Contes, Nouvelles et Recits

Jules Gabriel Janin · Chapitre 3 sur 17

Pages du PDF

Contes, Nouvelles et Recits

Chapitre II

Quand le ministre et la dame d’honneur apprirent les événements de la matinée, et qu’ils se virent exposés à cette formidable concurrence d’un joli chien et d’un bel enfant, ils poussèrent de grands cris; mais le roi les fit taire en les menaçant des Petites Affiches, où se rencontraient, en ce temps-la, tant de grands ministres et d’excellentes dames d’honneur.

L’enfant fut appelé d’un nom arabe qui signifie «arraché des flots».

Quant au chien, on l’appela d’un nom français qui veut dire «le bon pilote».

Enfin la reine et le roi s’occupaient nuit et jour de l’un et de l’autre, à tel point, qu’on disait qu’ils perdaient le boire et le manger. Cette incessante préoccupation aurait très bien pu nuire à la gloire, à l’honneur du roi Lysis. Comme il laissait à ses ennemis beaucoup trop du loisir, il advint qu’une nuit du mois de décembre on entendit un grand bruit dans le château; c’étaient les ennemis du roi Lysis qui s’introduisaient dans la citadelle. Mais (rendons-lui son vrai nom) le sage Azor, réveillant doucement son jeune maître, lui mit entre les mains une trompette achetée à la foire du Ludistan, et l’enfant, sur cette trompette, essaya, d’un souffle ingénu, l’air nouveau de Malbroug s’en va-t-en guerre. Bien qu’il fut assis en ce moment sur les marches du trône, nous ne voulons pas flatter le petit Noémi (rendons-lui aussi son nom): il était un très chétif musicien; il écorchait de la belle sorte le fameux air Malbroug s’en va-t-en guerre, et les courtisans les plus subtils se bouchaient les oreilles aux premiers cris de la rauque trompette. Eh bien, voilà justement ce qui sauva le trône de Lysis et de Lysida; les ennemis qui s’étaient emparés du château, voyant que pas un n’accourait à leur rencontre, s’étonnèrent et s’inquiétèrent.

«Il faut vraiment, disait le général ennemi, que l’on me tende un piège; halte-là!» Mais quand il entendit la trompette invisible et la chanson Malbroug s’en va-t-en guerre, il cria: «Sauve qui peut!» Voilà comment, par la présence d’esprit d’un si bon chien et par une trompette en fer-blanc dont on ne voudrait pas à la foire de Saint-Cloud, fut délivré le château de Lysis-Lysida.

Le lendemain de cette nuit terrible, accourut le peuple enthousiaste en criant: Vive la reine et vive le roi! «En ai-je assez battus!» disait Lysis. «En avons-nous assez malmenés?» disait Lysida. Le ministre et la dame d’honneur avaient leur part dans cette gloire improvisée, et pas un mot de l’épagneul Azor, pas un mot du petit Noémi et de sa trompette. En ce temps-là, les peuples étaient bien ingrats!

Quand ils se virent si peu récompensés, Azor et Noémi, s’ils avaient eu des âmes moins vaillantes, auraient désespéré de l’avenir; mais le bel Azor: «J’avais tort, se dit-il, de négliger l’éducation de mon élève, il sera peut-être un jour quelque grand prince, et je veux lui enseigner l’art de la guerre.» Au même instant, l’épagneul ceignit son grand sabre, et, mettant un fusil chassepot entre les mains du petit joueur de trompette: «Une, deux, trois! portez armes! présentez armes!» Azor accomplissait et surtout il enseignait tous ces beaux mouvements beaucoup mieux qu’un sergent de la garde nationale. Il savait jusqu’aux mots: En joue, et Feu! toute la gamme militaire. Enfin rien ne l’étonnait: une mine, une contre-mine, une barricade. Il excellait à planter un drapeau gris de lin (c’était la couleur du drapeau du Ludistan) sur les tourelles les plus élevées; il entrait par la brèche et défiait les canons les mieux rayés. Avec cela, modeste un peu plus qu’il ne convient à des victorieux. Quoi d’étonnant? il avait appris la modestie à l’école d’un jeune lièvre qui tirait un coup de pistolet, et qui respirait l’odeur de la poudre avec autant de bonheur que la suave odeur du thym ou du serpolet.

[Illustration: Malbroug s’en va-t-en guerre.]

Ce brave Azor menait de front l’utile et l’agréable; en même temps qu’il enseignait l’exercice à son élève, il lui montrait comment on plaît aux dames; il relevait le mouchoir de celle-ci, il présentait ses gants à celle-là. Il sautait pour le roi, pour la reine, et parfois pour le ministre. Il flattait le riche, et voilà le miracle: il épargnait le pauvre! Enfin, docile à ces exemples, Noémi plaisait à tout le monde.

Aussi bien la reine et le roi ne tarissaient pas sur les louanges de leur fils adoptif: «Il a tout deviné, disaient-ils; sans maître, il apprend toutes choses; à la chasse on ne sait pas comment il s’y prend, mais jamais il ne revient bredouille.» Ils ne se doutaient pas, ces bons princes, que l’épagneul faisait lever tout ce gibier sur les pas de son cher Noémi.

«Et maintenant, se disait maître Azor, il ne manque à mon disciple que d’être un ménager de son propre bien, et il le menait dans le domaine des fourmis.—Je veux aussi qu’il soit un habile artiste,» et de bonne heure il l’éveillait pour qu’il entendit le tireli joyeux de l’alouette matinale. Il faisait de toutes les créatures de ce bas monde autant de maîtres excellents pour l’enfant de son adoption: le cygne enseignait à nager au petit Lysis, le corbeau à prévoir la pluie et le beau temps.—«Je veux aussi qu’il apprenne à respecter les vieilles gens, disait le bon épagneul; il sera complet si jamais il se montre aussi bon qu’il est habile et courageux.»

Justement, passait dans le sentier qui revient de la forêt, une humble vieille aux cheveux tout blancs, aux mains tremblantes. Elle portait, sur son épaule voûtée, un lourd fardeau d’épines qu’elle avait ramassa, brin à brin, dans la forêt, et d’un pas chancelant elle regagnait sa cabane. Hélas! il y avait encore bien loin de ce lieu au désert habité par la vieille; elle était harassée, elle s’avouait vaincue.

«Ah! malheureuse, je n’irai pas plus loin, disait-elle, et comment se chauffera ma petite Rachel!»

En ce moment passa le jeune homme suivi de son fidèle Azor. Noémi était mécontent, il avait fait mauvaise chasse et s’en revenait les mains vides. Ce fut pourquoi sans doute il continua son chemin sans regarder la vieille et son fardeau. Mais celle-ci: «Mon enfant, dit-elle (elle disait cela d’un ton sévère), il est mal à vous de ne pas faire au moins quelque attention à une malheureuse femme qui pourrait être votre aïeule; avez-vous donc le coeur assez dur pour m’abandonner au milieu du chemin, en proie à tant de misère, et ne m’aiderez-vous point à porter mon fardeau?…» Il faisait la sourde oreille, il avait froid, il avait faim et n’était pas touché du froid et de la faim de cette infortunée.

Azor, disons mieux, Mentor, voulant donner cette leçon de bonté à son élève, poussait de son mieux le fagot d’épines et déjà son museau était tout en sang… «Mauvais coeur, disait la vieille, il n’a pas honte de recevoir de son chien cette leçon d’humanité!» La leçon ne fut pas perdue, et Noémi, revenant sur ses pas, chargea le fagot sur ses épaules:

«Allons, vous le voulez!» dit-il à la vieille; elle marcha la première, il la suivit sans remarquer les épines et les ronces qui tantôt rayaient son front et tantôt menaçaient ses yeux. Oh! miracle excellent de la charité! plus il marchait, plus le fardeau semblait léger à ses jeunes épaules; de cet amas de chardons et d’épines sortait une suave odeur de menthe et de violette des champs; il s’enivrait de sa bonne action. Une bonne action est une féerie, elle embellit toute chose. «C’est là, dit la vieille, en s’arrêtant sur un seuil silencieux.—Quoi, déjà!»

reprit le jeune homme. Au même instant la porte s’ouvrit, et l’on vit apparaître une charmante enfant vêtue à la façon des princesses d’Asie.

«Avouez, disait la vieille en rangeant son fagot près de la cheminée, que vous n’êtes pas fâché d’être venu en aide à cette enfant de la fille que j’ai perdue? Elle est toute ma joie, et pour que rien ne lui manque, volontiers je demanderais l’aumône.» En même temps, d’un souffle encore vigoureux, elle soufflait sur la flamme éteinte, et le bois pétillait en mille étincelles: «Mon jeune maître, attendez, disait la vieille, et vous aurez des châtaignes dans un verre de lait chaud.» Ils firent à eux quatre, en comptant ce digne Azor, le meilleur repas qu’ils eussent fait de leur vie. Et quand ils se séparèrent, ils se promirent de se revoir sous le chaume en hiver, sur le bord des épis dorés, au mois de juin.

Le lendemain de cette heureuse journée, le roi Lysis, la reine Lysida, le jeune homme et le caniche se promenaient sur le rivage où murmuraient doucement ces flots d’azur. La vieille en ce moment vint à passer tenant par la main sa petite fille à demi rougissante; elles firent de leur mieux, l’une et l’autre, un salut à Leurs Majestés; puis, la vieille ayant complimenté la reine et le roi de leur enfant: «Ce n’est pas tout à fait notre enfant, dit la reine.—Et c’est bien dommage, reprit la vieille.—Il sera roi quelque jour par notre adoption, répliqua Lysis, mais que de choses il faut qu’il sache avant ce temps-là!—Majesté, reprit la vieille, il sait les arts de la guerre et de la paix; il sait mieux encore, il sait respecter la vieillesse et secourir le malheur; il est sage avec les vieillards, il est gai avec les enfants, n’est-ce pas, mignonne?» Et la fillette, interdite, répondit en flattant le superbe Azor de sa belle main de princesse et d’enfant.

[Illustration: Le fagot d’épines.]

Quelques années plus tard Noémi, devenu un grand et beau jeune homme, épousa la belle jeune fille. Et après d’autres années, le roi Lysis, la reine Lysida s’étant endormis dans la paix dernière, Noémi devint roi de leur royaume. Et les jours de son long règne furent pour tous des jours de bonheur…

MADEMOISELLE LAURETTE DE MALBOISSIÈRE

Il y avait, au siècle passé, en l’an de grâce 1762, une jeune fille de bonne mine, de belle et bonne maison, Mlle Laurette de Malboissière.

Encore enfant, son esprit brillait d’une grâce ingénue et déjà savante.

Elle apprit de bonne heure le grec et le latin; à quinze ans, l’espagnol et l’italien n’avaient plus de secrets pour elle; elle lisait Shakspeare en anglais et Klopstock en allemand. Trois fois par semaine arrivait le maître de mathématiques et le maître à danser, le menuet et les équations allant de compagnie. Elle écrivait en vers, elle écrivait en prose. Au Tasse elle empruntait son Armide; à l’Arioste son Angélique et son Roland. L’une des premières, elle eut l’honneur d’étudier les premiers tomes de l’Histoire naturelle de M. de Buffon, génie égal à la nature, disait la statue élevée au jardin du Roi, par l’ordre de Louis XVI. Ainsi se passait la journée, et, le soir venu, la jeune demoiselle allait tour à tour, à la Comédie italienne, au Théâtre-Français; et le lendemain des grandes soirées, c’était merveille d’entendre ce jeune esprit raconter à sa jeune cousine la comédie ou la tragédie nouvelle: «J’étais hier, dit Laurette, à la Comédie italienne, où j’ai vu la petite Camille jouer le rôle de mère dans Arlequin perdu et retrouvé.»

Encore aujourd’hui, dans le vieux château, non loin de Mantes la Jolie, vous retrouveriez la trace et le souvenir de Laurette: «Il pleut, tout notre monde est à la maison; les hommes jouent au billard, les dames lisent dans le premier salon, et moi, je suis restée dans le second, à lire et à vous écrire. Ce château est beau; le jardin, surtout, est délicieux. Il y a des eaux magnifiques et de très belles promenades. Les appartements, quoique simples, sont fort nobles. J’ai une petite chambre dont les fenêtres donnent sur le parc. Elle est séparée de celle de ma mère par une antichambre et un cabinet. Je m’amuse assez ici; nous nous promenons beaucoup. Je me lève quelquefois à six heures, et je vais réveiller mon père, qui loge dans le jardin, dans le corps de logis des bains, pour me promener avec lui. Cela dure jusqu’à huit heures; ou bien, quand je me suis fatiguée la veille, je me coiffe, je m’habille, je travaille jusqu’à une heure et demie. Nous dînons à deux heures; je reste quelque temps au salon, puis je me retire dans ma chambre jusqu’à l’heure de la promenade, qui a lieu ordinairement à six heures jusqu’à neuf. Nous soupons à dix heures. Telle est ma vie.»

Ainsi disaient nos grands-pères, sur le bord de l’abîme. On ne parle, en ces lieux paisibles, que de ballets, de comédies et d’opéras nouveaux.

Mme de la Popelinière a chanté, sur le théâtre de Passy, le rôle d’Orphée (il ne s’agit pas encore du chevalier Gluck), en présence de la duchesse de Choiseul, de la duchesse de Grammont, du comte de la Marche et de l’ambassadeur d’Espagne. On a sifflé une comédie de Palissot, l’auteur des Philosophes, et la chute honteuse de Palissot a fait plaisir à tout le monde. Voici, cependant, un grand événement entre deux représentations des comédiens d’Italie, enfants du fard et de l’oisiveté: «Les Anglais bombardent Calais (17 juin 1762).» Certes, c’est là ce qui s’appelle une grosse aventure… Eh bien, en ce temps-là, Calais bombardé par les Anglais arrachait tout au plus cette humble réflexion à la jeune Laurette: «On ne croit pas que cela leur serve à grand’chose.» Et la voilà, sur la même page, racontant l’heureuse aventure arrivée à Mme de Beauffremont, lorsqu’elle eut la fantaisie de visiter le château de Bellevue: «Elle y fut promener, jeudi, avec Mme de Montalembert. Le roi y arriva quelque temps après elles et reconnut la livrée de Mme de Beauffremont.

«Est-ce que la princesse est ici?—Oui, Sire.—Et avec qui est-elle?—Avec Mme de Montalembert.—Leur a-t-on fait voir tous les appartements?—Oui, Sire.—Sont-elles entrées dans les jardins?

ont-elles mangé de mes cerises?—Pas encore, Sire; on attendait Votre Majesté.—Je vais donc me dépêcher bien vite, pour qu’elles puissent en manger à leur tour.» Quand il eut mangé, il dit à M. de Champcenetz, qui est gouverneur de Bellevue: «Allez bien vite chercher ces dames.» Et, pour les laisser libres, il alla à Babioles, une petite maison auprès de là, appartenant à M. de Champcenetz. N’est-ce pas là une action de bon prince? Que j’eusse été contente, si j’avais été là lorsqu’il est arrivé; je l’aurais vu, ainsi que ces dames, de bien près, et sans qu’il m’aperçût.»

Tout cela est très joli, sans doute; mais ce qui gâte un peu ce goûter royal, ce sont les Anglais qui bombardent Calais.

Huit jours plus tard, un autre événement très considérable signale la Russie à l’attention publique… En quatre en cinq lignes, la jeune Laurette a raconté cette immense catastrophe: «Eh bien, ma belle petite, l’impératrice de Russie me semble prendre son parti sans balancer longtemps. Son mari, dit-on, voulait la répudier, on prétend même lui faire trancher la tête, de plus établir le luthéranisme dans ses États; mais elle l’a prévenu, l’a fait enfermer lui-même, et s’est fait déclarer czarine.»

En revanche, on vous dira tout au long comment un bal public vient de s’établir sur la pelouse de la Muette, en concurrence avec le fameux bal de Vincennes. Ce bal de la Muette est charmant; on y danse, on s’y promène, on y va le dimanche. Un peu plus tard, ce lieu de fêtes aura nom le Ranelagh; aujourd’hui, le Ranelagh est une suite de petits palais entre deux jardins:

Nous n’irons plus au bois, les lauriers sont coupés…

C’est la chanson de Mme de Pompadour.

Encore une nouvelle importante: «On jouait hier Tancrède et le Legs

à la Comédie française, et le duc de Bedford était dans une loge. Or, le duc de Bedford venait justement traiter pour la paix.» A peine si les plus graves événements tiennent autant de place, en cette histoire écrite sous l’émotion du moment, qu’un serin qui s’envole, un chien perdu, ou la mort d’un singe favori. Évidemment, toutes les choses sérieuses étaient au second plan. Tout le monde ignore ou semble ignorer la menace et le danger de l’heure présente. Ces vastes famines, ces misères sans nom, ces faillites d’argent et d’honneur, Laurette n’en sait rien. Elle vous dira plus volontiers les sept églogues de Virgile qu’un seul des épisodes sanglants de la guerre de Sept ans. Innocence est le mot très inattendu de cette idylle en plein dix-huitième siècle.

On s’aperçoit à chaque instant que Laurette habite assez loin de la cour. Elle n’en sait que les histoires les plus décentes; pas un des hommes sages et pas une des honnêtes femmes qui l’entourent n’oseraient lui parler des scandales de Versailles. Ses livres favoris se composent des histoires d’Angleterre, de l’Histoire des abeilles, et des Idylles de Gossner, traduites par Diderot qui ne s’en vante guère. Un beau jour, quoiqu’un lui prête Gil Blas, et cette enfant, qui lisait Tacite à livre ouvert, ne comprit pas grand’chose au roman de Le Sage.

Elle ne vit pas que, dans son Gil Blas, Le Sage avait représenté le caprice et le courant de la vie humaine, et que le lecteur, à chaque page, pouvait s’écrier: Je reconnais mes propres aventure!

On était alors aux dernières heures de Mme de Pompadour. A la même heure (et c’est tant mieux pour elle), notre innocente était occupée également de son serin, de son singe et de Mme de Pompadour: «Mon serin est mort tout couvert d’abcès. Brunet, mon singe, allait beaucoup mieux. Il me faisait toutes sortes de caresses. Le voilà mort, en même temps que Mme de Pompadour.» Elle aimait les livres. C’est le plus beau goût du monde.

Il n’est pas de passion plus charmante. Elle en parlait à merveille: «J’ai acheté ce matin trente volumes latins et grecs de la bibliothèque des jésuites.» Nouveau motif d’étonnement de rencontrer cette jeune fille attentive à tant de choses: «Aujourd’hui, dit-elle, après avoir lu Locke et Spinosa, fait mon thème espagnol et ma version latine, j’ai pris ma leçon de mathématiques et ma leçon de danse. A cinq heures, est arrivé mon petit maître de dessin, qui est resté avec moi une heure un quart. Après son départ, j’ai lu douze chapitres d’Épictète en grec, et la dernière partie du Timon d’Athènes, de Shakspeare…»

Le reste de la soirée appartenait au théâtre. On donnait Héraclide et le Cocher supposé, et, fouette, cocher! on rentre au logis, on soupe; et voici le menu de ce repas simple et frugal: «Une bonne et franche soupe à la paysanne, sans jus, sans coulis, avec de la laitue, des poireaux et de l’oseille; un petit bouilli de bonne mine, du beurre frais, des raves, des côtelettes bien cuites, sans sauce, une poularde rôtie excellente, une salade délicieuse, une tourte de pigeons, une de frangipane, et des petits pois accommodés à la bourgeoise: voilà tous les plats qui parurent sur la table. Au dessert, nous eûmes du fromage à la crème, des échaudés, des confitures, des bonbons et des abricots séchés, et, pour que la fin couronnât l’oeuvre, on nous servit du café que j’avais fait moi-même.»

Le lendemain, elle achète encore un beau Dante en maroquin à la vente des Jésuites. Le même jour, elle va visiter, au Louvre, l’atelier de Drouais le fils: «Nous y avons vu le portrait de Mme de Pompadour, qui est réellement une très belle chose. Elle travaille sur un petit métier; son attitude est très noble; sa robe est de perse garnie en dentelles de la plus grande beauté. Son petit chien cherche à monter sur son métier.»

A la campagne, Laurette habite une belle chambre, et la description de son appartement, entre deux tourelles, sera la bienvenue,—après le récit de son dîner:

«Je suis dans une grande et assez belle chambre; mon lit est cramoisi brodé en noeuds blancs; sur ma tapisserie sont des chars, des gens montés dessus, des chevaux pomponnés, des curieux aux fenêtres. J’ai, pour meubles, une commode, une cheminée, une chaise longue, autrefois de damas bleu et blanc, six chaises en tapisserie, deux fauteuils, un crucifix, le portrait du père et de la mère de notre châtelain. J’ai vue sur l’eau et sur le parc; mais mon cabinet de toilette est délicieux. Il a deux fenêtres étroites, dont l’une est au nord, et donne sur la partie la plus large du fossé et sur un paysage charmant. Il est meublé en indienne, bleu et blanc, a une cheminée et une petite glace. C’est là que couche ma gouvernante, Mlle Jaillié.»

Lorsqu’il fallait se mettre au niveau des bonnes gens de la campagne et partager leurs amusements, la belle Laurette était la première à les encourager: «Il y avait eu, le matin, dans notre village, un mariage auquel nous avions assisté; et, le soir, toute la noce était venue danser au château. La mariée n’est point jolie; elle n’a que de belles dents et vingt-deux ans. Le marié est fort laid aussi, trente-cinq ans, et n’est point de ce village-ci. J’ai presque toujours dansé avec lui, et mon cousin avec son épouse. Ils viennent encore ici aujourd’hui pour faire le lendemain.»

Et, pendant que cette aimable enfant s’amuse avec tant de belle grâce innocente, déjà la mort s’avance. Elle souffre, elle est malade; elle éprouve un je ne sais quoi qui est semblable à l’ennui. Sa jeune amie et confidente, hélas! la voilà qui se marie. Un jeune homme, un certain Lucenax, son cousin, au coeur tendre, à l’esprit frivole, a délaissé la charmante Laurette. Il aime ailleurs. Il va, il vient; on lui pardonne: «Zest! le voilà qui s’échappe encore!» Elle pleure, elle rit, elle oublie.

Peu à peu, cela devait être, au fond de ces rires on entend le sanglot.

L’enfant déjà n’est plus qu’une fille sérieuse, obéissant aux tristesses d’alentour. A peine elle a dix-neuf ans, qu’elle dirait volontiers, comme autrefois Valentine de Milan: «Rien ne m’est plus, plus ne m’est rien!» C’est qu’en effet la voilà tout simplement qui se meurt. Il n’y a rien de plus triste et de plus doux que les derniers jours de l’aimable Laurette. Elle met en ordre toutes choses, et puis elle dit: «Je voudrais voir M. Tronchin.» C’était le médecin à la mode. Il se rendit chez Laurette, et cet homme lassé de tout, le témoin de tous les désespoirs silencieux, de toutes les douleurs muettes, et des plus terribles agonies que contenaient ces temps de désordre et de doute, comme il dut être étonné et charmé de cette enfant résignée et calme et regardant la mort sans pâlir!

Toutefois, malgré notre juste et sincère admiration pour cette aimable demoiselle, il nous semble, en fin de compte, qu’elle eût laissé pour les jeunes filles d’aujourd’hui un plus heureux et plus utile exemple, avec moins de zèle à des études trop nombreuses pour être toutes salutaires, avec plus de modestie et de réserve au milieu des vains bruits de ce monde, emporté par les grands orages. Peut-être on admirerait un peu moins Mlle de Malboissière; on l’aimerait davantage.

Son portrait serait d’un moins vif éclat sans doute, et y gagnerait en grâce, en charme, en candeur.

MADEMOISELLE DE LAUNAY OU LA FILLE PAUVRE