Crépuscule du tourment

Leonora Miano · Chapitre 4 sur 4 · partie 1/3

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Crépuscule du tourment

IV – Tiki

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

IV

 

Tiki

 

There are so many roots

to the tree of anger

that sometimes the

branches shatter

before they bear.

AUDRE LORDE, Who Said It Was Simple

 

On te cherche, Big Bro, tu t’en doutes. Ta mère est sur le sentier de la guerre, elle remuera ciel et terre, taillera en pièces l’univers s’il le faut. Pas seulement parce que tu as disparu, qu’il ne sera question pour elle de pleurer ta mort qu’une fois que ses yeux auront vu, que ses mains auront palpé – et giflé comme il convient – ton corps sans vie. Il y a autre chose. La nuit écoulée fut pour elle un tournant. Pour comprendre, il faut te représenter les événements auxquels tu t’es soustrait en prenant la fuite. De ta part, ce comportement n’a pas étonné, mais revenons à nos moutons, voilà ce qu’il te faut imaginer :

 

C’est le cœur de la nuit, l’orage tabasse la plaine côtière sur laquelle nous avons grandi. Des arbres sont déracinés, le plan cadastral de la ville s’enrichit sous la poussée des éléments qui creuse des artères neuves. Dans les quartiers populaires, des maisons voient s’envoler leur toiture, les habitants ne cherchent pas à sauver les meubles qui, déjà, voguent au loin. Ils se serrent les uns contre les autres, attendent que cela passe. Ils rebâtiront une fois de plus. Nul ne dit mot, dans ces demeures sans fortune, à propos du balock qui s’abat sur les vivants. Pourtant, chacun songe que cette pluie n’est pas simple, car c’est la saison sèche. Dans les foyers mieux pourvus, une coupure de courant interrompt le ronflement du climatiseur, le tournoiement des pales du ventilateur, tandis que les moustiques prennent le relais. Les veilleurs de nuit quittent leur poste, l’eau monte des rigoles, envahit les rues, une rivière coule bientôt dans la ville. Rares sont ceux, riches ou pauvres, qui échapperont à l’inondation. Elle sera plus ou moins grave selon les cas. Quoi qu’il en soit, cette pluie n’est pas simple, cette nuit pas ordinaire, personne ne dort.

 

Ta mère aussi garde les yeux ouverts dans l’obscurité. Le groupe électrogène fonctionne à la perfection, l’air conditionné lui évite d’entendre le bourdonnement des moustiques. Ces derniers ne s’aventurent pas sous le froid polaire de sa chambre, la température est réglée autour de dix-sept degrés, ce qui correspond à l’idée qu’on se ferait de l’hiver. Ta mère pourrait dormir, mais son premier-né, l’enfant qu’elle a baptisé Dio pour qu’il soit son ancre, n’est pas rentré. Elle s’est habituée, depuis le temps, à ce que tu t’évertues à trahir la signification de ton dina la mundi, ton nom du village. Cela ne l’empêche pas de craindre pour ta vie. C’est ta mère. Elle se lève, prenant pour prétexte d’aller voir si ton fils adoptif va bien, ce petit Kabral auquel elle s’attache sans le dire. S’il n’est pas de ton sang, il est l’enfant dont tu as choisi d’être le père. Cela a peut-être plus de prix. C’est ce qu’elle pense, ce qu’elle m’a confié une fois et qu’elle ne te dira pas. Que ton choix ait aussi été de ne pas engendrer toi-même de descendance gâche la beauté de l’adoption. Elle en souffre.

 

Kabral dort comme un bébé, elle remonte un peu le drap dont il s’est couvert, le regarde sourire aux silhouettes qui se promènent dans ses rêves, se dit que les enfants ne viennent pas au monde pour avoir des parents. Ils naissent pour vivre leur vie. Ils naissent parce qu’ils le doivent. Les parents ont l’honneur de les accompagner le long d’une partie du chemin. Kabral est sur sa route. Sa solidité, son intelligence, impressionnent celle qui voudrait être sa grand-mère. Il sait aimer les êtres sans en avoir besoin. C’est ce qu’elle admire le plus chez lui. Elle se dit que les enfants s’appartiennent à eux-mêmes ou peut-être à l’univers, mais cela ne concerne pas les siens, Madame n’est pas à une contradiction près. Ta mère s’apprête à retourner se coucher, sachant que l’aurore la trouvera les yeux écarquillés dans la pénombre. Peut-être rédigera-t-elle quelques phrases dans ce cahier qu’elle tient depuis peu. Ce n’est pas un journal, pas à proprement parler, même s’il lui arrive d’y exposer les faits du jour. Dans le long couloir qui mène à la mistress’ bedroom, la sonnerie du téléphone la surprend, lui coupe le souffle. On dirait un cri. Une plainte défiant le tonnerre, les bourrasques, pour fendre la nuit. Il est tard. C’est la ligne fixe de la grande maison. Qui connaît ce numéro ? Il est dans l’annuaire, mais plus personne ne s’en sert. La police. Un hôpital. Elle se fige. On n’a pas installé de répondeur automatique. L’appelant se lasse. Puis, peu de temps après, cela reprend.

 

Madame se hâte vers le petit salon, décroche. Et là… Bon. Tu la connais. Tu l’as vue prendre des coups des années durant, se relever après avoir été terrassée par Amos, tant et tant de fois. Tu l’as entendue dire à ses enfants de se mêler de leurs affaires quand ils la suppliaient de quitter cet enfer. Tu te souviens qu’elle nous interdisait de pleurer devant les ecchymoses, les bosses, les dents cassées qui la défiguraient. Tant et tant de fois. Mais là… Cela n’arrive pas souvent, mais là, ta mère pose un genou à terre. À sa manière. Shout, let it all out, jamais ne fut sa devise, elle ne pousse pas un cri. Elle écoute cette voix qu’elle ne s’attendait pas à reconnaître, cependant que les événements de la nuit lui sont relatés. Chacune des scènes décrites par ton ex-amoureuse lui apparaît dans toute son horreur. L’échange s’achève en ces termes : Madame, je devais vous en informer. À quoi ta mère répond : Je vous remercie. Je me présenterai chez vous demain à la première heure. Veuillez m’indiquer…

 

L’oiseau du matin se racle encore la gorge avant d’entonner son premier chant. Madame est prête. Ayant préparé le petit-déjeuner de Kabral, elle le lui a porté dans sa chambre et l’a prévenu. Sa mère a eu un accident, mais elle est en vie, elle va de ce pas la chercher. On n’a pas de nouvelles de Pops, rien de grave n’a été rapporté le concernant. Elle a regardé l’enfant dans les yeux, lui faisant promettre de ne pas s’inquiéter. Il a hoché la tête, ta mère a eu envie de pleurer. C’est ce qu’elle m’a confessé au téléphone. Ni elle, ni Amos, ne nous ont jamais parlé la langue ancestrale, celle qui aurait dû nous être transmise avant toute autre, mieux que toute autre. Chaque fois qu’ils l’ont utilisée en notre présence, c’était pour nous exclure de la conversation, évoquer des sujets réservés à ceux de leur classe d’âge. C’est néanmoins cette langue-là qui lui est venue, lorsqu’elle m’a appelée. J’ai dit : Maman ? Elle a soupiré : Tiki, a mun’am. Na kusi lambo le na. Quelque chose de grave lui était arrivé. Son recours à la langue ancestrale pour l’exprimer prouvait qu’elle faisait face à l’une des plus terribles épreuves de son existence.

 

Big Bro, voilà ce qu’il te faut imaginer :

 

Enoch, le chauffeur, se présente comme d’habitude au point du jour, alors que les veilleurs de nuit prennent le chemin du retour. Ta mère leur sert le premier repas de la journée, tout comme elle leur porte celui du soir. Ils sont trop âgés à présent pour ce travail de gardiennage, mais elle n’a pas souhaité s’en séparer. Ils ont besoin du salaire qu’elle leur verse. De plus, elle s’est attachée à ces hommes qui connaissent la face la plus sombre de notre intimité familiale. Elle partage quelque chose avec ceux qui ne lui ont pas repris leur respect, après l’avoir vue dans les situations les plus humiliantes. Alors, nous avons un système de sécurité dernier cri, des portes blindées pour chaque passage donnant sur l’extérieur, des grilles à certaines fenêtres, des gardiens pour la forme. Le chauffeur arrive à l’heure. Ce matin-là, il ne lave pas le véhicule. Madame est dehors, assise sur son fauteuil en rotin préféré, celui qui ressemble à un trône, avec ses larges accoudoirs, son haut dossier aux bords ouvragés. Elle est là, vêtue d’un pantalon et d’un chemisier noirs. Elle se lève. Se dirige en silence vers le garage. Enoch lui emboîte le pas, lui ouvre la portière. Elle s’installe sur la banquette arrière du break – c’est toi qui conduis la berline –, lui fait connaître leur destination. S’il est étonné, l’homme n’en laisse rien paraître. En dehors de Makalando, les employés de Madame ont appris à calquer sur la sienne leur attitude. Le flegme est le maître mot.

 

Figure-toi, Big Bro, ce qu’a dû être l’irruption du véhicule dans cet elobi où ton amie a jugé bon de s’établir. Les voitures passent là, mais ne s’y arrêtent pas. Elles ne se garent pas devant une maison en planches, même assez bien bâtie pour résister aux intempéries. Si d’aventure cela se produit, nul ne s’attend à en voir sortir la personne assise à l’arrière, cette dernière devant, en principe, envoyer son domestique à sa place ou héler un enfant du voisinage afin de lui confier un message à transmettre. On viendra alors à sa rencontre. D’autant qu’il a plu à torrents la veille, comme en attestent la boue, les caniveaux qui débordent, les déchets de toute qualité qui festoient à la surface, colonisant l’espace. Pourtant, les choses se passent ainsi : le chauffeur reste derrière le volant, tandis que la dame descend. Si son geste est prudent, on ne sent en elle aucune hésitation, au moment où la semelle des mocassins qu’elle a chaussés touche la glaise qui menace de l’aspirer. C’est ignorer que la femme était prête avant le premier chant de l’oiseau du matin. Elle ne se laissera pas impressionner par un peu de boue.

 

D’un regard, elle évalue la situation, pose à terre un pied, puis l’autre, avec autant de souplesse que de fermeté et d’élégance. Madame avance vers son objectif, la porte d’entrée d’une maison en carabote. Les témoins ne manquent pas. Les sans-titre se lèvent tôt pour arracher leur pitance au jour qui vient d’éclore, en particulier s’il succède au déluge, à une énième fin du monde que rien n’avait annoncée. Ils applaudiraient presque cette femme venue des beaux quartiers. Une digne enfant de ce pays. Elle ne craint ni la gadoue, ni l’odeur d’égout qui a envahi l’atmosphère, sait encore marcher sur un sol détrempé. Voyez comme elle se tient droite, la nuque dans le prolongement du cou. Les épaules semblent taillées dans la roche. Rien ne bouge en dehors des pieds qu’elle lève et repose sans variation du rythme. La cadence n’est pas binaire comme on pourrait l’imaginer. Cela ne fait pas un, puis deux. C’est un, puis trois, lorsque les pieds prennent appui sur la latérite gorgée d’eau. Le deuxième temps se niche dans la reprise du souffle, non pas au creux d’un silence, mais au fond d’un battement suggéré. On le sent. On le voit, à mesure qu’elle avance. Les observateurs voudraient fêter la femme qui danse pour ne pas déraper, lui lancer quelques paroles espiègles en signe d’amitié, de fraternité. Ils n’en font rien. Quelque chose en elle repousse la familiarité.

 

Comment sait-elle vers quelle maison se diriger ? Des indications lui ont été fournies, mais il aurait pu s’agir de la case voisine. Elle sait. Cependant, quand elle frappe à la porte, quand on vient lui ouvrir, ce n’est pas la personne qu’elle s’attendait à voir. Elle recule d’un pas. Ce visage ne lui est pas inconnu, mais cela fait si longtemps. Une bonne dizaine d’années qu’elle n’a pas revu cette femme, mais c’est bien elle. Les filles de Sisako Sone ressemblent toutes à leur mère. Elles sont trois. Chacune se distingue par sa morphologie, son teint, mais les traits ont été façonnés selon le même modèle. Celle-ci est l’aînée, la plus haute de taille, la plus sombre de peau. Elle a quitté Vieux Pays en accusant sa mère d’obscurantisme et de dépravation. Pour faire court. C’était en plein midi. Se tenant dans la cour de la concession familiale, la femme qui vient d’ouvrir la porte avait bruyamment manqué de respect à celle qui l’avait mise au monde. Elle avait abjuré la spiritualité de Sisako, n’y voyant que superstitions et maléfices.

En compagnie d’autres matriarches de Vieux Pays, Sisako s’adonnait à des pratiques que la morale réprouve, y mêlant les filles d’autrui sous prétexte de les initier à la féminité selon la tradition. En compagnie des anciennes de Vieux Pays, la nganga avait célébré des unions entre femmes, des abominations, invoquant, là encore, l’héritage ancestral. Succédant en cela aux fondatrices de la communauté, les aînées avaient autorisé leurs enfants à n’obéir qu’à des codes personnels en matière d’habillement. Parmi les filles, certaines, même après avoir atteint l’âge mûr, n’avaient jamais enfilé de robe. Quant aux garçons, tant qu’ils vivaient chez leur mère, toute liberté vestimentaire leur était aussi accordée. Ensuite, ils n’y renonçaient pas sans mal. Beaucoup essuyaient les quolibets lorsqu’ils quittaient la communauté, quand ils n’étaient pas soupçonnés d’être des depsos, ce qui provoquait des réactions moins amènes. Pour celle qui avait entrepris d’en énumérer les déviances, Vieux Pays était une matrice à scandale, une offense de chaque instant au Tout-Puissant.

 

La femme qui vient d’ouvrir la porte avait dit bien des choses, tenant des propos sans retour qui scellaient sa rupture avec l’origine. Elle n’avait pas voulu couper le cordon mais le hacher menu, le jeter aux pourceaux. Elle avait parlé de sacralité, tout en vomissant ce que d’autres entendaient par là. Nulle ne l’avait suivie sur cette voie querelleuse. On l’avait écoutée, se mordant la langue pour ne pas lui répondre, mais on s’était gardé de l’interrompre. Madame s’en souvient. Elle venait voir sa protectrice spirituelle, lorsque ces événements se déroulaient. À son arrivée, l’aînée des filles de la guérisseuse faisait le serment de ne vivre que pour se laver de la souillure dont sa filiation était la cause. Elle prononça un vœu de chasteté, jura de prendre soin de jeunes âmes, leur enseignant la crainte de Dieu et la véritable féminité qui commençait par la pudeur. À Vieux Pays, les filles non nubiles pouvaient aller dans le plus simple appareil, n’enfilant un vêtement que pour se rendre à l’école, par exemple. Ayant étreint ses petites sœurs, Sa Sainteté s’en était allée sans se retourner, n’emportant rien qui lui rappelle la vie passée à Vieux Pays.

Plus tard, on avait cancané dans les cases. On avait raconté que la grande fille de Sisako avait été éconduite par l’homme qu’elle fréquentait depuis quelque temps. Un soir, il avait été question qu’il vienne la chercher chez elle pour l’emmener dîner dans un circuit à la mode. En toute confiance, la femme avait indiqué le plus sûr chemin pour rejoindre Vieux Pays au crépuscule, peu avant l’heure des esprits. Découvrant d’où elle venait, son aimé lui aurait tenu ce langage : Je ne peux pas marier une femme qui sort de là-bas. On connaît vos choses. Ah oui, oui, on a les dossiers. Et il semble que vous refusez la dot. Tu vas me causer trop de désordre. Dépose-moi, je descends ici. L’amour du monsieur avait pris fin sur ces entrefaites, la femme avait plongé dans une dépression dont aucun remède n’était venu à bout. Puis, un jour, dans la cour de la concession familiale, elle avait dit ce qu’elle avait à dire. L’affaire avait fait grand bruit, à l’époque, au sein de la communauté. Madame salue l’enfant que Sisako a tant désirée qu’elle l’a baptisée Reine, car telle est la signification de son nom. Kwin, murmure-t-elle, monen. On lui apprend que Kwin n’est plus, qu’on s’appelle désormais Abysinia. Recevant cette information, Madame ne la commente pas.

 

Amandla rejoint Abysinia et constate la présence de ta mère. L’invitant à l’intérieur, elle s’apprête à refermer la porte, mais Abysinia prend congé : Ma sœur, je reviendrai te voir. Mes filles vont bientôt se lever, si ce n’est déjà fait. Se tournant vers la nouvelle venue, elle ajoute : Madame Mususedi, ponda ni pepe, à une prochaine. La décontraction du ton frise la désinvolture, ce qui indique, pour qui maîtrise nos codes sociaux, qu’on est loin du détachement affiché, qu’on se serait passé de cette rencontre. Amandla comprend que les deux femmes se connaissent, mais elle ne relève pas. Ixora est couchée sur une natte, la face cabossée. Elle dort, sa respiration est paisible. Elle devrait se remettre de ses blessures, a priori. Ta mère s’éloigne. Ce n’est pas cette femme, c’est elle-même qu’elle voit dans cet état. Il y a un banc dans un coin de la pièce. Elle s’y assied, se demandant quoi faire. Bien sûr, la première priorité est d’éviter les commérages. Il n’est pas question de la conduire à l’hôpital. Personne ne croira à une chute dans l’escalier de la grande maison. Pourtant, l’intervention d’un médecin est de rigueur. On ne sait jamais : s’il y avait un traumatisme crânien, une hémorragie interne. Elle baisse la tête, songeant que certaines victoires sont des défaites. La femme qui t’a ramené du Nord lui sera une charge, que tu l’épouses ou pas, que tu reparaisses ou non.

 

Elle accepte le verre d’eau que lui tend ton ancienne amoureuse. Elles ne disent pas un mot de toi. Le silence qui s’étire entre elles ne les sépare pas. Il consolide une relation aux contours encore brumeux. Madame aurait beaucoup à dire. Ce n’est pas le moment. Elle garde pour elle ce qui la bouleverse, fait ce qu’il faut, comme toujours. Ta mère analyse la situation. La prudence requiert de ne pas déplacer Ixora endormie. Elle attendra son réveil et avisera. C’est ce qu’elle annonce. Amandla ne tente rien pour la dissuader. La conversation est minimale. Elles ne se forcent pas, gardent un œil sur la femme sans laquelle tu ne serais pas revenu au pays. Ta mère a tant espéré ce retour, et voilà. Se méfier de ses désirs. À l’heure du déjeuner, Amandla propose de la patate douce et des légumes verts. Madame goûte le plat. Ce sont des bewole. Son légume-feuille favori. La recette est parfaite. Le bon dosage de tomate, ce qu’il faut de crevettes séchées, l’arôme d’un piment qu’on a retiré à temps de la casserole. C’est presque un choc, pour ta mère. Elle ne dit rien. L’autre non plus, qui se contente de récupérer l’assiette vide. Au cœur de l’après-midi, elle proposera une tranche d’ananas. Ton Ixora s’étant mis en tête d’épuiser le sommeil, elles passeront ensemble un long moment.

 

Un homme vient rendre visite. Amandla ne le fait pas entrer, sort pour s’entretenir avec lui. Madame tend l’oreille. L’homme parle dans sa langue, la femme répond dans la sienne. Elle n’ose encore utiliser l’idiome local, mais elle le comprend à la perfection, en saisit les subtilités. Surprise, Madame continue d’écouter. Celui dont elle découvre qu’il s’appelle Misipo, est passé voir si l’orage n’a pas fait de dégâts. Amandla dit que tout va bien, il y a seulement cette femme blessée qu’elle garde. Madame réfléchit. Soupire. Non. Elle ne peut pas. En d’autres circonstances, elle aurait tenté ceci : payer Misipo pour qu’il conduise à l’hôpital cette femme qui t’a ramené vers les tiens. Auprès du personnel soignant, il se serait fait passer pour un membre de sa famille. Il lui aurait ensuite rendu compte, jusqu’au rétablissement complet de la malade. Elle l’aurait bien rétribué. Par ailleurs, elle aurait mené sur lui sa petite enquête, de façon à connaître son point faible. Cela aurait été, comme dans tous les cas de ce genre, une affaire pour les deux parties. L’implication et la présence d’Amandla interdisent cela. Madame soupire à nouveau. Elle s’interroge sur la folie du destin qui force dans sa vie deux femmes sans généalogie. Deux descendantes d’esclaves. Pas une. Deux. Elle écoute, perçoit, dans le ton de la conversation, l’intimité de son hôtesse avec le visiteur. Il ne l’appelle pas par son prénom, ne dit ni tante, ni sœur, comme le feraient la plupart des gens ici.

 

S’adressant à celle dont il a le souci, l’inconnu dit muto, femme. Il se pose avant tout comme un homme face à elle, ce qui conditionne et féconde toutes les modalités de leur relation. La force de son attachement s’exprime dans l’emploi d’un terme banal en apparence. Pour qui sait entendre, les modulations de sa voix donnent au nom commun le statut de nom propre. Misipo n’est pas de ceux qui vous tiennent la main, vous embrassent en public, mais il ne se cache pas non plus. Il est présent. Il sera là chaque fois que nécessaire. Sans doute serait-il venu plus tôt si des occupations ne l’avaient retenu, peut-être une épouse ? Madame hausse les épaules. Cela ne la concerne pas, elle ne juge pas, l’amour doit être cueilli où il se trouve. Prenant congé, Misipo dit : Waange so, à tout à l’heure alors. Le soleil ne se couchera pas sans qu’il ait mis les pieds à l’intérieur de cette case, afin de s’assurer que tout y est en ordre.

 

La voix d’Ixora la fait sursauter. La blessée n’a pas ouvert les yeux, mais elle parle dans son sommeil. Elle appelle : Masasi, Masasi. Kon kon kon, je suis devant la porte. Madame s’approche, s’accroupit, se coupe un instant la respiration. Ixora répète ses propos, avec quelques variantes, l’une d’elles faisant de l’interpellée sa chérie. Madame est dépassée. Ce sont les mots qu’elle a employés au téléphone. Elle n’a pas révélé la source de son trouble, mais je la connais. Il y a un lot d’années, je suis tombée sur les lettres d’Eshe. Tu te souviens d’Eshe, nous l’avons connue lors de nos dernières vacances à l’étranger. Après ce séjour-là, nous n’avons plus jamais pris de vacances hors du pays. Tous nos amis partaient, nous restions entre les murs de la grande maison. Notre chance fut d’être ensemble. Nos parents étaient désormais trop occupés à tenir à distance le bonheur, consacrant toute l’énergie dont ils disposaient à parfaire l’échec de leur couple. Une telle détermination ne pouvait que mener au triomphe. Ce fut le cas, comme tu le sais, Big Bro, comme chacun le sait.

 

Les lettres d’Eshe m’ont appris une chose que ta mère ne confiera jamais à quiconque. Les dernières missives étaient le chant d’un oiseau blessé. Il n’y avait pas de colère, elles disaient la douleur d’avoir rêvé trop fort, de devoir se réveiller, réapprendre à respirer. Cette partie de la correspondance m’a fait penser à une chanson de Johnny Hates Jazz, celle qui parle d’amour déçu, de rêves brisés. C’est en farfouillant sans but dans les affaires de Madame que j’ai découvert ce courrier. Enfants, nous avions l’habitude de fouiner, quand les parents étaient sortis. Nous traînions notre ennui dans les recoins d’une penderie, dans les tiroirs des bureaux, tout en haut des meubles que nous escaladions, nous faisant la courte échelle.

 

C’est au cours d’une de ces équipées que nous avons découvert les fusils d’Angus sous le lit conjugal, ceux qui en avaient fait un héros de guerre. Ils étaient immenses, des armes de titan. Nous n’avons pas su tout de suite ce que renfermait l’imposant colis enveloppé d’épaisseurs de papier kraft. Nous ignorions que des feuilles de papier pouvaient avoir cette dimension, on aurait dit un corps, une momie, là, sous la couche des parents. C’est encore pendant une de ces expéditions que nous avons vu nos premiers films pornographiques. Les cassettes VHS étaient là, anonymes, sans étui ni inscription. Elles avaient été placées dans un carton contenant des embauchoirs abîmés, des chausse-pieds qui ne serviraient plus, des boîtes de cirage coagulé. T’en souviens-tu, Double Bee ? Nous avons souvent regardé ces films, sachant qu’ils n’avaient pas été cachés par hasard. La famille disposait d’une vidéothèque officielle dans laquelle nous étions autorisés à puiser à notre guise. Nous voulions savoir pourquoi ces exceptions.

 

La première fois, nous n’avions d’autre attente que celle de la nouveauté, nous connaissions par cœur les autres vidéos. Cinq minutes s’étaient à peine écoulées que nous bondissions, l’un vers la porte du petit salon pour la fermer à clé, l’autre vers la fenêtre pour tirer les rideaux. Baissant le son, nous nous étions rapprochés, presque collés l’un à l’autre pour regarder, le souffle court, ce qui s’offrait à notre curiosité. À vrai dire, nous étions plus choqués à l’idée de Madame et Amos se délectant d’un tel spectacle que par les images elles-mêmes, que nous observions de façon clinique. Nous riions devant certaines scènes, lâchions un ich appuyé devant d’autres, recourions à la touche RW pour revenir en arrière, mieux examiner un élément digne d’intérêt.

 

Tu t’es lassé de ce spectacle, on a vite fait le tour de la question, et tu étais un garçon. La société te permettait, si tel était ton vœu, de pénétrer avec précocité dans le domaine de la sexualité, de jouir sans entraves. À moi, elle imposait d’autres approches. J’ai plus que toi regardé ces cassettes, les images sans le son, ne m’arrêtant que le jour où l’une des bandes s’enroula dans le magnétoscope. C’est à force de patience et de dextérité que je parvins à l’en déloger, dans un état tel que mon intrusion dans la chambre parentale risquait d’être découverte. Même tenue en joue, j’aurais deny. J’étais curieuse de ce qui s’exposait sur l’écran du téléviseur et, cependant, c’est parcourue de frissons que je regardais, voyant dans ces corps-à-corps une lutte d’où les femmes ne sortaient pas victorieuses. Leur plaisir dépendait de celui d’hommes qui n’étaient pas des partenaires mais des donneurs d’ordres, des rouleaux compresseurs. Je ne voyais là rien qui ressemblât à de l’amour, le sexe ne se pratiquant d’ailleurs, dans ces films, qu’entre personnes sans attaches affectives. Un jour, alors que nous rendions visite à la famille paternelle, je surpris des bribes de conversation entre nos tantes, Judith et Sulamite. Toi et moi étions assis sur la véranda, un pied dehors comme toujours, tant nous nous sentions mal en ce lieu où nous savions notre mère détestée, notre présence peu souhaitée.

 

Les deux abominables discutaient dans la cuisine, une bouteille de bière Beck’s à la main, raclant, au fond de l’assiette qu’elles partageaient, les dernières miettes d’Exeter Corned Beef. Leurs rires fusaient de temps à autre, tels des vrombissements de moteurs. L’une d’elles fréquentait un pasteur. L’évangéliste décrivait le pénis comme un attribut dont le Tout-Puissant avait doté le mâle de l’espèce humaine afin qu’il s’unisse à son alter ego féminin, les deux formant ainsi une seule chair. L’homme n’aurait de ce fait qu’une épouse et une amante, son sexe étant plus qu’un vulgaire organe, une matérialisation de son âme. C’était cette partie qui faisait rigoler le binôme scélérat : la sacralisation de la quéquette. Les films pornographiques planqués dans la penderie de nos parents tenaient à se démarquer de cette lecture spirituelle, présentant des chairs dissociées ne devenant jamais une, étant donné la confrontation à laquelle on se livrait. La verge était ici glaive ou torpille, la fin du coït était rupture, déchirure. Après s’être affrontés, les corps allaient chacun de leur côté. Ce qui m’intriguait le plus était d’associer nos parents à la sexualité sans fard que dévoilaient ces films. Au bout d’un moment, je remplaçai presque systématiquement par leurs corps, leurs visages, ceux des acteurs. Le son étant coupé, les voix de nos parents s’imposaient à mon imagination. À quel moment regardaient-ils cela, dans quel but ?

 

Une fois, ce n’est arrivé qu’une fois, je vis Amos tenter d’étreindre sa femme. Elle s’est détournée en disant : La petite nous regarde, c’était il y a des siècles, je devais avoir cinq ans. J’aurais aimé les voir s’embrasser, cela m’aurait rassurée. Chacun appelait l’autre par son dina la mundi plutôt que par son prénom nordiste, ils partageaient la même couche, c’était tout ce qu’il nous était donné de percevoir de leur intimité. Même après avoir trouvé ces films pornographiques, jamais je n’imaginai Madame recevant sa giclée de sperme sur le visage ou entre les seins. Lorsque de telles scènes surgissaient, la substitution de ses traits à ceux de l’actrice demeurait une superposition mal aboutie, quelque peu incongrue. Il me fallut mieux me connaître pour mettre des mots sur le dérangement dont j’étais la proie à ce moment-là.

 

Mon trouble s’intensifia lorsque, passant devant la chambre de nos père et mère, je surpris une espèce de chahut. L’oreille désormais habituée à cette musique, je ne fis pas de confusion entre les cris, les gémissements perçus alors, et ceux dont la maison retentissait à d’autres occasions. Toutefois, je n’eus pas l’impression que le plaisir, même sous la forme pervertie qui me dérangeait dans les films, fût de la partie. La voix d’Amos n’était guère audible, on n’entendait que celle étouffée de Madame et, dans les souffles comme dans les silences, une douleur qui me glaça. On a parfois des intuitions, des émotions dont la ténacité met en branle un système de défense. D’abord, cela fonctionne comme un radar. C’est bien plus tard que les boucliers se dressent, que les missiles se parent pour tirer. Bien plus tard, mais cela se prépare là. Je venais d’avoir neuf ans, j’entrai dans un conflit de longue durée avec le sexe des hommes.

 

Il m’apparut que l’acte était imposé à Madame, le coït n’avait d’ailleurs aucune raison d’être, compte tenu de la nature de leurs rapports. J’aurais mieux compris que chacun ait une liaison extraconjugale, un espace où respirer, être apprécié, trouver la force de revenir dans la grande maison puisque, de toute évidence, ils pensaient l’un et l’autre devoir rester mariés. Je me suis toujours demandé comment ils pouvaient dormir dans le même lit, tolérer la peau de l’ennemi, son odeur. Ce jour-là, dans le couloir, alors que chaque cellule de mon corps se figeait, je sus combien l’amour pouvait se révéler abrasif et sale, s’infliger plus que se donner. Il était question d’une mesure punitive. Baiser pour détruire, y laisser soi-même sa peau, forcément. Une profanation. On n’entendait pas la voix d’Amos, il n’y avait que celle étouffée de sa femme, les souffles, les silences, les craquements du lit, soudain plus rapides, plus rapides, plus rapides, il jouit sans un murmure, dans la sécheresse. Quelqu’un descendit du lit, les ressorts grincèrent. Je songeai que c’était lui. La porte de la salle de bains attenante à la chambre claqua. Il n’y eut plus un bruit, comme plus de vie. La rigidité qui s’était emparée de moi ne se dissipait pas, je crevais de trouille à l’idée d’être découverte là, une statue, le pied gauche projeté en avant, le talon du droit levé, les bras comme des ailes qu’on avait voulu ouvrir. Un être en suspension, pour combien de temps…

 

Je ne parvenais pas à déglutir, la salive s’accumulait entre mes joues, cela commençait à faire mal. Pendant ce temps, mon cœur battait au ralenti mais avec la force d’un gong, sa vibration menaçant de me faire exploser la poitrine. C’est toi qui m’as tirée de cette paralysie. Tu as crié mon nom depuis la cuisine où Makalando venait de servir des crêpes, je me suis affaissée. Tu m’as cherchée, trouvée là. Tu m’as donné une gifle, t’es assuré que je revenais à moi. Ensuite, tu as fait venir la cuisinière pour t’aider à me porter. Vous m’avez couchée sur le canapé du grand salon, celui qui jouxte la salle à manger et qui reçoit tant de lumière. Celui où étaient accueillis les invités, les soirs où nos parents devaient montrer qui ils étaient, paraître, mériter leur place au soleil. Tu es resté près de moi. Du haut de tes onze ans, tu m’as réconfortée. Toi seul savais que nous étions deux enfants abandonnés au milieu d’un champ de bataille. La mémoire de notre petite famille évoque ce jour comme celui du malaise de Tiki. J’eus mes règles quelques mois plus tard, ce n’est pas Madame mais notre cuisinière qui m’expliqua ce qui m’arrivait, et je mis des années à le comprendre. Souvent, je fus prise de court par le flot menstruel, ne sachant où me mettre lorsqu’il me surprenait en classe, tachant mes jolies jupes.

 

Jamais je ne pus te raconter ce que j’avais entendu, compris, en passant près de la chambre des vieux. Cela me transforma. Dès lors, j’allai vers notre mère chaque fois qu’elle avait été battue, je ravalai mes larmes, elle finit par accepter ma présence. Je regardai ses ecchymoses, le rouge sous le noir de sa peau, les dents qui bougeaient quelquefois, tout cela paraissait plus terrible que de sentir monter en moi la peur. J’avais quelqu’un à soigner, à veiller, je me surpassai pour faire honneur au nom qu’elle m’avait donné : Tiki, le trésor, la précieuse. C’est de cette façon que je domptai l’angoisse mêlée de dégoût que je saurais nommer avec le temps, lorsqu’il faudrait m’éprendre d’un homme, puisqu’il le faut, à ce qu’on dit. Je n’y voyais en conscience aucune objection, le problème résidait ailleurs, dans la sphère de l’impensé, de l’irrationnel. À quinze ans, je tombai amoureuse pour la première fois, d’un garçon qui n’en eut pas idée. Jamais il ne sut quelles conversations enfiévrées je nous inventais dans ma chambre, regardant le miroir de ma coiffeuse, voyant s’y dérouler les scènes d’une romance imaginaire. Jamais il ne se douta que je lui chantais Suddenly, une brosse à la main en guise de micro.

 

C’était la rude époque du gel dans les cheveux, des chemisiers à épaulettes, de la fluorescence et des synthétiseurs. Porter, en plein cagnard, le même blouson que Maverick dans Top Gun, était un devoir en ce temps-là. Nous apprenions les paroles des chansons dans les magazines nordistes qu’une machine à décérébrer faisait livrer jusque sous nos latitudes, au mépris de toute notion de rentabilité, étant donné la faible part de marché que nous représentions. Le monde se souciait beaucoup de nous, nos idoles tinrent à en apporter la preuve, invitant leurs compatriotes à se pencher sur notre cas : There’s a world outside your window, And it’s a world of dread and fear, chantait le Band Aid. Nous étions l’épouvante, nous le découvrions. Nous n’achetâmes pas le disque, ce n’était pas à nous de le faire. Les têtes d’affiches du Band Aid étaient des garçons blancs, toutes. Au moins les choses étaient-elles claires, parfaitement assumées : on savait qui commandait. J’avoue une certaine tendresse pour ces types. C’est compliqué de faire ces trucs-là sans se planter, tu te ramasses toujours un peu, quand tu es un descendant de colons désireux de fraterniser avec les damnés de la terre. L’opération était générationnelle, moins réussie que celle qui s’était mise en place outre-Atlantique, à partir d’un morceau composé par Lionel Richie et Michael Jackson. Les paroles n’avaient pas su se déterminer : rock ou guimauve, le Band Aid ne tranchait pas, ce qui faisait osciller sa chanson entre sollicitude et mépris. Tel était le contexte de mes premières amours.

Le visage pâle qui faisait battre mon cœur virait à l’écarlate lorsque le soleil s’exprimait, c’est-à-dire de huit à dix-huit heures, ce qui ne lui retirait pas tout intérêt. À cet âge-là, nous étions tous un peu rouges d’un certain point de vue, brûlants de tout ce qui croissait en nous et sur nous. Qu’il me parle de ses lectures, se démène pour me faire rire ou plaisir m’attendrissait, mais je n’en laissais rien paraître. L’idée qu’il pose la main sur moi était source de terreur, si bien que je ne lui laissai pas la moindre ouverture. Il se détourna de moi avant la fin du deuxième trimestre, la chasse n’offrant de séduction que si la proie consentait à se laisser prendre. Entre garçons et filles, les règles de l’art cynégétique sont ainsi faites qu’il ne s’agit pas de contraindre, mais d’obtenir la reddition, quelle que soit l’identité du chasseur. Je ne consentis pas à me rendre, mon soupirant alla se consoler en une prairie plus hospitalière. Cette histoire m’amena à prendre le taureau par les cornes. Je craignais l’intimité avec l’autre sexe sans éprouver d’attirance pour le mien, ni même de totale identification avec lui. Je ne voulais pas occuper la place de celle qu’on pilonnait en la traitant de salope, celle dont la peau accueillerait ce jet de sperme qui m’apparaissait comme une déjection. Je ne me sentais pas non plus un garçon piégé dans un corps de fille, mon aspiration était, dans le fond, de n’être ni l’un ni l’autre. Non pas entre les deux, mais quelque part au-delà.

 

J’avais seize ans lorsque je perdis mon pucelage, avec un garçon payé pour ses services. Il n’eut pas le loisir de me grimper dessus pour me pénétrer. Je le fis se masturber jusqu’à le voir atteindre la raideur qui me semblait convenir, il était nu, moi vêtue, il ne me toucha pas. Lorsqu’il fut prêt, je lui demandai d’empaqueter son matériel dans un préservatif, le regardai faire, l’invitai à s’étendre sur le sol. M’étant déchaussée, je posai les pieds sur le haut de ses cuisses, levai un peu le volant de ma jupe avant de m’accroupir pour que mon sexe gobât le sien. J’opérai d’un coup sec du bassin. Il n’y eut pas de va-et-vient, ni de sa part, ni de la mienne, ce n’était pas l’idée. Il n’y eut pas un cri en dépit de la brûlure. Il n’y eut pas d’échange de regards, je lui avais tourné le dos. Cet acte n’avait rien à voir avec le gars, cela ne se passait pas entre nous, il n’y avait pas de nous. Je voulais me défaire de la membrane, sans romantisme. C’était fait, je m’installai sur le bidet pour me laver le sexe, laissai la somme convenue, tournai les talons de mes low boots cowgirl style. C’était la mode d’en porter avec des jupes. Les miennes étaient blanches, comme les mitaines en cuir cloutées et le jupon en tulle que je portais aussi, ce jour-là. J’avais seize ans, c’étaient les années 80, j’étais un peu lookée.

 

Je ne t’embarrasserai pas de détails. Tout ce que je dirai, c’est que mon exploration du domaine sexuel s’effectua, au cours de cette période, avec assez de minutie pour que je sache comment me situer. Pour atteindre l’orgasme, je devais prendre et garder le contrôle. Jamais je n’éprouvai de sentiment amoureux pour mes amants, les garçons auxquels je tenais ne pouvaient me toucher, ce qui m’attrista parfois. La situation n’a pas tellement changé, mais je m’égare… Ce n’est pas de moi que nous parlions, je suis sans intérêt. La famille parfaite compte deux enfants, l’aîné devant être un fils, l’héritier par excellence. La fille n’est alors qu’ornementale ou utilitaire. C’est elle qu’on appelle lorsque, le mitan de la nuit franchi, on s’aperçoit que le monde s’est effondré. C’est ce qu’a fait Madame, pour me dire le basculement de ses jours dans l’inconnu. Elle n’a pas demandé comment j’allais, cela ne lui est pas venu à l’esprit. C’est à elle-même qu’il lui fallait conter sa longue nuit, le jour d’après aussi. Touchant le fond d’un abîme intérieur, elle n’a pris garde ni aux mots ni aux choses, a livré un compte rendu précis.

 

Tête baissée vers l’intumescence qu’est maintenant le visage d’Ixora, ta mère écoute la femme, comprend quelque chose. Disons qu’elle a un pressentiment, que sa compréhension émane plus du cœur que de la raison. Elle quitte la pièce quand Amandla revient à l’intérieur. Madame ne va pas jusqu’à la voiture, fait signe au chauffeur d’approcher. Elle lui donne pour consigne de se rendre à Vieux Pays, de revenir avec Masasi, la jeune femme qui se déplace à domicile pour la coiffer. Enoch s’écrie : Donc la belle femme-là sort de là-bas ? Le flegme n’est plus de mise, l’homme se renfrogne. Les habitantes de Vieux Pays sont des diablesses, il ne mettra pas le bout d’un orteil dans cet endroit. Madame, implore-t-il, je vous respecte beaucoup, mais je suis chrétien. Enoch ignore qu’elle fréquente Vieux Pays depuis des années. Quand elle désire s’y rendre, elle prend le volant. Madame ne va pas se mettre à discuter, elle tend la main : Les clés, ordonne-t-elle, donnez-moi les clés. L’homme la supplie de ne pas le renvoyer, dit qu’il ferait tout pour elle, mais pas cela, Au nom de Dieu, Madame. Elle lui demande ce qu’il n’a pas compris dans l’énoncé : Donnez-moi les clés, ajoute : Rentrez chez vous, je vous verrai demain. Se tournant vers Amandla, elle annonce qu’elle sera de retour sous peu.

 

Le véhicule qu’elle pilote ne roule pas, c’est une fusée qui traverse les artères défoncées de la ville, volant par-dessus des crevasses dont la circonférence autant que la profondeur attestent de la chute de plusieurs météorites. Ta mère slalome entre les voitures, les pousse-pousse, les gens. Elle appuie sur le champignon, gomme les kilomètres. Elle est à Vieux Pays en un rien de temps, dans la case où elle trouve sa coiffeuse assise sur un banc près de la fenêtre. Masasi la regarde et demande : Ixora ? Madame répond : Je te conduis à ses côtés. La jeune femme dit avoir eu une prémonition. Elle a passé une mauvaise nuit, n’a pas dormi. Lorsqu’elle évoque ces instants, la voix de ta mère est chargée, lestée du poids de ses silences, du chagrin de la perte. Ce n’est pas Masasi qu’elle mène auprès d’Ixora. Elle trouve le courage, après toutes ces années, de faire route vers la femme pour laquelle son cœur n’a cessé de se lamenter. Eshe, la part amputée de son corps. C’est un retour symbolique à soi, à sa propre complétude, une réparation. Il n’est plus temps de songer à la vie qui aurait été la sienne auprès de son grand amour. Elle ne me dit pas pourquoi, mais promet d’être l’alliée de ces deux amoureuses, une fois la blessée remise. Avec ou sans généalogie. Elle se le promet. Sa main sur le volant est sûre, son regard ne dévie pas du chemin, elle ne pose pas une question à Masasi, et toi, Big Bro, tu n’es pas au cœur de ses pensées. Tu es, pour l’instant, un sujet annexe, on verra cela le moment venu. Dans la voiture, c’est le silence. Vieux Pays est déjà loin, lorsque ta mère compose un numéro, fait fonctionner le haut-parleur, attend que son correspondant décroche. Nulle fébrilité dans la voix de Kabral, d’ailleurs, ce n’est pas lui qui téléphone. Il ne s’est pas manifesté de la journée, comme imperméable à l’inquiétude.

 

On ne peut lui parler comme à un enfant ordinaire. Elle lui dit : sa mère est blessée, cela pourrait être grave. Lorsqu’elle aura été admise à l’hôpital, il lui rendra visite. Le garçon est d’accord. Il demande de tes nouvelles, n’en obtient pas, devance toute interrogation sur la manière dont il supporte la solitude dans la grande maison : Makalando est restée avec moi, les veilleurs viennent d’arriver. Je vais leur porter le repas. J’attends votre retour pour aller voir maman. Ce n’est pas une requête, il n’acceptera pas qu’on le mette au lit sans l’avoir vue. Ixora est sa mère. Il prend congé, c’est lui qui le fait, en disant : À tout à l’heure Madame. Quelque chose se serre un peu dans le cœur de ta mère. Une minute s’écoule, peut-être deux, pendant lesquelles une lassitude l’assaille. Marre d’être une machine de guerre, une personne qu’un enfant ne peut appeler que Madame, alors qu’il réside sous son toit et qu’elle se rêve grand-mère. Cela ne dure pas, ta mère a quelques qualités. L’une d’elles consiste à ne pas se plaindre des conséquences de ses erreurs. Le jour va tirer sa révérence quand le break se gare à nouveau devant la case où repose Ixora. Près de la porte d’entrée, Abysinia est debout, tel un totem. Les yeux lui sortent presque du visage quand elle reconnaît la femme à peau rouge qui descend du véhicule, faisant claquer la portière.

 

Masasi s’avance, se tient à quelques pas, salue, disons-le comme ça : Kwin, tu étais tombée en brousse. Abysinia ne répond pas. Ce qui l’intéresse, c’est de savoir ce que vient faire sa plus jeune sœur dans cette histoire, pour quelle raison Madame est allée l’extraire de cette benne à ordures qu’est Vieux Pays. Il arrive, lorsque nous posons une question, que nous attendions une réponse donnée, même sans en avoir conscience. L’esprit d’Abysinia est préparé à entendre, par exemple, que sa frangine se présente en ce lieu, porteuse d’un remède fourni par leur mère, guérisseuse dont la notoriété n’est plus à faire. Bien sûr, elle fera barrage de son corps, afin que cette diablerie ne soit pas appliquée à la femme blessée dont elle vient de prendre des nouvelles. Cependant, il n’y a pas de médicament ou, plutôt, la femme à peau rouge est l’onguent, la potion. Ces informations ne sont pas transmises par le verbe, tout est dans les regards. Celui de ta mère, celui de la femme dont la lueur d’une lampe-tempête, accrochée au fronton de la maison, souligne la clarté rouge. Abysinia rugit, sa sœur bondit en arrière, Madame s’élance en avant. Il n’y a pas de temporisation entre ces réactions, pas une seconde d’intervalle. Madame lutte avec la géante, roule avec elle sur le sol qui mettra des jours à sécher. Imagine, Big Bro, la force d’une femme ayant absorbé, année après année, une agressivité confinant à la démence.

 

Chaque coup vient de loin. Chaque coup est un de ceux que l’homme a su parer, un de ceux qui ont manqué leur cible ou n’ont pas fait le poids. Chaque coup rappelle le jour où, en ayant assez d’être tabassée, elle a collé le canon d’une arme de poing sur le ventre désormais rebondi d’Amos, lui délivrant le message suivant : Tu sors de chez moi aujourd’hui, je te ferai porter tes affaires. Oui. Il a suffi de quelques mots pour mettre fin à l’horreur, se saisir de la clé qu’on avait toujours détenue, ouvrir la porte, dire qu’on ne prendra plus part à sa propre destruction. Abysinia hurle au repentir, à l’abomination. Elle fustige l’impudicité, les relations sexuelles condamnables, en appelle à la population du quartier, espérant monter les gens contre les dépravées et leurs complices. On tchipe. La veille au soir, c’était le déluge. Dieu a repris le peu qu’Il avait donné comme Il le fait si souvent. On ira Le prier dimanche car on Le craint, Il a tout fait pour ça, mais là, tout de suite, on est un peu occupé. Certains ont tout perdu. Ils sont épuisés.

 

Madame est à califourchon sur le ventre d’Abysinia, la fixant des yeux, lui offrant une dernière chance de se taire, avant de lui envoyer une taloche sur la bouche, puis de l’assommer d’un coup de poing. Bite the dust… Lorsqu’elle pénètre dans la maison, couverte de boue des pieds aux épaules, ta mère informe les femmes qui s’y trouvent qu’il faudra prendre soin de Kwin. Il sera presque dix heures du soir lorsque Kabral verra sa mère, dans la clinique privée où on l’aura conduite. Il ne semblera pas étonné de trouver à son chevet la coiffeuse qui vient tous les huit jours dans la grande maison. Il regardera sans rien dire le visage d’Ixora, s’arrêtant sur chaque marque, chaque trace de ta violence. Il ne demandera pas quel accident a causé ces ecchymoses, n’exprimera pas ses sentiments. Ce n’est qu’à la toute fin de cette journée que, rendue à la solitude de sa chambre, Madame s’abandonnera à son angoisse te concernant. Comme moi, elle est persuadée que tu es en vie quelque part et, si elle évoque ta mort, c’est pour conjurer le sort. Cette conjuration n’est pas à comprendre comme l’anticipation de ta disparition, le refus de cette dernière. Ta mère ne veut laisser à aucune puissance le privilège de te détruire, d’en finir avec toi. Elle remuera ciel et terre, fouillera la galaxie, n’exhalera pas son dernier souffle sans t’avoir mis la main dessus, quelle que soit ta condition. Tu ne perds rien pour attendre, Double Bee. Laisse-la reprendre ses forces, laisse seulement. Tu lui rendras au centuple ce que lui ont coûté les mille quatre cent quarante minutes qu’a comptées cette journée de l’année 2010.

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