit-il, embrassez-moi ; souhaitez-moi un bon voyage et permettez-moi de décamper, plus tôt je serai parti, plus tôt je serai revenu.
Catherine connaissait Bastien ; elle savait que, lorsqu’il avait logé une idée dans son cerveau, il n’était pas facile de l’en faire déloger. D’ailleurs, Bastien parlait si souvent de belles connaissances qu’il avait dans les régiments ou dans les administrations, qu’elle avait cru qu’il avait à Soissons quelque belle connaissance à laquelle il pouvait recommander Conscience.
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Et, comme au bout du compte elle était bonne fille, elle ne fit, dans l’espérance d’un prompt et fructueux retour, aucune difficulté de laisser partir Bastien.
Ce que Bastien ne manqua pas de faire à l’instant même, ayant obtenu du père Mathieu le cheval qu’il désirait.
De son côté, le père Cadet était rentré chez lui, il avait reconduit Pierrot à son étable ; il avait retourné son sac vide pour voir s’il ne restait pas au fond quelque écu caché ; puis, le voyant vide et bien vide, il l’avait enfermé dans un vieux bahut et était revenu s’asseoir dans son grand fauteuil de bois, d’où, par la double porte ouverte, il voyait de chez lui ce qui se passait chez dame Marie.
Et, il faut le dire, ce qui se passait chez dame Marie l’attristait profondément.
Le père Cadet aimait à la manière des vieillards, pour lui-même. Le malheur qui frappait les autres n’était pas pour lui un malheur direct, mais un malheur de contrecoup. À la rigueur, il n’éprouvait pas le besoin absolu de
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voir tous les jours Conscience et son chien, qu’il traitait parfois de fainéants tous les deux. Conscience se fût, dans ces conditions ordinaires, éloigné trois mois, six mois, un an, en laissant dans la chaumière une certitude de retour, que le père Cadet eût dit, sans trop d’émotion, adieu à Conscience ; mais il n’en était pas ainsi. Conscience s’en allait, où ? l’on n’en savait rien, ou plutôt on le savait trop : à la boucherie. Il laissait, en s’en allant, des cœurs désespérés, des yeux en larmes, des voix plaintives. Tout cela dérangeait les vieilles habitudes du père Cadet qui, au retour de sa terre, désirait trouver des visages riants et le souper prêt. C’était donc un changement dans sa vie, et il y a un âge où tout changement dans la vie est mortel ; avec ses soixante et dix-sept ans, le père Cadet était arrivé à cet âge-là.
Et puis, quoi qu’en disent les socialistes, l’idée de l’héritage est un grand aiguillon pour l’homme. Amasser, pour laisser à un enfant qui amassera à son tour, et laissera au sien le double de ce qu’on lui a laissé à lui ; s’endormir du sommeil éternel dans l’espérance qu’une terre de
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trois, quatre, cinq ou six arpents fera la boule de neige, deviendra une propriété aux mains du fils, un domaine aux mains du petit-fils, un fief aux mains des descendants, c’est là un de ces rêves de l’orgueil qui berce doucement le passage de ce monde dans l’autre, et le père Cadet voyait ses neuf arpents, sur lesquels il ne devait que seize cents francs qu’il pouvait payer parfaitement en deux années, grandir aux mains de Conscience, et, comme un tapis d’or grandissant toujours, couvrir, aux mains de ses descendants, toute la plaine de Largny ; ce qui lui faisait un horizon de froment, de trèfles et de colzas des plus agréables, comme étendue et comme variété de couleur.
Or, Conscience parti et tué ; or, lui, le père Cadet, mort, à qui revenaient ces neuf arpents ? réalité à laquelle le rêve donnait une si magnifique extension – à Madeleine, qui mourrait sans enfants et qui léguerait en mourant sa terre non augmentée ; car quelle augmentation pouvait faire une femme seule ? et puis, fit-elle des augmentations à cette terre, à qui serviraient ces augmentations, puisque l’héritage sortirait de
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la famille ?
Ce n’est point que le père Cadet n’eût eu dans sa vie quelque inquiétude à l’endroit de ce qu’il appelait la fainéantise de Conscience ; mais cette fainéantise qu’il reprochait au jeune homme, le père Cadet n’était pas bien sûr qu’elle fût réelle et que Conscience ne produisît pas plus, dans les trois ou quatre heures de travail auxquelles il se laissait aller, pour ainsi dire, dans la journée, que lui, père Cadet, dans la journée tout entière. Il avait vu, certains jours où il était forcé d’aller au marché de Villers-Cotterêts, de Crépy ou de Compiègne, pour vendre ou acheter du grain, il avait vu Conscience aller à sa place à la terre avec Pierrot et Tardif, soit que la terre eût besoin d’être labourée, soit qu’elle eût besoin d’être hersée, et, le lendemain, il avait trouvé la terre si avancée, que l’on n’eût pas cru que c’était un seul jour de travail, mais deux jours, mais trois jours, qui venaient de passer sur elle. Alors le père Cadet s’était étonné, s’était émerveillé, s’était enquis à Conscience des causes de la célérité de ce travail, et Conscience avait tout bonnement répondu : « J’ai chanté aux bêtes, père Cadet, et
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les bêtes ont bien travaillé. » Et, comme à cette réponse le père Cadet n’avait rien compris, quoiqu’il y eût réfléchi longtemps, un jour de labourage, il avait emmené Conscience avec lui. Arrivé à la terre, l’âne et le bœuf attelés à la charrue, il s’était assis sur une borne et avait dit à Conscience : « Voyons ! petit, chante donc aux bêtes, que je voie comment tu t’y prends. » Conscience, à l’instant même, avait placé Tardif et Pierrot sur la ligne qu’il voulait parcourir, avait placé à l’extrémité de cette ligne, pour leur servir de guide plutôt qu’à lui, un baguette d’épines, et était revenu s’asseoir tranquillement sur la charrue, les pieds appuyés au soc, pesant sur l’instrument de tout son poids au lieu de peser de toute sa force, ce qui est moins fatigant, et il avait commencé une chanson, ou plutôt un air doux et monotone, qui avait paru au père Cadet tout à fait dans le double caractère de Pierrot et de Tardif, et qui était si bien dans leur caractère, en effet, que tous deux, sur cet air, s’étaient mis, sans avoir besoin le moins du monde d’être excités par l’aiguillon, à tirer à qui mieux mieux, faisant double besogne de celle qu’ils faisaient lorsqu’ils
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étaient guidés par le père Cadet ; ce qui avait tant donné à réfléchir à celui-ci, que, le lendemain, le vieillard, qui croyait bien la veille que personne n’avait rien à lui apprendre en agriculture, voyant les résultats obtenus, avait voulu, abandonnant la méthode Cadet, adopter la méthode Conscience. En conséquence, il avait attelé Pierrot et Tardif à la charrue ; il avait été planter à l’extrémité de sa pièce la même baguette d’épines ; il était revenu s’asseoir sur la charrue au même endroit où s’était mis Conscience, et avait essayé d’entonner le même air. Mais, soit à l’attelage, soit à la baguette, soit à la manière dont le père Cadet était assis, soit probablement et surtout à cette chanson avec laquelle, comme le disait Conscience, il chantait aux bêtes, il manquait sans doute quelque chose, et même quelque chose de première importance, car le père Cadet, du haut de sa charrue, comme un empereur romain du haut de son char, eut beau chanter, interrompre sa chanson par du dialogue, et même son dialogue par des jurons, ni Tardif ni Pierrot ne bougèrent, et le père Cadet, après avoir perdu une heure en essais infructueux, fut obligé de revenir à la
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vieille méthode, c’est-à-dire à la méthode Cadet, que le vieillard était au fond de son cœur obligé de s’avouer être inférieure à la méthode Conscience.
Le père Cadet, réfléchissant donc que si, au lieu de partir, Conscience restait ; que si, au lieu d’être tué, Conscience vivait ; que si, au lieu d’être obligé, lui, père Cadet, de tout laisser à Madeleine, il trouvait dans Conscience son héritier naturel, malgré cette fainéantise dont se plaignait parfois le père Cadet pour se plaindre de quelque chose, tout prospérerait bien certainement aux mains de Conscience, qui semblait dans tout ce qu’il faisait être secondé par la bénédiction de la Providence.
Donc, si le père Cadet se décidait à faire un sacrifice momentané pour garder Conscience près de lui, ce sacrifice serait facilement racheté par l’application des facultés de Conscience au travail du labour et du hersage.
Il en résulta que, le lendemain, après avoir passé la nuit à écouter les sanglots de Madeleine, le père Cadet se leva au jour, et, avant même que
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Conscience et Mariette, fidèles jusqu’à la fin à leurs habitudes, fussent partis avec Bernard, il avait fait sortir Pierrot de l’écurie, lui avait mis la bâtière sur le dos, et était parti lui-même pour la ville.
C’est ainsi qu’à Haramont on appelle pompeusement Villers-Cotterêts.
Maintenant, qu’allait faire à Villers-Cotterêts le père Cadet ? et qu’était allé faire Bastien à Soissons ?
C’est ce que nous apprendrons probablement dans le prochain chapitre.
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XII
Ce que le père Cadet était allé faire à
Villers-Cotterêts
Quoique le père Cadet soit parti le dernier, comme c’est lui qui accomplit la course la plus courte et qui, par conséquent, sera le premier de retour, qu’on nous permette de le suivre d’abord et de nous occuper de ce qu’il va faire presque en cachette à Villers-Cotterêts.
Le père Cadet et Pierrot arrivèrent à Villers-Cotterêts au petit jour : tous deux firent leur entrée par la rue de l’Église, descendirent jusqu’à la grande place, prirent la rue de Soissons, et s’arrêtèrent à l’angle de la rue, à gauche de la ruelle du Pleux.
Tous deux étaient arrivés à la porte de l’étude de maître Niguet.
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Le père Cadet, qui était assis de côté et à la manière des femmes, comme ne manquent jamais de faire nos vieux paysans de la Picardie, qui sont bien convaincus que les femmes ne s’assoiraient pas ainsi si ce n’était pas la meilleure manière de s’asseoir, le père Cadet se laissa glisser jusqu’à terre, attacha Pierrot au contrevent de maître Niguet, et frappa à la porte.
Ce fut madame Niguet qui vint lui ouvrir ; elle reconnut le vieillard.
– Eh ! bon Dieu, père Cadet, lui demanda-t-elle, que venez-vous donc faire à pareille heure ? Est-ce qu’hier, dans votre compte, vous vous seriez trompé ? Est-ce que vous auriez donné à mon mari un écu de trop ?
– Non, madame Niguet, répondit le vieillard, non, cela ne m’est jamais arrivé de donner un écu en moins ou en trop ; je compte toujours deux fois ; c’est une bonne précaution, attendu qu’à la rigueur on peut se tromper la première fois ; non, je ne viens point pour cela, je viens pour parler d’affaires à monsieur Niguet.
– Mais c’est donc d’affaires pressées, que
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vous venez à sept heures et demie du matin ?
– Très pressées, madame Niguet. Ainsi, faites-moi entrer, je vous prie, dans l’étude.
– Mais, dans l’étude, mon cher monsieur Cadet, il n’y a encore personne, pas même le saute-ruisseau.
– Je n’ai point affaire au saute-ruisseau, ma bonne dame ; j’ai affaire à monsieur Niguet.
– Mais le poêle n’est pas allumé, et vous gèlerez.
– Je n’ai jamais froid !
– Pourquoi ne venez-vous pas ici, pendant que monsieur Niguet se lève ?
– Ah ! voilà ; parce que je crois que c’est Mariette qui vous approvisionne de lait, n’est-ce pas, madame Niguet ?
– Oui, Mariette... une charmante fille.
– Je crois qu’elle vous apporte son lait accompagnée de Conscience ?
– Oui, votre petit-fils, un charmant garçon. Malheureusement...
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Madame Niguet s’arrêta, de peur de peiner le père Cadet.
– Malheureusement, reprit celui-ci, un pauvre idiot, n’est-ce pas, madame Niguet ?
– Dame ! père Cadet, je ne suis pas la première qui vous le dis, n’est-ce pas ?
– Non, bien certainement. Eh bien ! madame Niguet, je ne veux pas que Conscience me voie.
– Ah ! ah !
– Non.
– Eh bien ! Pierrot qui est à la porte... il va reconnaître Pierrot.
– Vous avez, ma fine, raison ! N’avez-vous pas une cour qui donne dans le Pleux ?
– Oui.
– Eh bien ! faisons-y entrer Pierrot ; nous fermerons la porte derrière lui, et Conscience ne le verra pas.
– Bon, je vais éveiller monsieur Niguet ; prenez Pierrot par la bride, tournez par le Pleux, vous trouverez la porte de la cour ouverte, et, de
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la cour, je vous introduirai dans l’étude.
– C’est dit, madame Niguet, c’est dit.
Et le père Cadet, prenant Pierrot par la bride, tourna par le Pleux, entra dans la cour, dont il trouva la porte ouverte, et fut introduit dans l’étude où il trouva monsieur Niguet enveloppé d’une robe de chambre de futaine, coiffé d’un bonnet de coton assuré sur sa tête avec un ruban Pompadour et chaussé de pantoufles brodées par madame Niguet, il y avait quelque vingt ou vingt-cinq années.
Le dessous du costume n’étant pas descriptible, nous n’essaierons pas de le décrire.
Monsieur Niguet, tout au contraire de certaines gens qui ont le réveil maussade, était toujours de bonne humeur quand sa femme le réveillait ; car il connaissait sa femme et savait qu’elle ne l’eût pas éveillé pour rien.
Il accueillit donc à merveille le visiteur matinal.
– Eh ! c’est le père Cadet, dit-il joyeusement ; asseyez-vous et causons, père Cadet.
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– Monsieur Niguet et la compagnie, j’ai bien l’honneur de vous saluer, dit le père Cadet.
M. Niguet ne regarda pas même autour de lui pour savoir à quelle compagnie le père Cadet s’adressait : c’était la manière de saluer du père Cadet, que la personne qu’il visitait ou rencontrait fût seule ou en compagnie.
Il trouvait cela plus poli que de dire monsieur tout court.
– Asseyez-vous, asseyez-vous.
– Oh ! je vous remercie, monsieur Niguet, je ne suis pas fatigué.
Et le père Cadet s’assit, attendu qu’il ne parlait ainsi que par suite de son système de politesse.
– Eh bien ! voyons, père Cadet, dit M. Niguet lorsque son client fut assis, vous voilà donc à Villers-Cotterêts ?
– Eh ! mon Dieu oui, maître Niguet.
– Pour une affaire ?
– Pour une affaire, oui.
Et le père Cadet poussa un gros soupir.
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– Ah çà ! dit maître Niguet en riant, est-ce que nous voulons acheter tout le terrain de Largny ?
Le père Cadet tourna tristement la tête sur ses épaules.
– Oh ! non pas, maître Niguet, au contraire.
– Voudriez-vous vendre ?
– Peut-être bien que j’y serai forcé ; mais, cependant, je ne voudrais pas vendre non plus... oh ! non, je ne voudrais pas vendre !
– Que voulez-vous donc alors ? demanda le notaire, qui ne voyait pas où le vieillard voulait en venir.
– Alors je disais donc, maître Niguet, que... vous savez bien, n’est-ce pas, que c’était hier le tirage ?
– Oui, et même que votre pauvre Conscience est tombé au sort.
– Oui, maître Niguet.
– Ce qui fait m’a fait bien de la peine, je vous le jure.
– Vous êtes trop bon, maître Niguet et la
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compagnie, dit le père Cadet ; oui, il est tombé au sort, pauvre enfant !
– Le numéro 19, je crois ?
– Le numéro 19, oui... Alors, j’avais donc dit, le jour où le tirage avait été annoncé : « Ma fine ! je donnerais bien cent écus pour que Conscience prît un bon numéro. »
– Ah ! vous avez dit cela, père Cadet ?
– Oui, foi d’homme, j’avais dit cela, de sorte qu’hier, quand il est tombé, il faut avouer, là, en conscience, que cela m’a fait tant de peine, que j’ai dit : « Vingt dieux ! je donnerais bien cinq cents francs pour que le pauvre Conscience ne fût pas tombé au sort. »
– Diable ! vous aimez donc bien votre petit-fils ?
– Je l’aime beaucoup, oui, maître Niguet ; ah ! je l’aime beaucoup tout de même.
– Quoique...
Maître Niguet, comprenant qu’il avait entamé une phrase qui pouvait être désagréable au père Cadet, s’arrêta ; mais le père Cadet reprit
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tranquillement la phrase où maître Niguet l’avait abandonnée :
– Quoiqu’il soit idiot ?... oui, maître Niguet.
– C’est bien de votre part, cela, père Cadet.
– Je ne sais pas si c’est bien, mais c’est comme cela. Eh bien ! alors, voilà la chose, maître Niguet : comme un honnête homme n’a que sa parole, même quand cette parole n’est engagée que vis-à-vis de lui-même, ce matin, je me suis levé avec le jour et je me suis dit comme cela : « Eh bien ! je vais monter sur Pierrot et aller trouver maître Niguet. » Et me voilà !
– Eh bien ! après ? demanda le notaire, qui s’impatientait de ne pas voir arriver l’affaire en question.
– Eh bien ! après... voilà, quoi ! maître Niguet : j’ai dit que je donnerais bien cinq cents francs pour que Conscience ne partît pas.
– Eh bien ! après ? répéta avec une impatience croissante maître Niguet.
– Eh bien ! répondit le père Cadet avec son même flegme, je suis prêt à les donner, voilà.
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Maître Niguet commençait à comprendre.
– Ah ! ah ! fit-il, c’est-à-dire que vous voudriez que Conscience ne partît pas ?
– Je donnerais cinq cents francs pour cela, quoi !
– Ah ! diable ! pauvre père Cadet, je comprends ; mais voyez-vous, cinq cents francs, ce ne serait point assez.
– Ça ne serait point assez ! vous croyez ?
– Non.
– J’avais bien pensé à cela, dit le père Cadet avec un soupir, aussi ma résolution était prise tout bas. Dame ! j’aimerais mieux, vous comprenez, maître Niguet, en être quitte avec cinq cents francs ; mais, s’il le faut absolument, voyez-vous...
– Eh bien ? demanda le notaire, qui étudiait en observateur la lutte que se livraient l’avarice et la paternité dans le cœur du vieillard.