Contes tendres

André Theuriet · Chapitre 6 sur 16

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Contes tendres

Une Joueuse

Le train de Vintimille venait de s’arrêter à la gare de Monte-Carlo. La portière de notre compartiment s’ouvrit, et une jeune femme entra précipitamment, après avoir constaté d’un rapide regard qu’il restait une place vacante. Les sept autres étaient déjà prises. Dans l’un des coins, un énigmatique gentleman de trente-cinq à quarante ans, aux moustaches trop noires, au teint pâle, aux yeux renfoncés et comme voilés, s’éborgnait à lire un journal à la vacillante lueur de la lampe qu’on venait d’allumer, car il était sept heures du soir; une jeune Anglaise anguleuse et laide, montée à Menton avec sa gouvernante, lui faisait vis-à-vis; le demeurant des voyageurs se composait de trois dames arrivant de San-Remo et de moi-même, à demi ensommeillé.

Jusque-là, à nous sept, nous n’avions échangé ni un regard, ni un mot, mais la brusque entrée de la nouvelle venue nous unit dans un même sentiment hostile, dans un même mouvement de mauvaise humeur. En wagon—et ceci n’est pas à la louange de l’animal humain—le voyageur inattendu qui pénètre dans un compartiment occupé en partie, est traité en gêneur et en ennemi par ceux qui y sont déjà installés et qui s’y considèrent comme chez eux. Par contre, le survenant est généralement irrité de trouver les meilleures places prises et affecte tout d’abord, à l’égard de ses compagnons de route, une attitude quasi agressive. Je me hâte de déclarer que tel n’était pas le cas de la voyageuse de Monte-Carlo. Elle semblait plutôt animée envers nous d’intentions conciliantes et sympathiques. Avant même de s’asseoir à la place restée libre près du monsieur aux moustaches trop noires, elle nous avait regardés tour à tour avec de grands yeux lumineux et paraissait très disposée à entrer en conversation. Autant que la maigre lueur de la lampe permettait de le constater, elle pouvait avoir vingt-quatre ans et ne possédait guère que la beauté du diable: un teint frais, de vives prunelles, de gros traits, le nez trop fort et le menton massif; mais elle était avenante et bien faite. Sa robe très collante mettait agréablement en valeur l’ampleur de la poitrine, la souplesse de la taille, les contours arrondis des hanches et des cuisses. Une profusion de roses Niel et d’œillets rouges parait son corsage. Ces fleurs voyantes, cette robe collante, l’expression sensuelle de la bouche, certaines allures trop hardies, certains gestes peu corrects, laissaient deviner le monde équivoque auquel elle appartenait. Aussi, les dames du compartiment prenaient, en la dévisageant, des airs choqués et des mines réfrigérantes. Elle ne semblait nullement s’en apercevoir et conservait une physionomie souriante, prête à l’expansion. Soit que la course à la conquête d’un wagon l’eût essoufflée, soit qu’elle fût en proie à quelque émotion extraordinaire, elle respirait violemment; sur son corsage, les roses à demi fanées étaient secouées par les palpitations de sa poitrine. Ses lèvres s’ouvraient comme soulevées par le besoin de donner cours à un impétueux flux de paroles.

La jeune miss ayant demandé à quelle heure on arriverait à Nice, la voyageuse de Monte-Carlo répondit aimablement, sans qu’on l’y eût priée:

—Nous arriverons à huit heures moins un quart.

Puis, s’autorisant sans doute de ce renseignement bénévolement donné, pour devenir plus familière, elle ajouta:

—Vous habitez Nice, madame?

A quoi l’Anglaise, offensée par l’indiscrète intrusion de «cette créature», répondit presque rudement:—_No_,—en se renfonçant hautainement dans son encoignure.

Un glacial silence suivit. Déconcertée un moment par tous ces visages fermés, la voyageuse se retourna vers son voisin. Celui-ci avait replié son journal, et, moitié par désœuvrement, moitié par curiosité, reluquait la jeune femme sournoisement. Elle devina sans doute dans les traits du monsieur cet intérêt tout physique qui allume l’œil du mâle à l’aspect d’une grande belle fille, car elle lui répéta sa question à brûle-pourpoint:

—Et vous, monsieur, êtes-vous de Nice?

—Ou…i, répliqua-t-il faiblement,—partagé sans doute entre le secret désir de lier connaissance et la gêne que lui imposait le voisinage des respectables et prudes dames du compartiment.

—Ah! s’écria-t-elle, et vous venez de Monte-Carlo?

—Non.

—Mais vous y allez quelquefois jouer, je parie?

L’autre se borna à ébaucher un vague geste évasif.

—Si, si, vous devez y aller… comme tout le monde… moi, la première. De temps en temps, j’emporte deux cents francs dans ma poche et je m’en retourne avec un louis ou deux de gain ou de perte… Mais, aujourd’hui, vous n’avez pas idée de ce qui m’est arrivé!…

Et alors l’émotion, comprimée depuis un quart d’heure, faisant explosion, le flot des confidences coula comme l’eau d’une écluse lâchée.

—Figurez-vous que j’ai eu d’abord une guigne noire. Je jouais sur les transversales et rien de ce que je posais ne sortait. Au bout d’une demi-heure, il ne me restait plus de mes dix louis qu’une pièce de cinq francs… Tenez, celle-ci!—En même temps, elle nous montrait une pièce qu’elle tenait serrée dans sa main gauche.—J’étais énervée, j’aurais volontiers pleuré… Au moment où la bille recommençait déjà à tourner, d’un coup de colère je jette mes derniers cinq francs sur zéro… Zéro sort. Je laisse ma pièce, zéro sort une seconde fois… Est-ce une chance, hein?… Eh! bien, ça a changé la veine. A partir de cet instant-là, non seulement j’ai rattrapé mes deux cents francs, mais j’en ai gagné huit cents autres… Pensez, mille francs avec cent sous!… avec cette pauvre petite pièce qui me restait!… Aussi je la garde, la voici… Je la ferai percer et je l’accrocherai à ma bourse, cette brave petite pièce de cinq francs qui m’en a fait gagner mille!

Elle riait aux éclats et faisait sauter dans sa main une bourse aux mailles d’argent gonflées de pièces d’or.

Étions-nous à notre tour influencés par le mystérieux et pervers attrait qu’exercent sur bien des esprits les capricieuses péripéties des jeux de hasard? Ou bien l’explosion naïve de cette joie enfantine devenait-elle communicative? Toujours est-il que cette singulière fille avait fini par nous intéresser. Nous l’écoutions tous, à l’exception de la jeune miss qui demeurait indifférente et renfrognée dans son coin. Le problématique gentleman, aux moustaches teintes, avait perdu de son impassibilité; sa figure, peu ouverte, s’était animée. Ses yeux renfoncés et comme assoupis s’éveillaient, et à plusieurs reprises, il avait adressé, à voix basse, à sa voisine, des questions auxquelles elle répondait par des éclats de rire. Ce voyageur au teint brouillé et à la physionomie douteuse ne m’inspirait qu’une confiance médiocre. Je jugeais la jeune femme un peu bien imprudente d’étaler ainsi son gain inespéré devant des étrangers, parmi lesquels pouvait se trouver quelque aventurier fort capable de la débarrasser de son argent plus rapidement encore que ne l’eût fait la roulette. J’admirais ce mélange de candeur et de hardiesse chez cette créature que sa profession—probable—aurait dû habituer à plus de circonspection. Elle parlait le français correctement, mais avec un accent exotique. Ce n’était ni une Anglaise, ni une Allemande, certainement; elle se fût montrée moins confiante. Au contraire, à mesure qu’elle parlait, elle semblait se griser de ses paroles et prendre un malin plaisir à exciter les convoitises.

Elle s’était nonchalamment adossée au capiton, la tête renversée, les jambes allongées, et ses mains ramenées sur son giron faisaient lestement sauter la bourse pleine.

—Ouf! soupirait-elle, j’ai les jambes cassées… Figurez-vous que la table où je jouais était bondée, et que je suis restée debout pendant quatre heures… Mais ces quatre heures m’ont rapporté mille francs… Deux cent cinquante francs par heure, c’est un travail joliment payé, tout de même! ajoutait-elle en riant.

Elle versait le contenu de sa bourse sur sa jupe et comptait avec ostentation son or.

—Décidément, pensais-je, elle est par trop sotte et elle se fera voler avant de rentrer chez elle!

Agacé par le rire bruyant et l’enfantine bêtise de cette fille, je m’étais tourné vers la portière, et, par la glace ouverte, je regardais au dehors. Au loin, le rocher de Monaco fuyait, piqueté de féeriques lumières que la mer reflétait. La lune venait de se lever et criblait de scintillements dorés les vagues légèrement moutonnantes; on eût dit que la Méditerranée roulait dans ses remous les millions de pièces d’or laissées sur le tapis vert de Monte-Carlo par les joueurs malheureux. Au fond, la presqu’île de Saint-Hospice découpait sur le ciel clair ses contours mamelonnés aux lignes précises, à l’extrémité desquels rougeoyait un phare tournant. L’air était frais; la nuit radieuse. Je contemplais, avec une sorte de soulagement, ce nocturne paysage enchanté, et je songeais que parmi les milliers de joueurs emportés chaque jour par les trains de Nice à Monte-Carlo, il n’y en a peut-être pas vingt qui se donnent la peine de le remarquer et le plaisir d’en jouir. Pendant le trajet, leur seule préoccupation, en ce qui touche les choses de la nature, se borne à chercher à apercevoir le trou de la veine, quand ils traversent le tunnel d’Èze.

Mon attention fut ramenée vers l’intérieur du compartiment par les éclats de voix de la joueuse. Elle était décidément entrée en conversation avec son voisin aux yeux renfoncés; mais tandis que le problématique gentleman la questionnait d’un ton prudemment assourdi, elle lui donnait la réplique à haute voix et semblait parler autant pour la galerie que pour lui:

—Oui, je suis depuis cet hiver à Nice. J’y demeure avec mon père, qui est vieux et ne quitte guère la maison. Je suis Russe et j’ai beaucoup voyagé… Je parle l’allemand, l’anglais… et le français, comme vous voyez. Si Nice me plaît?… Je crois bien; c’est un endroit où on s’amuse et, moi, j’aime à m’amuser… Quand je m’ennuie, je prends dix louis et je vais jouer… Ah! dame! je ne gagne pas toujours, et c’est seulement aujourd’hui que j’ai eu vraiment de la veine!

Et avec la persistance têtue que provoquent toutes les griseries, elle en revenait sans cesse à sa première idée:

—Croyez-vous? Mille francs avec une pauvre petite pièce de cent sous!

Elle était Russe. J’aurais dû m’en douter à son accent, aux intonations caressantes de sa voix et aussi à cette exaltation, à cette inconsciente immoralité tout à fait slaves. Quel pouvait être le rôle du «vieux père» dans la communauté? Connaissait-il les façons de vivre, un peu… légères de sa fille, et participait-il aux bénéfices procurés par le jeu… et le reste? Chez certaines natures compliquées et accommodantes, tout est possible. Néanmoins, par respect pour la dignité paternelle, j’inclinais plutôt à penser que le «vieux père» n’était peut-être pas un père pour de vrai…

Mes réflexions furent troublées par le ralentissement du train et l’éclat soudainement multiplié des lumières au dehors. Nous avions franchi le tunnel de Carabacel et nous entrions en gare. «Nice!… Tout le monde descend!» Quand j’eus quitté le wagon, je me retournai et je vis le gentleman aux moustaches trop noires aider galamment sa voisine à descendre. A la sortie, ils se perdirent dans la foule, mais lorsque j’entrai dans l’avenue de la Gare, je les reconnus tout à coup à dix pas devant moi. Ils marchaient côte à côte en causant avec animation…

—Hum! pensai-je, il est évident que ce problématique gentleman a réfléchi qu’il pourrait passer une agréable soirée avec cette grande fille, et il est en train de pousser sa pointe… Souperont-ils en tiers avec «le vieux père», ou la demoiselle consentira-t-elle à se laisser conduire au restaurant? En ce cas, gare aux pièces d’or de la petite bourse à mailles d’argent! Ce monsieur aux moustaches teintes ne me dit rien de bon…

Au même moment, je m’aperçus que la jeune femme avait accepté le bras de son compagnon. Ils filèrent d’un bon pas vers l’extrémité de l’avenue inondée de lumière électrique, où résonnaient les musiques des cafés et des restaurants en vogue… Et je les perdis de vue.

 

LA MAISON DU BORD DE L’EAU

 

Elle s’appelait de son vrai nom la Grangerie, mais dans le pays on disait tout simplement, en parlant d’elle, «la maison du bord de l’eau», parce qu’elle mirait dans le lac ses hauts toits bruns en auvent et sa grise façade méridionale, ornée d’une galerie que drapait une vieille vigne aux pampres échevelés. Elle était carrée, nue et massive;—isolée des autres maisons du village par le lac au midi, et au nord par des vergers et des vignes.—Deux énormes noyers abritaient de leur ombre humide le large escalier de pierre veinée qui conduisait tout droit à l’appartement du premier étage. Les pièces spacieuses, avec leur plafond aux poutres saillantes, leurs murs décorés de fresques à l’italienne, leur mobilier datant du dix-huitième siècle, n’étaient ni confortables ni très hospitalières; mais, malgré leur délabrement, elles satisfaisaient les goûts très simples des propriétaires, les Balmont de Vertier,—deux vieux époux sexagénaires qui habitaient la Grangerie depuis l’époque de leur mariage. Ils y avaient passé leur lune de miel, en avaient chaque année vendangé les vignes et y avaient vu se succéder pacifiquement quarante printemps et autant d’hivers. Pour eux, il n’existait pas de demeure comparable à «la maison du bord de l’eau»; le vin qu’on y récoltait était supérieur à tous les crus du canton: les fruits du verger avaient une saveur et un fondant non pareils, et la Grangerie était le séjour le plus gai et le plus aimable qu’on pût trouver au bord du lac.

 

*

 

Cette opinion optimiste n’était point partagée par les nièces des Balmont, deux jeunes orphelines de dix-huit à vingt ans, que le vieux couple avait recueillies, adoptées et élevées depuis leur plus jeune âge. Après un séjour de quatre années dans un couvent de Chambéry, les deux sœurs, Mauricette et Francine, étaient rentrées à la Grangerie et y passaient de longs mois monotones, remplis invariablement par les mêmes tâches et les mêmes plaisirs; travaux de lingerie et de jardinage sous la direction de la tante Balmont, pendant la semaine; messe, vêpres et salut, le dimanche, et, le soir, parties de piquet avec l’oncle Balmont. Jamais de sorties, jamais de bal, jamais de voyages. Leur plus agréable distraction, en été, consistait à épier trois fois le jour le passage du bateau à vapeur qui faisait le tour du lac avec sa cargaison de touristes. Ce bateau, plein de passagers venus des quatre coins de la France, représentait pour elles toutes les joies et toutes les tentations du monde extérieur. Elles le guettaient de loin, tressaillaient au sifflet de la machine, et le voyaient disparaître avec des soupirs de regret. Elles regardaient passer les yeux pleins de convoitise, les touristes avec la lorgnette en bandoulière, les belles dames en fantaisistes costumes de voyage, et, tout en suivant le double sillage argenté du bateau sur la nappe bleue du lac, elles se forgeaient de beaux rêves de plaisirs mondains et de romanesques aventures.—Mais, à la fin de septembre, les touristes s’en allaient avec les hirondelles; les rares riverains du lac, appelés à la ville pour leurs affaires, peuplaient seuls de leur silhouette trop connue le pont du bateau, et les deux sœurs retombaient dans l’ennui monotone de l’hiver. Elles se dépitaient tout bas en songeant que leur jeunesse allait se consumer dans ce mélancolique isolement, et, le dimanche, à l’église, elles priaient Dieu et les saints de leur envoyer quelque événement dont l’imprévu fît diversion avec cette navrante uniformité de leur vie.

 

*

 

Un jour d’été, le ciel fit mine d’exaucer leurs prières. Une lettre de Genève obligea le propriétaire de la Grangerie de s’absenter pour une huitaine, et comme les deux époux, à l’exemple de Philémon et Baucis, ne pouvaient vivre l’un sans l’autre, ils résolurent de partir tous deux, en confiant la maison à la garde de leurs nièces.—Donc, un matin de juillet, après avoir fait force recommandations à Mauricette et à Francine, le vieux couple monta dans une carriole chargée de paquets et de provisions comme pour un voyage au long cours, et disparut au tournant de la route d’Annecy.

Restées seules et maîtresses du logis, les deux sœurs commencèrent à battre des mains et à se creuser le cerveau pour inventer des plaisirs capables de leur prouver à elles-mêmes leur indépendance momentanée. Mais, prises au dépourvu, elles ne trouvaient rien de bien neuf, et, après avoir beaucoup cherché, dès le quatrième jour, elles en arrivaient déjà à être embarrassées de leur liberté.—Tandis qu’elles restaient oisives sur la galerie, occupées à regarder distraitement l’envolée des nuages autour des montagnes, voilà tout à coup que des bruits de pas et des éclats de voix résonnèrent dans le vestibule et elles virent entrer deux grands garçons de leur âge, deux cousins éloignés, tout frais émoulus de l’école de droit de Grenoble, et qui, traversant le lac, avaient eu l’idée de rendre visite à l’oncle et à la tante Balmont.

Mauricette et Francine, rougissantes d’aise et de surprise, leur expliquèrent l’absence du vieux couple et, désireuses de jouer leur rôle de maîtresses de maison, s’empressèrent de retenir les cousins à dîner. N’était-ce point là l’événement tant désiré, l’imprévu tant rêvé, que le ciel leur envoyait à la fin?… Séance tenante, elles résolurent de mettre à profit cette visite inattendue et de se donner une fois au moins dans leur vie un faux semblant de fête et de bal.—Immédiatement la maison fut sens dessus dessous.

Toute la provision de bougies de la tante Balmont fut employée à orner les candélabres et le vieux lustre à boules de cuivre du salon; tous les sirops emmagasinés dans l’office furent mis en réquisition pour les rafraîchissements.—Après le dîner, les deux cousins furent introduits solennellement par la servante dans le salon désert et éclairé à giorno. Au bout de quelques minutes, une porte latérale s’ouvrit à deux battants et les deux cousines, qui s’étaient retirées dans leur chambre pour procéder à leur toilette, parurent métamorphosées.

Elles avaient bouleversé les coffres et les placards de la tante et se montraient vêtues de vieilles robes à ramages datant de l’époque de Marie-Antoinette. Dans leurs cheveux crêpés et poudrés, les roses du jardin faisaient merveille. Les yeux brillants, le sourire aux lèvres, elles agitaient d’antiques éventails et saluaient avec de solennelles révérences. Les cousins, enchantés de se trouver à pareille fête, se prêtaient de leur mieux au divertissement. On ouvrit le vieux piano endormi dans un coin du salon, et, l’une après l’autre, les cousines y jouèrent des valses, tandis qu’un seul couple tournoyait dans la pièce spacieuse. De temps en temps, la servante apparaissait avec un plateau et offrait des rafraîchissements; et les pêcheurs nocturnes qui jetaient leurs lignes de fond dans le lac, et dont les barques erraient dans la nuit, ouvraient de grands yeux en voyant se refléter au loin la surprenante illumination de «la maison du bord de l’eau».

Grisés par la musique et par la danse, les cœurs des quatre jeunes gens commençaient à battre très fort. Par les fenêtres ouvertes, le vent de la nuit d’été apportait aux danseurs des parfums de jasmin et de chèvrefeuille qui leur suggéraient de troublantes paroles de tendresse. Les heures passaient et l’enivrement de la jeunesse leur faisait oublier les heures, quand tout à coup un roulement de carriole retentit au dehors, des exclamations de voix courroucées résonnèrent dans le vestibule, et brusquement on vit surgir, les bras levés au ciel, l’oncle et la tante Balmont qu’on n’attendait que deux jours plus tard.

—Mais c’est la fin du monde! s’écriait la vieille dame, tandis que l’oncle, toujours économe, s’empressait de souffler les bougies des candélabres.

Les deux cousines, Mauricette et Francine, ramassant leurs jupes à ramages, s’étaient enfuies dans leur chambre et, murmurant de vagues excuses, les cousins s’esquivèrent à leur tour, laissant le vieux couple ébahi au milieu du salon en désordre…

 

*

 

Des années et des années se sont passées depuis. La tante et l’oncle Balmont dorment dans le petit cimetière qui verdit à l’ombre de l’église. Les cousins se sont mariés au loin. Francine et Mauricette sont restées seules propriétaires de la «maison du bord de l’eau». Elles mûrissent dans le célibat; elles se sont habituées à la solitude de la vieille demeure et, comme l’oncle et la tante, elles répètent volontiers que la Grangerie est le plus charmant des domaines riverains du lac. Mais, au fond de leur cœur, elles gardent comme dans un sanctuaire verdoyant le souvenir de ce bal improvisé,—leur unique bal,—et de ces tendres compliments murmurés un soir par les deux cousins,—les seuls propos d’amour que leurs chastes oreilles aient entendus.

 

PENSÉES D’AUTOMNE

 

Ces pluies d’équinoxe qui, depuis deux jours, tombent lourdes et tièdes, semblent pleurer sur la fin prochaine de la belle saison. Du haut d’un ciel bas et couvert, leurs larmes abondantes se répandent sur les verdures résignées et hâtent l’heure du déclin. Des taches de rouille s’étalent sur les feuillages des marronniers dont les coques s’ouvrent pour laisser choir leurs fruits d’un beau brun vernissé. Déjà, là-bas, un merisier éparpille ses feuilles jaunies sur les pelouses mouillées. De la terre détrempée s’exhale une senteur d’automne, un parfum amer et suggestif qui, tout à coup, incline l’âme aux pensées funèbres.—Au lendemain des fêtes de l’été, cette fenêtre brusquement ouverte sur l’agonie et le néant des choses me rappelle une fresque du Triomphe de la Mort, au Campo Santo de Pise: une cavalcade fringante et joyeuse défilant sous bois, et se trouvant, à un tournant, face à face avec trois cercueils béants où grimacent des squelettes.

Dans notre vie moderne si affairée et accaparée par les choses extérieures, nous n’avons guère le loisir d’arrêter longtemps notre esprit à ce mystère inquiétant de la mort. Pour que nous y pensions sérieusement, il faut qu’une force majeure nous fasse presque toucher du doigt la possibilité d’une prochaine disparition. Pour mon compte, je ne me suis trouvé qu’une fois dans cette situation critique. C’était le 19 janvier 1871, en montant vers le parc de Buzenval avec mon bataillon. Des balles passaient avec ce bruit particulier qui ressemble à un strident bourdonnement de mouches; au-dessus de nous, les obus décrivaient des courbes menaçantes. En voyant les cacolets descendre la colline avec leur charge de blessés, je me disais: «Il t’en pend peut-être autant à l’oreille et voici le moment venu de songer aux mystères de l’au-delà!» Mais il avait dégelé la veille, on glissait à chaque instant dans une terre gluante et peu sûre; tout mon esprit était absorbé par la préoccupation de me maintenir en ligne et de ne pas rouler piteusement dans la boue; il me fut impossible de la fixer durablement sur des pensées moins prosaïques.—J’imagine que, sauf de rares exceptions, il en est de même quand la maladie nous achemine au dénouement fatal. La lutte matérielle de tout notre être contre les étreintes du mal est telle qu’elle absorbe notre raison vacillante et l’empêche de s’inquiéter du redoutable problème.

 

*

 

Pourtant, la mort est là qui nous guette. Nous la rencontrerons un jour ou l’autre au tournant du chemin, et c’est pendant les heures calmes et lucides où nous sommes en pleine possession de notre esprit, qu’il faudrait penser à ce qui nous attend au-delà du porche obscur où elle nous fera passer. Ces pluvieuses journées d’automne, où tout nous parle de déclin et de disparition, sont précieusement propices à de pareilles réflexions. Même ceux que cuirasse leur foi religieuse, n’envisagent pas sans un pieux tremblement ce terrible passage, cette heure très amère, comme dit le rituel: «_Dies magna et amara valde_», à plus forte raison, ceux qui doutent—et ils sont nombreux—se sentent remués par un anxieux frisson en songeant à l’Inconnu qui se tient derrière ce portail voilé de brumes. A mon humble avis, ce qui doit nous rasséréner, nous qui n’avons plus la foi du charbonnier, c’est que dès cette vie, nous sommes environnés par l’Inconnaissable et que le mystère de l’au-delà ne peut pas être plus cruel et plus menaçant que celui qui nous enveloppe depuis notre naissance. D’ailleurs, si, comme on nous l’affirme, cet Inconnu est tout amour et justice, considérant que nous sommes des êtres débiles, poussés à faillir par l’hérédité, par l’éducation, l’incertitude de notre esprit et la faiblesse de nos sens, ne devons-nous pas attendre de lui plus de compassion que de colère?… C’est donc avec un sentiment de résignation que nous nous acheminerons vers la mort,—une résignation pareille à celle des feuilles qui tombent et des fleurs qui se découronnent à la morte-saison.

Cette subtile portion de nous-mêmes que nous appelons la pensée se décomposera-t-elle comme notre corps et subira-t-elle les incessantes transformations de la matière, ou revivra-t-elle ailleurs avec la mémoire et la conscience de son individualité? Insolubles questions que, depuis des milliers d’années, l’inquiète humanité agite en regardant luire les étoiles. «Tantôt vers le ciel, chantait Pindare, tantôt vers l’abîme, les espérances humaines flottent sur une mer de mensonges.» Et il disait encore, plus de deux mille ans avant nous, ce que nous répétons aujourd’hui avec la même angoisse: «Nous vivons un jour. Que sommes-nous? que ne sommes-nous pas? Le rêve d’une ombre, voilà l’homme.»

Je sais bien que la seconde hypothèse, celle de la survivance de notre personnalité, est plus souriante, plus flatteuse pour notre amour-propre. Mais n’a-t-elle point sa maîtresse racine dans notre désir de durer, dans le sentiment même de la douceur de vivre, des illusions de l’amour, des rêves de la jeunesse? En nous forgeant ce rêve d’éternelle félicité, ne sommes-nous pas le jouet d’un présomptueux orgueil qui n’admet pas que notre précieuse personne puisse cesser d’être,—sans songer que nos compagnons terriens, nos frères les animaux qui peuplent les champs et les bois, pourraient à bon droit élever les mêmes prétentions? Il faut être doux envers la mort, c’est-à-dire songer avec sérénité qu’elle peut nous surprendre d’un moment à l’autre; mais, en même temps, si l’on veut faire œuvre utile ici-bas, il faut vivre comme si l’on ne devait pas mourir. Si l’espérance d’une vie meilleure est autre chose qu’une illusion dorée, nous en jouirons par surcroît; mais en attendant, cultivons notre jardin et disons-nous qu’ici-bas le meilleur moyen de prolonger au-delà du trépas notre personnalité, c’est encore de faire de beaux enfants ou de créer de belles œuvres.

 

*

 

Heureux les poètes et les artistes! Ils ne meurent pas tout entiers. Leurs chefs-d’œuvre prolongent leur existence dans la mémoire des hommes. Dans les beaux vers d’_Œdipe-Roi_ ou dans les Idylles, nous sentons encore palpiter l’âme de Sophocle ou de Théocrite; de même qu’en lisant le Cantique du Soleil, il nous semble encore entendre chanter la voix claire et naïve de saint François d’Assise. Les artistes et les poètes sont comme ces plantes vivaces qui, d’année en année, reverdissent et refleurissent au même coin d’un bois ou d’une prairie.—Je me souviens toujours, avec une émotion joyeuse, qu’au temps où j’herborisais, je consultai un vieux botaniste sur une introuvable scille bleue qui manquait à mon herbier: «Allez, au mois de mars, me dit-il, dans la forêt de M… et prenez le premier sentier à gauche de l’orée du bois; quand vous aurez fait cent pas, vous verrez la plante fleurir dans le taillis; c’est là que je la cueillais dans ma jeunesse.» J’y allai, je fis cent pas dans le sentier de gauche et je vis, en effet, les petites étoiles bleues de la scille luire parmi les feuilles sèches. Depuis le temps où cet octogénaire herborisait à l’aube de sa prime jeunesse, des jours nombreux s’étaient écoulés, trois révolutions avaient bouleversé la France, des générations entières étaient couchées au tombeau, et la petite scille bleue s’épanouissait ponctuellement dans les taillis de M…, chaque année, à la fin de mars. Je suis sûr que je la retrouverais encore à la même époque, sur le même versant du bois, s’il m’était donné de revisiter cette forêt que je n’ai pas vue depuis trente ans.—Il en est ainsi des belles œuvres; elles ont toujours une fraîche nouveauté; elles sont, comme le dit John Keats, une source d’éternelle joie:

A thing of beauty is a joy for ever.

Aussi les survivants devraient-ils rendre un culte pieux à cette réelle immortalité des artistes. Quand je vais au Luxembourg saluer sous les platanes les monuments d’Eugène Delacroix et de Banville, je regrette de ne pas le voir plus peuplé de blanches statues de poètes. Ce jardin hanté par la jeunesse, l’un des plus verts et des plus charmants de Paris, devrait être aussi le jardin consacré à la poésie. Si les hommes qui nous gouvernent avaient le temps de laisser un moment chômer la politique et de s’occuper un peu des choses de l’esprit, je leur conseillerais de faire du Luxembourg le coin des poètes. Il est question d’y élever un monument à la mémoire de notre excellent maître Leconte de Lisle. J’y voudrais voir aussi autour des bassins, parmi les jets d’eau et les massifs d’aubépines roses, les images de Musset, d’Alfred de Vigny et de George Sand, qui attendent encore leur statue. Il me plairait d’y rencontrer, au détour d’une allée, çà et là, les bustes de Sainte-Beuve, de Marceline Desbordes-Valmore, de Gautier et de Baudelaire.

Les jeunes gens qui se succéderont d’année en année dans le quartier Latin et qui feront de ce jardin leur promenade coutumière, apprendraient ainsi qu’en France, comme dans les pays voisins, on honore les poètes et la poésie. Au printemps, les illustres marbres mêleraient leur blancheur aux thyrses épanouis des marronniers; les ramiers au vol mélodieux viendraient se poser familièrement sur leurs épaules; et, aux déclins d’automne, parmi les feuilles tombantes et les fleurs pâlies, les blanches statues apparaîtraient souriantes, intactes et pures, comme un éclatant symbole de l’immortalité des belles œuvres.