Crépuscule du tourment

Leonora Miano · Chapitre 2 sur 4

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Crépuscule du tourment

II – Amandla

II

 

Amandla

 

Our vocation

goes against all

unconnectedness. It

is a call to create the

way again, and where

even the foundations

have been assaulted

and destroyed, where

restoration has been

made impossible,

simply

to create the way.

AYI KWEI ARMAH, Two Thousand

Seasons

 

On étouffe. L’orage approche. Les grondements du tonnerre roulent dans le ciel à la manière d’un ancien tambour d’appel. Parfois on croirait qu’une monumentale quinte de toux agite une divinité ombrageuse. L’air est si épais qu’on pourrait le découper en tranches. Le crépuscule qui s’installe lentement n’est plus un moment mais une matière. Moite. Lourde. Ces instants me bouleversent. Depuis toujours. J’aime attendre que les éléments exercent leur pouvoir. Avoir le sentiment d’être tout à coup propulsée dans une autre dimension. Le Suprême parle sans cesse à ceux qui savent écouter. Nous sommes avec Lui et en Lui. Minuscules particules de Son immensité.

 

Une pensée pour toi monte et se loge en moi comme un mauvais pressentiment. C’est tenace. Je ressens cela depuis que je t’ai vu l’autre jour. Où que j’aille il me semble que tu pourrais surgir inopinément devant moi. Je m’adresse à toi en pensée. Souvent. J’aimerais que mes paroles intérieures te soient transmises par une sorte de télépathie. C’est possible. Nous étions assez connectés pour qu’au moins tu éprouves quelque chose lorsque je pense à toi. Les derniers jeunes de l’École de Heru sont partis. Heru est le nom originel de celui que d’autres appelèrent Horus. T’en souviens-tu ? Ce n’était pas tellement ta tasse de thé. La matrice égypto-nubienne de nos peuples. Les humanités classiques des Kémites… Tu moquais mon insistance à refuser le nom racial de Noirs pour nous désigner.

 

Je n’étais qu’une enfant lorsque ma mère m’apprit à récuser les appellations par lesquelles notre identité fut bafouée. Ces mots à travers lesquels on s’employa à nier notre humanité. Je sus très tôt que la terre où l’espèce humaine vit le jour s’appelait Kemet. Que nous étions des Kémites. Pas des Noirs. La race noire n’avait été inventée que pour nous bouter hors du genre humain. Justifier la dispersion transatlantique. Faire de nous des biens meubles que l’on achèterait à tempérament. Des bêtes que l’on marquerait au fer rouge avant de les baptiser selon le rite chrétien. Nous résiderions désormais entre l’objet et l’animal. Tel est le sens du nom racial dont on nous affubla. Jamais il ne fit référence à nos trente-six carnations. Je ne comprends pas que nous soyons si nombreux à nous définir ainsi. À nous approprier l’injure. À prétendre l’investir d’une autre signification. C’est comme habiter une benne à ordures après l’avoir récurée et repeinte…

 

Les rires des gamins résonnent encore dans ma cabane. Le bruit de leurs pas pressés. Leur vitalité. La force qu’ils insuffleront à nos lendemains. Si nous le voulons bien. Ils viennent me voir après la classe ordinaire. En plus grand nombre pendant les vacances. Tous sont issus de familles modestes. Celles qui ne peuvent payer ni cours du soir ni vacances à l’étranger. Celles qui n’ont pas les moyens de voyages fréquents vers le village où les proches espèrent un peu d’argent. Impossible d’y envoyer les enfants les mains vides. Ceux de la campagne attendent une aide. De quoi survivre à l’enclavement. De quoi tenir face à l’aridité des sols. De quoi affronter la spoliation des terres agricoles. Le gouvernement les vend à des concessionnaires miniers. À des entreprises forestières. Le gouvernement n’a pas de pays. Il ne reconnaît comme sien aucun peuple. C’est au-delà de l’aliénation. Au-delà de la haine de soi. Les anciennes valeurs périclitent. Les liens familiaux se distendent. C’est en ville que c’est le plus terrible. On ne peut compter que sur soi. La communauté d’antan n’est plus. Celle qui voyait en chaque enfant celui de tous.

 

J’ai abandonné mes délires sur le paradis communautaire. Tout est à faire. Umoja est une utopie diasporique récemment transposée dans quelques esprits ici. Cette idée d’unité est trop neuve encore. Il lui faudra s’enraciner. Ce n’est pas simple mais cela se fera. Je suis revenue du rêve. La solidarité comme une seconde nature. L’amour dans le regard porté sur l’autre et sur soi. L’amour a priori. La ville et ce dont elle émane dévorent tout sur leur passage. Il faudrait que nous soyons plus nombreux. Pour empêcher cela. Sauver l’avenir. Rendre cette terre à elle-même. À ses gens. Il faudrait que nous soyons plus nombreux à croire en nous. Le Nord amorce sa chute. Il tente de résister mais la fin est là. Les nôtres ne sont pas faits pour un système à ce point dépourvu de spiritualité. Affranchie de l’illusion je m’accroche à l’action. J’agis. Je fais réciter aux enfants les nguzo saba. Ce sont les sept principes de Kwanzaa. Ils en dessinent les symboles. En apprennent la signification. Je leur dévoile les couleurs de notre drapeau. Rouge. Noir. Vert. Découvrir cette bannière les émeut. La même pour tous les fils de la Terre Mère. Qu’ils soient nés ici ou ailleurs. Je sais ce que tu penses de tout cela. Tu peux te moquer. Ces actes symboliques sont importants. Les enfants le comprennent. Nous reconstruisons la maison détruite. Pierre après pierre. Avec patience. Nous lui rendrons sa majesté. Nos matériaux sont neufs ou anciens. Ils sont nôtres uniquement. C’est ce qui importe. Les ancêtres s’expriment à travers nous. Ils inspirent nos actes de réinvention. Notre réappropriation de nous-mêmes.

 

Je désapprends la colère. Depuis que j’ai quitté Babylone pour m’établir sur la Terre première. Je suis engagée dans la renaissance. J’en accomplirai ma part avec le secours d’Aset. Déesse du remembrement. Divinité de la consolidation. Aset est le rocher sur lequel je m’appuie. Si chaque femme de notre peuple s’en remettait à Elle nous ferions des bonds. En avant. Vers nous-mêmes. C’est ici que je dois être. C’est ici que se trouve ma paix. Je la tisse davantage chaque jour. On me la laisse un peu plus chaque jour. Il n’en fut pas toujours ainsi. Il fallut attendre. Pas tant convaincre. Patienter. Le temps que s’use la suspicion. Le temps que s’évanouissent les interrogations. Les craintes même. Nul ne vient volontiers en ces parages. Personne qui ait eu un autre choix. On m’a crue folle. J’ai haussé les épaules. À chacun sa définition de la folie.

 

Au début les enfants pouffaient quand je les accueillais en disant : Hotep ! Je vous salue au nom puissant d’Aset notre mère. Ils ne s’esclaffent plus de la sorte. Ils savent. Commencent à savoir. Surtout les plus grands qui sont déjà au collège. Ils comprennent que les vérités tues résident sous mon toit. Que la trajectoire effacée des Kémites est à retrouver en eux. À réinventer. Les enfants apprennent. Que Hotep signifie Paix. Que ce salut est celui qui a donné des millénaires plus tard cette formule bien connue : La paix soit avec vous. Qu’Aset est aussi appelée Isis ou Vierge Marie. Le même esprit s’est incarné plusieurs fois en ce monde. Le même esprit a visité les cultures humaines. C’est à sa peau sombre que l’on doit les vierges noires des églises mariales du Nord. Aset est la veuve qui redonne vie à son époux. Elle est cette femme kémite qui ne se contente pas de porter le deuil de son compagnon et n’attend pas que le destin le lui rende. Elle le relève d’entre les morts. C’est elle qui accomplit cela. Pas lui. Je n’aborde pas encore cette question dans mes cours. Le moment viendra pour les filles de se placer sous la tutelle d’Aset afin de remplir leur mission au sein de nos communautés. Le moment viendra pour les garçons d’apprendre à être avec les filles. Pas seulement à côté d’elles. Et de renaître.

 

J’appelle mes élèves les Suivants de Heru. Deux d’entre eux sont d’une assiduité sans faille. Je les ai baptisés Nektalabo et Djehuty. Ils s’en amusent. Ce sont mes petits pharaons. Ils doivent quelquefois travailler après la classe ordinaire. L’un vend des bananes pour épuiser le stock journalier de sa mère. L’autre livre de menus articles de quincaillerie pour le compte de son père. Ils ne manquent jamais de passer me voir avant de rentrer chez eux. Ils baissent la tête devant l’adulte comme on leur a appris. Il y a toujours un rire dans leur voix quand ils disent : Tante Amandla je suis venu voir si tout est bien chez toi. Tante Amandla je peux faire une course pour toi avant de rentrer ? Cela me bouleverse. Ils ne veulent rien. Seulement montrer leur affection. Par des gestes. Des attentions. Ils savent déjà comment doivent se comporter des hommes. Je suis convaincue grâce à eux que nous ne sommes pas perdus. Nous sommes ce que nous avons de plus précieux. L’Infini me donne beaucoup. Il a retiré le voile qui obscurcissait mes jours. Tout en moi se tranquillise depuis que je me suis installée ici. Depuis que je vis pour ce en quoi j’ai toujours cru. J’approche de l’équilibre.

Il y a bien quelques oppositions à ma venue ici. Je pense à celle qui se fait appeler Abysinia. Une prêcheuse. Elle se lève devant le jour toutes les deux semaines environ. Frappe aux portes des baraques du coin. Lance un appel au repentir. Évoque les ères antiques de la chute. Nous avons bien des théories pour tenter de comprendre notre sort. Abysinia est de ceux qui pensent que nous avons commis une faute. Une offense majeure à la Puissance créatrice. De toutes Ses créatures nous étions Ses préférées. Jusqu’à ce que nous nous détournions de Ses voies. D’où le déclin de nos civilisations. D’où les tragédies qui s’abattirent sur nos peuples. D’où l’assujettissement. Le morcellement. La dispersion. La dépossession de soi. La spoliation. L’invasion et la servitude sous toutes ses formes. L’errance intérieure. L’urgence à ses yeux consiste à renouer les liens sacrés. Restaurer l’alliance avec le divin.

 

Cela doit se réaliser de différentes manières. Abysinia est notamment en lutte contre l’impudicité. Tu connais ce langage. C’est celui d’un grand nombre de fondamentalistes chrétiens. Les églises dites de réveil en sont pleines. Il s’agit de ramener parmi nous la pudeur qui s’entend comme un mépris de la chair. Rien de nouveau sous le soleil des religions. Jeûner pour offrir son sacrifice à Dieu mais aussi pour mortifier le corps. Lui montrer qui commande. Adopter une certaine manière de se vêtir pour ne pas l’exposer. Qu’il ne soit plus objet de désir et encore moins source de plaisir – nous parlons de sexe. C’est toujours un problème avec les religions. Elles sont des pratiques sociales permettant de forger et de consolider les communautés. Elles sont ensuite des systèmes de domination. Pour quelques chanceux qui sauront les transcender elles pourront être un chemin. Une voie menant à la spiritualité. La plupart du temps elles les en détourneront. C’est ce que dit Twa Baka. Mon guide spirituel.

 

Abysinia a improvisé un temple exclusivement féminin dans la cour de sa maison : les Filles de Melkisedek. Les filles sont le fer de lance de son combat. Elle leur enseigne que la nudité de leurs ancêtres dans cette partie du Continent était une des manifestations de la disgrâce. De même que la fragilité des armes devant celles des oppresseurs. S’ils nous ont terrassés pendant si longtemps c’est que la divinité s’était détournée de nous. S’ils continuent de nous marcher dessus c’est que la Puissance créatrice a béni leurs actions. Parmi ceux qui partagent – en partie – son opinion beaucoup ont préféré se tourner vers l’islam. Ils y voient une religion kémite. À l’instar d’Abysinia ces derniers considèrent le corps des femmes comme leur champ de bataille. Qu’elles le dissimulent au regard et nous serons à nouveau les premiers.

 

Abysinia. Je sais qu’elle me perçoit comme une concurrente. Certaines des familles qui lui amenaient leurs petites ne le faisaient que contraintes par la nécessité. Pas du tout parce qu’elles partageaient sa foi. Et elle ne prenait pas les garçons. Je sais qu’elle répand des bobards sur mon compte. Je ne la juge pas. Je dis qu’elle est dingue. Ce n’est pas une injure. Nous le sommes tous. La plupart d’entre nous. Nous avançons dans la vie avec trop de blessures invisibles. Trop de colère. Un trop grand sentiment d’humiliation. Ces crevasses insondables au milieu du cœur. Abysinia est ma sœur. Ma sœur kémite. Ma sœur de douleur. Ma sœur dont on a détruit le royaume. Ma sœur qui erre à présent. Un jour viendra où nous parlerons. Un jour viendra où nous unirons nos forces. Pas dans les corps physiques qui sont les nôtres aujourd’hui. Il faudra du temps avant que nos âmes se rejoignent. Qu’elles se reconnaissent. Il faudra que nous ayons passé le cap du cri. Nous pleurons trop encore les uns et les autres pour lever sur les nôtres un regard qui ne soit pas brouillé. Je fais de mon mieux pour corriger le mien.

 

Je ne réponds jamais à ses provocations. Je lui ouvre la porte les jours où elle hurle au repentir. J’écoute ses versets comminatoires du début à la fin. Elle les récite les yeux dans le vague. Ils sont fixés sur un point invisible logé au fond de son cœur. La véritable raison de son combat. Ce que personne ne sait. Elle tourne les talons à la fin de son prêche. Exténuée. Écrasée par le fardeau intime que nous portons tous. Cette rage en nous. Le chagrin dont elle est l’expression. Comment retrouver le chemin vers nous-mêmes ? Cette voie existe-t-elle ? Telle est la question que se pose Abysinia. J’y ai apporté une réponse. Jamais ma foi ne vacille. Jamais je ne chancelle. Le nom qu’elle a choisi de porter me la révèle. Abysinia s’est cherchée comme beaucoup parmi nous. Dans les Écritures. Dans des ouvrages profanes. Elle a tourné les pages en quête de son image. Elle a voulu comprendre pour accepter de vivre. La route était trop longue. Elle s’est arrêtée en chemin. Il en est ainsi pour un grand nombre des nôtres. On nous a tant dérobé. On nous a arraché des pans entiers de nous-mêmes. Des morceaux de notre âme. C’est ce que nous cherchons. Comment redevenir nous-mêmes en totalité. Récupérer nos archétypes. Rayonner comme les dignes enfants de Râ que nous sommes.

 

Un jour viendra. J’ignore si c’est à dessein que notre Abysinia se réfère à Melkisedek. C’était un Kémite. Si elle ne le savait pas son âme en a eu l’intuition. Melkisedek signifie Roi de la justice. C’est donc une référence idéale pour les Kémites chrétiens. En attendant qu’ils renoncent à la foi de l’esclavagiste. Ce dieu qui n’a même pas toussoté lorsqu’on marquait leurs ancêtres au fer rouge. Je congédie la colère. Je dois te le redire. Je m’accorde sans mal avec le voisinage d’Abysinia. Elle enseigne à son insu une religion jaillie du vitalisme kémite. Son rituel du pain et du vin date d’Ausar. Celui que la déesse releva d’entre les morts. Ausar qui devint Osiris dans la bouche des leucodermes. La voie serait plus lumineuse pour Abysinia si elle valorisait les sources de sa croyance. Leur origine kémite. Si elle ne pratiquait pas son culte sous une forme dévoyée. Elle remonterait alors à nos aïeux égypto-nubiens. Se passerait de cette Bible. Ne lirait plus ces psaumes. Se tiendrait droite au lever du jour pour saluer l’Infini. Les yeux tournés vers l’Orient comme il se doit. Tous les mystiques du monde savent que c’est la direction. Ils ne disent plus pourquoi. Ils feignent d’ignorer qui leur a transmis ce savoir.

 

L’orage vient. Ce n’est pas la saison mais il sera violent. J’ai empilé les quelques meubles du séjour. Les ai posés sur la table. Tout mis dessus. Les livres avec. Cette table est l’élément le plus costaud du mobilier. Peut-être même de la maison. Les murs de planches ne sont pas aussi denses que son plateau. Mon amant m’en a fait cadeau un jour. Il s’appelle Misipo. Ce mot signifie l’univers dans la langue de ses pères. Prions Aset que nos peuples continuent à baptiser ainsi leurs fils. Avec cette même aspiration au sens et à la grandeur. Les envahisseurs du temps jadis prirent rarement la peine d’apprendre nos langues. Ne soupçonnèrent pas que nous savions nommer les plus infimes parcelles de l’existant. La plupart des gens ont un nom chrétien ou musulman. Mais ils ont aussi un dina la mundi : un nom du village. Un nom véritable. Celui qui les situe dans la lignée de leurs ancêtres. Je descends de ceux dont les noms furent arrachés. Nous ne nous y sommes pas résolus. Là-bas sur ma côte natale. Sur l’autre bord de l’Atlantique. Nous avons des noms cachés. Des noms secrets dont la vibration préserve ce que nous sommes. Nous nous rebaptisons parfois de façon officielle. C’est ainsi que ma mère était devenue Aligossi. Elle m’a appelée Amandla. Parce qu’elle savait que nommer était synonyme de guider. Je ne fus pas bénie dans une église. Aligossi inventa un rituel pour présenter aux aïeux la fille qui lui était née. Avant cela elle avait versé des pots de rhum à la sage-femme. Puis aux agents chargés de l’état civil. Pour que je porte le nom qu’elle m’avait choisi.

 

Misipo est venu frapper à ma porte un jour. Une fillette que j’appelle Khepera lui avait parlé de mes toutes premières leçons sur les résistances à la capture et à la déportation. C’est ce qui l’a décidé à me rendre visite. Il avait entendu dire un tas de bêtises à mon sujet. Avait voulu se faire une idée par lui-même. La ville bruissait de rumeurs sur une Blanche qui louait une maison en carabote dans une zone populeuse de la cité. Une Blanche. Une Nordiste dans l’esprit des gens d’ici. Il est intéressant de noter que les termes Noir et Blanc ne renvoient pas à la race dans ce pays. Ils font référence à la culture. Au mode de vie. La pensée raciale n’entre pas dans les conceptions kémites originelles. Le racisme ne nous concerne que parce qu’il nous faut l’affronter. Ce n’est pas nous qui avons fracturé l’unité du genre humain. Ce n’est pas nous qui avons hiérarchisé les peuples pour nous dédire quand cela ne nous a plus servi. Nous ne sommes pas les seuls auxquels l’obligation soit faite désormais d’avoir soin de leur âme. De se nettoyer l’intérieur. Astiquer dedans pour que cela se reflète au-dehors. Que chacun connaisse et accomplisse son devoir.

 

Khepera est la nièce de Misipo. Elle lui a indiqué le chemin conduisant à ma cabane. Il n’est pas facile de se repérer dans ce quartier labyrinthique mais pour me trouver il suffit de demander Celle qui est sortie du Nord. Je venais de me laver dans la cour arrière quand il a frappé. J’ai regagné la maison en courant à travers la porte de la cuisine. Celle qui donne sur le potager. C’était le temps où il me fallait user la suspicion de mes voisins. Je devais me rendre disponible si quelqu’un avait besoin de moi. Faire savoir que je serais toujours là. Je n’ai pas trop réfléchi à la bienséance. J’enfilais encore mon dashiki en ouvrant la porte. Il se tenait là. Sous l’ardeur de Râ. Nimbé de lumière. Le teint aussi sombre que celui d’Ausar Lui-même. Il a souri et dit : Je ne voulais pas vous déranger. Comme je ne répondais pas il a ajouté : Mon nom est Misipo. Je suis l’oncle de la petite S… J’ai haussé les épaules en signe d’agacement. Rien à voir avec l’homme. C’était le prénom nordiste dont on avait affublé la gamine. Ici chez moi elle se nomme Khepera. Lorsque les enfants portent des noms coloniaux je les rebaptise. C’est comme un jeu au début. Le temps passant ils finissent par habiter leur nouvelle identité. Ils comprennent que c’est important. Qu’il est impossible de se présenter au monde vêtu d’un déguisement. Toutes les définitions que nous connaissons de nous-mêmes aujourd’hui ne parlent que d’aliénation. Elles disent notre acceptation de la défaite. Nos défections devant notre destinée. Notre long refus des responsabilités qui nous incombent.

 

J’ai fait entrer Misipo. Refermé la porte derrière lui. Indiqué un fauteuil en rotin sur lequel il pouvait s’asseoir. À l’instant où je lui proposais un siège nos regards se sont croisés. Ferrés l’un dans l’autre. Nous avons commencé à nous déshabiller sans rien nous dire et sans fébrilité. C’était normal. Nous ne nous sommes pas embrassés sur la bouche. Je n’aime pas commencer avec ça. Lui non plus. Nous ignorions encore ce point commun mais tous les autres étaient évidents. Nos caresses furent d’emblée très intimes. Nous nous étions débarrassés de nos vêtements. Il s’est approché de moi. M’a ouvert les jambes d’un geste assuré. Sans brutalité. J’étais debout. Les yeux profondément plongés dans les siens. Le souffle déjà mêlé au sien. Il s’est accroupi entre mes cuisses. Sa langue s’est mise à me tapoter le clitoris comme un doigt à la fois ferme et délicat sur un interrupteur. Elle donnait une série de petits coups avant de s’enfoncer dans mon vagin déjà bordé d’écume. J’ai dû m’accrocher à ses épaules pour ne pas tomber à terre. Me retenir de crier pour préserver l’intensité de mon plaisir. Il s’est redressé. M’a serrée contre lui puis soulevé le bassin d’un mouvement précis des reins.

 

Mes jambes se sont enroulées toutes seules autour de lui. Nous nous sommes emboîtés sans effort. On aurait dit que nos corps étaient depuis longtemps habitués l’un à l’autre. Ses lèvres avaient la saveur de mon sexe quand il m’a embrassée. J’ai cru devenir folle. Nous avons fait l’amour plusieurs fois sans dire un mot. Avec une vigueur méthodique. Une puissante douceur. Le jour s’éteignait au-dehors quand nous avons enfin parlé. Quand nous avons pris place sur une natte pour dévorer un reste de poulet braisé que je m’étais acheté auprès d’une marchande de rue. Il arrive que nous n’échangions que peu de mots lorsqu’il vient me voir. Nous parlons autrement. Il se passe quelque chose lors de nos étreintes. Une sorte de transposition sur un autre plan des enseignements de Twa Baka – il s’agit de mon guide spirituel. Le Continent n’abrite pas l’enfance du monde. Nous sommes les parents de l’humanité. Ses mères et pères. Cette précision est plus qu’une nuance. Les gestes de Misipo me font pénétrer un territoire ancien. Brut. Cru. La violence n’y a pourtant pas sa place. La force oui. La pudeur y est sans manières. Mais elle est là. Dans l’économie de paroles. Dans leur choix pour énoncer avec justesse. Il m’a dit un jour que nous ne pourrions avoir certaines conversations dans cette langue. Une partie de nous est pour elle indicible. Nous le sentons tous. C’est pourquoi nous la torturons plutôt que de l’ingurgiter telle quelle. C’est pourquoi certains d’entre nous privés du lien ancestral apprennent le medu neter. Une langue morte pour tenter de renaître à soi. Une langue oubliée pour comprendre ce passé qui remue au fond de nous. Dans nos désirs. Dans nos frustrations. J’apprends la langue de Misipo. Celle des rives de l’océan. Celle des autochtones de cette ville. Celle que parlent quelques-uns des Suivants de Heru. C’est difficile. Il est douloureux de se sentir étranger à sa propre source. J’ai bon espoir. J’entends la langue dans mes rêves. Je l’ai sur le bout de la langue et déjà dans le cœur.

 

J’ai plongé dans une sorte d’ivresse la première fois que Misipo m’a embrassée. Cela n’a pas débuté par cette inclinaison de la tête pour aller chercher l’emboîtement des cavités buccales. Pardon d’employer ces termes mais ce sont ceux qui me viennent à présent pour évoquer le baiser nordiste. Le mien pendant si longtemps. Plus jamais je ne procéderai ainsi. Misipo m’a fait découvrir le bouche-à-bouche de face. Je veux dire frontal. La tête droite. Le regard aussi. Les yeux ouverts pour regarder dans ceux de l’autre. C’est une dévoration et on en redemande. Être mangée. Ses lèvres enveloppent totalement les miennes. Puis sa langue m’ouvre la bouche et l’envahit tout en me laissant de l’espace. Pour lui répondre. Cela ne s’explique pas. C’est tellement différent. Il fait des choses incroyables. De toute façon. Quand j’ai le buste droit – je suis debout ou assise – sa manière de me caresser la poitrine me fait jouir. Il ne leur applique pas ce mouvement circulaire des mains. Elles travaillent de bas en haut. De haut en bas. Je sens le poids de mes seins. Cela m’affole. Mon sexe se crispe à cette seule pensée. Il palpite. Appelle cet homme que je ne dis pas mien parce que cela n’a pas de sens. Nous ne devons appartenir qu’à nous-mêmes.

 

Je ne l’aime pas comme je t’ai aimé mais il me donne ce que tu m’as toujours refusé. Ce que ton corps retenait. Ce qu’il me faut par-dessus tout. Je peux me l’avouer aujourd’hui. Je suis une femme avec lui. C’est important pour moi. Être touchée. Être prise. Habiter ma chair. La sentir vibrer. Ce qui se passe entre deux personnes qui s’abandonnent totalement l’une à l’autre est au-delà de la chair. C’est un acte spirituel. On ne s’accorde pas si bien par hasard. Telle est ma conviction. Nous ne sommes pas sur terre pour mépriser notre propre incarnation. Nous devons vivre dans toutes nos dimensions. Je reçois de lui ce que j’attends de l’homme qui partage mon intimité. C’est un être généreux. Il m’a fallu le rencontrer pour savoir que les conversations intellectuelles n’étaient pas l’essentiel. Pour découvrir aussi que le désir est plus qu’un appétit. C’est un sentiment.

 

Misipo est charpentier. Et il est marié. Cela ne me dérange pas. Je ne veux pas l’avoir à moi seule. L’enchaîner à moi. Le posséder. Je sais qu’il ne me fera pas défaut si j’ai besoin de lui. Cela me suffit. Il est mille fois moins érudit que toi. C’est certain. Il a envie d’apprendre. Il cherche. Doute. C’est peut-être mieux que de savoir des choses sans rien en faire. Son existence est noble. Simple. Je ne me soucie pas de ce qu’il dit à son épouse quand il passe la nuit ici. Nous ne sommes pas rivales. Ce n’est pas un statut matrimonial que j’étreins. C’est un homme et lui seul me touche. Lui seul me pénètre. M’entend gémir puis crier son nom. Lui seul me voit mourir et renaître. J’ai besoin de donner ce qu’il souhaite recevoir. C’est l’union idéale.

 

Je ne suis pas une petite amie qu’il emmène au restaurant après le cinéma. Il mange ce que je cuisine. Je ne suis pas une prostituée qu’il emmène à l’hôtel et paie. Il vient dans ma case. Je ne suis pas une maîtresse qu’il se désole de devoir quitter à certaines heures. Lorsque sa présence m’est nécessaire il le sent et reste à mes côtés jusqu’au matin. Jamais il n’en prend ombrage lorsqu’il me faut demeurer seule. Nous ne risquons pas de nous perdre. Nous ne le craignons pas. J’espère porter un enfant grâce à lui. Il est en train de bâtir une maison sur pilotis pour moi. Il trouve le temps. Prend le temps. Pour moi. Dans ce même quartier où je vis. Un peu plus près de la grand-route.

 

On ne construit plus ce type d’habitation. On a bien tort. Je serai à l’abri des inondations de cette façon. On ne peut pas compter sur la Communauté urbaine pour ces choses. Chacun doit se débrouiller. Les fortes pluies font couler une rivière dans les ruelles non goudronnées. Puis dans les cahutes des pauvres gens. Chez moi c’est dans le séjour que cela se passe. Une histoire d’inclinaison des sols. Il m’est arrivé de craindre que l’eau ne me monte jusqu’aux genoux. Le déluge attendu ce soir ne m’effraie pas. Je n’ai plus peur. Il n’y aurait qu’à tout recommencer si ce que je possède devait être emporté. Agir comme les gens autour de moi. Rebâtir. Continuer. On est habitué à faire avec ce que l’on a. Ce n’est pas le bonheur absolu mais ce n’est pas si grave. Nous connaissons la joie. Cette émotion pure. Ce soulèvement. Cette sorte d’élévation.

 

Le bonheur est une hypothèse formulée dans les salons du Nord. Pour nous c’est la vie qui prime. Bien des choses ont changé mais ce trait persiste. Ce que les sociologues du Nord ou de l’Ouest appellent la culture de la pauvreté. Ils nous méprisent de ne pas toujours demander plus à l’existence que ce qu’elle nous donne. De placer nos ambitions ailleurs que là où ils mettent les leurs. Notre civilisation est à l’opposé de toutes leurs conceptions. C’est pourquoi ils ne savent toujours rien de nous. C’est pourquoi prendre exemple sur eux serait un suicide. Ne t’en va pas croire que j’idéalise les Kémites. Ils ne sont ni meilleurs ni pires que les autres et je l’ai toujours su. Ils ne sont ni plus grands ni plus petits. Ils me sont particuliers voilà tout. Ils me sont chers. Je les regarde avec la conscience permanente des torts qui nous ont été faits. Des injustices qui nous affligent encore. C’est pourquoi notre réhabilitation me tient tant à cœur. Peut-on faire autrement quand on vient d’un pays où les nôtres sont sans cesse ostracisés ?

 

Vivre ici m’apaise et me remplis. Je me sais différente à certains égards de ceux qui m’entourent. J’ai eu le loisir de m’interroger sur notre destinée collective. La plupart n’en ont pas le temps. L’Histoire violente nos contrées depuis des siècles. Sans nous laisser le moindre répit. Il y a toujours une bataille à mener. Il est ardu d’ériger quoi que ce soit. Difficile de retrouver son nom véritable sous l’amoncellement de détritus qui recouvre à présent le visage de la Terre Mère. Les mots des autres pour se dire. Leur dieu. La monnaie de singe qu’ils frappent dans leur pays pour l’envoyer ici. Je perçois tout cela. L’épaisseur de l’aliénation. Ses strates. Mais je vois aussi ce qu’il nous reste. Et ce que j’ai en commun avec les gens d’ici. Ce n’était pas le cas parmi les Nordistes. Il m’a fallu m’éloigner d’eux pour leur concéder une part d’humanité. À eux aussi.

 

Auparavant je ne voyais en eux que la descendance de Seth le maléfique. Celui qui assassina Ausar. Celui qui dispersa aux quatre coins de la Création les morceaux de Son corps. Aset les retrouva. Elle Le remembra pour qu’Il conquière la mort. Se rendit grosse de Lui pour enfanter Heru. Je me souviens aujourd’hui que Seth fut créé pour accomplir sa tâche. Pour être l’épreuve d’Ausar. Une manière d’initiation. Je peux me dire à présent que ceux qui nous firent tant de mal se plongèrent en même temps dans des affres insoupçonnées. Certains leucodermes se sentent coupables. Ils savent sur quels empilements de cadavres leur hégémonie fut érigée. La culpabilité diffère toutefois de la compassion. Elle n’est même pas l’empathie. Elle est un mouvement de soi vers soi. Une forme de narcissisme. Elle est une blessure d’amour-propre. Ne nous étonnons pas qu’elle se mue parfois en un aveuglement raciste. Qu’il lui arrive de prétendre que des Kémites nés au Nord ne seraient pas adaptables au monde moderne que seul ils connaissent. En raison de leur race. De leur ascendance. Le déni est pire encore que la culpabilité. Il ne laisse pas une chance à la réconciliation. De toute façon nous n’en sommes pas là. Il est impossible de fraterniser avec qui se croit supérieur. Or c’est ce qu’ils pensent. La plupart d’entre eux. C’est ce qui leur a été enseigné : la suprématie blanche.

 

Ma mère est morte. Tu ne l’as pas su. Quelques jours après que tu m’as annoncé la fin de nous deux. On m’a téléphoné depuis ma côte natale. L’autre bord de l’océan. La terre de déportation. Une femme a demandé si j’étais la fille de Victorine. J’avais presque oublié que c’était son nom de baptême. Maman se faisait appeler Aligossi. Maman était Aligossi. Elle avait choisi ce nom pour convoquer en elle les guerrières kémites d’autrefois. Depuis Amanishakheto jusqu’à Tassi Hangbe. Depuis Nzinga jusqu’à Menen Leben Amede. Maman se voulait agbo du Danxomè. Membre du corps des agoodjie. Elle aurait aimé abriter en elle l’esprit de Sekhmet. En finir une fois pour toutes avec l’oppresseur. Elle s’est éteinte dans une chambre d’hôpital… Je me suis rendue sur cette terre qui m’avait vue naître et grandir. Ce pays coincé entre Brésil et Surinam. Aligossi avait eu un étrange malaise. Le pêcheur qui lui apportait du poisson était venu la livrer comme d’habitude. Il l’avait trouvée étendue sur le sol de sa véranda. L’avait conduite à l’hôpital. Elle se plaignait du ventre. Délirait quand je suis arrivée. Elle ne m’a pas reconnue.

 

On aurait dit que des esprits l’entouraient. Elle lançait alentour des regards terrifiés. Comme si elle avait été poursuivie. Traquée. Aligossi m’a transmis la douleur de notre peuple. C’est tout ce qu’elle m’a donné. Il ne pouvait en être qu’ainsi. Découvrir cette histoire c’est l’attraper. Comme une maladie. J’en suis atteinte aussi. Je ne suis pas la seule. Les dernières heures de ma mère furent un long cauchemar. Des images de chasse à l’humain lui venaient. Elle se croyait poursuivie. L’était sans doute. Elle était retournée dans l’antan de l’arrachement. Celui du grand déchirement. De la dispersion. L’émiettement. Dans les visions de ses derniers instants Aligossi fuyait. Elle courait sur des chemins lui écorchant les pieds. Laissait au sol des empreintes ensanglantées.

 

Cette terre sait-elle encore ceux qui la marquèrent ainsi avant de lui être ravis ? Je l’espère du fond du cœur. Les hommes d’ici ne se souviennent de rien. Ils nous voient et attendent que nous leur disions qui nous sommes. Nous venons trouver auprès d’eux la réponse à cette même question. Je pressentais cela en arrivant mais parfois c’est difficile. C’est moi qui devrais recevoir un enseignement au lieu de le dispenser. Je voudrais interroger quelqu’un. Parler à un ancien qui aurait entendu raconter des choses pendant son enfance. Des récits du temps de la capture. Des chants. Les rituels d’apaisement et d’au revoir. Les arbres que l’on frappait d’une encoche pour indiquer le passage d’une année. Les cavernes sur les parois desquelles les futurs déportés traçaient des signes pour se dire. Nos calendriers. Nos annales aujourd’hui effacées.

J’aimerais que l’on me dise comment connaître celle qu’il fut possible de rattraper parce qu’elle avait la plante des pieds déchirée. Celle dont l’effroi a pris racine dans le cœur d’Aligossi avant qu’elle ne rende l’âme. Les médecins n’ont jamais pu établir de diagnostic. Ils lui ont fait subir une batterie d’examens. En vain. C’est au cours de ces opérations qu’elle s’en est allée. J’étais assise à son chevet. Implorant Aset de la protéger. Qu’elle doive ou non quitter ce monde. Une femme a pénétré dans la chambre alors que je priais. J’ai pensé qu’il s’agissait d’une infirmière. D’un membre du corps médical. En la regardant avec plus d’attention j’ai reconnu Aligossi. Elle était plus jeune. Avec cet air de défi qui lui est venu quand elle s’est mise au régime ital une fois par semaine et qu’elle a renoncé à son identité chrétienne. Nous étions alors deux présences se frôlant à peine. Là-bas chez nous. Sur la terre aux déportés. Sur la côte de ma naissance. Dans notre petite maison bleue.

 

C’était l’époque où elle me parlait peu. Ses recherches en histoire et en spiritualité kémites l’accaparaient. Elle ne s’adressait à moi que pour me faire part de ce qu’elle avait appris dans ses livres. Nous n’avions pas d’autres échanges. Je songe aujourd’hui que mon visage tellement plus clair que le sien devait lui rappeler mon géniteur. Le bourreau des cœurs qui l’avait abandonnée enceinte. Il n’avait laissé qu’une paire d’embauchoirs dans la chambre. Et moi. Grandissant dans le ventre d’une Aligossi qui serait seule à jamais. Cette femme-là se tenait dans la chambre d’hôpital. À l’inverse de celle que j’avais côtoyée elle souriait. Elle me souriait. Elle s’est approchée et m’a dit : Je n’ai pas su te montrer mon affection. Je sais que les goyaves préparées pour ton goûter et les tartines au lait concentré sucré ne pouvaient suffire. Rien ne remplace les caresses d’une mère. Ses regards. Pardonne-moi. Laisse-moi t’aimer de là où je serai. Je veillerai sur toi au nom d’Aset. Vends la maison. Elle m’appartient. Je n’ai rien voulu posséder sur cette terre mais je savais qu’un jour il te faudrait un peu d’argent. Tu en tireras un bon prix. Puis elle a passé sa main sur ma joue. Sur mon front. Je me suis demandé si elle m’avait déjà touchée. J’ai pleuré à m’en ouvrir la poitrine. Mes hurlements ont alerté les infirmières qui sont arrivées au pas de course. Le cœur de celle qui était étendue avec toute cette machinerie qui la maintenait en vie s’était arrêté de battre. Celle qui m’avait visitée s’était soustraite à ma vue. Toi et moi venions de rompre. Je n’avais personne à qui parler de tout cela. Personne avec qui partager mon chagrin. Ce jour-là on m’a gardée en observation à l’hôpital. Le lendemain je suis allée là où nous avions habité. Dans cette maison bleue de style créole.

 

Je me suis arrêtée un instant sur la véranda où le pêcheur avait trouvé Aligossi. J’ai entendu sa voix me rappeler pourquoi elle m’avait nommée Amandla. Je me suis revue gamine. Rentrant de l’école la peur au ventre. Peur qu’elle ne soit pas là. Peur de la perdre. Nous ne nous touchions pas mais elle était tout pour moi. Ma mère. Mon empire. Comment te dire ces choses ? Tu n’as aucun sens de la famille. Le sang ne t’est rien. Ou plutôt : tu hais les tiens. Tes parents. Ton obsession de ne pas leur donner de descendance te rendait incapable de faire l’amour. Tu me désirais jusqu’à ce qu’il faille me prendre… Je me suis arrêtée sur la véranda. Un moment. Puis j’ai poussé la porte d’entrée. La case était parfaitement rangée. Le parquet scintillait. Cela sentait le vétiver et le citron. Des fibres végétales jonchaient la table du séjour. Il y avait aussi des graines. Des morceaux d’écorces diverses. Et même des bouts de roche. Quelques cailloux. Aligossi les polissait. Les vernissait. C’était avec tous ces éléments qu’elle fabriquait des bijoux.

 

Maman a vécu près de la nature pour se rappeler qu’elle en était issue. Pour honorer le peuple sans nom qui avait engendré son ancêtre. L’arrachée. La déportée. L’inconsolée. L’oubliée. Celle qui marquait la terre de son sang quand elle fut prise. Celle dont les déchirures nous furent transmises jusqu’à cette génération. J’ai pénétré dans la chambre d’Aligossi. Me suis assise sur son lit en laissant courir mes yeux le long des rayonnages de sa bibliothèque. Les draps étaient propres. Je ne sais pourquoi il m’a fallu mettre le nez dans son placard à vêtements. Il y avait une boîte. Du côté de la penderie. Tout en bas. Une boîte à chaussures. Je l’ai ouverte pour y trouver une paire d’embauchoirs en bois. Si brillants qu’on aurait cru qu’ils venaient d’être cirés. Je me suis représenté Aligossi en train de les nettoyer au milieu de la nuit avant d’aller racler le fond des casseroles. Sa solitude la prenait au collet lorsque descendait l’ombre. Lorsqu’elle s’épaississait. C’était un corps-à-corps sans merci. Elle quittait sa chambre pour aller dévorer des restes de poulet. Elle qui ne consommait pas de viande en principe. C’était pour moi qu’elle en achetait.

 

J’ai examiné les embauchoirs. J’aurais voulu mépriser celui qui les avait laissés là. Le nègre à peau claire qui ravageait le cœur des femmes. Au lieu de cela j’en ai voulu à Aligossi de n’avoir pas été capable de l’oublier. Cela n’a duré qu’un moment. Mais j’ai éprouvé ce sentiment. Je comprends mieux ce qu’elle a traversé. Depuis toi. Je sais que l’on n’oublie pas s’il y a eu de l’amour. Il ne m’a pas été possible de vendre la maison. J’ai emporté les livres. Tous. Il y en avait des tas. J’ai mis la demeure en location. Le temps de faire mon deuil. Nous verrons si je suis un jour en mesure de m’en défaire. Les loyers me permettent de vivre ici. Je ne fais pas payer mes cours la plupart du temps. Pas ici aux habitants de ce quartier déshérité.

 

J’ai quelques Suivants de Heru dans des milieux plus aisés. Le bouche-à-oreille les a conduits à moi tout comme il m’a amené Misipo. Ils ne viennent pas sous mon toit pour s’instruire. Je me déplace. Ils ont créé une association. Peut-être même qu’il s’agit d’une sorte de société secrète. J’y vais et dis ce que j’ai à dire. Il en sortira forcément quelque chose. Je sème des graines. Elles germeront. Misipo m’invite à la prudence. On ne sait jamais dans ce pays. Il y a des espions à la solde du régime dans tous les coins. Ils ont toutes les apparences. Et ils sont payés par des gens qui ont jusqu’ici travaillé à l’anéantissement des leurs. Il les appelle les vampires. Les sangsues. Il a raison. Ces personnes existent. Chaque communauté engendre elle-même ses démons. C’est normal. Il en est ainsi partout. C’est comme des insectes nuisibles dans une maison. Il ne faut pas les fuir. Il faut savoir les neutraliser sans les détruire. Simplement les mettre hors d’état de nuire.

Chaque peuple met au monde ses parasites et chaque peuple détient les outils permettant de les rendre inoffensifs. Notre continent a bien sûr possédé ses instruments de protection. Façonnés avec ses propres archétypes. Ils sont maintenant emprisonnés dans les musées nordistes. Les Nordistes ne peuvent s’en servir. Les séquestrer de la sorte leur permet cependant d’abuser de nous. Depuis des siècles. Ils n’ont guère envie de nous les rendre. Certains affirment que ce serait inutile. Pas parce que nous manquons de structures adéquates pour les conserver. Ceci n’est qu’une question matérielle. Facile à résoudre. La chose serait vaine parce que nous avons oublié ce que disaient ces objets. Ma conviction est qu’ils parleraient à nouveau s’ils nous étaient rétrocédés. Ils nous retrouveraient. À l’inverse d’Abysinia je ne les vois pas comme une des représentations les plus criantes de la chute. C’est ce qu’elle a hurlé un jour à la face d’un sculpteur des environs. Un pauvre type qui tente de gagner sa vie en exerçant un métier jadis honorable : tailler des masques. Donner une forme à ses pensées.

 

La Terre Mère est à présent comme un être devant affronter des rafales de balles sans la moindre couverture. Et ça tire de partout. Le feu vient aussi bien du Nord que de l’Ouest ou de l’Orient. Nous sommes là malgré tout. Nous refusons de nous éteindre. Nous n’avons pas dit notre dernier mot. Nous ne sommes pas prêts à exhaler l’ultime soupir. C’est pourquoi je remplis ma mission avec sérieux et obstination. C’est le sens de mon existence : trouver le moyen de restaurer notre vision du monde. Nous restituer l’usage de la parole. C’est dans ce but que je transmets ce que je sais à qui veut l’entendre. J’énonce la vérité et ne crains personne. Je parle de spiritualité aux adultes. De Maât. Du Livre des morts. De l’arbre de vie kémite. De tous ceux qui vinrent jadis s’instruire dans les Per Ankh de Iunu ou de Mennefer. De la nécessité de connaître notre tradition intellectuelle et spirituelle. Sous tous ses aspects. Maîtriser cela pour être à même de l’insuffler dans chaque acte posé. De façon que la modernité ne nous sépare plus de nous-mêmes. De façon à inventer notre modernité. Tout savoir. Depuis l’écriture hiéroglyphique jusqu’à la plus petite plante poussant au fond de la forêt équatoriale.

Je conte les rois et reines du passé aux enfants. Je nomme à leur intention les résistants du Continent. Qu’ils sachent que nous ne nous sommes pas laissé prendre ni dominer sans réagir. Nous avons eu du courage. Nous ne nous sommes pas simplement agenouillés devant les envahisseurs. Il leur a fallu mentir. Intriguer. Corrompre. Terroriser. Massacrer. Nous n’étions pas assez sauvages pour affronter leur barbarie. Les subtilités de leur violence. Leur perversion sans limites. Leur extrême vénalité. Leur incroyable mauvaise foi. Nous ne pouvions imaginer jusqu’où ils étaient capables d’aller. Nous ne mesurions même pas leurs intentions réelles. Cette entreprise coloniale qu’ils préparèrent des siècles durant. Que l’on ne me parle pas de complicités. Qui se partage les terres de ses alliés ? Que l’on ne me parle pas de collaboration. Qui collabore à un projet dont il méconnaît les tenants et les aboutissants ? Ceux qui se laissèrent abuser ne se doutaient pas que leur descendance serait colonisée. Ils n’avaient jamais entendu parler des autochtones de l’Ouest que l’on spoliait de leurs terres pour y pratiquer l’esclavage.

 

Je dis tout cela à mes petites marmailles. Je ne leur cache rien. Les travaux forcés. Les déplacements de populations. Le code de l’indigénat. La ségrégation raciale. Le génocide des Hereros. Le nazisme déjà en gestation qui les a parqués dans des camps de concentration. Oui. Je leur parle de tout cela. Une colère toute légitime monte en eux. Je les calme en expliquant que nous n’avons pas le temps de haïr. Nous ne pouvons nous permettre de gâcher ainsi les forces qui doivent nous servir à rebâtir. Je sais de quoi je parle. J’ai connu l’irrépressible fureur qui s’empare de ceux qui plongent dans les abysses de notre mémoire kémite. Cette douleur si terrible qu’elle se mue en désir de revanche. Coûte que coûte et sur-le-champ. La vengeance. Le cri : Pas de justice pas de paix. L’exigence de réparation. Je sais aujourd’hui qu’il nous appartient d’abord de nous réparer. À l’intérieur. De l’intérieur. Depuis la terre native. Le Pays Premier. Combattre parce que nous avons l’obligation de nous défendre. Le faire sans haine. C’est le plus difficile.

Une fois Aligossi mise en terre je suis allée voir son notaire. J’ignorais qu’elle en avait un. J’ai trouvé des papiers dans le tiroir de sa table de chevet. Pris des dispositions pour confier la gestion de mon bien à un agent immobilier. Sitôt cela fait j’ai sauté dans un avion pour venir ici. Je suis descendue au Prince des Côtes dont je sais depuis qu’il appartient à ta mère. Madame Mususedi née Mandone. Je n’y ai passé qu’une nuit. Celle du jour de mon arrivée. D’étranges figures ont peuplé mon sommeil. Au réveil j’avais le sentiment d’une toile d’araignée tissée sur mon visage. J’avais beau me frotter la figure la sensation demeurait. Je suis sortie me promener dans la ville. Je devrais plutôt dire errer à travers la ville. Je ne regardais pas où j’allais. Parfois j’ai cru entendre une voix m’enjoignant de ne pas avancer davantage. C’était dangereux. Je risquais de me perdre.

 

J’ignore pourquoi je ne me suis pas laissée persuader de cela. Au bout d’un moment j’ai atteint Vieux Pays. C’est un quartier mythique de cette ville. Une enclave et une frontière. Les taxis rechignent à s’y rendre. Même pour une forte somme. Des gamins sont venus à moi. Se sont mis à me tourner autour. Comme s’ils me flairaient. Ils ne disaient rien. Je les entendais respirer à l’unisson. On aurait dit un énorme taureau sur le point de charger. Quelqu’un s’est adressé à eux dans une des langues d’ici. Je n’en maîtrise aucune et encore moins ce matin-là. Pourtant j’ai compris. On leur intimait l’ordre de me laisser tranquille. Et on m’invitait à approcher. On m’attendait. Une fillette que son albinisme rendait remarquable est venue me tirer par la main. Nous avons suivi la voix qui me priait de ne pas prendre tout mon temps – et donc le sien – la prochaine fois. La petite m’a laissée devant la case d’où émanait la parole.

 

Un homme s’est précipité vers moi en rouspétant : Il y a déjà plusieurs mois que l’esprit de ta mère terrestre est venu me visiter. Elle m’a donné des consignes urgentes et tout ce que tu trouves à faire c’est lambiner dans les rues de ce lupanar à ciel ouvert. Ce gigantesque asile de fous. Si tu crois qu’on peut vivre au milieu de tout ça sans prendre un minimum de précautions… Bon. Couche-toi là. Il te faut du repos. Nous partirons quand tu te réveilleras. Mais qu’est-ce que je croyais. Une chance que Sisako l’ait en haute estime. C’était une des matriarches de ce village dans la ville. On lui avait permis de m’attendre à Vieux Pays. Au-delà de la durée de passage autorisée. Grâce à la caution de Sisako Sone. Il me houspillait de la sorte en préparant une natte à mon intention. Je sais que je lui ai répondu dans cette langue que je parle encore si mal. Je le sais sans être capable de répéter une seule de mes paroles. Je lui ai présenté mes excuses en ajoutant que ce n’était pas ma faute si un filet s’était abattu sur moi depuis les premières lueurs du jour. Cette toile d’araignée sur ma peau. Il n’avait pas été facile de me mouvoir avec cela sur le dos. Enfin j’étais là. Il pouvait officier. Il n’a rien ajouté. S’est contenté de m’indiquer la natte.

 

Je me suis couchée pour sombrer aussitôt dans un sommeil de plomb. Puis j’ai ouvert les yeux. L’homme était assis dans un coin de la pièce unique où nous étions installés. L’endroit m’a paru immense. Vu de l’extérieur ce n’était qu’une bicoque parmi d’autres. Ce n’était pas ce que je voyais… Il m’a tendu un bol rempli de graines inconnues – de moi. Certaines étaient en pleine ger- mination. J’en ai mangé. Il m’a expliqué qu’il avait dû me retirer mes vêtements. Ces derniers charriaient trop d’émanations du Nord. Ils avaient conservé l’odeur de la grande cité que je venais de quitter. Les villes sont comme les êtres vivants. Elles sentent quelque chose. L’homme m’avait revêtue d’une robe ample comme en portent les femmes d’ici. En tissu pagne. Avec une encolure librement inspirée de celle des toilettes victoriennes. Les gens du pays côtier sont fiers de ces tenues dites traditionnelles. Ils croient désormais que la nudité de leurs aïeux était impudique. Et primitive.

 

Je n’ai rien dit en regardant cette robe. Le tissu n’était pas vilain. Un imprimé rouge sur fond indigo. J’ai pensé aux débuts de la déportation. Lorsque les monarques nordistes faisaient fabriquer des étoffes frappées de motifs colorés pour les vendre à leurs agents continentaux. Ces tissus n’étaient pas portés au Nord où ils étaient fabriqués. On pouvait s’en servir pour l’ameublement. Ils étaient surtout destinés au marché continental. Les fameux wax les remplaceraient. Quels autres peuples arborent des vêtements traditionnels attestant de la domination subie ? Quels autres peuples vivent sur leurs terres mais selon les règles des autres ? Les natifs du Pays Premier sont des captifs non déportés. C’est à l’intérieur d’eux-mêmes qu’ils ont été déplacés. C’est donc en eux que se trouve le chemin du retour. Nous avons tant à faire pour nous reconnecter avec nous-mêmes. Nous redéfinir à partir de nos bases et en tenant compte de nos blessures. Nos pertes incommensurables. Nos possibles plus vastes encore parce que nous avons survécu. Mais la conscience est fragile. Je me demande quelquefois si nous parviendrons à nous reconstruire. Les Suivants de Heru m’aident à évacuer le doute. Il nous reste un espoir si nous les éduquons autrement. Si nous travaillons à leur édification. Imagine une génération à la fois consciente et savante de ce qu’elle doit connaître. Représente-toi la chose. Ici. Sur la Terre Mère. Au cœur du Pays Premier. Nous ferions des étincelles. Nous ferions pousser des étoiles.

 

Mon hôte m’a tirée de mes pensées. Il m’avait observée sans dire un mot pendant que je mangeais. Il a récupéré le bol pour le poser sur une table basse dont la présence dans un coin de la pièce m’avait échappé. Il y avait d’autres objets dessus. Impossible de dire lesquels même si j’avais longuement observé l’ensemble. Je n’en ai reconnu aucun. Nous sommes sortis l’homme et moi. Il s’est dirigé vers l’extérieur et j’ai senti qu’il fallait le suivre. Cela ne m’a pas gênée. Nous avions déjà franchi une bonne distance quand mon compagnon s’est présenté à moi : Je m’appelle Twa Baka. J’appartiens au peuple de la forêt. Nous sommes les gardiens de la voie. Les derniers détenteurs du feu des origines. On nous raille depuis des générations. On nous malmène. Il arrive qu’on nous assassine. Ceux qui agissent ainsi ont oublié leur cousinage avec nous. Cela nous attriste mais nous accomplissons notre devoir. Quand nous repérons une âme digne de recevoir ce que nous avons à partager nous l’instruisons. Il s’est tu un instant pour me regarder. La ville autour de nous avait disparu.

Nous n’avions pas marché si longtemps à mon sens mais nous atteignions le cœur de la brousse. Il me serait impossible de retrouver ce lieu si je le voulais. Twa Baka a repris la parole : Tu seras initiée aujourd’hui. Ne crains rien. Il ne s’agit pas de l’un de ces rituels sanglants dont tu as entendu parler. Aucun animal ne sera tué. Nous ne verserons pas de sang. Je t’ai dit que mon peuple était gardien du feu primordial. Il te faudra pénétrer dans les flammes. Comment expliquer que je ne me sois pas enfuie ? J’avais toute confiance en cet homme. J’étais comme une enfant devant son père. Ce qu’il disait me semblait normal et sans danger. Nous avons fait halte en un lieu planté d’arbres immenses. Quelque chose en eux me donnait le sentiment qu’il s’agissait d’êtres humains. Il s’en dégageait une espèce de bienveillance. Ces arbres me regardaient. J’en suis convaincue. Certains avaient peut-être vu des femmes marquer la terre d’une empreinte rouge alors qu’elles tentaient d’échapper aux trafiquants d’humains. Certains avaient peut-être poussé le long du chemin qu’arpentaient des captifs du passé. Ces derniers avaient jeté à terre des noyaux de fruits. Un jour de pitié où on leur avait donné de quoi manger.

 

Twa Baka s’est tenu face à l’un de ces géants. Son attitude était déférente. Il a marmonné des paroles dont je n’ai pas saisi la teneur. Le tronc de l’arbre s’est ouvert. Je ne dirais pas que cela ressemblait à une porte. Cette ouverture était une cavité perçant l’écorce en profondeur. L’homme s’est glissé à l’intérieur. Il en est ressorti avec des outils à la main. Un triangle équilatéral et un demi-cercle. En bois brut. Il a de nouveau présenté ses respects avant de me faire signe de le suivre. Une femme est apparue au détour d’un chemin. Ils se sont regardés en silence mais j’ai compris leur échange. La femme se plaignait des absences répétées de Twa Baka. Sa place était auprès des siens dans la forêt. Elle lui disait que la ville était territoire de ceux qui les méprisaient. Son époux ne pouvait donc y résider. Même pour n’y effectuer que de brefs séjours. Twa Baka l’a laissé parler. Ce n’était à l’évidence pas la première fois qu’elle exprimait ces griefs et inquiétudes. Elle s’est calmée. Ils se sont étreints avec tendresse. Ce n’est qu’après cela qu’elle a daigné poser un regard sur moi.

Elle m’a dit : Tu es sans doute celle qui doit entrer dans l’esapo. Pourquoi as-tu tant tardé ? Puis elle s’est retournée vers Twa Baka : Ne pourrais-tu trouver le moyen de faire venir les gens ici sans avoir à aller les chercher en personne ? Il te suffirait de marcher dans leurs rêves pour leur indiquer le chemin. Un jour prochain je me rendrai dans cette ville de malheur. Ainsi je saurai pourquoi tu t’y plais tellement. Il n’y avait pas de colère dans sa voix. Elle l’aimait. Il lui manquait quand il n’était pas à ses côtés. Je me suis étonnée sans le dire de ce qu’il n’y ait que cette femme avec nous. Où était le reste du clan ? Alors que je me posais la question Twa Baka m’a répondu : Ils sont là mais tu ne les verras pas. Nous avons à faire. Une femme doit m’assister pour préparer le feu. Les rituels d’importance requièrent la présence d’un représentant des deux sexes. Et s’il me faut une femme c’est la mienne que je convoque. Je te prie de nous excuser. Nous n’avons pas fait les présentations. Voici Tehuti. Celle à qui le destin a remis mon cœur. Il l’a regardée avec une infinie douceur en prononçant ses nom et qualités. Tehuti n’a pu demeurer insensible à tant d’affection. Refusant de perdre si aisément la partie elle a conclu en haussant les épaules : Tu as bien fait de rentrer aujourd’hui. Les enfants t’ont gardé du miel qu’ils avaient cueilli exprès pour toi. J’en ai mangé un peu mais il doit en rester…

 

Nous n’avions pas le temps d’aller goûter ce miel sauvage. Après ces douces chamailleries le couple m’a entraînée vers ce que Tehuti avait appelé : esapo. Il s’agissait d’une spirale de feuilles et de branchages. L’empilement formait un monticule assez haut. Je me suis demandé comment Tehuti avait pu bâtir cela toute seule mais je n’ai posé aucune question. Son compagnon m’a montré comment me jucher dessus avant de m’y étendre. Il a dit : Ne crains rien. Nous allons enflammer l’esapo. Tu auras un peu chaud. Parfois pour nettoyer il faut recourir au feu. Il a joint le geste à la parole. La chaleur est montée assez vite. Il m’aurait été impossible de descendre si j’en avais eu l’idée. Twa Baka et Tehuti ont entonné un chant. La femme a joué du tambour pendant que l’homme dansait. Leurs voix sont restées unies tout le temps. S’accrochant l’une à l’autre. Je me suis souvenue d’un vers de Brathwaite :

God is dumb

 

until the drum

speaks

 

Il écrit cela dans Jah Music. Bien sûr qu’il fallait un tambour. Un parfum à la fois frais et piquant s’élevait de la structure en flammes. Est-ce cela qui m’a étourdie ? Je crois m’être endormie au bout d’un moment. C’est ce que je dirais pour ne pas affirmer avoir vu les images qui ont défilé devant moi et dont le souvenir reste intact. J’ai voyagé à travers les différentes dimensions du réel. Celles que nous voyons et celles qui nous sont invisibles. Toutes composent une seule et même réalité. C’est la formulation la plus claire que je puisse trouver. La vérité est si complexe. Ce qui s’offre à nos regards n’est qu’une espèce de trompe-l’œil. Ce qui nous semble intangible et qui souvent se dérobe à notre vue est ce que nous devrions appréhender. Et comprendre.

 

Je ne te décrirai pas toutes les étapes de ce périple. Tu es d’un naturel sceptique. Rationnel. Tu ne me croirais pas. Ce parcours de l’initiation par le feu compte neuf étapes. Les six dernières ne me furent pas accessibles. Il me faudra faire mes preuves pour les franchir. Je me suis donc arrêtée au troisième stade de l’ascension. Elle s’est déroulée comme une montée depuis les abîmes jusqu’au firmament. L’ombre et la lumière ne sont pas si disjointes qu’il nous plaît souvent de le penser. Elles sont l’envers et l’endroit d’une même étoffe et me sont apparues sous des formes diverses dans tous les espaces que j’ai visités. J’ai vu mes parents terrestres. Ils ont à tour de rôle revêtu une apparence ténébreuse et une autre plus radiante. Ils n’avaient pas l’air de se faire des reproches. C’était étrange. Je n’ai jamais vu mon père. Pas même en photo. Aligossi n’avait conservé de lui que cette paire d’embauchoirs. Je l’ai pourtant reconnu. Je suis issue de leur relation. Quel qu’en ait été le tracé. C’est ainsi. L’idée pourrait sembler horrible dans certains cas.

Nous nous trouvions eux et moi en un lieu où les émotions n’interviennent pas. Ils n’étaient plus seulement mes parents. Ils étaient ce qu’ils avaient été auparavant l’une pour l’autre. L’un avec l’autre. L’une à la place de l’autre. L’un contre l’autre. Des âmes traversant côte à côte l’espace et le temps. Des partenaires de longue date. Avant d’être ma mère Aligossi avait plusieurs fois vécu dans un corps masculin. Au cours d’une existence antérieure l’âme qui serait ma mère avait été le père d’une petite fille qu’elle n’avait ni gardée ni regardée. La fillette était devenue l’homme aux embauchoirs. Non pour se venger. Il fallait poursuivre la conversation. Le voyage. L’apprentissage.

 

Au troisième palier une voix s’est adressée à moi. Je ne distinguais aucun visage. Rien qu’un éclat. Un scintillement vif qui s’est adouci pour prendre une coloration violacée. J’avais été si violemment aveuglée que la couleur semblait un voile immobile devant mes yeux. On m’a dit : C’est ici que s’arrête ton trajet. Garde en mémoire ce que tu as vu et comprends-le. Tu ne peux aller au-delà pour le moment. Ceux qui font halte ici doivent abandonner la haine pour s’élever. Ta colère et ton indignation sont légitimes. Tout comme l’est ton exigence que justice soit faite. Sache néanmoins que les moyens influencent la fin. Tu n’atteindras pas tes nobles objectifs en usant de méthodes néfastes. Les êtres qui peuplent le monde émanent d’un même principe créateur dont ils ne sont que les multiples modalités de réalisation. Twa Baka et les siens savent cela. Ils sont parmi les derniers sur la terre des vivants. Tu leur rendras visite tous les neuf mois afin de t’instruire plus avant. Twa Baka te fera venir à lui le moment venu. Lorsque tu seras prête tu franchiras les six dernières stations du chemin comme Tehuti et lui…

 

Je n’ai pas discuté. J’aurais eu peu d’arguments et n’étais pas en position de les faire valoir. La situation n’était pas de type démocratique. J’ai écouté cette lueur violette m’expliquer que j’étais sur la bonne voie puisque je voulais réhabiliter mon peuple et son apport au monde. Il était indispensable que chacun reconnaisse l’universel là où il était : dans la diversité des modes d’expression. L’amour est. Les manières dont il se révèle ou se prouve changent en fonction des cultures. La pensée est. Les langues humaines qui la véhiculent sont si nombreuses. Il serait impossible de les maîtriser toutes. Et ainsi de suite. L’être de lumière m’a fait la leçon pendant plusieurs éternités. Au moins. Je le sais parce que jamais auparavant je n’avais été si longtemps contrainte au silence. Elle – j’ai trouvé un timbre féminin à sa voix – m’a parlé de tout ce qui permet de reconnaître ce qu’il y a de soi chez l’autre. Son insistance sur ce point m’a permis de m’avouer à moi-même que je croyais à l’essence des peuples. Je voulais penser que nous étions fondamentalement différents des fils de Seth. D’eux surtout. En matière de culture mais aussi quelque part en nous. Au plus profond de nous. Je ne saurais dire aujourd’hui de quoi il s’agirait. Ce que cela signifierait de nous placer hors humanité. De nous constituer comme une humanité spécifique. Ce serait absurde. C’est pourquoi je fais de mon mieux pour dépasser la colère. J’essaie et cela prendra peut-être le temps qu’il me reste à vivre sur terre.

 

Je ne suis pas prête à fréquenter des leucodermes. Je ne cherche plus à leur rendre coup pour coup. Mon ressentiment ne veut plus leur faire mordre la poussière. C’est déjà ça. Au moment où la lumière s’est mise à se dissiper j’ai senti la faculté de parler me revenir. J’ai hurlé. Pour poser la question qui a si longtemps forgé mon ressentiment : Qui paiera pour la guérison de nos âmes ? Ne faut-il pas que quelqu’un paie ? Pour tout ce sang versé. Pour toutes ces humiliations. Pour les spoliations sans fin. Pour l’injure séculaire. Pour le temps soutiré. Pour le démembrement. Pour l’écartèlement. Pour tout ce dont nous souffrons sans être en mesure de le nommer parce qu’on nous a tant dérobé et tellement déchirés. Qui paiera pour réparer l’âme kémite ? J’ai hurlé que je ne prononcerais pas le mot Noir pour nommer ni les miens ni moi-même. J’ai hurlé qu’on nous avait volé nos noms. Nos protections spirituelles. Notre vibration particulière. J’ai hurlé qu’il n’était pas un coin de terre sur lequel nous n’étions pas méprisés. Le voile violacé a semblé toussoter. La voix s’est faite plus ferme. Comme un peu excédée. Elle a dit : Tu n’es vraiment pas prête à passer au-delà… bon. Tu as raison. L’âme kémite comme tu l’appelles doit être soignée. Je veux dire qu’il faut désormais en prendre soin et lui permettre de trouver ses aires d’épanouissement. Tu cherches la guérison. Il faut d’abord une intimité avec la douleur. Cohabiter avec elle. Converser avec elle. Savoir ce qu’elle enseigne. Savoir ce qui demeure intouché par elle. Savoir et chérir ce qu’elle a fait fleurir. Savoir enfin comment elle se manifeste chez l’autre. Vous êtes tous la même humanité. Tu as entrevu ce que les âmes de tes parents avaient traversé. Comment elles avaient alterné les rôles. Tu as compris qu’elles avaient été de toutes les races. De tous les peuples. Laisse pénétrer en toi la signification de cette découverte.

 

La voix m’a congédiée sur ces mots. Lorsque je me suis réveillée la spirale de feuilles et de branches n’était qu’un matelas de cendres tièdes sur lequel je reposais. Twa Baka et Tehuti me veillaient. La femme était assise à ma gauche. L’homme à ma droite. J’ai ouvert les yeux sur leurs visages empreints de gravité. L’heure n’était plus aux taquineries. Ce n’était plus le temps de la tendresse bourrue. Tehuti a pris la parole. Elle semblait hésiter. Chercher ses mots : On ne peut pas dire que ce soit une réussite… Son compagnon et elle avaient assisté à mon voyage depuis les plans inférieurs vers le haut. Ils s’étonnaient que l’on m’ait laissée atteindre le troisième degré tant il était manifeste que mon esprit se rétractait encore devant des notions élémentaires. La conscience de l’unité du genre humain. La compassion. Le pardon. Je n’aimais que les miens. Je n’aimais donc personne. J’allais devoir me poser. Méditer ce qui m’avait été révélé. Il me faudrait être patiente. Il n’était pas possible de tout comprendre dans l’immédiat. Tehuti a conclu : Lis ton histoire en gardant à l’esprit le voyage des âmes. Les cycles de vie terrestre à travers lesquels il leur est donné de se parfaire. Es-tu certaine d’avoir toujours habité un corps noir ? Je n’emploie d’ailleurs ce mot que pour être comprise de toi. Si tu répondais par l’affirmative à cette question tu serais dans l’erreur. Si tu répondais par l’affirmative à cette question il se pourrait que tu aies logé dans un corps de criminelle noire. Tu n’as atteint que le troisième palier car tu n’es pas prête à découvrir la mémoire de ton âme. Celle qui te fera connaître l’origine de ta colère. C’est contre toi-même que tu livres bataille. Elle s’est tue. Les gens aiment bien se taire après avoir mis le monde à l’envers.

Twa Baka avait baissé la tête. On l’aurait dit en proie à un accablement sans nom et sans limite. Comme s’il s’était trompé à mon sujet. Comme s’il avait choisi la mauvaise personne à faire pénétrer au cœur de la spirale sacrée. Cela m’a serré le cœur. Je me suis sentie indigne de la Terre Mère. Inapte à connaître sa parole profonde. Incapable d’être de ceux qui sauraient récupérer nos archétypes d’une manière ou d’une autre. J’ai fondu en larmes. Aujourd’hui je ne pleure plus. J’accepte l’épreuve. Je désapprends la colère. C’est mon but. Ce n’est pas toujours facile. Je me console en songeant que je me suis tout de même hissée jusqu’au troisième niveau. Il m’en reste six à aborder. Je tente de les franchir en moi-même avant tout. Je tente d’appréhender le sens de cette parole : Notre Mère/Père n’a créé qu’une seule humanité. Les intérêts que les humains se sont donnés divergent. Cependant la vérité n’est pas contingente… Ce n’est pas pour asséner des coups que j’ai fondé l’École de Heru. Ce n’est pas pour former une armée vengeresse qui ferait rendre gorge aux spoliateurs. Peut-être était-ce mon ambition avant de m’établir ici. Je travaille désormais pour restituer à l’Humanité sa part manquante. La présence kémite. Le savoir des nôtres. Peu à peu j’élimine le fiel de mon âme. Le poison de la haine. Je n’ai pas encore atteint le stade de l’amour universel. Celui où les leucodermes et nous ne faisons qu’un. Celui où il n’existe ni race ni culture. Cela viendra. Je ne mourrai pas entourée de spectres comme Aligossi. Elle me tient la main pour que j’aille plus loin.

 

Une voiture déboule en trombe. S’arrête de l’autre côté de la route qui sépare ma maisonnette du fleuve. C’est une berline gris métallisé. Tu es celui qui en sort. Ma main à couper. C’est bien toi. Cette démarche. Je te saurais même au cœur des ténèbres. Mon amour contrarié. Je te vois au loin. Toi. Vêtu d’un costume blanc sous les premières trombes d’eau. Depuis la fenêtre de mon séjour je sais que c’est toi. Tu viens de garer ta voiture là-bas. Tu fais le tour du véhicule en quelques enjambées que rythme la fureur. Ouvres la portière côté passager. L’attires à l’extérieur. Tu la tires. Crie-t-elle ? Je n’entends pas. Vous êtes trop loin tous deux. Je crois malgré tout la reconnaître. Cette femme avec qui je t’ai croisé il y a peu. Elle porte un nom de fleur tropicale. Je ne sais plus lequel. Elle s’est présentée à moi quand tu prenais soin de m’ignorer. Tu m’as fait de la peine. J’ai beaucoup pensé à nous les jours qui ont suivi. Comment aurait-il pu en être autrement ? Tu ne voulais à aucun prix vivre ici. Ni même y revenir. Pas avec moi. Tu ne voulais rien avec moi. En décidant de m’établir sur le Continent j’ai choisi ton pays pour qu’il me reste quelque chose de nous. Mon premier voyage sur la Terre Mère. La mémoire de notre rencontre.

 

Tu étais venu me chercher un soir où se réunissait La Fraternité atonienne. Ce groupe de militants kémites auquel j’appartenais. Là-bas. Au Nord. En ces temps où je luttais pour que Babylone ne nous écrase pas davantage. Tu étais venu pour moi. Tu avais délibérément quitté ta tanière. Faisant fi de ta misanthropie. Bravant ton mépris du nationalisme kémite et de tous les radicalismes que tu jugeais vains. Tous ces appels à la renaissance qui ne faisaient qu’entériner notre mort. D’après toi. Tu raillais ce que tu appelais la noirie. Les Kémites emprisonnés dans le regard de l’autre. Enfermés dans une définition d’eux-mêmes qu’ils n’ont pas choisie. Piégés dans la race. Amoureux d’une caricature d’eux-mêmes qui magnifie le corps. Assigne au corps. Ne rouvrons pas ce débat. Tu l’as toujours mal abordé. Il manque à ton analyse la donnée spirituelle qui t’indiquerait que mourir n’est pas cesser de vivre. Que renaître c’est permettre à l’énergie vitale d’augmenter. De circuler à nouveau. Reconquérir le sens. Il nous faut encore accomplir cela. C’est aussi notre âme qui fut agressée. Mais bon. L’âme. Ça vole trop haut pour toi…

 

Tu avais dépassé un bon nombre de tes limites intérieures pour venir à moi. Je t’avais remarqué dans l’assistance. Ce dimanche après-midi où ton meilleur ami t’avait traîné à une réunion de La Fraternité. J’ai dû te dire que j’avais tout de suite vu en toi mon rêve d’homme. Un fils du Pays Premier. Avec ces pommettes saillantes. Ces lèvres épaisses. Chair de fruit mûr. Ce teint qui ne feint pas sa noirceur. Je n’ai jamais été de ceux qui perdent leur temps à expliquer que notre peau n’est pas vraiment noire. Elle a trente-six nuances. Il lui arrive d’être indiscutablement noire. Ce n’est pas pour cette raison que nous fûmes baptisés ainsi. Nous seuls : les Kémites natifs et les descendants de Kémites déportés. Peu importe à présent. Notre peuple a toutes les couleurs du genre humain. La tienne est celle que je préfère. Tu avais quitté les lieux avant la fin de la rencontre. Le nationalisme kémite ne te disait rien. Ton ami était resté. J’avais trouvé un prétexte pour te suivre à l’extérieur. Tu n’étais plus là. L’Infini te ramenait à moi une semaine plus tard. Je me demande parfois si nous ne nous sommes pas trompés de relation. De type de relation. Peut-être n’avions-nous pas été mis en présence l’un de l’autre pour former le couple auquel j’aspirais. Peut-être me sentais-je trop seule pour l’accepter. Mes trente ans avaient sonné comme un gong assourdissant. Il est trop tard pour ces supputations. La méprise ne fut pas seulement de mon côté.

 

Nous étions bien ensemble. Nous ne pensions pas toujours la même chose mais nous nous comprenions. Dans le fond. Nous n’avons eu aucun secret l’un pour l’autre. Cela n’a rien changé. Mon amour t’effrayait. Il t’obligeait à prendre en considération une existence qui ne t’intéressait pas. La tienne. Je voulais des enfants. Vivre sur le Continent. Tu me voulais auprès de toi sans rien vouloir ni pour moi ni avec moi. Ton corps se dérobait devant le mien. Tout le temps. Tu ne me désirais pas. Ton esprit aimait le mien. Ton regard aimait mon image. Ma chair te révulsait. C’est ce que j’ai pensé en fin de compte. L’amour entre un homme et une femme est incomplet sans cette fusion. Ce langage sans paroles. Tu ne voulais pas cela avec moi. Ni avec quiconque. Pourquoi être venu me chercher ? Pourquoi avoir cédé aux émotions que tu avais pris soin de refouler ? Tu aurais pu rester chez toi. Nous aurions évité la douleur qui te pousse à feindre de ne pas me connaître quand tu passes. Quand tu passes près de moi… J’ai salué cette femme dont les yeux sur mon corps étaient plus ardents que les tiens ne le furent jamais. C’est toi qu’elle aurait dû regarder ainsi. Tu ne la connais pas. Au sens biblique. Tu ne touches pas cette femme. Et tu ne sais rien d’elle. Tu t’en fiches. De moi tu as voulu tout savoir. Dès le premier rendez-vous.

Je l’ai saluée. La dame. Et j’ai poursuivi mon chemin. Que fais-tu ici ? Toi. Sur la terre honnie. Le pays du patronyme et du drame inaugural. Le pays de l’incurable blessure d’enfance. Que fais-tu ici ? Tu ne diras rien. Tu m’es étranger désormais. L’homme dont je suis encore éprise est un être sensible. Tourmenté. Jamais il ne m’aurait ignorée de cette façon. J’imagine que tu es là pour épouser cette femme. Cette inconnue de toi. Je ne vois aucune autre explication à ta présence sous ces latitudes. Aucune bonne raison à votre… association. Vois comme tu l’approches même dans la colère. Vous ne faites pas l’amour mais il y a quelque chose. Vous êtes tous deux impliqués dans une affaire. Bien que vos cœurs n’aient pas les mêmes désirs. Tant de gens vivent ainsi. Tant de couples sociaux pour lesquels la dimension spirituelle de l’union est absente. Je vous imagine convolant en noces fastueuses comme on peut le faire dans ton milieu. Tu donneras une descendance à ce grand-père méprisé pour avoir servi les colons. Soit. Je vivrai avec cette pensée. Je me serais sentie humiliée s’il s’était agi d’une leucoderme. Tu engendreras de petits Kémites. C’est bien. Je peux te pardonner. Fais ce qui te semble juste. Ce que ta conscience peut supporter. C’est toi seul que cela concerne. Je n’ai pas de haine pour celle que tu as choisie. Ce n’est même plus à cause de toi que je souffre. Je ne te donne pas ce pouvoir. Vis. Sois ce que tu peux être de mieux. Je n’ai pas cessé de croire en toi. L’amour vrai est sans fin. Je t’aime pour l’éternité. Je t’aime sans comprendre pourquoi celui qui m’était destiné ne sut que se détourner de moi.

 

La vie s’écoule pour moi aussi. Elle n’est pas vide. Je m’en réjouis. J’habite cette case au confort rudimentaire. Cela me convient. La cour arrière est devenue un potager. J’y fais pousser de la tomate. Des arachides. J’en retire des racines. Rien ne me manque. Notre terre est riche. Il n’y a qu’à jeter les semences au sol pour les voir germer. J’ai de maigres besoins. Pas de voiture. Je ne fréquente pas la société des expatriés nordistes. Nous ne sommes pas de la même espèce. Même si nous détenons tous ce passeport de l’Union des pays du Nord. Les femmes du quartier se sont habituées à ma présence. Certaines me gratifient d’un respect teinté de pudeur. Elles ne sont pas froides. Je les impressionne. Tous ces livres dans ma cabane. Je sais que c’est cela. Je réduirai peu à peu la distance qui nous sépare. Les enfants qu’elles me confient nous y aideront. Elles constatent que je les traite bien. Qu’ils aiment ma compagnie. Les histoires que je leur raconte. Ils font des progrès à l’école impérialiste. Ceux qui n’ont pas l’électricité à la maison font leurs devoirs chez moi au lieu de traîner sous les réverbères. Certains attendent presque d’être chassés pour regagner le domicile parental.

 

On dirait que tu te disputes avec elle. Ta future épouse. Déjà ? Lui as-tu parlé comme tu l’as fait avec moi ? C’est impossible. Autrement elle ne serait pas là. Tu ne serais pas avec elle si tu lui avais offert tes secrets. Il t’aurait fallu la fuir. Je pense mais ne peux rien savoir. Peut-être lui as-tu parlé. Peut-être avez-vous un accord. Vous serez des époux. Pas un homme et sa femme. C’est très différent. Je l’observe. Un peu mieux que je n’ai pu le faire l’autre jour. Quand tu m’as fermé ton regard devant ce supermarché. Tout dans son attitude indique qu’elle vient du Nord. Je me demande où tu l’as rencontrée. Comment cela s’est déroulé. Te voir me fait songer à mes errances d’antan. Là-bas au Nord. Per-Isis. La grande cité qui a oublié que des Kémites l’ont ensemencée. Qu’ils avaient érigé en son sein un temple à Aset. Il se dressait au lieudit Montagne Sainte-Geneviève. Per-Isis nous appartient comme le reste du monde. Notre peuple a semé l’humain aux quatre coins de la planète. Nous n’aurions pas à nous défendre avec autant d’acharnement si notre humanité n’avait pas été contestée. Si notre apport n’était pas nié… Il nous faut retourner à la source pour reprendre des forces. Nous lover dans les entrailles de la matrice. Elle seule recèle les éléments nécessaires à notre régénérescence. Même pillée. Même mutilée. Elle seule saura nous envelopper. Nous protéger. Nous apaiser. Et elle a besoin de nous. Il ne suffira plus de l’aimer à distance. De la chanter. De la rêver. D’espérer pour elle le respect. Il faut agir dans ce but. Peut-être as-tu fini par le comprendre. Peut-être la mort de ton ami t’a-t-elle ouvert les yeux.

 

Le Nord nous appartient mais il ne veut pas de nous. Il vaut mieux lui donner le dos avec dignité. Chérir son honneur puisqu’on ne possède que cela. Les nouvelles de là-bas nous parviennent jusqu’ici. Il n’y a qu’à faire un tour chez Mandesi pour s’en apercevoir. C’est la patronne de la vente-à-emporter du coin. Elle a installé un téléviseur dans sa boutique. Ça fait rester les poivrots. Elle a pris un abonnement au câble. Ses clients veulent souvent regarder les programmes nordistes. Ils en débattent âprement. La dernière fois j’y suis allée pour acheter des bougies. Les habitués parlaient d’une émission de la veille. Un sociologue expliquait que certains des nôtres s’intégraient mal au Nord parce que leur culture n’était pas soluble dans celle des leucodermes. Il disait aussi que celle de certains autres l’était davantage. Les Sahéliens contre les Bantous. Un nouveau jeu inventé par les chercheurs de Babylone. On s’imagine qu’ils ont franchi leurs limites et ils parviennent encore à se surpasser. Ces gens sont malades. Encore plus que nous autres. Parce qu’ils n’en sont pas conscients.

 

Je peux te dire que ça a chauffé dans la vente-à-emporter. Les clients de Mandesi étaient furieux d’apprendre que les émigrés originaires de leur pays figuraient au nombre de ceux qui s’assimilaient sans mal. Pas de quoi pavoiser en effet. On n’a jamais vu des Nordistes épouser les mœurs d’ici. Laisser leur culture se dissoudre dans la nôtre. Oublier leur langue. L’histoire de leurs pères. Il peut y avoir des exceptions mais elles sont si rares qu’elles deviennent des curiosités. Les Nordistes ne se sentent pas concernés par le métissage. Cette notion ne les intéresse que dans la mesure où elle leur permet de revendiquer une part d’eux-mêmes chez les autres. Il ne s’agit pas de reconnaître la présence de l’autre en eux. Arrête ! Tu vas la tuer. Au nom puissant d’Aset je t’en prie. Je fais vite mais tu es plus rapide que moi. Elle est à terre. Sous le déluge. Dans la boue. Cette femme dont la peau t’était inconnue jusqu’à cet instant. Elle gît là et tu démarres en trombe. Qui es-tu ? Il n’y a pas âme qui vive dehors. Personne de sensé ne se risquerait à affronter cette pluie. Ce n’est même pas la saison. Nous sommes au cœur de la période sèche.

 

Je m’éloigne de la fenêtre. Il me faut des bottes. Ce n’est pas la saison des pluies. Et puis j’ai déplacé toutes mes affaires. J’essaie de me souvenir. Où ai-je rangé les chaussures ? Je regarde l’empilement d’effets sur la grande table offerte par Misipo. Il se passe une éternité avant que je ne trouve ces bottes. Un temps fou parce que tout cela me perturbe. Cette scène. Ta violence. Mon incapacité aussi à m’aventurer dehors sans me sentir armée. Comme si cela changeait quelque chose. J’ai conscience de ce qui me maintient dans ma vie d’avant. Mon existence à Babylone. Je comprends de façon concrète pourquoi je n’ai atteint que le troisième palier de l’esapo. Mon âme est polluée. Je le sais. Cela ne facilite pas le décrassage. Tu as peut-être tué cette femme et j’ai perdu du temps à chercher des bottes pour ne pas tremper les pieds dans l’eau boueuse. Dans la merde que l’on voit nager dessus. Ne pas me laisser attaquer par les microbes du Continent. Ce sur quoi je prétends fermer les yeux quand cela m’horripile. Me fait honte. Je m’avoue enfin que je déteste cela. Pas l’indigence. La crasse. L’ordinaire des nôtres ici. L’allure de porcherie qu’ils ont donnée à la Terre Mère. La matérialisation de leur état de conscience. Toute cette médiocrité. Les Suivants de Heru et Misipo sont mon oxygène. Je pourrais te flinguer tout ça des fois. Raser l’ensemble. Faire cramer ce qui usurpe le nom de Pays Premier. Tout recommencer. Avec ce qui n’est pas pourri. Ce qui n’a pas été corrompu. Ce qui sait encore le soin de soi. Ce qui sait encore l’humain en soi.

 

Toute colère ne m’a pas quittée. Elle est un lourd chagrin plus qu’un ressentiment. Les enseignements de Twa Baka et Tehuti me semblent dérisoires lorsqu’elle s’empare de moi. Je trouve alors leur philosophie dangereuse. Comment nous apaiser face à ce qui nous a ruinés ? La seule manière de réparer serait de tout casser. C’est ce qu’il me semble. Parfois. Réduire ce système en poussière. Fermer les temples où l’on prie le dieu de l’oppresseur. Les écoles où l’on étudie pour s’aliéner davantage. Les commerces où l’on va se procurer des biens qui n’en sont pas. La modernité. Ses déchets non recyclables. Le mode de vie de l’agresseur. Sa prétendue civilisation. Tu as peut-être tué cette femme. Elle repose sur la boue que je ne voulais à aucun prix toucher. Pas même de la plante du pied. Je refuse de patauger dans ces déjections. Ce à quoi nous nous sommes réduits depuis que l’œil de l’oppresseur est devenu notre miroir. Depuis que ses critères sont devenus nos valeurs. Depuis que nous imitons quand il faudrait inventer. Depuis que nous nous payons un loyer pour habiter nos propres terres. Depuis que nous n’entendons plus les voix qui crient en nous. Elles disent que nous sommes le chemin. Nous sommes maîtres de notre destinée. Je pense que j’avance. On ne dirait pas comme ça mais j’avance. J’accepte ma réalité.

 

Je me rue vers l’extérieur. Me demande pourquoi tu es dans ma vie. Que suis-je pour toi ? Pour quelle raison m’échoit-il d’aller ramasser le cadavre de cette femme ? Je ravale mon cri. Me redresse sous l’orage. Il s’abat sans ménagement sur tout ce qui existe. Un arbre est déraciné à quelques mètres de là. Il roule dans la gadoue. Glisse à toute vitesse comme pour suivre ta berline. Fonce. Les branches tirées en avant par la main d’une géante invisible. On dirait un corps supplicié. Tu es déjà loin. Je regarde le visage tuméfié que frappent les gouttes d’une pluie enragée. Cette femme. Quel tourment l’a conduite jusqu’à toi ? Quelle est votre histoire au-delà du moment présent ? Quelle est notre aventure à tous les trois ? Puisque nous voilà liés. Il m’est devenu impossible d’ignorer ces questions depuis l’initiation de l’esapo. Rien ne vient par hasard dans nos existences. Nous gardons toutefois le choix des décisions. Je pourrais m’en aller. Appeler à l’aide. Ne pas endosser seule la responsabilité de l’abandonner ou de la secourir. Je pourrais retourner dans ma case. La pluie effacerait mes pas à peine esquissés. Il ne se serait rien passé. Si quelqu’un m’avait vue depuis une fenêtre cette personne aurait confondu. Pris ma silhouette pour une autre. Il pleut si fort. L’eau est un lourd rideau s’étirant le long de la rue. Rien n’aurait eu lieu si j’en restais là. Elle entrouvre les lèvres. Tourne un peu la tête sur le côté. Respire. Elle va vivre. Elle s’appelle Ixora. C’est cela. Ixora. M’entendez-vous ? Je suis Amandla. Nous allons vous tirer de là. Vous mettre… Non. Je vous en supplie. Ne fermez pas les yeux. Je n’y arriverai pas sans votre aide. Regardez-moi. Ixora. Vous m’entendez n’est-ce pas ?

 

C’est le moment de convoquer les grands esprits auxquels s’en remettent les initiées. Nebt-Het qui ouvre à l’aube les portes du jour. Aset qui gouverne nos vies et nous visite à la mi-journée. Het-Hru que nous saluons au crépuscule. Elle nous accompagne sur le seuil de la nuit et prend le visage de Sekhmet quand il nous faut livrer bataille. Nut qui est le ciel et qui règne sur nos rêves. Ces entités prennent place en mes pensées. Je les appelle pour trouver la force de porter Ixora sous le martèlement de l’orage. Sur ce sol où plus rien n’adhère. Au nom puissant d’Aset. Me faudra-t-il traîner le corps de cette femme dans la boue ? Je lui en demande pardon. Je me place derrière sa tête et la soulève sous les bras. Pardon. Je vous fais mal. Je sais. Je n’ai pas trop le choix. Des rigoles commencent à déborder. Elles vomissent des déchets. Toutes sortes de détritus. Je reste concentrée. La case est dans mon dos. C’est à reculons que je cherche à la regagner. À reculons pour garder les yeux sur le visage d’Ixora. Qu’a-t-elle bien pu faire pour recevoir ainsi ta fureur. Que peut-on faire pour mériter un tel traitement.

 

Je songe à ce que tu racontais parfois. D’une voix étranglée. Le regard tourné vers des scènes de l’enfance. La violence de ton père. Comme si des esprits prenaient possession de lui. Son regard qui ne semblait plus reconnaître personne. Ses poings qui s’abattaient sur ta mère. Le bout de ses chaussures dans son ventre alors qu’elle gisait au sol. Tu disais sentir en toi cette énergie mauvaise. Tu craignais qu’un jour elle ne te domine. Pensais qu’il y avait quelque chose. Dans ton sang. Tu ne parlais pas tant des gènes que de l’histoire silencieuse des familles. Il y avait cela dans les non-dits de la tienne. Une force qui se tenait du côté de la mort. Qui donnait la mort. Tu l’éprouvais en toi sans être en mesure de la nommer. C’était cela qui avait abattu les frères et sœurs de ton grand-père. Le colon. Il n’était resté que lui. Et vous étiez sa descendance. Ton père. Toi. Alors tu prenais tes distances. D’avec le monde. Les gens. La vie. Tu te dérobais devant ce qui t’aurait fait courir le risque d’engendrer toi aussi un fils. Tu luttais sans le dire contre cette ombre en toi. Je t’écoutais sans comprendre. Ce n’étaient que des mots. Mais je t’ai vu ce soir. Vêtu d’un costume blanc. Au volant d’une berline gris argent. L’homme que j’ai connu ne portait pas de tels vêtements. Il prenait le métro. Vivait comme en exil sur une terre qui n’était pas la sienne. Ici tout est différent. Tu ne peux échapper à ta mémoire. L’aphonie qui la frappe ne l’empêchera pas de nuire. Tu dois affronter cela mais ce n’est pas ce que tu as choisi de faire. Tu as pris la fuite. Une fois de plus.

 

Nous avons à peine bougé depuis que j’ai entrepris de déplacer Ixora. Quelques pas. Deux ou trois. Guère plus. Je m’accroupis afin de reprendre mon souffle sans la lâcher. Qu’elle ne se croie pas abandonnée. Cette femme. Qui sommes-nous l’une pour l’autre ? Je me pose sans cesse cette question lorsqu’une personne vient à moi. Surtout dans des circonstances inhabituelles. Surtout si nous faisons ensemble une expérience forte. L’esapo n’est pas seulement dans la brousse de Twa Baka et Tehuti. J’inspire. Je regarde face à moi le rideau de pluie. L’unique ampoule du dernier réverbère en état de marche explose. Il y a cependant une lueur. Derrière les franges en mouvement. Une silhouette s’avance avec peine mais détermination. Une femme tenant une torche à piles. Elle est de haute taille. Bientôt elle fend les flots du déluge. Sa robe blanche s’agrippe à ses formes plantureuses. L’étoffe du corsage lui souligne la poitrine.

 

J’aurais eu plaisir à moquer l’impudicité de cette apparition. Si l’instant n’avait semblé si mal choisi. Abysinia m’a rejointe. Elle est la seule de tout le voisinage à s’être risquée dehors pour me venir en aide. Elle coince la lampe dans le foulard qui lui tient lieu de ceinture. Elle dit : Ma sœur. Je prends les jambes. Elle n’élève pas la voix. En dépit des roulements de batterie que fait résonner la pluie – sur les toits en tôle et sur tout ce qu’elle touche – j’entends clairement les propos d’Abysinia. Je hoche la tête et me relève. Celle qui a fondé Les Filles de Melkisedek ne connaît sans doute pas les figures féminines du panthéon égypto-nubien. S’y référer serait pour elle du paganisme. Elle ne se recueille pas quatre fois par jour afin de se remémorer que les divinités ne sont pas dehors mais dedans. Abysinia n’étudie pas auprès d’un guide spirituel habitant la forêt. Elle ne doit pas croire que nos âmes voyagent dans l’espace et le temps. Les cultures et les époques. Mais elle est là. Alors que nous pénétrons le mitan de la nuit. Elle est l’envoyée de l’Infini pour me soutenir. Certains de ses prêches appellent les femmes kémites à s’assister davantage. Elle recherche cette sororité à sa manière. C’est aussi cette quête qui l’a conduite à créer de toutes pièces un ordre féminin. Nous avons la nostalgie d’époques lointaines dont nous entendons l’écho en nous. Une mémoire souterraine nous habite. Nous tentons d’en comprendre le message. Nos ancêtres ignorées pincent les cordes de nos âmes. Nous les réinventons en donnant corps à ce qui nous parvient d’elles. Ce qui vient dans nos méditations. Dans nos rêves de jour ou de nuit. Forgeronnes du présent c’est déjà demain que nous tentons de façonner. Je chasse de mes pensées la voix de Tehuti. La compagne de Twa Baka me parle parfois en ses lieu et place. Elle dit toujours la même chose : C’est bien mais va plus loin. Au-delà de… Je tchipe et lui souris. Sois patiente Tehuti.

 

Nous portons Ixora sous la pluie. Celle qui prit le nom d’Abysinia pour restituer aux siennes leur part des Écritures et moi. Nous soutenons l’inconnue qui n’est pas une étrangère. Comment serions-nous étrangères les unes aux autres ? Nous femmes kémites dans ce monde. Abysinia et moi bravons la pluie. Nous ne la sentons pas inamicale. Sa brutalité ne nous paralyse pas. Elle exige que nous prenions conscience du moindre mouvement. Et que nous trouvions une harmonie. Nos gestes sont sûrs. Notre avancée rapide. Peut-être n’échangerons-nous pas une parole lorsque viendra le jour. Peut-être le cours des choses reprendra-t-il. Avec ses imprécations. Ses appels au repentir. Les chants des Filles de Melkisedek les soirs de veillée. Qu’importe. Cette nuit aura existé afin que l’on se dise l’essentiel. Afin de le savoir pour toujours. Quoi que nous décidions de faire par la suite. La vérité n’est pas dans nos pratiques spirituelles ou prétendues telles. Seul compte ce que nous acceptons de partager les unes avec les autres. La manière dont nous nous traitons mutuellement. C’est la première réparation. Celle que nous nous devons les unes aux autres. Aucune n’oubliera. Het-Hru fait naître en moi une mélopée. Je chante. Abysinia me répond. Nous allons prendre soin du corps endolori d’Ixora. Et ce faisant soigner nos âmes meurtries. Abolir entre nous les distances. Faire taire les incompréhensions. Trouver en nous douceur et empathie. Être des sœurs. Au moins l’espace d’une nuit.

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