Contes, Nouvelles et Recits

Jules Gabriel Janin · Chapitre 7 sur 17

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Contes, Nouvelles et Recits

Chapitre IV

Les choses allaient ainsi chez M. le duc du Maine, où chaque jour amenait un nouveau courtisan: aujourd’hui M. le duc de Brancas, le lendemain le poète Chaulieu, très à la mode en ce temps-là, ou bien le chevalier de Vauvray; un peu plus tard M. Davisart, avocat général du parlement de Toulouse, et l’apparition de M. Davisart dans le château de Sceaux fut un véritable événement. Pas un jour ne se passait sans que Son Altesse Royale ne s’enfermât trois ou quatre heures avec ce nouveau conseiller, très dangereux, et, comme ils rédigeaient ensemble une protestation mystérieuse dont rien ne transpirait dans le château, il vint un instant où la princesse et son conseiller voulurent avoir un secrétaire intime. Après une longue hésitation, Mlle de Launay fut choisie; elle tenait la plume, elle écrivait les discours d’une et d’autre part, tantôt les preuves, tantôt les objections; parfois même elle allait aux bibliothèques ou chez les historiens de profession, chez M. Boivin l’aîné, chez l’abbé Le Camus, interrogeant discrètement ces hommes qui savaient tant de choses. Ainsi chaque jour ajoutait une page à ces factums dont se réjouissaient fort le prince de Cellamare et le cardinal Albéroni.

Un peu plus tard, quand elle se fut persuadé enfin qu’elle avait fait tout ce travail en pure perte et qu’il fallait renoncer au bénéfice du testament de Louis XIV, la duchesse du Maine prêta l’oreille aux bruits qui lui venaient de l’Espagne. Elle n’eut plus si grand’peur de prendre le mot d’ordre du cardinal Albéroni chez le prince de Cellamare. Elle commença d’écrire des lettres dangereuses avec de l’encre sympathique, et Mlle de Launay l’y servit de son mieux. On écrivait d’abord une lettre à l’encre ordinaire, où l’on donnait toutes sortes de nouvelles courantes; puis, dans l’intervalle des lignes se plaçaient des choses compromettantes.

Tout ceci était l’A b c de la plus vulgaire diplomatie, et, tant que ces petits secrets n’allèrent pas plus loin, M. le régent ne s’en inquiéta guère. Il savait à peu près tout ce qui se passait à la petite cour et quelles étaient ses méchantes dispositions pour la régence; mais, comme il avait pour lui la force et le bon droit, il abandonnait la conspiration à elle-même. Or ce fut un grand malheur pour Mme la duchesse du Maine. Elle s’endormit dans une sécurité qui devait la perdre, et, si par hasard Mlle de Launay la suppliait de redoubler de prudence, elle ne faisait qu’en rire, et volontiers elle eût dit, comme tous ces conspirateurs que l’on avertit de prendre garde: A demain les affaires sérieuses, ou bien encore: Ils n’oseront. Notez bien que le premier ministre, qui sera bientôt le cardinal Dubois, était déjà dans le vent de cette conspiration. C’était l’habileté même et la prudence en personne. Il était déjà sûr qu’un jour ou l’autre il tiendrait dans ses mains cette princesse dédaigneuse qui l’accablait de ses mépris. Tout ce monde imprudent marchait en souriant sur des cendres qui recélaient un véritable incendie; ils s’amusaient les uns et les autres de ces aventures dont à peine ils devinaient la portée, et la foudre qui les devait abattre les trouva profondément endormis.

Un des secrétaires de l’ambassadeur d’Espagne était un jeune homme étourdi, sans portée, et tout entier aux plaisirs de son âge. Un soir qu’il était attendu à souper dans une de ces maisons ouvertes aux oisifs de Paris, il raconta qu’il avait été occupé tout le jour à copier des dépêches qui devaient partir dans la nuit même, et, comme il était las de sa besogne, il ne songea plus qu’à boire, à jouer, à plaisanter. Mais quelqu’un du logis, une femme, avait ramassé cette parole imprudente et la fit passer à M. le régent. Celui-ci fit courir après le courrier de l’ambassade, avec ordre de s’emparer de ses dépêches, et ce courrier, qui ne se hâtait guère, fut arrêté à Poitiers. On lui prit son manteau et son portefeuille, en lui commandant de suivre son chemin; mais cet homme, aussi zélé que le secrétaire avait été imprudent, revint à Paris par la traverse et marcha si vite, qu’il arriva chez le prince de Cellamare bien avant que les hommes de M. le régent eussent regagné le Palais-Royal. Bien qu’il fût quatre heures du matin, M. le régent était encore à souper, et quand il soupait il n’y avait pas d’affaire d’État assez importante pour qu’on vint le déranger. Il aimait le bel esprit, la grâce et la gaieté du discours; il travaillait volontiers toute la journée, à condition que la nuit appartiendrait à ses plaisirs.

Grâce à cette nonchalance coupable, le prince de Cellamare eut le temps d’avertir les principaux complices de sa conspiration. Toutefois, le matin venu, l’ambassadeur d’Espagne est arrêté dans son hôtel par MM. les gardes du corps du roi; ses papiers sont saisis par ordre du ministre, et, la nouvelle ayant couru de Paris à Sceaux, la duchesse du Maine apprit enfin les dangers qui l’entouraient. Elle jouait au biribi, son jeu favori, quand elle entendit raconter, par un témoin venu de la ville, ces histoires d’hommes enfermés à la Bastille, de papiers saisis et de gens compromis dont la tête était en jeu; l’infortunée eut encore la force de sourire. Elle apprit, l’instant d’après, que MM. d’Argenson et Leblanc, deux hommes rigides, étaient chargés d’interroger les accusés. A minuit, la duchesse fut avertie, à n’en pas douter, qu’elle serait arrêtée avec M. le duc du Maine, et que sa demoiselle de compagnie était compromise. Elle riait encore; elle ne pouvait croire à rien de sérieux; elle s’imaginait que cette conspiration était un jeu d’enfant.

Cependant Mlle de Launay restait près d’elle, et, comme elle s’était endormie, elle fut réveillée par un coup frappé à sa porte: Ouvrez, de par le roi, s’écriait une voix inconnue. Elle se lève, elle ouvre, après avoir averti la duchesse. En ce moment, la maison était remplie de mousquetaires et de gardes sous les ordres de M. le duc de Béthune, capitaine des gardes, accompagné de M. de La Billiarderie, son lieutenant. Sans trop de cérémonie, ils annoncèrent à Mme la duchesse du Maine qu’ils avaient ordre de la mettre en lieu de sûreté, et ils la firent monter dans une voiture de place. Elle fut conduite à Dijon, pendant que M. le duc du Maine, innocent de toutes ces intrigues, était enfermé dans la citadelle de Doullens, en Picardie. Ah! quelle chute, et dans quels abîmes ils étaient précipités ces favoris de la fortune!

Hélas! qui l’eût prédit à Louis XIV, que ses enfants bien-aimés, la joie et l’orgueil de sa vieillesse, on les traiterait, sitôt après sa mort, comme de véritables criminels!

En même temps tous les amis de la princesse et tous ses confidents furent arrêtés. M. de Malézieu et son fils, M. Davisart, l’abbé Le Camus, deux valets de chambre et quatre valets de pied furent jetés dans les prisons d’État; la cardinal de Polignac fut exilé en Flandre; la jeune princesse, la propre fille du duc et de la duchesse du Maine, fut enfermée au couvent de la Visitation, à Chaillot. Voilà donc toute la maison dispersée et toute sa grandeur anéantie. On avait détenu provisoirement et gardé à vue dans sa chambre Mlle de Launay, et son gardien, par compassion:

—Mademoiselle, lui dit-il, ce séquestre est étrange et ne présage rien de bon. Il paraît que vous êtes une des personnes les plus compromises.

Croyez-moi, mangez un peu et prenez des forces, vous en aurez grand besoin, j’en ai peur.

Ce terrible homme avait une grande figure et des yeux sinistres, et ressemblait fort à quoique exécuteur des hautes oeuvres les plus secrètes.

Cependant Mlle de Launay ne perdit pas tout courage, et, trois ou quatre heures après que tout le monde fut parti, un exempt la vint prendre et la conduisit dans un carrosse à la Bastille. Cette fameuse prison d’État, qui devait tomber en moins de soixante et dix ans entre les mains du peuple de Paris et disparaître en un clin d’oeil comme un château de nuages, était alors une puissance formidable. A ce nom seul, la Bastille, les têtes les plus hautes s’inclinaient, les coeurs les plus hardis étaient saisis d’un indicible effroi. Ces vieilles tours, bâties par les anciens tyrans, s’élevaient menaçantes entre ses fossés remplis d’une eau fangeuse, et l’on se racontait tout bas mille histoires sanglantes de ses cachots sans lumière et sans fond. Il était dix heures du soir, le temps était sombre, et le faubourg Saint-Antoine, dont le réveil devait être si terrible en 1701, venait de s’endormir sans les fatigues de la journée. A l’extrémité du pont-levis, la prisonnière attendait qu’on la vint prendre, et lorsque enfin son tour fut venu d’entrer dans la geôle, on lui fit traverser des passages gardés par des portes de fer. On entendait dans ces longs corridors les plaintes des nouveaux prisonniers, qui n’avaient pas encore l’accoutumance de la prison.

Enfin, étant arrivée aux étages d’en haut, elle fut introduite dans une chambre horrible où tout manquait, le feu, les meubles, la lumière, la propreté; pour tout meuble, une chaise du paille, un bout de chandelle attaché au mur, et tous les gens qui l’avaient amenée, disparus au bruit des portes qui se refermaient. Trois heures après, ces portes s’ouvrirent de nouveau; le gouverneur reparut, amenant avec lui la servante de Mlle d Launay, et cette fois la chambre fut meublée d’un petit lit, d’un fauteuil, deux chaises, une table, une jatte, un pot à l’eau, un grabat pour la jeune servante. «Ah! dit-elle, on sera bien mal couchée!» On lui répondit: «Ce sont les lits du roi.» Puis les prisonnières se couchèrent sans souper. En vain elles voulaient dormir: tous les quarts d’heure elles étaient réveillées au son d’une cloche, et cette habitude est une des plus cruelles de la Bastille.

Et, le jour étant venu, la dame et la servante eurent grand soin de balayer leur chambre et de brûler un des deux fagots que le roi leur accordait chaque jour. Une boîte d’allumettes au beau milieu du Champ de Mars produirait presque autant d’effet que ces fagots du roi en cette immense cheminée, grillée et barrée autant que les fenêtres. A la première flambée de son feu, Mlle de Launay, triomphante, brûla un papier qu’elle avait soustrait aux yeux de MM. les commissaires: c’était une lettre écrite en entier de la main du chevalier de Silly au cardinal Albéroni. Ce papier, s’il fût tombé entre les mains de M. d’Argenson, eût été l’arrêt de mort de M. de Silly. Restait maintenant à lui faire savoir que ce papier était anéanti. «Dieu y pourvoira,» se disait Mlle de Launay.

Elle resta au secret sept à huit jours, au bout desquels le gouverneur lui fit une visite, et l’ayant trouvée assez gaie, il lui raconta plusieurs anecdotes de son royaume et finit par lui prêter quelques romans dépareillés de Mlle de Scudéry. C’étaient des romans sans fin, que l’on eût dit composés tout exprès pour les habitants de la Bastille.

Elles sont très longues ces premières heures de la prison, mais l’on s’y fait peu à peu; bientôt le prisonnier s’habitue à ces bruits si divers; il reconnaît la garde montante et la garde descendante; il sait quand arrive un nouveau prisonnier; il sait quand il s’en va. La nuit, si quelqu’un meurt, les gardiens ont beau faire, on entend le bruit de son cercueil. C’est aussi une grande occupation de lire sur la muraille, écrits au charbon, les noms de tant de malheureux qui ont vécu sous ces voûtes funèbres. Sur une de ces murailles avaient été charbonnés, naguère, par une main habile et fluette, et cependant énergique autant qu’une main guerrière, les premiers chants de la Henriade, et le jeune Arouet, lorsque, au sortir de la Bastille, il fut présenté à M. le régent qui lui promettait sa protection: —J’accepterai, lui dit-il, tous les bienfaits de Votre Altesse Royale, seulement je la dispense de mon logement.

Quand tous les conspirateurs furent arrêtés, alors leur procès commença. Tous les huit jours, M. d’Argenson et M. Leblanc, chargés des interrogatoires, arrivaient accompagnés de l’abbé Dubois. On eût cru voir Minos, Éaque et Rhadamante, les trois juges des sombres bords. Ce qu’ils faisaient, ce qu’ils disaient, les prisonniers n’en savaient rien, et cependant il en transpirait toujours quelque chose. Une grande inquiétude pour la prisonnière, c’était de paraître aux yeux de ces messieurs, quand son heure serait venue, en cornette blanche, en linge blanc, et ce fut sa grande occupation de blanchir ce peu de linge. Aussi bien, grande fut sa joie en recevant toutes ses nippes que lui envoyait un ami du dehors, l’abbé de Chaulieu, le poète. On l’avait épargné, on l’avait oublié; mais lui, il s’était souvenu, et il avait envoyé à la Bastille même un pot de rouge. Ah! que ce brin de rouge fut le bienvenu!

tant la dame avait peur de pâlir sous les regards de M. d’Argenson.

Il la fit donc comparaître au bout de trois mois: —Otez votre gant, dit-il, et levez la main.

Elle avait la main belle et la leva volontiers, jurant de dire toute la vérité, et se promettant bien de n’en pas trop dire. Alors commença l’interrogatoire. On voulait savoir pourquoi elle veillait si tard au chevet de Mme la duchesse du Maine. Elle répondit que c’était pour l’endormir.

—Pourquoi avait-on trouvé tant de livres dans sa chambre?

Elle répondit que c’était parce qu’elle aimait la lecture.

—Et pourquoi tant de papier déchiré?

C’étaient des bagatelles qu’elle avait composées et dont elle ne se souciait plus.

Puis elle fut reconduite à son séquestre, et, quelque peu rassurée, elle trouva que son état était assez doux, à tout prendre. Elle était prisonnière, il est vrai, mais elle était loin des caprices, des violences et des volontés de sa douce maîtresse; elle avait brisé le joug des petites voix qui faisaient le tourment de sa vie; elle avait fait de sa servante une amie, et pour compagne elle avait une jolie chatte que le gouverneur lui avait donnée étant petite, et qui avait fait bien des petits. Puis, le soir venu, elle n’était pas forcée à jouer la comédie, à manier des cartes, et elle se couchait quand elle voulait dormir.

*

Cette conspiration de Cellamare, qui eût fait tomber plus d’une tête sous la hache inexorable du cardinal de Richelieu, devint bientôt, entre les mains bienveillantes de M. le régent, une entreprise assez ridicule, et plutôt faite pour amuser les oisifs que pour occuper les hommes d’État. M. le régent se contenta du nouvel abaissement imposé aux princes légitimés, et quand on lui rapportait les vociférations de Mme la duchesse du Maine, il en riait volontiers, acceptant les douleurs de la princesse en dédommagement des humiliations qu’elle lui avait fait subir dans le salon de Mme de Maintenon.

Puis, dans ce plaisant pays de France, on n’est pas fâché de changer chaque matin de héros et d’aventure; au bout de trois mois, quiconque eût parlé des conspirateurs dans un salon de Paris, eût été regardé comme un sot; si bien que, même à la Bastille, le juge instructeur avait fini par ne plus interroger les prisonniers que pour la forme. On leur laissait déjà toutes sortes de libertés inaccoutumées en ce lieu de plaisance: ils se promenaient chaque jour au-dessus des tours, et leurs amis qui passaient dans le faubourg leur disaient bonjour du geste et du regard. Un peu plus tard, ces prisonniers, si nombreux d’abord, furent relâchés l’un après l’autre: aujourd’hui M. de Malézieu le fils, M.

Bargeton le lendemain; plus tard encore, elle se rappelait qu’il y avait déjà six mois on était venu chercher M. de Silly, et que l’ingrat était parti oubliant de prendre congé de cette humble amie, et ne se doutant pas que peut-être elle avait sauvé sa tête en brûlant la pièce la plus compromettante du procès.

Que vous dirais-je? Après tant d’angoisses et d’inquiétudes, la prisonnière resta seule à la Bastille, et ne comprenant guère comment la moins coupable était détenue, à l’heure où l’indulgence et le pardon s’étaient étendus sur tous ses complices. C’est une chose étrange et pourtant vraie: aussitôt que le danger a disparu dans une affaire d’État, la captivité devient insupportable. Autant le prisonnier mettait de zèle et d’ardeur à sauver sa vie, autant il reste inerte à présent qu’il se demande quand finira sa captivité. Il en est à regretter même les heures pénibles de l’interrogatoire, et l’aspect du juge, et les bruits du dehors, toujours pleins de menaces sanglantes. Un prisonnier qui n’est que cela, n’est plus rien, même à la Bastille. On l’oublie, on le néglige, et si Mlle de Launay n’eût pas rencontré parmi ses gardiens le chevalier de Maison-Rouge pour la plaindre et pour le lui dire, elle eût été bien malheureuse.

Mais le chevalier de Maison-Rouge était si tendre et si bon, avec tant de probité, tant d’honneur, tant de petites recherches pour distraire un peu sa captive; il oubliait si souvent de fermer la porte à double tour; il avait chaque matin un nouveau livre à lui prêter, non pas les vieux romans poudreux de la Bastille, mais le livre à la mode ou la comédie à peine éclose. Dans ses jours de sortie, il s’en allait par la ville, en quête des moindres anecdotes et de tous les bruits qui se débitent dans les ruelles galantes de la place Royale au faubourg Saint-Germain. Puis, tout ce qu’il avait appris, il le racontait avec mille grâces, ajoutant ce qui pouvait plaire, et retranchant tout le reste. Ainsi chaque jour ajoutait aux petits bonheurs que le bon lieutenant apportait dans cette prison, très étonnée et scandalisée, on pourrait le dire, de toutes ces joies.

Il y eut un jour où le lieutenant de Maison-Rouge, oublieux de toute espèce de discipline, s’en vint présenter à Mlle de Launay les hommages d’un prisonnier logé dans la tour de la Liberté, ainsi nommée par une aimable ironie à laquelle tous les porte-clefs ajoutaient les bons mots de leur façon. Ce prisonnier était un beau jeune homme, à la fleur de l’âge, un coq-plumet de la jeune cour, M. le duc de Richelieu lui-même.

Il s’était plongé, comme un étourdi et pour le vain plaisir d’une nouveauté qui lui semblait piquante, dans la conspiration de Cellamare, et peu s’en fallut qu’il ne payât son étourderie un peu cher. Mais le moyen de livrer au bourreau le dernier héritier du cardinal de Richelieu? Il était déjà le bienvenu du jeune roi; il était l’ornement de la cour; ses bons mots, ses exploits, sa jeunesse enfin, tout parlait en sa faveur.

Mais la Bastille lui était insupportable, et quand il apprit par le chevalier de Maison-Rouge que la confidente de Mme la duchesse du Maine était logée à la Bertandière, une tour qui faisait face à la Liberté, M. de Richelieu n’eut pas de cesse et de fin qu’on n’eût enlevé les clôtures de l’une et de l’autre fenêtre, et le voilà qui se met à chanter à haute voix, mieux que n’eût fait le fameux Lambert ou le célèbre Cocherot de l’Opéra, l’opéra d’Iphigénie. Il chantait le rôle d’Oreste, et Mlle de Launay fut bientôt Iphigénie. On n’avait rien entendu de pareil depuis le roi Louis XI. Les plus anciens détenus, ceux qui étaient au secret depuis vingt ans, se demandaient s’ils n’étaient pas le jouet d’un songe. Ah! les malheureux! c’était la première et la dernière chanson qu’ils devaient entendre avant de mourir.

On touchait à l’automne, et les brouillards plus épais tombaient du haut des tours, lorsque M. de Richelieu quitta la Bastille en grand triomphe.

Une des filles de M. le régent s’était jetée aux pieds de son père en demandant la grâce du jeune homme, et le régent s’était laissé fléchir.

Le départ de ce joyeux voisin fut encore un ennui pour Mlle de Launay, et plus attristée à mesure que l’hiver était plus proche et la solitude plus profonde, elle écrivit à M. Leblanc le billet suivant: «MONSEIGNEUR,

«Ce n’est ni l’impatience ni l’ennui qui me forcent à vous importuner.

Ce qui m’y détermine est la juste appréhension qu’une personne aussi obscure que moi ne soit totalement oubliée. Cette crainte est d’autant mieux fondée, qu’il est peu vraisemblable que les motifs de ma détention en rappellent le souvenir; je me flatte qu’ils sont aussi peu remarquables que ma personne. Et, dans cette opinion, j’ai trouvé quelque espèce de nécessité de vous remettre en mémoire que j’ai été amenée à la Bastille à la fin de l’année 1718, et que j’y suis encore.

Quand je saurai, Monseigneur, que vous vous en souvenez, je me reposerai du reste sur votre équité et sur votre humeur bienfaisante, contente, en quelque état que je sois, d’obéir aux lois qu’on m’impose et de révérer le pouvoir souverain par une soumission volontaire à ses ordres.»

Sa lettre écrite, elle attendit sa délivrance, ou tout au moins l’espérance d’être délivrée. Hélas! rien ne vint, que l’hiver sombre et menaçant. La prisonnière était à bout de courage. Un temps vient où les heures comptent pour des années; la rêverie est impossible; on ne peut plus lire, on ne dort plus; chaque journée est un long supplice, et pourtant la captivité de la jeune lectrice était un plaisir, comparée au séjour de la duchesse du Maine dans la citadelle où elle était enfermée.

Elle était seule, et complètement ignorante du sort de tous les siens; pas une distraction, pas une lettre, et cette aimable princesse, heureuse de toutes les choses de l’esprit, en était réduite à supplier M. Leblanc à peu près dans les termes que Mlle de Launay employait pour elle-même. Si bien que lorsque la duchesse du Maine fut rendue à la liberté, et qu’il lui fut permis de revenir dans sa maison de Sceaux, sa captivité ne pouvait pas se prolonger davantage. D’abord elle se trouva bien isolée en ces lieux privés de leur ancienne splendeur. La disgrâce est contagieuse, et de tous ces courtisans empressés à leur plaire il vint un bien petit nombre. Ah! désormais, plus de fêtes, de comédies, de belles nuits enjouées, aux sons des musiques.

Ils avaient payé leur liberté assez cher; M. le régent, qui n’était pas sans pitié, mais qui ne voulait pas être exposé aux récriminations violentes de ses ennemis, comme il n’avait pu rien tirer des principaux complices de la conspiration et que Mlle de Launay, qui la savait d’un bout à l’autre en sa qualité de secrétaire intime de la princesse, absolument se refusait à parler, M. le régent avait exigé de la principale accusée un aveu complet de son crime, et, de guerre lasse, elle avait signé tout ce qu’on voulait. Ainsi la princesse y laissa beaucoup de sa considération, et le prince, un peu de son propre honneur. Il en avait conservé un si grand ressentiment, qu’il refusa longtemps de rentrer dans sa maison de Sceaux. Tous ces aveux retombaient sur Mlle de Launay, que M. Leblanc resserrait toujours davantage. Il voulait obtenir de la confidente un aveu auquel s’était soumise la maîtresse, et il s’indignait qu’une servante eût plus de courage et d’honneur que toutes ces dames et tous ces gentilshommes, trop pressés de racheter leur liberté par des lâchetés misérables.

Mais pendant que le public, bon juge en toutes les choses honnêtes, condamnait hautement la conduite de ces conspirateurs si peu constants avec eux-mêmes, tous les regards et, disons-le, tous les respects se tournaient du côté de la captive. «Ah! disait-on, en voilà une au moins qui ne cède pas aux menaces, et qui maintient ce qu’elle a dit tout d’abord.» Telle est la toute-puissance des louanges populaires, elles franchissent les fossés les plus profonds, elles pénètrent dans les plus hautes citadelles. Mlle de Launay, dans sa solitude, avait comme un pressentiment de l’admiration dont elle était l’objet légitime; elle en était tout encouragée à résister à la violence. Aussi, ni les menaces d’une captivité sans fin, ni l’espérance d’une délivrance prochaine, ni les peines et les infirmités de la prison, qui finit presque toujours par dompter les volontés les plus fermes, ne vinrent à bout de ce grand courage, et la prisonnière fut plus forte que ses geôliers.

Au bout de six mois encore de cette courageuse résistance, elle vit s’ouvrir les portes de la Bastille, et toute contente, et toute joyeuse, elle prit le chemin de Sceaux dans la voiture publique. Autant elle était entrée en grande cérémonie à la Bastille, accusée et complice d’un crime d’État, autant, à cette heure, elle était une simple bourgeoise, et l’on n’eût jamais dit, à la voir, quel grand rôle elle avait joué dans cette illustre tragédie, où les têtes les plus hautes avaient couru un vrai péril. Comme elle respirait en ce moment l’air pur de la liberté! Quel bonheur de retrouver la causerie et les visages de tous les jours dans le véhicule de tout le monde! A chaque tour de la roue indolente, elle se demandait: «Que dira ma princesse, et comment donc en serai-je reçue?» Elle arrive enfin; la porte est ouverte; elle entre. On lui dit que Mme la princesse du Maine se promène dans ses jardins. Elle y court. La dame était en calèche, à demi couchée, et voyant venir cette confidente si fidèle, la seule qui n’eût pas trahi son secret: —Ah! dit-elle, vous voilà, j’en suis bien aise!

Et voilà tout ce qu’elle en eut. Pas d’autre explication, pas de récompense, à peine un sourire. Elle reprit le lendemain son humble service, à lire, à veiller, à jouer avec Son Altesse, et peu s’en fallut qu’elle ne regrettât le calme et la paix de sa prison. Ces grands seigneurs d’autrefois, ces fils des dieux, s’imaginaient que les petites gens étaient trop heureux de les servir et trouvaient leur récompense dans leur dévouement même. Elle avait rapporté de la Bastille du linge et des robes en méchant état, sa princesse ne songea point à remplacer ces nippes usées dans la prison. Désormais Mlle de Launay comprit qu’elle ne devait rien attendre que d’elle-même, et, bien décidée à sortir de cette captivité déguisée, elle s’en fut visiter ses amis de Paris, et entre autres M. de Chaulieu, qui logeait au Temple, et M. Dacier, qui habitait dans un des galetas du Louvre. Hélas! l’aimable poète, ami des doctes soeurs, M. de Chaulieu, dont les douces chansons avaient été le charme et la gaieté de tout un monde évanoui, Mlle de Launay rencontra son cercueil, comme on le portait dans les caveaux des anciens chevaliers du Temple.

Quand elle eut prié pour M. de Chaulieu, ce fidèle ami de sa jeunesse, qui lui était resté fidèle même aux heures sombres de la Bastille, elle s’en fut chez M. Dacier… Il avait perdu dans l’intervalle l’illustre et vaillante épouse dont le nom est resté parmi les gloires suprêmes du siècle agonisant de Louis XIV, Mme Dacier! un éloquent et rare esprit, ami des chefs-d’oeuvre, interprète fidèle de l’antiquité. Fille d’Homère, elle avait traduit de la plus digne façon l’Iliade et l’Odyssée, et sa traduction sans rivale n’a pas été dépassée. Elle à traduit des Latins, Plaute et Térence, et si M. Dacier a mis son nom à la traduction d’Horace, il y fut grandement aidé par cette compagne active de ses travaux.

Malgré sa douleur profonde, et tout pénétré de la perte irréparable qu’il avait faite, il advint que M. Dacier trouva dans Mlle de Launay tant de grâce et de bel esprit, et je ne sais quoi de si voisin de la femme qu’il avait perdue, qu’il envoya M. de Valincourt, leur ami commun, demander à cette fille parfaite, c’est ainsi qu’il l’appelait, l’honneur de son alliance. Il appartenait aux deux Académies; il était célèbre et fort riche et jeune encore; et Mlle de Launay, que la prison avait faite sérieuse, à qui le malheur avait enseigné la prudence et la résignation, accepta la main qui lui était offerte. Elle mit cependant une condition à ce mariage, à savoir le consentement de Mme la duchesse du Maine, espérant que la princesse n’y trouverait aucun obstacle. Elle comptait qu’elle ne serait pas refusée, elle comptait mal.

A la première ouverture qu’on lui fit de ce mariage, la princesse, hors d’elle-même, se récrie; elle ne saurait se passer, disait-elle, des soins et des services de sa lectrice et de sa confidente; elle ne veut pas que son secret transpira au dehors; elle promet, du reste, de s’occuper de sa fortune. En vain M. de Valincourt et les amis de Mlle de Launay représentèrent à cette fille des rois le nom de M. Dacier, son illustration, sa fortune et le bien qu’il pouvait faire à sa nouvelle épouse, ajoutant que pareille occasion ne serait pas facile à retrouver, elle n’en fut que plus décidée à ne rien entendre, et le mariage fut rompu.

Cependant M. le duc du Maine, après avoir résisté de toutes ses forces au tyran de sa vie, avait fini par rentrer dans sa maison de Sceaux. Là, il menait une vie austère et retirée, appelant la prière à son aide, et trouvant une grande force à se souvenir des leçons de Mme de Maintenon et des pieux exemples de Louis XIV. Ce prince infortuné, dont l’enfance et la jeunesse s’étaient passées dans une abondance infinie et une prospérité de toute chose voisine des fables, quand il eut passé par toutes ces épreuves d’une humiliation sans cesse et sans fin, se vit frapper d’un mal sans remède et grandissant chaque jour. Une lèpre, horrible à voir, s’étendit peu à peu sur son visage, et bientôt il fut impossible de le contempler sans dégoût. Plus il se sentait frappé, plus il s’enfonçait dans l’ombre et dans la solitude, et, cette fois encore, Mlle de Launay, courageuse entre toutes, se fit la gardienne et la consolatrice de ce malheureux prince. Elle pleurait avec lui, elle priait avec lui; elle écoutait sa plainte, et parfois elle le ramenait au souvenir de ses beaux jours, quand le palais de Versailles resplendissait de toutes ses grandeurs.

Que vous dirai-je? Il avait, tout malheureux qu’il était, conservé un coeur tendre et reconnaissant, et quand il se vit voisin de sa dernière heure, il déclara qu’il voulait établir Mlle de Launay avant de mourir.

Mais M. Dacier était mort sur l’entrefaite, et M. de Silly, qui parfois semblait regretter sa conduite passée, avait laissé dans le coeur de la délaissée un si cruel souvenir, que son nom seul était pour elle une épouvante. Enfin, quand M. le duc du Maine eut bien cherché une récompense à sa garde-malade, il jeta les yeux sur un officier de sa maison, un honnête homme, d’un esprit médiocre et d’une humble fortune; il avait passé cinquante ans, et toujours vécu de son épée; une petite ferme à Gonesse, la patrie du bon pain, une maison assez jolie, un troupeau de moutons, un grand amour pour la vie des champs, un esprit paisible, il avait tout ce qui fait le bonhomme, et pas d’autre ambition que d’être enfin le capitaine et maréchal de camp aux gardes suisses d’une compagnie dont il était depuis longtemps le lieutenant.

Et si lasse était Mlle de Launay de tant d’émotions et de révolutions dans cette petite cour, qu’elle accepta volontiers la main de ce brave homme, en se chargeant de demander, pour sa dot, ce brevet de capitaine dont il faisait les fonctions depuis tantôt deux années. Cette fois encore, il fallut s’attaquer à la duchesse du Maine, implorer sa bonne grâce, et lui faire accepter les propositions de ce vieil officier, très sage et très prudent, qui voulait bien se marier, mais à condition qu’au préalable on le bombarderait au grade objet de son envie. A la fin, et comme aussi le duc du Maine l’exigeait, la princesse accepta cette alliance; elle consentit, et le duc du Maine, ayant obtenu le brevet du baron de Staal, donna à la mariée une belle tabatière, une belle robe et sa main à baiser. M. de Staal, en revanche, offrit au maître de Sceaux un agneau de sa bergerie.

A la fin les voilà mariés et retirés bientôt dans leur maison des environs de Paris. Sous ces modestes ombrages, dans ces prairies dont la limite était bien étroite, à côté de ce mari qui ne savait que raconter les petites guerres qu’il avait faites et les petits événements dont il avait été le témoin, Mme de Launay, calme et résignée, écrivit les Mémoires de sa vie. Elle eut grand soin, dans cette tâche assez dangereuse, de n’en montrer que les beaux côtés; elle voulait paraître aimable, afin de laisser d’elle-même et de son passage ici-bas un bon souvenir. Cependant nous avons retrouvé un portrait qu’elle avait écrit de sa main, et qui la montre à peu près telle qu’elle était, l’heure n’étant pas venue encore où l’on arriverait à écrire en toutes lettres et sans y rien omettre, non pas même la honte et le mépris, ses propres confessions. On ne lira pas sans intérêt les deux pages que voici: «Mlle de Launay est de moyenne taille, assez maigre, et désagréable au premier abord. Son caractère et son esprit sont comme sa figure; il n’y a rien de travers, mais aucun agrément. Sa mauvaise fortune a beaucoup contribué à la faire valoir. La prévention où l’on est que les gens dépourvus de naissance et de bien ont manqué d’éducation fait qu’on leur sait gré du peu qu’ils valent; elle en a pourtant eu une excellente, et justement elle en a tiré ce qu’elle a de bon, les principes de vertu, les sentiments élevés, et les droits sentiers d’une conduite exacte que l’habitude à les suivre lui a rendus faciles et naturels.

«Sa folie a toujours été de vouloir dominer par la logique et la raison; et, comme les femmes qui se sentent serrées dans leur corps s’imaginent être de belle taille, sa raison l’ayant incommodée, elle a cru en avoir beaucoup. Toutefois elle n’a jamais pu surmonter la vivacité de son humeur, ni l’assujettir du moins à quelque apparence d’égalité, ce qui souvent l’a rendue désagréable à ses maîtres, à charge dans la société, et tout à fait insupportable aux gens de sa dépendance. Heureusement la fortune ne l’a pas mise en état d’en envelopper plusieurs dans cette disgrâce. Avec tous ces défauts, elle n’a pas laissé que d’acquérir une véritable réputation, qu’elle doit uniquement à deux occasions fortuites: l’une a mis au jour ce qu’elle pouvait avoir d’esprit, et l’autre a fait remarquer en elle de la discrétion et quelque fermeté.

Ces événements, ayant été fort connus, l’ont fait connaître elle-même, malgré l’obscurité où sa condition l’avait placée, et lui ont attiré une considération au-dessus de son état. Elle a tâché de n’en être pas plus vaine; mais déjà la satisfaction qu’elle a de se croire exempte de vanité en est une.

«Elle a rempli sa vie d’occupations sérieuses, plutôt pour fortifier sa raison que pour orner son esprit, dont elle fait bon marché. Aucune opinion ne se présente à son esprit avec assez de clarté pour qu’elle s’y affectionne, et ne soit aussi prête à la rejeter qu’à la recevoir; ce qui fait qu’elle ne disputa guère, si ce n’est par humeur. Elle a beaucoup lu, et ne sait pourtant que ce qu’il faut pour entendre ce qu’on dit sur quelque matière que ce soit, et ne rien dire de mal à propos. Elle a recherché avec soin la connaissance de ses devoirs et les a respectés aux dépens de ses goûts. Elle s’est autorisée du peu de conplaisance qu’elle a pour elle-même à n’en avoir pour personne; en quoi elle suit son naturel inflexible, que sa situation a plié sans lui faire perdre son ressort.

«L’amour de la liberté est sa passion dominante, passion très malheureuse en elle, qui a passé la plus grande partie de sa vie dans la servitude; aussi son état lui a-t-il toujours été insupportable, malgré les agréments inespérés qu’elle a pu trouver.

«Elle a toujours été fort sensible à l’amitié, cependant plus touchée du mérite et de la vertu de ses amis que de leurs sentiments pour elle; indulgente quand ils ne font que lui manquer, pourvu qu’ils ne se manquent pas à eux-mêmes.»

Certes, le portrait n’est pas flatté, mais il est simple et vrai; il nous montre en tout son jour cette personne adroite et droite qui s’est trouvée mêlée à de grands événements qu’elle a dominés de la hauteur de son courage et de la sagacité de son esprit. Par un bonheur inespéré, le succès de la vie et des Mémoires de Mme de Staal et le renom de bel esprit qu’elle a laissé l’ont fait confondre, à cinquante ans de distance, avec un des plus grands génies du commencement de l’empire, Mme la baronne de Staël, l’illustre auteur de Corinne et des Considérations sur la Révolution française. Heureuse confusion; elle ne saurait attenter à la gloire de Mme de Staël; elle jette une clarté très grande et très heureuse sur le souvenir de Mme de Staal, qui s’en va s’amoindrissant et s’effaçant toujours.

ZÉMIRE

Au bout du pont Royal, sur le quai d’Orsay, non loin de l’ancien hôtel de MM. les gardes du corps du roi, un café de sérieuse apparence est rempli tout le jour d’une foule d’honnêtes gens qui viennent prendre en ce lieu leur repas du matin et leur repas du soir. On y parle à voix basse, et, si parfois quelque étranger s’égare en ces salons bien hantés, il prend soudain le diapason des habitués du café de la rue du Bac; si bien que les femmes les plus distinguées ne redoutent pas d’y venir, en compagnie de leur frère ou de leur mari.

Un beau jour du mois de juin (il avait plu dans la matinée et le pavé était encore humide), un carrosse à l’ancienne marque, sorti des ateliers d’Erlher, et conduit par un cocher aux cheveux blancs, déposa sur le seuil du café une vénérable dame du faubourg Saint-Germain, accompagnée de sa nièce, une personne sérieuse, qui avait déjà dépassé la vingtième année. Elle-même, la nièce, avait pour chaperon, mieux qu’une servante, une amie, uns soeur de lait. Celle-ci s’appelait Mariette; elle avait dix ans de plus que sa compagne; elles se tutoyaient l’une et l’autre, avec une certaine déférence du côté de Mariette. Elle était vêtue en paysanne cossue; à sa tête le vaste bonnet normand ourlé de dentelles, à son cou la croix martelée à Fécamp par les anciens orfèvres de l’antique province. Autant la demoiselle était frêle et d’une apparence chétive, autant la Mariette était d’une opulente et vivace santé. Rien ne gênait son beau rire et son grand art de ne s’étonner de rien. Il y avait déjà trois ou quatre jours que ces dames avaient fait le projet de venir déjeuner en garçons dans cette maison, voisine de leur hôtel; elles s’en faisaient une grande fête. A leur entrée, il y eut parmi les habitués un mouvement de curiosité discrète et bientôt réprimée, chacun ayant compris que les nouvelles venues appartenaient évidemment au meilleur monde.

A peine elles furent assises:

—Ah! mon Dieu, s’écria Mariette, Zémire est perdue! Où donc est-elle?

Elle m’est échappée, et Dieu sait si la pauvrette est en peine!

En même temps, elle se levait en criant: —Zémire! Zémire!

Or Zémire avait retrouvé la piste, et si contente et si gaie elle allait à travers les deux salons, disant à chaque gambade, en petits cris joyeux:

—Rassurez-vous, chères amies, me voilà!

Zémire était une bête charmante de la plus belle race écossaise et grosse à peine comme le poing. Elle avait les grâces et les gaietés de la première jeunesse; ignorante de toute malice, il n’y avait rien de plus leste et de plus enjoué. La nuit venue, elle couchait sur les pieds de Mariette; toute la famille en raffolait; tout le quartier savait son nom. Sa jeune maîtresse l’appelait l’oiseau. Que de morceaux de sucre à son intention dans toutes les poches d’alentour! et tendre à l’avenant, un doigt levé lui faisait peur, la grosse voix remplissait son coeur de remords. Mais le moyen de se fâcher contre un si frêle animal qui vous regardait, sous sa chevelure soyeuse, avec ses deux yeux d’escarboucles?

Cependant elle fut grondée:

—O la laide! disait Mariette.

Et la pauvrette, humiliée, se traînait aux pieds de ses trois maîtresses. La plus jeune, enfin, lui pardonna, et soudain ces trois mains bienveillantes la couvrirent de caresses. Alors la voilà ressuscitée, et plus que jamais bondissante à travers ces hommes d’habitudes et d’humeur si différentes. Mais, quoi! dans le premier salon son succès fut complet. Elle, alors, se voyant encouragée, eut la curiosité, disons mieux, l’imprudence de traverser la grande salle par où elle était entrée. Elle arracha le journal de celui-ci, juste au moment où son ministre était traité de Turc à More; elle enleva la serviette de celui-là, comme il allait s’essuyer les mains. Elle eut même l’audace d’effleurer de sa patte, où restait un brin de poussière, le pantalon blanc du sous-lieutenant Joli-Coeur, et le sous-lieutenant se contenta de grogner: «La vilaine bête!»

Oui-da, mais il y avait dans le fond de la salle, au coin de la porte d’entrée, un peu dans l’ombre et prenant une glace panachée autant qu’elle-même, une dame attifée et trop parée. Elle portait une robe à longue traîne, et la malheureuse Zémire, qui ne connaissait pas chez sa maîtresse ces sortes d’embarras, laissa sur l’étoffe traînante l’empreinte légère de ses trois pattes, la quatrième étant essuyée sur le pantalon blanc de Joli-Coeur. Mais, juste ciel! les grands cris que poussa la dame! Elle jurait que sa robe était perdue. Eh! comment finir cette journée? il fallait rentrer au logis. Plus la dame aux riches atours semblait irritée, plus la bestiole implorait son pardon, sans sa douter que cette robe était un phénomène. Enfin un jeune homme qui était avec cette femme irritable asséna sur la tête et sur les deux pattes de la triste Zémire un violent coup de ses deux gants. Tout le café retentit du cri de Zémire.

Hélas! c’était la première fois qu’elle était battue! Elle revint en toute hâte au groupe où sa plainte avait soulevé tant d’angoisses… Un doute arrêta la triste Zémire: elle se demanda si ses trois gardiennes, épouvantées de l’accident, auraient assez de force pour la défendre et de volonté pour la protéger contre un nouvel attentat. Alors, s’étant décidée et, d’un bond plein de grâce, elle se mit à l’abri du commandant Martin, qui déjeunait paisiblement en face de Mariette, Mariette ayant déjà remarqué que son voisin respirait à la fois le calme austère et la bonté d’un homme habitué au commandement.

Martin commandait à tout un escadron de cavalerie légère et pas un de ses officiers qui passât devant lui sans lui présenter ses respects.

Il ne comprit pas, tout d’abord, les malheurs de Zémire, et pourtant, flatté de sa préférence, il l’adopta d’un geste paternel: —On nous a donc fait un gros chagrin! dit-il, quelque brutal aura marché sur la patte à Zémire! Allons, consolons-nous!

Il disait ces tendres paroles d’une vois si douce, que Zémire en fut toute rassurée, et que les trois dames en furent touchées jusqu’aux larmes. Quand il vit que le mal était dissipé et qu’il pouvait toucher à la tête endolorie:

—Eh bien, ça ne sera rien, reprit-il, et maintenant, qu’en dis-tu, si nous déjeunions?

Ce brave homme avait devant lui une tasse de café au lait, où il mouillait un petit pain qu’il présenta à Zémire. Elle était plus délicate que lui, et refusa le pain, non pas sans tremper sa langue dans la tasse. Il l’encourageait de son mieux. Quand il eut achevé son pain, il offrit dans sa cuiller un peu de brioche à Zémire. Elle avait faim, elle ne fit pas la rechignée et mangea la moitié de la brioche. Alors ce brave homme acheva sa tasse de café au lait sans honte et sans perdre une miette. Il était sobre et vivait de peu. Les trois femmes, qui le regardaient à la dérobée et le dévoraient du regard, se disaient d’un signe imperceptible:

—Il n’y a rien de plus simple et de meilleur que cet homme-là.

Quand tout fut bu et mangé, Zémire s’endormit paisiblement sur le bras de son hôte, et le commandant, retenant son souffle, se mit à lire une revue. Nos trois femmes, qui n’étaient pas non plus que Zémire habituées à tant d’émotions, attendirent assez longtemps leur modeste déjeuner; mais elles se consolèrent de leur attente, quand le commandant fut arrêté dans sa lecture par un de ses frères d’armes. Ils ne s’étaient pas rencontrés depuis longtemps, et celui-ci disait à celui-là: —Qu’êtes-vous devenu, mon commandant? Nous vous avons laissé mort sur le champ de Solférino, et nous vous avons bien pleuré.

—Mon cher lieutenant, reprenait le commandant Martin, la guerre et la gloire ont leur mauvaise chance, et tout autre mort que le commandant Martin se fût relevé colonel, avec la croix d’officier de la Légion d’honneur. Mais les uns et les autres, vous m’avez trop pleuré, et mes lanciers, petits et grands, ont été quittes avec moi en disant: «C’est dommage!» Revenu de si loin, j’ai retrouvé mon grade et mon escadron, et ma louange étant épuisée, on n’a plus parlé de moi. Cependant je suis fatigué; j’en ai assez de la guerre. Ah! si j’avais seulement quelque bout de ferme où je pourrais, en travaillant, gagner douze cents francs de rentes… Mais je suis pauvre et fils d’une humble famille. Il me faut attendre absolument la croix d’or et le titre de colonel. Toutes ces fortunes réunies, j’irai retrouver mon père, un capitaine marchand du port de Honfleur. Voilà toute mon espérance. Acceptez cependant que je vous offre une modeste absinthe, comme autrefois, quand nous étions à l’École militaire et que la cantinière nous refusait le crédit.

La jeune fille ne perdait pas un mot de cette conversation, où se montraient, dans un jour si modeste, le courage et la bonté du soldat.

Mariette aussi enfouissait dans son coeur tous les rêves de son

commandant. A la fin, le lieutenant prit congé de Martin, et voyant Zémire endormie:

—Au moins, dit-il, vous avez là un joli camarade, et vous êtes sûr d’être aimé.

—Ce n’est pas à moi, répondit Martin, ça dort comme un enfant sur le premier venu. C’est vraiment une bête charmante.

Ce fut en ce moment que Mariette ayant soldé la carte à payer, les trois dames se levèrent pour sortir, non pas sans faire un beau salut au commandant Martin. La jeune fille, en rougissant, balbutia quelques excuses; la vieille dame entreprit d’expliquer comment elle s’appelait la marquise d’Escars, et qu’elle serait heureuse d’ouvrir au commandant les portes de son hôtel de la rue de l’Université. Mariette eût voulu pour beaucoup embrasser le blessé de Solférino et lui donner sa croix d’or, qui brillait comme un rendez-vous de soleils; mais, avec des allures décidées, Mariette était timide et n’osa pas; elle finit par appeler:

—Zémire!

Alors Zémire, ouvrant un oeil languissant, et comprenant qu’il fallait traverser de nouveau la grande salle où elle avait été si malheureuse, se rejeta d’instinct dans les bras du capitaine. Elle ne reconnaissait plus Mariette elle-même; elle se serait fait tuer plutôt que d’aller rejoindre la porte où se tenait la dame au jupon traînant. Ses trois maîtresses s’étonnaient de cette résistance: —Allons, je vois ce que c’est, reprit le bon commandant en frottant la tête de Zémire; il faut à mademoiselle un garde du corps.

Puis, sans dire mot et tête nue, il suivit ces dames, qui traversèrent tout le café, et quand elles furent rentrées dans le carrosse, il déposa Zémire sur le giron de la jeune demoiselle.

—Adieu, ma chère petite bête, disait-il, je le laisse entre de belles et bonnes mains.

Puis il rougit d’avoir fait un si long compliment.

Ne vous étonnez pas qu’une humble bestiole ait soulevé tant de sympathies en de si nobles coeurs, et s’il vous fallait un exemple, un témoignage en l’honneur de l’un de ces animaux, qui sont en train de prendre «leurs degrés de naturalisation dans l’espèce humaine», c’est un mot de M. Buffon lui-même, il vous suffirait de lire un admirable passage à la date du 13 novembre 1675: «Vous êtes étonnée que j’aie un petit chien; voici l’aventure: J’appelais, par contenance, une chienne courante d’une madame qui demeure au bout du parc; Mme de Tarente me dit: «Quoi! vous savez appeler un chien? Je veux vous envoyer le plus joli chien du monde.» Je la remerciai et lui dis la résolution que j’avais prise de ne me plus engager dans cette sottise; cela se passe, on n’y pense plus. Deux jours après, je vois entrer un valet de chambre avec une petite maison de Chine toute pleine de rubans, et sortir de cette jolie maison un petit chien tout parfumé, d’une beauté extraordinaire; des oreilles, des soies, une haleine douce, petit comme une sylphide, blondin comme un blondin. Jamais je ne fus plus étonnée; je voulus le renvoyer, on ne voulut jamais le reporter. C’est ma petite servante Marie qui s’est mise au service du petit chien; il couche dans sa maison et dans la chambre de Beaulieu; il ne mange que du pain; je ne m’y attache point encore, mais il commence à m’aimer et je crains de succomber. Voilà l’histoire, que je vous prie de ne point demander à Marphise, car je crains les bouderies. Au reste, une propreté extraordinaire; il s’appelle Fidèle; c’est un nom que les amants des plus belles princesses ont bien rarement mérité…»

Depuis toute une semaine, le commandant Martin et ses bontés pour Zémire furent le sujet des conversations les plus suivies dans l’hôtel d’Escars. On en parlait tout le jour et tous les jours; il n’était pas un habitué de la maison, entre deux parties de whist, qui ne fût forcé d’entendre une oraison presque funèbre du chevalier sans peur et sans reproche. La tante et la nièce, et surtout Mariette, se disputaient pour savoir si le commandant était le bien invité à venir chez la marquise.

Elle soutenait que oui; elles disaient que non, et qu’il fallait plus de cérémonie. Il fut enfin décidé qu’une belle lettre serait écrite au commandant Martin par la dame de céans, et que Mariette, qui ne doutait de rien, la porterait à la caserne.

—On te conduira jusque-là, disaient la tante et la nièce.

Au fait, à quatre heures sonnantes, on pouvait les voir qui longeaient, en leur carrosse, le quai d’Orsay, plongé dans la consternation. Il y avait, autour de la caserne, des femmes et des enfants qui pleuraient, des créanciers désolés, des amis au désespoir. On se disait adieu, on se serrait les mains. Les lanciers saluaient de la lance et les dames de leurs mouchoirs. La musique sonnait de toutes ses sonneries: trompettes, clairons et bassons. Le drapeau déployait sa flamme à tous les vents; les chevaux hennissaient, les sous-officiers juraient, les lanciers riaient, les chiens hurlaient. Sur un cheval blanc se tenait un grand corbeau les ailes étendues; il appelait la tempête, et la tempête ne venait pas.

Tout disparut dans les lointains poudreux du Champ de Mars. Les officiers venaient à la suite, et, le dernier de tous, le commandant Martin, simple et calme à son habitude. Il reconnut ces dames, et la petite bête à la portière, qui regardait, curieuse, tout ce départ. Le capitaine alors les saluant de l’épée: —Adieu, Zémire!

Et Zémire aboya douloureusement.

Sur l’entrefaite revint Mariette. Un maréchal des logis chef, interrogé par l’intelligente servante, répondit que c’était tout au plus si le commandant savait à l’avance la destination du régiment, et Mariette, attristée, avait pensé qu’il était inutile de remettre la lettre d’invitation.

Tout fit silence.

—Ah! ma tante, s’écria la nièce, je suis bien malheureuse, et que nous avons de reproches à nous faire! Au moins devais-je lui dire le nom de notre famille et que mon père était un des chefs de l’armée. Hélas! le voilà parti sans se soucier de ces ingrates… Adieu, Zémire!

Et Zémire, voyant pleurer sa jeune maîtresse, essuya ces beaux yeux qui n’avaient pas souvent pleuré.

C’est une tâche ingrate, une entreprise difficile, de conduire à cent lieues de distance une troupe de cavaliers. La route est longue, les étapes sont désignées à l’avance, les rafraîchissements sont rares.

Chemin faisant, plus d’un cheval se déferre, et plus d’un homme en proie au soleil tombe et se blesse dans la poussière du grand chemin.

Toutes ces responsabilités, petites et grandes, pèsent sur la tête du commandant. Il répond de la santé de ses bêtes et de ses hommes. Il faut qu’il improvise à chaque instant une ambulance, un hôpital; c’est pis que la guerre une pareille marche, et sitôt que nos soldats n’ont plus qui les regarde, à peine ils ont traversé les cités curieuses et les hameaux étonnés, soudain s’en va toute gaieté; plus de rire et plus de chanson. Rien de triste et de sérieux comme un grand chemin qui n’en finit pas; surtout l’heure était mauvaise et mal choisie au mois de juin. Pas un brin d’herbe à la prairie et pas une ombre aux arbres languissants. Les anciens se montraient là-bas une longue vallée où murmuraient l’an passé tant de ruisseaux sur des rives hospitalières. O

misère! les eaux limpides avaient disparu; le ruisseau était plein de cailloux; le cheval, harassé, cherche en vain sur les pommiers du sentier quelques fruits verts pour apaiser la soif qui le dévore. Le pommier n’a plus de fruits, le soleil plus de nuages. Elle-même, la nuit, favorable au repos, la nuit était brûlante. Il fallut huit jours pour trouver à Vernon un répit dont ces malheureux avaient si grand besoin.

Hommes et cavaliers, Vernon leur fut un véritable Paris. Bientôt rafraîchis par deux jours de repos, ils gagnèrent Rouen, la capitale de la Normandie, et Rouen les garda trois mois pour remplacer un régiment de cuirassiers qui tenait garnison dans l’antique Évreux, sous les murs hospitaliers de Saint-Taurin. Enfin toutes ces forces étant réparées, hommes et bêtes en bon état, le jour vint où le commandant Martin, faisant l’inspection de ses lanciers, les trouva si beaux et dans un état si prospère:

—Enfants, dit-il, nous entrerons demain dans la capitale du Calvados.

La ville appartient à des magistrats qui nous feront bonne mine d’hôtes, et j’espère que nous nous conduirons tous en honnêtes gens.

Le commandant ne haïssait pas les bonheurs d’une courte harangue. Il était content d’avoir accompli toute sa tâche; il se disait que l’heure du repos était venue et que maintenant sa destinée était accomplie, ayant renoncé à toute espérance d’avancement; puis il se sentait chez lui. Il chantonnait entre ses dents la chanson nationale: J’irai revoir ma Normandie,

C’est le pays qui m’a donné le jour.

Ainsi songeant, ils entrèrent, en bon ordre et rendus à la discipline austère, dans l’antique cité de Guillaume le Conquérant. La ville de Caen est l’une des plus vieilles de la grande province. A chaque pas vous rencontrez une maison curieuse et vous foulez une longue histoire.

La ville est sévère, et les habitants, silencieux, respectent le passage des gens de guerre. Toutefois chaque habitant s’en vint sur le seuil de son logis saluer ces nouveaux arrivés. Il y eut même (et c’étaient des joies à n’en pas finir) plus d’un père et plus d’une mère qui reconnurent leur fils le brigadier, leur fils le trompette ou le sous-lieutenant. La troupe alors s’arrêtait un instant pour les premières effusions; puis les passants continuaient leur chemin aux hennissements des chevaux, qui comprenaient enfin qu’ils étaient arrivés. Le commandant allait cette fois le premier, cherchant, mais en vain, quelque visage connu. Il entendit cependant à la fenêtre d’une grande maison, gardée par une sentinelle, un cri de surprise et de joie, et même il lui sembla qu’une main bienveillante envoyait à son adresse un baiser qui se sentait dans les airs: —Si c’était pour moi! se disait le commandant.

Il se sentait déjà moins seul et moins perdu dans cette illustre cité, où l’église et la magistrature, la science et le droit avaient posé leurs tabernacles.

Ils arrivèrent ainsi à la porte de la caserne où les attendait l’état-major du régiment.

—Soyez le bienvenu, commandant, disait le colonel, mais vous avez diablement tardé! nous sommes ici depuis quinze jours.

Ce colonel n’était pas un méchant homme; il était un officier de fortune. Il n’avait pas trouvé d’obstacle en son chemin: tout lui avait réussi, et surtout la faveur des inspecteurs généraux, pas un de ces messieurs ne voulant déranger un contentement si parfait. Il faut dire aussi que ce colonel trop heureux était plus jeune de dix années que le commandant Martin. Il n’avait pas dans tout son corps une seule blessure; il se portait à merveille, et M. son père lui faisait une haute paye de deux cents louis, ce qui représente une grosse somme au régiment le mieux tenu. Quand toutes les formalités furent accomplies, chaque homme à sa place et le cheval à la provende, les officiers de tout le régiment dînèrent ensemble, et les premiers arrivés portèrent la santé des nouveaux venus.

—Nous voilà bien loin de Paris, disait le lieutenant Charlier, et Dieu sait quand nous déjeunerons au café de la rue du Bac.

Alors chacun raconta son histoire, et, chose étrange, le commandant Martin, le seul homme qui eut une histoire à raconter, ne la raconta pas.

La fin de la soirée fut consacrée aux principaux fonctionnaires, non moins qu’aux plus belles personnes de la ville de Caen. M. le premier président d’Orival et Mme Morton, la jeune femme de l’avocat général, furent cités pour leur hospitalité généreuse. Plusieurs jeunes gens, d’une seule épaulette, plus redoutable que les épaulettes étoilées, proclamèrent le nom des belles danseuses: Mlle Sophie et Mlle Marie, enfants de l’Hôtel de ville, et la belle entre les belles, Mlle Amélie avec sa soeur Aurore.

—Quant à moi, disait un sous-officier de la veille, je ne trouve rien de plus charmant que Mlle Mariette, l’honneur et la grâce de la maison du général de Beaulieu.

Et la conversation s’empara du général; les uns disaient que c’était l’un de nos meilleurs officiers généraux, les autres affirmaient qu’il était dur et sans pitié.

—Il n’est pas juste.

—Il n’a fait de bien à personne.

—Il a brisé les plus belles carrières, disaient ceux-ci.

—Au contraire, affirmaient ceux-là, le général de Beaulieu est la bonté même…

Au demeurant, les uns et les autres se rappelèrent qu’ils devaient le lendemain leur première visite au général commandant la ville de Caen.

Le lendemain, sur le midi, à l’heure militaire, le colonel, suivi des officiers en grande tenue, frappait à la porte de M. le lieutenant général comte de Beaulieu. Ces messieurs furent reçus dans le grand salon, orné d’une vieille tapisserie où l’on voyait l’histoire de Macette. L’appartement était vaste et sombre. Le colonel présentait ses officiers; ceux-ci saluaient, et le général disait un mot agréable à chacun. Quand vint le tour du commandant Martin, le colonel le présenta au général en le nommant d’une voix brève: —Et si vous n’avez pas reçu plus tôt la visite du régiment, mon général, la faute en est au commandant, qui s’est fait attendre.

Ce manque inusité de courtoisie, à propos d’un tel homme en un pareil moment, fut assez mal reçu dans toute la compagnie. Heureusement le général, très brave homme et très juste en dépit de tous les discours, s’approchant du commandant:

—A coup sur, lui dit-il, vous êtes l’officier Martin, le ressuscité de Solférino. Faites-moi l’honneur de me donner la main. Si vous êtes arrivé trop tard dans notre garnison, au moins vous avez ramené tout votre monde, bêtes et gens, sans oublier le corbeau du régiment.

Vos devanciers ont laissé vingt hommes dans les hôpitaux civils et militaires. Soyez donc le bienvenu, mon cher commandant. Mais comment se fait-il qu’après vos belles actions d’Italie vous ayez été si mal récompensé? Je suis-là, Dieu merci, pour rappeler vos droits et vos services. Comptez donc sur mon zèle et mon amitié.

Ces nobles paroles furent accueillies par un murmure approbateur.

—Mon général, répondit le commandant Martin, me voilà payé de toutes mes peines. A quoi bon la récompense? elle ne peut rien ajouter à l’honneur que vous me faites. Tant pis pour moi, qui n’ai pas trouvé pour me défendre et me protéger quelque protectrice à la mode. Elles font les colonels, elles défont les capitaines.

Comme il achevait de parler, la gardienne du logis, se précipitant dans le salon avec des cris joyeux, monta sur la table et couvrit le bon Martin de ses plus vives tendresses. Sa joie allait jusqu’au spasme, et, pour peu qu’on ne l’eût pas ménagée, elle touchait à la folie. Un instant le général parut très étonné, mais il se remit bien vite.

—Pardieu, commandant, que disiez-vous de la cruauté des dames? En voici une qui vous compromet devant tout le monde, et vous pouvez en être fier; vous êtes le premier pour qui Mlle Zémire ait jamais montré une si grande passion.

—Elle et moi, reprit Martin, nous avons déjeuné un jour au quai d’Orsay, à la même table, et je suis bien content qu’elle ait daigné s’en souvenir.

—Après la recommandation de ma fille, reprit le général, je n’en sais pas de plus puissante que l’amitié de ma petite Zémire. Elle est la joie de la maison.

Le colonel fut reconduit chez lui par tous les officiers, mais les vrais saluts et les félicitations de ces braves gens s’adressèrent surtout à leur exemple, à leur ami le commandant Martin. Cette fois donc justice était rendue, et pas un ne s’étonna lorsqu’aux premiers jours de juillet un officier d’ordonnance apporta sous un pli cacheté aux armes du général l’invitation que voici:

«Mlle Louise et Zémire de Beaulieu et M. le général de Beaulieu prient M. le colonel Martin de leur faire l’honneur de dîner, demain mardi, à l’hôtel du général.»

Le lecteur a deviné que dans l’intervalle une grande amitié s’était établie entre le colonel Martin et le général de Beaulieu. Le colonel était reçu comme un ami de tous les jours, et c’était dans ce logis bien tenu à qui s’empresserait de lui faire oublier son isolement. Quant à s’inquiéter des sentiments qu’il pouvait inspirer à Mlle Louise de Beaulieu, il ne s’en inquiétait pas le moins du monde. Il entourait la jeune fille de ses meilleures déférences et de tous ses respects. Pensez donc s’il fut étonné lorsque Mlle Mariette, l’interrogeant à la façon du juge d’instruction:

—Nous voudrions savoir, Monsieur le colonel, dans quelles intentions vous venez si souvent dans notre maison. Il serait temps de le dire, surtout si c’est notre jeune demoiselle qui vous attire. A vous parler franchement, il ne dépend que de vous d’obtenir la main de Mlle de Beaulieu. Il nous a semblé que vous n’étiez pas mal vu de Mlle Louise, et que votre mariage serait facile avec elle, n’était le chagrin que son père en ressentirait.

A cette déclaration inattendue, qui fut bien étonné? Le bon Martin. Il resta quelque temps confondu et pénétré du bonheur qui l’épouvantait.

Mais enfin, d’une voix très émue il répondit: —Pensez-vous donc, Mademoiselle Mariette, que je pourrais oublier la dette que j’ai contractée envers le général de Beaulieu, mon bienfaiteur, en lui dérobant le coeur de sa fille? Je serais son père, avec plusieurs années par-dessus le marché. Non, non, à Dieu ne plaise que j’oublie ainsi tous mes devoirs! Moindre est mon ambition, et cependant j’ai bien peur qu’elle ne soit encore au-dessus de mes espérances. Maintenant que j’ai de quoi vivre, avec un beau grade, il me semble que je pourrais obtenir la main d’une belle fille de Normandie, avenante et bonne, qui me permettrait de l’aimer et peut-être aussi de fonder une famille avec son aide et sa protection. Vous m’avez raconté plusieurs fois, Mariette, que du chef de votre père et de votre mère vous étiez propriétaire d’une ferme à dix lieues d’ici. Ajoutée à mes pensions, qui seront réglées avant peu, cette ferme est une fortune.

Enfin, si vous êtes plus jeune que moi, je puis du moins, sans trahir les lois naturelles, solliciter une si belle union.

Il parlait encore; en ce moment parut Louise au bras de son père et, les voyant qui se tenaient par la main, Mlle de Beaulieu comprit toutes les choses qu’ils venaient de se dire. Elle passa tour à tour d’une grande pâleur à l’incarnat de la pivoine, et pour cacher sa rougeur elle se jeta dans les bras de son père. Alors, prenant son courage à deux mains, le colonel Martin, tête nue et debout: —Mon général, dit-il, avec la permission de sa jeune maîtresse, accordez-moi la main de Mlle Mariette. Elle ne m’a rien dit encore; c’est la première fois que je lui parle mariage, et cependant je sais qu’elle ne me refusera pas d’unir sa destinée à celle d’un officier de fortune.

On eût pu voir en ce moment, sur le visage du général, un contentement qu’il ne cherchait pas à cacher.

—Qu’il soit fait ainsi que vous le désirez, mon cher camarade. Apprenez que je marie en même temps Mlle de Beaulieu avec son cousin le comte d’Escars, un des plus beaux noms de France, et j’en suis bien heureux.

Le mariage de Mariette et du colonel Martin fut un mariage à la hussarde. On y mit de part et d’autre un grand empressement. L’église et le régiment firent de leur mieux pour cette heureuse cérémonie. On eût dit que le ciel même avait voulu sa part dans ces justes noces.

Depuis tantôt trois mois le soleil brûlait la plaine, et la terre, au désespoir, subissait nuit et jour des astres implacables. Les premières gouttes de la pluie, appelée à grand renfort de prières, tombèrent juste au moment où Mariette, au bras du général, touchait le seuil de Saint-Étienne. Alors la fiancée, avec un geste pieux, offrit son voile à la pluie et le consacra, tout mouillé, à la Vierge de la chapelle où fut béni son mariage. Oh! la charmante offrande! Il y avait encore à sa couronne de la salutaire rosée, et plus d’un parmi le peuple, aujourd’hui, vous racontera que cette couronne d’oranger offerte à la sainte Vierge a décidé du grand orage. Il grondait terrible et fulgurant, lorsque Mariette et son mari montèrent dans le chariot de leur fermier, pour se rendre à leur maison des champs. Comme ils longeaient la rue où le général les avait précédés, Louise apparut, tenant dans ses bras la petite Zémire et disant: —Je ne veux pas séparer ces trois êtres, désormais inséparables. Adieu, ma bonne Mariette, embrassez-moi; et vous, Monsieur le colonel, ayez grand soin de Zémire et de ma soeur de lait.

La pluie, en cet adieu, tombait à verse, et Louise en toute hâte rentra dans la maison paternelle. Mariette et son mari firent un beau voyage à travers ces plaines, par ces collines vivifiées et ranimées. L’écho redisait, joyeux, le bruit de ce tonnerre heurtant le nuage et le précipitant sur la maison à demi brûlée. A chaque pas se relevait la plante; on entendait dans le sillon le boeuf aspirer de ses naseaux la fraîcheur de ces belles ondées. L’oiseau chantait son cantique à la Providence; au-devant de l’orage accouraient tête nue le laboureur, le vigneron, le jardinier, rendant grâce à la saison clémente, et la joie universelle et l’orage allaient grandissant toujours. Le sol fécondé s’enivrait de la divine rosée; on entendait déjà bruire entre ses rives rajeunies le ruisseau tari si longtemps. La bénédiction de là-haut s’unissait aux bénédictions d’ici-bas.

Mariette et son mari, silencieux et charmés, s’enivraient de ce grand miracle. Ils ne disaient rien, se disant tant de choses; ils avaient oublié même Zémire. Elle perdit toute patience, et fit un appel à ses deux compagnons. Ils s’aperçurent alors qu’elle portait, en guise de collier, le bracelet favori de Mlle de Beaulieu.

Comme ils gravissaient la dernière montagne et qu’ils approchaient de l’humble maison où leur destinée allait s’accomplir, soudain un grand corbeau, les ailes étendues, et partageant la joie universelle, entoura de trois grands cercles le char rustique.

—Il m’a semblé, disait Martin, reconnaître un ancien ami, don Corbeau?

Le voilà bien content d’échapper à l’amitié de MM. du 3e lanciers…

En effet, c’était don Corbeau. Il chantait d’une voix rauque, à la nature entière, un cantique d’actions de grâces.

—Il est parti à notre droite, et c’est d’un bon présage, disait le colonel à sa jeune femme.

Ils arrivèrent enfin dans cet enclos voisin de la ferme.

—On y peut nourrir deux vaches et un petit cheval, disait Mariette.

A peine entrés chez eux, l’orage, qui s’était un peu calmé, recommença de plus belle, et les torrents desséchés se montrèrent plus limpides que jamais. Debout à sa fenêtre, et tout pénétré de bonheur, Martin contemplait ces glorieuses tempêtes, et s’abandonnait doublement au bonheur de la sécurité présente, à tous les bonheurs de l’avenir.