Conscience l'innocent

Alexandre Dumas · Chapitre 6 sur 8

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Conscience l'innocent

Chapitre XLI

 

Deus ex machina

 

Le 20 mars, à huit heures du soir, Napoléon fit son entrée aux Tuileries.

La même nuit, il s’empressa de tout réorganiser.

Cambacérès fut nommé à la justice, le duc de Vicence aux affaires étrangères, le maréchal Davoust à la guerre, le duc de Gaëte aux finances, Decrès à la marine, Fouché à la police, Carnot à l’intérieur.

Le 26 mars, tous les grands corps de l’empire furent appelés à exprimer à Napoléon les vœux de la France.

Le 27, on eût dit que les Bourbons n’avaient jamais existé.

– Mordieu ! s’écriait Bastien, je suis bien

 

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curieux de savoir si Louis XVIII date toujours ses décrets : « de notre règne le vingtième. »

Quant au père Cadet, il n’avait vu qu’une chose dans tout cela : c’est que les nobles et les prêtres n’étaient plus à craindre, et que, sa terre ayant repris toute sa valeur, il allait peut-être arriver à pouvoir emprunter dessus, non seulement les huit cents livres qu’il devait au cousin Maniquet, mais encore les trois ou quatre cents francs de frais occasionnés par les deux ordonnances de vente, par les poses d’affiches et par les remises.

En conséquence, il se fit replacer sur Pierrot, et, comme il allait de mieux en mieux, il se contenta, cette fois, de Mariette pour guide, et, vers les premiers jours d’avril, il gagna Villers-Cotterêts, prit la rue de Soissons, et descendit à la porte si connue de maître Niguet.

Il venait lui demander si un emprunt n’était pas plus faisable sous l’empire que sous les Bourbons.

Mais maître Niguet, on ne sait pourquoi, était profondément royaliste. Il reçut fort mal son

 

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ancien client, lui dit que le gouvernement du 20 mars n’avait aucune stabilité, qu’il savait de source certaine que les puissances alliées armaient avec acharnement, et que ce retour, dont le père Cadet essayait de se prévaloir, n’était rien autre chose que le prélude d’une seconde invasion.

Le père Cadet revint à Haramont plus atterré que jamais. Maître Niguet était son oracle, non seulement en droit, mais encore en politique.

Ce qui effrayait le père Cadet, c’est que le cousin Maniquet, qui, sans doute, comme le notaire, avait à l’étranger des agents qui l’instruisaient de ce que faisaient les souverains alliés, ne paraissait nullement inquiet et allait partout se frottant les mains et disant :

– Ah ! cette fois, nous verrons quel incident maître Grevin soulèvera pour obtenir une remise.

En effet, vers le commencement de mai, le père Cadet reçut une lettre de maître Grevin, dans laquelle le digne avoué l’invitait à profiter de la circonstance et à réunir toutes ses ressources, attendu qu’il ne voyait plus aucun moyen

 

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d’empêcher ou même de retarder la vente fixée au 15 juin.

Le temps s’écoulait avec une rapidité que les événements semblaient doubler. Tous les efforts tentés par Napoléon pour obtenir la paix avaient échoué. Inutilement avait-il écrit une circulaire à tous les rois, messieurs ses frères, comme il les appelait ; de messieurs ses frères, les uns lui avaient répondu non, les autres ne lui avaient pas répondu du tout.

Il avait hautement annoncé la prochaine arrivée de l’impératrice et du roi de Rome ; mais on était à la fin de mai, et l’impératrice et le roi de Rome n’arrivaient point.

C’est que sa lettre à messieurs ses frères avait trouvé ceux-ci dans une grave et importante occupation.

Ils étaient en train de se partager l’Europe au congrès de Vienne.

Il y avait, dans la capitale de l’Autriche, grande traite de blancs, adjudication publique d’âmes.

 

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Alexandre, sous prétexte qu’il se nommait Lion, étendait le premier la griffe et prenait le grand-duché de Varsovie.

L’empereur François, qui avait sur les autres souverains l’avantage moral d’avoir trahi son gendre, détrôné sa fille et dépossédé son petit-fils, réclamait l’Italie telle qu’elle était avant le traité de Campo-Formio. Il tenait à ramasser ce que son aigle à double tête avait laissé tomber de ses serres après les traités successifs de Lunéville, de Presbourg et de Vienne.

La Prusse dévorait une partie de la Saxe, une partie de la Pologne, de la Westphalie et de la Franconie, et, comme un immense serpent dont la queue touchait à Memel, espérait allonger, en suivant la rive gauche du Rhin, sa tête jusqu’à Thionville.

Le stathouder de Hollande, élevé au grade de roi, demandait que l’on confirmât l’adjonction à ses États héréditaires de la Belgique, du pays de Liège et du duché de Luxembourg.

Enfin le roi de Sardaigne pressait la réunion de Gênes à son État continental, dont il était absent

 

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depuis quinze ans.

Chaque grande puissance voulait, comme ces lions de marbre que les statuaires antiques ont sculptés pour garder la porte de nos jardins royaux, tenir sous sa griffe, en guise de boule, un petit royaume. La Russie aura la Pologne ; la Prusse aura la Saxe ; l’Autriche aura le Piémont ; l’Espagne aura le Portugal ; l’Angleterre, qui a fait les frais de cinq coalitions, aura deux boules au lieu d’une, deux royaumes au lieu d’un : la Hollande et le Hanovre.

On comprend qu’occupés de pareils détails, messieurs les frères de l’empereur Napoléon ne s’étaient pas pressés de lui répondre, ou, lui répondant, ne lui avaient pas répondu selon ses désirs.

Il s’agissait donc de recourir, une dernière fois, à la diplomatie du canon, celle, il faut le dire, que le vainqueur des pyramides, de Marengo et d’Austerlitz entendait encore le mieux.

Cette diplomatie effrayait fort la pauvre Madeleine. Elle craignait que Conscience ne fût

 

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rappelé sous les drapeaux ; mais la vue de Conscience, quoique à peu près sauvée, était encore bien faible.

Catherine avait la même peur pour Bastien. Bastien était revenu deux fois de cette belle chose qu’on appelle la guerre : la première fois avec une main mutilée, la seconde fois avec deux coups de sabre en croix sur le visage.

Elle avait peur que, la troisième fois, il ne revînt pas du tout.

Mais on n’eut pas même le temps de penser à eux.

Sans eux, l’empereur était parvenu à réunir cent quatre-vingt mille hommes.

Après avoir longtemps réfléchi pour savoir si, avec ces cent quatre-vingt mille hommes, il attendrait la nouvelle coalition en France ou se déciderait à marcher au-delà d’elle, il s’était décidé à transporter les hostilités en Belgique, à étonner l’ennemi par un de ces coups hardis dont lui seul avait le secret. Si Dieu le seconde, il aura écrasé, anéanti, dispersé Blücher et Wellington,

 

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quand l’ennemi le croira encore hors d’état d’entrer en campagne.

Aussi, dès le commencement de juin, Villers-Cotterêts vit-il passer trente ou quarante mille hommes filant sur Soissons, Laon et Mézières.

Bastien ne quittait plus la grande place de la ville. Avec son uniforme de hussard, sa croix sur la poitrine, ses deux coups de sabre sur le visage, il attirait l’attention même des plus vieux soldats ; et bien des fois sa main mutilée s’étendait pour serrer une main qui sortait des rangs.

Le cœur de Bastien bondissait de joie au roulement du tambour, aux fanfares des clairons, aux cris de « Vive l’empereur ! »

Oh ! Bastien aurait été bien heureux pendant cette première quinzaine du mois de juin, si le souvenir de Conscience ne fût pas venu attrister sa pensée, et s’il ne se fût pas dit que, le 15 de ce même mois, qui lui offrait un si magnifique spectacle, toute cette pauvre famille, tant aimée par lui qu’il la regardait comme sa propre famille, serait ruinée.

 

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Alors il secouait la tête, fronçait le sourcil, et murmurait d’un ton composé moitié d’une menace au sort, moitié d’une prière à Dieu, son juron habituel :

– Mille noms d’un nom !...

Mais Bastien avait beau jurer, cela n’apportait aucun remède à la situation. Le 8 juin, les dernières troupes étaient passées, et, comme Bastien n’avait plus rien à voir à Villers-Cotterêts, il était revenu à Haramont.

Tout le monde dans le village plaignait le père Cadet mais, soit égoïsme, soit impuissance, personne ne s’apprêtait à l’aider, et, abandonné à ses propres ressources, nous savons depuis longtemps que le père Cadet était perdu...

Le brave homme allait sans cesse du seuil de la porte à son lit, ne se reposant que lorsque, épuisé de fatigue, il ne pouvait plus se tenir debout. Mais cette surexcitation même, il faut le dire, lui faisait grand bien. Sa jambe paralysée n’était presque plus en retard sur l’autre, et, quand il pensait au cousin Maniquet, il gesticulait d’une façon presque aussi menaçante avec le bras

 

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gauche qu’avec le bras droit.

Seulement, il ne lui prenait même plus l’idée d’aller à sa terre : c’eût été un trop grand crève-cœur pour lui que de voir cette belle et féconde terre couverte d’épis qu’il ne devait pas moissonner.

Les femmes, au lieu de se chercher, se fuyaient ; elles n’avaient point de consolantes paroles à se dire les unes aux autres. Parfois, sans s’y être donné rendez-vous, elles se trouvaient toutes deux à l’église, où toutes deux étaient venues pour prier dans un même but.

La sérénité de Conscience elle-même était altérée, il avait beau rassurer Mariette en lui disant :

– Sois tranquille, ma bien-aimée Mariette, rien ne nous séparera.

La jeune fille accueillait cette promesse avec toutes les sympathies de son âme, mais c’était en pleurant qu’elle répondait :

– Oh ! n’est-ce pas, n’est-ce pas, Conscience, que tu dis vrai et que rien ne nous séparera

 

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jamais !

À tout hasard, Conscience avait été trouver le voisin Mathieu, qui venait de renvoyer son premier garçon de charrue, auquel il donnait cinq cents francs et la nourriture, et il lui avait demandé cette place pour lui.

Le voisin Mathieu s’était empressé de la lui accorder, et il avait même ajouté que, si Mariette voulait entrer à la ferme en même temps que Conscience y entrerait, elle aurait la surintendance des vaches et irait tous les jours vendre le lait à la ville.

Le voisin Mathieu savait, en effet, qu’en chargeant Mariette de cette vente, le lait serait vendu jusqu’à la dernière goutte. Mariette gagnerait cent cinquante francs par an et, comme Conscience, serait nourrie.

Cette double promesse était une grande sécurité pour l’avenir. Aussi Conscience, en rentrant à la chaumière après l’avoir obtenue, en fit-il part au reste de la famille comme d’une consolation. Logés et nourris à la ferme du voisin Mathieu, Conscience et Mariette, en gardant deux

 

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cent cinquante francs pour eux, verseraient quatre cents dans la caisse commune aux deux chaumières, c’est-à-dire une somme suffisante pour nourrir leurs habitants.

Mais, loin que cette nouvelle consolât le père Cadet, elle parut redoubler sa tristesse.

– Oh ! murmura-t-il, labourer la terre des autres quand on a eu une terre à soi ! c’est bien dur !

Pourtant, comme c’était l’unique ressource qui, au bout du compte, restât à la pauvre famille quand la terre serait vendue, il fallait bien que le père Cadet la tînt pour bonne, si défectueuse qu’elle lui semblât.

Quant à Conscience, il y voyait un avantage : c’est qu’elle hâtait naturellement son mariage avec Mariette. En effet, il était presque impossible que Mariette et Conscience quittassent chacun sa famille pour aller habiter ensemble la ferme du voisin Mathieu sans être mariés.

Il fut donc convenu qu’on accepterait les

 

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offres du voisin et que les bans de Conscience et de Mariette seraient publiés.

Cette décision prise, les deux jeunes gens, surtout en ce qui concernait la dernière partie, résolurent de procéder sans retard. Le 12 juin, Conscience accompagna Mariette allant vendre son lait ; tous deux devaient se faire inscrire à la mairie de Villers-Cotterêts, leur chef-lieu de canton.

Dieu leur accordait au moins cette consolation dans leur malheur, celle d’être malheureux ensemble.

Aussi la sympathie qui les accueillit fut-elle grande : c’était à qui les plaindrait ; c’était à qui plaindrait le père Cadet ; c’était à qui jetterait la pierre au cousin Maniquet.

Mais la sympathie n’allait pas jusqu’à offrir aux pauvres jeunes gens les douze ou quinze cents francs dont ils avaient besoin pour se tirer d’affaire.

Il arriva que, sur les neuf heures du matin – Conscience et Mariette attendant l’ouverture de la

 

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mairie, qui ne s’ouvrait qu’à dix heures –, il arriva que, sur les neuf heures du matin, une grande nouvelle vint faire diversion à cette sympathie et y substitua la curiosité.

Le facteur de la poste venait de distribuer les journaux, et à la partie officielle on lisait cette phrase :

« 11 juin. – Sa Majesté l’empereur partira demain de Paris, à neuf heures du matin, pour se rendre à l’armée ; il suivra la route de Soissons, Laon et Mézières. »

S’il suivait la route de Soissons, Laon et Mézières, il passerait naturellement par Villers-Cotterêts.

S’il partait le lendemain du 11, c’était le 12 qu’il partait.

S’il se mettait en route à neuf heures du matin, c’était à midi qu’il passerait à Villers-Cotterêts.

Napoléon passant à midi à Villers-Cotterêts, c’était un assez grand événement, on en conviendra, pour faire oublier les malheurs du père Cadet et la sympathie qu’inspiraient les

 

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amours de Mariette et de Conscience s’acheminant au mariage sous de si tristes auspices.

Aussi tous les habitants de la ville étaient-ils éparpillés dans les rues, tantôt se réunissant par groupe, tantôt s’égrenant pour courir sur un point ou sur un autre.

Conscience et Mariette n’avaient pas été insensibles à cette nouvelle. Mariette avait demandé à Conscience de rester à Villers-Cotterêts jusqu’au passage de cet homme qu’elle désirait ardemment voir, tant elle en avait entendu parler à Conscience et à Bastien.

Conscience y consentit volontiers, et il fut convenu qu’après avoir fait la double déclaration à la mairie et à l’église, on irait stationner à la porte de la poste aux chevaux, où la voiture impériale devait naturellement faire une halte pour relayer.

À midi, les deux jeunes gens étaient libres et venaient prendre, au milieu de la foule, leur place à la porte du maître de poste.

 

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Le bruit de ce passage s’était répandu jusque dans les villages environnants, et l’on accourait de tous les côtés pour voir l’homme de la destinée.

Vers une heure, Bastien apparut tout essoufflé ; il avait appris la grande nouvelle vingt minutes auparavant ; il avait mis cinq minutes à revêtir son uniforme du hussard, à boucler à sa ceinture son sabre et sa sabretache, et un quart d’heure à faire sa lieue.

– Ah ! non d’un nom ! s’écria-t-il, j’arrive à temps.

Et, regardant autour de lui :

– Ah ! c’est toi, Conscience ; ah ! c’est vous, Mariette... Bon ! j’espérais bien vous trouver ici.

– Tu nous cherchais donc ? demanda Conscience.

– Un peu.

– Et pourquoi faire ?

– Tu sauras cela, j’ai mes idées.

– Et sont-elles bonnes, tes idées, au moins ?

 

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demanda Conscience.

– Je crois bien... Ah ! si elles pouvaient réussir, mes idées, c’est cela qui serait le plaisir, comme on disait au rrrégiment !... Mais chut !

– Quoi !

– On entend le roulement... non, je me trompe, ce n’est pas encore le petit caporal.

– Mais, dit un bourgeois, il ne peut être ici de sitôt.

– Pourquoi donc cela ? demanda Bastien.

– Mais, dit le bourgeois, parce que le journal annonce qu’il ne partira de Paris qu’à neuf heures.

– Eh bien ! à quatre lieues et demie par heure, dix-huit lieues c’est juste quatre heures et demie. Il est parti à neuf heures ; voilà une heure qui vient de sonner, il ne doit pas être bien loin... N’est-ce pas, postillon ?

Bastien adressait la question à l’un des vingt ou trente postillons qui, tout enrubannés de faveurs tricolores, attendaient le passage de Napoléon.

 

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– Oh ! bien sûr, répondit le postillon, que s’il est parti de Paris à neuf heures, il ne doit pas être loin de Vauciennes, maintenant.

– Chut ! dit Bastien.

Toutes les conversations cessèrent à l’instant même. Chacun resta l’œil fixe et l’oreille tendue, et l’on entendit, bien distinctement cette fois, le roulement de plusieurs voitures.

Puis, dans le lointain, les cris de « Vive l’empereur ! »

À l’instant même, comme secouée par une commotion électrique, la foule tressaillit, et le cri de « Vive l’empereur ! » s’élança de toutes les bouches, de toutes les poitrines, et nous dirons même de tous les cœurs.

Napoléon, au point où l’on en était arrivé, c’était la nationalité, la patrie, la liberté ; car les Bourbons, dans leur court passage sur le trône, avaient prouvé qu’ils étaient le contraire de tout cela.

Au milieu des cris d’enthousiasme, on entendit le roulement des voitures, qui

 

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s’approchaient comme un tonnerre.

Tout à coup les cris redoublèrent, mêlés à ceux de « Gare ! gare ! gare ! »

La foule s’ouvrit. Trois voitures, traînées par des chevaux blancs d’écume, conduites par des postillons blancs de poussière, et faisant claquer leurs fouets à assourdir, apparurent au commencement de la rue de Soissons et vinrent s’arrêter devant la poste.

La première était conduite par six chevaux tout frissonnants.

Trois hommes l’occupaient. Deux étaient assis au fond, un sur le devant.

Les deux hommes qui étaient assis au fond étaient : celui de droite, l’empereur Napoléon, celui de gauche, le roi Jérôme.

Celui qui était assis sur le devant était le général Letort.

Les cris de « Vive l’empereur ! » éclatèrent avec frénésie.

Napoléon souleva un instant sa tête, courbée par la pensée, regarda autour de lui, et demanda :

 

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– Où sommes-nous ?

– À Villers-Cotterêts, mon empereur, répondit une voix ferme.

Napoléon fixa son regard sur son obligeant interlocuteur, qui n’était autre que Bastien.

À deux pas de la voiture, juste en face de la portière, le hussard se tenait debout, raide et immobile, une main à son colback, le petit doigt de l’autre à la couture de sa culotte.

L’empereur vit une croix brillant sur un uniforme, deux coups de sabre se croisant sur un visage, une main mutilée saluant.

– Oh ! oh ! dit-il, un de mes vieux braves.

– Un peu, sire, et qui date de Marengo même.

– Et le coup de sabre, d’où date-t-il ?

– D’Austerlitz.

– Et la croix, d’où date-t-elle ?

– De Wagram.

– Approche ici.

– Me voilà, mon empereur.

 

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– Puis-je faire quelque chose pour toi ?

– Merci, mon empereur, je n’ai besoin de rien que de votre estime ; mais, si vous vouliez faire quelque chose pour un camarade, vous me feriez plaisir.

– Et où est ce camarade ?

– À deux pas d’ici... Approche donc, Conscience, tu vois bien que Sa Majesté l’empereur et roi te dit d’approcher.

Sa Majesté l’empereur et roi n’avait rien dit de cela ; aussi Conscience demeura-t-il à sa place.

– Mais approche donc, répéta Bastien, tu vois bien que tu fais attendre Sa Majesté l’empereur et roi.

– Approche, mon ami, dit l’empereur.

Conscience s’approcha. Mariette, enlacée à lui comme un lierre à un ormeau, s’approcha aussi, frissonnante à son bras, haletante et pâlissante.

– Eh bien, dit l’empereur, qu’y a-t-il ? et que demandes-tu pour ton camarade ?

– Sire, voilà Conscience que je vous présente,

 

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un farceur qui allait au feu comme son chien Bernard, que vous voyez là derrière lui, va à l’eau ; il y allait si bien qu’un jour, son caisson... ah ! il faut vous le dire, mon empereur, que lui aussi servait dans les hussards, mais dans les hussards à quatre roues ; si bien qu’un jour, son caisson, c’était à la bataille de Laon ; vous devez vous la rappeler, vous qui y étiez, mon empereur, et moi aussi, et lui aussi ; si bien, comme je le disais, que son caisson sauta et lui brûla les yeux. Heureusement que ce n’était rien et qu’il n’en a été aveugle que six mois ; ce qui fait qu’aujourd’hui, il a le bonheur de vous revoir... Mais ce n’est pas tout cela.

– Qu’est-ce donc ? voyons, dit l’empereur avec cette brusquerie mêlée de bonté qu’il savait si bien prendre dans l’occasion, et qui le rendait l’idole de ses soldats ; dépêche-toi, je suis pressé !

– C’est que... les Cosaques... ils ont si bien piétiné la terre de son grand-père, le père Cadet, que l’année dernière, la gueuse de terre n’a pas produit un épi, et que, comme son grand-père le

 

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père Cadet n’a pas pu payer huit cent francs au cousin Maniquet, un vieil usurier qui avait hypothèque sur sa terre, eh bien ! la pauvre terre... les gens à lunettes ont si bien arrangé cela, qu’elle va être vendue dans trois jours et que la famille est ruinée de fond en comble ; de sorte que Conscience et Mariette, que voilà, une jolie fille, n’est-ce pas, mon empereur ? eh bien ! ils sont obligés, pour vivre et pour faire vivre leurs vieux parents, d’entrer comme mercenaires chez le voisin Mathieu, un brave homme, j’en conviens ! mais n’importe, comme dit le père Cadet, c’est dur, quand on a toujours labouré sa terre, d’être forcé de labourer la terre des autres.

– Et tu dis qu’il faudrait à ce garçon ?...

– Oh ! dame, il lui faudrait une somme... douze ou quinze cents francs, au moins.

– Jérôme, dit l’empereur en souriant, où est la bourse ?

– Sire, répondit l’ex-roi de Westphalie, dans le coffre sur lequel nous sommes assis ; mais je dois avoir là, dans mon nécessaire de voyage, quelques centaines de louis.

 

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– Donne-les-moi.

Jérôme ouvrit son nécessaire, poussa un ressort, et versa dans les mains jointes de l’empereur tout ce que le nécessaire contenait d’or.

– Approchez et tendez votre tablier, ma belle enfant, dit Napoléon.

Mariette obéit, muette, mais la poitrine oppressée et des larmes plein les yeux.

L’empereur ouvrit ses deux mains et laissa tomber la pluie d’or dans le tablier.

Puis, se retournant vers Conscience et fixant sur lui son regard pénétrant comme celui de l’aigle :

– Ne t’avais-je pas dit de me demander quelque chose, la troisième fois que nous nous rencontrerions ? lui dit-il.

– Oui, Sire, répondit Conscience tout ému ; Votre Majesté m’avait dit de lui demander la croix.

– Eh bien, pourquoi ne me la demandes-tu pas ? C’est bien heureux que j’aie plus de

 

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mémoire que toi !

Et, détachant la croix de chevalier qu’il portait toujours à son habit, retenue par une simple épingle, afin de pouvoir la donner à l’occasion, il la présenta à Conscience.

Conscience prit tout à la fois avec un cri de bonheur la croix et la main, et baisa la main, puis la croix.

– Allons, allons, dit l’empereur, c’est bien ! Tu t’appelles Conscience, n’est-ce pas ?

– Oui, Sire.

– Letort, inscrivez ce nom-là sur votre agenda. Et toi, mon brave Bastien, je te remercie : après m’avoir servi comme tu l’as fait pendant la guerre, tu ne pouvais mieux me servir dans la paix... Partons, Jérôme, et pressez les postillons, voilà un quart d’heure perdu !

– Oh ! Sire, dit le roi de Westphalie, un quart d’heure perdu, quand Votre Majesté vient de faire trois heureux !

– Tu as raison... Adieu, mes amis. Priez pour moi et pour la France.

 

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Et il laissa retomber sa tête soucieuse sur sa poitrine.

Les cris de « Vive l’empereur ! » s’élancèrent de toutes les bouches. La voiture, emportée par le galop de six chevaux impatients, roula bruyamment sur le pavé dont elle fit jaillir une gerbe d’étincelles ; et chevaux, postillons, voitures s’évanouirent comme une vision pleine de lumière et de bruit qui n’a fait qu’apparaître un instant, mais qui doit laisser dans l’esprit de ceux qui l’ont vue un éternel souvenir !...

Hélas ! tout cela roulait vers Waterloo, c’est-à-dire vers un abîme !

 

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