De haute lutte

Ambai · Chapitre 1 sur 4

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De haute lutte

Le Manuscrit

 

Une enveloppe timbrée à son nom était posée à plat sur le bureau. C’était probablement sa mère qui, rentrée de l’université plus tôt que d’habitude, l’avait apportée. Chentamarai se dirigea vers la fenêtre et souleva les lattes des volets en bois pour jeter un coup d’œil au-dehors. Sa mère traversait la pelouse de son pas vif coutumier. Elle avait troqué le sari pour un salwâr-kamîz plus confortable, jaune d’or, jaune abeille.

Revenue à son bureau, Chentamarai remarqua, sous un petit oiseau aux ailes déployées en terre cuite, le mot de sa mère écrit à l’encre noire d’une plume épaisse : « Je reviens à huit heures. Nous ferons à manger ensemble. »

La provenance de l’enveloppe la surprit : c’était un courrier du Comité organisateur de la Journée commémorative du poète Muttukumaran ! Au-dessus de l’adresse de l’expéditeur figurait un petit portrait photographique de l’homme, yeux perçants, lèvres pincées, moustache fournie, cheveux longs, décoiffé.

Le comité l’invitait au titre de parente proche dudit poète, éditrice d’une revue scientifique, à participer à ces commémorations, qui verraient la parution du volume de ses œuvres complètes. Ils s’étaient donné beaucoup de mal pour retrouver sa trace, ajoutaient-ils en se permettant d’insister pour qu’elle leur fasse l’honneur d’accepter.

Elle se retourna vers la fenêtre et regarda par un interstice du volet. Tel un petit point jaune en mouvement à l’autre bout de la pelouse verte, la silhouette de sa mère s’éloignait.

À l’âge où elle allait encore à l’école, il y avait chez elle un miroir ovale pivotant, encadré de bois ciselé, posé sur la commode où elle rangeait ses vêtements. Deux petits tiroirs aux poignées de laiton rutilantes y étaient accolés de part et d’autre. Elle s’amusait à l’incliner vers le haut sur son axe horizontal, puis à le ramener prestement en position verticale pour se poster face à la glace d’un geste vif, avec une expression farouche. Un visage à trois yeux. Elle s’essayait à prendre la physionomie qui serait la sienne le jour où, debout sur une tribune, elle tonnerait contre les injustices, foudroyant du regard les individus qui suçaient le sang du peuple opprimé.

Parfois au contraire, elle s’approchait du miroir à pas lents, cultivant une expression sereine. C’était son regard « yogique ». Un regard à prosterner les autres à ses pieds. Elle avait souvent l’impression qu’un jour, d’une manière ou d’une autre, elle attirerait tout le monde à elle.

Il arrivait qu’au cours de ces répétitions elle aperçoive le reflet de sa mère dans un coin du miroir. De retour de l’université, un grand sac en cuir pendant à son épaule, elle regardait sa fille, un sourire aux lèvres. Alors Chentamarai se tournait vers elle en riant.

— Qui es-tu, aujourd’hui ? lui demandait sa mère.

Elle avait le choix entre de nombreuses personnalités : poètes, artistes, écrivains, elle les incarnait tous, hommes et femmes. Un jour Lopâmudrâ, le lendemain, Nakkîran, un jour Auvaiyâr, le lendemain Pâri, Bhârati ou Akkamahâdevi. Vînai Dhanammâl ou Varadachari le Tigre, Begum Akhtar, Bhimsen Joshi, Siddhesvari Devi. Paluskar le lendemain. Ou Jikki. Ou encore Raghunâth Panigrahi. Un jour Lorca. Un autre jour Sylvia Plath. Tous ces individus, c’était sa mère qui les lui avait fait connaître.

Elle était professeur d’anglais à l’université de Bénarès. Ses fonctions de responsable du département l’obligeaient à travailler de longues heures en dehors de ses cours et il était souvent tard lorsqu’elle rentrait le soir.

À la sortie de l’école, Chentamarai allait marcher le long du Gange. Les bras déployés comme des ailes, la tête rejetée en arrière, elle courait en regardant le ciel. Parfois, elle heurtait quelqu’un de plein fouet, mais personne ne lui en faisait reproche. « Beti, sambhalke, lui disait-on dans un sourire. Regarde où tu vas. »

Elle connaissait tous les secrets du fleuve et de sa rive nord sur laquelle la ville était bâtie. Ses crocodiles, sa malpropreté, son impureté. Les habitués qui s’immergeaient dans ses eaux. Elle connaissait l’astuce qui consistait à jeter un jeune fils longtemps désiré dans le Gange avant de l’en retirer vivant, dans l’espoir de le dérober à l’attention de Yama, le dieu de la Mort, en lui faisant croire que l’enfant, noyé, lui appartenait déjà.

Dans ses marches quotidiennes sur la berge du fleuve, elle croisait les riverains – les ascètes itinérants, les veuves qui attendaient la mort, les prêtres à leurs rites et parfois, adossée contre un pilier de temple, une de ces vieilles femmes qui dix ou vingt ans plus tôt avaient chanté à la cour des princes, interprétant avec abandon une thumri à vous briser le cœur. Elle tenait des riverains ce qu’elle savait de ces personnes. On les voyait parfois, pendant les fêtes du fleuve, voguer à plusieurs en barque sur le Gange et chantant. Chacune d’elles, lui avait-on dit, était identifiable à sa voix.

Chentamarai s’était rendue sur les ghâts où l’on brûle les morts. Un jour, debout à quelque distance, elle avait assisté à la crémation d’une veuve, reconnaissable au sari blanc qui l’emmaillotait, jusqu’à ce qu’il ne reste plus que cendre de son corps. Cette femme était-elle venue mourir à Bénarès ou avait-elle résidé dans un ashram local ? Elle n’en savait rien. Une bruine tombait, mouillant ses vêtements, tandis qu’elle regardait le feu dévorer le linceul.

Ce jour-là, elle avait écrit un poème et l’avait montré à sa mère, qui l’avait trouvé bon.

Au début, Chentamarai suivait scrupuleusement les règles de grammaire que sa mère lui avait inculquées dès l’enfance. Celle-ci lisait de la poésie moderne qui faisait fi de ces conventions, mais quand sa fille lui demandait pourquoi elle n’avait pas le droit, elle aussi, de déroger aux contraintes formelles, elle lui répondait qu’il fallait connaître les règles à la perfection pour les transgresser. On ne pouvait violer une frontière sans en avoir d’abord fixé le tracé.

En de rares occasions, tard dans la nuit, sa mère chantait un extrait du Tiruvâsakam, le recueil de poèmes dévotionnels de Mânikkavâsagar, ou bien, tiré du Tirupulambal, le poème qui commence par : « Uttarai nan venden, ûr venden, per venden. Je n’ai nul besoin de famille, de village ou de nom. » Ou encore un passage du Tiruchatakam : « Vâzhginrai vâzhâda nenjame. Ô mon cœur, qui bats, mais ne vis pas. » Peut-être choisissait-elle ce dernier pour l’image finale de « l’océan sans borne de la détresse, avala kadalâya vellatthe », elle qui aimait tant la mer. Exception faite de la dévotion profonde qui émanait de ces chants, Chentamarai ne l’avait jamais vue manifester de religiosité, effectuer une pûja ou se rendre au temple. La tendresse qui se dégageait du Tiruvâsakam lui parlait, disait-elle. Elle s’émerveillait de la puissance des assonances, des mots répétés à peine transformés. Elle prenait plaisir à répéter : « Nekku nekkul uruki uruki… Fondant, fondant jusqu’au fond du cœur. »

Son nom était Tirumakal, mais tout le monde l’abrégeait en Tiru. Parfois, Chentamarai se plaçait derrière le dossier de sa chaise et nouait les bras autour de son cou en l’appelant « Tiru-Tiru ». Quand sa mère levait les yeux vers elle, elle lui disait : « Tu aimes les répétitions, non ? » Et elles riaient en chœur. À cet âge, son imagination était entièrement tournée vers la poésie et les réflexions qui s’y attachent. À ses deux jeunes seins qui pointaient, elle avait donné les noms d’Angavai et de Sangavai, les deux filles de Pâri, un roi de jadis, ami d’une poétesse.

Au cours de leurs promenades fréquentes le long du Gange, sa mère lui avait appris des poèmes de différents auteurs. Elle lui avait suggéré un jour de se poser une question précise : peut-on, les doigts plongés dans le feu, ressentir du plaisir ?

« Tunpam nerkayil, yâzheduttu nî… Lorsque le chagrin monte en toi, prends ton yâzh… » était une des chansons favorites de Chentamarai à cette époque. Sa mère l’interprétait à la perfection. Et tandis qu’elle chantait dans le soir, à l’écart de l’animation, avec pour arrière-plan les lampes dansant sur le fleuve, sa fille, prise d’une sorte d’ivresse, se représentait un homme oppressé par un lourd chagrin à qui elle offrait en réconfort la musique de son yâzh. Un jour, elle avait confié ces images à sa mère, qui avait éclaté de rire. Chentamarai s’était-elle jamais figuré qu’un homme pût lui jouer de la musique pour dissiper son chagrin et lui apporter de la joie ?

— Non.

— Demande-toi pourquoi…

Elle racontait souvent à sa fille des épisodes de la vie des poètes. Il existait une profusion d’anecdotes au sujet de Bhârati, notamment. Il jetait aux moineaux le riz que Chellammâl, sa femme, devait quémander aux voisins pour leur éviter de mourir de faim. Il avait donné un jour à un mendiant le manteau tout neuf qu’un tailleur avait confectionné à ses mesures. Il fumait du haschich. Il avait déclaré : mon travail, c’est la poésie. Sa fille avait écrit sur lui une biographie que Tirumakal avait offerte à Chentamarai pour un de ses anniversaires, avec l’ensemble de ses poèmes. Quant à Bhâratidâsan, un des disciples du poète, éditeur de la revue Kuyil, il vivait séparé de sa famille. Il avait fait une scène lors du festin de mariage de sa fille, ordonnant à grands cris qu’on lui prépare un œuf dur sur-le-champ.

Amma lui avait aussi appris que Sylvia Plath s’était suicidée en plongeant la tête dans un four à gaz, et qu’Anna Akhmatova s’était tenue des mois durant devant la prison de Léningrad. Loin d’évoquer de pâles figures historiques sans consistance, elle parlait de ces femmes avec force détails comme si elle les connaissait personnellement.

Le soir, sur son lit, Chentamarai s’allongeait, la tête sur un coude dans la posture de Ranganâtha, et tentait d’imaginer un homme assis face à elle, jouant du yâzh pour son plaisir. Ce n’était pas facile. Elle se représentait de même Bhârati allant mendier du riz à ses voisins et Chellammâl, heureuse, lui prenant les grains des mains pour les lancer aux oiseaux. Pourquoi, se demandait-elle, un geste qui ne soulève aucun tollé lorsqu’il est accompli par un homme passe-t-il pour acte de pure folie de la part d’une femme ?

Un jour, par extraordinaire, on avait donné Karnan, un beau film ancien, au cinéma du quartier. Durant tout le temps où Devika interprète une chanson d’amour, Sivaji Ganesan, dans le rôle de Karnan, reste assis, très raide, une main sur la cuisse. Est-ce parce qu’il joue un personnage de guerrier ? se demandait Chentamarai. Alors que Devika virevolte autour de lui tel un papillon, Sivaji Ganesan arbore, en fait de sourire, le rictus qui crispe les lèvres quand on presse en vain un tube de dentifrice vide. Si les représentants du genre masculin peuvent s’adoucir, s’attendrir et fondre dans l’ardeur de la dévotion, pourquoi le même abandon leur est-il impossible dans l’amour ? Chentamarai prit ce jour-là une décision irrévocable : elle ne prendrait jamais au sérieux que les hommes capables de fondre de tendresse. Nekku nekkul uruki uruki. De fondre jusqu’au fond du cœur.

Les amis de sa mère, hommes et femmes, qui se rassemblaient chez elles le vendredi soir, étaient pour la plupart des poètes et des écrivains. Lors de ces réunions, on lisait des nouvelles et des poèmes en différentes langues, que l’on traduisait ensuite. Certains vers s’étaient ainsi gravés dans sa mémoire. Ils l’accompagnaient le matin au réveil, le soir pendant ses marches le long du fleuve, ou la nuit avant de dormir, quand elle fermait les yeux. Ils voletaient, légers, dans son espace intérieur tels des rubans à ses cheveux puis, sans crier gare, se faisaient pesants comme des balles en plomb. La poésie, c’est à ça qu’on la reconnaît, répondait sa mère quand elle lui faisait part de cette impression.

Le comportement et la conversation des membres de l’assemblée paraissaient parfois étranges à la fillette. Un jour, par exemple, un poète bengali était tombé littéralement aux pieds de Tirumakal en s’écriant : « Mâ ! » L’homme était follement épris de sa mère, lui avait expliqué un des étudiants de celle-ci. Chentamarai avait alors interrogé la principale intéressée. Selon Tirumakal, il n’en était rien, la femme que cet homme vénérait était le pur produit de son imagination.

Pourquoi dans ce cas ne lui avait-elle pas demandé de mettre fin à ses apparitions régulières ? avait insisté sa fille.

— Parce qu’il écrit des poèmes de qualité.

— Tu aimes sa poésie de la même façon que celle d’Appa ?

— Il était plus facile de vivre avec la poésie de ton père qu’avec le poète qu’il était.

Tirumakal avait traduit toute la poésie de Muttukumaran du tamoul en anglais. Dans ses interventions lors de conférences sur les poètes de langues indiennes, elle citait son nom et lisait ses poèmes. Certains, dans l’auditoire, échangeaient des regards ou se poussaient du coude, mais elle poursuivait comme si de rien n’était.

Une fois absorbée dans son travail, rien ne pouvait plus l’en distraire. Elle restait sans sortir, sans cuisiner ni prendre de douche. Les cheveux noués en chignon serré au sommet du crâne à la façon de l’ascète Nârada, livres et papiers éparpillés autour d’elle, elle répondait d’un vague « Mmm… » à tout ce qu’on pouvait lui dire. Un jour, pour en avoir le cœur net, Chentamarai lui avait dit : « Amma, je vais mourir. » « Mmm… » avait marmonné sa mère. Lorsque sa fille le lui avait relaté plus tard, elle s’était contentée de rire en disant : « J’ai fait ça, moi ? »

C’était Chentamarai qui obligeait sa mère à manger en lui apportant des biscuits et des fruits. Dès son retour de l’école, elle préparait du thé. Tirumakal lui lisait n’importe quel extrait de ce qu’elle venait d’écrire, fût-ce un passage d’article universitaire. Chentamarai ne comprenait pas toujours de quoi il était question, mais elle aimait l’écouter. Elle s’était portée volontaire pour l’assister dans de petits travaux, consulter le dictionnaire, chercher dans des livres les références à préciser, changer le ruban de la machine à écrire. Au sortir de son travail, le visage de Tirumakal rayonnait comme si elle s’éveillait d’une méditation. Elle s’asseyait dans un fauteuil, regardait par la fenêtre, dénouait sa chevelure. Parfois, au crépuscule, on ne distinguait plus d’elle que son ombre, des contours qui de ses tempes à la pointe de ses cheveux se détachaient sur un doux liseré de lumière. Dans ces instants-là, la jeune fille se prenait à aimer sa mère encore plus fort.

Celle-ci restait assise ainsi un moment, puis sa voix montait pour l’appeler par son nom entier :

— Chentamarai…

Elle accourait. Le visage illuminé par un sourire, penchant la tête de gauche et de droite, sa mère disait :

— On prépare quelque chose à manger ?

Elle répondait du même mouvement de tête. Puis toutes deux discutaient sérieusement du menu. Des pois ? Pas question, trop longs à écosser. Pas de curry de poisson, elles n’avaient pas acheté les ingrédients. Pas de parâtha non plus, il aurait fallu pétrir la pâte. Restait-il du lait ? Du yaourt ? Et ainsi de suite. À bien regarder, le débat n’était pas vraiment nécessaire. Elles finissaient le plus souvent par se décider pour un curry d’œufs accompagné de riz. Sa mère aimait cuisiner en tenant compte de la couleur. Quand elle disposait les plats sur la table, le riz blanc et les tranches de carotte orange voisinaient avec le rouge clair du curry d’œufs, le vert éclatant du chutney à la menthe et à la coriandre, le blanc du yaourt aux légumes verts. Les couleurs, à elles seules, mettaient l’eau à la bouche. Le visiteur qui entrait par chance ce jour-là pouvait s’attendre à un bon repas.

Ce visiteur se présentait souvent sous les traits de Mohan Gupta, chargé de glaces et de sucreries. C’était un auteur reconnu ; ses pièces sujettes à controverse étaient jouées dans bon nombre de villes, commentées, discutées pour leur structure, son usage de la langue, son point de vue sur les relations humaines. Il entamait de longues discussions avec Timmakal, assis dans sa chambre en sa compagnie, et ne partait que très tard, à une ou deux heures du matin. Un jour, Chentamarai, venue poser une question à sa mère, avait surpris des bribes de conversation en anglais. Mohan Gupta demandait :

— Tiru, je peux venir habiter avec toi ?

— Non, c’est impossible.

— Pourquoi ? Crois-tu que tous les hommes se comportent comme Muttukumaran ?

Un long silence avait suivi. Puis sa mère avait repris la parole d’une voix très douce, en traînant un peu sur la prononciation anglaise :

— Mohan, je me suis battue pour recréer un monde où nous puissions vivre, Chentamarai et moi. Tu ne peux pas imaginer combien j’ai souffert. Ma vie est plus mouvementée que n’importe laquelle de tes pièces. Pour fonder un foyer libre, débarrassé de Muttukumaran et de ses semblables, j’ai dû traverser des épreuves… l’hôpital…

Sa voix s’était brisée.

— Tiru, je t’en prie, avait soufflé Mohan sur un timbre rauque.

Chentamarai, faisant volte-face, avait regagné sa chambre.

 

Sa découverte du manuscrit eut lieu quelques jours plus tard. De retour de l’école à midi, alors que sa mère était partie pour un colloque et qu’une de ses étudiantes vivant dans un foyer était venue lui tenir compagnie à la maison, elle le trouva en fouillant la bibliothèque à la recherche d’un vieux livre. Écrit en tamoul, il avait pour titre Tiruvâsakam, comme le recueil de Mânikkavâsagar, mais cette fois dans le sens de « message de Tiru » et non dans celui de « poèmes divins ». Elle le sortit.

Combien de lectures en fit-elle dans les jours qui suivirent, et combien d’autres plus tard, elle n’aurait su le dire. Elle le lut et le relut en diverses circonstances, à différents moments de sa vie, et chaque fois il la frappait de plein fouet à la façon d’une vague puissante. Chaque fois de nouveaux détails lui apparaissaient. C’était une histoire tissée de fils multiples – l’idéalisme et la douceur du grand-père, sa relation avec sa fille, ses amis, l’aventure amoureuse de Tirumakal – exprimés dans une riche palette d’émotions qui perçaient tour à tour telles de jeunes tiges – tristesse, tendresse, colère, surprise, respect, désir – et qu’elle éprouvait en lisant. Certaines parties étaient si poignantes qu’elles la faisaient s’écrier de douleur : Amma ! Amma ! Elle aurait voulu que sa mère redevienne une toute petite fille qu’elle aurait prise sur ses genoux. Certaines phrases, certains épisodes du manuscrit demeuraient à jamais gravés dans son esprit.

Le récit de sa mère commençait par un voyage en bateau. Son père Râmasâmi avait décidé de mettre un terme à sa carrière en Malaisie, où il avait perdu le goût de vivre à la mort de sa femme, et de regagner son Tamil Nadu natal. Il avait embarqué avec Tirumakal, alors âgée de trois ans. Cette longue traversée, écrivait celle-ci, ne lui avait laissé pour souvenirs que le cou de son père dans lequel elle enfouissait la tête, le khadi rugueux de sa chemise, la douceur de ses mains protectrices autour d’elle, le ciel d’un noir d’encre, clouté d’innombrables étoiles, qu’elle voyait depuis le pont supérieur, et la mer infinie.

Râmasâmi était arrivé à Chennai deux ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale. Il y avait acheté une imprimerie et fondé une maison d’édition qu’il dirigeait selon ses propres principes. Il ne publiait que des livres en rapport avec la culture tamoule, les chants traditionnels, les diverses religions, la science, ainsi que des manuels scolaires. Il refusait d’éditer les ouvrages qui traitaient complaisamment de rituels et de symboles tel le jeûne du vendredi auquel les hindous se soumettaient pour apaiser la déesse ou la sainteté du tali, le bijou de mariage que les femmes portaient au cou, de même que les ouvrages qui se livraient à des attaques en règle contre une caste ou une communauté linguistique. Pour alimenter son entreprise, il devait imprimer des tracts, des formulaires, des cartes de vœux, des avis de mariage et autres papiers, soumis eux aussi à une sélection implacable : pas de publicités pour la magie noire, les potions miracles, pour les charmes et contre les sorts ; pas d’invitations aux cérémonies de puberté des fillettes, ni d’annonces de mariages accomplis selon les rituels. « Non, Monsieur, disait son père, nous ne pouvons l’imprimer. » Elle avait grandi avec ce refrain, écrivait-elle.

Un des amis de Râmasâmi, lettré tamoul et réformateur social, lui avait apporté un jour un manuscrit dans lequel il prônait le remariage des veuves comme seul moyen de réinsertion dans la vie sociale et invitait les jeunes hommes idéalistes à se sacrifier en les épousant. C’était un homme intègre, connu pour exprimer sans détour des opinions audacieuses. On l’appelait Sâmbasivanâr ou par le titre de Mahâpanditanâr, « vénérable érudit ».

— Eh bien, Râmasâmi, que pensez-vous de mon livre ? Révolutionnaire, non ? Oserez-vous le publier ?

— Le publier n’est pas un problème. Bien sûr que je le peux. Mais dites-moi, qu’y a-t-il de révolutionnaire à dire qu’une veuve ne peut espérer retrouver l’accès à une vie digne de ce nom qu’en se remariant ? Nous devrions plutôt l’aider à étudier et à trouver un travail. Si vous protestez contre le fait qu’on lui impose, comme le port d’un uniforme, d’abandonner tout symbole faste, pottu sur le front ou fleurs dans les cheveux, très bien. Mais quand vous affirmez qu’il est nécessaire de lui associer un homme pour lui offrir une nouvelle vie, c’est comme si vous disiez qu’elle doit toujours rester sous le contrôle d’un représentant du genre masculin, qu’elle doit se glisser dans son ombre, qu’il est son seul refuge possible. Qu’elle soit plutôt libre de se marier ou non, et si oui avec quelqu’un qu’elle aime vraiment. En outre, pourquoi cette idée qu’il lui offrirait en l’épousant une nouvelle vie autrement inaccessible, pourquoi suggérez-vous qu’il se sacrifie en agissant ainsi ? avait demandé Râmasâmi d’une voix conciliante.

Sâmbasivanâr s’était senti un peu vexé par sa réponse, lui qui avait toujours écrit à la louange des femmes, qui soutenait que celles-ci ne devaient en aucun cas suivre un enseignement ou une formation menaçant leur féminité. Un grand nombre de gens saluaient en lui un défenseur de la cause féminine, et voilà que Râmasâmi l’avait déboulonné de son piédestal.

Ce dernier était pourtant bien placé pour lui parler de cette façon. De longues années auparavant, la fille d’un ami de son père avait perdu son mari et son visage portait une expression d’inguérissable chagrin. Râmasâmi était amoureux d’elle. Nombreux étaient les proches qui le pressaient d’offrir « une nouvelle vie » à cette femme. Lorsque, loin de toute perspective de cet ordre, il lui avait déclaré sa flamme et fait sa demande, elle avait semblé réfléchir un moment, puis lui avait dit :

— Je veux étudier. Vous m’aiderez ?

Râmasâmi avait accepté sans hésiter. Plus tard, il avait dit à Tirumakal :

— À ce moment, ta mère a eu un de ces sourires ! On aurait dit une fleur qui s’épanouit. Toute la tristesse reflétée auparavant sur son visage venait de ce qu’elle ne pouvait pas suivre des études.

Il avait décliné les propositions de ses amis qui auraient voulu participer par un discours à la célébration de son mariage.

— Non, vous parleriez à n’en plus finir du remariage de « cette veuve », de la nouvelle vie de « cette veuve », vous répéteriez le mot « veuve » des dizaines de fois et ça l’atteindrait profondément.

Après la cérémonie, il l’avait laissée au foyer de l’université pour qu’elle puisse suivre les études de son choix tandis qu’il embarquait pour la Malaisie. À l’issue de sa formation d’enseignante, elle l’avait rejoint pour vivre avec lui. Durant tout le temps qu’ils avaient vécu éloignés l’un de l’autre, ils s’étaient écrit. Cette correspondance existait toujours, notait Tirumakal, et se trouvait en sa possession.

Râmasâmi commémorait les deux anniversaires, naissance et mort, de sa femme. Pour fêter le premier, une sucrerie complétait toujours le repas. Le jour du second, il passait la chanson Vaarai, nî varaai – « Viens, viens, veux-tu ? » – sur le tourne-disque. Au détour de la chanson, quand les paroles deviennent nî varaai… – « Viens, mon amour, viens » – il joignait doucement sa voix à celle de l’interprète. Tirumakal voyait dans ce comportement la marque d’un amour très profond.

Râmasâmi avait un autre ami, Subbaiyâ Nâidu, de langue telugu, qui maîtrisait le sanskrit et le tamoul et avait étudié la musique de manière intensive. Il était en très bons termes avec des artistes de la communauté Isaivélâlar. Le soir, il chiquait son tabac Tangapaspam avant de fredonner, puis d’entonner, des kriti de Tyâgarâja ou des javali appropriés à la danse classique. Il récitait le Kindanâr Kalakshepam de N.S. Krishnan à l’intention de Tirumakal. Quand il s’absorbait dans le telugu, cependant, il avait toutes les peines du monde à en émerger. Il chantait souvent Râma ika nannu brova… – « Râma, écoute-moi » – dans le râga Sahana. Il commençait avec le seul mot de Râma, l’étirant tel un long soupir. Puis il le reprenait et l’allongeait encore, le faisait tressauter, puis résonner comme la syllabe Om, parfois sur un timbre très doux. Avec le vers Ika nannu brova râdha – « Écoute-moi, je t’en prie » – commençait sa supplique. Le kîrtanam atteignait ses notes les plus basses sur les mots Daya leda ? – « N’as-tu aucune pitié ? » – et l’on aurait dit qu’il déambulait, perdu, au niveau le plus ténébreux du monde souterrain. Peu à peu, remontant sur le mot Shrî –, il gagnait les aigus les plus hauts en revenant à Râma. Râmasâmi écoutait et participait de toute sa présence à cette expérience musicale.

Un jour, Nâidu lui avait demandé s’il ne devait chanter pour lui qu’en tamoul.

— Bien sûr que non, chante dans toutes les langues que tu veux. La musique n’est pas monolingue. En Amérique, tu sais, il y a un Noir du nom de Louis Armstrong qui joue de la trompette. De la musique de jazz. Quand il souffle, c’est la vie de tout le peuple noir qu’on croirait voir défiler. Il nous entraîne dans toutes sortes d’endroits…

Il avait alors posé un 33 tours d’Armstrong sur le plateau du vieux gramophone qu’il avait rapporté de Malaisie avec mille précautions. Il passait souvent des disques qu’ils écoutaient ensemble. Quand Tirumakal était à la maison, elle se joignait à eux.

Râmasâmi aimait faire la cuisine. Il confectionnait le tuvayal, écrasant les ingrédients en pâte très fine sur la pierre à broyer les épices. Il n’abandonnait à sa fille que les tâches mineures, rapides à accomplir.

— Va lire, ma fille, lui disait-il. Profite de ce petit moment pour étudier.

Les parents éloignés qui leur rendaient visite de temps à autre considéraient son éducation d’un regard critique :

— Une fille devrait au moins être capable de cuisiner ! Elle ne sait même pas faire cuire du riz !

Il les voyait venir. C’était un préliminaire, ils allaient bientôt l’inviter à se remarier, à s’adjoindre « une femme capable de préparer un repas goûteux, de lui apporter une gorgée d’eau quand il est malade ». Il leur servait sans un mot du riz, du curry de poisson, des œufs à la poêle. Parfois, il leur expliquait.

— Ses études d’abord. Cuisiner, c’est secondaire. Quand elle aura faim, elle apprendra d’elle-même à faire à manger.

C’était exactement ce qui s’était produit. Tirumakal s’était mise à cuisiner quand la santé de son père avait commencé à se dégrader. Elle échangeait avec lui des propos enjoués tout en s’occupant du repas, l’appelait Appov, Ayya, ou, sur le mode taquin, Râmasâmiyâre, « Monsieur » Râmasâmi. Parfois, il se contentait de lui donner des instructions de la pièce voisine. Ou bien il venait à la cuisine lui montrer comment faire et se chargeait des tâches les moins contraignantes. À l’époque, elle préparait sa maîtrise de littérature anglaise et ne cessait de courir entre l’université et la maison. C’est à cette période que, en qualité de lectrice dans la maison d’édition de Râmasâmi, elle avait recommandé la publication des poèmes de Muttukumaran, acceptée par Râmasâmi. Et que Muttukumaran avait commencé à fréquenter leur foyer.

L’ayant observé depuis le début, elle s’était très vite aperçue qu’il éveillait en elle des sentiments très intenses. Il avait été un peu plus long à comprendre. Il ne lui avait d’abord prêté aucune attention, et sa distance semblait signifier qu’il n’avait rien à dire à une fille qui étudiait la littérature anglaise.

Chentamarai aimait particulièrement le voyage en rickshaw que Tirumakal évoquait dans le manuscrit, et relisait souvent ce passage par pur plaisir. Le désir sous-tendait l’épisode comme une fibre étirée à se rompre. Il suffisait de toucher cette corde en un point, n’importe lequel, s’avisa-t-elle plus tard bien des fois, pour que les vibrations qui s’en échappent se propagent sur toute sa longueur.

Un soir qu’à la nuit tombée il s’était mis à pleuvoir, Tirumakal avait atteint Mannadi sous des trombes d’eau. Elle s’était réfugiée sur la véranda exhaussée d’une maison. Tout autour d’elle, la pluie ruisselait des tuiles du toit en fines cascades. Devant elle, ce n’était qu’un rideau, de pluie ou de fumée, elle n’aurait su le dire. Soudain, comme dans un tableau qui aurait pris forme sous ses yeux, Muttukumaran s’était détaché de cet écran, s’approchant pour s’asseoir à l’abri lui aussi. Il ne l’avait pas remarquée et lorsqu’il avait repoussé de la main la mèche mouillée qui collait à son front, un de ses doigts l’avait frôlée sans qu’il en ait conscience. C’était le contact d’un ongle, comme un infime tracé de plume, mais Tirumukal en avait été bouleversée. « Était-ce en réaction au froid subit apporté par la pluie, ou l’effet de la combinaison inexplicable de chaleur et de froid provoquée par le toucher de Muttukumaran ? J’ai brusquement senti mes jambes se dérober sous moi », écrivait-elle. Elle aurait voulu l’étreindre sur-le-champ, allongée avec lui sur le sol dur.

À travers les descriptions des poètes, elle connaissait tout de la façon dont les hommes regardent les femmes, mais elle avait compris ce jour-là ce que les yeux d’une femme pouvaient voir chez un homme.

Il était trempé. Ses vêtements lui collaient au corps. Sous la transparence du tissu blanc de sa chemise, les épaules sombres semblaient monter et descendre au rythme des plis, les bras pendaient hors des manches courtes, mouillés, perlés de gouttes. Lorsqu’il avait remonté son pagne de coton pour le nouer en jupette et s’était adossé au mur, elle avait découvert ses jambes noires, robustes d’avoir beaucoup marché. Les sandales à semelle de pneu. Ses orteils, pour certains déformés, aux ongles mal coupés. Ses pieds déployés en éventail, les talons craquelés. Pourquoi disait-on que les dieux masculins avaient des pieds de lotus ? Quel besoin pouvait-on avoir de pieds de lotus, épargnés par la boue et la poussière, par les marques de la marche, des trébuchements, des chutes, des jeux ? Les pieds de Muttukumaran étaient ancrés dans le sol, façonnés par les mouvements de la terre. Ils avaient mille et une histoires à raconter, contrairement à ses mains aux doigts fuselés. Tirumakal avait frissonné.

C’est alors que Muttukumaran l’avait enfin reconnue. Ils avaient échangé quelques propos. Plus tard, il était monté avec elle dans un rickshaw pour la reconduire chez elle. Ils avaient vécu ce trajet comme un voyage vers un univers fantastique. Le rickshaw volait, traversant le déluge. Devant les deux jeunes gens livrés à la pluie battante dans l’habitacle ouvert, la silhouette courbée du conducteur, l’eau tombant à grosses gouttes de sa casquette, se soulevait à intervalles réguliers entre deux pressions du pied sur les pédales.

Ils avaient arrêté leur décision quelques semaines plus tard. Lorsqu’elle en avait parlé à Râmasâmi, il n’avait émis aucune objection, conscient du torrent d’émotions qui la traversait. Peut-être avait-il jugé nécessaire de prendre ses précautions avant de lui dire quoi que ce soit. Le jour suivant, il l’avait prévenue d’une voix douce :

— Tu sais, Tiru, je crois qu’il a un problème avec l’alcool.

— Appa, ce n’est pas un ivrogne invétéré qui ne tient pas sur ses jambes. Il lui arrive de boire un verre ou deux avec ses amis quand il se trouve en leur compagnie, c’est tout.

— Apparemment, il fume aussi du chanvre. C’est Nâidu qui me l’a dit, ils sont voisins.

— Le chanvre, ce n’est pas du poison. Bhârati en fumait, lui aussi. Aujourd’hui, c’est monnaie courante.

Un peu plus tard, quelques semaines à peine après leur mariage, avait commencé pour Tirumakal un voyage en territoire de violence dont elle décrivait minutieusement les étapes. Certains détails étaient à vous glacer le sang.

À cette époque, elle était maître de conférences à l’université. Elle avait déjà publié en anglais plusieurs comptes-rendus de ses recherches et quelques traductions de poèmes tamouls. Dès la parution de son premier article, Râmasâmi lui avait offert une Remington, devant laquelle elle s’asseyait chaque fois qu’elle voulait écrire. Dans une aile de la maison, une pièce avait été arrangée à l’intention de Muttukumaran, avec un grand bureau recouvert de similicuir vert, garni de cinq sortes de stylos et de feuilles blanches, assorti d’une chaise confortable conçue pour soutenir le dos. Les fenêtres étaient habillées de vitraux de couleur, comme dans une église.

— Muttu n’est qu’un poète, pas Jésus-Christ ! lançait parfois Tirumakal à son père pour le taquiner.

Râmasâmi avait transmis à sa fille, et à elle seule, la direction de l’imprimerie et de la maison d’édition. Muttukumaran n’avait d’ailleurs manifesté aucun désir d’y occuper quelque fonction que ce soit, content d’écrire sa poésie. Les journées de Tirumakal, partagées entre publication, impression et obligations professorales, étaient bien remplies. Elle faisait la cuisine quand elle en avait envie. Râmasâmi s’était, lui, converti à un régime de fruits et de lait. Lorsqu’elle était très concentrée sur son travail, ils faisaient venir leur repas d’un restaurant proche – sauf parfois le riz, qu’elle préparait elle-même.

Muttukumaran avait tout un régiment d’amis qui aimaient l’écouter déclamer ses poèmes, assurément magnifiques, pendant des heures. Ils éprouvaient à intervalles rapprochés le besoin d’ingurgiter café, thé et pakora pimentés qu’un homme à tout faire dépêché de l’imprimerie allait leur chercher.

Le soir, Tirumakal aurait aimé sortir avec son mari, mais il préférait arpenter la plage en compagnie de ses camarades. Soucieuse de ne pas attenter à son indépendance, elle ne cherchait pas à l’en dissuader et passait un moment avec Râmasâmi à parler de l’imprimerie, de l’université.

Ignorante du contexte familial de son mari, elle ne savait pas quelle était sa conception de l’épouse modèle. Il lui avait dit un jour que sa mère s’appelait Dhanalakshmi et qu’il avait été profondément ému par son nom, Tirumakal. Mais au fond de son cœur, n’existait-il pas une femme idéale pour lui jouer du yâzh dans ses moments de tristesse ? Une femme qui aurait pris sa douche à l’aube, se serait vêtue de soie, aurait tressé lâchement ses cheveux encore humides puis, le front rutilant de kumkum, l’aurait réveillé avec une tasse de café fumant et regardé avec ravissement déguster des iddli d’un blanc de jasmin disposés sur une feuille de bananier ? Quoi qu’il en soit, il semblait considérer qu’il n’était pas traité ainsi qu’un mari doit l’être.

Dans une première phase, les violences n’avaient pas excédé les limites du faux pas commis dans un accès d’humeur.

— Faire cuire le riz, c’est suffisant, selon toi ? Et qui va réchauffer le kuzhampu ? Qu’as-tu donc de mieux à faire que de nourrir un mari qui a faim ?

— Muttu, est-ce si difficile de réchauffer un kuzhampu ? Tu pourrais apprendre. Je rentre à l’instant de l’imprimerie où je viens de terminer mon travail et je dois encore prendre des notes pour préparer mon cours de demain. Mets juste la table, s’il te plaît. Je prends une douche rapide et je te rejoins.

Un vacarme de plats en métal mêlé de grommellements furieux lui avait répondu, suivi d’un grondement sourd :

— Tu es une femme, oui ou non ?

Il avait répété sa question, encore et encore, inlassablement. Plus tard dans la nuit, il s’était rétracté. Il s’était jeté aux pieds de Tirumakal, avait refusé de relever la tête avant qu’elle lui ait pardonné. Parfois, tout finissait par un poème, une étreinte farouche ou un profond sommeil, le visage entre ses seins. Excès, excès en tout.

Puis elle avait commencé à trouver çà et là dans la maison des paquets de poudre de chanvre. Lorsqu’elle les lui présentait, il évitait son regard. Jamais plus, lui jurait-il.

Chentamarai une fois conçue, Râmasâmi avait veillé sur sa fille avec le plus grand soin. Chaque matin, avant de partir pour l’université, elle devait lui dire ce qu’elle avait mangé. Il lui faisait apporter tous les jours des sucreries au ghî. Il avait chargé un couple de vieilles personnes de la rue voisine, qui contre un peu d’argent cuisinaient pour quelques familles, de livrer chez eux leurs repas quotidiens.

— Pourquoi se fait-il autant de souci ? maugréait Muttukumaran.

— Il s’inquiète pour toi aussi. Il dit que tu écris beaucoup et que je dois m’assurer que tu bois du lait.

— Ah bon…

Son recueil de poésie venait de lui valoir un prix prestigieux et des amis lui rendaient continuellement visite. Après les avoir introduits auprès de lui, elle se retirait dans sa chambre pour se reposer. Chacun d’eux, à sa façon, y trouvait à redire. Un jour, l’un d’eux lui avait fait la morale :

— L’hospitalité est l’essence même de la culture tamoule, vous le savez. Vous voilà mariée à un poète illustre. Ne devriez-vous pas vous occuper de lui et de ses amis ? On croirait que vous cherchez à nous insulter.

Tirumakal l’avait écouté patiemment avant de répondre :

— Vous venez chaque jour sans exception, comme si vous n’aviez ni famille, ni femme ni enfants, pour parler littérature. Très bien, je ne m’y oppose pas. Mais qui êtes-vous pour me donner des leçons d’hospitalité ? Je peux avoir mille choses à faire, je peux aussi être très fatiguée. Votre culture tamoule ne fait-elle aucune place aux temps de repos nécessaires, quand il s’agit d’une femme ?

Du fond de la maison leur était parvenue la voix de Râmasâmi :

— Elle est enceinte. Ne la dérangez pas.

Ce soir-là dans la cuisine, les ustensiles en métal avaient valsé. Lorsqu’elle était venue voir ce qui se passait, il l’avait repoussée. Il avait les yeux rouges. Autour de lui, l’air puait l’alcool et le chanvre.

— Muttu, qu’est-ce que tu fais ? s’était-elle exclamée en tentant de le calmer.

Il avait pressé la main contre son ventre pour la faire reculer.

— Ne m’appelle pas par mon nom ! Tu es une femme, oui ou non ? Alors pourquoi « Muttu » ? Appelle-moi Attân, « l’aîné ». C’est la forme convenable. En tant que femme, tu me dois le respect…

— Muttu, Ayya est peut-être encore éveillé…

— Ayya, toujours Ayya ! Tu invoques ton père pour la moindre broutille !

Comme il passait devant elle en titubant, elle lui avait pris la main pour le guider vers la chambre. Il s’était dégagé brutalement.

— Et d’abord, qu’est-ce que tu fabriques, assise des heures entières devant ta machine à écrire ? Si c’était moi, on comprendrait, c’est moi le poète ! Tout ce que tu écris est bon pour la poubelle, tu n’as pas compris ?

Avant qu’elle puisse le retenir, il s’était rué dans la pièce voisine, avait balayé la Remington d’un grand geste du bras puis l’avait projetée à toute force contre le mur d’un coup de pied. Tirumakal assistait à la scène, médusée.

Plus tard, ayant recouvré sa lucidité, il lui avait demandé pardon, comme d’habitude. Pendant plusieurs jours, elle n’avait pu parler à son père les yeux dans les yeux.

La petite fille était née. Lorsqu’on l’avait présentée à Râmasâmi, emmaillotée dans un linge blanc, il avait lâché : « Tamarai poû… Fleur de lotus… » Muttukumaran avait relevé et l’avait appelée Chentamarai, lotus rouge. Six mois plus tard, Râmasâmi était mort paisiblement, sa chemise et ses draps inondés par le bébé allongé auprès de lui, qui tirait sur son col. Pendant qu’on enlevait la dépouille, c’était Muttukumaran qui pleurait le plus fort, suppliant le défunt de lui pardonner.

Râmasâmi avait légué l’imprimerie, les éditions, la maison et tout ce qu’il possédait à sa fille. Muttukumaran s’était tenu tranquille un temps. Quelques mois plus tard, à la stupéfaction de Tirumakal, il avait déposé sur son bureau le manuscrit d’un nouveau recueil qu’elle avait lu aussitôt d’un trait. Il lui avait semblé que tous les poèmes étaient traversés par un courant de violence qui ne se contentait pas de refléter la réalité brute du monde, mais s’exacerbait fortement dans les représentations du féminin. De nombreuses scènes imaginaires en attestaient : un pénis transformé en lame lacérant une femme de part en part, des mamelons arrachés, du sang dégorgeant des blessures. Des loups hurlaient, des porcs grognaient et couinaient en s’échappant d’un vagin. Un membre viril changé en pierre pilonnait et déchirait une vulve.

Lorsqu’elle lui en avait fait la remarque le soir, Muttukumaran s’était assombri :

— Mais on va le publier, n’est-ce pas ?

— La décision ne m’appartient pas. La maison d’édition s’appuie sur un comité de lecture, comme tu le sais. J’ai envoyé le manuscrit à ses membres.

— Mais la maison d’édition nous appartient, non ?

— Elle est à moi, Muttu, mais je ne peux rien décider seule.

— Mais je fais partie du comité de lecture pour la poésie, moi aussi.

— Oui, mais quand il est question de la publication de leurs propres œuvres, les membres du comité n’ont pas voix au chapitre et sont remplacés par quelqu’un d’autre.

— Qui avez-vous coopté pour prendre ma place, en l’occurrence ?

— Manikkam.

— Comment avez-vous pu faire ça ? Il appartient à une autre génération. Il ne comprend rien à ce que j’écris ! Vous auriez dû choisir quelqu’un qui me connaît bien, un de mes amis.

— Moi aussi, jusqu’ici, j’ai toujours jugé les textes proposés en fonction de leur qualité ! Ce que je viens de te dire, c’est une réflexion personnelle qui n’a rien à voir avec la décision que j’aurai à prendre au sein du comité. Souviens-toi, qui a recommandé ton premier livre à Ayya ? As-tu oublié ?

— Avec toi, aucun risque, tu te charges de me le rappeler ! avait-il coupé d’un ton rageur en se levant de son siège. Chaque fois que je dis quelque chose, tu réponds : « Ce sont les principes d’Ayya, on ne peut pas les changer, il ne l’aurait pas souhaité. »

Il rugissait, à présent :

— Ayya par-ci, Ayya par-là, toujours Ayya ! À se demander s’il était seulement un père pour toi ou bien…

D’un seul élan, Tirumakal avait bondi sur ses pieds et lui avait décoché un coup de genou bien ajusté à l’entrejambe. Il était tombé, mains pressées entre les cuisses, geignant et glapissant : « Ayyo ! »

Debout au-dessus de lui, elle l’avait regardé en silence, avant de lui tourner le dos pour se pencher vers Chentamarai qui venait de se réveiller en pleurant. Alors qu’elle s’apprêtait à la prendre dans ses bras pour l’emmener dans la chambre, elle avait reçu un coup sur le crâne.

À son réveil, elle s’était retrouvée allongée sur un lit, bras et jambes attachés. Elle avait essuyé un interrogatoire nourri.

— Depuis quand connaissez-vous ces pulsions de violence ? Il paraît que vous avez déjà attaqué plusieurs fois votre mari, est-ce vrai ? Éprouvez-vous une aversion envers les hommes ? Quelles sont les autres personnes féminines de la maisonnée ?

— Tamarai, avait-elle murmuré.

Les questions faisaient mouvement autour d’elle tels des bataillons de soldats encerclant l’ennemi, prêts à donner l’assaut. La guerre se poursuivit durant six mois, alors que le personnel de son entreprise la croyait en villégiature quelque part. Puis un jour, Ekambaram, un employé de l’imprimerie, était tombé sur elle, stupéfait, alors qu’il rendait visite à un autre patient de l’hôpital psychiatrique. Il avait appelé Subbaiyâ Nâidu et le pandit tamoul Sâmbasivanâr à la rescousse ; ils avaient fait sortir la jeune femme. Subbaiyâ Nâidu l’avait emmenée vivre chez lui ; Ekambaram lui avait ramené Chentamarai. Heureusement, Muttukumaran était alors à Kanchipuram pour affaires. Pendant les six mois d’absence de sa femme, il s’était arrangé pour faire publier son recueil de poèmes.

Il n’avait fallu que dix jours à Tirumakal, avec l’aide d’un avocat ami de Râmasâmi, pour vendre l’imprimerie, la maison et les droits de l’entreprise d’édition. Elle était retournée à l’université pour rassembler les certificats et références qui lui étaient nécessaires. Elle avait réfléchi longuement à un endroit éloigné avant d’arrêter son choix sur Bénarès, où habitait un parent de l’avocat. Elle avait expédié les meubles et une grande partie de leurs affaires par camion, puis avait quitté la ville avec Chentamarai, une valise dans chaque main. Elle racontait leur départ en détail.

« Nous dûmes partir très tôt pour la gare, car c’était le jour des funérailles d’Annâdurai et les rues étaient envahies par la foule. Assise à côté de Subbaiyâ Nâidu dans le rickshaw, j’avais l’impression que tous les habitants de Chennai s’étaient assemblés pour me dire au revoir. Leur chagrin m’a littéralement engloutie. Tandis que la procession avançait à pas lents, des femmes massées le long des trottoirs se frappaient la poitrine, pleurant et gémissant : “Ayya, Ayya, pourquoi nous avez-vous abandonnés ?” J’avais comme un poids au fond du ventre. Virant de droite et de gauche, fonçant par les allées, le rickshaw atteignit la gare. “Nous sommes arrivés, Amma”, me dit le conducteur. Regardant à travers les barreaux, je vis une grande horloge, et la détresse qui m’avait prise aux tripes déferla sur moi. Suffoquant, le visage pressé contre le montant de la fenêtre du rickshaw, j’éclatai en sanglots.

« “Amma, Amma, qu’est-ce qui se passe ?” demandait l’homme, paniqué.

« Nâidu était consterné. J’ai pleuré un long moment, tenant d’un bras Chentamarai sur mes genoux. Quand nous fûmes montées dans le train, je me suis étendue de tout mon long sur la couchette, les yeux fixés au plafond blanc, avec son ventilateur et ses ampoules, et j’ai recommencé à pleurer. Je me remémorais un poème de Muttukumaran au sujet d’un voyage en train. Lorsque je me suis retournée en faisant bien attention à ne pas réveiller Chentamarai, des étincelles filaient devant la fenêtre, clignotant telles de minuscules étoiles. »

Lorsqu’elle reposa le manuscrit après l’avoir lu une première fois, Chentamarai s’avisa qu’il n’y avait aucune image de son père dans la maison. Dans sa mémoire, il n’était guère qu’une moustache chatouillant sa joue. Il était bien représenté par une photo au dos d’un de ses premiers recueils, mais c’était un vieux cliché jauni et marbré de pliures, la plus profonde lui traversant le visage par le milieu du nez et l’œil gauche. Un insecte avait creusé un trou dans l’œil droit. Elle ne pouvait se le figurer tel qu’il était réellement.

Lorsque Tirumakal rentra de voyage, sa fille l’accueillit en la serrant très fort dans ses bras. Le soir, pénétrant dans sa chambre et la trouvant endormie, Chentamarai déposa un baiser sur son front. Amma se réveilla et la regarda droit dans les yeux :

— Tu l’as lu ?

En manière de réponse, elle posa la tête contre sa poitrine.

Plusieurs mois s’écoulèrent. Un jour, au bord du Gange, sa mère la fit asseoir et lui apprit que son père était mort. Il s’était éteint dans la salle commune d’un hôpital public, les viscères brûlés par l’alcool. C’étaient les amis de Muttukumaran qui avaient allumé son bûcher, ajouta-t-elle. Elle parlait d’une voix neutre, comme s’il s’agissait d’une information banale. Chentamarai se serra un peu plus fort contre elle et après un long moment de silence, elles se levèrent pour continuer leur promenade.

Devant elles marchait un jeune couple. L’homme tenait sur un bras une petite fille d’un an à peine, endormie, la tête nichée dans son cou, ses lèvres délicates en contact avec sa peau. On avait attaché les cheveux de l’enfant d’un ruban rose qui flottait au vent ; ses jambes pendaient, alourdies par le sommeil ; les clochettes de ses chaînettes de cheville tintaient doucement. Chaque fois que sa tête glissait, son père la redressait de sa main libre avec beaucoup de délicatesse. De temps en temps, la petite tournait le visage d’un côté puis de l’autre et frottait son nez contre son épaule. Il la regardait en coin et rectifiait la position du bébé pour la rendre plus confortable. Alors les petites jambes se balançaient et les clochettes tintaient un peu plus fort.

Comme ils empruntaient le même chemin, la mère et la fille marchèrent dans les pas du couple jusqu’à chez elles. Une fois refermée la porte d’entrée, Chentamarai monta dans sa chambre puis, assise à son bureau, la tête posée contre le plateau, se mit à pleurer à petits coups. Lorsque, au bout d’un long moment, elle se redressa, elle trouva une photographie encadrée sur le bureau, qui la représentait enfant dans les bras de son père, vêtue d’une jupe vert émeraude et d’un corsage rouge, un ruban du même rouge dans ses cheveux noués sur le côté. Sa mère, debout à côté de Muttukumaran, portait un sari de la couleur brique des noix d’arec. Les chevelures des deux adultes étaient semblables, denses et bouclées. Chentamarai regardait droit devant elle, ses yeux grand ouverts cerclés d’un maquillage noir dégoulinant, les jambes ballantes, des chaînettes aux chevilles, le postérieur en appui sur le bras gauche de son père. La main droite de celui-ci reposait, légère, sur la jupe émeraude qui couvrait sa cuisse.

Quelques jours plus tard, quand elle voulut rendre la photo à sa mère, Tirumakal lui proposa de la garder, et elle la posa dans un endroit où elle pouvait y jeter un regard de temps à autre.

 

Finalement, elle allait participer à cette journée commémorative, décida-t-elle. Elle se sentait prête à faire un juste accueil au volume des œuvres complètes de Muttukumaran. Alors qu’elle glissait sa réponse à l’invitation dans une enveloppe, elle entendit sa mère ouvrir la porte d’entrée. L’instant d’après, elle l’entrevit qui passait devant sa porte, et ce fut comme si une plume jaune d’or, portée par le vent, venait de traverser l’espace.

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