Conséquences du système de cour établi sous François 1er Première livraison contenant l'histoire politique des grands offices de la maison et couronne de France, des dignités de la cour, et particulièrement des marquis, et du système nobiliaire depuis François premier
Changements
OPÉRÉS À LA COUR DE FRANCE
SOUS FRANÇOIS Ier.
APERÇU GÉNÉRAL.
François Ier donna une nouvelle organisation à la maison royale et établit un ordre nouveau entre les courtisans. Les changements de la maison et ceux de la cour agirent sans cesse les uns sur les autres: l’attrait et l’ordre de la maison augmentaient le concours des courtisans; l’affluence et l’importance des courtisans amenaient un nouvel accroissement de splendeur et un nouvel ordre dans la maison.
D’abord le roi s’appliqua à faire disparaître les restes des prérogatives attachées aux grands offices de la maison et couronne: il écarta de ces offices toute idée de service public; il n’y souffrit que l’esprit de domesticité. Mais, à l’exemple de Louis XI, il releva le titre des premiers officiers de sa maison par la qualification de grands officiers de France. Il ajouta des officiers nouveaux à tous les services anciens; il doubla, il tripla le nombre de ceux qui en étaient chargés. Il créa des services nouveaux. Il augmenta la maison militaire. Il fit entrer dans les offices des nobles de divers rangs et de diverses origines. Les officiers de la maison qui étaient égaux en honneurs, et dont les uns ne différaient des autres qu’en ce que les premiers entraient en fonctions quand ils étaient présents, et les autres seulement en cas d’absence et comme suppléants des premiers, furent subordonnés les uns aux autres: ces officiers furent placés suivant les extractions. Le commandement devint graduel et descendit d’office en office, depuis le roi jusqu’aux valets de chambre, aux valets de garde-robe, aux écuyers servants et plus bas encore. L’obéissance devint générale, la soumission inévitable, là où régnaient la liberté et l’égalité. Les offices furent divisés en quatre classes: une distinction s’établit entre le service d’honneur et le service seulement noble, entre le service noble et le service anoblissant, entre ce service anoblissant et le service roturier.
Le principal changement qu’éprouva la maison fut le mélange des sexes dans la domesticité d’honneur. Le roi fit entrer dans la maison de la reine des filles et des dames d’honneur en nombre quadruple de celles qu’avait admises près d’elle Anne de Bretagne, femme de Louis XII; il établit des maisons à peu près semblables pour les princesses de sa famille; dans toutes il multiplia excessivement les officiers: ces maisons étaient des annexes de la sienne; il agréait ou rejetait les personnes qui devaient les composer.
Ces innovations changèrent tout à la cour. L’affluence des grands y fut prodigieuse. Les princes de l’église, les prélats y vinrent en foule: on y vit jusqu’à vingt-un cardinaux en même temps; les archevêques, les évêques n’en sortaient pas; on ne vit jamais tant de prêtres parmi tant de femmes. Les gradations de rang et la subordination que la multiplicité des officiers de la maison avait fait établir entre eux, amenèrent à marquer aussi des rangs entre les courtisans sans offices, à multiplier les titres et les honneurs qui servaient à les distinguer. L’étiquette qui réglait les services de la maison régla aussi les droits et les devoirs des courtisans volontaires. La cour tout entière fut séparée de la nation par des conditions de naissance, comme l’était la maison; d’où il arriva que plus tard la roture, la nouvelle noblesse, la noblesse procédant d’une autre origine que les armes, furent exclues de toute communication qui présentât la moindre apparence de relation de société avec les personnes de la famille royale. Le roi, les princes se les interdirent à eux-mêmes, et ne se permirent que des communications à peu près furtives et clandestines avec les personnes de classes inférieures qui leur étaient les plus agréables.
Quelques détails confirmeront l’aspect général sous lequel on vient de voir la maison et la cour de François Ier.
PREMIER DÉVELOPPEMENT.
CHANGEMENTS OPÉRÉS DANS LA MAISON DU ROI SOUS FRANÇOIS Ier.—ÉLIMINATION DES GRANDS OFFICES AUXQUELS ÉTAIENT ATTACHÉES QUELQUES FONCTIONS D’UTILITÉ PUBLIQUE.
Deux offices avaient encore retenu quelques fonctions de la couronne, ceux du grand-chambrier et du connétable: François Ier les fait disparaître de sa maison.
Le grand-chambrier (cubicularius, différent, comme je l’ai dit, du grand-chambellan, camerarius), après avoir été deux cents ans un des signataires et des conseillers nécessaires des actes royaux, avait conservé jusqu’à François Ier rang et séance à la chambre des pairs, ainsi qu’aux états-généraux. Ces deux prérogatives se réduisaient à rien sous un prince qui ne convoquait point de cour des pairs pour juger les personnes qu’il voulait perdre, qui ne voulait pas entendre parler d’états-généraux pour autoriser les impôts. Mais il restait encore au grand-chambrier un droit important, c’était de surveiller les recettes et les dépenses de la maison du roi et celles de l’État; il avait, de plus, juridiction sur un grand nombre de professions, et il possédait encore son office à titre de fief. Le droit de surveillance sur les recettes et dépenses du roi était au moins importun pour un prince prodigue; il suffisait que ce droit pût être exercé avec intégrité par un officier inamovible, pour que le roi voulût s’en affranchir. Il y réussit par un moyen fort simple; il donna la charge au duc d’Orléans son fils. C’était abolir ce qu’elle pouvait avoir d’utile pour la nation. Après l’avoir dépouillée de toute utilité, il lui était aisé de la supprimer: son fils mourut, et il la supprima.
L’office de connétable eut à peu près le même sort. On voit dans Du Tillet que, postérieurement au règne de Philippe-le-Long (il ne dit pas à quelle époque), cet office avait été démembré; qu’on en avait détaché sa fonction primitive, qui était le soin de l’écurie du roi, pour la donner à un grand-écuyer, et qu’on avait constitué le connétable chef de l’armée. À l’avènement de François Ier le connétable n’était donc plus officier de la maison; il était grand officier de la couronne. Les maréchaux avaient comme le connétable changé de condition; au lieu de rester officiers des écuries du roi, ils étaient devenus assesseurs du connétable pour le jugement des gens de guerre, et devinrent plus tard juges du point d’honneur. Après le jugement ou plutôt la proscription du connétable de Bourbon, le roi fut dix ans sans nommer à la place de connétable: il y nomma ensuite Anne de Montmorenci; mais il devint jaloux de ses succès, et se mettant lui-même à la tête d’une armée, il rendit le commandement de celle qui était confiée à la valeur et à la sagesse d’Anne, illusoire et périlleux, par la contrariété qu’il opposa à toutes ses opérations et à tous ses desseins.
DEUXIÈME DÉVELOPPEMENT.
COMPOSITION DE LA MAISON DU ROI. ANCIENS OFFICES CONSERVÉS.
François Ier fut plus favorable aux officiers de son service qu’à ceux du service public. Le plus considérable, quand il monta sur le trône, était celui qui depuis Louis XI s’appelait le grand-maître de France. La fonction du grand-maître de France était alors de garder les clefs du palais, d’y maintenir la propreté et la police, d’y commander une petite troupe pour la sûreté et le bon ordre, de régler le service de la table du roi et de celle de ses commensaux, sans oublier la sienne. Ajoutons qu’il avait juridiction sur plusieurs métiers, tels que les bouchers et les charcutiers. Sa charge lui était inféodée, et il rendait foi et hommage au roi pour en recevoir l’investiture; François Ier changea, sans y prendre garde, l’existence de ce grand officier; et par le luxe et le nombre immodéré des tables de sa maison et par l’accroissement de sa garde militaire, il en fit un personnage dangereux au moins pour des rois fainéants. Il ne fallait pas moins, dit Brantôme, que six tables à la cour, sous François Ier, et si bien montées que rien n’y manquât; six tables, servies même dans les forêts et dans les villages, quand le roi voyageait ou allait à la chasse, comme si c’eût été à Paris. Quelle troupe de subordonnés suppose un pareil luxe! et quelle clientelle donne au grand-maître cette multitude de commensaux de divers rangs! Sous ses ordres étaient le maître-queux qui remplaçait le grand-queux ou grand-cuisinier, dont l’office avait été précédemment supprimé; le grand-bouteiller ou eschanson, et le grand-panetier. Leurs offices, précédemment dépouillés de leur juridiction, l’un sur les marchands de vin, l’autre sur les boulangers, et d’autres prérogatives politiques, telles que la présidence de la chambre des comptes, qui appartenait au grand eschanson, était néanmoins toujours possédés en fief, sujets à la prestation de foi et hommage, et possédés par des personnes de haut rang. Ajoutez les valets ou escuyers tranchants, les escuyers de cuisine, appelés depuis gentilshommes servants ou collectivement le serdeau, les potagers, les hâteurs, les sauciers, les pâtissiers, les rôtisseurs, etc. C’était une légion. Mais ce qui accrut la puissance du grand-maître à un point formidable, ce fut l’augmentation de la garde royale, qui se trouvait dans le palais sous ses ordres et sous sa clef. En gagnant cette troupe il pouvait se rendre maître de la personne du roi, et en faire son prisonnier. Anne de Montmorenci, et François et Henri de Guise ont possédé successivement la place de grand-maître de France, et ont prouvé par leur empire sur des rois, très faibles à la vérité, combien, dans le service de cette charge, on était plus près du commandement que de l’obéissance.
La place de premier chambellan, dénuée de tout caractère d’office public, hérita des fonctions domestiques du grand-chambrier supprimé.
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La place de grand-écuyer de France[38], élevée fort haut par Louis XI, fut maintenue dans son autorité sur les écuries du roi, distraite depuis long-temps de la charge de connétable.
[Note 38: Le grand-écuyer en 1399 grand-maître de l’écurie, sous Charles VIII, grand-écuyer (Tanneguy Du Châtel fut ainsi qualifié), grand-écuyer de France sous Louis XI (Alain Guyon ainsi qualifié en 1440).]
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Les offices de grand-veneur de France et de grand fauconnier de France, dont le titre paraît dater du règne de Charles VI[39], furent aussi maintenus dans leurs prérogatives: ils étaient possédés en fief. Le roi donna l’office de grand-fauconnier à René de Cossé, de qui il passa à Timoléon de Cossé, qui le possédait, dit Du Tillet, en 1616[40]; d’où l’on pourrait conclure que ce fief était héréditaire. Il donna l’office de grand-veneur à Claude de Lorraine, duc de Guise, père de François, tué par Poltrot, et aïeul de Henri, assassiné par Henri III: c’est de ce Claude de Lorraine et du cardinal, le grand ami de François Ier, que date le pouvoir de cette famille des Guises qui devait être si funeste à la France. La destinée de François Ier était de réunir dans sa cour les principes de tous les maux que la France devait éprouver long-temps après lui.
[Note 39: Du Tillet, page 240.]
[Note 40: Du Tillet, page 240.]
TROISIÈME DÉVELOPPEMENT.
AUGMENTATION D’OFFICIERS ET D’OFFICES.
Les officiers institués par ses prédécesseurs ne lui suffisaient pas: à son avènement à la couronne, dit Du Tillet, il institua les gentilshommes de la chambre en nombre effréné, et les chambellans peu nombreux qu’il avait trouvés, furent convertis en gentilshommes de la chambre. En 1545, il créa la charge de premier gentilhomme de la chambre, avec les attributions dont les officiers ainsi nommés jouissent encore; il lui donna pour cortége ce nombre effréné de gentilshommes ordinaires de la chambre.
Sous le règne de François Ier on vit une multitude de pages, pages de la chambre, pages de la grande écurie, pages de la vènerie. Ce sont ces pages que Henri II, fils de François Ier, montrait avec tant de complaisance à l’écuyer de l’empereur, comme un haras qu’il estimoit autant que ses haras de chevaux[41]. Outre ses pages, François Ier avait des enfants d’honneur: ce qui était plus, dit Hénault, que page de la chambre[42].
[Note 41: Brantôme sur Henri II.]
[Note 42: Règne de Henri II, 1547.]
Nous avons vu que jusqu’à Louis XI les rois n’avaient eu de garde qu’en guerre, et que Charles VII, son père, n’avait pour sa garde personnelle que vingt-cinq archers. Louis XI, craintif et redoutable, avait établi une maison militaire de quatre cents hommes, dont deux cents faisaient la petite garde de son corps: Charles VIII, son successeur y avait ajouté une garde de deux cents arbalétriers à cheval, mais Louis XII les avait réformés. François Ier conserva la maison militaire de Louis XI, rétablit les deux cents arbalétriers de Charles VIII, et sa vanité enchérit ainsi sur la juste défiance de Louis XI contre des grands dont il ne cessait d’exciter la haine.
QUATRIÈME DÉVELOPPEMENT.
SERVICE DES FEMMES AJOUTÉ À CELUI DES HOMMES DANS LA MAISON ROYALE.
Le plus grand, le plus notable changement de ceux qui furent introduits dans la maison du roi, celui qui entraîna le plus de conséquences, fut la composition de la maison de la reine, de celle de la duchesse d’Angoulême, mère du roi, de celle de Marguerite de Valois sa soeur, et des autres princesses de la maison royale, maisons qui furent annexées à celle du roi. Anne de Bretagne avait introduit un service de femmes et de filles d’honneur dans sa maison; la duchesse d’Angoulême, à son exemple, avait aussi établi un service de femmes près d’elle. Dès avant l’avènement de François au trône, cette complaisante mère avait eu soin de s’entourer d’une multitude de filles jeunes et belles; mais, différente d’Anne de Bretagne, qui élevait son jeune cortége à la vertu, la duchesse d’Angoulême dressait ses élèves à tous les vices propres à séduire et captiver son fils. On peut se faire une idée de leur esprit et de leurs moeurs, par le recueil des contes de la reine de Navarre, intitulé l’Heptameron; on y voit quel était le sujet habituel de leurs entretiens. Pour connaître à fond les moeurs de ces femmes, il suffit de savoir que les maîtresses du roi étaient au premier rang dans la maison de la reine: Françoise de Chateaubriant, la première d’entre elles, était dame d’honneur de sa première femme, madame Claude de France, fille de Louis XII[43]. La duchesse d’Étampes était dame de sa seconde femme, Éléonore d’Autriche, soeur de Charles-Quint: elle donna à laver à ce prince quand il passa en France; honneur qui lui était fort envié par Diane de Poitiers, maîtresse de Henri, fils du roi, après avoir été la sienne.
[Note 43: Manuscrits de la Bibliothèque du roi.]
François Ier quadrupla près de la reine le nombre des femmes que le service d’Anne de Bretagne avait réunies près d’elle: il en remplit les maisons des princesses; il augmenta le nombre des officiers qui en faisaient partie; il étendit à leurs offices les priviléges réservés à ceux de sa maison proprement dite[44]. Les maisons des princesses devinrent la société intime du roi; et l’esprit qui le gouvernait n’émanait pas moins de ces maisons que de celle de la reine.
[Note 44: Septembre 1522. Déclaration de François Ier, que les officiers domestiques de madame sa mère jouissent de semblables priviléges que les siens.—Mêmes priviléges octroyés à ceux de la reine de Navarre, sa soeur, 1525 et 5 décembre 1541.—Mars 1542. Déclaration que les officiers domestiques et commensaux soient exempts de toutes contributions, emprunts, impositions.—1543. Même déclaration en faveur des officiers de la reine.]
Les femmes ajoutées au service d’honneur de la reine et des princesses de la maison royale donnèrent un immense accroissement à la cour; elles y portèrent un intérêt nouveau, qui se compliqua avec l’intérêt ancien; elles donnèrent aux courtisans un autre mouvement, une autre direction; elles exaltèrent, concentrèrent l’esprit de courtisan: ce fut un élément nouveau qui fit travailler et fermenter tous les autres. Le roi devint le noble sujet des dames; et dès lors il fallut que la cour, comme le roi lui-même, prît un autre aspect et un autre caractère. Nous reviendrons, et longuement peut-être, sur cet aperçu.
L’établissement des femmes à la cour rappelle ici un grand officier que nous avons indiqué dans la nomenclature de ceux qui ont composé la maison de François Ier; c’est le grand-aumônier du roi, Antoine Sanguin; il était oncle de la duchesse d’Étampes, sa maîtresse. Le roi le fit grand-aumônier de France[45], au lieu de grand-aumônier du roi; il le fit cardinal de Meudon, et sembla vouloir couvrir de l’autorité d’un prince de l’église, l’incontinence et l’adultère, seuls principes auxquels le prélat devait son élévation aux dignités.
[Note 45: «Le grand-aumônier, dit Dumont (Cérémonial diplomatique, t. I, p. 436), n’a pris le titre de grand-aumônier de France que sous François Ier, en vertu des lettres du 7 août 1543. Auparavant il n’avait d’autre titre que celui d’aumônier du roi.»
Dumont est inexact sur ce dernier point. Geoffroy de Pompadour a été qualifié, en 1486, de grand-aumônier du roi, et non simplement d’aumônier du roi. Ainsi le changement opéré par François Ier a consisté à qualifier de grand-aumônier de France le même ecclésiastique qui n’avait que le titre de grand-aumônier de la maison. Voici ce que dit sur ce sujet Anselme, dans l’Histoire générale de la maison de France (tome VIII, page 223): «Geoffroy de Pompadour est le premier qui a été qualifié grand aumônier du roi, en 1486, sous le règne de Charles VIII. Ses successeurs en cette charge ont continué à prendre la même qualité, jusqu’à Antoine Sanguin, dit le cardinal de Meudon, qui en fut pourvu par le roi François Ier, en 1543, sous le titre de grand aumônier de France: ce qui a été suivi par tous ceux qui en ont été revêtus après lui.»
Il est certain, au reste, que, sous le titre de grand-aumônier de France, on n’a jamais vu ni pu voir un grand officier de la couronne. La scandaleuse affaire du cardinal de Rohan, grand-aumônier de France, au sujet d’un collier de la reine Marie-Antoinette, donna lieu à examiner (en 1787) si, en qualité de grand-aumônier, le cardinal de Rohan avait le droit d’être jugé, comme les grands officiers de la couronne, au parlement, chambres et pairs assemblés. Il fut jugé comme grand officier de la maison seulement, dans les chambres assemblées. (Voyez l’État de la France. 1736, tome I, page 63.)]
CINQUIÈME DÉVELOPPEMENT.
CHANGEMENTS DANS L’ORGANISATION DE LA MAISON.
Nous venons de voir, 1° les éliminations d’anciens offices faites par François Ier; 2° les anciens offices qui entrèrent dans la composition de sa maison; 3° les nouveaux offices qu’il y ajouta; 4° les nouvelles maisons qu’il annexa à la sienne, et les nouveaux éléments qu’il fit entrer dans la composition de ces maisons. Voyons maintenant quelques détails d’organisation.
Nous avons indiqué un changement qui mérite d’être observé avec attention, parcequ’il eut de grandes conséquences; le voici. D’abord sous le règne de François Ier s’établirent des différences de considération très marquées entre les services dont les grands s’étaient jusque là également honorés; ces services étaient tous indépendants les uns des autres; les seconds dans chaque service étant suppléants des premiers, et non leur subordonnés. Mais sous François Ier des infériorités d’extraction s’adaptèrent aux infériorités de places; alors les services se distinguèrent en supérieurs et en inférieurs, et bientôt en chefs et en subordonnés. En second lieu, entre les services jusque là attribués aux gentilshommes exclusivement, une partie fut déclarée incompatible avec la noblesse et délaissée à la roture, ce qui marqua dans la maison du roi une distinction entre le service d’honneur et le service ordinaire.
Louis XII avait laissé en mourant une maison peu nombreuse, mais honorablement composée. Le premier état qui fut formé des officiers de François Ier lui-même, présente des noms aussi illustres pour les moindres offices que pour les plus grands. Du Tillet nous apprend que «le comte de La Rochefoucauld estoit simple panetier; son frère, sieur de Barbesieux, les sieurs de Gyé, Clermont de Dauphiné, de La Palice, de Pyennes, et le vicomte de Lavedan, eschansons; les sieurs de Clermont-Lodève et de Montpezat, vallets tranchans; les sieurs de Bazillac, de Panjalz et de Granzay, mareschaux-des-logis, et autres, d’ancienne et riche noblesse, se tenoient advancez et honorez de servir à petits gages.» Peut-être tous les officiers n’étaient pas des seigneurs aussi considérables. De tout temps, dit encore Du Tillet, il s’est trouvé parmi ces officiers de grand nom et de grande fortune, quelque gentilhomme peu riche, placé par la bienveillance du prince, soit pour récompense de quelque service, soit à l’occasion de quelque circonstance heureuse, soit à la suite d’une éducation commune dont le souvenir était resté agréable au prince. Mais ces faveurs ne rebutoient les riches et de plus grande étoffe, parcequ’elles étaient rares et bien placées; elles prouvaient qu’un gentilhomme, aidé de considération personnelle, n’était point au-dessous d’un office de la cour, comme la composition générale prouvait qu’aucun seigneur ne se croyait au-dessus, et qu’il n’y a aucun petit lieu au service des rois et roynes.
Sous François Ier ce système changea. Du Tillet, qui écrivait du temps de Charles IX, et usait de ménagements, en a cependant indiqué les causes. Les profusions de François Ier attiraient les hommes avides de mauvais gain, au lieu de ceux qui avoient à coeur le devoir et l’honneur du service. Les favoris du prince profitèrent de la multiplicité des offices pour introduire au service de la cour leurs créatures et leurs propres serviteurs. Bientôt la confusion du grand nombre et le mélange des personnes inspirèrent aux seigneurs du dégoût pour des emplois que le prince avait avilis.
Quand les seigneurs ne tinrent plus à honneur égal tout service du roi, il fallut distribuer les offices suivant la gradation des personnes, et dès lors ils se classèrent en plus honorables et moins honorables, les officiers se divisèrent en grands officiers chefs de service, et simples officiers subordonnés aux premiers; au lieu d’être seulement distingués en officiers et grands officiers qui, suppléants les uns des autres et non subordonnés, se tenaient pour égaux en honneurs.
En distinguant ainsi entre les plus honorables et de moins honorables, on avisa que l’office de valet de chambre, jusque là rempli par un gentilhomme, ne devait pas être compris entre les honorables, ni les valets de chambre dans les honneurs. Cependant le valet de chambre du roi, homme de confiance particulière, ne descendait alors, non plus qu’aujourd’hui, à aucun service bas ou répugnant. Par exemple, il ne faisait pas la barbe; les barbiers du roi étaient des serviteurs à part qui estoient couchés dans l’état de la maison[46]. (Qu’on me passe ces détails; je touche ici à un point d’histoire auquel on ne tardera pas à trouver de l’importance). D’ailleurs le mot de valet n’avait point le même sens qu’aujourd’hui; le titre de valet ou varlet n’avait été donné jusque vers le règne de François Ier qu’à de jeunes hommes de condition noble. Valet vient de varlet, varlet de virlet; virlet est un diminutif de vir. Long-temps on a dit indifféremment valet ou varlet, valeton ou varleton. Que varlet soit ou non une altération de virlet, et un diminutif de vir, toujours est-il certain que le mot de varlet ou virlet, dans nos anciens romans, se disait d’un jeune homme, varleton d’un plus jeune encore; mais tous de condition noble, même des enfants de prince et de fils de roi. En effet, les jeunes hommes sont, dans l’intérieur des familles, les serviteurs naturels des vieux. Aussi voit-on les virlets ou varlets appliqués à divers services de la maison: le varlet qui avait soin des armes, qui portait l’écu en campagne, c’était le valet scutifer on l’escuyer; le varlet dapifer, c’était le valet tranchant; le varlet, sans autre titre, était à toutes mains, écuyer en campagne, tranchant dans le château. Du Tillet dit que le mot de valet signifiait écuyer; ces mots ne sont pas absolument synonymes comme il l’a cru. Le valet n’était pas toujours écuyer, mais l’écuyer était valet: valet était le terme générique, écuyer était spécial. Mais Du Tillet dit avec raison: «_Ce titre estoit honorable et ne convenoit à roturier_[47]. Guy de Lusignan, sire d’Archiac, se dit vallet en 1292. Par autre titre de juin 1269, Gérard Chabot, sire de Roix, et Sebranz Chabot, se dient vallets. Par autre de 1246, Guillaume Mangot, sieur de Surgières, se dit vallet; encore sont nommés vallets tranchans pour escuyers tranchans.» Nous avons vu les Clermont-Lodève, les Montpezat, valets tranchants dans le premier état de la maison de François Ier. Les valets de nos cartes à jouer portent tous des noms illustres du temps de Charles VI.
[Note 46: Du Tillet.]
[Note 47: Recueil des rois de France, page 418.]
Pourquoi donc sous le règne de François Ier le titre de valet de chambre du roi devint-il insupportable à la noblesse? Le prétexte qu’elle donna fut que ce titre était avili par sa prostitution aux valets de la garde-robe ou vestiaire du roi, dont le service se bornait au soin du linge et des habits du prince et ne les approchait jamais de sa personne. Le motif véritable était l’intérêt de cette multitude effrénée de gentilshommes de la chambre que le roi avait créés à son avènement, et qui avaient besoin de se partager quelques attributions de l’office de valet de chambre. La faveur que la vanité du roi accordait aux créatures de sa vanité, le détermina à condescendre à leur répugnance pour la place de valet de chambre, et cette place fut éliminée du service d’honneur, ce qui marqua la distinction de ce service et du service ordinaire, distinction qui était fort ancienne au fond, mais qui n’avait pas encore pris son nom, et n’avait pas encore été précisément déterminée.
L’élimination de la place de valet de chambre donna lieu à quelque embarras et à de nouvelles décisions. La noblesse, déchargée d’une place que son titre lui faisait regarder comme indigne d’un gentilhomme, ne voulut pourtant pas qu’on pût en conclure qu’elle avait jugé le service de la personne du roi indigne de ses empressements. Les officiers du service d’honneur demandèrent donc la faculté de prendre le service du valet de chambre quand ils le jugeraient à propos; les gentilshommes de la chambre obtinrent la faveur de passer la chemise au roi quand ils seraient présents à son habillement. Cette préférence était une véritable dégradation de la place de valet de chambre; on la sauva en décidant que le grand-chambellan aurait la même préférence sur le gentilhomme de la chambre, le prince du sang sur le grand-chambellan, le prince de la famille royale sur le prince du sang, l’héritier présomptif de la couronne sur tout le monde. Le service d’honneur se composa donc, et du service d’ostentation qui lui était propre, et de la partie du service habituel qu’il pouvait avoir occasion de rendre.
D’un autre côté, le roi, ne pouvant plus faire qu’un service dépouillé de ses anciens honneurs fût compris dans le service d’honneur, et qu’ayant été répudié par les nobles il continuât d’être réputé noble, et ne voulant pourtant pas que le service de sa personne cessât d’être un honneur et cessât d’être un service noble, trouva l’expédient de le faire anoblissant; et comme la noblesse avait estimé que le mot de valet était tombé au-dessous de celui d’écuyer, le roi cumula ce titre d’écuyer sur celui de valet de chambre, fit le valet de chambre non seulement noble, mais écuyer, et ordonna qu’il ferait son service l’épée au côté: cette décoration, ce titre, marquèrent plus précisément le genre de service jusqu’où pouvait descendre le valet de chambre du roi, et où commençait un service d’un ordre inférieur.
Ce qui se fit pour le valet de chambre eut lieu pour les huissiers de la chambre, pour les valets de la garde-robe, pour les porte-manteaux, pour les officiers de la bouche et du gobelet, des levrettes de la chambre, des faucons et éperviers du cabinet, lesquels tenaient des places intermédiaires entre le service d’honneur qui touchait à la personne du roi et le service purement matériel.
Dans ce nouvel arrangement le service du roi se trouva composé de quatre ordres de personnes: le service d’honneur, le service noble, le service anoblissant, le service roturier[48].
[Note 48: Il n’est pas exact de dire que toute espèce de service près du roi ou de la reine fût, comme l’a dit madame Campan, un service d’honneur, entrât dans le service d’honneur, ou que le service d’honneur s’étendît à tous les détails du service nécessaire du roi ou de la reine. Cette proposition n’a besoin que d’être énoncée pour être hors de doute. Il est triste que madame Campan ait voulu prouver que la vanité de cour tenait à honneur les services les plus bas, et qu’elle en ait donné pour exemple le service que la dame d’honneur fait près de la reine malade et alitée. Quand la reine prenait médecine, dit-elle, c’était la dame d’honneur qui devait retirer le bassin du lit. Madame Campan oubliait que rien ne peut être bas dans les services rendus aux malades. Au fait, le service d’honneur, qui peut s’étendre à tout ce qui marque du respect et du zèle pour le prince, n’a jamais compris ce qui est bas et répugnant. Le service d’honneur passe la chemise au roi et ne lui met pas les bottes; il donne à laver les mains et ne fait point la barbe; il donne un mouchoir blanc et ne relève point le linge sale; il présente un verre d’eau et ne donne point à laver la bouche, etc. Mais il ne suffit pas que le service n’ait rien d’avilissant pour constituer le service d’honneur; il faut de plus que l’importance des personnes qui le remplissent en fasse un honneur pour la personne du roi. Ce mot de service d’honneur désigne un service rendu en honneur de la majesté royale, pour honorer la personne du roi, par des personnes qui elles-mêmes reçoivent les honneurs de cour.
Madame Campan aurait pu se récrier ici, et demander comment concevoir que le service d’un sujet honore le roi; qu’un sujet, quel qu’il soit, se croie en droit de dire qu’il fait au roi l’honneur de le servir? Sans doute on ne peut pas dire qu’un sujet fait au roi l’honneur de le servir, mais on peut dire qu’il lui porte honneur en le servant.
Corneille a dit:
Je sais ce que l’on doit de respect et d’honneur Aux vertus, au courage, et surtout au malheur.
On peut dire dans le même sens: Je sais ce que l’on doit de respect et d’honneur à la majesté royale.
Du Tillet s’exprime ainsi au sujet du service des grands officiers de la maison du roi: «Encore que les rois eussent les grands officiers de leur maison pour leur service ordinaire, quelquefois, pour honorer la solennité de leur sacre et couronnement, ils faisoient servir lesdits offices, lesdits jours, par autres de plus haute étoffe et éminence.» Et Du Tillet cite les princes du sang. Voilà bien le service du roi, honorant le roi, lui rendant honneur, lui portant honneur, ajoutant aux honneurs de la solennité qui en réunit le plus de tout son règne. D’un autre côté on conçoit très bien comment un service qui honore le roi, qui ajoute aux honneurs dus au roi, est en même temps un service honorable pour celui qui le rend; et pourquoi l’on dit à la cour, qu’un grand cède à un plus grand les honneurs du service: c’est qu’il est honorable de faire ce qu’il n’appartient pas à tout le monde de faire. Il n’appartient pas à tout le monde d’ajouter par son service à la grandeur et à la majesté royale. C’est donc une expression très juste d’appeler honneur du service l’exercice de quelque partie du service d’honneur. De sorte que le mot de service d’honneur exprime un service qui honore celui qui le reçoit et celui qui le rend, au lieu que les honneurs du service ne désignent que les honneurs dont jouit celui qui le fait: dans cette locution, le service d’honneur, l’honneur est pour le roi; dans cette autre, les honneurs du service, l’honneur est pour l’officier qui le fait.]
SIXIÈME DÉVELOPPEMENT.
ORGANISATION DE LA COUR PROPREMENT DITE, SOUS FRANÇOIS Ier.
Nous savons ce qu’était la maison du roi sous François Ier, et ce qu’elle devint sous ses successeurs. Nous avons remarqué que la maison du roi n’était pas la cour, mais seulement une partie, ou, si l’on veut, le fond de cette cour. La maison d’honneur se compose des officiers du service d’honneur, c’est la domesticité élevée; la cour se compose, et de cette domesticité, de ce service, de ces officiers, et de plus, des grands admis dans des relations de société avec le prince, et qu’on appelle courtisans. On écrivait autrefois court et non cour; c’est de là qu’est venu courtisan. Court est-il venu de cortex, cortége, comme le croit Roquefort; ou de cohors, comme le croit Saumaise, qui fait venir cohors de coorti, élevés ensemble; ou de curtis, cour, enceinte des édifices et bâtiments dépendant d’un manoir, atrium rusticum, comme le croit Ducange? Peu importe l’étymologie: dans toutes se retrouve une même idée; c’est que la cour est l’assemblage des personnes qui entourent ou ont la permission d’entourer le roi dans son palais. Or est-il que ces personnes ne se réduisent pas aux officiers de la maison. Voyons donc ce que devint la cour quand la maison fut formée.
Cette maison, comme nous l’avons vu, réunissait plusieurs maisons, et plusieurs de ces maisons un nombreux service de femmes et de filles d’honneur. Ces femmes firent donc partie de la cour, et dès lors les femmes des officiers, celles des courtisans sans offices y eurent accès. Dès que les femmes purent y être admises, il fut difficile aux seigneurs du caractère le plus grave ou le plus farouche d’en rester éloignés. Une fête annoncée à la cour, exaltait l’imagination de toutes les jeunes femmes; la vivacité, l’importunité de leurs sollicitations, se joignaient aux invitations du monarque pour déterminer la gravité ou vaincre les répugnances du chef de la famille. Mais le grand nombre des seigneurs n’avait pas besoin de sollicitations. Le concours des femmes s’augmentant sans cesse par l’attrait de la cour, l’attrait de la cour s’accrut par le concours des femmes; leur présence, ajoutée à tout ce que la magnificence royale donnait d’éclat, et à ce que la munificence royale montrait d’utile, y fit affluer tous ceux qui pouvaient espérer d’y être admis. Ils voyaient là des jouissances et des avantages qu’ils ne pouvaient trouver ni chez eux ni chez leurs égaux; la réunion de tous les plaisirs qui captivent l’imagination, avec tous les intérêts qui occupent les esprits sérieux; réunion qui explique pourquoi la cour qui ne rend pas toujours contents ceux qui la fréquentent, les empêche de l’être ailleurs[49]. Le haut clergé se pressa à l’entrée de cette cour; les cardinaux, les archevêques, les évêques y étaient en foule.
[Note 49: La Bruyère.]
Une cour si nombreuse demandait, comme la maison, un arrangement: l’ordre en tout vaut mieux que la confusion. Mais pour éviter la confusion dans une cour, il n’est pas nécessaire d’y mettre tout à l’étroit, d’y tout assujétir avec rigidité, de marquer à chacun sa place, à chaque action, son commencement et sa fin, à chaque mouvement sa direction: un tel ordre est celui d’un cloître. Dans une cour l’ordre s’indique de lui-même; chacun en prend bien vite le sentiment, quand le prince l’éprouve et s’y conforme; mais quand le prince se sent disposé à l’oublier, ou n’en a qu’un faible discernement, il veut des barrières entre lui et les observateurs par qui il craint d’être vu de trop près, ou les compagnons qu’il se donne dans ses désordres, et dont il craint les familiarités: ces barrières sont posées par le cérémonial et l’étiquette.
Deux soins occupèrent François Ier dans l’ordonnance de sa cour: le premier de séparer le roi des grands; le second, de séparer les grands qui feraient partie de sa cour, de tout ce qui n’en serait pas.
Louis XI s’était le premier, entre les rois de France, attribué à lui-même la majesté; François Ier fut le premier qui en obtint la reconnaissance de la part des princes étrangers. Il avait donné le titre de majesté à Charles-Quint, dans le traité de Cambrai, sans le recevoir; il l’obtint de ce prince dans le traité de Crespy. Au camp du drap-d’Or, son digne ami Henri VIII et lui se donnèrent mutuellement la majesté; et l’un et l’autre l’ont conservée depuis[50].
[Note 50: Histoire de François Ier, par Gaillard, t. VII, p. 229.]
Des relations diplomatiques, la majesté passa fort aisément dans les relations intérieures des sujets avec le monarque. Pasquier remarque que l’usage en était général sous Henri II, en 1559, douze ans après le règne de François Ier. Il s’en indignait avec son ami Pibrac, à qui il adressa sur ce sujet un sonnet dans lequel on lit ces vers:
On ne parle à la cour que de sa majesté; Elle va, elle vient; elle est, elle a été. N’est-ce faire tomber la couronne en quenouille?
«C’est, dit-il dans sa lettre, faire passer le nom du roi du masculin au féminin… Nos ancêtres n’en usèrent ainsi, et m’asseure qu’ils n’en respectoient avecq’ moins de dévotion leurs rois que nous[51].»
[Note 51: Recherches de la France, livre VII, pages 283 et 284.]
Mais revenons à François Ier. Bientôt il fut interdit par l’étiquette de parler en phrases directes à sa majesté; il fallut prendre la troisième personne: on ne put pas même dire votre majesté; on dit sa majesté. On prit la forme oblique qui dispense celui à qui l’on parle de faire une réponse, qui fait mieux encore, qui annonce qu’on ne se flatte pas même d’être écouté.
Il fut interdit aux femmes de rien présenter au roi, ou de rien recevoir de sa main sans la baiser[52]. C’étaient les femmes qui, au grand couvert, donnaient au roi la serviette mouillée[53]. Les femmes étaient assises par terre dans la chambre de la reine[54]. Ces sujétions orientales et d’autres étaient imposées par l’étiquette.
[Note 52: Brantôme.]
[Note 53: Idem.]
[Note 54: Idem.]
Les personnes royales étant ainsi séparées de celles qui étaient ou pouvaient être admises près de leurs majestés, il fallut séparer celles-ci de celles qui ne devaient pas l’être.
Avant le règne de François Ier, les preuves de noblesse pour entrer dans la maison du roi, consistaient en de simples traditions, qui étaient constatées par enquête, et souvent par la commune renommée. Point de généalogies, point de généalogistes; les premiers qu’on connaisse se voient après le règne de François Ier, vers la fin du seizième siècle. De plus, les preuves n’étaient point exigées à compter d’une époque précise; elles devaient être d’une certaine ancienneté et à peu près pareilles, mais non d’une même année et d’un même jour: il suffisait pour les arrivants, que l’opinion les rangeât sur la même ligne que les officiers en place. On demandait de cent à cent trente, à cent quarante ans de noblesse notoire: c’était l’équivalent d’une succession de quatre à cinq générations; c’était le temps suffisant pour que l’aspirant ne fût pas exposé à s’entendre réclamé comme cousin, comme neveu, par quelque malheureux plébéien. C’est cette noblesse séculaire qui est le fonds des preuves exigées pour des institutions nobiliaires de nouvelle création, et qui paraît l’avoir toujours été. La possession séculaire de la noblesse équivaut aux titres, et a souvent suffi pour en créer.
La noblesse d’armes était alors la seule admise; il fallait qu’elle fût sans mélange, et il fallait qu’on n’en vît pas le commencement, à quelque époque qu’on en montrât l’existence: mais c’étaient les traditions de cour qui le voulaient ainsi, et aucune règle n’était écrite sur ce sujet; aucun officier spécial n’était chargé de maintenir la sévérité des traditions, aucun registre public ne tenait note des preuves produites par les aspirants ou prétendants. Il n’existait point, il n’a jamais existé en France de matricule de la noblesse.
Tout ce système de preuves concernait l’admission dans la maison du roi; il était encore plus vague et moins sévère en ce qui regardait l’admission à la cour. Du règne de François Ier datent le positif et la précision établis à la cour en cette matière; l’arbitraire en fut banni, l’incertain fut éclairci: François Ier y régla tout. Il voulut que les preuves à faire pour être admis à la cour remontassent à l’année 1400; c’était à cent quinze ans avant le commencement de son règne. Il eut l’attention de n’exiger cette preuve que dans la ligne masculine: dispenser les courtisans de lui présenter des femmes nobles, c’était les inviter à en prendre de riches et de belles; soin digne d’un prince voluptueux et prodigue.
Les généalogies commencèrent à être en usage; un généalogiste royal fut institué. La présentation des femmes fut établie; l’admission des hommes fut marquée par la permission de monter dans les carrosses du roi. Des titres furent exigés sur chacun des degrés nécessaires pour atteindre à 1400. Il fut ordonné au généalogiste de rejeter les actes qui indiqueraient un anoblissement par charge de robe ou autre, ou par titres[55].
[Note 55: Il m’a été impossible de me procurer les ordonnances de François Ier sur ce sujet; mais j’en présume la date, 1° parceque les écrivains versés dans la science héraldique, notamment Robinet (Bibliothèque de l’homme d’État), trouvent vers la fin du seizième siècle les premières généalogies connues; or François Ier est mort au milieu du seizième siècle; 2° parceque dans les règnes subséquents, particulièrement sous celui de Charles IX, on voit des instructions de Catherine de Médicis sur les honneurs de cour établis de son temps; il régna peu d’années après François Ier, son père. 3° On trouve ces règles rappelées dans une ordonnance de Louis XV, du 17 avril 1760, fondée sur l’exemple de ses prédécesseurs.]
Alors finirent pour jamais les aimables familiarités que les reines et princesses se permettaient souvent, dans la vie privée, avec des femmes de notables bourgeois, avant que le règne des jeunes femmes et filles de qualité fût établi à la cour. «Nos moeurs sont bien changées depuis deux cents ans» disait en 1670 Argonne, sous le nom de Philippe de Marville. Il rappelle que nos rois allaient manger à la ville et à la campagne, avec leurs sujets; il cite Louis XI qui, en 1462, alla dîner chez M{e} Guillaume de Corbie, conseiller au parlement; en 1477, à Ablon-sur-Seine, chez son ami un élu de Paris; une autre année chez Denis Hesselin, autre élu de Paris, son compère. Argonne raconte ensuite «que le jeudi 7 septembre 1467, la reine, accompagnée de madame de Bourbon et mademoiselle Bonne de Savoie, soeur de la reine et sa compagnie, soupèrent dans l’hôtel de M{e} Jean Dausset, premier président au parlement, et que de beaux bains étaient préparés (le bain en ce temps-là faisait partie des fêtes); que la reine se sentant mal disposée ne se baigna point; mais que madame de Bourbon et mademoiselle de Savoie se baignèrent dans l’un des bains, et madame de Montglat avec Perrette de Châlons dans l’autre.» Perrette de Châlons était une belle bourgeoise qui se trouvait à toutes les fêtes, et qu’on retrouve dans un autre récit d’Argonne, relatif à un dîner donné au roi par Armenonville, trésorier des finances; dîner où se trouvait avec mademoiselle d’Armenonville, la duchesse de Longueil, «_et pour bourgeoises_, dit le narrateur, Estiennette de Paris, Perrette de Châlons et Jeanne Baillette, ce qui nous apprend que les bourgeoises de ce temps-là faisoient comparaison avec les plus grandes dames… Les reines de ces temps-là, aussi bien que les rois, se familiarisoient fort aisément.» Henri IV a repris de ces habitudes anciennes; mais, dit Argonne, il a fermé la porte aux familiarités des vieux siècles[56].
[Note 56: Mélanges d’histoire et de littérature de Vigneul Marville, tom. III, page 334 et suiv.]
Après avoir marqué des distances entre la royauté et la cour, entre la cour et la ville, entre la noblesse de cour et la noblesse inférieure, il fallait en marquer entre les courtisans eux-mêmes. L’égalité eût été une déchéance pour quelques grands de première ligne. D’ailleurs les gradations sont utiles au pouvoir; elles excitent dans les inférieurs l’ambition de s’élever; elles font jouer sur le grand nombre la crainte de l’oubli et l’espérance de l’avancement; elles entretiennent dans toutes les âmes l’émulation de plaire qui va toujours au-delà de la soumission: au lieu que l’égalité, qui blesse les plus grands, suffit à la vanité de tous les autres, et laisse en repos et leur ambition et le désir de se faire remarquer par leurs empressements.
La gradation des rangs se trouvait établie dans l’État par la féodalité. François Ier la perfectionna à sa manière; il multiplia les degrés et les rapprocha: son instinct lui faisait sentir combien la multiplicité et le rapprochement des degrés étaient propres à entretenir et échauffer l’esprit des courtisans.
La féodalité, qu’il ne faut pas confondre, comme nous l’avons dit, avec le gouvernement féodal, avait établi, sous la première race, des barons ou seigneurs de différents degrés. Le roi avait fait de plusieurs de ces barons des ducs et des comtes pour gouverner les provinces. Ceux de ces ducs ou comtes qui gouvernaient des provinces frontières de l’étranger, étaient chargés de faire respecter les limites, bornes ou marques, qui les séparaient du territoire limitrophe: en conséquence ils joignaient à leur qualité le titre de marquis, ou gardes des marques établies sur les frontières. Il y eut aussi des marquis qui n’étaient ni ducs ni comtes, mais leurs subordonnés.
Sous la deuxième race, les ducs et comtes s’érigèrent en souverains; ce fut alors que la féodalité devint le gouvernement féodal. Sous ce régime nouveau, le titre et la fonction de marquis disparurent. Les ducs, les comtes, s’étant faits souverains, leurs États étaient frontières les uns des autres: il n’y avait plus lieu à la conservation des frontières du royaume du côté de l’étranger, puisqu’ils étaient eux-mêmes étrangers à l’égard du territoire qui restait au roi de France. Aussi durant tout le gouvernement féodal, à compter de Charles-le-Simple, on ne voit pas de marquis en France; ce titre n’y fut porté par personne pendant plus de cinq siècles.
Sous la troisième race, les grands fiefs furent successivement réunis à la couronne; mais les titres de duc et de comte, sous lesquels ils avaient été possédés, furent conservés: leur souveraineté fut convertie en duché-pairie. Ainsi quand François Ier monta sur le trône, la France reconnaissait des ducs et pairs, des comtes et pairs; elle reconnaissait aussi des ducs, des comtes, quelques princes et des barons que lui avait transmis le gouvernement féodal, avec des duchés, des comtés, des principautés et des baronnies: il n’y avait été ajouté que le duché de Longueville, créé par Louis XII, et deux marquisats, celui de Trans, créé aussi par Louis XII, et celui de Nesle, créé postérieurement.
François Ier créa durant son règne six duchés: le duché-pairie du Vendômois, le 14 mars 1514; le duché de Guise, au mois de janvier 1527; celui d’Étampes, pour la Pisseleu, sa maîtresse, en 1536; le duché-pairie de Nevers, en janvier 1538, et dans la même année le duché-pairie de Montpensier; celui d’Aumale, en 1547. Cette année est celle de la mort de François Ier. Ce fut cinq ans après, en 1552, que la baronnie de Montmorenci fut érigée en duché-pairie. L’exemple de François Ier a été suivi par ses successeurs. Le cardinal Mazarin se faisait un jeu, durant la minorité de Louis XIV, de multiplier les ducs; les mémoires de La Farre rapportent qu’il disait: J’en ferai tant qu’il sera ridicule de l’être et de ne l’être pas. Louis XIV lui-même, vers 1664, fit quatorze ducs et pairs, et quelques années après, quatre autres encore.
Nous voyons déjà, sous le règne de François Ier, deux dignités de grade différent sous le titre de duc: le duc et pair, et le duc possédant un duché sans la pairie; ajoutons en un troisième, c’est celui des ducs à brevet, c’est-à-dire des ducs sans duchés. L’expédient des brevets fut porté loin sous ce règne; il s’étendit à toutes les qualités: on fit des comtes à brevet, des princes à brevet, des barons à brevet, des chevaliers, des écuyers à brevet. Cet abus entra en France avec les marquis d’Italie dont nous parlerons dans un moment.
Les comtes venaient après les ducs entre les dignités féodales[57].
[Note 57: La Roque, des Dignités féodales et politiques, chap. 83, page 297.]
Après les comtes venaient les princes. «Les dignités de prince de Chabanais, de Marillac, de Talmon, et autres, dit La Roque, sont mouvantes, de comtés; aussi l’on tient que ces principautés, entre les dignités féodales, étaient inférieures aux comtés[58].»
[Note 58: La Roque, des Dignités féodales et politiques, chap, 83, page 297. Cet ordre a été interrompu sous Henri IV, par l’érection du comté d’Épinai en principauté.]
Les brevets ont multiplié les comtes et les princes, comme ils ont multiplié les ducs.
Il faut remarquer que la gradation féodale établie par la mouvance des principautés à l’égard des comtés, fut intervertie par le système qui marqua les rangs entre les dignités de prince et de comte à brevet. Les princes à brevet furent créés non par analogie avec les princes à fiefs, mais par analogie avec des princes de famille souveraine; de sorte que le titre de prince fut donné comme supérieur non seulement à celui de comte, mais même à celui de duc et de duc et pair, quoique aucune réalité n’accompagnât cet avantage de rang.
Ces brevets de prince se sont donnés à des princes nés de maisons souveraines, comme les princes lorrains, comme ceux de Luxembourg et de Foix; ou à des grands «qui ont toujours côtoyé la souveraineté par mariage et alliances de filles de rois, tels que ceux de la maison de Rohan; ou à d’autres personnages de noms illustres dont les femmes pouvaient porter hermine mouchetée, comme celles de La Trimouille, de Laval, de Rieux, de Bretagne; ou à enfin d’autres qui se sont mis en ce rang, par de grands états, rangs et faveurs qu’ils ont reçus des rois[59].»
[Note 59: Voir le Cérémonial manuscrit de Théodose et Denis Godefroy, tome III, page 191. Ce manuscrit est à la Bibliothèque de l’Institut.]
C’est ici le lieu de parler des marquis. J’ai dit qu’il n’en existait que deux avant le règne de François Ier, le marquis de Trans et le marquis de Nesle. Catherine de Médicis vint en France en 1533, et fut mariée à Henri, fils puîné du roi, qui depuis fut Henri II. Alors arrivèrent à sa suite des marquis d’Italie; ils furent accueillis et favorisés du roi comme tout ce qui appartenait à Catherine, sa bru bien-aimée[60]. Catherine, devenue reine, ensuite régente, les combla de faveurs: plusieurs se fixèrent en France; ils prirent à la cour le rang qu’ils avaient en Italie, après les ducs, avant les comtes.
[Note 60: Brantôme.]
L’introduction des marquis et leur distinction à la cour blessa des droits bien établis, et mit en mouvement tous les amours-propres. Les comtes qui avaient dans leur mouvance des princes, ces princes, les barons, se voyaient tous reculés d’un rang; les comtes à pairie voyaient entre les ducs et pairs et eux, un rang intermédiaire, au moins dans l’opinion: cette intolérable innovation fit que chacun à la cour voulut monter d’un degré, et beaucoup les franchir tous de plein saut. On demanda en foule l’érection des marquisats en duchés, des comtés en marquisats, des baronnies en comtés; on sollicitait pour de simples seigneuries l’érection en marquisats et en duchés. L’importunité devint si grande, que peu après le règne de François Ier, Charles IX, son petit-fils, fut obligé de la modérer et d’en prévenir les conséquences. Pour cet effet un édit, de juillet 1566, ordonna que les terres érigées sous un nouveau titre, seraient réversibles à la couronne, au défaut d’héritiers mâles. Les premiers états de Blois demandèrent, sous Henri III, la confirmation de l’édit de Charles IX, et en 1579 ce prince le confirma par l’article 279 de la loi donnée sur les cahiers des états.
Sous le règne du même Henri III, un arrêt du conseil privé, du 15 mars 1578, et une déclaration du 17 août 1579[61], défendent de faire aucune érection de seigneuries en nouvelles dignités, que les impétrants ne soient de qualité requise, et que l’érection ne soit conforme aux coutumes.
[Note 61: Ces arrêts sont cités par La Roque, Traité de la noblesse.]
La châtellenie, suivant l’arrêt du 15 mars 1579, devait avoir d’ancienneté, haute, moyenne et basse justice, marché, foire, église, etc., et être tenue à un seul hommage du roi;
La baronnie devait être composée de trois châtellenies;
Le comté, de deux baronnies et trois châtellenies, ou d’une baronnie et six châtellenies;
Le marquisat, de trois baronnies et trois châtellenies, ou deux baronnies et six châtellenies.
Ces règlements, s’ils furent exécutés, tombèrent bientôt en désuétude. Mais ce qui fit des titres de marquis une calamité nationale, ce fut qu’une multitude d’aventuriers italiens, sous prétexte qu’ils n’avaient pas de terres en France, ayant obtenu des brevets de marquis, une foule de Français, sans naissance et sans seigneuries, en sollicitèrent, en achetèrent, en obtinrent. Ces exemples redoublèrent l’empressement et les facilités pour toutes les dignités à brevet. La contagion des marquis à brevet remplit la France de princes sans principauté, de ducs sans duchés, de comtes sans comté, de chevaliers sans la moindre impression de chevalerie, et d’écuyers sans rapport avec aucun chevalier.
Ces brevets s’accordaient d’autant plus facilement qu’ils étaient sans autre conséquence que de charger la société du poids de vanités ridicules, et d’en infecter la jeunesse. Point d’exemption d’impôt, point d’honneurs particuliers, point d’entrée à la cour, point d’accès dans les corps privilégiés qui exigeaient des preuves; pas même le droit de se produire devant les tribunaux: jamais un marquis à brevet, un comte, un chevalier à brevet n’eût osé prendre son titre à l’audience d’un parlement. Il fallait des titres autorisés par quelque loi, ou qui en eussent la forme, pour faire passer de l’état de simple citoyen à celui de noble, et de noble à celui de noble qualifié. Un brevet n’avait pas plus d’autorité qu’une lettre close, et ne suffisait pas pour conférer une dignité légale.
Les brevets sans conséquence amenèrent un dernier abus qui comblait la mesure, ce furent les qualifications sans brevet; et comme les brevets de marquis étaient les premiers et les plus nombreux, et que l’exemple des aventuriers italiens enhardissait les aventuriers français, le titre de marquis fut celui que l’usurpation multiplia davantage. Les basses vanités faisaient ce raisonnement: Puisque de simples brevets ne confèrent pas de titre légal, qu’est-il besoin de tels brevets pour porter ces titres? quelle raison a-t-on de se refuser ces titres sans avoir de brevet?
Pour confirmer ce qui vient d’être dit sur la nouveauté des marquis en France, nous citerons l’autorité de deux livres consacrés à l’histoire nobiliaire de France, La Roque et Moréri. Voici ce que dit La Roque dans son Traité de la noblesse, publié en 1678[62]: «Le titre de marquis est commun en Italie… Ce même titre est aussi ancien en Allemagne; mais il est moderne en France;» et il cite l’érection de la baronnie de Trans, en Provence, comme la plus ancienne qu’il connaisse. J’ai déjà dit qu’elle avait été créée par Louis XII: la position de Trans, à l’extrémité de la Provence, avait aisément persuadé à Louis XII que cette seigneurie avait été marquisat sous la première race. Moréri s’exprime ainsi à l’article d’Antoine Villeneuve, marquis de Trans: «La baronnie de Trans est érigée en marquisat en 1605; c’est la première terre en France décorée de ce titre avec enregistrement au parlement[63].» Avant de rencontrer ces autorités, j’avais observé que notre histoire, depuis la naissance du gouvernement féodal jusqu’à François Ier, ne présentait pas un seul nom propre accompagné du titre de marquis; et cette observation paraît être concluante. J’avais remarqué aussi que la pairie a été attachée à plusieurs comtés, tels que ceux de Mortain, d’Eu, d’Évreux, et qu’on ne peut citer de marquisat-pairie; qu’on n’a point vu de marquis entre les grands-officiers de la couronne; que les princes du sang et de la famille royale ont souvent porté le titre de comte, et jamais celui de marquis. Je ne m’en suis pas tenu là; j’ai extrait de la liste des chevaliers des ordres du roi (de Saint-Michel et du Saint-Esprit) le nom de tous les marquis à qui ils ont été conférés depuis la création de l’ordre du Saint-Esprit, par Henri III, en 1578, jusqu’en 1680, c’est-à-dire pendant cent ans: il s’en est trouvé soixante-cinq; c’étaient sans doute des plus illustres. J’ai cherché ensuite dans le dictionnaire de Moréri la généalogie de tous ces noms, et je n’en ai pas trouvé un seul auquel le titre de marquis fût attaché avant la fin du règne de François Ier, et dont la terre, soit comté, baronnie ou simple seigneurie, ait été qualifiée de marquisat avant la même époque.
[Note 62: Chapitre 83, page 297.]
[Note 63: Tome X, pages 314 et 632.]
En ce qui regarde la déconsidération du titre de marquis, on connaît la lettre de la marquise de Sévigné à son cousin, le comte de Bussy-Rabutin, qui l’avait priée de ne plus l’appeler comte, et lui disait qu’il était las de l’être. Elle l’assure qu’elle n’a encore vu personne qui se crût déshonoré de ce titre; mais elle avoue qu’il n’en est pas de même du titre de marquis. «Le titre de comte, dit-elle, n’a point été profané comme celui de marquis; quand un homme veut usurper un titre, ce n’est point celui de comte, c’est celui de marquis, qui est tellement gâté, qu’en vérité je pardonne à ceux qui l’ont abandonné; mais pour comte, etc.» Profané, usurpé, gâté, abandonné, voilà le témoignage que rend madame de Sévigné du titre de marquis; elle écrivait en 1675.
C’était dans le même temps que Molière égayait Louis XIV et Paris aux dépens des marquis: les rires qu’il excitait prouvent qu’il exprimait le sentiment général; car on ne fait pas rire le public malgré lui. Le plaisir que le roi prenait à ses comédies prouve que le roi pensait des marquis comme le public; l’Impromptu de Versailles ne permet pas d’en douter. Cette pièce fut composée pour être jouée devant le roi, qui avait donné quelques jours seulement à l’auteur pour lui faire une pièce nouvelle. L’auteur met en scène les comédiens de sa troupe, sa femme, qui en faisait partie, et lui-même; et c’est leur embarras pour se mettre dans trois jours en état de représenter devant le roi une comédie nouvelle, qui est le sujet de l’Impromptu de Versailles. Dans la première scène, Molière s’adresse à Lagrange, un de ses camarades, et lui dit: Vous, prenez bien garde à bien représenter avec moi votre rôle de marquis. Madame Molière, sa femme, qui avait ses raisons pour prendre le parti de ce qu’elle croyait être des hommes de qualité, l’interrompt en s’écriant: «Toujours des marquis!—Oui, répond-il, toujours des marquis. Que diable voulez-vous qu’on prenne pour un caractère agréable de théâtre? Le marquis aujourd’hui est le plaisant de la comédie; et comme dans toutes les comédies anciennes on voit toujours un valet bouffon qui fait rire les auditeurs, de même dans toutes nos pièces de maintenant, il faut toujours un marquis ridicule qui divertisse la compagnie.»
Cela fut dit devant le roi et la cour.
La satisfaction que le roi témoigna à la représentation de l’Impromptu prouve que Molière, non seulement exprimait l’opinion du prince et même de sa cour, mais exprimait aussi celle du public; car Louis XIV était trop ami des bienséances pour rire publiquement de personnages qui n’auraient fait rire que lui. Pourquoi le public en riait-il? pourquoi le roi en riait-il avec le public? Les motifs du roi étaient dans la chose même. Les marquis étaient modernes, et la nouveauté est un ridicule en fait de noblesse; ils étaient la création des Italiens et des Italiennes qui ont gouverné la France depuis Catherine de Médicis, bru de François Ier, jusqu’au cardinal Mazarin; et Louis XIV avait du dégoût pour tout ce qui venait de cette source. Le petit nombre de seigneurs qui avait préféré un titre étranger à des titres inhérents, comme ceux de comte et de baron, à l’antique monarchie, soit pour faire leur cour aux Italiennes ou aux Italiens par qui la France était gouvernée, soit pour gagner un rang sur leurs pairs, devaient lui paraître, ainsi qu’à la noblesse de la cour, fort ridicules, surtout depuis qu’ils s’étaient trouvés mêlés avec les parvenus et les aventuriers qui s’étaient fait revêtir ou s’étaient revêtus du même titre qu’eux.
Les motifs communs au monarque, à la cour et au public, étaient ce mélange d’hommes de toute condition, qui, sous le titre de marquis, inondaient la société, fatiguaient les gens sensés de leurs prétentions, infectaient la jeunesse de leurs moeurs, de leurs manières, de leur langage, tournaient la tête aux femmes, en un mot, ajoutaient leur maligne influence aux causes déjà trop actives de la corruption générale[64].
[Note 64: Voyez ci-après une note en réponse à une opinion de M. Aimé Martin concernant les motifs de Molière et de Louis XIV à l’égard des marquis. C’est des marquis que date en France la vermine des petits-maîtres. «On n’a rien vu de semblable en France, dit Vigneul-Marville, t. I, p. 314, que depuis François Ier. Henri III donna beaucoup de crédit aux petits-maîtres, et ce sont eux que l’on appelait les mignons de cette cour, qui était très corrompue.»]
PREMIÈRE NOTE,
qui se rapporte à la page 98.
LISTE DES MARQUIS QUI FURENT CRÉÉS CHEVALIERS DU SAINT-ESPRIT PENDANT CENT ANNÉES, À COMPTER DE LA CRÉATION DE L’ORDRE.
LE 31 DÉCEMBRE 1578.
Honorat de Savoie, maréchal et amiral de France, marquis de Villars. Son père, René de Savoie, était comte de Villars.
Jacques, sire d’Humières et de Mouchi, marquis d’Ancre. Le marquisat d’Ancre fut créé pour son fils Charles.
Christophe-Juvénal des Ursins, gouverneur de Paris, marquis de Trainel. Fils du baron de Trainel. Trainel n’avait été qualifié que de baronnie dans les titres de tous ses ancêtres.
LE 31 DÉCEMBRE 1583.
Jean de Vivonne, sénéchal de Saintonge, marquis de Pisani, hérita la seigneurie de Pisani de son père Arthus de Vivonne, qui l’avait reçue en don de Hélie de Torette, seigneur de Pisani.
LE 31 DÉCEMBRE 1585.
François Chabot, marquis de Mirebeau. Tenait ce bien de sa mère, qui se qualifiait dame de Mirebeau, et non marquise.
Gilles de Souvré, maréchal de France, marquis de Courtenveaux. Son père, Antoine, prenait le titre de seigneur de Courtenveaux.
François d’Escoubleau, seigneur de Jouy, depuis marquis d’Allaye. Titre créé pour lui.
LE 7 JANVIER 1595.
Antoine de Brichanteau, marquis de Nangis. Les Brichanteau furent qualifiés seigneurs de Nangis jusqu’à Henri III.
Jean de Beaumanoir, marquis de Lavardin. Avant 1586 les Beaumanoir n’étaient qualifiés que de seigneurs de Lavardin.
François de la Magdelein, marquis de Ragni. Ce nom ne se trouve pas dans Moréri.
Charles de Choiseul, marquis de Praslin. Son père, mort en 1569, ne prenait que le titre de seigneur de Praslin.
LE 7 JANVIER 1597.
Urbin de Laval, seigneur de Bois-Dauphin, maréchal de France, marquis de Sablé. On ne voit pas dans Moréri d’où lui vient Sablé.
Jacques Chabot, comte de Charni, etc., marquis de Mirabeau. L’aïeule de Jacques Chabot, Françoise de Longin, se qualifie simplement dame de Mirabeau, en 1526. François Chabot, son fils, prit le premier le titre de marquis.
Louis de l’Hospital, marquis de Vitri, fils de François l’Hospital, seigneur de Vitri, en 1540.
Pons de Lauzières, Thémines, Cardaillac, marquis de Thémines, fils de Jean, seigneur de Thémines, en 1576.
Antoine d’Aumont de Châteauroux, marquis de Nolai, fils de Jean IV, seigneur de Nolai, en 1562.
LE 3 JANVIER 1599.
René de Rieux, seigneur de Sourdéac, marquis d’Oixant, fils de René, possesseur de l’Île d’Ouessant, érigée en marquisat en 1599.
Brandelis de Champagne, marquis de Vilaine. (Ne s’est pas trouvé dans Moréri.)
Jacques de l’Hospital, marquis de Choisi, fils de Jean de l’Hospital, qui prenait le titre de comte de Choisi, en 1547.
François-Juvénal des Ursins, marquis de Trainel. (Voyez l’article Christophe, ci-dessus page 97.)
EN 1618.
René du Bec, marquis de Vardes, fils de Pierre du Bec, seigneur de Vardes.
Henri, vicomte de Bourdeilles, marquis d’Archiac. (Ne s’est pas trouvé dans Moréri.)
Jean-Baptiste d’Ornano, marquis de Montlor, tenait cette terre de sa femme, Marie de Raymond, née comtesse de Montlor, morte en 1626.
Henri de Beaufremont, marquis de Sennecey, fils de Claude de Beaufremont, baron de Sennecey, mort en 1596.
Charles d’Augennes, marquis de Rambouillet. (Ne s’est pas trouvé dans Moréri.)
Louis de Crevant, vicomte de Brigueil, marquis d’Humières. Sa femme était fille de Jacques, sire d’Humières. Il tenait d’elle ce marquisat.
Léonor de la Magdeleine, marquis de Ragni. (Ne s’est pas trouvé dans Moréri.)
Melchior, Mitte de Miolans, marquis de Saint-Chaumont, fils de Jacques Mitte, seigneur de Saint-Chaumont.
Nicolas de Brichanteau, marquis de Nangis. Son aïeul Nicolas, seigneur de Nangis, mourut en 1562.
Nicolas de l’Hospital, marquis, puis duc de Vitri, petit-fils de François de l’Hospital, seigneur de Vitri, qui vivait sous le règne de François Ier.
Jean de Souvré, marquis de Courtenveaux. (Voyez l’article Gilles, à la page précédente.)
Louis de la Marck, marquis de Mauni. On voit Mauni qualifié de baronnie en 1538.
Charles, marquis, puis duc de la Vieuville. Ce fut en faveur de son père Robert que la terre de Sy fut érigée en marquisat sous le nom de La Vieuville, vers 1580 ou 1600.
Louis d’Aloigny, marquis de Rochefort, est le premier de sa famille qui ait pris le titre de marquis de Rochefort; avant lui ce n’étaient que les seigneurs.
Alexandre de Rohan, marquis de Marigni. On ne trouve pas ce titre de Marigni dans ceux de ses prédécesseurs.
Antoine-Hercule de Budos, marquis de Portes. (Ne s’est pas trouvé dans Moréri.)
EN 1625.
Antoine Coiffier, dit Ruzé, marquis d’Effiat, petit-fils de Gilbert Coiffier, seigneur d’Effiat, etc., trésorier en 1538.
LE 14 MAI 1633.
François-Annibal d’Estrées, marquis de Coeuvres, petit-fils de Jean d’Estrées, seigneur de Coeuvres, etc. Mort en 1567.
Henri de Saint-Nectaire, marquis de La Ferté-Nabert. Son père François était seigneur et comte de La Ferté-Nabert. Mort en 1588.
René aux Épaules, dit de Laval, maréchal de camp, marquis de Nesle. C’est le troisième fils de René II qui, ayant épousé la fille de Bertrand-André de Mouchi, marquis de Montcarvel, et de Marguerite aux Épaules, dite de Laval, marquise de Nesle, prit le nom de marquis de Nesle en 1648.
Guillaume Simiane, marquis de Gordes. Un Charles-Jean-Baptiste de Simiane, mort en 1677, était petit-fils de Bertrand de Simiane, seigneur de Gordes.
François de Nagu, marquis de Varennes. (Ne s’est pas trouvé dans Moréri.)
Urbain de Maillé, marquis de Brézé, fils de Charles de Maillé, seigneur de Brézé, marié en 1597.
Charles de Livron, marquis de Bourbonne. (Ne s’est pas trouvé dans Moréri.)
Louis, vicomte, puis duc d’Arpajon, marquis de Sévérac, fils de Jean IV, baron de Sévérac.
François de Wignerot, marquis de Pont-Courlai, fils de René Wignerot, seigneur du Pont de Courlai.
Charles de La Porte, marquis, puis duc de La Meilleraye, fils de Charles de La Porte, qui acquit la terre de La Meilleraye.
Gabriel de Rochechouart, marquis de Mortemart, petit-fils de René de Rochechouart, baron de Mortemart, mort en 1587.
Hector de Gelas et de Voisins, marquis de Laberon et d’Ambres. (Ne s’est pas trouvé dans Moréri.)
Henri de Beaudeau, comte de Peralen, marquis de Lamothe-Sainte-Éraye. (Ne s’est pas trouvé dans Moréri.)
Jean de Mouchi, marquis de Montcarvel, né seigneur de Montcarvel, etc.
Roger Duplessis, seigneur de Liancourt, marquis de Guercheville. Dans l’article qui le concerne, le nom de Guercheville ne s’est pas trouvé.
Charles de Saint-Simon, seigneur Duplessis, depuis marquis de Saint-Simon, fils puîné de Titus, seigneur de Saint-Simon, mort en
1609.
EN 1642.
Antoine de Villeneuve, marquis de Trans. La baronnie de Trans fut érigée en marquisat l’an 1505. C’est la première terre en France décorée de ce titre avec enregistrement au parlement. (Moréri, t. X, p. 314 et 632.)
EN 1661.
Jacques d’Estampes, maréchal de France, marquis de La Ferté-Imbault. Son père, Claude d’Estampes, ne prenait point ce titre de La Ferté-Imbault.
François-René du Bec, marquis de Vardes. Son bisaïeul, Pierre du Bec, était seigneur de Vardes, vers 1580.
Charles-Maximilien de Belle-Forière, marquis de Soyecourt, descendait sans doute de Maximilien de Belle-Forière, seigneur de Soyecourt.
François-Paul de Clermont, marquis de Monglat. Son père, Hardouin de Clermont, avait épousé, en 1598, une fille de Robert, baron de Montglat.
François de Simiane, marquis de Gordes. (Voyez l’article Guillaume, ci-dessus, en 1633.)
Jacques-François, marquis de Hautefort. (Ne s’est pas trouvé dans Moréri.)
François d’Espinay, marquis de Saint-Luc. Son père, Timoléon d’Espinay, ne prend pas ce titre de Saint-Luc.
Antoine de Brouilli, marquis de Piennes. (Ne s’est point trouvé dans Moréri.)
Jean, marquis de Pompadour, fils de Léonard-Philibert, vicomte de Pompadour, chevalier des ordres en 1633.
Henri de Baylens, marquis de Poyanne. (Ne s’est point trouvé dans Moréri.)
Jacques Esthuer, comte de La Vauguyon, marquis de Saint-Mégrin, fils de Louis de Esthuer de Caussade, comte de Saint-Mégrin.
Jean du Bouchet, marquis de Sourches. La baronnie de Sourches fut érigée en sa faveur en marquisat l’an 1652.
Nicolas-Joachim Ronault, marquis de Gamaches, fils de Nicolas Ronault, en faveur de qui la terre de Gamaches fut érigée en marquisat en
1620.
René-Gaspard de La Croix, marquis de Castries, fils de Jean de La Croix, comte de Castries, mort en 1632.
DEUXIÈME NOTE,
qui se rapporte à la page 101.
Tous les commentateurs, dit M. Aimé Martin, se sont étonnés de la hardiesse de Molière. Sa remarque s’applique à cette phrase de l’auteur, dans la scène 1re de l’Impromptu de Versailles: «Comme dans les comédies anciennes on voit toujours un valet bouffon qui fait rire les auditeurs, de même dans toutes nos pièces de maintenant il faut toujours un marquis ridicule qui divertisse la compagnie.» «Aucun, continue M. Aimé Martin, n’a deviné le but de ces attaques. En effet Louis XIV, laissant tourner la noblesse en ridicule, offre un spectacle singulier, et qui semble en contradiction avec la fierté de son caractère; mais la contradiction n’est qu’apparente, et nous retrouvons ici la grande idée politique qui inspira toutes les actions de son règne. Témoin des troubles de la Fronde, victime des excès des grands, il sentit de bonne heure la nécessité de les soumettre, et il le fit. Cependant l’ancien souvenir de leur puissance vivait encore parmi le peuple; et peut-être, comme sous la régence de Médicis, ils auraient trouvé des secours dans les provinces contre le roi lui-même. Louis XIV voulut leur ôter cette dernière ressource, et Molière servit ses projets en égayant le peuple aux dépens de ceux mêmes que jusqu’alors il avait craints et honorés. On sait que plusieurs fois Louis désigna à Molière les caractères qui pouvaient le plus frapper la multitude. C’est ainsi que les grands perdirent peu à peu leur influence, c’est-à-dire qu’ils partagèrent les plaisirs de la cour, et cessèrent de la menacer. Sans doute cette politique fut poussée trop loin; car le roi diminuait sa puissance en affaiblissant trop celle de la noblesse. Mais ce n’est point ici le lieu d’examiner cette grave question; il me suffit d’avoir essayé d’expliquer les raisons qui portèrent Louis à protéger les attaques que Molière renouvela, toujours avec succès, dans le Misanthrope, le Bourgeois gentilhomme, Georges Dandin, etc.»
Je crains bien que M. Aimé Martin n’ait voulu expliquer par un système tout entier d’imagination, une assertion tout-à-fait imaginaire elle-même. Je suis obligé d’attaquer et le système et la supposition sur laquelle il se fonde, parcequ’il en résulterait que Louis XIV, au lieu de faire servir à son despotisme l’organisation de sa maison et de sa cour, comme je le crois, aurait interrompu le système établi par François Ier, qui voulut faire servir l’organisation de la cour au gouvernement de la nation.
C’est d’abord une supposition dénuée de tout fondement, et de plus démentie par la scène même à laquelle s’applique la note du commentateur, que Molière ait tourné la noblesse en ridicule, et par conséquent que le roi l’ait laissé faire, et qu’il ait protégé les attaques sans cesse renouvelées contre elle par le poète. Il n’a attaqué que les marquis; les marquis seuls ont été pour lui des objets de dérision et de mépris habituels, et les marquis n’étaient pas toute la noblesse, et tous n’étaient pas même nobles. Molière n’a pas écrit une ligne qui tournât en dérision ni la noblesse en général, ni les gens de qualité, ni les ducs, ni les comtes, ni les barons, ni les gentilshommes. S’il a attaqué quelques vices particuliers des gens de cour, ç’a été comme ceux des autres classes de la société, au lieu qu’il a vilipendé les marquis en général, comme marquis, comme affublés de ridicules inhérents à la qualité de marquis. À ses yeux, la vanité et l’impertinence sont des exceptions dans les autres classes; ce sont les attributs inséparables de tous les marquis; c’est leur caractère propre et distinctif, et le poète n’y fait pas d’exception. Comment donc M. Aimé Martin a-t-il pu considérer comme une attaque contre la noblesse en général une phrase où l’auteur parle uniquement des marquis? Comment n’a-t-il pas remarqué que Molière lui-même, dans la même scène, quelques lignes plus bas, fait sentir qu’il ne faut pas les confondre avec les gens de qualité, dont ils diffèrent essentiellement? Il dit à Brécourt, qui joue le rôle d’un homme de qualité (voyez les personnages): «_Pour vous, vous faites un homme de cour_, comme dans la Critique de l’École des femmes (il y jouait Dorante), c’est-à-dire que vous devez prendre un air posé, un ton de voix naturel, et gesticuler le moins qu’il vous sera possible.» Et quand Brécourt se représente (sc. III), il lui reproche de prendre le ton d’un marquis: «Ne vous ai-je pas dit, observe-t-il, que vous faites un rôle où l’on doit parler naturellement?» Notez que le rôle de Dorante, que jouait Brécourt dans la Critique de l’École des femmes, est un rôle de bon ton, de bon goût, de bon sens. Ce n’était donc pas des hommes de qualité ou de la noblesse en général que parlait Molière quand il disait: «Le marquis aujourd’hui est le plaisant de la comédie, comme le valet bouffon dans les comédies anciennes.»
Le Bourgeois gentilhomme est la seule des pièces de Molière où l’on voie un comte jouant un rôle méprisable et s’abaissant à une espèce d’escroquerie; mais le poète ne l’a mis sur la scène que pour faire ressortir la sottise du bourgeois qui veut fréquenter les gens, de qualité, et en second lieu l’action de ce comte est dans le genre de celles qui, à la honte des moeurs du temps, n’étaient pas déshonorantes, et appartenait à ce qu’on a depuis appelé des roueries: M. Aimé Martin observe lui-même que c’était là la vie du comte de Grammont, qui était fort recherché à la cour de Louis XIV et fort aimé de ce prince. Malgré l’exemple du comte de Grammont, il n’y avait pas à la cour un chef de grande et illustre famille qui eût voulu que ses enfants lui ressemblassent, et pas un individu, quelque corrompu qu’il fut, qui eût osé se plaindre du poète qui montrait des habitudes aussi condamnables sous un aspect odieux. Molière n’affrontait donc point la cour ni la noblesse par ce rôle, il en servait la partie saine et la plus nombreuse.
M. Aimé Martin cite le Misanthrope comme une des pièces où la noblesse est montrée sous un jour odieux; en effet Molière y a mis en scène deux personnages faisant métier de séduction, de corruption, de subornation. Mais d’abord, dans les moeurs du temps de Louis XIV, ces habitudes n’étaient rien moins que déshonorantes; en second lieu, ces deux personnages sont qualifiés de marquis. M. Aimé Martin pense que l’un d’eux représentait le comte de Guiche: cela est probable; mais quand cela serait évident, qu’en conclure, si ce n’est que Molière a attaqué un vice répandu à la cour, mais qui n’y était pourtant pas général, parcequ’il n’est ni de tous les âges, ni de tous les caractères, ni de toutes les positions; un vice dont le grand nombre des gens de cour eux-mêmes auraient été bien aises de la voir purger? En l’attaquant dans un individu, il n’a donc pas voulu offenser toutes les personnes du même rang; et il serait toujours remarquable qu’il eût épargné au comte sa censure, pour la faire peser sur un marquis. Au reste, le but de la pièce est manifestement de donner une leçon à la vanité des bourgeois qui ont la prétention de vivre habituellement avec des grands.
Quand Molière prend ses modèles dans le tiers-état, personne ne l’accuse d’avoir eu l’intention d’avilir le tiers-état: pourquoi aurait-il eu davantage celle d’avilir la noblesse quand il a peint quelque vice de gens de cour auxquels aucun chef des plus grandes familles n’aurait été bien aise que ses enfants ressemblassent, et dont ils étaient les premiers à se féliciter que le théâtre fît justice? Enfin s’il était vrai que Molière eût fait le rôle de son marquis Clitandre pour représenter le comte de Guiche, parcequ’il était l’amant de sa femme, que Célimène fût sa femme même, et enfin que dans le rôle d’Alceste il eût voulu exhaler ses propres chagrins, comment chercher dans la politique de Louis XIV, et dans des vues politiques quelconques, le principe de cette belle composition? Et toujours il faudrait remarquer l’attention de charger de ses griefs un marquis, au lieu d’un homme autrement qualifié, et de renvoyer, comme à leur source, tous les vices à tous les marquis.
M. Aimé Martin cite mal à propos Georges Dandin comme une des pièces où la noblesse est maltraitée. Cette pièce ne livre au ridicule que l’excessive et extravagante vanité d’un gentilhomme de campagne, dont l’aïeul, Bertrand de Sottenville, fut si considéré dans son temps que d’avoir permission de vendre tout son bien pour le voyage d’outre-mer, et la sottise du bourgeois qui épouse sa fille.
Dans Pourceaugnac, l’auteur a voulu faire ressortir la vanité du noble de petite ville, privé de toute éducation, qui rougit d’être pris pour un légiste, ne veut pas s’être abaissé jusqu’à faire son droit, et assure que quelques mots de chicane, qui lui sont échappés très à propos, sont des mots qui lui viennent sans qu’il les sache, et présume qu’il les a retenus en lisant des romans.
Dans l’Avare, Molière attaque la vanité de ces larrons de noblesse, de ces imposteurs qui tirent avantage de leur obscurité, et s’habillent insolemment du premier nom illustre qu’ils s’avisent de prendre.
Dans l’École des femmes, il livre au ridicule un bourgeois qui se débaptise, quitte le nom d’Arnolphe pour celui de monsieur de La Souche, et d’un vieux tronc pourri de sa métairie veut faire dans le monde un nom de seigneurie; ou un certain gros Pierre,
Qui n’ayant pour tout bien qu’un seul quartier de terre, Y fit tout à l’entour faire un fossé bourbeux, Et de monsieur de l’Isle en prit le nom pompeux.
Dans M. Jourdain, il berne le bourgeois qui veut être gentilhomme, marier sa fille à un marquis, et si on le fâche, à un duc.
Dans les Précieuses, il fait servir le marquis de Mascarille et le vicomte de Jodelet à punir la vanité des bourgeoises qui ne veulent faire société qu’avec des gens de qualité. Il n’y a dans tout cela que des leçons pour la roture vaniteuse et rien contre la noblesse.
Si Molière n’a point attaqué la noblesse, il ne faut pas chercher à expliquer d’où il a tiré l’audace de l’attaquer; on n’a aucune raison de supposer l’autorisation, ni les ordres de Louis XIV, ni de chercher les motifs de cette autorisation chimérique. Et quand il serait certain que ce prince a autorisé l’attaque de la noblesse, ce ne pourrait être par les raisons que M. Aimé Martin a malheureusement rencontrées. Jamais Louis XIV n’a été victime des excès des grands; jamais il n’a eu la plus faible raison de les craindre; il les a toujours vus très soumis. Le cardinal de Richelieu ne lui avait rien laissé à faire pour les dompter; les usages et les traditions de la cour de François Ier lui avaient apporté tout ce qui était nécessaire pour les corrompre. La Fronde ne lui a montré que les ennemis du cardinal Mazarin. Du moment qu’il a pris en main le pouvoir, il l’a exercé sans opposition; il a été le plus absolu de nos rois dès qu’il a voulu régner. Il a eu la cour la plus splendide, la plus respectueuse; il a été prodigue pour les grands et pour ses maîtresses; il a été le maître le mieux obéi, le potentat le plus flatté, le plus courtisé. La grande pensée de Louis XIV n’a jamais été de dégrader sa noblesse dans l’opinion, mais de l’employer utilement pour sa gloire au dehors, et de la faire servir au dedans à l’éclat de sa cour et à l’ascendant de sa puissance. En un mot, lui seul a recueilli les fruits de ce système d’opprimer l’État par la cour, et lui a donné tout son développement. Quant aux marquis, il suffit de demander si Louis XIV et Molière étaient moins clairvoyants que madame de Sévigné dans l’opinion publique? l’un avait-il besoin d’une si grande pensée politique, et l’autre d’une si haute et si puissante protection pour mépriser ce que conspuait toute la France?
Je termine cette note par deux observations: la première c’est que Scarron, en 1653, avant les grands éclats de Molière contre les marquis, les a drapés dans une comédie dédiée à Louis XIV. Il fait dire à Don Japhet:
La multiplicité des marquis m’importune; Depuis que dans l’État on s’est remarquisé, On trouve à chaque pas un marquis supposé.
Ma seconde observation c’est que, sous le règne de Louis XIV, Regnard a été le continuateur de Molière relativement aux marquis. Le marquis du Joueur, ce malotru qui se donne pour homme de qualité, et qui est fils d’un huissier du Maine et cousin d’une revendeuse à la toilette, et d’après qui l’expression de saute marquis est devenue proverbiale, prouve que trente ans après Molière les marquis étaient, comme de son temps, consacrés à l’amusement public, dévoués à la risée des honnêtes gens.
EXTENSION DU NOUVEAU SYSTÈME DE MAISON