Contes, Nouvelles et Recits
Chapitre IV
C’était l’heure où s’ouvraient les états de Blois, où les catholiques organisaient la suinte Ligue, où le royaume était en feu, où plus que jamais les huguenots étaient suspects. La guerre civile approchait; on l’entendait venir de toutes parts, et plus les huguenots étaient menacés, plus la reine de Navarre sollicitait la permission de rejoindre son mari. Ce fut le plus beau moment de sa vie, à vrai dire; elle était éloquente en raison de tant de menaces et de périls: «Non, non, disait le roi de France, vous n’irez pas rejoindre un huguenot. J’ai résolu d’exterminer cette misérable religion qui nous fait tant de mal, et vous, qui êtes catholique et fille de France, je n’irai pas vous exposer aux vengeances de ces traîtres.»
Plus il parlait, plus il menaçait, plus le danger était grand d’une fuite à travers la France, et plus la jeune reine était résolue à ne pas demeurer dans une cour où le nom de son mari était chargé de tant de malédictions.
Mais que faire et que devenir? Comment échapper à cette surveillance de tous les jours? La jeune reine imagina de se faire commander, par les médecins, une saison aux eaux de Spa, et le roi, cette fois, consentit au départ de sa soeur, par une arrière-pensée qu’il avait d’être agréable aux Flamands et de reprendre en temps opportun les Flandres au roi d’Espagne. A cette ouverture, Henri de France fut ébloui, et s’écria soudain:
«O reine, ne cherchez plus; il faut que vous alliez aux eaux de Spa.
Vous direz que les médecins vous les ont ordonnées, qu’à cette heure la saison est propice, et que je vous ai commandé d’y aller. Bien plus, la princesse de la Roche-sur-Yon m’a promis de vous accompagner.»
Voilà comment ce bon sire fut dupe de son ambition d’avoir les Flandres.
La reine mère, de son côté, ne vit, tout d’abord, que l’avantage de cette grande conquête et, sans soupçonner à sa fille une arrière-pensée, elle consentit à son départ. Comme elle avait toujours en sa réserve politique un projet caché, elle fit prévenir, par un courrier, le gouverneur des Flandres pour le roi d’Espagne, en demandant les passeports nécessaires pour ce long voyage. Or, le gouverneur des Flandres n’était rien moins que ce célèbre, ce fameux don Juan d’Autriche, vainqueur à Lépante, et qui comptait parmi ses soldats ce vaillant et divin génie appelé Michel Cervantes.
La reine mère, en ce moment, se rappelait l’éblouissement de don Juan d’Autriche à l’aspect de sa fille Marguerite, et comme, en plein Louvre, il l’avait comparée aux étoiles, avec une ardeur toute castillane: «Allez, ma fille, et songez aux intérêts de la France!» disait la reine mère, et déjà, dans sa pensée, elle voyait don Juan d’Autriche offrir à la belle voyageuse au moins les domaines de l’évêque de Liège, dans lesquels murmuraient doucement ces belles eaux de Spa, salutaires fontaines encore inconnues, réservées à une si grande célébrité.
Ainsi, pendant que la reine mère et le roi s’en allaient à Poitiers chercher l’armée de M. de Mayenne, afin de la conduire en Gascogne contre le roi de Navarre et les huguenots, la reine Marguerite allait, à petites journées, dans ces Flandres qu’elle ne songeait guère à conquérir. Elle était accompagnée en ce beau voyage de Mme princesse de la Roche-sur-Yon, de Mme de Tournon, sa dame d’honneur, de Mme de Mouy de Picardie, de Mme de Castelaine de Millon, de Mlle d’Atrie, de Mlle de Tournon, et de sept ou huit autres demoiselles des meilleures maisons.
A cette suite royale s’étaient réunis M. le cardinal de Senoncourt, M.
l’évêque de Langres, M. de Mouy, enfin toute la maison de la reine, à savoir: le majordome et le premier maître d’hôtel, les pages, les écuyers et les gentilshommes. La compagnie était jeune, élégante; elle faisait peu de chemin en un jour; elle fut la bienvenue, et trouva toutes sortes de louanges sur son passage: «J’allois en une littière faite à piliers doublez velours incarnadin d’Espagne en broderie d’or et de soye nuée à devise. Cette littière étoit toute titrée et les vitres toutes faites à devise; y ayant, ou à la doublure ou aux vitres, quarante devises toutes différentes, avec les mots en espagnol, en italien, sur le soleil et ses effets; laquelle étoit suivie de la littière de Mme de la Roche-sur-Yon et de celle de Mme de Tournon, ma dame d’honneur, et de dix filles à cheval avec leur gouvernante, et de six carrioles ou chariots, où alloit le reste des dames et femmes d’elle et de moy.»
Écoutez la belle voyageuse; elle vous dira que tout cet appareil était fait uniquement pour augmenter le respect des peuples et l’admiration de l’étranger. Cependant, les villes sur la chemin du cortège avaient grand’peine à donner une hospitalité convenable à tant de princes, de princesses ou de seigneurs. Les campagnes étaient ruinées de fond en comble, et le paysan, dans ses champs dévastés, voyant passer tant de splendeurs inutiles, se demandait s’il n’était pas le jouet d’un rêve.
Arrivée à la frontière du Cambrésis, la princesse errante trouva un gentilhomme que lui envoyait l’évêque de Cambrai. Ce gentilhomme annonça que son maître allait venir, et l’évêque, en effet, se montra, lui et sa suite, vêtus comme des Flamands, et beaucoup plus Espagnols que Français. Que dis-je? Ils se vantaient d’être les amis et les envoyés de ce même don Juan d’Autriche, un des grands admirateurs de la princesse, avant qu’elle ne fût reine de Navarre. Du milieu des fêtes du Louvre, et de tant d’intrigues de la cour des Valois, don Juan n’avait rapporté que l’image et le souvenir de la reine Marguerite. A la nouvelle de son voyage, il était accouru au-devant de la princesse, et il vint l’attendre aux portes de Cambrai, une grande cité fortifiée, et des plus belles de la chrétienté par sa citadelle et par ses églises. Il y eut, le même soir de cette entrée, une grande fête au palais épiscopal, un festin suivi d’un grand bal, le bal suivi d’une collation de confitures. La jeune reine eut, ce même soir, pour la conduire, le gouverneur du château fort.
En ce temps-là, Cambrai appartenait encore à l’Espagne, et s’il n’eût fallu qu’un sourire, une bonne parole, pour s’emparer de ce dernier rempart de l’Espagne et donner à la France une si belle cité, Marguerite eût fait volontiers ce grand sacrifice. Au moins, si elle ne prit pas la ville, elle eut le grand talent de savoir comment on la pouvait prendre.
Elle s’inquiéta de ses défenses; elle voulut connaître le nombre et la profondeur des fossés; comment la citadelle était gardée, et quels en étaient les côtés vulnérables. A toutes ces questions, faites avec un art digne de la meilleure élève de Catherine de Médicis, le gouverneur de Cambrai, qui voulait être agréable à tout prix, eut la condescendance de répondre. Il fit plus, il accepta la proposition que lui fit la jeune reine de l’accompagner jusqu’à Namur, et dans ce voyage, qui ne dura pas moins de douze jours, elle abattit le peu de résistance et d’orgueil qui restaient dans l’esprit du gouverneur. Malheureusement, don Juan veillait sur toute chose. Il n’eut rien refusé à la belle voyageuse, mais il n’était pas homme à lui donner un pouce de terrain dans les terres qui appartenaient à l’Espagne.
Et cependant, toutes ces villes flamandes luttaient de courtoisie.
Elles étaient beaucoup plus riches que les villes françaises, et d’une hospitalité vraiment royale. A Valenciennes, Marguerite admira les belles places, les belles églises, les fontaines d’eau jaillissante; elle et sa suite furent frappées d’étonnement au carillon harmonieux de toutes ces belles horloges, dont chacune exhalait son cantique dans les airs doucement réjouis. Ces Flandres ont de tout temps excellé dans ces récréations à l’usage d’une ville entière. Elles aimaient la parade publique, les jardins, les musées, la fête à laquelle chacun prend sa part. Elles aimaient la justice et la gaieté; elles exécraient l’Espagne et les Espagnols. Le nom de Philippe II et celui du digne exécuteur de ses terribles volontés, le duc d’Albe, retentissaient dans les coeurs flamands comme un remords. Ils pleuraient le comte d’Egmont, décapité avec le comte de Horn, comme s’ils eussent été participants à son meurtre.
De ces cruels souvenirs leurs fêtes étaient troublées; mais sitôt qu’ils possédèrent la reine Marguerite, ces pays maltraités oublièrent, pour un instant, leur cruel ressentiment. Ce fut à qui serait le plus hospitalier pour la princesse, et les plus belles Flamandes, familières et joyeuses (c’est leur naturel), accoururent au-devant de l’étrangère avec tant de grâce et d’honnêteté, qu’elles la retinrent pendant huit jours. L’une d’elles, la principale de la ville, nourrissait son enfant de son lait, et comme elle était assise à table à côté de Marguerite, la princesse admira tout à son aise la belle Flamande et le costume qu’elle portait:
«Elle étoit parée à ravir et couverte de pierreries et de broderies, avec une rabille à l’espagnole de toile d’or noire, avec des bandes de broderie de canetille d’or et d’argent, et un pourpoint de toile d’argent blanche en broderie d’or, avec de gros boutons de diamants (habit approprié à l’office de nourrice).»
Ainsi faite, elle était éblouissante; mais écoutez la suite et le couronnement du festin. Quand on fut au dessert, la jeune mère eut souci de son nourrisson et fit signe qu’on le lui apportât. «On lui apporta l’enfant, emmailloté aussi richement qu’estoit vestuë la nourrice. Elle le mit entre nous deux sur la table, et librement donna à teter à son petit. Ce qui eust été tenu à incivilité à quelqu’autre; mais elle le faisoit avec tant de grâce et de naïveté, comme toutes ses actions en étoient accompagnées, qu’elle en reçut autant de louanges que la compagnie de plaisir.» Si vous aimez les tableaux flamands, en voilà un tracé de main de maître, avec une extrême élégance, et c’est grand dommage que dans ces Flandres, fécondes en grands artistes, pas un n’ait songé à reproduire sur une toile intelligente un si charmant spectacle.
Or, la reine Marguerite, ayant dompté le gouverneur de Cambrai, vint facilement à bout des dames de Mans:
—Comment donc, leur dit-elle, ne pas vous aimer, vous trouvant toutes françaises?
—Hélas! répondaient ces dames, nous étions Françaises autrefois! Nous savons la France aussi bien que les Français; nous la regrettons, nous la pleurons, mais les Espagnols sont les plus forts. Dites cela, Madame, à votre frère le roi de France, afin qu’il nous vienne en aide, et dites-lui que s’il fait un pas, nous en ferons deux, tant nous sommes disposés à reconnaître, à saluer sa couronne.
Ainsi ces dames parlaient sans crainte, et conspiraient franchement, sans perdre une sarabande, une chanson. Le lendemain, Marguerite, avant son départ, s’en fut visiter un béguinage, qui est une espèce de couvent, composé de quantité de petites maisons dans lesquelles sont élevées de jeunes demoiselles par des religieuses savantes. Elles portent le voile jusqu’à vêpres, et, sitôt les vêpres dites, elles se parent de leurs plus beaux atours, et s’en vont dans le plus grand monde, où elles trouvent très bien leur place.
A la fin il fallut se quitter, et Marguerite, pour reconnaître une hospitalité si libérale, distribua toutes sortes de présents à ces dames qui l’avaient si bien reçue: tant de chaînes, de colliers, de bracelets, de pierreries, si bien qu’elle fut reconduite jusqu’à mi-chemin de Namur, où commandait un des plus vieux courtisans de la cour de Philippe II. Sur les confins de Namur, reparut don Juan d’Autriche, accompagné des seigneurs les plus qualifiés de la cour d’Espagne et d’une grande suite d’officiers et gentilshommes de sa maison, parmi lesquels était un Ludovic de Gonzague, parent du duc de Mantoue.
Il mit pied à terre pour saluer l’illustre voyageuse, et quand la cortège reprit sa marche, il accompagna la litière royale à cheval.
Toute la ville de Namur était illuminée; il n’était pas une fenêtre où les belles Françaises ne pussent lire une devise à la louange de leur reine.
Un palais véritable était préparé pour la recevoir, et le moindre appartement était tendu des plus riches tapisseries de velours, de satin, ou de toile d’argent couverte de broderies, sur lesquelles étaient représentés des personnages vêtus à l’antique. Si bien que l’on eût dit que ces merveilles appartenaient à quelque grand roi, et non pas à quelque jeune prince à marier, tel que don Juan d’Autriche. Et notez bien que la plus riche magnificence avait été réservée pour la tenture de la chambre à coucher de la reine. On y voyait représentée admirablement la Victoire de Lépante, honneur de don Juan.
Après une bonne nuit, où les enchantements de ce voyage apparaissaient en rêve, la reine se leva et, sa toilette étant faite, elle s’en fut ouïr une messe en musique à l’espagnole, avec violons, violes de basse et trompettes.
Après la messe, il y eut un grand festin; Marguerite et don Juan étaient assis à une table à part. Toute l’assemblée en habits magnifiques; dames et seigneurs dînaient à des tables séparées de la table royale, et l’on vit ce même Ludovic de Gonzague à genoux aux pieds de don Juan et lui servant à boire. Ah! tels étaient l’orgueil et le faste de ces princes espagnols, que même les princes illégitimes étaient traités comme des rois.
Ainsi, deux journées se passèrent dans les fêtes de la nuit et du jour, pendant que l’on préparait les bateaux qui, par la douce rivière de Meuse, une suite de frais paysages, devaient conduire jusqu’à Liège la reine de Navarre. Elle marcha, jusqu’au rivage, sur un tapis aux armes de don Juan. Le bateau qui la reçut était semblable à la galère de Cléopâtre, au temps fabuleux de la reine d’Égypte. Autour de ce riche bateau, que la rivière emportait comme à regret, se pressaient des barques légères, toutes remplies de musiciens et de chanteurs, qui chantaient leurs plus belles chansons, avec accompagnement de guitares et de hautbois. Dans ces flots hospitaliers, clairs et limpides, où le soleil brillait de son plus vif éclat, une île, en façon de temple, mais d’un temple soutenu par mille colonnes, arrêta soudain cette brillante féerie. Alors recommencèrent les danses et les festins de plus belle, et voilà comment ils arrivèrent à Liège, où monseigneur l’évêque avait donné des ordres pour recevoir dignement les hôtes du seigneur don Juan d’Autriche.
Mais, à peine arrivée dans cette ville hospitalière, Marguerite essuya comme une tempête. On eût dit que le déluge était déchaîné sur le rivage et dans les rues, et la peur fut si grande, que Mlle de Tournon, l’une des demoiselles d’honneur, non pas la moins belle et la moins charmante, expira de fatigue et de terreur. C’est très vrai: nulle joie, ici-bas, sans mélange. Il faut que chacun paye à son tour les prospérités de son voyage, et ce fut un grand deuil pour Marguerite. Elle resta trois jours enfermée en son logis; mais quand elle eut bien pleuré sa chère compagne, elle consentit que l’évêque de Liège la vînt saluer dans la maison qu’il avait fait préparer pour la recevoir.
Cet évêque était un prince souverain, de bonne mine et bien fait de sa personne. Il portait de la plus agréable façon la couronne et la mitre, le sceptre et l’épée ou le bâton pastoral. Il était magnifique en toute chose, et marchait entouré d’un chapitre à ce point distingué que les moindres chanoines étaient fils de ducs, de comtes et de grands seigneurs, comme on n’en voyait que dans les grandes églises des chanoines-comtes de Lyon. Chacun des chanoines de Liège habitait un palais dans quelqu’une de ces rues grandes et larges, ou sur ces belles places ornées de fontaines. Le palais épiscopal était un Louvre, où le prince-évêque avait réuni les chefs-d’oeuvre de l’école flamande et les plus belles toiles de l’école italienne. Il était grand amateur de jardins; ses jardins étaient peuplés de statues.
Après trois jours de fêtes vraiment royales, la jeune reine songea enfin à prendre le chemin de Spa. Spa, qui est aujourd’hui une ville arrangée et bâtie à plaisir, lieu célèbre et charmant, le rendez-vous des fêtes de l’été, une source où tout jase, un bois où tout chante, n’était guère, en ce temps-là, qu’un lieu sauvage et sans nom, composé de deux ou trois cabanes où les buveurs d’eau s’abritaient à grand’peine. Un forgeron du pays avait découvert le premier, par sa propre expérience, la vertu de ces eaux salutaires. Il les avait célébrées de toutes ses forces; mais le moyen de coucher à la belle étoile?
Et voilà pourquoi cette heureuse ville de Spa, la cité favorite de la Belgique, a gardé précieusement dans ses annales le souvenir de la reine Marguerite, non moins qu’une reconnaissance extrême pour ce terrible et singulier génie appelé Pierre le Grand, qui s’en vint, deux siècles plus tard, demander à la fontaine du Pouhon quelques heures de sommeil et de rafraîchissement.
Mais dans l’état misérable de ce pays et de cette forêt des Ardennes, où les loups avaient choisi leur domicile, un évêque aussi galant homme, aussi bien élevé que l’évêque de Liège, ne pouvait pas consentir qu’une reine de Navarre, en si belle compagnie, acceptât les obstacles, les périls, l’isolement, les ennuis de ces tristes contrées. En vain la magnificence de ces bois séculaires, le murmure enchanteur de ces frais ruisseaux, le flot mystérieux de ces ondes charmantes, pleines de fécondité, de santé, d’espérance, attiraient à leur charme infini ces belles voyageuses, la grâce et l’ornement de la maison de Valois… La reine Marguerite et la princesse de la Roche-sur-Yon, qui n’étaient pas très éprises de l’élégie et de l’idylle champêtre, eurent bientôt consenti à la proposition que leur faisait Sa Grâce Mgr l’évêque de Liège. Il proposait que ces dames, une ou deux fois par semaine, iraient à cheval s’abreuver aux claires fontaines, et que, le reste du temps, la fontaine irait elle-même au-devant des buveuses d’eau.
Aussitôt que le bruit se répandit du séjour de ces dames françaises, on vit accourir à Liège, de la frontière des Flandres et même du fond de l’Allemagne, les dames les plus qualifiées, et ces réunions, toutes pleines d’honneur et de joie, ont laissé dans la province un tel souvenir, qu’elle s’en souvient encore.
Ainsi, la reine Marguerite oublia la mort subite de cette aimable Mlle de Tournon, sa douce compagne! «et ce jeune corps, aussi malheureux qu’innocent et glorieux, fut rapporté dans sa patrie en un drap blanc couvert de fleurs.»
Chaque matin, qu’elle se rendit à Spa, ou qu’elle bût les eaux dans les jardins de l’évêché (_lesquelles eaux veulent être tracassées et promenées en disant des choses réjouissantes_), la reine allait en bonne compagnie. Elle était chaque jour invitée à quelque festin; après le dîner, elle allait entendre les vêpres en quelque maison religieuse; puis la musique et le bal: pendant six semaines. C’est le temps d’une cure; au bout de six semaines, la santé est revenue.
Il fallut donc repartir, mais en six semaines, déjà, que de changements dans la province! Elle était à feu et à sang; le galant don Juan d’Autriche s’était emparé de Namur et des meilleurs seigneurs de la province. Alors, un grand conflit entre les catholiques de Flandre et les huguenots du prince d’Orange. Or, nécessairement, il fallait traverser toute cette bagarre, en danger d’être prise par l’un ou l’autre parti. Cette fois encore apparut l’évêque de Liège; il protégea jusqu’à la fin les dames dont il avait été l’hôte assidu. Il leur donna, pour les accompagner, son grand maître et ses chevaux; mais ces damnés parpaillots manquaient tout à fait de courtoisie. Ils prétendirent que la reine ne pouvait pas rentrer en France avant d’avoir payé toutes ses dettes. Ils nièrent à l’évêque de Liège le droit de signer des passeports. On crie: Aux armes! sur le passage de la reine, aux mêmes lieux où naguère on criait: Vive la reine! Ces mêmes portes des villes qui s’ouvraient devant elle à son arrivée se fermaient brutalement à son retour.
Cependant rien n’arrêtait la jeune reine; elle se savait éloquente, et parlait à la multitude, apaisant celui-ci, souriant à celui-là, également inquiète des Allemands, des Espagnols, des huguenots, de ce même don Juan, naguère empressé comme un amoureux autour de sa fiancée.
O peines du voyage! et cependant la dame avait résolu de rejoindre en toute hâte la cour de Navarre, mais non pas sans avoir salué son frère, le roi de France. Or, laissant là sa litière, elle monte à cheval et s’en va, par des chemins détournés, frapper aux portes de Cambrai. La ville hospitalière accueillit la fugitive, et bientôt à Saint-Denis même, et sur le seuil de la grande basilique où l’abbé Suger a laissé tant de souvenirs, le roi, la reine et toute la cour de France accoururent au-devant de Madame Marguerite.
On lui fit raconter, Dieu le sait, toutes les merveilles de son voyage, et quand elle vit le roi son frère en si belle humeur, elle lui demanda la permission de rejoindre enfin le roi son mari, en le priant de lui constituer une dot, et promptement, tant elle avait hâte de se rendre à son poste naturel. Pendant six grands mois elle renouvela sa prière: «Attendons!» disait la reine mère; et «Patientons!» disait la roi. Il se méfiait de tout le monde, et quand sa soeur lui demandait d’où lui venaient ces craintes et ces doutes, il répondait gravement que les simples mortels n’avaient pas le droit de demander aux rois, non plus qu’aux dieux, les motifs de leurs décisions. Or, toutes ces brouilleries finissaient toujours par cet ordre absolu: «Ma fille, allez vous parer pour le souper et pour le bal.»
Depuis que le roi de Navarre s’était échappé du Louvre, les portes du Louvre étaient gardées si curieusement que pas un n’en passait le seuil qu’on ne le regardât au visage. Aussi bien, lorsque, après six mois de patience et de promesses non tenues, la jeune reine eut résolu de s’échapper du Louvre, elle se fit apporter en secret un câble qui plongeait de sa fenêtre dans le fossé du château, et, par une nuit sombre, un soir que le roi ne soupait point et que la reine mère soupait seule en sa petite salle, la reine Marguerite se mit au lit, entourée de ses dames d’honneur, et tout de suite, après qu’elles se furent retirées, elle allait descendre, à tout hasard. Heureusement, un surveillant du château arrêta cette belle fuite, et la reine mère, touchée enfin par tant d’obstination, consentit à doter sa fille et à la rendre à son mari, à condition qu’elle maintiendrait la paix entre les deux royaumes.
Ah! comme elle respira librement lorsqu’elle vit accourir le roi de Navarre au-devant d’elle, accompagné des seigneurs et gentilshommes de la religion de Gascogne! Ainsi, l’un et l’autre, ils se rendirent à petites journées dans le château de Pau, en Béarn, en pleine religion réformée, et ce fut à peine si la reine Marguerite obtint la permission d’entendre la messe avec quatre ou cinq catholiques. Il fallait, dans ces grands jours, fermer les portes du château, tant les catholiques de la contrée étaient désireux d’assister au saint sacrifice, dont ils étaient privés depuis si longtemps.
Ainsi, fanatisme et cruauté des deux parts; même on ne saurait croire à quel point le Béarnais poussait la rigueur: jusqu’à chasser à coups de hallebarde ses malheureux sujets catholiques pour avoir assisté à la messe de leur reine. Il y avait cependant un parlement à Pau; mais c’était un parlement huguenot, qui donna tort à la reine quand elle se plaignit des procédés du roi son mari. C’était bien la peine, en effet, de l’être venue chercher de si loin! Il supportait péniblement la présence de sa jeune épouse, et finit par la reléguer à Nérac, où elle rencontra, belle, intelligente et bienveillante aussi, sa belle-soeur, la princesse Catherine, amie et confidente du roi son frère. Or Catherine était une grande âme, affable et juste, aimant la liberté de conscience autant qu’elle aimait la belle compagnie.
On ferait un charmant récit de ces deux cours de Nérac, de ces deux religions vivant l’une à côté de l’autre, en toute courtoisie.
Et chaque dimanche, après le prêche, après la messe, huguenots et catholiques se promenaient ensemble, et se donnaient la main, dans un très beau jardin, par de longues allées de lauriers et de cyprès, le long d’une belle rivière, et le soir, ces dames et ces messieurs, réunis par la religion du plaisir, dansaient ensemble. On dirait d’un conte de fées.