Contes, Nouvelles et Recits
Chapitre I
C’est un rare et charmant instant, dans la vie et le travail d’un écrivain sérieux qui comprend toute sa destinée, l’instant où, content de lui-même et des autres, il entre enfin en pleine possession du succès, de la popularité, de la fortune. Il doutait jusqu’à cette heure, et même aux jours du succès, il se demandait s’il n’était pas le jouet d’un songe, et si le lendemain serait aussi doux que la veille. Il faut tant de soin, de zèle et de bonheur, disons tout, tant de mérite et de talent, pour percer le nuage, et le bruit vient si lentement à l’écrivain! Quoi de plus triste et rempli des plus terribles angoisses que les premiers commencements du travail littéraire? On hésite, on se trouble, on étudie, épouvanté de tant d’obstacles, toutes les petites passions de son lecteur. Le style, en même temps, qui se révèle à si peu de beaux esprits singuliers et primesautiers, représente à lui seul une peine infinie. Ah! que de fois voilà le commençant qui maudit la tâche acceptée! Il y renonce, il n’en veut plus; il sera volontiers le soldat, le marin, l’avocat, le marchand; mais écrire incessamment, écrire aujourd’hui, demain, toujours: «Non, non, se dit-il, c’est impossible!»
aussi découragé qu’un enfant qui prend le plus proche horizon pour la fin du monde. On composerait une liste originale de très bons écrivains qui se sont arrêtés net au bout du premier sentier.
Mais c’est surtout dans l’art dramatique et parmi les jeunes adeptes de la comédie, ignorants du danger, que se fait sentir un découragement mortel. L’accès est si difficile en ces théâtres, obérés pour la plupart, et qui n’ont pas le temps d’attendre. Il leur faut tant d’argent et tout du suite! Ils sont si parfaitement incapables de se dire, à l’aspect d’un talent qui vient de naître: «Attendons, faisons-lui place, il aura bientôt son tour.» Non, non; en vingt-quatre heures, il faut réussir. Tout de suite il faut dominer le caprice et la volonté d’un parterre habitué aux plus vieux effets du mélodrame, et si le jeune homme est vraiment nouveau, si son oeuvre a l’accent vrai de la jeunesse, et s’il découvre un petit recoin où pas un, sinon les maîtres, n’a passé avant lui, que d’obstacles encore, et comme il doit se féliciter lorsque enfin, par une suite incroyable de petits bonheurs, il arrive à se dire: «On m’écoute, on me suit, le publie sourit à mon oeuvre; à la fin donc je suis le maître absolu des passions et des volontés d’alentour!»
Tel était, aux environs de la révolution de 1830, l’aimable et charmant écrivain que nous allons mettre en scène à son tour, et dont le souvenir est resté cher à tous les honnêtes gens qui ont eu l’honneur et le bonheur d’être au rang de ses amis. En venant au monde, il avait apporté les merveilleux instincts du poète comique, à savoir: le dialogue et le trait, le sourire et l’invention. Dédaigneux des chemins frayés, il avait commencé par découvrir les mondes nouveaux dans lesquels sa comédie était appelés, et dans ce monde à part de son invention il avait convoqué des personnages, non pas nouveaux (l’espèce humaine est si vieille, obéissante à de si antiques passions), mais des personnages d’un aspect tout nouveau. Il se servait à plaisir des modes, des travers, des accidents, des opinions de chaque matinée, et, les retraçant d’un crayon léger, il en faisait une image heureuse et ressemblante. Il ne visait pas au chef-d’oeuvre, à l’image impérissable, aux grands caractères agissant dans une longue action dramatique, et cependant il finit sans le vouloir, et presque sans le savoir, par atteindre aux honneurs de la grande comédie. A l’heure où cette histoire va commencer, ce modeste ambitieux se contentait volontiers d’une scène agréable et d’un tableau de genre, où des amoureux du vingt ans, le jeune homme en habit du matin et la fillette en négligé, se chantaient d’innocentes chansons.
Mais quoi! tout le beau monde parisien qui échappait aux violentes émotions de l’Empire, lassé de gloire et de victoire, de lauriers et de guerriers, acceptait franchement cette heureuse comédie en tablier vert, la tête à demi couverte d’un simple chapeau de paille d’Italie. On y respirait une si douce odeur de roses naissantes, de lait chaud et de foin nouveau! Dans ces bosquets enchantés, les oiseaux de nos jardins chantaient leurs plus douces chansons, et si par hasard on y rencontrait un des vieux soldats de l’Empereur tombé, c’était, le plus souvent, un vieux capitaine, ami de la jeunesse heureuse, paisible confident de petits malheurs qu’il finissait par consoler. Tout chantait, tout souriait dans ces premières comédies que le jeune homme avait rencontrées si plaisantes dans les premiers battements de son coeur.
Donc, il effaça sans peine et sans effort tous les faiseurs de comédies; il n’eut qu’à se montrer pour qu’ils rentrassent dans l’ombre. Ils étaient les représentants d’une époque oubliée; il était, lui, l’historien des passions présentes. Si bien que tout de suite il fut, parmi nous, riche et populaire, et l’Europe entière ne jura plus que par son génie.
Un seul amuseur peut se comparer à celui-là; ils étaient du même âge, ils écrivaient à la même époque, mais ils appartenaient à des nations différentes; cet autre amuseur des jeunes esprits et des honnêtes gens, il s’appelait sir Walter Scott. En moins de cinq ou six années d’études et de succès de tout genre, il advint que notre poète comique était incontestablement le plus rare et le plus charmant esprit de son époque.
Il avait accompli à lui seul toute une révolution dans le grand art de corriger doucement les moeurs d’un grand peuple, et de châtier en riant ses passions et ses vices. A lui seul il avait tout deviné, tout découvert et tout mis en ordre en ce monde si nouveau qui avait été l’Empire et n’était déjà plus la Restauration. Le faubourg Saint-Honoré, la Chaussée d’Antin, les maisons modernes, les soldats licenciés à Waterloo, l’active et galante jeunesse, à demi révoltée et fidèle à demi, qui devait remplir de son talent, de son éloquence et de ses vertus viriles tout un règne où la parole était souveraine, où le talent était roi, voilà bien ce que notre auteur avait pressenti dans sa comédie. Il avait accepté glorieusement toutes nos gloires. Il s’était fait l’interprète éloquent de nos justes rancunes; plus d’une fois il nous avait consolés de nos défaites si récentes et si cruelles, que le nom seul de ces batailles perdues est encore une douleur nationale.
Son intelligence active et dévouée aux plus légère chagrins de cette nation si troublée allait sans cesse et sans fin de l’élégie à la chanson, de la cabane à la maison bourgeoise, du fabricant au soldat laboureur, du vieux marquis ramené par l’exil à l’homme enrichi par la prospérité publique. Il tenait à toutes les conditions; il mettait en scène les hommes les plus divers; en un mot, déjà rien ne manquait à sa gloire, à sa fortune au moment où va commencer cette histoire, dans laquelle cet aimable homme, ingénu à ses heures, et cependant d’un esprit si fin, a joué un si beau rôle, et qui convenait si bien à sa bonne grâce, à sa justice, à son bel esprit. A l’exemple de Molière, son maître, il avait deux noms; le public le connaissait sous son nom de guerre, et l’appelait M. Fauvel.
Dans cette foule d’honnêtes gens qui l’entouraient naturellement d’une admiration dévouée (et voilà la première récompense, et la plus désirable de l’écrivain), il y avait sur les bords de la Saône, dans un petit village abrité de deux collines célèbres dans les vendanges du Maconnais, une dame de Saint-Géran, fille d’un M. Fauvel, gentilhomme breton, et l’on peut bien penser qu’à la faveur de cette communauté de nom propre, elle n’avait pas été la dernière à solliciter l’amitié du jeune homme. A chaque pièce nouvelle il était sûr de recevoir une lettre affable de son amie inconnue, et tantôt elle lui envoyait les meilleurs poulets de sa basse-cour, tantôt le bon vin de ses celliers; en automne, elle ne lui ménageait ni les raisins ni les pêches. Bref, en toute occasion, elle le traitait en ami, et plus tard, en enfant gâté.
Lui, cependant, s’abandonnait volontiers à ces tendresses innocentes.
Il y répondait de son mieux, et le premier exemplaire de chacune de ses comédies, orné d’une petite historiette de la première représentation, devenait la joie et l’orgueil du château de Saint-Géran-sur-Saône. Plus d’une fois ses propres voisins, quand ils se rendaient à Paris, avaient prié Mme Fauvel de Saint-Géran de leur donner une lettre à porter à son cousin, l’illustre M. Fauvel; elle avait longtemps hésité; longtemps elle s’était défendue, elle n’avait pu si bien faire qu’elle n’ont donné, en effet, deux ou trois lettres de recommandation pour son cousin, non pas, certes, sans un certain trouble. Heureusement qu’il est écrit: A bon entendeur, salut! et que le cousin avait fait bonne grâce aux requêtes de sa cousine, si bien que chez messieurs les vignerons, et chez plus d’un gentilhomme des environs de Mâcon, il était incontestable qu’il y avait parenté formelle entre la dame et le monsieur. M. Fauvel en riait lui-même. «Acceptez, disait-il à ses amis, une aile de ce chapon que ma cousine Fauvel de Saint-Géran engraisse depuis tantôt six mois pour mon dîner du mardi gras.»
Cependant, il n’avait jamais vu la dame, et malgré ses sollicitations pressantes, elle n’était point venue à Paris, si bien que la première ardeur étant passée et les premières amitiés étant faites, on avait commencé par s’écrire un peu moins, puis rarement. Dans l’intervalle était mort M. de Saint-Géran, et maintenant que la dame était une veuve, jeune encore et bonne à marier, elle avait jugé qu’il était sage et prudent d’insister un peu moins sur son cousinage avec le jeune et célèbre poète. Ainsi, peu à peu, la langueur s’était mise entre ces deux amitiés, trop éloignées l’une de l’autre pour qu’elles fussent bien tendres et bien vives. La dame était de bon sens, le jeune homme aussi; la dame, à raison même de son veuvage, avait sur les bras de grandes affaires dans un pays où le moindre cep de vigne est entouré d’envie et vous fait des jaloux sans nombre. De son côté, le jeune homme, au plus beau moment de son grand succès, ne manquait pas d’amitiés pour l’en distraire. Il était le bienvenu dans les meilleures et les plus considérables maisons de Paris, et c’était à qui le posséderait quatre ou cinq jours dans les plus beaux domaines de Versailles, de Sceaux et de Saint-Germain.
Ainsi, des deux côtés, c’étaient autant de motifs pour que la cousine et le cousin s’oubliassent réciproquement. Les amitiés du monde sont ainsi faites, elles se nouent et se dénouent si volontiers, que ce n’est guère la peine d’en avoir.
Cependant, comme il y avait tantôt dix années que le poète était à l’oeuvre et qu’il se sentait las d’écrire, il résolut, un beau jour, pour se donner un vrai congé, de quitter sa bonne ville de Paris, sa mère nourrice qui suffisait à son oeuvre entière, et de chercher au loin quelques heures de liberté et de repos. Vous savez déjà qu’il était modeste en toute chose et que, s’il avait un peu d’orgueil, il n’avait point de vanité. Il prit donc, comme un simple voyageur, la diligence du Midi qui passait par le Mâconnais, et quand il vit que la diligence était pleine, il s’en réjouit comme d’un accident favorable à sa profession. Il allait donc voir enfin des gens de la province, et regarder de très près dans ces cavernes. Il allait prêter une oreille attentive à ce babil intarissable, à ces petites ambitions si furieuses pour un rien, à ces avarices gigantesques et sans honte. «Oh là! se disait-il, ne dormons pas; écoutons bien, regardons tout.» Mais à peine il eut regardé le paysage pendant deux ou trois heures, il s’endormit d’un sommeil si profond, qu’il fallut le réveiller pour lui dire que l’on était arrivé au Soleil d’or, où le dîner était servi.
Ce Soleil d’or représentait une assez grande auberge, honneur de la contrée, et la table d’hôte, à trois francs par tête, était célèbre à dix lieues à la ronde. On s’assied, on mange, on boit, peu de causerie, et tout au plus quelques gaillardises de commis voyageur. Nulle homme en était consterné.
—Je n’irai pas longtemps ainsi, se disait-il, je prendrai la post à Mâcon, et j’aurai peut-être l’honneur de voyager tout seul.
Ce bon dîner semblait avoir ragaillardi tout le monde. Un petit vin blanc, sentant la pierre à fusil, réjouissait toutes ces têtes. Le conducteur lui-même était sous l’influence de cette innocente orgie, et ne pressait pas trop les voyageurs de remonter à leur place. Il faut vous dire que deux voyageurs s’étaient arrêtés au Soleil d’or, et avaient été remplacés dans la diligence par deux nouveaux venus qui méritaient une certaine attention.
Le premier était un jeune homme, aux cheveux bouclés, porteur d’une veste à boutons d’argent et coiffé d’une casquette prétentieuse où quelque Arachné villageoise avait brodé un sabbat de papillons. Il y en avait de toutes formes et de toutes couleurs: gris, bruns, jaunâtres, il y en avait même un rose au bord de cette aimable coiffure, et tous ces papillons voltigeaient autour de ce rustre endimanché. Dans une poche de côté, il portait un foulard de couleur sang du boeuf, qui lui donnait de loin l’apparence d’un chevalier de la Légion d’honneur. Des guêtres serrées à fond dessinaient une jambe un peu grasse, une rotule épaisse, et laissaient voir un pied plat. Ce jeune homme, évidemment, se croyait le plus beau du monde. Il n’était fille d’auberge qui ne le saluât d’un sourire, et quand il parut à la portière, il y eut dans tout le carrosse une explosion de joie et d’orgueil. «Voilà Romain, disait-on. Ah! te voilà, Romain! Bonjour, Romain.» Il saluait à droite, à gauche, et des sourires, et des poignées de main. Un capitaine qui rentrerait dans ses foyer après dix batailles gagnées ne rencontrerait pas plus d’empressement dans son pays natal que ce monsieur Romain, qui était vraiment la coqueluche de la contrée.
[Illustration: L’intérieur de la diligence.]
L’homme qui le suivait, beaucoup plus modeste en sa tenue, obtint à peine quelques regards. A la fin, cependant, tout le monde étant placé, et l’intérieur de la diligence étant encore une fois au grand complet, la voiture se remit en route. Assis dans son coin, le voyageur que nous n’avons pas quitté un seul instant se demandait, déjà très inquiet, quel était ce monsieur Romain, d’où il venait, où il allait, et par quel tour de force il était parvenu, de si bonne heure, à cette étrange popularité.
Tous ces hommes semblaient se connaître. A les voir, à les entendre, on eût dit une compagnie qui se serait donné rendez-vous sur ces banquettes. Ils parlaient tous ensemble, à haute voix, la demande n’attendant pas la réponse, et Dieu sait avec quel accent, dans quel patois, et certains agréments de langage qui n’appartiennent à aucune langue. «Ah! se disait notre auteur dramatique, me voilà bien dépaysé.
Une comédie est là, sous mes yeux, on la joue, et je n’y comprends rien; on la parle, et pour moi c’est lettre close.» Et véritablement, il assistait à un pandémonium rustique, où toutes les passions déchaînées hurlaient, glapissaient, riaient, badinaient. Je ne sais quoi de sinistre et de malsain était au fond de ces gaietés. Ces messieurs s’amusaient trop pour s’amuser innocemment.
Heureusement que ces grandes joies sont comme la fièvre, intermittentes; elles s’apaisent assez vite. Après ces grands bruits, le calme et le silence ont leur tour. Peu à peu, maître Romain descendit de son char de triomphe, et, dans un langage assez clair, il expliqua comment il avait été choisi pour venir à bout de certain mariage où il devait trouver, en s’y prenant bien, une grande fortune. Il ne nommait personne, tant il se savait compris de tout le monde, et notre voyageur eut grand’-peine à deviner enfin qu’il s’agissait de la fortune et de la main d’une dame étrangère au pays, veuve depuis un an, restée seule et sans défense au milieu de toutes les difficultés d’un veuvage.
—Par ma foi, disait Romain, en tirant de sa vieille pipe une épaisse fumée, elle m’est bien due; elle m’a donné, sans reproche, assez de mal.
Voilà tantôt six mois que je la dispute au jeune Hippolyte Cassegrain, au petit Martin, au grand Bernard. Je l’ai jouée au billard, et je l’ai gagnée en cinquante points contre le lieutenant Mitouflet; je l’ai jouée au piquet en cent points contre le percepteur Morizot. Bref, les voilà tous éconduits; chacun d’eux m’a fait place, et la ville entière est ma complice. En vain la dame hésite et me fait grise mine, il faudra bien qu’elle cède: il y va de notre gloire à tous. Jusqu’à l’heure où elle dira oui, elle n’aura pas de cesse et de repos, elle n’entendra parler que de Romain: le beau Romain par-ci, le grand Romain par-là. Chacun, s’attelant à mon char, va me prêter toutes les vertus, et de l’argent comme s’il en pleuvait; à mon nom seul, la fille à marier, et même les gros partis qui ne voudront ni de vous ni de moi feront entendre aux oreilles de la veuve des soupirs à mettre en branle un moulin à vent.
Les coquettes diront en minaudant: La femme qui le fixera pourra se vanter d’avoir accompli une oeuvre difficile. «Hélas! diront les prudes, quel dommage! avec un esprit moins léger, M. Romain eût fait un excellent mari!» Puis toutes sortes de menus propos: «Avez-vous vu le nouveau cheval de Romain? l’habit bleu de Romain? Savez-vous que Romain revient de la capitale, dont il a rapporté certaine cravate bleue à filets roses? Ah! gredin de Romain!»
Ainsi parlait ce rustre au milieu de l’admiration universelle; en même temps, il faisait craquer l’un après l’autre ses longs doigts garnis de bagues douteuses. Il passait la main dans ses longs cheveux pommadés de vanille et de jasmin; il étalait sa large poitrine et consultait de temps à autre une montre en or guillochée à Genève. A sa chemise, on voyait briller trois diamants; on entendait dans sa poche le bruit des écus: il était toute prospérité, toute santé, tout contentement; chacun le contemplait dans une admiration profonde. Il serait mort sur la place, on eût pris de ses reliques, et l’on se fût divisé sa chaîne d’or, comme on eût fait pour la corde d’un pendu. Tel était fait, construit, soufflé et boursouflé cet homme heureux.
Sitôt qu’il eut compris qu’il allait comprendre enfin quelque chose à ce mystère de jovialité et d’iniquité, M. Fauvel, replié dans son coin et les yeux enfoncés sous la visière de sa casquette de voyage: «Allons, se disait-il, voilà déjà un premier acte assez satisfaisant. Une pauvre femme abandonnée au milieu de ces rustres, aussi pitoyables que des sangsues; un mari qui vient de mourir, laissant sa veuve et son héritage en proie à toutes les ambitions de la province; une ville entière qui décide en son âme et conscience que cette infortunée épousera ce triste hère, et qui se fait un point d’honneur de lui donner ce mari ridicule, chacun prenant l’engagement tacite, inavoué, mais certain, d’imposer à cette innocente ce don Juan du fumier. Voilà un beau premier acte.» Et déjà notre homme, esprit inventeur, arrangeait, nommait, disposait ses héros, les faisant aussi pleutres, aussi petits, mesquins, avares, envieux et jaloux qu’il les avait sous les yeux.
La route était montante; on allait au pas. Le soleil était vif. Les voyageurs, qui avaient bien déjeuné, s’endormaient l’un après l’autre; on ronflait déjà dans l’intérieur de la diligence, et seuls M. Romain, son homme d’affaires et certain voyageur en vins qui semblait très éveillé, poursuivaient, à voix beaucoup plus basse, la conversation commencée.
—Il était temps, monsieur Romain, disait le commis voyageur, de mettre en avant notre petite conjuration.
La dame était serrée de près par Maître Urbain le notaire, un vrai représentant de l’ancien notariat. Qu’elle eût choisi M. Urbain pour son notaire, et nos projets auraient été bientôt déjoués par cet homme adroit et droit.
—Aussi, reprit M. Romain, j’emmène avec moi un homme d’affaires qui en sait long, et qui en remontrerait à tous les notaires du département. On dit que la dame aurait besoin, pour tout liquider, d’un emprunt de vingt mille francs; maître Uberti, que voilà, les trouvera facilement sur hypothèque, avec deux pour cent de commission; donc rien à faire pour maître Urbain: tout au plus le priera-t-on de signer au contrat, s’il ne s’oppose pas trop au régime de la communauté.
—Je me suis laissé dire aussi, reprenait le commis voyageur, qu’il y avait une nièce assez jolie à marier, et que, naturellement, le bien de la dame en serait écorné.
—Ceci est très vrai, reprit M. Romain; mais il est convenu entre moi et mon ami le baron de Guillegarde, un gaillard qui sait son métier et qui n’a pas froid aux yeux, qu’il épousera la demoiselle, moyennant une très légère indemnité, que je doublerai s’il le faut, en cas de survie.
—Vous avez des intelligences dans la place? ajoutait le marchand de vins.
—Nous avons contre nous, répondit Romain, une méchante petite servante bretonne que la dame a ramenée il y a quatre ou cinq ans de Rennes, et qui lui est rudement attachée ainsi qu’à Mlle Laure. Oui, mais le factotum de la maison, le fameux Jolibois, m’appartient, et j’ai payé d’un assez bon prix sa vilaine âme. Mais qu’y faire? Il faut bien que tout le monde vive, et mon lot sera encore assez beau.
—Vous avez raison, monsieur Romain, reprit le voyageur d’une voix plus basse encore, il faut que chacun vive; et, pour les épingles de mes deux cousines, les demoiselles Levallois, qui tiennent en leurs mains l’âme et l’esprit de votre future épouse, autant que pour ma propre allégeance, il serait bon de convenir entre nous que vous me cédez pendant cinq ans, pour le prix des récoltes ordinaires de chaque année, toute la récolte du clos de Saint-Géran.
—Y pensez-vous? reprit Romain, Saint-Géran se classe et sera classé avant peu parmi nos meilleurs crus. J’ai déjà obtenu que l’an prochain Saint-Géran serait inscrit en toutes lettres sur la carte des vins de la Maison d’Or, du Café anglais et des Frères Provençaux. Je tiens le traité de ces grandes maisons dans mon portefeuille; elles payeront l’an prochain quatre cents francs la feuillette que vous voulez avoir pour cent cinquante. Ah! quelle idée avez-vous là? Qui, moi, j’irais grever la plus belle part de la fortune de Mme de Saint-Géran, ma future épouse? Allons, soyez bon homme, un peu moins d’épingles à mesdemoiselles vos cousines, et cherchons, s’il vous plaît, une plus amiable compensation.
Le commis voyageur répondit par une imprécation, mais à voix si basse que M. Fauvel ne put l’entendre. Il était d’ailleurs tout préoccupé de ce nom qu’il attendait si peu et qui le frappait d’une nouvelle épouvante. Était-ce vrai? S’agissait-il, dans cette affaire ténébreuse, de la fortune et de la main de cette aimable femme qui l’appelait si gentiment mon cousin, et qui lui donnait de si loin, sans le connaître, tant de bons et fidèles témoignages d’une amitié dévouée? Une grande confusion se faisait en ce moment dans cet esprit si rapide et si vif.
—Non, certes, se disait-il, je ne serai point entré vainement dans cette caverne, et Gil Blas ne va pas céder cette fois encore au capitaine Rolando. Les Crispins, les Frontins, les Mascarilles et les Scapins que j’ai sous les yeux, ne sont pas, certes, plus habiles, plus retors et plus dangereux que nos coquins de comédie, et je ne veux pas que, faute de l’intervention d’un galant homme habile en ces petits mystères, une honnête femme et sa nièce, et sa loyale servante, et ce brave notaire amoureux, mais discret, tombent pêle-mêle dans les embûches de ces Frontins de petite ville. Allons, courage! et si la dame ici menacée est ma cousine, et si voilà bien le clos de Saint-Géran dont je possède encore une douzaine de vieux échantillons, si la reconnaissance est unie au devoir, et s’il m’est donné de mettre en oeuvre à mon tour, pour mon propre compte, la suite ingénieuse des ressources que possède en son esprit un véritable enfant de Molière et de Regnard, certes, je n’aurai point perdu ma journée.
Il se disait cela toujours sous la visière de sa casquette. Les voyageurs avaient commencé par dédaigner cet inconnu; ils avaient fini par ne plus le voir. Quand le soleil eut disparu, les endormis secouèrent leur torpeur. La conversation interrompue reprit de plus belle; et maintenant que notre homme était au courant de tous ces discours, il savait à fond la conjuration de tous ces cuistres.
—Mes petits messieurs, se disait-il, garde à vous; vous étiez tout à l’heure des monstres en morale, et maintenant vous n’êtes plus que des pantins dont je tiens tous les fils.