Contes à Jeannot
Chapitre I
LETTRES DE FINETTE
A SON AMIE DE COEUR, MICHETTE, A PARIS
Houlgate, 3 Juillet 1885.
Ma Michette, mon Michon chéri, tu vois que je t'écris tout de suite. Nous voilà à la mer. Le voyage a été bon, sauf que j'ai eu grand chaud, et que mon cousin Jean m'a taquinée presque la moitié du temps, et qu'il m'est arrivé un grand malheur en route.
D'abord, je me suis amusée à regarder par la portière, et c'était bien drôle de voir les gens à leurs portes ou à leurs fenêtres, les vaches dans les prés, les chevaux qui labouraient la terre, les oiseaux qui s'envolaient, les petits gardeurs de moutons qui agitaient leurs bonnets en l'air ou bien qui couraient de toutes leurs forces pour faire semblant de suivre le train! Oh! ils étaient bien vite las, je t'en réponds. Alors ils s'arrêtaient tout essoufflés, s'essuyaient le front et nous montraient le poing.
C'était si amusant, que j'ai dit à maman: «Oh! maman, si le voyage pouvait durer toujours!» Maman a souri sans rien dire; Jean a haussé les épaules, et je me suis remise à la portière.
Alors sais-tu ce que j'ai vu?
Nous étions sur une hauteur, on voyait les maisons et les personnes tout en bas; dans le jardin d'une des maisons, deux garçons s'amusaient à traîner une petite fille dans une voiture à quatre roues. Voilà un des garçons qui se retourne en riant, lève la corde aussi haut qu'il peut, et fait chavirer la voiture et la petite fille. Oh! qu'ils sont méchants et mal élevés, les garçons! Comme nous allions très vite, des arbres m'ont caché le jardin; mais je suis sûre que la pauvre petite fille s'est fait grand mal.
Jean a tout de suite pris le parti des garçons; il a prétendu que la petite fille était probablement quelque mauvaise peste qui avait dit quelque chose de désagréable à ses frères, et qu'ils avaient bien fait de la faire chavirer pour la punir.
Je lui ai tourné le dos et je suis revenue à la portière. Mais bientôt je me suis aperçue que c'était toujours la même chose et que cela devenait un peu ennuyeux, et puis j'avais mal dans les jambes.
Maman me dit: «Finette, tu bâilles, tu dois avoir faim; je te permets de faire la dînette avec ta poupée.»
Alors j'ai fait la dînette avec ma poupée: mais tu penses bien que je l'ai enveloppée jusqu'au cou dans mon mouchoir, à cause des miettes de pain et des petits morceaux de chocolat qui auraient pu tomber sur ce joli cache-poussière que nous lui avons fabriqué à nous deux.
Jean n'aime pas Lili, qui ne lui a pourtant jamais rien fait. Aussi j'étais bien sûre qu'il se moquerait d'elle, et cela n'a pas manqué. Il m'a demandé à quoi servent les cache-poussière, si les personnes sont obligées de s'envelopper de la tête aux pieds dans un mouchoir, à cause de quelques méchantes miettes de pain.
Je ne lui ai pas seulement répondu. Et, comme je voyais bien que ma poupée avait envie de dormir, je l'ai couchée dans mon petit panier. Je ne sais pas si c'est d'avoir couché ma fille qui m'a donné envie de dormir aussi, mais je me suis allongée dans mon coin et je me suis endormie.
C'est pendant que je dormais que le grand malheur est arrivé.
En me réveillant, longtemps après, j'ai pensé que ma fille devait être éveillée aussi. J'ai ouvert tout doucement le panier. Les cahots avaient jeté Lili tout d'un côté; quand je l'ai tirée du panier, j'ai poussé un grand cri et je me suis mise à pleurer. Figure-toi que le côté droit de la figure de Lili était barbouillé d'encre bleue, et son bras droit aussi, et tout le côté droit de son joli costume.
Quand maman avait fait les malles, j'avais oublié de lui donner la bouteille d'encre bleue que j'avais achetée pour t'écrire. Je ne m'en suis aperçue qu'au dernier moment, et alors, sans rien dire, je l'ai mise dans le panier de Lili. La bouteille s'était débouchée pendant que je dormais, et ma pauvre Lili avait pris un bain d'encre bleue.
Jean n'a pas osé se moquer de moi, parce que j'avais beaucoup, beaucoup de chagrin; il est taquin, mais il n'est pas méchant. Maman m'a consolée en me disant que, comme la tête, les bras et les mains de Lili sont en porcelaine, on pourra enlever l'encre bleue avec de l'eau; mais le cache-poussière est perdu, et le joli costume de plage aussi!
Maman ne m'a pas grondée d'avoir mis la bouteille d'encre bleue dans mon panier; mais je sais bien tout de même que c'est ma faute si le malheur est arrivé; car j'aurais dû songer plus tôt à la bouteille, au lieu de jouer tout le temps à la poupée pendant que maman faisait les malles et me répétait toujours: «Finette, tu n'oublies rien? Si tu as oublié quelque chose, il est encore temps.»
Quand j'ai vu que j'avais oublié la bouteille, j'aurais dû la laisser à la maison ou demander à maman de la mettre quelque part où elle n'aurait pas causé de malheurs. Les mamans ont tant d'esprit! Au lieu de cela, j'ai fait une grosse sottise et causé un grand malheur. Songe que la pauvre Lili n'a plus rien à mettre!
Pour me consoler, Jean m'a expliqué que nous étions en Normandie, et m'a montré les clos pleins de pommiers, les pâtures avec de belles vaches et les petites rivières qui courent à la mer, des coqs et des poules sur des fumiers, des canards sur des rivières et de petites hêtes qui sautaient à travers les haies: Jean me disait que c'étaient des lapins; mais j'avais le coeur trop gros pour bien regarder. Toutes ces jolies choses n'empêchaient pas les costumes de Lili d'être perdus. Et moi qui m'étais fait une si grande fête de montrer Lili aux autres petites filles!
Tu vois que j'avais bien du chagrin, et pourtant Jean a fini par me faire rire. Le chemin traversait des herbages. Tout d'un coup, nous voyons un homme, une jeune fille et un petit garçon qui traversaient un pont de bois, pour s'en aller dans les prés, faner le foin coupé. Ils avaient un toutou derrière eux.
Jean s'est mis à chanter: Les canards l'ont bien passé, tire, lire, lire. Cela ressemblait si bien à ce que nous avions vu chez Robert Houdin, que je n'ai pas pu m'empêcher de rire.
Mais je n'ai pas ri longtemps, car j'ai repensé tout de suite à la pauvre Lili. C'est ce malheur-là qui est cause que je t'écris avec de l'encre noire et non pas avec de l'encre bleue, comme je te l'avais promis. Je t'aime bien tout de même et je t'embrasse comme je t'aime.
Ta petite amie,
FINETTE.
Houlgate, 8 Juillet, 1885.
Ma Michette, mon Michon chéri, je t'ai promis de te dire ce que c'est que la mer, et je vais te le dire. La mer, c'est beaucoup d'eau, on ne peut pas dire le contraire. Mais, quand on est tout près de l'eau sur le sable, on pense en soi-même: Ce n'est pas si grand qu'on me l'avait dit. Mais on garde ça pour soi, parce qu'il y a toujours là des gens pour se moquer de vous quand vous faites des réflexions tout haut. J'ai bien fait de me taire, car mon cousin Jean ne se serait pas gêné pour me dire que je n'y entendais rien.
Le 4 juillet, dans l'après-midi, nous sommes montés sur des hauteurs; plus nous montions, plus nous voyions loin, et plus la mer paraissait grande. Je n'ai encore rien dit.
Mais, à mesure que nous montions, le fin bord de la mer, là-bas, du côté où elle touche au ciel, avait l'air de monter aussi. Quand j'ai vu cela, je n'ai pas pu retenir ma langue, et Jean m'a dit: «Petite oie, c'est l'effet de la perspective!»
Alors je lui ai demandé ce que c'est que la perspective; il m'a répondu que j'étais trop petite pour comprendre l'explication de ce mot-là. Veux-tu que je te dise? Eh bien, moi, je crois qu'il ne sait pas plus que moi ce que cela veut dire; sans cela il m'aurait donné des explications pour se faire valoir. Les garçons ont grand tort de se croire plus que les filles!
Je te dirai que l'eau de la mer est salée, avec un goût amer. Je le sais, parce que j'en ai avalé plus d'une gorgée à mon premier bain. Sais-tu ce que c'est qu'un baigneur? Non.... Eh bien, un baigneur, c'est un homme à figure rasée, qui a l'air d'avoir mariné dans l'eau de mer. Il a une bonne figure, mais il ne faut pas se fier à cela. Il vous prend dans ses bras, et il vous plonge en pleine eau. Vous avez beau prier, supplier, vous débattre, rien n'y fait; il vous plonge une fois, deux fois, trois fois dans la mer, et puis après il vous rend à votre maman.
Comme c'est par ordre du médecin que l'homme me plonge dans la mer, maman donne raison au baigneur et ne veut rien entendre. Pour ne pas faire rire à mes dépens les autres personnes qui sont là, je ne crie plus, je ne me débats plus. Quand l'homme dit: «Allons-y!» je ferme les yeux et la bouche, et je retiens mon haleine; mais il faut croire que je ne m'y prends pas bien, car j'avale toujours quelques gorgées de cette eau salée et amère.
J'aime bien la mer pour jouer au croquet sur le sable, mais je n'aime pas la mer pour être fourrée dedans trois fois de suite. Voilà ce que c'est que la mer.
Ah! il y a encore quelque chose que j'allais oublier. Il y a des heures où la mer se retire si loin, si loin, qu'on ne la voit presque plus; alors les gens du pays disent que la marée est basse. A d'autres heures, elle revient couvrir le sable, et l'on dit que la marée est haute.
A marée basse, Jean s'en va pêcher des crevettes avec d'autres garçons de son âge. Tu sais ce que c'est que des crevettes, mais tu ne les as vues que cuites. Vivantes, elles sont si transparentes, qu'on les aperçoit à peine dans l'eau.
Et puis il y a des petits garçons qui lancent des bateaux sur les flaques d'eau que la marée a laissées après elle. J'ai remarqué un de ces petits garçons, qui a une grosse tête, une figure renfrognée et un caractère grognon.
Jean m'a dit que si ce petit garçon était maussade, c'est parce qu'il a une grosse tête, et il m'a fait croire que tous les petits garçons qui ont une grosse tête sont grognons. Quand j'en ai parlé à maman, elle m'a dit que Jean s'était encore moqué de moi. Elle connaît des petits garçons qui sont grognons avec une tête menue, et d'autres qui sont très gentils avec de grosses têtes. C'est bon à savoir, et je te le dis pour que tu ne te laisses pas attraper.
C'est Jean qui met tous les jeux en train sur la plage. Tu vois que, si je te dis ses défauts, je te dis aussi ses qualités; hier il a pris à part, dans un coin, tous ses petits camarades, et il leur a donné l'idée de faire un feu de joie sur la plage, le soir, à marée basse. Toute la journée, ils ont transporté dans leurs brouettes du foin, de la paille, des broussailles et des fagots, et, le soir, Jean a mis le feu au bûcher. C'était très joli, et tout le monde se promenait autour, même les grandes personnes.
Les garçons commençaient à danser des rondes autour du feu, et les plus hardis parlaient de sauter par-dessus, lorsqu'il est venu une averse qui a dispersé tout le monde.
10 juillet 1885.
Il a plu toute la nuit du feu de joie, et puis
toute la journée et toute la nuit d'après. Il
pleut encore au moment où je t'écris.
C'est ennuyeux partout, la pluie, mais
surtout à la mer. On ne voit dehors que
les gens du pays et quelques baigneurs
enragés; toutes les dames restent dans
leurs logements ou vont faire de la
musique au casino.
On ne voit dehors qu'une Anglaise de
quatorze ou quinze ans. Il paraît que les
petites Anglaises font tout au rebours de
nous autres; par exemple, elles se
promènent sans leur bonne et sans leur
maman, et elles sortent par tous les
temps.
Je vois la nôtre par la fenêtre; elle fait les
cent pas toute seule, chaussée de
grosses bottines, un grand parapluie à la
main, et les cheveux au vent. Jean
prétend que tous les Anglais font exprès
de se promener à la pluie, et que c'est
pour cela qu'ils ont tous les cheveux
rouges. Mais je commence à me défier
de Jean, et je l'ai bien attrapé en lui
disant que j'ai vu à Paris beaucoup
d'Anglais qui n'avaient pas les cheveux
rouges.
Figure-toi qu'elle se promène toujours!
Maman, qui a trouvé ici des personnes de connaissance, a appris que ce n'est pas
pour faire de l'effet que la petite Anglaise
se promène à la pluie. Son médecin lui a
ordonné de se promener deux heures,
par tous les temps.
Quand maman m'a dit cela, il y a deux minutes, je n'ai pas pu m'empêcher de rougir parce que je l'avais suppliée de ne pas me faire fourrer dans l'eau par la pluie. Sais-tu ce que je ferai, s'il pleut encore demain? Je dirai à maman de me faire prendre mon bain tout de même. J'espère qu'elle sera contente de moi.
Je te regrette tout le long du jour, ma chère Michette; mais je te regrette doublement par la pluie. Ah! si tu étais ici, nous ferions de bonnes causettes, comme à Paris, et nous ne nous apercevrions seulement pas qu'il pleut.
11 juillet 1885.
Il pleut toujours, seulement un peu plus fort. J'ai demandé à maman de m'envoyer au bain avec Justine. Elle est si bonne, ma maman, qu'elle a tenu à venir elle-même. Elle a pensé que cela me donnerait du courage, et elle a eu raison. Oui, cela me donnait du courage de la voir me sourire sous son parapluie. Je tremblais malgré moi, mais j'avais le coeur content. Le baigneur s'est mis à rire et m'a dit: «Ma petite demoiselle, vous faites comme Gribouille, qui se mettait à l'eau pour n'être point mouillé par la pluie». J'ai ri aussi, et puis il m'a plongée trois fois dans la vague, et puis c'était fini, et j'avais envie de danser. Maman m'a promis d'écrire à papa que je m'étais conduite comme une bonne petite fille. Elle m'a promis encore de m'aider à coudre le nouveau costume de Lili.
Pour me désennuyer, elle m'a menée après déjeuner à une espèce de ferme qui est à deux pas de notre chalet; dans cette promenade, tout m'amusait, même de patauger, même de recevoir des ondées dans le cou. Maman m'a dit que, quand on avait le coeur content, on voyait toujours le bon côté des choses. Je tâcherai d'avoir le coeur content le plus souvent possible.
A la ferme, dans une espèce de grange, il y avait des lapins, mais, tu sais, Michon chéri, des lapins vivants! Ah! des lapins comme ceux que nous avons vus souvent à la devanture des fruitiers, pendus la tête en bas, ou bien des lapins vivants, ce n'est pas du tout la même chose. Oh! si tu avais été là avec moi pour les voir sauter, s'asseoir pour friser leur moustache, faire aller leurs oreilles, et me regarder d'un air éveillé! D'abord ils avaient un peu peur de moi, mais la fermière m'a dit: «Donnez-leur des carottes, mademoiselle, et vous verrez». Elle m'a montré un panier où il y avait des carottes, et j'en ai donné à mes petits amis. Car je puis bien dire que ce sont maintenant mes petits amis. Crois-moi, Michette, quand tu rencontreras des lapins, donne-leur des carottes, et tu verras!
Ne sois pas jalouse de mes nouveaux amis, mon Michon chéri, je n'aimerai jamais personne plus que toi; et je t'embrasse de tout mon coeur.
Ta petite amie,
Finette.