Crépuscule du tourment

Leonora Miano · Chapitre 1 sur 4 · partie 1/3

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Crépuscule du tourment

I – Madame

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

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Some folks will tell you the blues is a woman…

CORNELIUS EADY, I’m A Fool To Love You

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I

 

Madame

 

there is no place

for a soft/black/woman.

SONIA SANCHEZ, Present

 

On étouffe comme avant l’orage. Il approche, prend son temps, strie le ciel d’éclairs soudains et espacés, lance sur nos existences d’indéchiffrables imprécations. J’en ai vu d’autres. Le tonnerre s’apprête en coulisse, on l’entend qui prépare ses grondements pour tout à l’heure, ce ne sont encore que des roulements sourds. La Mère du monde doit faire, en cet instant, quelques discrets gargarismes. Sous peu, sa voix se fera puissante, mais qui saura en décrypter les arrêts ? On a beau écouter, on n’entend que ce qui est au fond de soi. Le temps viendra, pour que la divinité révèle la vérité, approuve ou non notre conduite sur la terre des vivants. Avant cela, avant qu’il ne faille quitter cette vie pour nous fondre dans l’autre, nous sommes responsables de notre destinée. Je ne serai pas accusée de m’être dérobée.

 

L’air est aussi pesant que les anciens fardeaux, ces blessures souterraines dont on ne guérit pas. Les tenir secrètes, ce n’est pas seulement se garder de les dire. C’est, en quelque sorte, les nourrir. C’est à l’ombre que s’épanouissent certaines douleurs. C’est dans le silence que fleurissent ces obsessions qui deviennent le moteur et le tracé de nos existences. Je sais nommer l’épine qui, logée en moi depuis le plus jeune âge, est ma torture et ma boussole. Ma véritable identité. Je connais les raisons qui me poussent et ne me raconte jamais d’histoires à ce sujet. Entendons-nous : que tout parte d’une fêlure ne signifie pas que j’aie tort. Notre plaine côtière, notre pays, ont leurs usages. Leur compréhension des choses. J’ai fait avec. Il m’a fallu de la finesse, de l’habileté, de l’attention en permanence, pour longer cette faille en évitant la chute, et je n’ai dérapé qu’une fois ou deux. J’étais une toute jeune mariée, une femme encore un peu sentimentale. Il n’y a pas de place pour la romance, pour les mièvreries, dans la vie des femmes d’ici. Sous ces latitudes où le ciel n’est ni un abri ni un recours, être femme, c’est mettre à mort son cœur. Si l’on n’y parvient pas, il faut au moins le museler. Qu’il se taise. Le tenir en laisse. Qu’il ne nous entraîne pas où bon lui semble. Le dresser à n’obéir qu’à la raison. Les robes à fleurs, les corsages à bretelles, le trait de khôl bordant les paupières baissées, ce lent déhanchement sous le soleil ou sous la pluie et ce parfum qui flotte dans notre sillage, sont les pièces de l’appareillage derrière lequel le cœur ne bat que pour lui-même. Nous ne crions ou ne pleurons que pour faire diversion. Nos chagrins véritables ne s’exposent pas, ne s’énoncent pas. Celles qui ouvrent leur cœur s’en mordent les doigts. Il n’y a pas d’exception.

 

Être femme, en ces parages, c’est évaluer, sonder, calculer, anticiper, décider, agir et assumer. Ne s’appuyer que sur soi. La confiance est un risque à ne pas prendre, et la chance, un animal rusé qui s’attrape au lasso après qu’on l’a traqué de nuit, de jour, au péril de sa propre vie. Parfois, épuisée par l’attente, l’effort, la lutte avec la bête qui ne se laisse pas prendre sans combattre, on ne peut plus la savourer, la chance. On la regarde dans les yeux pour s’apercevoir qu’on ne la désire plus, qu’il n’est plus temps. L’amitié est conditionnée. Elle n’est pas un lien affectif, mais social. Les amis sont ceux qui peuvent rendre service. Il faut donc, soi-même, avoir quelque chose de concret à offrir. On n’est pas auprès des gens, encore moins avec eux, uniquement pour le plaisir, la joie du partage. La sororité est affaire de classe. Comme dans les familles de sang, on ne choisit pas les membres du groupe. La différence ici réside dans la possibilité de répudier les contrevenantes aux lois non écrites, non formulées, mais connues de toutes. Jadis, on faisait d’abord partie d’une génération, sans distinction de rang social. Les temps ne sont plus, de cette initiation collective qui imposait, aux filles d’une même classe d’âge, respect et solidarité. Je n’ose parler d’amour. Il en fut pourtant question, sous diverses formes, mais nous l’avons oublié. Nous ne savons plus les caresses échangées, entre jeunes initiées, dans le secret de la case commune. Les femmes de mon époque ne connurent pas la proximité, l’intimité de cet apprentissage.

 

Jamais nos aînées ne nous massèrent le clitoris pour nous faire visiter le royaume dont nous seules serions souveraines. Jamais elles ne nous dirent que l’équilibre affectif reposerait sur notre capacité à nous épanouir auprès de l’un et l’autre sexe, sans exclusivité. Elles ne nous révélèrent pas que, pour chacune, il devait y avoir non pas un, mais deux couples. Nos aînées ne nous apprirent pas à faire l’amour à une femme, à le découvrir d’abord dans les bras, dans le souffle, dans les humeurs d’une femme. Savaient-elles que les femmes n’habiteraient plus que nos désirs inavoués, que ces derniers nous épouvanteraient tant que nous les réprimerions avant de les avoir vraiment éprouvés ? Savaient-elles que dans un monde régi par une puissance masculine mal ordonnée les femmes ne pourraient être que rivales, n’employant leurs forces qu’à séduire, à ferrer, à tenter de conserver ce pantalon sous leur toit ? Elles ne l’ignoraient pas, c’était ainsi qu’elles-mêmes avaient vécu, puisqu’elles étaient descendues, avant nous, dans un shéol qui ne dit pas son nom, ce culte qui ne célèbre que le Père et le Fils.

Jamais nos aînées ne nous approchèrent, esquissant devant nous puis tout contre nous, les mouvements d’une danse lascive, pour nous montrer comment nous comporter avec nos hommes. Savaient-elles qu’il n’y aurait pas d’hommes pour nous, au sens premier et plein de ce terme ? Le patriarcat ne sème, de par le monde, que des mâles. Peu d’hommes parviennent à arracher le principe masculin à l’étroitesse d’une virilité ayant pour totem le phallus. La puissance de ceux qui devaient être nos hommes fut ensevelie en un lieu dont nous ne possédons pas la clé. Leurs pères s’automutilèrent en se laissant corrompre par la pauvreté de spiritualités pour lesquelles la divinité était masculine, donc incomplète. L’émasculation se mit en marche quand ils renoncèrent à leurs archétypes, pensant acquérir un pouvoir qui ne leur fut pas remis, et qu’ils ne purent transmettre. Lorsqu’ils reçurent ces armes à feu, ce fut pour les retourner contre eux-mêmes. Lorsqu’ils goûtèrent ces alcools forts, ce fut pour déposer leur esprit au fond de la bouteille. Lorsqu’ils se vêtirent à la manière de leurs faux amis, ce fut pour faire prospérer les industries du Nord.

 

Si les pères de ceux qui devaient être nos hommes se sont à ce point égarés, faut-il que les femmes leur aient fait défaut. L’univers s’appuie sur ces deux énergies. Il faut que nos aïeules aient failli pour que leur voix ne porte plus. Pour qu’elles aient été abaissées au rang de servantes. Pour qu’elles n’aient plus existé qu’à travers la maternité, à condition, d’ailleurs, de mettre au monde des enfants mâles. S’il y eut de leur part une faute, elle nous est inconnue, mais nous en supportons le châtiment depuis des générations. De l’aube à l’aube, mortes nous-mêmes en esprit, nous ne faisons que veiller sur des dépouilles. Enfin, celles d’entre nous qui veillent encore. J’ai quant à moi pris un congé bien mérité, le repos de la guerrière. Le mort-vivant qui longtemps remua en ces murs a trouvé un ailleurs où traîner ses chaînes rouillées, l’insanité de sa présence au monde. Je ne lui reproche pas son état, mais à lui comme à ses congénères, j’en ai voulu de s’y être accoutumé. Ci-gisent les descendants de ceux qui se laissèrent ravir la voie, ceux qui se laissèrent subjuguer. C’est ainsi qu’ils furent défaits, et nous avec eux. Je ne parle pas d’or, d’argent, de pétrole. Je parle du sens et de la valeur donnés à sa propre existence. Je parle de ce qui ne peut être récupéré qu’au prix de luttes sans concession avec soi-même.

 

Ce que nous fûmes jadis est désormais consigné dans les ouvrages d’anthropologie, d’ethnologie. Quels qu’en soient les auteurs, la vérité y côtoie le mensonge. Le Continent et ses peuples sont des fantasmes, des fantaisies. Pour eux-mêmes et pour les autres. Ici résident la fascination et le fasciné. Ici est la vacuité. Une béance. Chacun la remplit selon ses besoins. Ici demeure le silence, intense. Ce que nous fûmes jadis traverse nos songes, nos émotions, comme un éclair dont la vivacité strie les nuages. Cela se déroule parfois si vite que nous le voyons à peine. Il n’y a que cette impression d’avoir senti passer quelque chose de fort, mais qu’était-ce ? Nos existences sont des questions sans réponse. Nos aînées nous envoyèrent à l’église, au temple. Le corps contraint par des tenues ajustées à la taille. Les seins emprisonnés dans les armatures métalliques du soutien-gorge. Les orteils enroulés dans des souliers à bride. La tête couverte de chapeaux, dans nos milieux en particulier.

 

Dans l’enceinte des chapelles, le foulard pouvait se porter à l’occasion d’obsèques. La plupart du temps, il était la marque d’une basse extraction. On se présentait plus volontiers en cheveux, faute de posséder le couvre-chef adéquat pour pénétrer dans la maison de Dieu. Nos aînées furent rigides et distantes. Parfaitement victoriennes. Ayant à cœur de se venger des violences subies, elles furent sévères et brutales. En parole comme en action. N’eurent plus à nous transmettre que la robe créée par l’épouse d’un missionnaire d’Angle-Saxe, le Livre d’après lequel Dieu n’avait pas eu de fille. De leur temps déjà, on avait couvert sa nudité, on s’était massé dans les églises. On priait, depuis, in nomine Patris. On saluait la Vierge, l’Immaculée, qu’une prophétie avait rendue grosse. Elle non plus n’avait pas eu de fille.

 

Je me suis longtemps demandé ce qu’il y avait à tirer d’une telle figure, pour une femme vivant sur cette terre. Quels étaient les mérites de cette Vierge, de façon concrète. Sainte Marie, Mère de Dieu… Élue entre toutes pour enfanter un illuminé, assister à sa mort par crucifixion, le mettre en terre puis, éperdue de chagrin, s’imaginer le voir apparaître, l’entendre parler. Que ne dirait-on pas, de par le monde, si nous avions été les auteurs de semblables billevesées. Voici ce que je crois : Cette femme vaquait comme d’habitude à son ennui quotidien, lequel devait provoquer des vertiges, puisque son esprit fabriqua un ange. Grâce à la mystification dont elle était à la fois la conceptrice et l’objet, bien que sans en avoir conscience, celle qui deviendrait la Vierge souhaitait atteindre deux objectifs : régler son compte à la morosité de ses jours, et se donner de l’importance. Elle y parvint.

 

La légende est connue. Et s’il y a chez elle quoi que ce soit dont une femme puisse s’inspirer, c’est cela : faire un rêve, y croire assez fort pour qu’il devienne la réalité de tous. Chacune dans la mesure de ses possibilités. Elle s’est bien amusée. Aucune salutation n’est adressée à Joseph, qui n’a pas dû démériter. Il n’a été qu’un homme. Le monde, tel qu’il le connaissait, était la propriété de ceux de sa caste. Il n’avait donc pas à rêver, à ruser, pour s’y faire une place. La femme joua des coudes sans se faire remarquer, se servant des armes mises à sa disposition. C’est ainsi qu’elle se divinisa, transmit sa condition à son fils. On dit qu’elle alla voir sa cousine, après la rencontre avec l’ange. On dit qu’à peine avait-elle passé le seuil que cette parente voyait, en elle, la future Mère de Dieu. Hum. Hum. Cette présentation des choses permet de ne pas ébruiter l’évidence : elles se sont entendues. Ma lecture de ce conte est la plus plausible.

 

Ici, sur cette plaine côtière où l’on se glorifie encore d’avoir été les premiers à rencontrer les maîtres du monde, on s’empressa de jeter au feu masques et objets rituels. On mit de l’ardeur à faire la preuve de son renoncement à l’idolâtrie, cette compromission spirituelle, cette barbarie. On feignit de ne pas voir, dans les icônes, statues ou reliques de saints, des fétiches comme les autres, des idoles en bonne et due forme. C’est de cette façon que nous embrassâmes la duplicité, le langage codé, les stratégies de contournement, le travestissement. Nous étions sur nos terres, mais le Ciel n’était plus nôtre. Il fallait tenter de conserver un peu de soi sous le régime de l’assimilation, lequel imposait, pour avoir le droit de respirer un peu, que l’on révoquât toute cette malpropreté que l’on prenait pour une civilisation. Plus que jamais, nous portâmes des masques, remplaçant, par nos propres visages, ceux que nous avions livrés aux flammes. Ce qui était un moyen d’endiguer les flots menaçant de tout emporter, devint bientôt une condamnation.

 

On ne confie pas impunément ce que l’on a de plus cher à l’opacité. Encore faut-il en apprécier la qualité, ce que l’on négligea de faire. Ne plus vénérer au grand jour la divinité telle qu’elle s’est fait connaître à soi, ne plus l’appeler qu’en secret, est plus signifiant qu’on ne l’admet. Cela vicie la relation. À présent camouflées, remisées dans ces zones obscures où l’on pensait les préserver, nos croyances n’exprimèrent plus que leur aspect ténébreux, l’occulte supplantant le sacré, se confondant avec lui. L’ombre ne fut plus cette matrice d’où la lumière jaillit comme poussent les plantes, après avoir enfoui sous terre leur précieuse germination. Les souterrains où nous allions mettre en sûreté ce qui restait de nos spiritualités étaient habités, nous ne l’ignorions pas, nous avons négocié. Là non plus, nous n’étions pas les maîtres. L’ombre ne fut plus alors qu’elle-même, et devint une totalité. En surface, elle était la domination coloniale, dont les missionnaires furent de redoutables agents, ceux qui devaient s’emparer des âmes, quand l’école régnait sur les esprits. Dans les profondeurs, l’éclipse se fit déviation mystique, inversion des principes.

 

J’ai appris à exister dans cette société de la dissimulation où, à vouloir se cacher, on s’est soustrait à soi, perdu sans pouvoir dire comment. J’ai appris à me déplacer, à me situer dans ce contre-jour permanent. Nyctalope, j’ai tracé mon sillon dans cet espace crépusculaire, dans cette nuit qui réside en nous plus qu’au-dehors. J’en maîtrise les arcanes et n’aurais qu’à me féliciter du chemin parcouru, si tu ne te révélais, Dio, mon fils, un si cuisant échec. Je l’accepte. Ma quête ne fut pas celle du bonheur. Mon souci ne fut pas de transformer notre société, mais d’y survivre. Gare à qui voudrait y pénétrer sans avoir d’abord préparé les flèches et bandé l’arc. Les pointes devront, de plus, avoir été enduites de poison. Ici, on tire pour tuer. Je ne me rêve pas gardienne des décombres de nous-mêmes, restauratrice des principes bafoués. Venue en ce monde bien après la chute, je ne convoite pas le statut d’héroïne, et n’ai pas de désir pour la chimère.

 

Me restent bien, je l’avoue, quelques certitudes – donc une ou deux faiblesses – mais cette seule conviction : lorsque nous n’en pourrons plus d’avoir tant projeté alentour la figure de nos spectres intérieurs, lorsque nous serons saturés de nos propres abaissements, nous retrouverons la flamme. Celle qui réchauffe. Celle qui éclaire. Toute splendeur est en nous. Pour l’heure, nous sommes des trous noirs, d’où l’impression de vide. Ces crevasses célestes sont, cependant, des résidus d’étoiles ayant explosé. C’est pourquoi il arrive que des rais de luminosité émanent de nos terres. Ce sont ces rires, ces rythmes, ces couleurs. Cela n’est même pas l’écume de l’essentiel… Si la levée de l’ombre doit se produire un jour, je n’y assisterai pas. Les générations passeront avant que n’advienne ce moment. Ne croyant pas aux révolutions solitaires, je garde pour moi ces réflexions, fais avec ce qui m’est proposé. Je m’en saisis et le modèle de mon mieux, afin que cela me serve à n’être pas, dans ce pandémonium que nous avons fondé, parmi les souffreteux. Ici, les derniers seront les derniers : notre réel ne goûte que la trivialité.

 

Ta sœur et moi avons fêté mes cinquante-huit ans il y a six mois. Hum. Elle m’a encore demandé quels parents il avait fallu que nous soyons pour lui donner ce prénom. J’ai à nouveau raconté ce voyage que nous avions fait, votre père et moi. C’était quand nous pensions devenir un couple. Je veux dire : quand j’envisageais que nous devenions un couple, puisque ce nous fut ma seule initiative. Amos ne fit que se laisser convaincre, séduire aussi, sans doute, mais pas par moi. C’était un aristocrate sans le sou. J’offrais ma personne et les biens qui allaient avec. Alors, pourquoi pas. Ce n’était pour lui qu’une formalité, son existence véritable serait ailleurs. Enfin, j’ai redit à ta sœur que j’avais bêtement cédé à la fantaisie de votre père qui lui a donné le nom d’une région parcourue lors de ce séjour à l’étranger. De mon côté, je l’ai baptisée Tiki et ne l’ai jamais appelée autrement. Elle était née fille, dans nos contrées où les filles ne sont plus rien. Je voulais qu’elle se sache aimée, précieuse. Face à elle, je me suis montrée telle qu’en moi-même, sans rien dissimuler. Tiki m’a vue pleurer. Ses oreilles ont su capter l’histoire dont tu ignores tout. Elle sait quelle épine mal placée, impossible à retirer, me cause la douleur que je change en froideur afin de me préserver. Nous ne parlons pas de ces choses. Un jour, j’ai compris qu’elle était en mesure de nommer ce qui se cachait derrière chacun de mes actes. Même opposée à mes décisions, jamais elle ne m’a abandonnée.

 

Elle porte bien son nom. Tiki, mon trésor, ma précieuse. Elle a fait un gâteau pour mon anniversaire, qu’elle m’a servi au petit-déjeuner. Une de ces nouvelles recettes sans protéines animales. Je ne peux dire quel goût cela avait, c’était peut-être bon, je me suis coupé le souffle pour ne pas être déçue. Manger comme s’il s’agissait de prendre des médicaments m’ôte l’appétit. Elle avait fait fleurir chaque pièce de cette grande maison, afin qu’un sourire m’accueille où que je pose le pied. Même dans les sanitaires. Même dans la cuisine et dans les garages. Elle m’a étourdie de joie. L’après-midi, à l’heure du goûter comme elle dit encore, nous nous sommes étendues sur la méridienne du petit salon où je me trouve en ce moment, lovées l’une contre l’autre comme quand elle était petite, et nous avons écouté ce vieux disque. Ella & Louis. Moonlight in Vermont, The nearness of you… Là, elle s’est souvenue que je mangeais pour le plaisir, pas pour guérir de la vie. J’ai eu droit à des pilons de poulet grillé, à des frites de plantain, à des beignets de maïs. Tiki, ma petite fille…

 

Je ne lui en dis rien, mais je souffre de la savoir seule. Quand elle a quitté le pays pour te rejoindre au Nord, j’ai espéré qu’elle y fasse la rencontre que sa terre natale ne lui aurait pas offerte. Pour une jeune femme issue de notre milieu, l’amour n’est pas le sujet, comme tu le sais. Je voulais pour elle ce que je n’aurais pu imaginer pour moi-même. Peut-être est-il encore temps… Peut-être, mais alors que cette idée me traverse l’esprit, je me dis que l’amour reçu de sa mère n’est pas un bagage suffisant pour attirer à soi le partenaire idéal. L’amour compliqué d’une mère aux prises avec tant de troubles. Sans doute aurait-il fallu avoir sous les yeux une image de couple acceptable. Vous avez grandi au milieu d’un champ de bataille. Tiki a vu sa mère survivre, pas vivre. C’est ainsi. Elle s’est accrochée à moi dès le premier cri, à l’inverse de toi qui as très tôt fui mes caresses. Quand tu as eu sept ans, je n’ai plus eu le droit de te border le soir.

 

Tu n’étais pas là, pour mon anniversaire. Tu ne t’es pas manifesté. Puis, tu as débarqué sans t’annoncer, avec tout ça dans tes bagages : cette femme, l’enfant qu’elle avait eu de ton ami décédé. Ce ne fut pas un beau jour, Dio, que celui de ton retour chez toi. Tu ne vis que pour nous faire payer, à nous, ta famille, d’être ce que nous sommes. Des nantis dans un pays où abondent les misérables. Des collaborateurs, dans un pays où l’on perdit la vie en s’opposant au pouvoir colonial. Depuis la défaite, nous ne cessons de capituler et n’avons d’autre projet. Si tu as des propositions, mon fils, ne te gêne pas, cela nous changera. La jeunesse de ce pays, celle du Continent même, se cherche des mentors. Elle ne trouve, pour l’inspirer, que des morts qui n’auraient su quoi faire en ce siècle de grandes angoisses et de petites espérances. Ces héros furent surtout de beaux parleurs. Ils ne laissèrent que des discours, ce qui fit croire à beaucoup que parler était agir.

 

Or, dans ce cas précis, la parole est une forme de gesticulation, une sorte de trouble du comportement. Elle n’a rien à dire de soi, mais toujours beaucoup des autres. Leurs crimes. Leur racisme. Leur vénalité. Crois-tu fils, crois-tu toi aussi qu’il a suffi que des hommes viennent sur les terres d’autres hommes pour que, tout d’un coup, la lumière ne soit plus ? En dépit de nos divergences, je sais que tu ne peux penser cela. Tu es mon fils, Dio. Tes errements – déjà extrêmes et fort coûteux, mon petit – ne sauraient te conduire au-delà d’un certain seuil. Tu sais, ou supposes au moins, une faille par laquelle le mal s’est invité avant de prospérer. Lorsqu’il se présente à la porte des demeures, il a toujours la courtoisie d’attendre qu’on le convie à prendre place. Il se déguise, bien entendu. Jamais assez bien, cependant, pour que sa nature profonde ne soit pas révélée. Rarement assez bien pour que nul, depuis l’intérieur, ne donne l’alerte. S’il n’est pas reconnu, s’il n’est pas repoussé, le mal fait ce qu’il doit, ce qu’il sait.

 

Peut-être n’as-tu pas réfléchi à tout cela, dans le fond. Sans doute ne t’es-tu pas demandé comme moi ce que les nôtres faisaient ici, tandis que là-bas, on bâtissait des cathédrales, on construisait des caravelles. Je veux dire à ce moment-là. Pas plusieurs millénaires auparavant. Les pyramides nous font une belle jambe. Les restes du grand Zimbabwe aussi. Je parle d’un antan de loin postérieur aux âges antiques, mais dont nous ne savons rien. Quand l’Orient n’avait pas commencé. Quand le Nord n’avait ni poursuivi, ni achevé. Il n’en finit pas d’achever. Je sonde une mémoire somme toute assez proche. Que se passait-il dans l’entre-soi du Continent, dans l’intimité de ces peuples qui se disent frères depuis que, la même épreuve leur ayant été infligée, ils échouèrent au même endroit. Tous. Nous tous. Voici le trouble : être devant la porte, reconnaître les murs de la maison, en avoir égaré la clé. On rôde aux abords de la case, on prétend habiter quelque part. On se fait beau avec des vêtements empruntés, on se parfume, on traîne près de la demeure, pour feindre de ne pas l’avoir perdue au jeu de l’éclipse. Enfin, j’ai des raisons de m’être souvent interrogée sur l’état de notre conscience collective.

 

Pour toi, tout est personnel. Tu n’es pas en guerre contre l’Histoire, seulement contre la tienne, telle que tu la perçois. Que l’Histoire y ait sa part, tu le soupçonnes à peine, on ne t’en a rien dit. Certaines questions ne sont pas abordées avec les enfants, mais rien ne leur interdit de tendre l’oreille. Es-tu si sûr de n’avoir rien entendu, de n’avoir eu accès à aucun élément t’ayant permis de comprendre ce qui se jouait et ce dont tu étais issu ? Ne remets pas ta destinée en d’autres mains, fils. Tes parents ne sont responsables que de t’avoir mis au monde. Par-dessus tout, tu nous reproches, à ton père et à moi, d’avoir été un couple malheureux. C’est moi que tu hais le plus, je crois, de n’avoir pas quitté un homme qui me brutalisait et m’humiliait dès qu’il le pouvait. Ce que nous possédons, nous ne l’avons pris à personne, et tu en as bien profité. Quant à Angus Mususedi, ton grand-père paternel, s’il fut bien un administrateur colonial, nul autre que toi dans ce pays ne voit en lui un traître. Lorsque nous l’avons enterré, la ville entière a retenu son souffle. C’est par centaines que les gens l’ont accompagné à sa dernière demeure. Tu n’avais que trois ans, tu ne t’en souviens pas.

 

Cet homme austère et travailleur était aussi d’une probité dont j’hésiterais à faire l’éloge, tant elle semble inopportune dans cet univers de rapaces. Lui, qui signait les titres fonciers des autres, s’en est allé sur l’Autre Rive sans avoir acquis d’autre bien que la maison dans laquelle il avait vécu. Dans la cour assez spacieuse, ses enfants firent bâtir des espèces de dépendances qu’ils baptisèrent studios afin de les louer et d’en tirer un revenu. Angus était certes prince, mais le dernier d’une fratrie qui le spolia et contre laquelle il ne se défendit pas, préférant étudier, puis rejoindre l’administration coloniale. Ce n’est pas seulement parce qu’il était le plus jeune, que ses frères le privèrent de ses droits. On chuchotait dans le temps que sa mère avait eu une liaison. Les tests de paternité n’étaient pas en vogue à l’époque et il aurait été impossible d’en faire pratiquer un, de toute façon, sans éveiller les soupçons.

 

En outre, selon ce qui nous reste de tradition, l’enfant d’une femme mariée est celui de son époux. Quand il entama son cycle d’études supérieures, Angus vit mourir un à un ses frères et sœurs. La famille Mususedi enterrait tous les ans l’un de ses membres, jusqu’à la quasi-extinction de la fratrie. Seul ton grand-père survécut. La chefferie lui revenait, mais il refusa de l’occuper. On s’était bien sûr dépêché de lui imputer tous ces décès, on racontait qu’il avait sacrifié ses frères et sœurs pour s’asseoir sur le tabouret d’autorité, mais aussi, pour réussir si brillamment dans les études. Il renonça donc au titre de janea, priant le Conseil des anciens d’introniser un cousin germain. Puis, s’enrôlant dans l’armée coloniale, il s’en alla combattre le nazisme.

 

Tu méprises Angus, fils. Tu détestes qu’on l’ait fait chevalier dans l’ordre de la Légion d’honneur, et à titre militaire. Il était alors plus jeune que tu ne l’es aujourd’hui. Tu méprises. Tu as même honte. Mais toi, qu’as-tu accompli ? Le vieil Angus a fait en conscience le choix de lutter de l’intérieur. Il croyait important que les siens soient représentés au sein des instances où se décidait leur destinée. Il pensait se faire leur porte-parole. On raconte encore, dans certaines arrière-cours, qu’il faisait fouetter ses subalternes blancs, lorsqu’il jugeait cela nécessaire. On sait qu’il n’avait plus la nationalité coloniale, lorsque la mort s’est emparée de lui. Voilà ce que fut sa vie sociale et professionnelle. Il s’y jeta à corps perdu, afin de se soustraire à la solitude qu’il connaissait depuis l’enfance. Face à des frères qui le traitaient en paria. Face à une mère qui retenait son affection pour lui, craignant d’apporter crédit aux commérages, angoissée à l’idée que son époux ne la rejette. Face à une société qui attendait de le voir se désagréger, ce qui aurait confirmé qu’il n’était pas vraiment de sang noble.

 

L’administration coloniale ne remplaça pas la famille, mais elle fournit un cadre dans les limites duquel il put se déployer, montrer ses qualités, éprouver sa force, faire quelque chose de sa blessure. Pour un homme dont le nom était synonyme de puissance, il fallait trouver le moyen de conquérir ce pouvoir. Angus n’eut pour ses propres fils que des exigences. Il était imparfait, et nous le sommes tous. Si tu avais cherché à en savoir plus, peut-être son nom pèserait-il moins lourd sur tes épaules. J’avais de l’affection pour cet homme contrasté. Serviteur de grands idéaux, mais un père et un époux déplorable. L’amour n’était pas venu à sa rencontre lorsqu’il en avait eu besoin. Il n’avait su que travailler, tenter de se rendre utile. Il fut le seul, chez les Mususedi, à me traiter avec égards. Le seul à ne jamais faire allusion à l’Histoire dont tes oreilles ne surent capter la rumeur, ici même, dans cette maison.

En m’épousant, ton père, Amos Mususedi, ne possédait que son titre de noblesse, son diplôme et l’éventualité d’un avenir. Il faudrait de la rigueur, du travail, pour se lancer à l’assaut de ce futur. Cela ne fut jamais que secondaire, pas tellement parce qu’il n’aurait pas aimé accomplir certaines choses. Sa nature ne le prédisposait pas à l’effort. Il s’épuisait sitôt qu’il avait mis en route un projet, ne trouvant d’excitation que dans les commencements. Il en est ainsi de tous les séducteurs. Une fois l’objet de leur désir à leur portée, ils s’en détournent pour un autre. Amos a bien dû créer trois ou quatre entreprises, dans des domaines aussi divers que la production de musique ou de films, l’importation de voitures, l’agriculture. Disons qu’il poursuit cette dernière activité, dans un certain sens. Il y a aussi cette boutique d’artisanat local qu’il a installée dans une des galeries du Prince des Côtes, mais tu sais que cet hôtel me vient de mon père. La fortune, la tranquillité matérielle, c’est moi qui les ai apportées à mon époux dont le talent n’est pas de gagner de l’argent mais d’en jouir. Le manque ou même l’idée du manque le plonge dans des abîmes de dépression. On le supporte mal, quand il est comme cela.

 

J’ai su veiller sur mon patrimoine, le vôtre à ta sœur et à toi, pendant qu’il dilapidait, avec application, le moindre sou gagné dans ses affaires. Tiki et toi n’avez manqué de rien parce que vous aviez une mère. De votre père vous hériterez un nom respecté, de votre mère la fortune qui solidifie le respect. Cela, tu l’as toujours su. Est-ce pour cette raison que tu aurais souhaité me voir m’affirmer davantage ? Ta sœur et toi avez vu des choses terribles. Un jour, Amos m’a jetée hors de la voiture. Il était au volant, moi sur le siège du passager, Tiki et toi sur la banquette arrière. J’avais désapprouvé une de ses futilités, une raie au milieu de sa tignasse crépue. Nous étions au milieu des années soixante-dix, il portait déjà des lunettes à grosse monture d’écaille, qui lui donnaient l’air louche. Point n’était besoin d’en rajouter, ce que j’ai exprimé avec une désinvolture un peu lasse.

 

Nous sommes sortis, je nous revois comme si c’était hier, Tiki portait une robe jaune, dont le corsage à col Claudine était orné d’un biais vert. Pour faire ressortir cette petite fantaisie, je lui avais acheté des sandales de la même couleur exactement. Elles m’avaient coûté un bras, déjà avant la dévaluation de notre monnaie coloniale. Après, les enseignes nordistes ont quitté le pays. La monnaie coloniale se montrait au grand jour pour ce qu’elle était : des bouts de papier sans valeur… Je me rappelle chaque détail de cette journée. Nous sommes allés déjeuner, nous le faisions souvent, au restaurant de l’hôtel. Nous avons mangé du faisan. Une extravagance d’Amos, qui réclamait du gibier ayant gambadé dans la brousse nordiste, ainsi que des fromages qui suaient tant qu’il fallait les réfrigérer, quoique cela fût sacrilège, d’après ceux qui goûtent ces denrées.

 

Pendant tout le repas, Amos s’est senti mal à l’aise. Ma remarque sur sa coiffure de proxénète lui avait ôté toute confiance en son charme. Ses œillades aux dames de l’assistance manquaient d’assurance, ne faisaient pas mouche. Il avait dans le viseur une femme en particulier, de bonne famille côtière, connue pour se passer de sous-vêtements. Sans doute pour ne pas gêner la circulation du sang. Elle ne lui accorda pas un regard, jetant son dévolu sur un avocat nordiste cuit et recuit par le chaud soleil de ce pays, devenu inadaptable aux contrées tempérées. C’était ma faute. Il ne parla pas d’elle, il n’est pas si grossier. Nous savions tous deux ce qui provoquait en lui cette crise de rage qui atteignit son paroxysme lorsque nous quittâmes le restaurant. Sur le chemin du retour, je fus donc éjectée de la voiture en marche. Le port de la ceinture de sécurité n’était pas systématique à l’époque, loin de là. Le mot d’ordre était Walk on the wild side, même ici, où nous avions reçu la chanson de Lou Reed en différé. Elle faisait donc encore fureur vers la fin de la décennie. Que te dire, fils. Ta sœur et toi m’avez vue rentrer, des heures plus tard, sans imaginer – qui l’aurait pu – l’incroyable périple que fut ma traversée de la ville. À pied. La moitié du corps écorchée. Ma robe déchirée. Je n’ai même pas songé à prendre un taxi que j’aurais payé à l’arrivée. Je n’ai pensé qu’à mettre un pied devant l’autre pour rentrer chez moi. Oui, chez moi. Amos a fait rénover et agrandir la maison. Je veux dire par là qu’il l’a rêvée, qu’il en a fait redessiner les plans, qu’il aurait souhaité du marbre de Paros plutôt que de Carrare.

C’est à moi qu’appartient la bâtisse. Je l’ai achetée environ huit ans après notre mariage à son ancien propriétaire, spécialiste des baux emphytéotiques. Il ne fut pas facile de convaincre cet homme. Il avait trouvé un système lui permettant de faire valoriser ses terrains par d’autres, avant de les récupérer au bout d’un certain temps. Vingt-cinq ans, dans la plupart des cas. S’il ne le faisait pas lui-même, ses rejetons les reprendraient. Cela convenait bien aux gens de cette côte, descendants de pêcheurs, nés sur les rives d’un fleuve se jetant dans l’Atlantique. Des siècles durant, ils n’eurent qu’à se baisser pour ramasser de quoi manger, n’apprirent pas à thésauriser, encore moins à faire fructifier leurs avoirs. C’est ce qui les pousse sur les voies de la truanderie, dans ces temps où l’être est défini par ses possessions matérielles. Je ne suis pas faite de la même glaise… Ton père ne vit plus dans cette maison depuis bien des années. Il joue les châtelains à la campagne, au milieu de ses plantations. Les contremaîtres viennent me rendre compte. C’est moi qui les paie, bien entendu. Si Amos est blessé ou malade, j’en serai avisée. Ce modus vivendi me sied. Nous nous parlons peu, ce n’est plus très utile. Lorsque viendra l’heure, la mort rassemblera nos corps. Notre union aura été honorable, car elle n’aura pas été rompue. Nos cadavres reposeront dans le même caveau, celui des Mususedi.

 

Ta famille, mon fils, n’est pas pire que la plupart. L’indigence matérielle n’est pas synonyme de vertu. L’opposition frontale au système colonial ne fut pas, non plus, le fait d’humains dépourvus de vices. Tes analyses mêlent, depuis toujours, des considérations sans rapport les unes avec les autres. Il te fallut nous châtier pour avoir fait ce que nous avons pu avec les cartes que la vie nous avait distribuées. Tu savais ta marge de manœuvre restreinte. À l’étranger, tu pouvais prétendre nous renier, pas vraiment nous nuire, même si certains ne se privaient pas du plaisir de colporter des ragots. Ils t’inventèrent des vies dont tu n’as pas idée, mais il fut aisé de les faire taire, et sans payer pour leur silence. Ta petite comédie n’eut d’autre spectateur que toi-même. Ce sont des années de ta propre vie que tu as gâchées en refusant d’occuper ton rang, d’exercer un emploi correspondant à tes qualifications, de fréquenter ton milieu. Nos amis – car nous en avons au Nord – auraient été heureux de te faire bénéficier de leur carnet d’adresses. Il n’y aurait pas eu, pour toi, de plafond de verre. Ce réseau fut un soutien précieux, lorsque notre monnaie fut dévaluée. C’est ainsi que ta sœur, par exemple, ne tira pas le diable par la queue lorsqu’elle était étudiante.

 

Par chance, j’avais conservé un patrimoine au Nord. Rien d’extravagant, mais j’avais eu la présence d’esprit de n’en rien faire savoir à Amos, même si nous sommes mariés sous le régime de la séparation de biens, ce qui ne fut pas simple à obtenir de lui. La ville entière le saura, avait-il dit, et je perdrai la face. Je m’étais montrée intraitable, à ma façon. Sans rien laisser paraître de ma détermination à préserver mes avoirs, j’avais expliqué qu’une telle mesure était, pour lui, la meilleure assurance. Après deux jours de réflexion, Amos s’était rendu à mes arguments. Il n’eut jamais à le regretter. Sous la plus furieuse tempête, je me tins à deux impératifs : ne pas me refuser à lui s’il faisait connaître son désir, et payer pour ses inconséquences, ses paris perdus, ses affaires foireuses. Payer. Les époux se doivent assistance. Il me reviendrait de m’en souvenir, je le sus dès que je posai les yeux sur lui. Je sus que devenir son épouse serait onéreux. Cette légèreté des nobles de la côte. Cette futilité. Ce n’était pas Angus, le benjamin mal-aimé d’une fratrie de huit enfants, qui avait dû trouver en lui les leviers pour s’élever, arracher son identité puis l’imposer au clan.

 

Ton père était le fils aîné d’un homme qui avait su ajouter, à la noblesse de sa naissance, ses mérites personnels. La figure d’Angus était écrasante, inatteignable. J’avais pourtant mes raisons de m’unir à celui qui devint mon époux. Amos faisait de l’effet aux dames. Il faisait partie d’une lignée prestigieuse, ce qui importe ici. Il était agréable à regarder, avait de l’humour et une sorte de fantaisie qui vous divertissait, ce qui était un atout lors des réceptions. Il avait de la culture et pouvait tenir une conversation sans surchauffe du cerveau, ce qui n’est pas si courant. Ces quelques qualités me suffisaient, j’étais déjà au fait de ce qu’une femme pouvait attendre d’un homme. D’une manière ou d’une autre, il faudrait payer. Dans ces conditions, j’estime avoir fait le bon choix. Il me fallait passer une porte dont Amos était la clé…

 

Tu nous as tourné le dos avec opiniâtreté, ne donnant pas de nouvelles une fois tes études achevées. Tout cela pour revenir, en fin de compte, t’installer sous le toit familial. Ici, dans cette maison qui te vit grandir ou ailleurs dans le pays, ton ascendance prévaut sur ton individualité. Tu es le fils d’Amos Mususedi. Le petit-fils d’Angus Mususedi. Ton nom te précède et te survivra, puisque tu as adopté l’enfant de ton ami-frère. Qu’il le veuille ou non, que tu le veuilles ou non, ce petit Kabral ne sera désigné que comme ton fils. En dehors de la salle de classe, aucun adulte ne lui demandera comment il s’appelle, mais qui sont ses parents. Avant l’établissement d’un patriarcat allogène qui imposa le pouvoir du patronyme, l’être s’inscrivait, de toute façon, dans deux lignées. L’obligation lui était faite, pour se présenter aux humains comme à la divinité, de convoquer ceux à travers lesquels il était venu parmi les vivants. Nous fonctionnons encore ainsi.

 

Cette femme et l’enfant de ton ami sont, entre tes mains, les instruments d’une vaine tentative de revanche. Tu es un piètre stratège, fils. Tu négliges l’état des forces en présence et n’as, en outre, qu’un objectif assez médiocre. Entrer en conflit avec une part inaliénable de soi-même est un combat perdu d’avance. Tu ne divorceras pas du sang qui coule dans tes veines. Ce n’est pas ainsi qu’il faut s’y prendre, pour habiter une identité jugée inconfortable. Mieux que quiconque, j’aurais pu t’éclairer en la matière. Tu as creusé entre nous un fossé qui ne le permet plus. Je le répète, on ne peut tout dire aux enfants. Lorsqu’ils sont en âge de ne plus être considérés comme tels, il est enfin permis de se montrer à eux comme des individus face à d’autres. Avec pudeur. En y mettant les formes afin d’éviter tout embarras. Nous n’aurons pas ces conversations. Les paroles que je t’aurais adressées ne seront pas prononcées. Tout est ma faute. C’est toujours la faute de la mère. Qu’il en soit ainsi.

L’air est aussi lourd que la décision prise, l’acte posé ensuite, en pleine conscience. J’assume mon geste et ses mobiles. J’ai su que je ferais cela un matin. Elle était là. Cette femme que tu nous as ramenée du Nord. Dès le début, j’ai pensé qu’elle ne te convenait pas, mais ce matin-là, alors que l’aurore se prélassait encore là-haut, je l’ai surprise. Sur la véranda. Armée d’un balai dont j’ignore où elle l’avait trouvé. Peut-être s’imaginait-elle rendre service, faire la démonstration de qualités utiles à notre famille, m’être agréable puisque cette demeure est mienne, enfin, je ne sais ce qu’elle pouvait avoir en tête. Cette femme. Celle que tu nous as ramenée du Nord avec un enfant qui n’est pas de ton sang. Tu as choisi de l’adopter pour cette raison précise. Pas vraiment parce que son père, ton ami d’antan, était décédé. Tu aurais pu nous en parler. Avant de transmettre à un étranger le nom de tes pères, le patrimoine que j’ai fait fructifier, tu aurais dû me demander mon avis. Ce qui est fait est fait. J’accepte l’enfant. Il est jeune encore, et nous saurons le façonner, lui enseigner ce que je n’ai pu te transmettre. Tu n’auras pas la satisfaction de dévoyer ton titre, de détourner ta fortune pour la remettre en des mains inappropriées. Cet enfant sera prince, et agira comme tel. Il sera fortuné, tiendra à le rester. Je ne reculerai devant rien pour garantir ce résultat. Cette femme, en revanche, ne sera pas tolérée. C’est ce que je me suis dit, ce à quoi j’ai œuvré, dès l’instant où je l’ai trouvée dans cette attitude de bonniche.

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