Conscience l'innocent

Alexandre Dumas · Chapitre 5 sur 8

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Conscience l'innocent

Chapitre XL

 

Où se produit un incident qui n’avait pas été

soulevé par l’avoué de Soissons

 

On s’étonnera peut-être de ce que, depuis si longtemps, nous n’avons point parlé de dame Marie et de Mariette. Pourquoi en eussions-nous parlé ? La vie des deux femmes était tellement mêlée à la vie de leurs voisins, que raconter l’une, c’est raconter l’autre. Dire que Madeleine pleurait, c’est dire que dame Marie était malheureuse ; dire que Conscience ne désespérait point, c’est dire que Mariette espérait.

Au reste, les deux pauvres enfants paraissaient s’aimer d’autant plus que leur misère augmentait. Ils s’appuyaient l’un à l’autre pour mieux résister à l’infortune.

On se rappelle que c’est à la fin de janvier qu’avait été fixé le jour de la vente.

 

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Conscience laissa s’écouler jusqu’au 15 sans avoir l’air de se préoccuper le moins du monde de ce qui allait arriver ; puis, le 16 au matin, il partit.

Le même soir, il était revenu ; il avait fait quatorze lieues dans sa journée ; mais, comme la route était belle, comme le chemin avait été consolidé par une magnifique gelée d’hiver, Conscience paraissait revenir d’une promenade.

On attendait son retour avec anxiété.

Bernard, qui avait accompagné Conscience à Soissons, annonça de loin ce retour en paraissant bien avant son maître sur le seuil de la porte.

Alors chacun s’élança au-devant du jeune homme.

Il s’approchait, tranquille et souriant, faisant de la tête des signes consolateurs.

– Eh bien ? crièrent toutes les bouches quand il fut à la portée de la voix.

– Eh bien, répondit Conscience, Dieu a béni mon voyage. Je n’ai point voulu passer à Longpont sans faire une visite au bon docteur...

 

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Tu sais, Mariette, celui qui nous a recueillis en passant, et chez lequel je t’ai revue pour la seconde fois ?

– Oui. Eh bien ?

– Je lui ai conté le but de mon voyage : il m’a donné une lettre pour un avoué de ses amis, et, non seulement l’avoué se charge de soulever l’incident gratis, mais encore, s’il y a des avances à faire en cour royale, en supposant que nous allions en cour royale, il les fera.

Dame Marie joignit les mains.

– Qu’avais-je dit ? s’écria Madeleine.

– Oh ! je le savais bien, dit Mariette.

Le père Cadet secoua la tête, il n’y comprenait plus rien : des huissiers qui refusaient de poursuivre et des avoués qui, non seulement plaidaient pour rien, mais qui encore faisaient des avances.

Il n’y avait que Conscience pour opérer de si incroyables miracles.

Aussi le père Cadet n’y croyait pas.

 

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Cependant, douze jours après, il fallut bien y croire.

Mariette, en revenant de vendre son lait à Villers-Cotterêts, rapporta une lettre.

Cette lettre était de maître Grevin, avoué à Soissons.

Elle annonçait que le sursis avait été demandé par lui au tribunal, et que le tribunal accordait jusqu’au 15 mars.

Maître Grevin n’avait pu obtenir davantage.

Sa lettre était affranchie.

C’étaient trois mois de répit.

Les trois mois de répit furent une joie ; la lettre affranchie un étonnement.

Conscience avait raison. On pouvait désormais tout attendre de Dieu, et le père Cadet lui-même reprit un peu de confiance.

L’avoué annonçait dans sa lettre que, le premier délai écoulé, il en demanderait un autre. À la vérité, il était rare que le tribunal accordât cette seconde demande de sursis ; mais enfin il y

 

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avait des exemples.

Les jours s’écoulèrent dans l’attente de l’événement ; l’expropriation du père Cadet était devenue la grande préoccupation du village, et il faut dire que, sur les trois cents âmes dont se compose le village d’Haramont, deux cent cinquante plaignaient sincèrement le vieillard et donnaient tort au cousin Maniquet qui, par la conduite qu’il avait tenue dans toute cette affaire, avait bien compromis sa popularité.

Aussi le cousin Maniquet, comme c’est le propre des âmes basses, au lieu de se repentir à cet avertissement du ciel et de reconquérir sa popularité perdue en venant offrir lui-même au père Cadet le temps nécessaire, le cousin Maniquet avait-il fait, de son côté, un voyage à Soissons et avait-il trouvé un avoué qui s’était chargé de pousser vigoureusement l’affaire et qui avait répondu que le tribunal n’accorderait point de délai.

Il en est des avoués comme des huissiers : il y en a de bons et de mauvais ; seulement, il y en a plus de mauvais que de bons.

 

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En effet, vers le 1 er mars, on reçut une lettre de maître Grevin qui écrivait à la pauvre famille de réunir toutes ses ressources, de faire appel à tous ses amis.

Il avait vu plusieurs juges du tribunal qui, circonvenus par l’avoué de la partie adverse, et qui surtout craignant qu’on ne les accusât de protéger un détenteur de biens nationaux, lui avaient annoncé qu’ils ne croyaient pas à la possibilité d’une remise.

Lorsque cette lamentable lettre leur arriva, le père Cadet – qui, ainsi que nous l’avons dit, commençait à se reprendre à l’espoir –, le père Cadet, appuyé sur le bras de Madeleine, revenait de faire une visite à sa terre.

Il l’avait trouvée allant à ravir, cette belle et bonne terre qui savait si bien reconnaître les soins que l’on avait d’elle.

Le fumier versé avait fait merveille, et de tous côtés le blé poussait comme un vert tapis déjà assez haut pour s’incliner aux brises moitié hivernales, moitié printanières du mois de mars.

 

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Ah ! cette fois, il fallait être bien obstiné pour croire encore ; aussi les larmes coulèrent-elles de tous les yeux.

Abandonner la terre, cette pauvre terre conquise par tant de travail et qui donnait de si belles espérances !

L’abandonner quand la moisson prochaine eût payé le terme qui était dû, même avec les frais ; l’abandonner parce qu’un homme, un chrétien, ne voulait pas accorder à son frère ce que tout homme accorde à un autre homme, excepté le bourreau au patient : un peu de temps !

On en était aux expédients, cette fois.

Bastien, qui partageait toutes les émotions de la famille, joie et douleur, offrait d’aller proposer au cousin Maniquet de se couper la gorge avec lui.

Mais c’était là un mauvais moyen.

Il était probable que le cousin Maniquet n’accepterait pas.

Mariette proposait un nouveau pèlerinage à Notre-Dame de Liesse, ce à quoi Conscience

 

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répondait :

– Notre-Dame de Liesse est partout et sait tout ; elle sait notre malheur et voit notre foi, elle viendra à nous, Mariette, sachant notre désir d’aller à elle.

Le père Cadet poussait de gros soupirs, allant et venant du seuil de la chaumière à son lit, et de son lit au seuil de la chaumière. À peine, dans ses moments d’exaltation, se souvenait-il, le vieillard, de cette terrible attaque de paralysie qui, un an auparavant, l’avait frappé.

Les jours continuèrent de s’écouler, rapprochant sans cesse de la malheureuse famille l’instant fatal, et, par conséquent, rendant à chaque heure le danger plus imminent.

Ce fut ainsi que se passèrent les 2, 3, 4, 5 et 6 mars.

La vente, on le sait, devait avoir lieu le 15.

Le 7 au matin, tandis que la famille du père Cadet, renforcée de dame Marie et de Mariette arrivant de Villers-Cotterêts, déjeunait autour de la table ronde, assez pauvrement servie, on vit

 

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Bernard s’inquiéter et s’avancer vers la porte ; puis, au même instant, Bastien, pâle, effaré, les yeux hors de leur orbite, le front ruisselant de sueur, apparut sur le seuil de la porte, tenant à la main un papier imprimé. À cette vue, chacun se leva, car chacun prévit qu’il apportait la nouvelle de quelque grand événement.

– Débarqué ! cria Bastien, débarqué !

– Qui cela ? demanda Conscience, qui seul, au milieu des mouvements divers qu’avait fait naître dans les esprits la brusque arrivée de l’ancien hussard, conservait toute la placidité du sien.

– Lui, cria Bastien, lui donc !

– Mais qui, lui ?

– L’empereur !

– L’empereur ? s’écria tout le monde.

– L’empereur, débarqué, fit Conscience, et où cela ?

– Je n’en sais rien, dit Bastien, mais il est débarqué tout de même.

– Tu es fou, dit Conscience.

 

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– Mais non, mais non, mais non, puisque voilà le journal, et que c’est dessus... C’était une si grande nouvelle, en effet, qu’elle fit diversion complète aux préoccupations pécuniaires de la maison.

Conscience prit le journal des mains de Bastien et lut ce qui suit :

 

ORDONNANCE

« Sur le rapport de notre amé et féal chevalier, chancelier de France, sieur Dambray, commandeur de nos ordres, nous avons ordonné et ordonnons, déclaré et déclarons ce qui suit :

 

A ER RTICLE 1

» Napoléon Bonaparte est déclaré traître et rebelle, pour s’être introduit à main armée dans le département du Var.

» Il est en conséquence enjoint à tous les gouverneurs, commandants de la force armée, garde nationale, autorités civiles et même aux simples citoyens, de lui courir sus, de l’arrêter, de

 

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le traduire incontinent devant un conseil de guerre qui, après avoir reconnu l’identité, prononcera contre lui l’application des peines portées par la loi.

» Donné au château des Tuileries, le 6 mars 1815, de notre règne le vingtième.

» Signé LOUIS. »

 

– Comment ! de notre règne le vingtième, dit Bastien, il ne peut pas y avoir cela.

– Cela y est pourtant comme le reste.

– Que le reste y soit, je le veux bien, dit le hussard, et même cela me fait plaisir ; mais que le journal vienne nous dire que Louis XVIII règne depuis vingt ans, ce n’est pas vrai !

– Dame ! qui sait ? dit Conscience en souriant, on a vu tant de choses singulières.

– Comment ! ce serait Louis XVIII que j’aurais servi ? Ce serait Louis XVIII qui aurait gagné la bataille d’Austerlitz, la bataille d’Iéna et la bataille de Wagram ? Ce serait pour Louis XVIII que j’aurais eu le doigt emporté et que

 

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j’aurais reçu ce coup de sabre à la figure ? C’est Louis XVIII qui m’aurait donné ma croix ?... Allons donc ! allons donc ! allons donc ! Ah ! bien alors, ce serait le plaisir, comme on disait au rrrégiment.

Sans doute Bastien eût poussé plus loin la discussion, mais tout le village était en rumeur, et Bastien, en entendant le bruit qui se faisait sur la place, n’eut pas le courage de concentrer ses démonstrations dans la chaumière du père Cadet. Il reprit le journal des mains de Conscience et sortit en s’écriant :

– De notre règne le vingtième, oh ! la bonne blague !

Quant aux habitants de la chaumière, ils demeurèrent tout étourdis de la nouvelle, mais sans comprendre encore quelle influence cette nouvelle pouvait avoir sur leur destinée.

L’influence fut énorme. L’astre gigantesque, nous l’avons déjà vu, entraînait avec lui des satellites presque invisibles.

Napoléon était, en effet, débarqué le 1er mars

 

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au golfe Juan.

Un courrier, expédié le 3 de Marseille, avait apporté la nouvelle à Lyon, dans la nuit du 4 au 5.

Le 5, la nouvelle avait été transmise à Paris par le télégraphe.

Le 6, le Moniteur l’avait annoncée par l’étrange ordonnance que nous avons lue.

Le 7, les journaux l’avaient transmise à la province.

Au moment où la province apprenait le débarquement de Napoléon dans le département du Var, Napoléon était donc déjà à Grenoble.

Le 12, on apprit qu’il était à Lyon.

Le 14, qu’il marchait sur Paris.

C’était le 15, on se le rappelle, qu’avait lieu la vente de la terre du père Cadet.

Mais l’avoué avait, dès le 12, présenté au tribunal une requête demandant, vu les circonstances, que la vente fût de nouveau remise, et, comme les circonstances, en effet,

 

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étaient graves, la remise avait été accordée, et la vente fixée au 15 juin suivant.

Voilà l’incident auquel le père Cadet dut de ne pas voir vendre sa terre le 15 mars.

Maître Grevin n’avait pu le prévoir, mais il en avait profité.

 

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