Contes à Jeannot

Jules Girardin · Chapitre 2 sur 6

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Contes à Jeannot

Chapitre II

 

LA FAUTE DE NONO

 

I

 

C'était, en cette belle terre classique de Sicile, un de ces coins charmants que Théocrite aimait à contempler et à dépeindre dans ses idylles.

 

Depuis la pointe du jour, la vendange occupait tous les bras et réjouissait tous les coeurs.

 

Le père de famille, semblable, dans sa robuste élégance, à quelque dieu rustique de l'ancienne Grèce, après avoir distribué la tâche aux vendangeurs et aux vendangeuses, avait mis lui-même la main à l'oeuvre pour donner le bon exemple.

 

Il avait ri et il avait chanté, parce que la joie de vivre était en lui; car les grappes étaient nombreuses et lourdes, et il voyait le pain de l'année assuré pour tous les siens.

 

Il avait ri et il avait chanté, parce que le ciel était sans nuages; parce que l'odeur du raisin écrasé, qui planait dans l'air, ajoutait en son âme quelque chose à l'ivresse du bonheur; parce que ses enfants étaient gais, alertes et bien portants, comme de jeunes faunes; parce que la compagne de sa vie était la matrone la plus belle et la plus sage de la paroisse, et qu'elle avait de la cervelle pour deux.

 

Et elle faisait bien d'avoir de la cervelle pour deux; car lui, Maso, en dépit de son faux air de dieu antique, en dépit de sa force, en dépit de sa barbe, n'était qu'un grand enfant.

 

II

 

Après avoir vaillamment peiné, en bon père de famille, pendant toute la première partie du jour, Maso ôta son rustique chapeau de paille, essuya de son bras nu la sueur de son front, et dit en riant: «Mes enfants, je crois que c'est assez pour une fois! Allons voir si la maîtresse a pensé à nous. Qui m'aime me suive!»

 

Tous l'aimaient, tous le suivirent en riant jusqu'à l'endroit où la maîtresse avait préparé le repas des vendangeurs. C'était un repas frugal, mais il avait été apprêté avec tant de soin et de propreté, le travail avait si bien aiguisé l'appétit des travailleurs, que les convives le savourèrent comme si c'eût été un festin de nectar et d'ambroisie.

Le repas terminé, les vendangeurs se séparèrent, et chacun d'eux chercha un bon petit coin à l'ombre pour y faire la sieste.

 

Maso, au lieu de suivre leur exemple, tira sa femme à part et lui demanda ce qu'elle avait fait de Nino.

 

Nino était le dernier-né de la famille, et par conséquent le Benjamin.

 

Nino dormait du sommeil de l'innocence, dans une corbeille, à l'ombre. Maso pensa en lui-même que Nino aurait pu mieux choisir son temps pour dormir, mais il eut la sagesse de garder cette réflexion pour lui. Alors, prenant son parti en brave, il se donna le plaisir de regarder dormir Nino. Mais, en vérité, c'était un plaisir bien fade, comparé à celui de le prendre dans ses bras, de le taquiner pour le faire jaser, de se laisser tirer la barbe et les cheveux, ou même de se laisser égratigner les mains et la figure par ses griffes de chat.

 

La mère, ayant quelques ordres à donner et quelques soins à prendre, laissa ses deux enfants ensemble, le grand et le petit, non sans dire au grand: «Et surtout ne le réveille pas!»

 

III

 

«Comme elle me connaît bien!» se dit Maso, émerveillé de la perspicacité de sa femme. Comment avait-elle pu deviner qu'il avait conçu l'idée de réveiller son petit camarade de jeux? Car cette idée, il l'avait conçue un moment. Désormais il fallait y renoncer.

 

Cependant Nino semblait faire exprès de dormir plus longtemps que d'habitude. La patience de Maso était à bout. Et, pour résister à la tentation de le réveiller, Maso fut obligé de s'en aller. Mais il ne s'en alla pas bien loin, voulant être à portée d'entendre le premier gazouillement du chéri, quand il se réveillerait.

 

Adossé contre une barrière rustique, les bras croisés sur sa poitrine nue, le bon Maso s'endormit tout debout, comme une sentinelle négligente, ayant à ses côtés son grand chien qui dormait comme son maître.

 

Tout à coup il sembla à Maso que son chien se frottait contre lui, et qu'en même temps quelqu'un tirait son chapeau.

 

Il tressaillit, ouvrit les yeux, et partit d'un grand éclat de rire en voyant Nino qui le regardait d'un air surpris, et qui s'efforçait de lui prendre son chapeau pour le punir de ne lui avoir pas fait de risettes.

 

Les éclats de rire de Maso étaient toujours formidables, mais celui-là était si inattendu que Nino se rejeta sur sa mère et se cacha la figure contre son épaule.

 

IV

Après le premier mouvement de terreur enfantine, il se tourna de nouveau vers son père, et, comme son père lui tendait les bras, il lui tendit les bras de son côté.

 

La paix était faite; mais la paix ne se fait jamais sans que le vaincu accepte les conditions du vainqueur. Le vaincu, c'était Maso. Les vainqueurs, c'étaient la mère et le petit garçon.

 

La mère, avant de livrer son précieux fardeau aux mains robustes et hâlées qui se tendaient vers lui, dit à son mari d'un petit air moqueur qui lui allait bien: «Surtout ne l'écrase pas, et ne le laisse pas tomber.

 

—Bon, c'est convenu», répondit le dieu antique du ton le plus bénévole.

 

Et alors seulement il put prendre possession du second vainqueur.

 

Le second vainqueur s'attaqua à la barbe, aux lèvres, aux yeux, aux sourcils du vaincu, et revint finalement à son chapeau.

 

Le vainqueur était si agressif et si téméraire, le vaincu si patient et si heureux d'être malmené et maltraité, que le grand chien en poussait de petits cris de tendresse, et frottait sa tête contre la jambe du vaincu, les yeux fixés sur le vainqueur, pour bien montrer qu'il entrait dans l'esprit de la chose, et qu'il prenait sa part de toute cette joie.

 

En ce moment, deux personnages nouveaux entrèrent en scène: Stella, la soeur aînée, qui avait sept ans, et Nono, le frère cadet, qui en avait trois.

 

Tous deux étaient couronnés de pampres, en l'honneur des vendanges.

 

Ni le grand chien, ni le père, ni le petit Nino ne s'aperçurent de leur arrivée; mais les mères de famille ont l'oeil à tout, même dans les moments les plus pathétiques, et la mère de famille s'aperçut tout de suite que la bonne harmonie ne régnait pas entre Nono et Stella.

 

V

 

«Mon père! s'écria Stella d'un ton tragique.

 

—Chuc! chuc! chuc!» répondit le père, non pas à Stella, mais à Nino, qui accaparait toute son attention. Il faisait chuc! chuc! chuc! pour l'exciter à rire.

 

«Mère! dit Stella d'un ton non moins tragique.

 

—Qu'as-tu, ma mignonne? lui demanda sa mère.

 

—Il faut gronder Nono, répondit Stella.

—Gronder Nono! s'écria le père, qui avait entendu les derniers mots. Gronder Nono! et pourquoi donc?

 

—Il a fait une chose défendue! répliqua Stella avec un sérieux tout à fait bouffon.

 

—Il a fait une chose défendue! reprit le père en se débattant de son mieux contre Nino, qui cherchait à lui fourrer son petit poing dans la bouche.

 

—Oui, père, une chose défendue. Au lieu de cueillir des grappes, il a cassé la branche tout entière. Vois plutôt!»

 

Nono, tout penaud, tenait dans le pan de sa chemisette relevée deux grosses grappes et la branche tout entière, qui traînait derrière lui.

 

«Il sait bien, reprit Stella, qu'il y a dans la branche des grappes pour l'année prochaine; on ne les voit pas, mais elles y sont; maman me l'a dit le jour où j'avais cassé une branche.

 

—La belle affaire! s'écria le père de famille en haussant les épaules; je ne veux pas qu'on se querelle un jour comme celui-ci. Venez tous les deux embrasser votre petit frère; après cela allez-vous-en jouer, et ne nous ennuyez plus de vos querelles.»

 

VI

 

Les deux enfants embrassèrent leur petit frère, et s'en allèrent jouer chacun de son côté, emportant dans leurs petites cervelles chacun une idée fausse.

 

Nono était persuadé que désormais, avec l'approbation paternelle, il pouvait traiter la vigne comme bon lui semblerait.

 

Quant à Stella, elle se dit que la justice était un vain mot, puisque l'on permettait à Nono ce qu'on lui avait formellement interdit à elle-même.

 

Ces idées auraient fermenté dans les deux petites têtes comme le vin nouveau dans la cuve, si la mère de famille, avant la fin du jour, ne s'était arrangée pour prendre chacun de ses enfants en particulier, et pour leur faire voir la vérité.

 

Stella, adroitement interrogée, dut convenir que le pauvre Nono n'avait péché ni par malice ni par désobéissance, puisqu'il avait cassé la branche sans qu'on lui eût défendu de la casser ni expliqué pourquoi il ne fallait pas la casser. Il avait si peu conscience d'avoir commis un crime, que, quand Stella l'avait si vertement tancé, il apportait triomphalement la branche à sa maman pour lui faire plaisir. Stella dut reconnaître que la justice n'est pas un vain mot.

 

A Nono, la jeune mère se contenta de dire ce qui peut entrer dans l'intelligence d'un enfant de trois ans. Sans lui charger l'esprit de la théorie des grappes futures, elle lui fit comprendre qu'un tout petit enfant ne doit toucher à rien sans avoir demandé conseil à son papa ou à sa maman. C'est une règle dont l'application ne demande point de grands efforts d'intelligence.

 

«Nono a compris», répondit le jeune délinquant.

 

Le père n'eut point connaissance des exploits de sa petite femme; mais, d'une manière générale, il continua à en être très fier, parce qu'elle «avait de la cervelle pour deux».