Contes tendres
Claudine
C’était l’an dernier, en Savoie, où je voyageais en compagnie de mon ami Jacobus. Sac au dos, guêtrés jusqu’aux genoux, nous errions depuis la prime aube à travers les sentiers du Roc de Chère, à la recherche du rosage ferrugineux (_rhododendron ferrugineum_). Les botanistes du cru nous avaient dit que cette belle plante aux feuilles laurées, aux fleurs rouges, qui ne s’épanouit d’ordinaire qu’à deux mille mètres, dans le voisinage des glaciers, se rencontrait par exception sur le Roc, dont l’altitude est seulement de cinq cents mètres.
Ce mont de Chère, avec ses châtaigneraies, ses bruyères, ses prés enclavés dans les bois et ses rocs cyclopéens élevant au-dessus des bruyères leur rondeur blanche, a tout l’air d’une solitude enchantée. Le labyrinthe de Crète n’était rien auprès de l’inextricable lacis des sentiers qui s’y enchevêtrent. On a beau y revenir; chaque fois on y trouve de nouveaux chemins et chaque fois on s’y égare.—Vers trois heures de l’après-midi, nous n’avions pas encore découvert le fameux rosage ferrugineux, mais nous étions bel et bien perdus. Le soleil dardait d’aplomb sur les bruyères. Nous suivions les méandres d’un traître sentier qui longeait la roche et qui, après de capricieux circuits, venait de nous ramener au point de départ. Jacobus fondait en eau et se plaignait d’une soif intense. De temps en temps il s’épongeait, faisait claquer sa langue contre son palais desséché et maugréait contre les savants et les naturalistes, qu’il traitait de fallacieux blagueurs.—Jacobus est spiritualiste, et chez lui, quand la bête est fatiguée, l’âme se dédommage en daubant sur les tendances positivistes du siècle.
—Voilà bien les botanistes! maugréait-il. L’un d’eux a entendu dire par quelque vieille femme qu’il poussait des rhododendrons sur le Roc de Chère et, sans vérifier le fait, il a consigné la chose dans son bouquin. Après lui d’autres botanistes se sont empressés de répéter la même bourde. Pas un d’eux n’a vu cette plante chimérique; voilà pourtant ce qu’on appelle une science basée sur l’observation des faits!… Quelle pitié!… Et ce sont ces gens-là qui traitent la métaphysique d’hypothèse négligeable!…
Là-dessus, nous avions entamé une discussion très chaude, au bout de laquelle nous nous étions aperçus que nous mourions de soif et que nous tournions plus que jamais dans le même cercle vicieux et dans le même perfide sentier.
*
Après une heure de marches et de contre-marches en plein soleil, nous arrivâmes enfin à un mur rocheux, du haut duquel on entrevoyait les toits bruns d’un village entre les ramures d’un massif de noyers. Sans rien dire,—car la discussion s’était arrêtée depuis longtemps et nous cheminions la bouche close et le dos arrondi,—nous piquâmes droit vers les maisons et nous débouchâmes dans l’unique rue du village,—fourbus, transformés en fontaines et la bouche sèche comme amadou.
Le village, ou plutôt le hameau, semblait désert et endormi. Tous les gens étaient aux champs et on ne voyait point d’auberge. Nous étions arrivés à la marge d’un pré en talus, planté de noyers; à la crête de ce pré, une maison, bâtie au dix-huitième siècle et d’apparence confortable, dressait sa façade enguirlandée de vigne et sa toiture en auvent, abritant une galerie extérieure à piliers et à balcons de bois fuselé.
—Le logis a bonne mine, murmura Jacobus. Si nous heurtions à la porte?
Et nous nous mîmes à heurter, discrètement d’abord, puis avec plus d’énergie. Au bout de quelques minutes, sous la galerie du premier étage, un volet s’entr’ouvrit et, dans l’encadrement vert de la vigne grimpante, une tête de jeune femme,—une aimable tête brune aux yeux bleus,—se pencha à la fenêtre; puis une voix nette et d’un joli timbre s’informa de ce que nous désirions.
—Nous désirons, répondit Jacobus en soulevant son chapeau, savoir où nous sommes et où nous pourrions trouver une auberge.
—Vous êtes à Echarvines, répondit la voix jeune et limpide, et pour ce qui est d’une auberge, il n’y en a point dans le pays.
Cette réponse jeta mon ami Jacobus dans un tel désarroi, et il fit une grimace si consternée, que la jeune femme ne put s’empêcher d’éclater de rire.
—Il n’y a pas d’auberge à la vérité, reprit-elle, mais vous et votre ami vous paraissez si vannés de fatigue, qu’il y aurait conscience de vous laisser sur la route… Entrez donc chez nous; vous vous y reposerez à votre contentement.
En même temps elle était descendue; elle avait ouvert une porte du rez-de-chaussée qui donnait accès dans un vestibule communiquant à la fois avec le jardin et avec une salle basse dont les fenêtres étaient voilées d’un rideau de jasmins en fleurs. De la main, elle nous fit signe d’entrer et nous nous trouvâmes en face d’une belle personne à la taille souple et bien prise, à la figure ronde et fraîche éclairée par un front intelligent, de grands yeux d’un bleu pur et des dents très blanches. Sa toilette était demi-rustique, demi-bourgeoise. Elle portait, comme les paysannes, la jupe d’indienne et le casaquin de toile bleue serré à la taille; mais elle était chaussée plus coquettement qu’on ne l’est à la campagne et les boucles d’acier de ses souliers à talons tranchaient sur des bas de soie gris; de plus elle avait au cou un ruban très frais, et des turquoises aux oreilles.
—Entrez, messieurs, dit-elle avec un sourire avenant, et soyez les bienvenus chez Claudine Lachenal.
*
Elle nous avait conduits dans une grande salle fort sombre, aux volets clos, où on sentait un exquis parfum de citronnelle et où on était saisi par une fraîcheur délicieuse. Tandis qu’elle nous faisait asseoir et que je me confondais en remerciements, Jacobus, qui, bien que spiritualiste, craint fort pour l’enveloppe de son âme immortelle, avait noué son mouchoir autour de son cou et se promenait d’un air agité.
—Brr!… fit-il, madame… ou mademoiselle?…
—Mademoiselle, répliqua-t-elle vivement.
—Eh bien, mademoiselle Claudine, il fait froid comme dans une cave en votre salle basse; je suis un peu en moiteur, et vous mettriez le comble à vos bontés en me prêtant un châle.
Elle le regarda, légèrement interloquée, et sourit:
—Comment donc, répondit-elle; deux même, si vous voulez!
Elle monta lestement au premier étage et en redescendit portant un châle tartan et un cache-nez de grosse laine. Puis elle entortilla elle-même Jacobus dans le tartan et lui noua le cache-nez autour du cou. Ainsi affublé, mon ami, avec son chapeau de paille, ses guêtres et sa barbe grisonnante, avait la plus drôle de mine qu’on pût rêver. Il se laissait empaqueter et restait grave comme un âne qu’on étrille.
—Vous sentez-vous mieux? demanda-t-elle, un peu railleuse… Maintenant je vais vous offrir un verre de vin blanc.
—Merci, repartit Jacobus qui avait toutes les manies d’un vieux garçon; je préférerais quelque chose de chaud. C’est plus sain.
Elle condescendait gaiement à tous ses caprices et elle lui prépara un bol de lait chaud.
Tandis que Jacobus soignait «l’enveloppe de son âme», je faisais causer Mlle Claudine.—Elle ne manquait pas d’esprit naturel et contait gentiment son histoire.—Elle avait vécu quelque temps à Paris; puis un sien grand-oncle, dont elle devait hériter, étant quasi tombé en enfance, elle était rentrée au pays pour le soigner et tenir sa maison.
—Je suis redevenue tout à fait une paysanne, ajouta-t-elle; je surveille nos grangers et je tiens compagnie à l’oncle qui ne peut plus quitter sa chaise. J’ai fait tapisser sa chambre d’un papier à images, et je l’amuse en lui contant les histoires des personnages peints sur le papier; je lui ai déjà raconté toute une muraille… Nous passons ainsi notre temps très gaiement.
Elle était charmante en m’expliquant la façon dont elle s’y prenait pour amuser le vieux. Elle nous quitta pour aller l’endormir et elle disparut légèrement au haut de l’escalier, tandis que Jacobus la suivait d’un regard admiratif, en écarquillant ses petits yeux.
*
Nous nous retrouvâmes à l’heure du souper qu’elle partagea avec nous;—un bon et substantiel souper arrosé d’un vin gris du pays qui pétillait dans les verres. Claudine rit beaucoup de notre course au roc de Chère, à la recherche du rhododendron ferrugineux, et elle se montra si simple, si naturelle, si bonne enfant, que mon ami Jacobus, toujours emmitouflé dans son châle, commença à devenir galant. Le vin d’Echarvines lui avait monté à la tête et il hasardait, à l’adresse de Mlle Claudine, des déclarations dans un style imagé emprunté au Cantique des cantiques. Comme je les avais laissés un moment en tête à tête pour aller fumer un cigare dans le jardin, j’entendis Jacobus qui parlait avec un redoublement d’exaltation. Claudine lui répondait par de bruyants éclats de rire, puis il y eut un silence et tout à coup un bruit sec qui sonna comme le claquement d’un soufflet appliqué sur une joue… Je rentrai précipitamment, et, à la lueur de la lampe, j’aperçus le mystique Jacobus très penaud et en train de se frotter la figure. Claudine était debout et ses yeux jetaient de fulgurantes étincelles. En me voyant, ses traits se détendirent et de nouveau elle éclata de rire:
—Ne trouvez-vous pas, me dit-elle, que monsieur votre ami est bien rouge?… Il aura reçu un coup de soleil et je l’engage à aller se reposer.
Elle appela une servante qui venait de rentrer et la chargea de nous montrer notre chambre.
—Bonne nuit, messieurs, ajouta-t-elle, et bon voyage!…
*
Le lendemain, quand nous fûmes réveillés et équipés, nous ne trouvâmes plus dans la salle basse que l’une des servantes; Claudine était partie dès le fin matin pour surveiller ses faucheurs au pré.
—Mademoiselle vous prie de l’excuser, me dit la servante, et voici ce qu’elle m’a donné pour vous…
En même temps elle me tendit un bouquet de rosages ferrugineux tout frais cueillis.
Nous cheminâmes assez longtemps en silence. Malgré le bouquet de rhododendrons, Jacobus paraissait déconcerté et mal en train. Comme nous tournions le coude que fait la route en descendant vers Talleires, nous vîmes tout d’un coup, au sommet d’une des pointes du Roc de Chère, une svelte silhouette féminine se détacher sur le bleu du lac, et je reconnus Claudine. Notre jolie hôtesse agitait vers nous son chapeau de paille, et de sa voix mordante elle nous cria de nouveau:
—Bon voyage!
—Une charmante fille, dis-je, si gaie, si naturelle, si vivante!…
—Hum! grommela Jacobus, un peu trop garçonnière… Je goûte médiocrement ce genre de femmes… Elles ont l’âme trop enfoncée dans la matière et ne s’attachent qu’aux apparences.
Pauvre naïf Jacobus!… Je crois qu’il avait son soufflet sur le cœur… Quant à moi qui ne suis pas un mystique, j’envoyai un dernier salut reconnaissant à Claudine, dont le tournant de la route nous déroba bientôt la jeune et robuste silhouette.
PERSÉVÉRANCE D’AMOUR
Ceux qui se sont trouvés mêlés au monde artiste d’il y a vingt-cinq ans se souviennent encore du gros succès de deux tableaux d’Yves Sommier, exposés au Salon de 1868. L’un d’eux représentait un vieux Breton jouant du biniou, sur les marches d’un calvaire en ruine, au fond d’une allée de trembles effeuillés par l’automne;—l’autre, une jeune femme lisant le dos tourné à une fenêtre ouverte sur la baie de Douarnenez.—Il y avait dans ces deux toiles une remarquable habileté d’exécution, une subtile pénétration de la nature bretonne, avec un rien de sentimentalité. La couleur en était si charmante et le dessin si spirituel, que les gens du métier, les amateurs et même le simple public s’arrêtaient enchantés. Le succès éclata comme une fusée. Dès le lendemain de l’ouverture, l’écho multiple des journaux répéta le nom du peintre et Yves Sommier, inconnu la veille, devint célèbre presque sans transition. Les marchands de tableaux apprirent tout d’un coup le chemin de son modeste atelier, situé sur un lointain boulevard de la rive gauche, et les commandes affluèrent.
Sommier ne s’était jamais vu à pareille fête. Fils d’un obscur employé de Quimperlé, vivant fort mal d’une petite pension allouée par son département, il joignait à grand’peine les deux bouts. Les années de début avaient été pour lui plus grises, plus monotonement tristes que les landes les plus arides de son pays de Cornouailles. Forcément sevré de tous les plaisirs parisiens, il se contentait de manger, en maugréant, son pain sec à la fumée du rôti des heureux. L’hiver, il piochait à l’atelier; à la belle saison, il regagnait en troisième classe sa Bretagne, et y vivait comme un paysan, au fond d’un village, face à face avec cette nature cornouaillaise, dont il cherchait à rendre la grâce sauvage et la sympathique tristesse. Durant dix années d’inquiets tâtonnements, il n’avait eu que cinq mois de bon temps dans un manoir des environs de Pont-Croix, où il était appelé pour portraiturer les maîtres du logis.
Ces cinq mois passés sous les châtaigneraies d’une gentilhommière située à une lieue de l’Océan avaient contenu l’unique roman amoureux de sa jeunesse. Quand il y repensait, cette brève et savoureuse idylle lui faisait l’effet d’un courtil en fleurs, muré de verdure et perdu au milieu d’une solitude pierreuse. Le maître du manoir, M. de Primelin, était propriétaire d’une des plus importantes conserveries de sardines de Douarnenez, où il séjournait fréquemment, laissant sa femme, plus jeune que lui de vingt ans, languir d’ennui à Pont-Croix. Marianne de Primelin, que son mari appelait familièrement «Mariannic», était de pure race celtique: un peu romanesque et très dévote, fine, souple, blanche et rosée comme un chèvrefeuille des haies, avec des cheveux châtains lissés sur les tempes et des yeux d’un bleu verdissant. Ces limpides yeux couleur de mer se mouillaient volontiers de mélancolie et parfois aussi s’éclairaient d’une rapide étincelle de désir. Yves Sommier avait conquis les bonnes grâces de M. de Primelin, en exécutant pour lui une pochade d’après la plus jolie de ses sardinières. Sur-le-champ, le gentilhomme l’avait emmené en son manoir de Pont-Croix pour y faire le portrait de sa femme et le sien. Il avait posé le premier, mais après quelques séances, las d’immobilité, il s’était empressé de regagner ses fritures de l’île Tristan, en cédant son tour à sa femme.
Ce second portrait prenait plus de temps que le premier. Yves, préoccupé de rendre la délicatesse de cette poétique figure qui avait le charme d’un primitif, effaçait et recommençait souvent. Pendant les repos, ces deux jeunes gens du même âge se communiquaient leur façon de sentir et de penser, et entre eux se formait une douce intimité, dangereusement accrue par le familier abandon des longs tête-à-tête en pleine solitude. Bref, Yves, après s’être épris d’abord de son modèle en artiste, finissait par s’éprendre aussi de la femme, et un jour arrivait où Mariannic tombait tendrement dans les bras du peintre.
Alors, en ce coin perdu de Bretagne, l’artiste et Mme de Primelin goûtèrent pendant quelques mois, comme Tristan et Yseult dans leur île, les délices de l’amour défendu. Leur tendresse, assaisonnée par les remords de la dévote Mariannic et les ingénus émerveillements de ce garçon jusqu’alors sevré de plaisir, avait l’âpreté savoureuse d’un fruit sauvage. Ils s’en grisèrent longuement, puis vint la mauvaise saison et il fallut se séparer. Paris rappelait le peintre. Ils se quittèrent avec des larmes, en se promettant de se retrouver au printemps suivant,—et ils ne se revirent plus. Les préoccupations de son art, le pain quotidien à gagner absorbèrent Yves Sommier et aiguillèrent sa vie dans une autre direction. De loin en loin, il recevait de Mariannic une lettre embaumée d’amour et de repentir; elle lui défendait de lui répondre et il lui obéissait docilement. Après avoir respiré hâtivement ce mélancolique parfum de la lande bretonne, il se rejetait courageusement dans la lutte, jusqu’au jour où la chance daignait enfin lui sourire. Après son heureuse exposition de 1868, il recevait encore une lettre de Mme de Primelin. Elle avait appris son succès par un journal et elle lui écrivait quelques lignes débordantes de joie et aussi de tristesse. Ensuite, le silence se faisait entre eux. Il ne savait plus rien d’elle et, dans la griserie des premières lampées de gloire, il oubliait son idylle cornouaillaise, comme il oubliait ses années de misère.
Après 1870, le succès d’Yves Sommier s’affirma et grandit encore. On se souvient que ces années qui suivirent la guerre furent l’âge d’or des peintres. L’Amérique payait alors généreusement les œuvres des artistes en renom. Les toiles de Sommier faisaient prime à New-York et il suffisait à peine aux commandes. Il gagnait ce qu’il voulait et dépensait son argent avec une fastueuse prodigalité. Ayant passé presque sans transition de la pauvreté à la fortune, il en était ébloui et une pointe de vaniteuse gloriole le poussait à éblouir aussi les camarades. Il avait quitté, naturellement, son humble atelier de la rue Campagne-Première et s’était fait bâtir un petit hôtel dans la plaine Monceau. Dans ce nouveau logis, somptueusement orné de vieilles tapisseries, de meubles rares et de coûteux bibelots japonais, il donnait des fêtes dont tous les journaux vantaient la magnificence. On y dansait jusqu’au matin, on y soupait aux sons de la fougueuse musique d’un orchestre de Tsiganes. Yves était devenu l’homme à la mode; on publiait ses bonnes fortunes, on racontait les voyages princiers qu’il faisait en Algérie ou au Pôle-Nord. L’or coulait comme de l’eau entre ses doigts. Lorsque quelques amis prudents lui conseillaient de modérer son train et de mettre de côté une part de ce qu’il gagnait, Yves souriait d’un clair sourire dédaigneux et répondait: «Bah! j’économiserai quand je n’aurai plus de dents et que je serai vieux!» Il était de ces artistes qui, comme beaucoup de femmes, ont la dangereuse faculté d’oublier les choses passées et de ne jamais prévoir le lendemain. Il sentait en lui la même force, la même facilité de production; il jouissait pleinement de son succès et se disait que cela durerait toujours.
Cela dura vingt ans; puis le goût du public se transforma, ou plutôt ceux qui goûtaient le réalisme sentimental de Sommier disparurent et furent remplacés par des amateurs préoccupés d’une autre formule d’art. De jeunes générations d’artistes envahissaient les Salons annuels et y montraient des œuvres à la fois plus compliquées et plus violentes.
Des critiques, en quête d’une esthétique nouvelle, acclamaient les nouveaux venus. La peinture telle que l’avaient comprise les gens d’avant 1870, devenait «vieux jeu». Le modernisme d’aujourd’hui faisait paraître ridicule le modernisme d’autrefois. En art, ce qui a été conçu et exécuté en vue de plaire au goût du jour est fatalement condamné à n’avoir que la beauté du diable et à vieillir rapidement. Peu à peu, la foule passait indifférente devant les scènes bretonnes d’Yves Sommier. On raffolait maintenant des peintures symboliques, des sujets étranges, entrevus comme à travers un brouillard. Et Yves était tout étonné de voir ses toiles revenir des expositions sans avoir tenté l’amateur. L’Amérique ne donnait plus, et lui, qui d’habitude se plaignait d’être sans cesse dérangé par les marchands de tableaux, était obligé de se déranger pour aller leur offrir ses toiles. Encore bien souvent revenait-il bredouille. «C’est une crise qui passera!» se disait-il, et il continuait de mener son train ordinaire; mais la crise ne passa point: tandis que la source des recettes tarissait, les dépenses courantes se maintenaient au même niveau. Les notes impayées s’amoncelaient dans les tiroirs, les fournisseurs devenaient aigres et menaçants, les hypothèques grêlaient sur le joli nid du quartier Monceau. Sommier vit soudain l’abîme et perdit la tête. Il lui fallut aliéner pour moitié de sa valeur l’immeuble devenu le gage de ses créanciers; puis, un matin, les journaux annoncèrent la vente des tableaux, tapisseries et meubles anciens, «composant la collection d’Yves Sommier, le peintre bien connu». Quelques feuilles, ajoutant à cet écho des réflexions malveillantes ou maladroites, s’apitoyèrent hypocritement sur la détresse soudaine de cet artiste que la fortune avait jadis choyé et gâté.—Cette note perfide porta le dernier coup à Yves et l’acheva.
Après sa débâcle, il était revenu, comme au temps de ses débuts, habiter, près du boulevard Montparnasse, une chambre et un atelier situés au cinquième. Il ne vendait plus sa peinture et vivait péniblement en dessinant des illustrations pour des journaux populaires ou des livres de distributions de prix. En moins de trois ans, il avait considérablement vieilli; ses cheveux et sa barbe étaient presque blancs; ses yeux bruns, autrefois si lumineux, avaient un regard morne et comme vidé: ils donnaient l’impression d’une fenêtre ouverte sur une chambre démeublée. Ses anciens amis étaient morts ou s’étaient retirés. Il ne sortait plus guère. Le soir, après un maigre souper, pareil à ceux de sa jeunesse, il allumait sa pipe. Écœuré par son banal travail d’illustrations, il se penchait à sa fenêtre haut perchée et regardait tout en bas les formes fuyantes des rares passants qui se hâtaient. Peu à peu, le fond de la rue solitaire devenait vague comme un brouillard et, avec l’ombre qui montait des pavés, des pensées funèbres montaient aussi, enténébrant le cerveau endolori de l’artiste.
Une après-midi d’automne, tandis qu’il s’attelait péniblement à sa besogne, on sonna à la porte de l’atelier. Craignant de se trouver nez à nez avec un créancier, il ne bougea pas. Mais la sonnette tinta derechef plusieurs fois. Irrité de cette obstination, il alla ouvrir, et, dans la pénombre, il vit s’avancer une femme vêtue de noir, pâle et mince, dont les yeux luisaient doucement.
—Monsieur Sommier, dit la visiteuse d’une voix un peu tremblante, vous ne me reconnaissez pas?… Marianne de Primelin.
—Mariannic! s’écria-t-il stupéfait.
Il referma vivement la porte, prit les deux mains de son ancienne amie, l’amena vers un divan éraillé, sous le jour clair du vitrail, et la fit asseoir.
Marianne de Primelin regardait alternativement l’aménagement plus que modeste de l’atelier, puis la figure précocement vieillie du peintre, et soupirait. Elle aussi avait été touchée par les années, mais son calme visage de provinciale gardait encore des restes de joliesse, et ses yeux vert de mer demeuraient imprégnés de la même grâce mélancolique.
—Je suis venue à Paris, murmura-t-elle, et ma première visite est pour vous… Ah! j’ai eu bien du mal à vous trouver!…
Elle leva vers lui ses limpides yeux pers et reprit:
—Comme le temps marche!… Il me semble que c’était hier que vous peigniez mon portrait à Pont-Croix… Et pourtant, que de choses se sont passées depuis!… J’ai perdu M. de Primelin, il y a deux ans. Après mon deuil, je me desséchais d’ennui à la maison, et mon médecin m’a conseillé de voyager. Je me suis décidée à venir à Paris, où j’aurais au moins chance de revoir… l’ami d’autrefois… Ce n’est peut-être pas très correct, ce que j’ai fait, mais à nos âges je pense bien que personne n’y trouvera à redire… Et puis, j’avais quelque chose à vous demander.
Alors, avec mille délicates précautions, avec le tact exquis d’une main féminine et tendre pansant une blessure, elle lui expliqua d’une voix embarrassée et hésitante qu’elle était riche maintenant, et qu’ayant lu dans les journaux qu’Yves Sommier était momentanément gêné, elle s’était enhardie à venir lui demander une grâce… Elle avait de l’argent et ne savait qu’en faire, et… il la rendrait bien heureuse en acceptant une dizaine de mille francs qu’elle mettait de grand cœur à sa disposition…
En l’écoutant balbutier cette offre de service, Yves rougissait, lui serrait silencieusement les mains et la considérait avec un étonnement ému.—Mariannic venant le chercher dans le misérable atelier où il cachait sa détresse, lui rappelait cet adorable poème de Heine, où Edith au cou de cygne, devenue vieille, retourne les morts sur le champ de bataille d’Hastings, afin de retrouver le corps d’Harold, son amoureux tant aimé autrefois.—Son cœur se serra, ses yeux se mouillèrent. Mais il était trop orgueilleux pour avouer sa misère et il aurait eu honte d’accepter l’argent de cette chère créature, qui l’avait jadis si généreusement aimé et qu’il avait, lui, si profondément oubliée. Il souleva les mains de Mme de Primelin, les baisa tendrement, puis affectant un air dégagé:
—Les journaux ne savent ce qu’ils disent, ma chère amie; je suis maintenant haut la côte, et je gagne ma vie largement… Je ne vous en remercie pas moins d’avoir pensé à moi, et si j’ai jamais besoin d’un service, c’est à vous que je m’adresserai… Ne parlons plus de ça… Votre visite m’a fait grand bien… Rasseyez-vous et causons tous deux du bon temps jadis.
Alors, près de la fenêtre ouverte où le murmure du grand Paris arrivait à eux comme le bruit sourd de l’Océan, sous les châtaigneraies de Pont-Croix, ils remuèrent avec délectation les douces cendres du passé. Ils eurent l’illusion que vingt-cinq années s’étaient évanouies, et que ce passé durait encore. Pendant des heures, ils s’oublièrent à revivre le temps où Mariannic était rosée et blanche comme les chèvrefeuilles de la haie; où Yves, au seuil de la jeunesse, regardait la vie avec confiance et portait gaiement son avenir dans sa main, comme une boîte de Pandore non encore ouverte.—Le crépuscule les surprit au milieu de cette évocation amèrement délicieuse.
—Il faut que je parte, insinua Mariannic; je suis contente de vous avoir retrouvé, mon ami… Mais nous nous reverrons, n’est-ce pas?
—Certes! répondit Yves, en baisant ses beaux yeux vert de mer, oui, nous nous reverrons… Où êtes-vous descendue?…
Elle lui donna l’adresse de son hôtel; puis, souple et légère comme jadis, elle sortit. Yves se courba sur la rampe pour la voir encore au tournant des marches. Il rentra, le cœur gros, les yeux humides, dans son atelier obscur, alluma une pipe et s’accouda à sa fenêtre mansardée. Longtemps, il regarda le pavé de la rue déserte. Il songeait à Pont-Croix, à cette fleur d’amour respirée en pleine jeunesse, à cette affection restée brûlante au fond du cœur de la chère femme, qui, elle, n’avait jamais oublié. Pendant quelques heures, la visite inespérée de Mariannic lui avait donné une illusion de quiétude et de rassérénement; mais demain, l’affreux demain allait se lever avec ses ordinaires écœurements et sa navrante misère… Après s’être désaltéré à la source de Jouvence, ne valait-il pas mieux rester à jamais sur cette fraîche impression?… De plus en plus il se penchait hors de la fenêtre, attiré, hypnotisé par la nuit mystérieuse de la rue. La tête lui tournait, ses yeux se fermèrent. Tout à coup, Yves se laissa glisser dans le vide et alla s’écraser sur le pavé du trottoir, où un sergent de ville le trouva mort quelques heures après.
A MA FENÊTRE
J’ai des habitudes campagnardes, et je me lève avant l’_Angelus_ de six heures. C’est le bon moment pour travailler, surtout dans la chaude saison. A cette heure matinale, la rue est silencieuse et presque solitaire. De rares ouvriers filent le long du trottoir dans la direction de leur atelier. Le laitier et la laitière commencent seuls à enlever les volets de leur boutique. Aux étages supérieurs, tout est encore endormi;—les martinets qui sifflent en volant comme des flèches au-dessus des toits, et moi, accoudé à l’appui de ma croisée, nous sommes à peu près les seuls êtres occupés à jouir de la fraîcheur de la matinée, et à contempler le soleil qui monte dans des nuages roses au-dessus du clocher de l’église voisine.
Avant-hier, cependant, je me suis aperçu que je n’étais pas l’unique spectateur du premier réveil de la rue. Dans l’hôtel meublé qui fait face à ma maison, une fenêtre était toute grande ouverte à la même hauteur que la mienne, et à travers les lames de ma jalousie baissée, je pouvais suivre le va-et-vient affairé de la personne qui occupait la chambre. D’ordinaire, les habitants de cet hôtel sont peu matineux, et, au risque d’être indiscret, je me mis à observer curieusement la voyageuse,—car c’était une femme qui se trouvait sur pied dès avant la sonnerie de l’_Angelus_.—Elle pouvait avoir vingt ou vingt-deux ans. Elle venait de se coiffer et, sommairement vêtue d’une camisole blanche et d’une jupe de couleur sombre, elle était occupée à brosser sa robe,—une simple robe noire qui ne paraissait plus très fraîche et à laquelle elle prodiguait des soins maternels. Elle l’effleurait à peine avec la brosse, puis, à l’aide d’une serviette mouillée, elle enlevait délicatement les grains de poussière logés dans les coutures et les fronces. Encadrée par la baie de la fenêtre, un pied posé sur une chaise, elle se penchait vers la robe étalée sur son genou, de sorte que je pouvais, sans être vu, l’observer de face et de profil. Elle était bien faite; sans être jolie, elle avait une physionomie ouverte et intéressante, le teint un peu hâlé, de grands yeux, des cheveux châtains lissés sur un front bombé et intelligent. Elle avait l’air décidé, mais non effronté. Cette assurance semblait provenir d’un exercice précoce de la volonté et de l’initiative: elle n’excluait pas une honnête retenue, car, ayant entendu sans doute du bruit à la porte de sa chambre, et craignant d’être surprise dans sa toilette sommaire, la jeune femme tressaillit tout d’un coup et se rejeta en arrière avec un geste pudiquement effarouché.
Lorsqu’elle eut terminé son travail de nettoyage, elle quitta la fenêtre un moment, puis elle reparut vêtue de sa modeste robe noire, la taille svelte, la poitrine bombée sous l’étoffe déjà mûre du corsage. Je la vis prendre sur la table un grand carton de dessin et y enfermer une équerre et une règle plate toutes neuves. Peu après, vers sept heures, elle sortit de l’hôtel,—coiffée d’un chapeau de paille noire, portant le carton sous son bras,—et se dirigea vers les quais.—Alors je compris.—La matineuse jeune femme était une institutrice des environs de Paris, venue pour subir les épreuves d’un concours ou d’un examen à l’Hôtel de Ville.
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Et je me rappelai ces attroupements de jeunes filles que j’avais remarqués chaque jour dans la rue des Tuileries, à la porte de ce bâtiment en planches qui sert alternativement à des expositions et à des examens. Je revis toutes ces jeunes têtes anxieuses, toutes ces fillettes de quatorze à vingt ans, aux doigts tachés d’encre, au cerveau bourré de notions scientifiques et littéraires emmagasinées à la hâte. Les unes, celles qui ont quelque fortune, venaient là pour obéir à un caprice de la mode et pour satisfaire un vaniteux point d’honneur;—les autres s’y pressaient pour conquérir un brevet qui leur assurât l’espérance très aléatoire, hélas! d’un gagne-pain honnête.—Mon institutrice de l’hôtel meublé devait appartenir à cette seconde catégorie.—Et je me sentais saisi de compassion à la pensée de ces pauvres filles enfermées pendant des journées entières dans ce baraquement en planches, devant une dictée, une composition sur un sujet historique ou un dessin d’ornement; je me disais que c’était pitié, par cette chaleur sénégalienne, d’obliger ces jeunes organisations à se torturer le cerveau et à se tendre les nerfs pour répondre aux insidieuses questions des examinateurs. Je me demandais si, pour quelques-unes, le plus clair résultat de cette épreuve fatigante ne serait pas une fièvre cérébrale ou une maladie nerveuse. Je plaignais de tout mon cœur, surtout, l’institutrice en robe noire que j’avais vue, ce matin, partir sans même prendre le temps de déjeuner.
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J’épiai son retour, le même soir derrière ma jalousie. Elle rentra vers six heures, avec son grand carton de dessin. Elle paraissait harassée, écrasée à la fois par les émotions du jour et par la chaleur qui était suffocante. A peine installée dans sa chambre, sans se douter qu’elle pourrait être vue, elle enleva sa robe noire et y substitua une camisole blanche: les cheveux dénoués, afin d’être plus à l’aise, elle tira de son carton des cahiers et des livres, et, accoudée sur une table, elle se mit, la malheureuse, à préparer l’épreuve du lendemain. Vers sept heures, on lui monta de l’hôtel un maigre dîner qu’elle mangea tout en lisant, puis, quand la nuit arriva, elle resta étendue sans lumière dans le fauteuil roulé près de la fenêtre, essayant de respirer un peu d’air frais, et écoutant dans une attitude lasse les bourdonnements de la rue bruyante.—Vers onze heures, quand je rentrai, je vis qu’elle était couchée; mais elle avait allumé une bougie, et, à cette vacillante lueur, elle relisait encore les matières de l’examen. Enfin elle s’endormit, mais de quel sommeil traversé de cauchemars! tous ceux qui ont passé des examens peuvent le deviner.
Le lendemain, quand je me levai à l’_Angelus_, elle était déjà sur pied et coiffée. Elle recommença avec les mêmes précautions le nettoyage de sa robe noire, épingla son chapeau de paille sur sa tête, puis, le carton sous le bras, reprit vers sept heures le chemin de la salle des examens.
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Elle revint à cinq heures de l’après-midi, mais cette fois avec une figure bouleversée. Elle se débarrassa de son carton, jeta son chapeau, et se laissant tomber dans le fauteuil, les coudes sur la table, les mains dans les cheveux, elle se mit à fondre en larmes.—La cause de son chagrin n’était pas douteuse, hélas! La pauvre fille avait échoué à l’examen écrit. Tant de journées de travail, tant d’efforts, tout ce surmenage du cerveau, n’avaient abouti qu’à un échec. Sa douleur librement épanchée était navrante. On y devinait l’écroulement de plus d’un château en Espagne, l’anxiété de l’avenir, les humiliations du retour, toute une humble et lamentable tragédie…
Tout à coup elle se leva, essuya ses yeux rouges, plongea sa figure dans l’eau, puis, tandis que des sanglots convulsifs soulevaient encore sa poitrine, elle lia ensemble ses livres, ficela dans son carton l’équerre et la règle plate toutes neuves, enferma quelques menus objets de toilette dans un petit sac de cuir et sonna le garçon, sans doute pour demander sa note et commander une voiture,—car, quelques instants après, je la vis fouiller dans son porte-monnaie et compter tristement l’argent qui lui restait.
Au bout d’un quart d’heure, elle se recoiffa, revêtit un très modeste mantelet de laine et, sans même jeter un regard d’adieu sur cette chambre où elle avait passé tant d’heures d’espoir et d’angoisses, elle s’en alla. Une voiture l’attendait à la porte de l’hôtel; elle y monta avec son mince bagage, et le cocher fouetta sa bête.
J’accompagnai d’un regard ému cette voiture qui emportait la jeune fille vers la gare de l’Ouest, et qui disparut bientôt dans le poudroiement de la rue ensoleillée.
Et depuis, je ne peux plus voir la fenêtre de la chambre de l’hôtel d’en face sans songer avec un serrement de cœur aux sanglots étouffés de la pauvre institutrice en robe noire.
AMES DE LYCÉENS
L’autre-jour, par une grise après-midi d’octobre, je regardais les lycéens rentrer à Lakanal. Il y a encore un bon bout de chemin, de la station de Bourg-la-Reine jusqu’au lycée.—La Compagnie d’Orléans, qui a gracieusement installé une halte à la porte des Dominicains d’Arcueil, n’a pas jugé à propos d’octroyer la même faveur au lycée Lakanal.—Les potaches, lentement, à la queue-leu-leu, gravissaient sous la brume la rue montante qui mène à l’établissement universitaire, les uns seuls, les autres escortés par des mères chargées de paquets. Parmi ces derniers, quelques-uns étaient déjà de grands garçons un peu gauches, avec un soupçon de moustache à la lèvre supérieure. Les mamans, d’une voix assourdie et inquiète, leur prodiguaient des recommandations minutieuses à propos des détails de toilette ou de l’aménagement de leurs provisions. Eux, la casquette enfoncée jusqu’aux oreilles, les yeux distraits, se bornaient à répondre laconiquement par de brefs hochements de menton, et l’on sentait si bien que leur pensée était ailleurs, très loin, très occupée de choses dont la sollicitude maternelle ne soupçonnait pas même l’existence!
A cet âge critique où le jeune homme s’éveille dans l’adolescent, les parents, qui se figurent connaître à fond l’âme de leurs enfants, sont le jouet de singulières illusions. D’abord, la plupart du temps, ils ne les voient pas grandir; ils n’observent pas le sourd travail qui transforme la chrysalide en papillon, et croient encore avoir affaire au bambin de dix ans dans la pensée duquel ils lisaient comme dans un livre. Et puis, par une sorte de grâce d’État, ils oublient ce qu’ils étaient eux-mêmes à quinze ans, quels troubles les envahissaient, quelles bouffées de désirs leur montaient alors au cerveau et quelles préoccupations hantaient leur âme. Pour se rendre compte de l’évolution psychologique de leur progéniture, il leur faudrait d’abord se replacer dans l’état d’esprit où ils étaient au temps de leur propre adolescence, et c’est à quoi ils ne songent pas. Quant à moi, pour qui cette rentrée de lycéens évoquait d’intimes souvenirs d’autrefois, j’aurais parié qu’il y avait un abîme entre l’âme de ces grands garçons à l’œil noyé de rêverie et celle de leurs mères affairées et soucieuses.
Je revoyais mon vieux collège de province aux toitures quadrangulaires, surmontées d’un clocher en éteignoir; la cour caillouteuse, bordée de cloîtres aux sculptures massives; les classes humides du rez-de-chaussée, et je me revoyais y rentrant par une semblable journée brumeuse d’octobre.
Je ne sais plus trop si j’étais alors en troisième ou en seconde, mais ce dont je me souviens très nettement, c’est que mes quinze ans venaient de sonner et que je songeais à toute autre chose qu’à l’_Iliade_ et aux Racines grecques. Il y avait, à ce moment, dans ma petite ville, un cirque où trois écuyères, trois sœurs: Wilhelmine, Caroline et Christine, mettaient en émoi tous les cœurs masculins. La grâce et la beauté des deux aînées nous émerveillaient, nous autres collégiens; mais comme leur âge et leur situation de premiers sujets mettaient ces grandes filles trop en dehors de notre portée, elles ne nous troublaient que médiocrement. Il n’en était pas de même de la cadette, Christine, qui atteignait à peine sa quinzième année. De celle-là, nous étions tous peu ou prou amoureux. Quand, dans le cirque illuminé, elle apparaissait sur son petit cheval bai, nous n’avions d’yeux que pour elle. D’un bond souple et léger, elle se dressait debout sur sa selle cramoisie; le maillot couleur de chair moulait son corps élégant et déjà formé; avec un joli son de voix, elle excitait son cheval qui prenait le trot, puis le galop. Alors, penchée en avant, la jupe de paillon soulevée, la cravache en l’air, la tête couronnée d’un diadème de nattes brunes, les lèvres retroussées par une moue dédaigneusement souriante, aux sons vibrants des cuivres, elle voltigeait, frissonnante et aérienne, ainsi qu’une libellule; elle passait comme une flèche à travers le papier rose des cerceaux, rebondissait sur la croupe du cheval et du bout des doigts envoyait des baisers au public enthousiasmé.—Pour ma part, je l’adorais silencieusement, je rêvais d’elle toutes les nuits, et l’argent de mes semaines passait tout entier dans la caisse du cirque.
Cette fâcheuse rentrée d’octobre venait mal à propos mettre un terme à mes adorations. Adieu la joie et les extases des représentations du soir! En ma qualité d’externe surveillé, je ne regagnais le logis paternel que pour souper en famille et, ce repas achevé, il était trop tard pour filer du côté du cirque. Cette fin des vacances me désolait. Elle était un plus gros crève-cœur encore pour mon ami Vital Herbelot, que ses parents avaient condamné à l’internat, afin de l’obliger à piocher plus sérieusement ses examens de Saint-Cyr. Vital appartenait à une famille riche; ayant la poche bien garnie et de plus étant fort entreprenant de sa nature, il ne manquait pas une représentation du cirque et, à force de menus cadeaux, il avait conquis les bonnes grâces de Christine. Je recevais les confidences de ses bonnes fortunes, j’enviais ses succès, mais, tout en souffrant de le voir préféré par la brune écuyère, je m’estimais encore heureux d’être humblement associé à son triomphe. Mon amour timide et tout en dedans y trouvait je ne sais quelle jouissance mélancolique. Je n’étais pas la rose, mais je vivais auprès d’elle, j’en respirais le parfum et cela me suffisait.
Comme notre collège ne possédait pas de chapelle, la messe du Saint-Esprit était célébrée à la paroisse la plus voisine, où nous nous rendions processionnellement le jour de la rentrée. A peine étions-nous installés sur les bancs du chœur, et tandis que l’officiant entonnait le Veni Creator, Vital Herbelot, qui se trouvait placé derrière moi, me souffla dans l’oreille:
—Tu sais, nous aurons une sortie jeudi!… Ça tombe à pic, car j’ai un rendez-vous avec Christine dans la ruelle de l’Équerre… Viens me prendre chez nous à trois heures et je t’emmènerai avec moi…
Ce rendez-vous lui mettait l’eau à la bouche et il ne tarissait plus sur les charmes de la petite écuyère; moi-même, ému par la perspective de l’accompagner, je lui donnais joyeusement la réplique, et nous étions si échauffés que nous n’apercevions pas le pion, en train de nous observer et de noter sur son carnet notre double méfait:—bavardage pendant l’office et communication illicite entre interne et externe.—Aussi, jugez de notre douloureuse stupéfaction quand, une fois de retour dans le préau du collège, le principal nous interpella en ces termes:
—Messieurs Herbelot et Jacques, vous avez eu à l’église une tenue déplorable… Jeudi prochain, vous passerez votre après-midi aux arrêts… Allez!
Consterné, je regardais de loin Vital. Le gaillard ne se décontenançait pas; avant de regagner l’étude, il m’envoya un clignement d’yeux réconfortant et, en effet, à la classe du soir, je recevais de lui un billet, obligeamment passé de main en main et ainsi conçu:
«Collé!… Pas de veine!… Mais il ne faut pas que Christine croque le marmot… Toi, comme externe, tu peux esquiver les arrêts… Va, jeudi, à trois heures, rue de l’Équerre, et excuse-moi.»
J’avoue, à ma honte, que je n’étais pas trop marri de cette mésaventure qui clouait Herbelot au collège et me constituait son mandataire. Je me réjouissais vilainement de me trouver en tête-à-tête avec Christine; je me disais que, peut-être… je trouverais l’occasion de pousser ma pointe à mon tour; bref, je résolus de manquer les arrêts et de braver la colère de notre bilieux principal.
Donc, le jeudi, à trois heures, je tournai le dos au collège où le malheureux Vital copiait deux cents vers de l’_Iliade_, et, le cœur battant, je m’insinuai dans la rue de l’Équerre.
Cette venelle, étroite et déserte, était formée, ainsi que l’indique son nom, par deux allées se coupant à angle droit et bordées de murs de jardins. Je n’y fus pas plutôt que j’aperçus dans l’ombre l’écuyère de mes rêves. Elle n’avait plus le prestige de sa jupe de paillon et de son maillot couleur de chair, mais elle était jolie encore dans sa robe de tous les jours, avec ses cheveux bruns nattés et ses grands yeux étincelants. Elle m’aborda impétueusement et demanda:
—Où est Vital?
—Il s’est fait coller et n’a pu quitter le bahut… Il est désolé et m’a chargé de vous porter ses excuses.
Elle ébaucha une moue dédaigneuse, qui n’était guère flatteuse pour moi, et reprit d’une voix contristée:
—Ah! tant pis!… Nous partons demain pour Châlons et je voulais lui faire mes adieux… Je lui apportais ce qu’il m’a demandé…
En même temps, elle roulait entre ses doigts une petite boîte en carton. Elle l’entr’ouvrit, et je vis une mèche brune nouée avec une faveur rose.
—Ce sont de mes cheveux, continua-t-elle en refermant la boîte; tenez… vous lui donnerez ça et vous lui direz que je l’embrasse…
Tout cela n’avait rien d’encourageant; pourtant j’étais décidé à devenir audacieux. Cette annonce d’un prochain départ me navrait, et, avec le cœur sur les lèvres, je murmurai:
—Pour que la commission soit bien faite, laissez-moi au moins vous embrasser!
—Soit, répliqua-t-elle en éclatant de rire.
En même temps elle me tendit ses joues.
Tout palpitant, je les effleurais déjà, quand… ô catastrophe inattendue!… j’aperçus mon père à l’un des bouts de la ruelle, et le principal à l’autre extrémité de l’équerre…
J’étais pincé; un des élèves chargés de transmettre le billet de Vital l’avait sans doute indiscrètement déplié et nous avait mouchardés.
—Effronté libertin! clama le principal en m’empoignant le bras.
—Petit malheureux! gémit mon père, en corroborant son exclamation d’une taloche.
Christine, prenant ses jupes dans ses mains, s’était prestement esquivée; mais le crime était patent et on me trouvait nanti de la mèche de cheveux, qui achevait d’établir ma précoce dépravation. On oublia que Vital était le principal intéressé et je fus chargé de tous ses péchés. La ville entière connut dès le soir ma scandaleuse conduite et je l’expiai par deux jours de prison. Mais n’importe, je supportai héroïquement cette dure pénitence. J’étais heureux de souffrir pour les beaux yeux de Christine, et pendant longtemps je repensai en soupirant à ce tête-à-tête de la rue de l’Équerre et à ce baiser si malencontreusement demeuré à l’état d’ébauche…
J’y pensais encore involontairement, l’autre matin, en voyant les lycéens regagner Lakanal, et je me demandais si, tout en écoutant les recommandations maternelles, plus d’un ne roulait pas dans un coin de son cerveau les mêmes rêves et les mêmes regrets pour une Christine de la foire du Lion de Belfort.