Conséquences du système de cour établi sous François 1er Première livraison contenant l'histoire politique des grands offices de la maison et couronne de France, des dignités de la cour, et particulièrement des marquis, et du système nobiliaire depuis François premier

Et de Cour

ÉTABLI SOUS FRANÇOIS Ier;

LES NOBLES MULTIPLIÉS, ET AFFILIÉS À LA COUR COMME

DOMESTICITÉ ET COMME SERVICE DE CHEVALERIE.

 

La gradation des offices de la maison, leur distribution suivant la noblesse des extractions, et la gradation des titres à la cour, produisirent des effets importants: le premier fut de créer des patronages graduels en faveur de toutes les classes de nobles et de leur donner pour clientelle les classes respectivement inférieures, ce qui commença le système d’influences et d’ascendants dont nous aurons à parler à la suite; le second fut d’exciter les ambitions et les vanités dans la noblesse de tous les degrés. Comme il y avait dans la maison des places à différentes élévations, chaque noble en vit quelqu’une à sa portée, et tous crurent pouvoir aspirer à devenir partie du service d’honneur ou du service noble. Mais l’ambition des charges d’honneur à la cour ne put pas être une maladie générale, ce qui le fut réellement ce fut celle du service anoblissant ou de lettres de noblesse qui commencèrent alors à porter l’empreinte de brevets pour un service de cour.

Le changement qu’éprouva la charge de valet de chambre, qui d’office noble devint service roturier, mais anoblissant, l’anoblissement d’un grand nombre d’autres offices dans le service de la chambre, dans celui de la garde-robe, dans celui de la table, firent gagner jusque dans le tiers-état l’ambition d’entrer dans la maison du roi. Les riches bourgeois portèrent leurs regards sur la porte qui leur était ouverte à l’entrée de cette maison du roi, où tant de splendeur était jointe à tant de volupté, où l’imagination et les sens s’enivraient de tant de délices. Quel ravissement de voir dans cette maison, qui rassemblait la plus haute noblesse de France, une source d’anoblissement! quel charme de sentir qu’on pouvait, en se dégageant de la classe des petits, se trouver au milieu de ce qui existait de plus grand! L’anoblissement dans cette maison du roi semblait être une émanation directe de la cour la plus magnifique, et le gage d’une sorte d’affiliation. Quel appât pour la vanité du tiers-état! Mais je ne parle point encore ici de l’effet moral et politique de cette innovation; je veux seulement remarquer l’extension qu’elle reçut aussitôt qu’elle eut lieu, mais plus encore sous les règnes suivants.

Nous avons dit que le roi en anoblissant son valet de chambre lui avait donné le titre d’écuyer: cette formule d’anoblissement n’avait jamais été usitée; c’était un principe que le titre d’écuyer, comme celui de chevalier, s’acquéraient par la seule voie de l’investiture. Les lettres d’anoblissement jusqu’à François Ier avaient dit: Nous vous anoblissons et vous rendons habile à recevoir le titre d’écuyer. Mais la noblesse ayant rebuté le titre de valet, parcequ’il avait été donné à des officiers bourgeois, et que par là il avait cessé d’être synonyme de celui d’écuyer, le roi ne voulut pas que la déchéance de son valet de chambre fût une dégradation; ce fut par cette raison qu’en lui donnant le titre de valet de chambre il lui donna celui d’écuyer, et régla qu’il ferait son service l’épée au côté. Il voulut établir que si les deux titres avaient cessé d’être identiques, ils étaient néanmoins restés très compatibles.

On voit qu’alors François Ier se considérait comme centre et principe de cet ordre primitivement religieux, indépendant par essence, qui se conservait et se reproduisait par lui-même, auquel le roi n’avait le droit d’ajouter un chevalier qu’en sa qualité de chevalier lui-même quand il l’était, et sous les conditions établies pour l’admission dans l’ordre des chevaliers. Il imagina de faire de l’ensemble des nobles existant en France une congrégation de chevalerie, des anoblissements, une affiliation à cette congrégation, et de sa domesticité subalterne ou service du corps, un principe d’anoblissement, un service, non pas précisément de chevalerie, mais du grade d’écuyer dont il fallait être investi pour parvenir à la chevalerie.

Quand le roi eut dit pour anoblir ses valets de chambre, ses huissiers de la chambre, ses valets de garde-robe et autres: Nous vous faisons écuyers; cette formule passa dans toutes les lettres d’anoblissement: on l’employa dans les lettres données aux vétérans dans les charges anoblissantes. Alors les lettres de noblesse eurent un attrait nouveau. Modelées sur celles d’officiers de la maison du roi, elles semblaient mettre sur la voie de la cour, donner à l’anobli un air d’officier de cour, l’affilier au service de la cour. Le titre étant emprunté du système dont le roi était le centre, ces lettres liaient à la fois non seulement comme engagement de service, mais comme soumission religieuse à l’ordre de la chevalerie. Dans le fond de son âme un bourgeois devenu écuyer se sentait rapproché d’un homme de la cour par la double apparence de domesticité et d’affiliation religieuse; il voyait les portes de la cour entr’ouvertes, au moins à sa curiosité; il croyait s’y entendre appeler, d’un peu loin à la vérité, mais assez distinctement pour être remarqué des gens qui l’environnaient, et l’obliger à se séparer du commun état. Aussi composait-il son ton, son langage, sa contenance, de manière que tout répondît à sa glorieuse vocation; il se croyait même obligé d’être en tout temps et en tout lieu le champion du pouvoir, de prendre en toute occasion fait et cause pour le gouvernement; il avait le pressentiment du privilége exclusif des emplois publics d’une certaine importance. Il semblait déjà voir le moment où tous les écuyers se réuniraient sous une commune bannière, avec la plus ancienne noblesse, contre le commun état, et auraient le bonheur de s’entendre dire que sous cette bannière il n’y a ni premier ni dernier[65].

[Note 65: C’est ce qui est arrivé à Coblentz durant l’émigration. Quand un Français déserteur de la France se présentait à M. le comte d’Artois, il lui demandait: Êtes-vous gentilhomme? Les hobereaux répondaient modestement: Monseigneur, je suis noble. Le prince répondait obligeamment: Monsieur, dans la noblesse il n’y a ni premier ni dernier. L’arrivant qui n’avait pas le bonheur d’être écuyer, à la question du prince, Êtes-vous gentilhomme? répondait: Non, monseigneur. Le prince disait alors: Vous êtes digne de l’être.]

L’affluence des gens du commun état, pour obtenir des lettres de noblesse, était donc devenue très considérable. Jusqu’au règne de François Ier il n’avait été fait que très peu d’anoblissements par lettres du prince, elles avaient été données pour de bonnes raisons ou du moins sous des prétextes honorables: depuis l’anoblissement de tout le service du troisième ordre de la maison du roi, on voit commencer la multiplicité des lettres de noblesse dont la France a été affligée pendant deux siècles; abus poussé jusqu’au dernier scandale pendant les règnes des fils et petits-fils de François Ier, où ces lettres devinrent hautement l’objet d’un trafic. Depuis son règne on rencontre à chaque pas dans nos recueils de législation des édits portant création de lettres d’anoblissement, moyennant une finance taxée par la loi. Charles IX, en 1566 et en 1568, Henri III, en 1576 et 1577, firent des créations de ce genre. La dernière fut malheureuse: les appâts offerts à la vanité furent rebutés par la vanité même; la cour semblait se jouer d’elle; sa prodigalité paraissait dérisoire; elle humiliait des gens curieux de s’anoblir, par sa manière d’anoblir; elle désanoblissait la noblesse même. La création de mille lettres de noblesse à vendre, ne trouva pas de curieux pour les acheter. Ce qu’on voulait acquérir, en acquérant la noblesse, c’était une distinction; et l’état en mettant les lettres d’anoblissement en vente n’offrait plus qu’une marchandise dont l’achat ne pouvait distinguer personne que par le ridicule. Dans l’impuissance de rien tirer de la noblesse mise en vente, on la mit en impôt. On frappa des lettres de noblesse au balancier monétaire, et on les distribua comme une monnaie de poids et de bon aloi. Des gens de finance avaient avancé au gouvernement le montant de mille lettres; ne pouvant les vendre, il fallut rembourser l’avance; pour la rembourser il fallut imposer les lettres sur des particuliers qu’on jugea en état de les payer. On en fit un rôle; on y comprit un marchand de boeufs du pays d’Auge, nommé Grain d’Orge, un rustre qui aimait son métier, qui n’en avait jamais fait et n’en voulait pas faire d’autre, également incapable du désoeuvrement et des occupations d’un gentilhomme. Il refuse les lettres qu’on lui apporte. On insiste; il résiste obstinément. On lui fait des sommations dont il se moque; mais enfin on décerne contrainte, on saisit ses meubles: alors il fallut bien se résoudre, et Grain d’Orge fit souche de gentilhomme. La Roque, qui rapporte ce fait dans son Traité de la Noblesse, dit avoir vu les contraintes dans les mains de son petit-fils, sieur du Rocher.

Cet échec fit sentir la nécessité de s’arrêter pour quelque temps; cependant on a revu bientôt et à plusieurs reprises mettre sur la place, comme effets de commerce, des lettres de noblesse tout expédiées, auxquelles il ne manquait que le nom de l’acheteur pour lequel un blanc était réservé entre l’éloge tout imprimé de ses services et le jugement que l’équité royale en avait porté. Ces lettres avaient lieu à l’occasion d’un avènement à la couronne, d’une joyeuse entrée, d’un sacre, d’un baptême, d’un mariage, d’une victoire ou de quelque autre évènement heureux.

Pendant qu’on créait ainsi des lettres d’anoblissement pour les vendre, on multipliait d’un autre côté les charges anoblissantes et on les vendait aussi.

Sur quinze mille familles nobles que l’on comptait en France en 1789, treize mille proviennent de ces anoblissements par lettres arbitrairement données ou achetées, ou par charges inutiles ou onéreuses à l’état; entre les deux mille autres familles, treize ou quatorze cents descendent d’hommes qui ont vieilli honorablement au service militaire, dans les hautes magistratures, ou que leur notabilité personnelle, acquise par d’utiles occupations, ont fait élire à des fonctions municipales: les six ou sept cents autres sont de noblesse de date antérieure et plus ou moins ancienne. Ainsi ce qu’on appelait la noblesse française à l’époque de l’émigration, le grand nombre de ces nobles qui se sont crus obligés à former sans en être requis une armée contre la nation, et se sont fait un honneur d’attirer sur les princes et sur le roi des défiances contre lesquelles ils espéraient se rendre nécessaires, c’étaient presque en totalité ces familles d’écuyers, nées à la suite de l’institution des écuyers valets de chambre et des écuyers valets de garde-robe de François Ier.

Cette observation est confirmée par une autorité qui semble incontestable c’est celle de Chérin. Voici comment il s’exprimait en 1788: «Une vérité que je puis avancer sans craindre de me tromper, c’est que de cette multitude innombrable de personnes qui composent l’ordre des privilégiés, à peine un vingtième[66] peut-il prétendre véritablement à la noblesse immémoriale et d’ancienne race[67].»

[Note 66: La proportion serait bien plus faible aujourd’hui et depuis la restauration; il suffit d’avoir été et de s’être dit attaché à la cause royale pour se dire noble et pour prendre des titres.]

[Note 67: Chérin, généalogiste des ordres du roi. Discours sur la noblesse, en tête de l’abrégé chronologique des lois concernant le fait de noblesse. Cet ouvrage a été publié en 1788.]

Il faut se rappeler ici que François Ier, ne pouvant rétablir la chevalerie guerrière qu’il rendait ridicule par le romanesque qu’il y mêlait, appela à la chevalerie les légistes, les théologiens, les pédants versés dans l’hébreu et le grec. Nous avons vu qu’en passant par Toulouse il accorda aux docteurs régents de l’université le privilége de promouvoir à l’ordre de chevalerie ceux qui auraient accompli un temps d’études requis. Ce qu’il fit à Toulouse il le fit sans doute à Paris, à Montpellier; on a vu que Sainte-Palaye compte cet abus entre ceux qui firent tomber la chevalerie dans un tel mépris qu’aucun homme de guerre ne voulait la recevoir. Il ne résulta pas moins de cette profusion d’accolades qui déshonora et fit tomber la chevalerie, qu’elle donna à la France une multitude infinie de nobles, et qu’une partie assez nombreuse d’une noblesse, qui aujourd’hui est réputée ancienne, tire de là son importance.

C’étaient ces nobles, c’étaient aussi ceux qui se faisaient chevaliers eux-mêmes en portant les armes pour ou contre leur prince et leur patrie, tels que les ligueurs armés contre Henri IV[68], qui faisaient dire au comte d’Entragues, en 1789, que la noblesse héréditaire était le fléau le plus funeste dont le ciel eût affligé les sociétés humaines.

[Note 68: Préambule de l’édit de 1600 concernant les tailles.]

 

AUTRE EXTENSION DU NOUVEAU SYSTÈME DE