Contes et poésies de Prosper Jourdan: 1854-1866

Prosper Jourdan · Chapitre 4 sur 6

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Contes et poésies de Prosper Jourdan: 1854-1866

Chapitre 1856

L’AUTOMNE

 

Septembre finissait: déjà le vent d’automne Du printemps, dans les bois, effeuillait la couronne.

Les monts, dorés encor des reflets du soleil, Se mouraient sous ses feux. Chaque arbre à son réveil, Voyait le sol jonché de ses feuilles flétries, Brillantes de rosée et par le froid meurtries.

Comme un rideau de gaze, une faible vapeur Jetait sur la vallée un voile de langueur; De quelques pauvres toits, en spirale dormante, S’élevait lentement une trace fumante, Tandis que le soleil, à l’horizon lointain, Rougissait les coteaux d’un rayon incertain.

 

En longs frémissements les brises murmurantes De l’automne apportaient les senteurs enivrantes Et soupiraient ces chants qui font rêver d’amour, Errants dans les échos sur le soir d’un beau jour.

Et la nature alors chantait comme en un rêve Le silence et l’amour, l’ombre et tout ce qui rêve, Puis semblait, languissante ainsi que la beauté, Mourir dans sa splendeur et sa sérénité.

 

Octobre 1857.

 

MA FOLIE

 

Moi, j’ai fait ma folie

D’une fille aux yeux bleus.

Le moindre de ses voeux

Dispose de ma vie.

 

Et jusqu’à son dépit,

Jusques à ses pleurs même,

Tout en elle je l’aime,

Et pourtant elle en rit.

 

Et pourtant, si ma bouche

S’égare sur sou cou,

Elle m’appelle fou,

La folle, et s’effarouche.

 

Et je suis furieux!

Car elle est si jolie

Que j’aime à la folie

Cette fille aux yeux bleus.

 

Paris, Mai 1858.

 

A MARIE

 

En promenant, vous souvient-il, Marie, Vous me donniez votre petit bras blanc Que je serrais parfois, tout en causant?

Vous pâlissiez malgré vous, ma chérie, Et votre voix tremblait en me parlant.

 

Je vous aimais, Mariette, et pourtant N’en disais rien, mais je mourais d’envie De vous conter mon secret, par moment, En promenant.

 

Mais vous partez; quand on part, on oublie.

Vous allez donc vous marier, vraiment?

Parfois, là-bas, si votre coeur s’ennuie, —Vos grands yeux bleus sont si doux en rêvant!—

Songez à moi du fond de l’Algérie,

En promenant.

 

Toulon, Juin 1858.

 

RHODINA

 

Fille de Lesbos, vierge aux tresses blondes, Nymphe auprès de qui pâlirait Vénus, Fleur du Sunium, dont de chastes ondes Au soleil jadis baignaient les pieds nus!

 

Comme sur la mer, la mer frémissante Poursuit le sillon d’un fuyant esquif, Sur le sable fin l’onde caressante

A-t-elle effacé ton pas fugitif?

 

Blanche Rhodina, ma déesse antique, Si chez les mortels, par faveur des dieux, Tes charmes divins, dans leur grâce attique, Daignaient un beau soir descendre des cieux, Si tu revenais, ravissante et telle Que Cléphas te vit, un jour de péché, Je voudrais t’aimer d’amour immortelle A rendre jalouse Hélène ou Psyché!

 

Car parmi tes soeurs au chaste sourire Dont je vois s’enfuir dans les bois ombreux Le pas, cadencé comme un chant de lyre, Toi seule es la reine aux yeux amoureux.

 

Et tu m’aimerais, ma pudique amante, Tout en restant nymphe et divinité: Comme ton sein nu sa pudeur charmante, O reine, l’amour a sa chasteté.

 

Passy, Août 1858.

 

A L’HOTELLERIE

 

—SOUVENIR DE MUSSET—

 

I

 

Il est des jours, Dieu me pardonne!

Où, sans mentir,

Je sauterais de la Colonne

Pour en finir.

 

D’où vient cette mélancolie?

Voyons un peu:

Suis-je en veine de poésie?

Mais non, par Dieu!

 

Est-ce un de ces spleens qu’on éprouve Quand, par moment,

Votre étourdi de coeur se trouve

Seul en aimant?

 

Suis-je dans mes jours de tristesse?

Ai-je un trésor

Caché dont le souci m’oppresse?

Ou bien encor

 

La province me semble-t-elle

Bête à ce point

Qu’il n’est rien qu’on puisse chez elle Trouver à point?

 

La connaissez-vous, la province?

Pour aujourd’hui,

Hélas! j’y bâille comme un prince

Mourant d’ennui.

 

Lyon! dire qu’on y demeure!

Séjour mortel!

Si je couche ici, que je meure

Dans cet hôtel!

 

Par hasard, est-ce que vous êtes

De mon avis,

Que rien, même en ses jours de fêtes, Ne vaut Paris?

 

Car Paris! ah! mademoiselle,

C’est là qu’on vit;

C’est là que la femme est fidèle,

A ce qu’on dit.

 

C’est là que l’Amour vend ses pommes Et mille riens,

Et c’est le pays des grands hommes

Et des vauriens.

 

Ah! c’est beau, Paris! Pour les femmes, Quel paradis,

Et quel purgatoire, ô mesdames,

Pour les maris!

 

Ces pauvres gens … mais je m’arrête; Car, Dieu merci!

Pas plus que vous ne m’inquiète

Un tel souci!

 

Mon avis, puisque la franchise

Est de saison,

Est que vous avez, quoi qu’on dise, Toujours raison;

 

D’abord parce que, dans la vie,

Autant qu’on peut,

Je trouve qu’il faut suivre un peu

Sa fantaisie;

 

Et puis, vous savez bien, Ninon,

Vous que j’implore,

Que, tout ce que vous trouvez bon,

Moi je l’adore.

 

Et je le dis sincèrement,

Chacun avoue,

Femmes, que le bon Dieu vous doue

Très-joliment.

 

Et qu’il n’est pas un homme au monde Qui vaille enfin

La moindre fille, brune ou blonde.

C’est bien certain.

 

II

 

Pour en revenir au malaise

De mon esprit,

Nous parlions de ce qui me pèse

Et m’assombrit:

 

Non! ce n’est ni la Poésie

Au front rêveur,

Engendrant la mélancolie

Dans tout le coeur;

 

Ni le spleen qui bâille et qui bâille, Le spleen maudit

Triste et plat comme une muraille

Qu’on reblanchit;

 

Ni rien des malheurs de la vie,

Petits ou grands,

Qui passent et que l’on oublie

Avec le temps.

 

Mais alors, d’où vient que mon âme

Voit tout en noir?

Que mon coeur palpite, sans flamme

Et sans espoir?

 

Quel est donc ce malaise étrange

Qui m’engourdit?

Est-ce mon diable ou mon bon ange

Qui m’affadit?

 

Je crois que j’aimais ma maîtresse, Sans m’en douter;

Et que je suis plein de tristesse

De la quitter.

 

Suis-je donc un amant fidèle?

Car, en un mot,

J’ai dans l’âme une peur mortelle

De l’aimer trop.

 

Je laisse, hélas! tout ce que j’aime Derrière moi;

Si je pleure au fond de moi-même,

Voilà pourquoi.

 

Je sens que mon coeur se réveille,

Espoir déçu!

Quand je le crois mort, il sommeille A mon insu.

 

Nous avons beau faire, notre âme

Subsiste en nous

Et brûle, étincelle sans flamme,

D’un feu plus doux.

 

Cette étincelle est notre vie,

Joie ou malheur;

Sa lueur, ardente ou pâlie,

Jamais ne meurt.

 

C’est la mystérieuse chaîne

Qui nous unit

A tout ce que notre âme en peine

Aime et bénit;

 

C’est l’amour qui tue ou fait vivre; C’est notre sort;

C’est l’étoile qu’il nous faut suivre Après la mort.

 

Dieu l’a dit, et la destinée

Suit son chemin

Comme une ennemie acharnée

Du genre humain.

 

Je marchais, croyant pour la vie,

Mon coeur brisé,

Et voilà que ce coeur me crie:

«Tu t’es trompé!»

 

Mes amis, ma mère et mon père,

Je vous aimais.

J’aimais ma maîtresse, ah! misère!

Plus que jamais.

 

Ah! si c’est bien toi qui déchaînes Charmes et peines!

S’il est vrai que, toujours, demain Soit dans ta main!

 

Mon Dieu, si nos blessures même

Viennent de toi!

Si mon cri n’était qu’un blasphème, Pardonne-moi.