Contes à Jeannot

Jules Girardin · Chapitre 4 sur 6

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Contes à Jeannot

Chapitre IV

 

LES TROIS PETITS CHIENS

 

En trottinant de compagnie sur la route, trois petits chiens faisaient la conversation, et, tout en causant, ils enchérissaient à qui mieux mieux sur l'horrible méchanceté du monde.

 

Le premier dit: «Non, vous ne voudrez pas me croire, et pourtant je vous donne ma parole que c'est la pure vérité. Un homme, avec un seau, m'a jeté de l'eau de savon sur la queue. Moi, je trouve que c'est une abominable cruauté; et vous?»

 

Le second dit: «C'est tout simplement une atrocité; mais il m'est arrivé bien pis, à moi. Un gamin, d'un coup de pierre, m'a presque cassé les reins. Hein! qu'est-ce que vous dites de cela?»

 

Le troisième dit: «C'est encore moi qui ai le plus à me plaindre; et il ne m'est que trop facile de le prouver. Un homme m'a presque écrasé. Pourquoi? Pour avoir regardé un chat. N'est-ce pas le comble de la méchanceté? hou! hou!»

 

Mais il y a une chose que les trois petits chiens oubliaient de dire: le premier avait volé des sardines; le second s'était jeté sur un pauvre aveugle, et le troisième avait donné la chasse au chat de la maison.

 

C'est ainsi que parlaient les trois petits chiens; et il y a, par le monde, quantité de petits enfants à boucles blondes, et même de vieux enfants à barbe grise, qui ne sont pas plus sages. Racontent-ils une aventure, elle est toute à leur gloire, ils y ont le beau rôle; mais ils ne soufflent mot des circonstances dont ils auraient à rougir.

 

Les petits chiens, n'étant que de simples animaux, raisonnent et raisonneront toujours en simples animaux. Jamais ils n'arriveront à comprendre qu'il est mal de voler les sardines du prochain, ou de se jeter sur les gens sans défense, ou d'épouvanter les chats qui ne vous disent rien.

 

Rendus circonspects par de fâcheuses expériences, il concluront, en véritables petits chiens qu'ils sont, qu'il s'agit tout simplement de voler les sardines quand l'homme au seau a le dos tourné, de se jeter sur les aveugles quand personne n'est à portée de les défendre, et de choisir mieux son temps pour se livrer au divertissement de la chasse à courre. Ils n'auront jamais en vue que leur avantage et leur plaisir, et déblatéreront jusqu'à la fin du monde contre celui qui les empêchera de chercher leur avantage et de prendre leur plaisir là où ils croient le trouver.

Pourquoi? parce que les petits chiens, même quand ils sont devenus grands, n'ont point de conscience qui les éclaire sur ce qui est bien et sur ce qui est juste.

 

Mais les petits hommes à boucles blondes et les vieux hommes à barbe grise ont une conscience. Qu'ils la prennent pour conseillère avant de raconter leurs exploits, et pour juge avant de condamner le prochain.