Contes et poésies de Prosper Jourdan: 1854-1866
Chapitre 1858
LA ROSE
O ma pauvre rose effeuillée,
Charme, regret, parfum, trésor,
Toi que ses lèvres ont mouillée,
O fleur, parle-moi d’elle encor.
C’est dans un bal que je l’ai vue,
Blanche avec des lèvres de feu.
Une douce flamme ingénue
Brillait dans son profond oeil bleu.
C’était, je crois, la nuit dernière Que je la vis pour en mourir.
Il n’est point de pire misère,
Et pourtant ma douleur m’est chère
Et cher aussi son souvenir.
II
La Valse a d’étranges ivresses;
Je sentais à chaque détour
Ses beaux bras aux molles caresses
Qui me chargeaient de morbidesses
Toutes ruisselantes d’amour.
—Elle est blanche, sa chevelure
L’éclaire comme un cadre d’or
Éclaire une miniature.
L’étoile tremblante qui dort
Aux cieux où sa clarté s’azure,
Brille d’un moins pur diamant
Que ne brillait son front charmant
Pendant cette nuit de féerie.
Hélas! Tout s’est enfui, pourtant!
Mais de ma vision chérie
Il me reste la fleur flétrie
Qu’elle a perdue en me quittant.
O douceur! ô mélancolie!
Adieu, fleur désormais pâlie!
L’amour est ce bel oiseau bleu
Léger comme un songe frivole,
Qui nous caresse, et puis s’envole.
En battant des ailes, vers Dieu!
Paris, Novembre 1859.
RENCONTRE
Je le croyais pourtant bien mort, mon pauvre amour.
Et rien que pour la voir aujourd’hui, dans la rue, Le voilà revenu, brûlant, comme à sa vue Il me prit un beau jour.
Mais alors il était doux et plein d’espérance Comme un rayon de lune adorable qui luit, Quand la tempête souffle et que le vent balance Les arbres dans la nuit.
Et je l’avais béni, lui si plein de promesses, Me berçant à son chant….—Beaux rêves enchanteurs!—
Hélas! pourquoi faut-il que toutes nos tendresses Nous coûtent tant de pleurs?
Certes! j’aurais juré de l’avoir oubliée, Elle qui m’a tant fait souffrir quand je l’aimais, Et voilà que ma plaie à peine refermée Saigne plus que jamais!
Passy, Mai 1860.
A MADAME L***
C’est amusant, à deux, de courir dans les bois, Et de rêver le soir au frais des grands ombrages.
En parlant à voix basse errer sous les feuillages, N’est-ce pas un bonheur à faire envie aux rois?
Cependant un boudoir, lorsque de petits doigts Vous en ouvrent la porte, a bien ses avantages, Qui partout ont semblé divins, même aux plus sages.
C’est mon avis, et c’est le vôtre aussi, je crois.
On dit même, est-ce vrai? qu’une bonne voiture Quand les coussins sont doux, moins pourtant que les yeux De celle qui l’occupe, est chose qui s’endure.
Un seul point me surprend: ces mots mystérieux Que le coeur seul entend, que la bouche murmure, Oh! comme on les oublie après un an ou deux!
Passy, Juin 1860
ADIEU, NINON
Depuis longtemps,
Trop longtemps, je soupire.
Il est grand temps
Aujourd’hui de me dire
Si vous voulez
Jouer avec ma flamme.
Parlez, madame,
Mais vous me le paierez.
Allons, mon coeur,
Et cachez, je vous prie,
Cet air moqueur
Qui vous rend moins jolie.
Quoi! vous osez
Rire de mon attente?
Riez, méchante,
Mais vous me le paierez.
Hélas! pourquoi
Faut-il que je vous aime,
Fille au coeur froid,
Qui n’aimez que vous-même?
Vous souriez?
Ma peine est bien étrange,
Allez, mon ange,
Mais vous me le paierez.
Pourquoi tantôt
Votre voix si rieuse,
Au piano
Était-elle rêveuse?
Vous le savez,
Cela vous rend plus belle.
Chantez, cruelle,
Mais vous me le paierez.
Mêlant nos pas
Dans un même dédale,
Quand dans mes bras
La Valse vous rend pâle,
Vous ne songez,
Vous, qu’à votre toilette.
Dansez, coquette,
Mais vous me le paierez.
Mais quel courroux!
Vous aurais-je blessée?
Quels yeux moins doux!
Quelle moue offensée!
Vous vous fâchez?
Vous êtes en colère?
Boudez, ma chère,
Mais vous me le paierez.
Adieu, Ninon.
Eh bien! quel est ce geste?
Qu’avez-vous donc?
Voulez-vous que je reste?
Ciel! vous pleurez
Votre main me rappelle….
Pleurez, ma belle,
Mes maux sont trop payés.
Passy, Août 1860.
DANS LA FORÊT
Bois où l’Automne se courrouce,
Et, dans les sentiers gracieux
Étend sa rouille sur la mousse!
Brises dont la plainte est si douce Qu’elle semble venir des cieux!
Sombres écueils! roches antiques!
Vous qui bravez les océans!
Vous que les vagues atlantiques
Ont, dans leurs fureurs fantastiques, Découpés en profils géants!
Et vous, cieux où l’aube étincelle, A l’heure où la lune s’endort,
Dites-moi s’il est, brune ou blonde, Une belle plus belle au monde
Que ma maîtresse aux cheveux d’or?
Étretat, Décembre 1860.
MESSAGE
Allez vers elle, fleurs chéries,
Allez, et ne trahissez pas
Ces mots que dans mes rêveries
Ma bouche dit tout bas.
Ne lui dites pas, indiscrètes,
Combien de désirs insensés
Cachent sous mes regards glacés
Leurs flammes inquiètes.
Ne lui dites pas qu’en tous lieux
Mon coeur la suit à tire-d’aile,
Que les rayons de ses grands yeux
Me font frémir près d’elle;
Cachez-lui qu’un mot de sa voix
Trouble mon oreille ravie,
Et que je donnerais ma vie
Pour mourir sous ses lois.
Qu’elle ignore, la grande dame,
Que je l’aime au point d’en mourir, Quand ma bouche, étouffant mon âme, Froidement sait mentir;
Lorsque dans sa chambre où, sans cause, Je deviens timide et tremblant,
Tous deux, d’un ton indiffèrent,
Nous parlons d’autre chose.
Quand elle fait, par ses accents,
Sur la scène où chacun l’admire,
Haleter la foule en suspens
Par son divin sourire,
Dans un coin, pensif, inconnu,
Qu’elle ignore, la grande artiste,
Combien celui-là seul est triste
Qu’un beau rêve a perdu!
Ne lui dites pas que je l’aime,
Ni combien il m’en a coûté
Pour comprimer mon coeur blessé
Qui criait en moi-même!
Ne lui dites pas que je meurs
Et que c’est elle qui me tue,
N’ayant pas soupçonné mes pleurs
Dans mon âme éperdue.
Pourquoi faut-il l’avoir connue,
Puisque j’en devais tant souffrir?
N’eût-il pas mieux valu mourir
Avant de l’avoir vue?
Maudit soit le jour où mes yeux
Ont vu ces traits si pleins de charmes, Puisqu’inutiles sont mes voeux
Et vaines mes alarmes!
Gardez bien mon triste secret;
Si vous lui parliez de ma peine,
Qui sait, avec son air de reine,
Ce qu’elle en penserait?
Paris, Janvier 1860.
A MA MÈRE
Où sont-ils, mes chagrins d’enfant, Grandes peines vite oubliées,
Aux larmes si vite essuyées
Que je riais en même temps?
Comme elles sont loin, les soirées
Que nous passions en attendant
Mon père! O mes heures dorées!
Tu disais: «Quand tu seras grand!…»
J’ai grandi. Le temps d’un coup d’aile Jette au vent bien des rêves d’or:
J’ai souffert et je souffre encor.
Mais j’ai dans mon âme immortelle
Senti que Dieu me laisse encor
Ma mère, et que j’ai tout en elle.
Paris, Février 1861.
A MA MÈRE
Un an passé, mère, qu’un beau matin, Enfant par l’âge et vieux par la tristesse, Malade, usé, las de vivre sans cesse Et de trouver l’ennui sur mon chemin, En souriant à mon nouveau destin,
Je vins ici chercher dans ta tendresse Pour mon coeur froid la chaleur de ta main, Dans ton amour l’abri de ma faiblesse; C’est près de toi, pour la première fois, Que j’ai connu la douceur de sa voix, Que le bonheur a passé sur ma route.
Je vais partir. Qu’importe? j’ai vécu.
Qu’il soit béni, malgré ce qu’il en coûte Pour le pleurer après l’avoir perdu!
Alger, 5 février 1862.
A MON AMI PAUL E.. G..
Paul, as-tu quelquefois, dans tes jours de tristesse, Senti passer en toi quelque gai souvenir?
Et n’as-tu pas alors, à travers ta détresse, Songé combien le charme en est doux à sentir?
Moi j’y pensais ce soir, laissant mon feu mourir; J’errais dans ce passé qui me revient sans cesse.
Je songeais qu’il est loin, et, sans qu’il y paraisse, Que voilà plus d’un an que tu m’as vu partir.
Puis je rêvais encore, et dans la cheminée Suivant des yeux la bûche à demi consumée, Je comparais ma vie à ce feu pâlissant.
Et je songeais, mon cher, à notre douce vie, A ce qu’un souvenir a de mélancolie, Et qu’il est doux aussi de vieillir en s’aimant.
Alger, mardi soir, 25 février 1862.
A MADAME V***
Puisqu’il vous faut six mois pour être mon amie, Avez-vous bien songé, quand vous me les disiez, A ce que ces deux mots ont de mélancolie Et de douceur aussi? Tandis que vous parliez, Il me semblait à moi que c’est une folie Et que pour la prévoir, quoi que vous en pensiez, Il faut que l’amitié soit un peu ressentie, Et, même à votre insu, que vous en éprouviez.
Laissez-moi l’espérer; car après tout, madame, S’il n’en est rien, ces vers que vous me demandiez, Je voudrais bien savoir ce que vous en feriez.
Mais six mois! Jusque-là que faire de mon âme?
Ah! songez que mes maux seraient tous oubliés Et mes chagrins finis demain, si vous vouliez!
Alger, Mars 1862.
A MADAME A***
—ENVOI DE ROSINE ET ROSETTE—
Ce conte fut écrit sous un climat doré Où nous avons vécu dans un site adoré, Près de ma mère;
Où vous m’avez soigné comme elle, de longs jours, Adoucissant pour moi le mal, qui fait toujours La vie amère;
Où vous m’avez guéri, toutes deux de moitié, Où mon âme vivait, dans sa double amitié Tout endormie;
Où d’être aimé deux fois j’ai senti la douceur, Car elle était ma mère, et vous étiez ma soeur Et mon amie.
Et maintenant, le rêve adorable me suit.
Je revois ce rivage où l’on entend, la nuit, Gémir la lame,
Et j’écoute pleurer, comme un chant qui s’émeut, Le souvenir si doux, hélas! que rien ne peut M’ôter de l’âme!
Paris, Juin 1862.
A FÉLIX M***
Ainsi, mon cher ami, nous voilà vieux, malades, Ennuyés, sérieux, mélangeant notre vin, Toi souffrant, moi rimeur, en un mot, très-maussades, Alea jacta est … et je parle latin!
Qui m’aurait dit cela lors de nos sérénades Sous les balcons d’Aline, et de nos escapades La nuit, dans mon quartier, alors que, le matin, Nous nous apercevions que le sommeil est sain?
Plus j’y songe, vraiment, et plus je me désole Que, pour de bons amis, un pareil temps s’envole, Puisque l’amitié reste et qu’elle doit grandir.
Et, comme j’y pensais en ouvrant cette page Pour y mettre ces vers, je songeais qu’à notre âge C’est un bien d’être unis et de se souvenir.
Paris, Juin 1862.
A MON PÈRE
Grâce au titre un peu plaisant,
Un peu plaisant qu’on me prête,
Puisque me voilà poëte,
Hélas! poëte, à présent!
O ma muse, allez-vous-en,
Allez-vous-en, et la fête
Que nous fêtons sera faite,
Sera faite plus gaiment;
Ou chargez-vous de lui dire
Qu’il me garde son sourire
Gai comme un soleil de mai.
Car il n’est de poésie
Au monde, ni d’ambroisie
Qui vaille un sourire aimé.
Paris, 25 Août 1862, jour de Saint-Louis.
A MADAME L.. B..
—SUR UN EXEMPLAIRE DES ÉMAUX ET CAMÉES—
Vous vous trompez, je vous le jure, Si vous croyez ce rondeau-ci
Fait d’onyx ou d’émail aussi:
Car Gautier seul achève ainsi
Des merveilles de ciselure.
Mais si je signe: «Votre ami,»
N’allez pas, je vous en conjure,
Me dire, en songeant à demi:
«Vous vous trompez.»
Car, selon moi, si jusqu’ici
Vous avez cru qu’une parure,
(Fût-ce un camée en pierre dure,
Fût-ce un émail de Rudolfi),
Vaut un ami dont on est sûre,
Vous vous trompez.
Paris, Avril 1862.
ADIEU
Adieu! mon âme t’a suivie,
Pareille à la fleur endormie
Qu’en passant cueille le zéphir.
Avec toi, j’ai senti partir
Encor un lambeau de ma vie.
Adieu, toi qui crois en partant
Qu’un déchirement d’un instant
N’a pas de mortelles alarmes;
Toi dont les yeux remplis de larmes Étaient si doux en me quittant.
Adieu, toi qui dans la nuit sombre, Sur ce lit, vide maintenant,
A travers nos baisers sans nombre
Murmurais follement dans l’ombre
Ces mots que le coeur seul entend!
Adieu, toi dont l’épaule nue
A tant de fois caché mes pleurs!
Je verrai toujours tes pâleurs
Devant ma tristesse inconnue.
Tu t’en souviens, du mal sans nom
Dont tu t’effrayais sans raison,
Lorsqu’il me prenait sur ta couche; Ces accès-là me reviendront,
Et les pleurs qu’ils me coûteront
Ne s’éteindront plus sur ta bouche.
Quel est donc ce frisson subit
D’une fièvre incompréhensible?
Que me veut cet être invisible
Qui vient s’asseoir près de mon lit?
Quelle est cette voix qui m’appelle Et qui me fait pâlir d’effroi?
D’où vient-elle? que me veut-elle?
Pourquoi cette pâleur mortelle
Dès que je l’entends près de moi?
Pourquoi suis-je sous son empire?
Pourquoi sans cesse? Ah! malheureux!
C’est quand je ne veux plus maudire: Soudain, au milieu d’un sourire,
Je sens mon coeur qui se déchire
Sous l’étreinte d’un mal affreux.
Et si, pour tromper cette fièvre,
J’étreignais ton corps adoré,
A peine l’avais-je effleuré
Que sur ton front décoloré
Je sentais se glacer ma lèvre.
II
Je me souviens surtout d’un soir.
J’étais d’une tristesse affreuse;
Sur l’oreiller, nue et rêveuse,
Tu le soulevais pour t’asseoir:
Tout à coup, sortit du ciel noir
Comme un spectre au fond d’un miroir, La lune blafarde et peureuse.
Je n’y puis songer sans te voir
Dans cette pâleur lumineuse,
Immobile et silencieuse
Devant mon sombre désespoir.
Je voyais ta douce figure
Pâle et muette de terreur;
Je contemplais avec stupeur
Ton expression morne et pure,
Et cela me brisait le coeur
De voir pleurer sur ta blancheur
Les ondes de ta chevelure.
Quel est ce démon acharné,
Cette voix qui jamais ne change?
On dirait l’ombre d’un damné
Qui me poursuit et qui se venge.
Est-ce un fantôme inanimé?
Un spectre dont je suis aimé?
Ou plutôt quelque mauvais ange
Auquel je suis abandonné?
Rien ne peut lui donner le change.
Quel est-il donc, ce mal étrange
Qui ne m’a jamais pardonné?
Mais, durant ces nuits de folie,
Souffrant de ces maux inconnus,
Dans la blancheur de tes bras nus
Je cachais ma tête pâlie;
O vision ensevelie!
Je sens à ma mélancolie
Que je ne te reverrai plus.
Adieu! le Destin nous égare:
Pourquoi partir quand tu m’aimais?
Le coup de vent qui nous sépare
Va nous séparer pour jamais.
Dans un mois, ou dans une année,
Si tu songes à nos amours
Sans en avoir l’âme troublée:
Par une belle matinée,
Pense à cette heure désolée,
La dernière de nos beaux jours!
Car cette heure, à peine envolée,
Tu la regretteras toujours!
Adieu! pense au cri de détresse
Que mon coeur te jette en partant.
Adieu, ma vie et ma maîtresse,
Adieu! songe à notre tendresse,
Songe à notre dernier instant!
Adieu! sois heureuse et m’oublie.
Que Dieu te guide par la main!
Et que douce te soit la vie,
Comme le soleil d’Italie
Qui nous souriait ce matin!
Oublions-nous, quoi qu’il advienne!
L’éternité qui va s’ouvrir,
Qu’elle soit païenne ou chrétienne, Passera sans nous réunir.
Dieu m’aurait dû faire mourir
Lorsque ta main serrait la mienne.
Hélas! j’ai peur du souvenir.
O souvenir! volupté sombre,
Source de désespoirs sans nombre,
Qu’un autre te célèbre encor!
Moi je te crains! Tu n’es qu’une ombre Et toute ombre rappelle un mort.
Tu n’es qu’un compagnon perfide
Qui nous empêche de guérir,
Souvenir! ô spectre livide,
Qui n’es bon qu’à faire souffrir!
13 Juillet 1863.
LE RÊVE
I
Elle m’a fait une marque
Sur le front;
Les siècles y passeront.
Chaque rive où je débarque
M’apparaît
Sombre comme une forêt,
Comme une forêt détruite
Que le vent
Tourmente éternellement.
C’est une terre maudite,
Et mes yeux
La retrouvent en tous lieux.
II
J’entends des voix gémissantes,
Et ne vois
Que le vide autour de moi,
Et leurs plaintes menaçantes
Font un choeur
Qui me déchire le coeur.
On dirait des funérailles
Dont le bruit,
Qui vient traverser la nuit
Semble sortir des entrailles
D’un enfer
Qui se serait entr’ouvert.
C’est comme un chant monotone
Que les morts
Viennent chanter sur leurs corps,
Ou le glas lointain qui sonne,
Désolé,
De quelque monde écroulé.
Mont-Riant, Février 1864.
A MA MÈRE MALADE
Ces trois fleurs, ma pauvre mère,
Font un bouquet bien petit;
Mais au Christ, que ta main chère
A pendu près de ton lit,
Leur nombre est une prière.
Il commence par la Foi
Et finit par l’Espérance;
Ainsi, nous prions pour toi,
Tous les trois d’intelligence:
Mon père, mon frère et moi.
Triste ou gai, le temps s’efface,
La neige s’évanouit
Au premier soleil qui passe.
Pour nos peines, vienne ainsi
Quelque beau jour qui les chasse.
Mont-Riant, 5 Février 1861, jour de Sainte-Agathe.
L’OUBLI
Ce chercheur d’oubli
S’exprimait ainsi:
J’éprouve un souci
Rien inexplicable:
Je cherche en vain si,
Dans ce monde-ci,
Le plus désirable
Des biens que Dieu fit,
C’est de boire à table
Ou dormir au lit.
Quand je bois, j’oublie
Jusqu’à ma folie,
Et je suis heureux;
Quand je dors, l’envie
De boire est partie
Et je perds la vie
En fermant les yeux.
O fièvre bizarre!
Fou raisonnement!
Dans ce double aimant,
Mon esprit s’égare
Régulièrement;
Et, je le déclare,
Je ne sais vraiment
Si c’est en buvant
Ou bien en dormant
Que l’oubli s’empare
De moi plus gaîment.
Et, plus je compare,
Plus, à tout moment,
Ma raison s’effare
A chercher comment
Ce doute charmant
Peut m’être un tourment.
Le sommeil, c’est l’ange
Qui veille sur moi:
Le sommeil me venge
De n’être ni roi,
Ni pape et, ma foi!
De n’être que moi.
Quand je bois, tout change
Si je veux, je crois
Être agent de change.
Dans ce que je vois,
Tout va, tout m’arrange;
Tout ce que je bois
M’est d’un charme étrange.
Le vin, c’est l’oubli,
Mais, je le confesse,
Le sommeil aussi.
L’un est la paresse
Et l’autre l’ivresse.
Leur double caresse
Est enchanteresse,
Et dans ma détresse,
Je flotte en esprit
De la table au lit.
Et rien ne peut faire
Que, pour en finir,
Des biens de la terre,
Malgré mon désir,
Je sache saisir
Lequel je préfère
De boire ou dormir.
Mont-Riant, Février 1864.
LE MYOSOTIS
—A MON PÈRE—
Dis-moi, la connais-tu, la fleur que je préfère?
Celle qu’au bord de l’eau je cueille avec mystère Dans le sentier perdu;
Celle qui, dans l’instant où, rêveur, je l’admire, Tantôt me fait pleurer, tantôt me fait sourire, Dis-moi, la connais-tu?
Ce n’est pas cette fleur orgueilleuse et coquette, Le dahlia hautain qui redresse la tête, Envieux et jaloux;
Superbe parvenu qu’un parterre vit naître, Et qui n’orna jamais la modeste fenêtre D’un poëte humble et doux.
II
C’est le myosotis, la fleur douce et pensive, Étoile du gazon scintillant sur la rive, Rayon du souvenir
Par qui l’amer regret se change en espérance Et dont l’azur promet au coeur gros de souffrance Un céleste avenir.
Trésor des coeurs aimants, combien tu nous rappelles De vierges comme toi pâles, jeunes et belles, Épouses du tombeau!
Tu fais revivre un nom parfumé d’ambroisie, Un nom cher à l’amour, cher à la poésie: Hégésippe Moreau.
Père, c’est le présent que mon amour t’apprête; De mon coeur à ton coeur il sera l’interprète Le plus digne de foi;
Sous des cieux étrangers m’accompagnant sans cesse, Ce talisman dira, stimulant ma tendresse: «Enfant, rappelle-toi.»
Margency, 25 Août 1864.
COLLOQUE D’AUTOMNE
LE POËTE.
Tel, dominant le cerf qui brame,
Le vent pleure dans les bouleaux:
Tel le tumulte de mon âme,
Pareil à celui de ces flots,
M’agite, et le fracas des lames
Couvre le bruit de mes sanglots.
Mer, toi dont le charme est sévère
Comme sévère ta splendeur,
J’aime ta beauté large et fière
Qui se mesure à la grandeur
De ton calme au chant séducteur,
Comme à celle de ta colère.
J’aime ton orgueil de géant
Et ta puissance révoltée,
Et ton désespoir effrayant
De te voir soudain arrêtée:
Toi qui semblais illimitée,—
Contre qui nul frein n’est puissant.
Déferlez, vagues bondissantes!
J’aime vos clameurs menaçantes;
Roulez sous le vent qui vous tord.
Votre voix, comme un bruit de mort, Domine, à travers la tourmente,
La foudre qui gronde moins fort.
J’aime à voir vos houleuses crêtes
Que l’ouragan roule et blanchit.
Ainsi l’on doit voir dans la nuit,
Surpris dans ses nocturnes fêtes,
S’enfuir au souffle des tempêtes
Un troupeau sinistre et maudit.
Je me berce à vos cris de rage,
O flots tumultueux et fiers;
Soit que vous alliez sur la plage
Rejaillir en flocons amers,
Ou sur des rocs noirs et déserts
Vous briser loin de tout rivage.
Pleure sur les écueils, ô flot!
Ta souffrance est le seul écho
Dont le cri réponde à la mienne.
Ton chant me berce dans ma peine
Et mon âme en désordre est pleine
De ton tumultueux sanglot.
Ta voix est d’autant plus puissante, Ta colère, plus menaçante,
Et ton cri, plus terrible encor
Qu’il meurt de son suprême effort:
Et ta vague, qui se lamente,
Jette, en pleurant, son cri de mort.
Mer, ta grandeur est éternelle,
Mais ton flot meurt quand il gémit.
Tel mon coeur tremblant, qui frémit Avec une angoisse mortelle
Mourra, comme ce flot rebelle,
Du cri qu’il jette dans sa nuit.
L’ESPÉRANCE.
Arrête, ô toi qui, dans la nuit profonde, Remplis l’écho du chant de tes douleurs!
Pour tant souffrir, es-tu donc seul au monde?
Verse en mon sein la peine qui t’inonde: Je t’ai compris et j’accours à tes pleurs.
Enfant, dis-moi le mal qui te déchire.
Il n’en est pas sans doute qui soit pire, Car, à travers tes pleurs et ton délire, Tu blasphémais et tu parlais de mort.
Je viens à toi. Courage, ô mon poëte!
Ne vois-tu pas, là-bas, cette mouette?
Son aile est blanche et joyeux son essor.
Ne vois-tu pas cette étoile nacrée
Qui fend la nue à peine déchiree,
Et cette voile, un instant éclairée, Qui fuit, s’abaisse et reparaît encor?
LE POËTE.
L’étoile à disparu. La mouette effarée S’est enfuie en poussant de lamentables cris.
Le vaisseau s’est perdu dans l’obscure nuée: Je crois qu’il a sombré, car ma vue égarée, Aux lueurs des éclairs, sur l’onde tourmentée, Aperçoit par moments de sinistres débris.
Qui que tu sois, fantôme ou vivant qui m’appelles!
Ta voix est douce et grave, et mon coeur te bénit.
Mais il est des douleurs profondes et cruelles, Qui ne guérissent plus au contact d’un ami.
Que viens-tu faire ici, par cette nuit obscure?
Si c’est pour moi, retourne et fuis-moi désormais.
J’aurais voulu t’aimer, car ta parole est pure: Mais je garde en mon coeur une telle blessure, Que, jusque dans la mort, le mal qui me torture Fera saigner mon âme et ne mourra jamais.
L’ESPÉRANCE.
Il n’est point de souffrance au monde Qui soit si grande et si profonde.
Que rien ne la puisse guérir.
Il n’est de blessures mortelles
Dont le temps, sur ses vastes ailes, N’emporte jusqu’au souvenir.
Viens, enfant, calme ton délire.
Je connais ton cruel martyre;
Mais je suis l’Ange au doux sourire: Avec moi tout peut rajeunir.
LE POËTE.
Ange! qui donc es-tu, toi, dont la voix sonore, Comme un souffle de Dieu, murmure dans la nuit?
Tu parles de sourire? Ah! pour sourire encore, Ignores-tu le poids du mal qui me dévore?
C’est un feu qui me brûle et partout me poursuit.
L’ESPÉRANCE.
Enfant, cède à ma prière.
Surmonte ta peine amère;
Je saurai te consoler.
A celui qui désespère
Ma présence est douce et chère;
Cesse de te désoler.
L’homme m’appelle Espérance.
Je suis soeur de la Souffrance:
Il n’est de douleur immense
Que je ne sache calmer.
LE POËTE.
Fille des cieux, retourne à celui qui t’envoie.
Mon âme à tout jamais s’est repliée en soi.
Parmi les souvenirs où mon être se noie, Mon coeur désespéré n’entrevoit plus de joie.
Mon âme est sans espoir, et mon esprit sans foi.
Va! poursuis ton chemin, et donne, sur la route, Ta main et ta jeunesse à celui qui t’écoute Sans redouter encor d’être trompé par toi.
Pour moi, la Solitude accompagne ma vie: Mère du doute et soeur de la Mélancolie.
Les destins sont écrits et mon coeur suit sa loi.
L’ESPÉRANCE.
Adieu! puisque tu me repousses.
Je pars et pleure en te quittant.
J’aurais voulu rendre plus douces
Les angoisses de ton néant.
Adieu! Si ta voix me rappelle,
Par hasard, un jour de malheur,
Tu me retrouveras fidèle;
Car je te suis à tire-d’aile,
Et je t’aime comme une soeur.
L’OUBLI.
Je suis l’Oubli. Silence,
Mer! apaise ton flot
Comme un lointain sanglot
Qui soupire en cadence.
C’est l’ordre de là-haut.
Envolez-vous, nuages,
Bise, remonte au Nord;
Sombre esprit des naufrages,
Que ton souffle de mort
Se disperse. Ravages,
Disparaissez. Toi, mer,
Prends ces corps aux yeux caves;
Engloutis tes épaves
Au fond du gouffre amer.
Voici l’Oubli qui passe:
Que la plus faible trace
Se dissipe et s’efface
Au jour qui va venir.
Couvrons de mon mystère
La divine colère.
Qu’il n’en reste à la terre
Pas même un souvenir.
J’entends, près de la plage,
Deux voix s’entremêler.
Est-ce un couple volage,
Sur le bord du rivage,
Échangeant un baiser?
Tous deux vont oublier,
S’ils sont sur mon passage.
Mais je n’entends plus rien
Qu’une timide plainte.
C’est la voix presque éteinte
D’un sylphe aérien.
LE POËTE.
Une brise plus fraîche a dissipé la nue; Comme un essaim troublé, l’ouragan s’est enfui; La lune, encor voilée, apparaît, demi-nue.
C’est étrange. On dirait qu’une force inconnue A dispersé soudain les horreurs de la nuit.
Quel est ce bruit qui vient de réveiller la grève?
Une voix inconnue a traversé les airs: Qui donc, à pareille heure, est en ces lieux déserts?
Mais non, je me trompais. Nul accent ne s’élève.
Personne…. Je suis seul au bord des flots amers, C’est une vision qui passe comme un rêve.
Pourtant, qu’entends-je encore? On parle cette fois.
Je ne distingue rien, malgré le clair de lune; Mais la brise de nuit, qui souffle de la dune, M’apporte jusqu’ici l’écho de cette voix.
Ce n’est point là le son d’une parole humaine; Elle est impérieuse et douce en même temps.
A travers quelques mots que je distingue à peine, J’entends confusément que cette voix lointaine, D’un timbre doux et clair, commande aux éléments.
Sitôt qu’elle a passé, partout naît le silence.
Pourtant, de ce côté je crois qu’elle s’avance: Quel est-il, ce Génie errant, dont les baisers Rassérènent les flots, par son aile apaisés?
Si c’est une ombre encor, ce n’est plus l’Espérance, Sa voix était moins brève.—Ange mystérieux, Qui descends sur la terre à l’heure où tout repose, Toi de qui la parole ordonne à toute chose!
Dis-moi ton nom avant de remonter aux cieux.
L’OUBLI.
Je suis le frère du Silence.
Dieu me donne un pouvoir immense;
Je répands l’éternelle nuit,
Et je puis, du bout de mon aile;
Effacer la trace mortelle
Et de la Joie et du Souci.
Mes compagnons sont le Mystère
Et le Bruit, l’Ombre et la Lumière; Quant à moi, le Temps est mon père, Et je suis aussi vieux que lui.
Je suis le sommeil de l’aurore,
L’ivresse que le vin colore;
L’homme me maudit et m’implore,
Car je suis l’Ange de l’oubli.
LE POËTE.
Sur mon passage, alors c’est le ciel qui t’amène.
Avant de t’envoler, répands à coupe pleine Ton baume bienfaisant sur mon coeur en lambeaux.
Ange, viens m’effleurer de ton aile si pure, Car je porte dans l’âme une large blessure Qui ronge ma poitrine, et sa rude morsure Fait éclater mon coeur et le brise en morceaux.
L’OUBLI.
Ami, quel que soit le martyre
Du supplice qui te déchire,
Je ne puis aller avec toi.
Pourquoi faut-il qu’en cette vie,
Celui qui m’implore et supplie
Ne puisse attendre rien de moi?
Hélas! telle est ma destinée
Que ceux dont la voix éplorée
Du fond de leur nuit désolée
M’appelle du soir au matin,
Sont les seuls de qui ma puissance
N’apaisera pas la souffrance.
Laisse-moi passer en silence,
Ami, j’obéis au Destin.
LE POËTE.
Va donc…. Et maintenant du mal qui te harcèle Meurs, ô mon triste coeur, brisé par ton amour.
Seigneur! ne vois-tu pas que ce coeur est plein d’elle, De celle qu’en tous lieux ma pauvre âme rappelle; Et que ce souvenir d’une amour immortelle Poursuit ton pauvre enfant sans trêve et sans retour?
Dieu tout-puissant! quel est le destin qui me pousse?
O mystère éternel! que viens-je faire ici?
Meurs plutôt. Que ce soit la dernière secousse!
Ah! cent fois mieux valait mon éternel ennui Qu’un amour qui me laisse une telle blessure!
Mieux vaudrait le dégoût que le mal que j’endure, Mieux vaut n’aimer jamais que souffrir la torture Dont l’amour nous flagelle ou qu’il laisse après lui!
Au moins, que cette amour, mon Dieu, soit la dernière!
Qu’elle brise mon coeur en atomes si fins, Qu’il n’en reste pas même une trace éphémère!
Et que le vent d’automne en chasse la poussière Devant la feuille d’arbre et l’écume légère Que son souffle, au hasard, sème par les chemins!