Contes tendres
Paques-Fleuries
Pâques-Fleuries! Un joli nom, tout plein de jolis souvenirs d’enfance… D’abord ce dimanche des Rameaux ouvrait la série des vacances de Pâques; c’était le premier jour de liberté après l’emprisonnement des longs mois d’hiver. Puis, ce jour-là, l’église était toute parée de branches vertes et sentait déjà le printemps. Branches de buis à l’odeur amère, branches de saules couvertes de chatons jaunissants. Toutes ces pâquettes, comme on les appelle dans mon pays meusien, se balançaient aux mains des hommes, des femmes et des enfants, et mettaient un frisson vert dans la nef endimanchée. Les blancs et les ors des vêtements sacerdotaux, le rouge des soutanes d’enfants de chœur tranchaient plus vivement parmi cette verdure; et, en dépit des longs récitatifs de la Passion, chantés alternativement par trois prêtres debout devant de hauts pupitres, une gaieté printanière régnait dans l’église. Par un vitrail ouvert dans la verrière de l’abside, on voyait des nuages blancs courir sur le ciel bleu, on entendait des pépiements d’oiseaux, on respirait à pleins poumons l’air humide imprégné de cette pénétrante senteur du buis, et on se disait, avec un soubresaut de joie au cœur: «Le printemps est revenu!»
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Dès le lendemain matin, avide de jouir de ma liberté reconquise, je m’en allais tout seul par les chemins qui montent vers les vignes et les bois. Les buissons d’épine noire n’avaient pas encore de feuilles, mais ils étaient tout neigeux de fleurs blanches, ce qui leur donnait des airs d’arbustes japonais. En dessous, l’herbe poussait verte et drue et, à chaque pas, des oiseaux en train de bâtir leur nid s’envolaient de la haie et filaient presque à ras de terre. Les friches étaient grises, mais çà et là on y voyait s’épanouir les corolles verdâtres de l’ellébore noir et les magnifiques fleurs violettes de l’anémone pulsatille, tandis qu’à la lisière des bois les merles sifflaient à plein gosier dans les branches rougissantes.
Les vignes à la terre d’un jaune rougeâtre étaient pleines de gens courbés vers les ceps. On n’y voyait pas encore le moindre soupçon de verdure; rien que l’argile couleur d’ocre et les ceps noueux d’un ton noir. Seulement, de loin en loin, un pêcher de plein vent dressait sa ramure épanouie et comme poudrée d’un rose vif; puis, en y regardant de plus près, on distinguait à deux pouces du sol une petite plante de la famille des liliacées, à la hampe minuscule terminée par de minuscules fleurettes d’un bleu violet. C’était l’hyacinthe ou muscari à grappe, qu’on nomme aussi l’_ail des chiens_. Cette plante abonde dans nos vignes, et je ne puis respirer sa suave odeur de prune sans revoir en esprit nos coteaux rougeâtres aux ceps tordus, et ces premières journées de printemps qui s’associent pour moi à mes premières émotions d’adolescent. Le parfum de cette humble fleur évoque devant mes yeux notre paysage vignoble, qui, avec les forêts, est un des traits les plus saillants du terroir barrois.
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Le vin de nos vignes n’a pas la haute réputation de ses voisins de la Champagne et de la Bourgogne. Il ressemble à ces grands hommes de province qui redeviennent obscurs dès qu’ils franchissent les limites de leur département. Il n’est bu et apprécié que dans le pays; d’ailleurs il ne supporte pas le transport. C’est un petit vin léger, couleur de groseille, qui se dépouille en vieillissant et prend des teintes de pelure d’oignon. Il a un agréable goût de terroir qu’estiment fort les buveurs de cru, et, tout humble qu’il est, il a connu des jours de gloire. Au temps où Marie Stuart vint visiter ses parents, les ducs de Bar, il fut servi à la table ducale, et la jeune reine y trempa ses belles lèvres, tandis que des chœurs chantaient des vers composés par Ronsard pour la circonstance:
Je nourris tout, toutes choses j’embrasse, Et ma vertu par toutes choses passe; Je serre tout, je tiens tout en mes mains, Et, tout ainsi que de tout je suis maître, Pour commander au monde, j’ay fait naître Ce jeune roy, le plus grand des humains.
On raconte aussi que ce joli vin de pineau fut versé à des cardinaux pendant le concile de Trente, et que ceux-ci, soudain illuminés par le Saint-Esprit, déclarèrent tout d’une voix que le vin de Bar était l’un des meilleurs de la chrétienté.
Depuis, il a un peu déchu, ou peut-être nos palais sont-ils devenus plus difficiles. J’inclinerais à croire que la qualité de ce vin ducal s’est affaiblie par la substitution d’un plant plus vulgaire, mais plus productif, au vieux plant de pineau qui donnait de petites grappes peu nombreuses, mais exquises.—Quoi qu’il en soit, à présent encore, les vignes tapissent toutes nos collines de la vallée de l’Ornain, et c’est un spectacle doux à l’œil, quand, triomphant des gelées de mai, les pampres ont poussé et couvrent de leur verdure phosphorescente les rondes épaules des coteaux.
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Et aux environs de la Saint-Jean, pendant les nuits de juin, c’est un charme que d’errer à travers nos collines, alors que la fleur de vigne a déclos les corolles verdâtres de ses grappes. Une virginale et amoureuse odeur se répand dans toute la vallée. Ce n’est pas le parfum capiteux du vin, mais c’en est déjà l’avant-coureur; dans l’exquise et pure haleine de la vigne en fleur, on devine déjà toutes les ivresses qui sortiront de la grappe mûre et fermentée. Ainsi les idéales exaltations de la puberté commençante font pressentir les passions brûlantes de la jeunesse en pleine maturité.—Cette odeur vous grise doucement, chastement, mais elle vous grise. Quand elle se répand dans la vallée et arrive jusque dans la ville, les jeunes gens accoudés à leur fenêtre se mettent à rêver d’amour, les jeunes filles se sentent prises d’une langueur indéfinissable, et les vieillards resongent, avec un soupir de regret, à leur jeunesse passée. On dit même qu’au fond des caves, dans les barriques où il est enfermé, le vin des années précédentes subit l’influence de cette odeur qui s’exhale du vignoble, et qu’il fermente et bouillonne à faire craquer les cercles des tonneaux.
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Cette odeur de la jeune grappe aux boutons fraîchement éclos et cette autre pénétrante senteur de l’hyacinthe des vignes pendant la semaine de Pâques-Fleuries se confondent dans ma mémoire comme deux sensations sœurs: l’une plus innocente, plus enfantine, délicate comme la première verdure du printemps; l’autre, plus vive, plus brûlante, apportant avec elle les ardeurs de l’été et le trouble des sens déjà éveillés par l’éclosion de la vingtième année… Hélas! et toutes deux ne sont plus que des souvenirs déjà lointains!… N’importe! je suis comme le vieux vin enfermé dans les futailles, et quand ces odeurs me reviennent, évoquées par les premières branches de saule et les premières floraisons de Pâques, je ne puis m’empêcher de tressaillir. Comme le poète de Gœthe, je crie au printemps:—Rends-moi ma jeunesse, rends-moi le temps où je n’étais qu’un écolier et où je foulais d’un pied léger et content la terre rouge de nos vignes toutes fleuries d’hyacinthes bleues, toutes gonflées de bourgeons naissants!
LE MOINE QUÊTEUR
Il y avait une fois, en automne, au pays savoyard, un moine capucin qui faisait la quête du vin pour son couvent. Pieds nus, vêtu de bure marron, les reins ceints d’une corde, portant sur son dos le bidon de fer-blanc destiné à contenir les offrandes des vignerons, il allait de village en village, au bord du lac d’Annecy, implorant la générosité des propriétaires et leur promettant en échange des prières ferventes, ce qui n’était pas à dédaigner; on savait que les prières de ce frère quêteur étaient particulièrement précieuses, car, par grâce spéciale, il avait l’oreille du bon Dieu et de saint François.—Néanmoins, cette année-là, les vignes avaient gelé en mai, la récolte était maigre, les vignerons étaient de mauvaise humeur et par conséquent peu donnants. Après avoir marché toute la journée au soleil qui ne laissait pas d’être ardent, bien qu’on fût en octobre, le moine sentait son bidon lui peser sur les épaules, encore qu’il se trouvât à moitié vide. A la tombée du jour, il arriva harassé et les pieds en sang près d’une cabane de pêcheur qui mirait son toit de chaume dans les eaux vertes du lac, et, n’en pouvant plus, il frappa à la porte, demandant un gîte pour la nuit. La femme du pêcheur vint lui ouvrir. C’était une jeune femme fort jolie et très avenante; mais, quand elle eut entendu la requête du frère quêteur, elle secoua tristement la tête: «Je vous plains de tout mon cœur, mon pauvre frère, lui dit-elle, mais je ne puis vous loger, car mon mari va rentrer, il déteste les moines et il est fort brutal.» Pourtant, le moine redoublant ses supplications, elle finit par avoir compassion et le laissa entrer. Elle lui servit en hâte un souper de bouillie de châtaignes et le fit monter dans le grenier, où il se cacha dans le foin.
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Très tard dans la soirée, le pêcheur rentra. Il était fort grognon, n’ayant rien pris et mourant de faim. Il trouva sa soupe mauvaise, jeta son écuelle à la tête de sa femme et, bien que celle-ci ne répliquât pas, il se mit à la battre fort vilainement. Du fond du fenil où il s’était mussé, le capucin entendait toute cette scène, et l’injustice de ce traitement lui arracha une exclamation indignée. Le pêcheur avait l’oreille fine. «Ah! dévergondée, s’écria-t-il, il y a quelqu’un là-haut? C’est sans doute un de tes galants que tu as caché dans le foin!—Non, répondit la jeune femme, c’est un moine qui m’a demandé de lui donner à coucher.—Un moine!… Attends! je vais lui régler son compte!» Et il se précipitait vers l’échelle du fenil en brandissant un gourdin. Le pauvre frère n’eut que le temps de sauter par la gerbière, heureusement peu élevée, et de s’aller coucher dans les joncs de la berge. Là il trouva la barque du pêcheur, la détacha doucement et, ramant avec vigueur, il gagna l’autre rive.
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Près du talus où il aborda, dans une petite anse, se dressait le manoir de la Maladière, dont les fenêtres étaient encore éclairées. Le moine, plus que jamais vanné de fatigue, résolut d’aller y demander l’hospitalité pour la nuit.—Ce manoir était la propriété d’une jeune dame fort riche, mais d’humeur tellement acariâtre et hargneuse, que son mari avait été obligé de la quitter et que ses domestiques ne la servaient qu’en tremblant. Elle accueillit la requête du capucin avec force plaisanteries d’un goût douteux; prétendit que les moines, ayant fait vœu de pauvreté, n’avaient besoin que de pain noir pour souper et d’une botte de paille pour la couchée. En conséquence, elle commanda qu’on servît au frère la soupe des chiens et qu’on lui dressât un lit dans l’écurie. Elle-même, pour le narguer, vint à la cuisine tandis qu’il se reposait au coin de l’âtre. Elle le railla sur le contenu de son bidon, l’accusa d’être un hypocrite et de s’enivrer en cachette avec le vin de la quête. Le pauvre moine se faisait petit et ne répondait rien, ce qui exaspéra encore davantage cette arrogante créature. Elle l’invectiva de plus belle et finalement le fit jeter dehors.
Quand l’infortuné capucin se vit sur la route, par cette froide nuit d’octobre, il ne put s’empêcher d’établir une comparaison entre cette châtelaine si dure au pauvre monde et la femme du pêcheur, si avenante et charitable. Les conditions humaines lui parurent mal arrangées, et il lui monta au cœur un peu de rancune,—car, pour être moine, on n’en est pas moins sensible à l’injustice.—Donc il s’agenouilla sur la terre et levant les yeux vers le ciel plein d’étoiles scintillantes: «Mon bon Dieu, pria-t-il, et vous, vénéré saint François, faites que la dame de ce manoir prenne la place de la femme du pêcheur, et qu’en retour celle-ci devienne châtelaine de la Maladière.»
Comme on l’a dit plus haut, le capucin jouissait au ciel d’un crédit illimité, et incontinent sa prière fut exaucée. Des mains invisibles exécutèrent la transmutation des deux femmes. Au matin, l’acariâtre châtelaine de la Maladière s’éveilla dans la cabane du pêcheur, qui, comme entrée de jeu, accueillit ses exclamations irritées par une formidable volée de bois vert.—A son tour, la femme du preneur de truites se trouva, à son réveil, dans un grand lit à courtines de soie, au milieu d’une belle pièce tendue de tapisseries. Quand la femme de chambre entra doucement pour apporter le déjeuner de sa maîtresse, elle fut étonnée de voir dans le lit une jeune femme jolie et douce, au lieu de l’arrogante harpie de la veille, et son étonnement redoubla quand elle l’entendit lui adresser la parole sur un ton aimable et poli. La nouvelle châtelaine se leva et émerveilla tous les gens par sa bonne grâce et sa bienveillance. On cria au miracle et le bruit de cette métamorphose se répandit rapidement aux entours, de sorte que le seigneur châtelain, qui s’était enfui loin de son ancienne épousée, s’empressa de réintégrer le domicile conjugal pour contempler la nouvelle maîtresse du logis. Il fut si ravi de la beauté et de la douceur de la jeune dame qu’il résolut de l’épouser sur-le-champ. Le mariage fut célébré à l’église voisine et les nouveaux mariés revinrent en calèche découverte au manoir. Comme ils longeaient les bords du lac, une femme en haillons, qui lavait son linge sur les pierres du talus, jeta un coup d’œil sur le couple, lâcha son battoir et se mit à courir derrière la calèche en criant au cocher: «Arrête, Mauricet! Arrête donc, butor!»
Le châtelain se pencha et reconnut sa première femme. Un frisson le prit et il cria à son tour à Mauricet: «Fouette tes chevaux, mon garçon, et au grand galop!…»
La calèche disparut; l’ex-châtelaine essoufflée s’en revint piteusement vers la cabane du pêcheur et, comme elle était en retard pour le souper, celui-ci, par surcroît, la régala d’une nouvelle volée de bois vert. Le capucin, qui était sur la route et qui vit la chose, s’en esclaffa tellement qu’il faillit en répandre tout le vin de son bidon.
MONTREURS D’OURS
Je vois toujours nettement le carrefour où je les ai rencontrés, ces bohémiens errants, qu’on nomme chez nous des camps-volants et qui, comme disait Baudelaire:
Promènent sur le ciel des yeux appesantis Par le morne regret des chimères absentes.
C’était dans un village lorrain, très vulgaire, et qui ne se recommande aux touristes que par son église bâtie au quinzième siècle. L’édifice est resté inachevé. L’architecture extérieure est du pur style renaissance et rappelle un peu la décoration de la cour du Louvre. Au-dessus du grand portail brodé de feuillages, règne une frise où sont sculptés des personnages bibliques: Adam, Ève, puis la Mort et la Résurrection. L’ensemble est élégant, mais bien inférieur comme charme et comme sentiment aux églises bretonnes de la même époque.—En somme, le monument nous avait laissés froids et, pour nous réchauffer, nous étions allés prendre un grog à l’auberge d’en face.
Tandis qu’au milieu d’un essaim de mouches nous vidions nos verres, un bourdonnement de tambour de basque et un chant guttural nous attirèrent à la fenêtre. O ressouvenir de Heine et d’_Atta-Troll_!… Sur la place, une famille de tsiganes faisait danser un ours pelé.—Coiffé d’un fez déteint, vêtu d’une veste en lambeaux, un grand gaillard aux cheveux noirs longs et plats, au teint cuivré, aux prunelles ardentes et mobiles, agitait la chaîne de l’ours qui se dandinait lourdement devant lui, tenant un bâton dans ses pattes de devant. L’homme tapait sur son tambour de basque et beuglait en même temps une mélopée monotone, rappelant les chants arabes.
Un bambin de huit ans, couleur de bronze florentin, ayant de beaux yeux lumineux et une bouche souriante, bondissait pieds nus, à côté de l’ours, avec les mouvements gracieux et souples d’un jeune animal. Un joli âne d’un gris argenté portait sur son dos, dans l’un des paniers jumeaux, un autre enfant de deux ans à la tignasse blonde et crépue; et regardant l’âne, l’homme et les enfants, une jeune femme de vingt-quatre ans environ, petite, assez rondelette, avec de grands yeux noirs, un air de bonté, un éblouissant sourire, suivait le rythme du chant ainsi que le dandinement de l’ours et balançait à l’extrémité d’un bâton posé sur son épaule une sorte de sac où dormait, demi-nu, un dernier moricaud de dix mois.
Ils n’avaient pas la mine de gens qui ont fait fortune; la femme portait en bandoulière une pauvre petite sacoche de cuir bien plate. Les paysans, race peu aumônière, s’attroupaient autour d’eux et les dévisageaient d’un air demi-curieux, demi-méfiant, mais ne leur donnaient pas un sou. Nous avions glissé une pièce blanche dans la main de la jeune femme, puis une autre dans celle du bambin qui se mit à bondir en montrant toutes ses dents. Il fallait entendre les remerciements qu’ils nous prodiguaient avec une expansion et une gesticulation toutes méridionales, dans leur guttural jargon émaillé de quelques mots français.
Nous avions envoyé à la mère des grogs et des biscuits. Elle faisait boire d’abord son homme, puis les deux enfants et en gardait à peine quelques gouttes pour elle. Même elle avait donné un biscuit au petit dernier, déposé à terre dans son sac, et tout à coup nous entendîmes celui-ci pousser des cris d’aiglon, parce que l’âne voulant être aussi de la fête avait penché vers le sac sa tête aux longues oreilles, pour attraper une lippée du gâteau.
Ils étaient de la Serbie et depuis tantôt six mois couraient le monde; ils comptaient maintenant, en allant de village en village, se diriger vers leur pays d’origine,—«du côté que vient le soleil!» nous disait la jeune femme avec un redoublement de lumière dans les prunelles.
Nous les quittâmes un moment pour visiter le village. Ce ne fut pas long:—deux ou trois rues encombrées de fumier, de petites maisons basses aux toits de tuile brune, avec les engrangements à côté, et en arrière, le jardin clos de haies vives où des linges lessivés séchaient au soleil:—après quoi, il ne nous restait plus rien à voir. En repassant par la grand’rue, devant la maison du maréchal-ferrant, au pied d’un haut perron où des tas d’enfants étaient assis en grappes, nous retrouvâmes nos tsiganes occupés à faire remettre un fer à l’un des pieds de l’âne.
Pauvres gens! ils avaient profité de nos pièces blanches pour se permettre cette grosse dépense, différée peut-être depuis des mois. Bien souvent sans doute, le soir, en s’arrêtant pour camper au revers d’un fossé, ils s’étaient dit: «Quand il nous arrivera une bonne aubaine, nous ferons ferrer l’âne…» Et l’aubaine était enfin venue.—Le baudet à la croupe frissonnante secouait les oreilles et ruait, maintenu à grand’peine par le mari. L’ours, resté libre un moment, en profitait pour chercher aventure dans un tas de fumier; l’aîné des gamins jouait avec le tambour de basque; la femme aidait son homme à tenir l’âne, puis courait de temps en temps vers le nouveau-né qui roulait dans son sac posé à terre et geignait doucement…
Comme nous remontions en voiture, ils nous envoyèrent un dernier sourire et un dernier merci. Nous les perdîmes de vue à un tournant du chemin. Ils reprirent sans doute, eux aussi, leur route vers le pays «d’où vient le soleil», mais cette rencontre de hasard, en ce village perdu, avait jeté entre nous une semence d’amitié. Ils emportaient le souvenir de nos pièces blanches, nous emportions leur pittoresque image. C’est de ces communions d’âmes, respirées au passage comme une fleur, que le parfum de la vie est fait.
DANS L’ENGADINE
Souvent, quand il m’arrivait de parler de mes modestes voyages dans les Vosges, les Pyrénées ou la Savoie, j’étais interrompu par un monsieur qui s’écriait, avec un pli de dédaigneuse compassion au coin des lèvres: «Vous ne connaissez pas l’Engadine? Alors, vous n’avez rien vu!» A la fin, cela m’a agacé et, cette année, je me suis dit: «Allons voir l’Engadine!» M’y voici. J’avoue que, de Coire à Bergün, la première partie du chemin m’a émerveillé. Cette route qui monte à travers des forêts de sapins et de mélèzes, ces plantureuses prairies enclavées dans les bois, la fraîcheur des torrents aux écumes bleuâtres, la salubre odeur de foin et de résine éparse dans l’air, la tranquille intimité des bourgs où la voiture s’arrête pour relayer, tout le verdoyant enchantement des pays de montagne m’a été au cœur. Je garde surtout le délicieux souvenir d’un village, qui se nomme, je crois, Filisur, et où j’aurais aimé à faire une halte de quelques semaines.—Les rues tortueuses et caillouteuses sont bordées de vieilles maisons datant presque toutes du seizième siècle. De larges porches cintrés en bois ouvragé, ornés de curieux marteaux de porte, donnent accès dans ces antiques demeures. Les croisées, aux embrasures profondes, sont protégées par des barreaux ventrus, aux délicates ciselures, d’où retombent des gerbes d’œillets rouges. A mi-hauteur de la façade grise, des tourelles triangulaires, engagées dans le mur, montrent à travers leurs vitres en losange le profil d’une jeune fille ou d’une ménagère occupée à coudre. Des inscriptions en langue romanche, encastrées au-dessus des porches, indiquent la date de la construction du logis, et se terminent généralement par cette phrase: «_A Dieu seul est gloire et honneur._» Aux entours s’étendent des prairies arrosées d’eaux vives et où tintent doucement les clarines des vaches. Tout cela a un bon parfum de bien-être et de quiétude, qui suscite des rêves de vie casanière et méditative, au fond des vieux logis fleuris d’œillets rouges.
Mais les voyageurs ne s’arrêtent pas dans ce pastoral village: ils se hâtent vers les stations à la mode. A travers les gorges rocheuses, les cols dévastés par les récentes avalanches, les montagnes dénudées aux cimes tachées de neige, la voiture les emporte vers Saint-Moritz ou Pontresina, dans cette Haute-Engadine tant vantée par les Anglais et par le guide Baedeker, et qui, en somme, ne diffère pas sensiblement de Zermatt, de Chamonix et même de Cauterets.
Saint-Moritz est un éparpillement d’hôtels, de cafés et de bazars au revers d’une vallée boisée de mélèzes avec au fond un lac minuscule.
Rien de plus irritant, de plus inharmonieux à l’œil que ces constructions de plâtre et de carton, jetées à la hâte et en désordre dans cette sévère solitude. Cela détonne et hurle comme de fausses notes. Le long d’une large chaussée inhospitalière, de laides échoppes abritent les banales industries qu’on est sûr de rencontrer dans toutes les villes d’eaux: magasins nomades où des Napolitains vendent des peignes d’écaille, des coraux et de hideux surmoulages; où des juifs allemands étalent des bibelots truqués et des bijoux d’un goût douteux. Sur cette chaussée inondée de soleil, passent et repassent dans un flot de poussière des voitures de louage bondées de touristes en costumes d’opéra-comique. Et là-haut, de chaque côté de la vallée, les grands pics gris dénudés semblent hausser leurs formidables épaules, à l’aspect de cette profane et factice agitation mondaine qui vient déranger leur austère impassibilité.
A côté de Saint-Moritz, Pontresina paraît presque plus aimable et plus intime avec son campanile italien et ses maisons blanches alignées le long de la route. Et pourtant, là encore, la multiplicité des hôtels et le brouhaha des touristes jurent avec la sauvage grandeur du site. Des bois de mélèzes et des prairies encadrent l’unique rue du village. Le Bernina roule entre deux murs de roche ses eaux blanches, et, quand vient la nuit, son frais bouillonnement domine enfin l’agaçant bruit de ferrailles et de sonnailles des voitures de louage. Au-dessus des bois et dans l’enfoncement des vallons, les glaciers montrent leurs sommités neigeuses. L’un d’eux surtout, le glacier du Roseg, allonge en face de Pontresina ses aiguilles et ses nappes d’une blancheur immaculée. Mais si beau et si solennel que soit un glacier, on se lasse à la fin de le contempler. Ce blanc immuable vous laisse, en somme, l’impression d’un colossal fromage à la crème, pendant le jour, et sitôt le crépuscule venu, le glacier prend des teintes livides qui vous donnent froid dans le dos. Les prairies elles-mêmes, d’un vert acide, les mélèzes à la maigre verdure, les pics décharnés d’un brun sourd, n’offrent pas cette magie de couleurs qui charme l’œil en Savoie ou au bord des lacs italiens. Après le coucher du soleil, un vent âpre s’élève et vous force à vous acheminer vers l’hôtel où une sonnerie électrique annonce avec précipitation l’heure de la table d’hôte. Et vous retombez alors brusquement dans la vulgaire banalité des stations alpestres à la mode.
La salle à manger est une halle très vaste, dont l’ampleur est encore accrue par la réflexion des glaces qui en forment le seul ornement. Quatre longues tables de cinquante couverts chacune s’y alignent symétriquement. En avant des tables, le long de la muraille, tout un bataillon sacré de servantes jeunes et vieilles, en robe noire et en tablier blanc à bavette, attend gravement que les convives aient pris place. Ceux-ci arrivent par files, ayant tous fait toilette. Quelques dîneurs masculins ont même endossé l’habit noir. Les dames, presque toutes anglaises ou allemandes, étalent aux yeux les coiffures et les robes les plus esthétiques qu’on puisse imaginer: corsages froncés de vierges florentines, manches bouillonnées à la Marie-Stuart, jupes traînantes. Cela vous donne l’idée d’une entrée de choristes dans une représentation d’opéra en province. On s’assied fort à l’étroit et on mange en train express, au milieu d’un brouhaha babélique d’idiomes divers, qui empêche toute conversation intime. Le dîner ne traîne pas. Les servantes en robe noire et en tablier à bavette semblent avoir pour consigne de vous enlever votre assiette dans un minimum de temps réglé d’avance. Les minutes réservées à chaque service sont calculées comme pour un trajet en chemin de fer. Aussitôt après le dessert,—fruits âpres et petits-fours secs,—on se lève de table et le défilé des habits noirs et des robes esthétiques recommence dans la direction du salon de lecture.
Non, décidément, Pontresina ne m’a point charmé. A ce séjour dans la Haute-Engadine, combien je préfère l’impression que m’a laissée un soir passé dans une modeste auberge de Rapperswill, au bord du lac de Zurich!—L’auberge se nomme le Schwanenhof (l’hôtel du Cygne). Elle mire dans le lac sa façade blanche à volets verts.—J’y étais arrivé en bateau par une douce après-midi brouillée de pluie et de soleil, et, pendant qu’on installait mon bagage dans ma chambre, je m’étais arrêté sous une tonnelle de vignes vierges, communiquant avec la salle du café. En face de moi, sous l’ombre mobile de la tonnelle, huit vieillards endimanchés, demi-bourgeois, demi-campagnards, étaient attablés autour de nombreuses bouteilles de vin du pays; et ces huit physionomies, aux traits expressifs et d’un caractère différent, formaient un tableau qui me rappelait les chefs-d’œuvre des maîtres hollandais. L’un d’eux, qui semblait l’orateur de la bande, discourait avec une verve gouailleuse, et l’on voyait rire ses petits yeux bleus sous son feutre gris. Un autre, à la figure ronde et rougeaude, ornée de moustaches et d’une barbiche encore noires, lui donnait gaiement la réplique. Aux deux extrémités de la table, deux personnages muets attiraient l’attention: le premier, un vieux à la face rasée, aux lèvres rentrées, écoutait la discussion avec un sourire narquois dans ses yeux finauds aux paupières plissées;—le second, à barbe blanche et à mine énergiquement méditative, le dos penché, la tête redressée, paraissait ruminer et contredire en son par-dedans les arguments des deux parleurs de la troupe.
Quand ils furent las de discourir, leurs regards se rencontrèrent et, tout d’un coup, ils se mirent à chanter en chœur de vieux airs de leur pays. Et c’était touchant de voir ces huit septuagénaires, ragaillardis par le vin de cru, faire chacun leur partie et chanter d’une voix encore juste les airs de leur jeunesse. On les applaudissait et un cercle se formait autour d’eux. Bientôt arriva le patron de l’hôtel, un bonhomme entre deux âges, aux gros yeux saillants, aux moustaches épaisses, ayant un peu l’air d’un professeur d’Université allemande. Il tenait à la main son Gesang buch (livre de chants). Il leur indiqua un air, et de nouveau ils se mirent tous à célébrer en chœur les joies de la maison et «la Suisse libre». Puis, l’hôte passa dans la pièce voisine et, s’accompagnant au piano, chanta seul, d’une voix forte, bien timbrée et bien posée. Et je vous assure que c’était un délice d’assister à cette petite fête campagnarde que se donnaient ces braves gens avec tant de rondeur et de simplicité! A travers l’arceau verdoyant de la tonnelle, on apercevait le lac azuré, les collines vertes semées de villages, et, bien mieux qu’à Pontresina, je me sentais heureux en face de cette nature riante et de ces bons vieux sur les figures desquels glissait un rayon de soleil.
Quand ils furent partis, l’hôte m’expliqua l’objet de leur réunion. Ces huit vieillards, bourgeois de Glaris, avaient tous soixante-dix-sept ans. Ils faisaient partie d’une Société de contemporains: Jahrgängerverein (ceux qui marchent dans la même année). Tous les ans, ils se réunissaient à la campagne pour fêter le nouveau pas qu’ils faisaient dans la vie. Il y a quelques années, ils étaient encore trente; mais le temps a accompli son œuvre de faucheur, et maintenant ils ne sont plus que huit, ce qui ne les empêche pas de continuer à cheminer en chantant vers le terme du voyage.
Oh! la douce et reposante impression de cette soirée, je ne l’oublierai de longtemps. Ni je n’oublierai le bon petit hôtel près du lac, avec son seuil fleuri d’hortensias et de géraniums; sa tranquille salle à manger, modestement éclairée au schiste, où nous dînions à côté de l’hôte; ses deux servantes au corsage blanc, l’hôtesse en robe noire, au sourire accueillant, et le lit aux draps qui sentaient l’iris.
Le lendemain, quand nous avons pris congé et que nous nous sommes dirigés à regret vers la station, l’hôte et les deux servantes au corsage blanc nous accompagnèrent jusqu’au seuil, et en nous retournant, nous les vîmes de loin nous envoyer du geste un dernier souhait de bon voyage… Et ce souvenir que j’emporte à travers l’Engadine me rend encore plus inconfortable et maussade la solennelle et banale table d’hôte de Pontresina.