Crépuscule du tourment

Leonora Miano · Chapitre 3 sur 4 · partie 1/3

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Crépuscule du tourment

III – Ixora

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

III

 

Ixora

 

We with the straight

eyes

and no talent for

cartography

always asking

“How far is it to

Heartease ?”

and they say,

“Just around the

corner.”

LORNA GOODISON, Heartease (I)

Le moment s’y prête peu, mais j’ai envie de rire, si tu savais, je sens cela monter sans pouvoir l’expulser, ce n’est pas un éclat mais une montagne de rire, j’ignorais avoir cette capacité, ce potentiel d’hilarité, cela monte cependant, c’est une chose idiote, d’ailleurs, qui me met à ce point en joie, alors que cet orage de dingue m’envoie ses javelots sur le visage, sur les bleus, les bosses, les marques de ta virilité, je suppose que l’on pourrait le dire ainsi, en vérité je m’en soucie peu, je me sens libre, même étendue sur ce sol boueux, même sans avoir la moindre idée de la manière dont je quitterai cet état, je n’ai pas mal, tu m’as cognée trop fort pour que la douleur subsiste, elle a opéré avec une fulgurance de torpille, provoqué un engourdissement général, il paraît que cela arrive, lorsque la douleur est trop forte, on ne sent plus rien, presque plus rien, car je ne suis pas insensible aux lances qu’envoie sur moi l’orage, mais ça va, ça va, en est-il de même pour toi qui n’as pas osé te pencher sur mon corps, prendre connaissance et conscience des conséquences de tes actes, qu’en est-il de toi que le souvenir de cette soirée ne laisse déjà plus en paix ?

 

Je me demande ce que dirait ta mère en apprenant que j’ai rompu nos fiançailles, décidé de ne pas épouser son fils, compris que ma vie était ailleurs, que je souhaitais la vivre après l’avoir traînée comme un boulet, c’était n’importe quoi de toute façon, l’histoire de notre couple, nous le savions l’un et l’autre mais bon, on était des êtres à la dérive, on allait au moins faire cela, se cramponner l’un à l’autre, devenir le radeau l’un de l’autre, cela n’aurait pas empêché quoi que ce soit, c’était simplement un peu moins triste de n’être pas seul face au désastre, chacun a pris place sur la scène, chacun est entré dans son personnage, chacun a eu les gestes, les mots de circonstance, au moins pour tromper les autres, donner l’impression de, cela nous faisait tenir, cela paraissait viable, c’était un moyen de passer le temps jusqu’au terminus, la fin d’une existence dont le poids ne s’allégeait pas, toujours pas, ta mère nous a grillés tout de suite, elle a vu ce qu’on n’était pas, ce qu’on ne pouvait être, je ne l’en blâme pas, précisons tout de même que, si elle ne s’est pas trompée, elle avait tort de croire que nous n’étions rien, n’importe quoi ce n’est pas rien, rares sont les individus aptes à s’engager sciemment dans n’importe quoi, à y mettre du cœur, à y consacrer tout leur temps et ce, sans se soucier du ridicule, nous ne méritions pas son dédain.

 

Oui, je me demande ce que dirait Madame ta mère, la Grande royale du Castle Mususedi, en apprenant que cette femme sans généalogie ne veut plus du petit prince, ses yeux n’ont cessé de me fusiller dès l’instant de mon arrivée sous son toit, comme ça, parce que j’existais, parce qu’elle ne m’avait pas choisie, parce que mes parents étaient issus d’un peuple ayant dû inventer sa mémoire, il ne me semble pas que ce soit si différent ici, vous lisez l’Histoire dans les archives des colons, les récits des voyageurs nordistes ou orientaux d’antan, sans cela vous êtes dans le schwarz, vous aussi, sans mauvais jeu de mots, enfin, je ne sais trop pour quelle raison profonde, j’imagine qu’il y en a une, un mobile sensé, un truc pour expliquer que l’on te tourne le dos avant d’avoir pu distinguer ton visage, elle ne m’a pas laissé une chance, alors j’ai fait l’imbécile, semblant de ne pas comprendre les codes, on ne peut m’en vouloir d’avoir tenté de me divertir un peu dans cette immense maison de famille, avec ses six chambres – donc six salles de bains –, ses deux salons, ses deux garages, son étage, son jardin si bien entretenu, sa piscine en forme de haricot, sa climatisation, son groupe électrogène, son système de forage pour pallier les insuffisances de la compagnie des eaux, sa bibliothèque, sa vidéothèque, ses domestiques pour prendre en charge chaque domaine de la vie quotidienne, ses masseuse, manucure, coiffeuse se déplaçant à domicile et, en dépit ou à cause de tout cela, une atmosphère de glaciation, une ambiance de congélateur.

 

Je l’ai aperçue en montant dans la voiture tout à l’heure, la Grande royale, elle se trouvait dans ce petit salon dont elle affectionne l’intimité, peut-être aussi les souvenirs qui s’y entassent, les restes de son humanité, ces photographies de ta sœur et de toi enfants, ces vieilles cassettes VHS bien rangées dans un meuble en acajou, ce bouquet de fleurs séchées comme on n’en fait plus depuis les années 70 et qui avait dû être importé, il est comique d’envisager que des objets lui tiennent à cœur, que des images d’un autre temps lui traversent l’esprit et lui font du bien, tant elle s’emploie à cultiver la froideur, c’en est spectaculaire, je t’assure que tout le monde ne pourrait faire cela, car c’est un peu n’importe quoi là aussi, pincer les lèvres de cette manière même lorsque l’on parle, se passer toute cette glace sur les pupilles, s’imposer cette parcimonie du geste, cette mesure constante de l’émotion, cette avarice du sourire, un tel contrôle de soi exige beaucoup, une attention de chaque instant, je l’ai bien regardée, Madame ta mère, et je me suis demandé ce qui avait pu pousser cette femme à enfouir sa beauté, les promesses qu’elle contenait, dans une rigidité de sarcophage.

 

Les nuages qui roulaient dans le ciel depuis des heures déjà ont crevé, crachant des trombes inhabituelles sous ces latitudes en saison dite sèche, et cette crevaison des nues a coïncidé avec l’instant où, m’ayant laissée pour morte, tu démarrais sur les chapeaux de roue, prenant en vain la fuite car ton destin est en toi, scellant par ton geste la clôture du piège auquel tu savais ne plus pouvoir échapper, car il fallait qu’un jour l’espèce de malfaçon qui suit le sang des tiens – de ta propre expression – se manifestât, tu avais de ton mieux tenté de retarder l’inéluctable, mettant en sommeil ton existence pour neutraliser le mal, ne surtout pas l’alimenter en tout cas, mais la vie se déploie sans cesse au-delà de ce qui nous est concevable, nous n’y pouvons rien, ce n’est donc pas ta faute, sache que je ne t’en veux pas, même si je n’avais pas besoin de cela, même s’il va me falloir des jours pour retrouver figure humaine.

 

Nous savions, depuis le début, sans jamais nous le dire, quel étrange assemblage nous formions, un couple qui ne s’accouple pas, qui jamais ne recherche la chaleur de l’autre corps, un couple formé sur la perte d’un ami pour toi, le deuil pour moi d’un indéfinissable, à la fois le seul homme aimé, le père de mon fils et, sans doute, celui qui me fit passer à jamais le goût des hommes si je l’avais eu, en réalité, il n’y a qu’à lui que je me sois intéressée, liée, non parce qu’il était homme mais parce qu’il était lui, lorsque je l’ai rencontré, avec son allure de grand arbre de la forêt équatoriale, ses traits de statue olmèque, le nom de guerre qu’il s’était donné du temps de votre adolescence tapageuse, ces années 80 qui s’étaient étirées de funk en new jack swing, passant par le hip-hop, ici sous le ciel subsaharien comme ailleurs sur la planète.

 

Sa disparition nous mit en présence l’un de l’autre, nous rapprocha ensuite, il était ton unique ami, avec lui périssaient les petites joies que tu avais pu connaître, la gaieté en dépit du désespoir, le rire pour tromper cette profonde solitude que tu savais être ton destin, l’ami n’était plus, mais tu découvrais qu’un morceau de lui survivait quelque part, un enfant dont il ne t’avait jamais parlé, le fils que nous avions eu, lui et moi, avant de comprendre que nous n’étions pas faits l’un pour l’autre, pas comme nous l’avions imaginé, tu es donc venu un jour, je crois que c’était un soir, tu m’as téléphoné, c’était après sa mise en terre que tu avais prise à ta charge, les formalités, le rapatriement du corps, tu avais embarqué à bord du même vol que sa dépouille, l’avais remise à sa famille, à son clan, on t’avait fait savoir que l’on ne te tenait pas responsable de sa mort, que l’on savait quelle amitié vous liait, que vous étiez des frères, que seul le sort avait voulu qu’il s’éteignît loin de sa terre natale, et si jeune encore, c’est après tout cela, en rentrant au Nord, que tu m’as contactée, tu voulais voir le petit de temps en temps, si je le permettais, et j’y ai consenti.

 

Tu es venu, j’étais là, dans mon appartement de mère célibataire dont l’existence s’appuyait sur deux piliers, l’enfant et le travail, cela se voyait sitôt le seuil franchi, les photographies de Kabral à tous les âges, les livres, les magazines, les manuels du professeur, tous écrits dans cette langue que j’ai choisi d’enseigner, je t’ai laissé entrer, revenir, passer souvent cette porte que j’avais tant de mal à ouvrir lorsque ton ami souhaitait voir son fils, notre enfant, je le regardais à peine, le cœur gros de notre échec, je restais barricadée en moi-même, ne lui laissant aucune possibilité de me parler, de m’atteindre, peut-être pour ne pas voir dans ses yeux ce que je savais au fond de moi, qu’il n’était pas, qu’il ne pouvait pas être seul responsable de la situation, que l’on aurait pu prédire la déroute, compte tenu de nos parcours respectifs, toutes ces choses que l’on ne prend pas assez le temps d’analyser avant de se précipiter dans ces aventures périlleuses que sont la vie à deux, la décision de devenir parent, on se laisse tomber dans ce qui semble le projet des humains adultes, le couple, la procréation, la transmission du patrimoine, lequel est d’abord immatériel, il peut s’agir d’un vide intérieur, d’une absence à soi, d’un tas de choses en effet que l’on aurait mieux fait de garder pour soi et qui marqueront la destinée des enfants.

 

Ton ami n’avait eu ni père ni mère, cela ne lui avait pas manqué, c’était ainsi qu’il présentait les choses, mais on ne sait pas toujours identifier les manques et leurs effets, il avait vécu accroché au flanc de Héka, sa grand-mère, femme mystique, sage, il avait grandi à l’ombre de Shabaka, l’arbre tutélaire de son peuple, et ces êtres chers lui avaient été ravis alors qu’il n’était qu’un enfant, un sentiment d’injustice lui avait poussé dans le cœur, une blessure réclamant l’apaisement, je n’ai pas su le comprendre de son vivant, aveuglée par mes propres besoins, par la terreur inavouée d’être une mauvaise mère, moi qui n’étais pas si sûre d’avoir désiré l’enfant, moi qui n’ai pu me résoudre à interrompre la grossesse, de peur, là encore, que ma conscience ne me le reproche, et je me suis recroquevillée sur mon ventre qui s’arrondissait, puis sur le nourrisson, l’enfant, l’univers pour moi dorénavant, je me suis fondue en lui, ce qui était trop, j’en ai conscience, pour un si petit être, mais qu’étais-je moi-même alors, sinon une toute petite chose…

 

Oh, tu sais tout cela, je t’en ai parlé, en toute simplicité, la deuxième fois que tu es venu pour Kabral, le fils de ton unique ami, c’était un samedi après-midi, tu voulais l’emmener voir je ne sais quel film d’animation, je t’ai servi un thé, c’était tout ce que j’avais à offrir, le petit finissait de se préparer, j’en ai profité pour te parler, tête baissée tandis que je servais le thé, sans prendre le temps de respirer entre les phrases, ces confidences que tu n’avais pas sollicitées, je parlais comme qui craint de se voir couper la parole, comme pour épuiser la parole, tous ces silences contenus, vite, vite, sans choisir mes mots, mais tu as écouté avec calme, tu as tout saisi, ne m’as rien reproché, tu n’as pas lancé C’est mon ami qui aurait dû entendre ces propos, et parce que tu n’as pas dit cela, j’ai eu le sentiment qu’il les recevait lui aussi, cela m’a fait du bien de penser qu’il savait désormais que je ne nourrissais pas de ressentiment, j’avais juste honte de notre échec, de n’avoir pas mieux réussi que mes parents, de me voir finir comme ma mère seule avec mon enfant, de n’avoir jamais prononcé les mots Va demander à papa, forcément, quelque chose devait clocher en moi, pour n’avoir su garder ni l’homme, ni le père.

 

C’est ainsi que tout a commencé entre nous, tu venais voir Kabral, tu l’emmenais découvrir des activités qu’il n’avait partagées ni avec moi, ni avec son père, et tu lui parlais du garçon que tu avais connu, celui dont tu avais voulu devenir l’ami alors que vous étiez au lycée, je ne vous accompagnais jamais au cours de ces sorties, j’attendais dans l’appartement de famille monoparentale, un logement intermédiaire selon certaines classifications, un peu au-dessus de chez les pauvres, dans un quartier acceptable, c’est-à-dire un quartier avec des Blancs propres et socialement insérés, c’est là que je restais amorphe sans savoir pourquoi, incapable de me détendre, de m’occuper de moi-même, de mes affaires, n’ayant, je m’en apercevais alors, aucune amie à qui téléphoner pour lui proposer d’aller ici, là, ou qu’elle vienne prendre le thé, je me laissais choir sur le canapé, constatant, dans une sorte de froide désespérance, l’impossibilité de me concentrer sur les pages de mon journal, le magazine Essence qui ne m’intéressait pas toujours, il faut le reconnaître, mais que j’avais pris l’habitude d’acheter du temps de mes études de langues, par chance il restait la poésie, cela seul me touchait, suscitait en moi des images, l’intuition qu’une vie était là, en moi, j’aimais de ces textes l’impérieuse beauté, des phrases comme my every waking was incarcerated me troublaient, je les sortais de leur contexte pour tenter de comprendre ma vie, peut-être me préparaient-elles à cette nuit dont je me lèverai renouvelée, j’en suis certaine, parfois j’ouvrais un livre en plein milieu, il y avait toujours quelque chose pour moi, quelque chose pour le moment présent, je me suis attachée à certains auteurs, les ai fait connaître à mes élèves, même si le programme de l’Éducation nationale ignorait tout de ces poètes.

Il fallait vous entendre sonner à la porte, Kabral et toi, rire dans le couloir le temps que je vienne ouvrir, il fallait humer les senteurs sucrées qui vous auréolaient, de pomme d’amour et de barbe à papa, pour me remettre à vivre, à sentir l’air dans mes poumons, le poids de mon corps, la torsion d’un geste, il fallait vous revoir pour que mon cerveau reprenne place dans ma boîte crânienne, que mon sang se remette à couler dans mes veines, mon énergie également, il me fallait voir le visage de l’enfant sur lequel je m’étais repliée pour que la vie se réinstalle en moi, je n’étais pas une mauvaise mère, j’avais tout fait pour cela, je crois, mais qu’étais-je en réalité, je me suis posé la question lorsque, me ramenant le petit un soir, lui faisant la bise pour dire au revoir, tu as ajouté Ixora, la prochaine fois, il faut vraiment que tu viennes avec nous !

 

Ta proposition m’a ébranlée au plus profond, et ce rire dans ta voix, cette joie, oui, de la joie, j’avais oublié cela, le mot lui-même s’était perdu, évadé de ma vie pour n’y plus reparaître, et tu le faisais renaître, toi, le mélancolique, le misanthrope, j’ai bafouillé Mais oui, bien sûr, j’ai refermé la porte en souriant de toutes mes dents, me suis dirigée sans m’en rendre compte vers la fenêtre depuis laquelle on voyait la cour de la résidence, t’ai regardé marcher sur les pavés, te presque fouler une cheville avant d’atteindre la grande porte en bois qui nous isolait du boulevard, me suis demandé ce que je ressentais sans être en mesure de répondre, c’était cela, mon existence, au point que l’invitation à partager vos amusements, à Kabral et à toi, devienne un genre de révolution, je me suis regardée dans la glace, je ne l’avais plus fait de cette façon-là, après ton ami et avant toi je ne l’avais plus fait que pour moi, portant des tenues dites féminines, voire aguicheuses, exactement comme je lisais Essence, pour me projeter dans une autre réalité, jouer à la femme, pas être une femme, surtout pas, une mère c’était déjà pas mal, cela prenait de la place, du temps, c’était une bonne excuse, la meilleure même, on prétendait accomplir quelque chose en mettant au monde un humain, comme si cela marchait ainsi, comme si ce n’était pas tout l’inverse, en réalité.

Je me suis regardée dans la glace, me suis vue, svelte et bien mise, toujours parfaite à l’extérieur mais verrouillée quelque part, au point que cela devait se voir, tenir le désir, l’amitié à distance, consolider mon état de femme seule avec un enfant qui porte sa maternité comme une sainte mission lui ayant échu par une méprise du destin sans qu’elle puisse s’y dérober parce que cela ne se fait pas de refuser un enfant, c’est mon père qui disait ces mots-là, On ne refuse pas un enfant, une phrase lui servant à se persuader que ses maîtresses étaient des affabulatrices, des folles qui prétendaient avoir eu des fils de lui et, bien sûr, les enfants n’y étant pour rien, il n’avait pas le cœur d’opposer des dénégations à ces paternités, pas le cœur de permettre que ces femmes soient frappées d’opprobre sous prétexte de s’être laissées aller – au point d’ignorer qui était le père véritable, car s’il leur manquait une case, elles n’avaient commis aucun crime, On ne refuse pas un enfant disait-il, sans jamais me reconnaître vraiment comme sa fille, il ne m’a jamais appelée Ma fille, ni prononcé mon prénom, même par inadvertance, je n’étais qu’une parmi ceux que son grand cœur avait acceptés, il avait cessé de voir ma mère sitôt la grossesse annoncée, mais pas de faire le nécessaire, adolescente, j’allais le voir à son bureau, c’était maman qui m’y envoyait, je patientais dans la salle d’attente avec les malades venus le consulter, sous le regard perçant de sa secrétaire qui ne pouvait s’empêcher de me dévisager, de s’interroger, je le voyais bien, sur cette étonnante ressemblance, je ressemblais trait pour trait à l’homme qui ne m’avait pas refusée, j’avais son teint de bronze noir, son nez à larges narines, ses cheveux courts qui poussaient en boules serrées, pas plus haut que quelques millimètres, son regard de vague à l’âme, alors, cette bonne femme m’observait, si intensément que je craignais de voir tomber ses yeux, elle ne pouvait faire autrement, c’était systématique, jusqu’à ce qu’il vienne, m’invite à entrer comme il le faisait avec tous les autres, ses malades.

 

J’étais la seule à ne pas payer, à n’avoir pas à tendre ma carte de Sécurité sociale, la secrétaire ne posait pas de questions, peut-être lui avait-il dit que j’étais une nièce, une cousine venue de la petite île battue par les cyclones et la déveine, une nécessiteuse poussée non loin de son morne natal, ce qui m’autorisait à pénétrer dans le cabinet, quand je m’asseyais, je voyais les photos de sa femme blanche, de ses rejetons métis, savaient-ils que l’On ne refuse pas un enfant, savaient-ils que j’avais été acceptée, quoi qu’il en soit, j’ai grandi avec ces mots dans la tête, mon paternel me les sortait sans s’en apercevoir, d’abord il demandait des nouvelles de ma mère, Com- ment va Colette, alors, une lueur lui brillait au fond des pupilles, qui s’éteignait sitôt que j’ouvrais la bouche pour répondre, ma voix rappelait la fin de la relation, j’étais celle qui lui avait ravi Colette, apparemment chérie entre toutes ses maîtresses, ces femmes noires avec lesquelles il blasphémait les vœux prononcés devant celle qui demeurait tout de même sa légitime, une Blanche valant deux Noires et peut-être davantage si l’on est homme, je parlais pour lui dire que ma mère se portait bien, il me regardait, c’était à ce moment-là que la lumière s’évadait de ses yeux, pour ne laisser que deux trous obscurs dont le creux m’avalait, avant de soupirer On ne refuse pas…, puis de me tendre une enveloppe qu’il tenait prête dans un tiroir de son bureau, sachant à quelle date je passerais le voir, j’ai toujours voulu lui jeter au visage cette question Comment se fait-il que tu ne portes pas de gants faire le nécessaire semble une corvée tellement salissante et il ne faudrait pas laisser sur cette enveloppe l’empreinte de tes doigts il ne faudrait pas laisser de traces il ne faudrait pas que ta femme le sache un jour qu’elle ait des soupçons ou peut-être est-elle dans le coup peut-être est-elle à l’origine de tout cela peut-être a-t-elle exigé que tu t’emploies seul à nettoyer ta crasse ces excréments que tu as semés çà et là tes enfants noirs non refusés mais pas conviés à partager ta vie, je ne disais pas ces mots, je prenais le pli et me taillais, plus morte que vive, jamais venue au jour.

 

C’est tout ce que j’ai reçu de mon père, de l’argent pour mon entretien et cette espèce de maxime, si bien que, enceinte de Kabral, il ne me vint pas à l’esprit d’interrompre le processus, même si j’étais encore étudiante, même si le père était un immigré sans papiers, même si je n’avais jamais rêvé d’être mère, il n’y a pas de mots pour expliquer à quel point je n’en avais pas eu le désir, je n’en reviens toujours pas d’être entrée dans ce système, Kabral est un amour, ce n’est pas ce que je veux dire, enfin, tu sais tout ça, je n’avais pas réfléchi à la question, c’est ce que je veux faire comprendre, je l’aime plus que tout, mais ce n’était pas simple, l’amour, ce n’est pas simple, pas confortable, pas forcément, je n’étais pas certaine de m’aimer moi, d’avoir quoi que ce soit à offrir, surtout lorsque ton ami s’est mis à parler des papiers qu’il pourrait obtenir en devenant père, cela n’a pas facilité la grossesse que j’allais mener à son terme, je l’ai vécue comme une longue maladie, entre angoisse et dégoût de mon corps, cela n’avait rien à voir avec l’enfant à naître, mais il recevait cela, baignait dans mon trouble, il a fallu qu’il sorte de mon ventre, que je le voie enfin, distinct de moi, pour m’attacher à lui, laisser l’amour me remplir, déborder, me découvrir capable d’amour, c’est-à-dire de donner, d’essayer, au moins.

 

Ce soir-là, mon fils qui sentait le sucre avait des lampions de fête dans le regard, il s’est approché de moi, m’a enlacée devant le miroir de l’entrée, a dit que ce serait Vraiment trop cool, si on était plus souvent ensemble, tous les trois, tout le temps, pourquoi pas, ça devait être possible Hein, il n’avait pas osé nous le demander, à son père et à moi, qu’on passe plus de temps ensemble, tous les trois, il sentait bien qu’il y avait entre nous une douleur infranchissable, que ce ne serait pas possible, mais là, c’était différent, avec toi tout était tranquille, il n’y avait pas de passif, pas de griefs, il n’y avait, au fond, que ce que l’on voulait bien, je l’ai fait taire, mais j’ai continué d’y penser, comme ça, en dépit de moi-même, j’ai songé qu’il n’y avait pas de femme dans ta vie, apparemment, que personne n’y verrait d’inconvénient, que ce serait un moyen pour moi de sortir de cette claustration, l’enfermement dans l’échec du couple, celui des origines, celui que j’avais formé avec ton ami, celui même que nous étions Kabral et moi, par la force des choses, il n’y avait pas d’enjeu avec toi, pas de risque et beaucoup à gagner, certains aspects de ma solitude étaient devenus pesants, j’aspirais à m’en libérer mais ne pouvais y parvenir sans aide, tu étais une opportunité, pourquoi ne pas la saisir, nous irions donc tous les trois, chacun ayant ses motivations, aucun ne gênant les autres, c’était un jeu en somme, de mon côté il y aurait une sorte de comédie, je passerais une autre peau quelques heures durant, entrerais à nouveau dans le rire, dans la joie, cela laisserait bien quelque chose en moi, une empreinte, une base, comme la première pierre d’un édifice qui serait, un jour, ma vie.

 

La fois d’après, je suis venue avec vous, vêtue d’une robe choisie pour me plaire à moi-même, mais aussi pour que tu remarques le galbe de mes jambes, la finesse de ma taille, le bel arrondi de mes épaules, que tes yeux fassent exister la femme en moi, qu’ils lui permettent de s’ouvrir comme une fleur sous les rayons du soleil, c’est injuste, c’est idiot, c’est tout ce que l’on veut mais c’est comme ça : notre propre regard sur nous-mêmes, s’il est nécessaire, ne suffit pas à notre épanouissement, et j’avais envie que tu m’épanouisses, ne serait-ce que brièvement, me dises que j’étais jolie, ce que tu as fait, l’œil brillant d’une sincérité qui m’a émue, nous sommes allés au musée, il y avait une trotte en métro depuis l’appartement de famille monoparentale, ça ne faisait rien, ce n’était pas grave, ainsi nous avons passé du temps à rire dans le métro, à faire des jeux comme ni oui ni non, pierre feuille ciseaux, nous étions bien tous les trois, c’était le printemps, saison des éclosions, quelque chose en nous allait naître, je souhaitais ta compagnie, même si mon corps ne fut jamais en proie à cette espèce de tressaillement, cela non plus n’était pas grave, je n’avais jamais connu cette émotion qu’à travers mes lectures.

 

Même avec ton ami il s’était agi de tout autre chose, mon attirance pour lui avait été plus cérébrale que charnelle, peut-être même un peu politique, l’amour peut avoir cette coloration-là pour qui vit la condition de minorité, j’aimais ce que je voyais en lui, la représentation d’un monde perdu pour moi, l’incarnation d’un homme noir mythique, entre Bakari II et Kunta Kinté, l’un roi ayant renoncé à son trône pour s’en aller, par-delà les mers, connaître le monde, les habitants de la terre, l’autre un rebelle chérissant le nom, l’épopée de ses pères, au point de les chanter encore en pays étranger, hostile, je voyais en ton ami une figure héroïque, capable de m’enseigner la survie, de m’apprendre à déchiffrer les énigmes de l’existence, de me guider comme mon père aurait dû le faire, à travers l’épais brouillard qu’était ma vie et, parce qu’il n’était que cela, une image, une création de mon esprit, il ne me semblait pas le tromper, lui manquer de respect ou le manipuler en simulant la jouissance, l’annonce de ma grossesse m’a fait prendre conscience de la réalité de tout cela, ce que nous faisions sous les draps n’était pas une fiction, ce n’était pas une immersion imaginaire dans le passé des peuples noirs où je devais trouver du père une image inviolée, non pas tellement l’origine d’un groupe humain, juste la mienne, ce que nous faisions au lit n’était pas un retour vers l’âge d’or, c’était le présent, j’aurais préféré avoir joui lorsque nous avons conçu Kabral, mais rien, il n’y a rien eu, je ne pourrais pas dire quand cela s’est produit, il n’y a pas eu de signe.

 

Après le musée où nous avions vu une exposition sur les femmes dans les arts du Continent, nous sommes passés par la librairie du lieu, je me suis offert le catalogue de l’exposition, tu as acheté des livres pour Kabral, du type de ceux que lui apportait son père, des livres pour enfants avec des personnages au teint noir, marron, rouge-brun, des contes de la brousse, des histoires de la Caraïbe, j’ai pensé qu’il avait besoin de lire autre chose, des ouvrages légitimant sa naissance et sa présence dans son pays, pas ces textes le renvoyant forcément à la savane subsaharienne, aux mornes des Antilles, je me suis dit cela sans le formuler, il ne fallait pas gâcher l’instant, Kabral semblait heureux, nous avons marché en silence dans la rue, comme si ne rien dire protégerait notre bonheur, le fixerait en un lieu à jamais préservé, près de la station de métro nous avons trouvé un café, y sommes entrés pour nous désaltérer, ne pas prendre tout de suite les transports en commun, ne pas précipiter le moment de la séparation, rester un peu dans notre bulle, passer aux yeux du commun pour une famille ordinaire, être, toi et moi, les personnes normales que nous savions ne jamais devenir.

 

Alors qu’un serveur à la mine renfrognée prenait à la hâte nos commandes, griffonnant à toute vitesse sur son bloc-notes, comme si cela seul suffirait à nous faire débarrasser le plancher au plus vite, parce que le musée se trouvant dans un certain quartier de la ville, les Noirs sont rares dans les cafés alentour, quand il y en a ce sont des diplomates ou des hommes d’affaires subsahariens, des touristes étatsuniens, les autres, les Nègres de tous les jours, ne s’arrêtent pas pour prendre une collation dans ces parages-là, la moindre infusion coûte la peau d’un certain endroit, les regards en coin vous empêchent de goûter un peu de tranquillité, alors donc que le garçon faisait glisser son stylo sur la feuille, d’un geste devant nous indiquer, de manière subliminale mais sans appel, qu’il nous invitait à déguerpir illico presto, Kabral m’a pris la main, attirée vers lui pour me dire un mot à l’oreille, son regard rieur rivé sur toi, il a chuchoté Demande-lui maintenant, tu sais…, de ton côté tu levais un sourcil affectueusement suspicieux, un sourire espiègle étirant tes lèvres, depuis que tu côtoyais cet enfant tu souriais beaucoup, tu n’étais plus l’ombre et le mutisme, à la limite de la misanthropie, tel que je t’avais connu peu de temps après la mise en terre de ton unique ami, le père de mon fils, le seul homme qu’il m’ait été donné d’approcher ou l’inverse, celui dont la stature de baobab, les traits de sculpture olmèque et le teint sombre m’avaient sans doute rappelé l’individu qui, ne m’ayant pas refusée, ne m’avait pourtant pas aimée, m’avait à peine connue en fin de compte, occupé qu’il était à faire le nécessaire.

 

Le garçon s’en est allé chercher notre commande, nous a quittés au pas de course, littéralement, il a tapé un sprint, a déployé ses ailes, ne s’est pas soucié d’autres attablés dont il aurait pu, avant de se rendre en cuisine, consigner les desiderata sur une feuille de son bloc-notes, il était concentré sur nous, le problème que lui posait notre présence, l’urgence de nous pousser vers la sortie sans en avoir l’air, en restant bien poli, en ne rechignant pas à encaisser notre argent, son attitude faisait monter en moi une colère mêlée de tristesse lasse, mais inutile de dire quoi que ce soit, c’était ainsi, les gens ne se rendaient même pas compte de leur comportement, ils ne voyaient pas, cela tombe sous le sens, les traits de leur visage se défaire en présence de Noirs, rester désunis quoi qu’ils fassent pour se recomposer une mine quand, sur leurs faces perturbées, l’embarras prenait diverses formes, celle de la culpabilité, celle de la condescendance, celle de la certitude de nous être supérieurs dans tous les cas, c’était cela par-dessus tout qui m’horripilait, cette chose désormais ancrée dans l’inconscient blanc, il n’y a pas d’autre mot pour désigner ce virus, cette maladie de l’esprit qui fait que, confronté à une différence superficielle, celle de la couleur, on éprouve le sentiment d’une altérité négative, l’inconscient blanc se reflétait dans les yeux, animait la gestuelle du garçon de café, c’était cette chose qui l’empêcherait toujours de voir en d’autres une image de lui-même, cette chose qui nous fait savoir, à nous, que la nation refuse que nous soyons, nous aussi, son visage, la République nous pousse à conter à nos fils, ad nauseam, des histoires de savane, de brousse, de mornes, de ravines, à leur redire sans cesse, pour qu’ils ne sombrent pas, le Fouta Toro, le Kanem Bornou, le Wagadu, les royaumes de l’homme noir, alors qu’au début, ce que nous voulions surtout, c’était nous sentir chez nous là où nous avions vu le jour, y exister sans être contestés, ne rien avoir à faire de spécial pour jouir d’un semblant de considération, pouvoir dire, nous aussi, l’histoire de notre présence dans notre pays.

 

Cet après-midi-là, devant pour la énième fois de mon existence affronter la détestation d’une partie de mes concitoyens, j’ai songé à l’homme, le père de Kabral, à nos disputes quand il se plaignait du racisme, d’un certain regard que je ne percevais pas tant alors, j’étais étudiante en ce temps-là, inscrite en faculté de langues, un lieu où le rejet de l’autre est rare, les enseignants ayant en général l’esprit assez ouvert pour transmettre une culture étrangère, qu’ils ont découverte, dont ils se sont épris, qu’ils habitent par choix, ce qui est beau, j’évoluais dans cet environnement- là, encore à l’abri, en dehors de la femme de mon père, personne à mes yeux n’était blanc, ce qualificatif ne s’appliquait qu’à elle, c’était même tout ce qu’elle était, mes parents et moi n’étions noirs que parce que cette femme ne l’était pas, elle était l’intruse, l’être haïssable donc haï, elle incarnait, à elle seule, la dimension raciale de mon existence, je n’ai pas su de quoi parlait ton ami avant de devoir trouver un emploi, par chance j’ai pu passer des concours, être recrutée par l’État donc, on se demande pourquoi les Antillais se sont agglutinés dans la Fonction publique, il y a eu le BUMIDOM mais il y a aussi le racisme, enfin laissons cela, j’ai songé à ton ami, aux efforts qu’il faisait pour tenir son rôle auprès du petit, ce n’était pas facile, je ne lui rendais pas la tâche aisée, il devait, à chacune de ses visites, subir mon amertume, mes reproches muets, c’était pire que tout, cela ne laissait aucune chance au dialogue, même maladroit, je ne lui ai jamais dit ce qui m’était pénible, le voir devenir, quelles qu’en soient les raisons, un type qui faisait le nécessaire, c’était ainsi que je vivais cela, j’avais d’ailleurs commencé à m’imaginer un calcul de sa part, qu’il s’était débrouillé pour me mettre enceinte afin d’être régularisé, cela s’était déjà vu, c’était même fréquent entre Noirs ayant la nationalité et Noirs ne l’ayant pas, n’ayant rien du tout, leur nationalité à eux comptant pour du beurre ici comme ailleurs.

 

Je m’étais mise à penser que sa connaissance du droit des étrangers ne lui servait pas à se protéger, à savoir éviter les embûches, mais à me tromper, à me truander, à m’utiliser, j’ai pensé à la manière dont je lui avais fait payer ce soupçon jamais tout à fait confirmé, comment je m’étais fermée à lui, rigidifiée, privant notre enfant de l’image apaisée de parents ayant au moins de l’estime l’un pour l’autre, je me suis souvenue d’un sentiment étrange, un jour que je conduisais mon fils à l’école, l’impression que son père, bien que décédé, était là, tout près, que son esprit me demandait pardon, je me suis rappelé ce cri me pénétrant, Pardonne-moi Ixora, jamais je ne t’ai voulu le moindre mal, c’était la vérité, je l’avais toujours su dans le fond, je n’étais simplement pas apte à l’admettre, pas capable de me pardonner à moi-même mon inconséquence, après tout, j’avais – de façon active – collaboré à la conception de l’enfant, j’ai songé à tout cela, à la fatigue aussi, au moment d’abaisser le glaive et le bouclier, au fait que Kabral ait besoin d’une présence masculine, que j’aie, quant à moi, fait le tour des solitudes, le sexe ne me disait pas grand-chose, mais cette vie solitaire, c’était une certitude, ne présentait plus pour moi aucun attrait.

 

Alors, j’ai souri, incliné la tête, plongé les yeux dans les tiens, cependant que le serveur venait poser devant Kabral une belle glace au chocolat coiffée d’un immense cône de chantilly, un cappuccino pour toi, un cocktail de fruits frais pour moi, j’ai souri pendant tout ce temps-là, puis, quand il a enfin tourné les talons après avoir laissé sur la table l’addition non encore réclamée, je t’ai dit, tout de go, sans ciller, sans bredouiller, On devrait s’installer ensemble, le souffle ne m’a pas manqué, mes yeux sont restés dans les tiens, c’était normal, c’était juste, tu as compris tout de suite que je ne te proposais pas la relation que recherchent les gens jusque dans le pré où serait le bonheur, le couple, cette grande affaire, je ne t’en offrais que l’apparence et, derrière tout cela quelque chose malgré tout, d’authentique, de sincère, d’aussi sain qu’inhabituel, nous en avions besoin, c’était ce que nous espérions, l’un et l’autre, en l’état de nos existences telles que ton ami les avait laissées, nous n’allions pas faire chambre commune, mais nous serions une famille à notre façon, tu élèverais Kabral, tu lui donnerais de l’amour, une figure masculine à imiter pour ensuite s’en affranchir, cela pouvait t’être accordé sans qu’il te faille transmettre ces gènes que tu croyais empoisonnés, tu n’as pas hésité, pas même eu l’air surpris, tu as dit qu’il faudrait sans doute déménager, la famille monoparentale habitait un trois-pièces, il en faudrait bien quatre, et puis, ce serait sympathique de choisir de nouveaux éléments de décor, tu as parlé en toute simplicité, un verrou en moi a sauté, je me suis sentie légère, si légère, qui pourrait dire pourquoi, enfin nous avons fait ce que nous avions dit, tout s’est déroulé assez vite, un tout petit trimestre, nous sommes restés dans le quartier où Kabral avait son école, ses copains, ses habitudes.

 

Nous coulions des jours tous doux dans ce nouvel appartement, nous y avions établi une espèce de colocation améliorée, faite pour le très long terme, je crois que nous éprouvions une forme de gratitude l’un vis-à-vis de l’autre, c’était bon, pour toi aussi, d’avoir rompu avec la solitude, avec la douleur qui t’avait fait renoncer à cette femme, ton Amandla, tu en parlais peu mais je savais, si tu avais pu aimer une femme de cet amour-là, alors, elle aurait été cette femme, mais tu te croyais néfaste pour elle, sans danger pour moi parce que les implications n’étaient pas similaires, entre nous pas de romance, pas de ce désir-là, jamais, cela ne nous venait même pas à l’esprit, avec moi tu ne craignais rien, tu n’aurais pas à refuser de me donner un enfant, tu n’aurais pas à craindre d’éprouver pour moi des sentiments dont la force pourrait réveiller le mal, cette sorte de tare nichée, tu en es convaincu, à l’intérieur de tes gènes depuis des générations, depuis les temps où l’histoire des tiens se perd dans un brouillard qu’aucun maître de la parole jamais n’aura levé, tu sens cela en toi, un héritage, tu ne sais tellement le dire, de secrètes forfaitures, de sang répandu, de haines recuites, d’humiliations dissimulées.

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