Contes tendres
Pluie en Montagne
18 août.—Gorges de la Diosaz.—Il a fait hier un orage qui a complètement détraqué le temps. Ce matin, à Sallanches, en ouvrant nos fenêtres, nous avons vu, à travers des envolées de nuages, les sommets des montagnes poudrés à blanc par une neige subitement tombée pendant la nuit. Tandis que nous prenions notre café à la crème et au miel, la pluie a recommencé à tomber, mais cette fois menue et tranquille, comme une bonne petite pluie qui prend son temps et qui est bien décidée à durer toute la journée. Ce qui n’a pas empêché mon oncle Brocard de déclarer, en brandissant son alpenstock, que «les éléments ne parviendraient pas à mettre obstacle à ses poursuites scientifiques».—Mon oncle Aristide Brocard est un ancien pharmacien, retiré des affaires après fortune faite. Pendant vingt-cinq ans, il a vendu des médicaments à sa clientèle de Villotte et n’a pas bougé de derrière les bocaux verts et bleus de son officine. Mais, tout en manipulant ses drogues, il caressait un dada qui lui faisait prendre sa vie casanière en patience:—à force de vendre de la teinture d’arnica à ses pratiques, il était hanté du désir de cueillir lui-même un jour sur les cimes alpestres cette fleur d’_arnica montana_, qu’il n’avait jamais vue qu’à l’état de plante sèche et dont il vantait sans cesse à ses clients les vertus résolutives et vulnéraires. Ce désir, exaspéré dans la solitude, était passé à l’état d’idée fixe, et, dans ses rêves, mon oncle voyait chaque nuit la fleur jaune rayonner comme un petit soleil. Aussi, dès qu’il eut vendu son officine, Aristide Brocard me notifia son intention de partir pour les montagnes de la Savoie en quête de la fleur de ses rêves, et m’enjoignit d’avoir à lui servir de compagnon de voyage. Mon oncle n’ayant d’autre héritier que moi, j’ai dû m’incliner et faire par ordre, en sa compagnie, une excursion dans les Alpes.
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Ce n’est pas précisément une partie de plaisir que ce voyage, à la recherche de l’_arnica montana_. Mon oncle, dans l’exercice de la pharmacie, a contracté des habitudes pédantesques et prudhommesques qui font mon désespoir. En outre, comme, malgré ses cinquante ans sonnés, il est très vert et très ingambe, il a eu l’idée de se déguiser en touriste: il est coiffé d’une casquette blanche avec couvre-nuque, et guêtré jusqu’aux genoux. Sa longue lévite gris de fer retombant sur ses guêtres jaunes lui donne une tournure assez ridicule, qui fait sourire les petites Anglaises près desquelles nous passons, et il me semble qu’on me rend responsable de ce grotesque accoutrement.—Tout à l’heure, en entrant dans les gorges de la Diosaz, nous avons encore prêté à rire à trois jeunes femmes qui descendaient le sentier glissant, appuyées sur leur bâton et enveloppées dans leur waterproof.
Ces gorges hautes et profondes, tapissées d’arbustes et de grands arbres, vont toujours rétrécissant leurs parois schisteuses, au fond desquelles bouillonne la Diosaz. Des galeries de bois, retenues par des crampons de fer et surplombant au-dessus du torrent, permettent de longer le défilé dans toute son étendue. On y est pénétré d’humidité. Du haut du ciel gris, la pluie fine vous tombe sur le dos, les arbres vous secouent des gouttières au passage, et d’en bas, la Diosaz qui écume vous envoie à travers la figure d’aveuglantes poussières d’eau. Malgré cela, on est pris par ce déchaînement du torrent. Entre ces deux murailles noires et luisantes, la Diosaz tombe du haut d’un couloir d’ardoise; elle rebondit toute blanche, se tord entre les roches, lance des fusées de gouttelettes dans les arbres et emplit le ravin d’une clameur grondante. Pas une branche, pas une feuille, pas un brin d’herbe qui ne ruisselle. On se croit transporté en pleine féerie. Parfois la nappe d’eau, en bouillonnant, prend des formes humaines; il semble qu’on aperçoit entre les hêtres et les sapins humides la blanche et menaçante figure d’un esprit des eaux ou le vaporeux et perfide visage d’une ondine, qui glisse le long des rochers.—Nous atteignons la plus haute galerie aérienne, celle qui surplombe au-dessus de la triple cascade du Soufflet, et là, comme nous nous trouvons dans un groupe de touristes, mon oncle Aristide en profite pour monologuer à voix haute. «Spectacle grandiose! s’écrie-t-il; il était donné à l’homme seul, audax Japeti genus, de suspendre un pont tremblant au-dessus des abîmes et d’atteindre l’aire où l’aigle construit son nid!» Heureusement le fracas de la cascade couvre sa voix, et les touristes s’éloignent sans avoir entendu le discours de l’ex-pharmacien.
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Chamonix, 20 août.—Pluie battante; mais rien n’arrête mon oncle Brocard. En passant devant les Bossons, à la vue des blocs de glace qui blanchissent à la base du glacier, il s’est exclamé: «Hein! si tout cela était du sucre, l’humanité en aurait assez pour édulcorer ses sirops jusqu’à la fin des siècles!…»—Et cette réflexion pharmaceutique m’a fait rougir jusqu’aux oreilles.—La principale rue de Chamonix est un lac de boue, au milieu duquel pataugent des guides, attendant les touristes désireux de tenter une ascension. Nous profitons d’une éclaircie pour grimper au Montanvers. Un rayon de soleil glisse entre les nuées. De longues fumées blanches rampent le long des pentes du Brévent, et tout là-haut, perçant les nuages, les neiges de quelques aiguilles du mont Blanc étincellent en pleine lumière. Nous montons lentement à travers les sapins et les mélèzes, précédés et suivis de cavalcades de touristes mâles et femelles. Il fait grand chaud, une lourde chaleur d’orage, et mon oncle Brocard se dépouille de sa lévite. Vous n’avez jamais vu de spectacle plus comique que la silhouette de ce grand bonhomme en bras de chemise avec son alpenstock et ses guêtres jaunes. Les guides eux-mêmes s’esclaffent de rire et je maudis la destinée qui m’a fait l’héritier présomptif de cet oncle solennel et maniaque. Lui n’a pas l’air de s’apercevoir du ridicule de sa toilette. Il court à travers les sapins et herborise gravement.
A l’auberge du Montanvers, qui dresse la masse carrée de ses murs de granit au-dessus de la Mer de glace, le site est d’une sauvagerie saisissante. Au fond, dans la direction de l’_aiguille Verte_ et de l’_aiguille de Dru_, d’épaisses vapeurs noires masquent la montagne, et, sur ce noir fuligineux, le glacier se détache avec une blancheur éblouissante, çà et là coupée par les bleuâtres transparences des crevasses. Pour un peu, on se croirait dans un des cercles de l’_Enfer_ de Dante. Malheureusement les touristes, et notamment mon oncle Brocard, nuisent à l’illusion. A l’intérieur de l’auberge, dans la salle même où s’étale un bazar d’objets en jaspe et en agate, on s’est attablé pour déjeuner. Les excursionnistes affamés dévorent leurs côtelettes en silence. La pluie se remet à tomber et cela ajoute encore aux mornes attitudes des convives. Mais mon oncle Aristide a été envoyé par la Providence pour égayer cette maussade tablée. Au milieu du silence général, mon oncle, très affairé à essuyer sa fourchette, relève la tête, regarde à droite et à gauche et dit gravement: «Avouez, messieurs, que le ruolz a rendu de bien grands services à l’humanité!» Cet éloge de l’orfèvrerie Christofle, lancé en vue de la Mer de glace, est si hétéroclite qu’il provoque une aimable gaieté parmi les touristes et me couvre de confusion.
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Après déjeuner, malgré la pluie, mon oncle m’entraîne vers le glacier. Je me vois déjà obligé de le suivre à travers les crevasses, quand, près de la moraine, il se baisse, pousse un cri, puis se relève triomphant, en agitant une fleur jaune entre ses doigts:
—Enfin, s’écrie-t-il, la voici!… Eurêka! Je tiens l’_arnica montana_, famille des composées corymbifères!… Remontons, mon ami: inutile d’aller plus loin!
Il était temps. A peine avons-nous tourné l’auberge que l’orage éclate; pluie diluvienne, éclairs, tonnerre… Nous voyons tout au plus assez clair pour suivre les lacets du chemin boueux et glissant. N’importe, malgré l’averse, c’est un beau spectacle. Les éclairs découpent en noir les silhouettes des sapins; tout au fond, au delà du village, le glacier des Bossons étend au milieu des bois sa blancheur blafarde, comme un immense suaire, et les crêtes du Brévent, brusquement illuminées, ont des profils sinistres.—Nous rentrons à l’hôtel, trempés comme des soupes; nous changeons de vêtements et nous descendons affamés à l’heure du dîner… Mon oncle, qui ne peut plus se séparer de sa plante, l’a apportée à table d’hôte, et à voix haute, de façon à être entendu de toute la table, il se met à m’expliquer les caractères de la famille des composées.
—Vous vous occupez de botanique, monsieur? lui demande son voisin de gauche.
—Oui, monsieur, répond l’oncle Aristide avec orgueil; je suis pharmacien de première classe, ex-interne des hôpitaux de Paris… Et aujourd’hui, dans une de mes herborisations à la Mer de glace, j’ai eu l’honneur de trouver l’_arnica montana_… Voyez!
En même temps, il tend la fleur à son voisin, qui la regarde avec tranquillité et réplique:
—Pardon, ceci n’est pas l’_arnica_.
—Hein! Qu’en savez-vous?
—Mon Dieu! je le sais, parce que depuis dix ans j’herborise dans les Alpes… Ceci est une plante similaire: le chrysanthemum auratum, que nous appelons aussi la marguerite dorée… Le véritable arnica a le réceptacle plus étroit, les demi-fleurons plus rares et plus irréguliers. Vous n’avez mis la main que sur le faux arnica.
J’ai cru que j’allais immédiatement hériter de mon oncle Brocard, car il a failli en avoir une attaque d’apoplexie…
THÉATRE D’AMATEURS
En ce temps-là, j’entrais dans ma dix-huitième année et je commençais mon cours de philosophie; mais j’étais, je l’avoue, plus féru de théâtre que de psychologie et de logique; je lisais les drames de Victor Hugo plus amoureusement que le Discours sur la méthode. Je n’étais jamais sorti de ma petite ville et n’avais jamais assisté qu’aux représentations données par une troupe de quatrième ordre dans une salle étroite et enfumée; n’importe, mon imagination suppléait à l’indigence des décors et à l’insuffisance des acteurs, et quand j’avais vu représenter la Ciguë, ou Claudie, la prose de George Sand ou les vers d’Augier bourdonnaient dans mon cerveau nuit et jour. Je finis par communiquer un peu de mon feu sacré à mes camarades de classe et je les décidai à jouer la comédie. Un de nos condisciples, dont le père était fabricant de toiles de coton, nous offrit le vaste grenier de sa famille comme salle de spectacle, et chacun se cotisa pour y édifier un théâtre. L’installation était fort primitive et rudimentaire. Cela ne ressemblait en rien à ces coquettes scènes illuminées et fleuries qu’on retrouve en hiver dans chaque salon parisien, depuis que les représentations théâtrales sont devenues une sorte de sport à la mode. Pourtant, chaque fois que j’assiste à l’une de ces représentations mondaines, je resonge avec une joie mélancolique à notre théâtricule; je revois, comme si j’y étais encore, notre salle de spectacle installée sous les toits.
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Le grenier avait été coupé en deux dans sa largeur par une cloison de toile. D’un côté était le «foyer des acteurs»; de l’autre s’étendait, au fond, la scène, et, en avant, la place réservée aux spectateurs. La scène était de plain-pied et manquait de dégagements, mais nous avions deux décors: un salon et une chaumière, et notre rideau tombait avec une lenteur presque aussi majestueuse qu’au Théâtre-Français. Au-dessus de la salle sombre et nue, les solives du toit enchevêtraient leur charpente touffue, et, dans les encoignures, les araignées grises, au bruit de nos coups de marteau, interrompaient, effarées, l’ourdissage de leur toile. Quand nous eûmes achevé de construire le théâtre à la sueur de nos fronts, nous discutâmes longuement le choix des pièces. Nous nous heurtions dès le début à une grosse pierre d’achoppement: l’absence de femmes dans notre troupe. Bien que presque tous complètement imberbes, nous manquions absolument de la grâce, de la souplesse et du charme nécessaires pour jouer des rôles de jeunes femmes ou de jeunes filles. Or, comme il n’y a guère de pièces sans amour, et d’amour sans amoureuses, nous nous trouvions fort empêchés.—Après de tumultueux débats, je proposai Passé minuit où deux hommes seulement sont en scène, et le quatrième acte de Ruy-Blas, où il n’existe qu’un rôle de femme, la duègne,
affreuse compagnonne Dont la barbe fleurit et dont le nez trognonne.
Or ce rôle-là devait être admirablement tenu par un de nos camarades, dont la barbe naissante et la bourgeonnante figure feraient une duègne accomplie.—Ce programme une fois arrêté, les répétitions commencèrent.
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Oh! ces répétitions de l’après-midi, dans la pénombre de l’obscur grenier où les senteurs des bois de teinture entassés dans les caisses se mêlaient à l’odeur âcre des toiles de coton fraîchement tissées, je m’en souviens avec délices! J’avais grand’peine à faire comprendre à mes prosaïques compagnons les vers lyriques d’Hugo, mais moi, je m’incarnais dans mon rôle de don César, et je m’y délectais. Le grenier aux murs humides, aux poutres drapées de toile d’aragne, disparaissait. Je me croyais à Madrid, au fond de la petite chambre «somptueuse et sombre» de la maison de Ruy Blas, et je me sentais pris d’une vague et béate mélancolie en débitant ces vers:
Buvons! Tous tes doublons Ne valent pas le chant d’un ivrogne qui passe!…
D’ailleurs, un attrait fort vif était venu s’ajouter au plaisir des répétitions. Notre hôte, le fils du fabricant, avait une sœur de dix-neuf ans, fort jolie, et cette jeune personne, après avoir énergiquement refusé d’être actrice, avait néanmoins offert ses services comme souffleuse. Mlle Delphine, c’était son prénom, venait à chaque répétition s’asseoir dans la coulisse, avec la brochure sur ses genoux, et son aimable profil s’enlevait en silhouette sur le jour froid des fenêtres du fond. Elle était déjà très formée, svelte avec de belles épaules; sa coiffure à la Sévigné encadrait d’abondantes boucles blondes une figure rose un peu moutonnière, où luisaient deux grands yeux bleus étonnés et où s’entr’ouvrait une bouche toujours souriante. Nous ne nous lassions pas de la regarder,—plus attentifs à ses œillades qu’aux répliques qu’elle nous soufflait.—Elle s’apercevait bien de l’impression que sa jeune beauté de dix-neuf ans produisait sur la troupe, et je crois qu’elle n’en était pas fâchée, ayant un bon fonds de coquetterie.—Hélas! comme dit un vieux proverbe latin: Ubi Helena, ibi Troja; là où il y a une Hélène, naît une guerre de Troie. Les deux acteurs les plus âgés, celui qui jouait don Guritan et celui qui faisait la duègne, se disputaient surtout ses bonnes grâces, et comme la coquette fille les leur distribuait à doses égales, la rivalité de ces deux jeunes coqs menaçait à chaque instant de troubler le bon ordre des répétitions. Il ne fallait rien moins que la crainte d’un éclat pour les empêcher de se prendre aux cheveux.
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Cependant les rôles étaient sus, la pièce se trouvait au point et on résolut de procéder à une répétition générale en costumes, à laquelle on convia les parents et les amis.—On avait frappé les trois coups, le rideau s’était levé solennellement en présence d’une trentaine de spectateurs. Ruy Blas était en scène et débitait son monologue; moi, je m’étais blotti au fond, derrière la cheminée d’où je devais dégringoler, quand, au moment où Ruy Blas disait d’une voix creuse:
Le sort trouble nos têtes Dans la rapidité des choses sitôt faites!
Un tumulte s’éleva dans la coulisse, suivi d’un échange de gros mots et du claquement d’un soufflet vigoureusement appliqué. C’était don Guritan qui avait surpris la duègne en train de baiser la main de la souffleuse, et qui giflait violemment son rival. En un clin d’œil, tous les parents et amis avaient envahi la scène:—scandale, cris de réprobation, expulsion de don Guritan et de la duègne en costume, évanouissement de la jolie Delphine, tout cela fut l’affaire d’une minute et la représentation s’en alla à vau-l’eau.—Le pis fut que le lendemain notre professeur de philosophie, instruit de l’esclandre, en profita pour refaire le discours de J.-J. Rousseau sur le Danger des spectacles: après quoi, il consigna tous les acteurs.
Et ainsi s’effondra piteusement notre théâtre d’amateurs.