De haute lutte

Ambai · Chapitre 4 sur 4

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De haute lutte

La Forêt

 

 

Ce n’était pas à une forêt ordinaire que Chentiru pensait, mais plutôt à la forêt des poèmes classiques tamouls, au cœur de laquelle une eau pure comme le lait se jette en cascade entre des parois rocheuses où s’accrochent des ruches sauvages. Elle voulait séjourner dans une forêt. Une forêt pour laisser derrière elle les bruits de voitures, de conversations, de pas, d’appareils ménagers.

Son projet lui valait les taquineries de son entourage : « Mûre pour le vânaprastham ? », « Finie la maison, bonjour la forêt ! »

Brahmachâryam, grihastham, vânaprastham, sannyâsam… Les quatre étapes de l’existence ne pouvaient-elles donc se concevoir que séparément ? Ne pouvait-on aborder l’une sans avoir quitté la précédente ? Était-il interdit de les mélanger ?

Quand elle était petite, elle habitait avec sa mère et son frère cadet à Bangalore, alors que son père travaillait comme chef comptable dans une plantation de café pour un patron qui en possédait plusieurs. Pendant la période des vacances où les enfants séjournaient chez lui, ils passaient leurs après-midi à folâtrer entre les plants de café, de poivre et de cardamome, le long des pentes densément arborées de ce versant de la montagne. Les travailleurs des plantations les mettaient souvent en garde contre les ours et autres animaux sauvages qui pouvaient rôder alentour.

Avant sa naissance, ses parents vivaient ensemble sur la plantation. Lorsque les contractions avaient commencé, on avait transporté sa mère à l’hôpital relativement éloigné où elle devait accoucher, mais il avait fallu s’arrêter en route. Dix minutes plus tard, Chentiru naissait sous un arbre à la vaste frondaison.

Son père lui disait souvent pour la taquiner :

— Un jour, je marchais dans la forêt quand j’ai aperçu un bébé allongé sous un arbre. Je t’ai prise dans mes bras et je t’ai rapportée à la maison. Alors comment veux-tu que ce soit ta mère qui t’ait mise au monde ?

Il la provoquait jusqu’à la faire pleurer, juste pour s’amuser. Les larmes aux yeux, elle allait chaque fois trouver sa mère pour lui demander si c’était vrai.

— C’est ça, il t’a trouvée sous un arbre… Tu le prends pour le grand roi Janaka, ma parole ?

En grandissant, son frère cadet avait commencé à son tour à se moquer d’elle.

— Hou… La fille née sous l’arbre !

Mais elle avait grandi, elle aussi, et ces railleries ne la faisaient plus pleurer.

— Oui, comme Bouddha, si tu veux savoir, répliquait-elle.

— Et tu vas partir comme lui chercher ton « arbre de l’éveil » ? ironisait-il.

Elle avait déclaré à Tirumalai qu’au fond d’elle-même elle était cette fille des pentes boisées où elle était née, où elle avait joué, enfant. Mais son mari refusait cet argument. On ne s’intitule pas femme d’une tribu forestière. Pour un peu, raillait-il, elle se serait prise pour Vallî chantant âlolam… afin d’éloigner les oiseaux de ses cultures. Qu’avait-il donc dit pour qu’elle veuille partir en toute hâte se retirer dans la forêt et y vivre en ascète ? Il avait été prêt à partager avec elle ses responsabilités au sommet de l’entreprise. S’il avait été le souverain de ce royaume, elle en aurait été la reine, c’était ce qu’il aurait souhaité. Ce n’était pas de sa faute si ses partenaires en avaient décidé autrement. Ne voyait-elle pas qu’il déplorait cet état de choses ? Était-ce une raison pour faire ses valises ? Pour s’enfuir dans la forêt ?

Certes, elle lui avait apporté un soutien sans faille pendant les années difficiles, à l’époque où il devait frapper à toutes les portes pour tenter de se faire une place au soleil. Il l’avait toujours reconnu. Mais la situation n’était plus la même. Ce n’était pas parce qu’on demandait à Chentiru de se tenir un peu à l’écart de l’affaire qu’il lui fallait se préparer à partir comme si elle devait renoncer à tout.

Et d’ailleurs, pourquoi la forêt ? Comme si la forêt l’attendait pour devenir son refuge ! Elle lui faisait l’effet de ces rêveurs qui s’identifient aux personnages des épopées. En outre, même aux temps épiques, c’étaient exclusivement les hommes qui se rendaient seuls dans la forêt, pour chasser ou pour anéantir des êtres maléfiques. Lorsque les femmes y pénétraient, ce n’était jamais sans leur mari : Sîtâ avait accompagné Râma exilé sur ordre de son père, Damayanti avait suivi Nala après la perte de son royaume aux dés, les épouses des sages partageaient la vie d’ermite de ces derniers. On ne pouvait rencontrer, seules en pleine forêt, que des séductrices, telle Menaka, cette nymphe envoyée par les dieux pour briser la méditation d’un ascète. À cette exception près, c’était pour une femme un lieu de perdition. Elle était désorientée par tout ce qui l’entourait, les arbres, les animaux, les fleurs. L’y envoyer, c’était la punir, la rendre orpheline, la couper du monde. Pour la garder de tout danger, il fallait un homme à ses côtés. Telle était l’opinion de Tirumalai.

— Le jour est venu de réécrire nos épopées ! avait-elle répondu en souriant.

— C’est pour t’y employer que tu t’en vas ? avait-il demandé.

— Entre autres raisons.

Elle avait adressé une demande de résidence au Service des Forêts. Le jour où elle reçut leur proposition de loger à la Guest House, le bungalow réservé aux fonctionnaires du gouvernement local à l’intérieur de la forêt, elle montra à Tirumalai la lettre au papier couleur de bouse. Il fit claquer sa langue d’exaspération, l’accusa d’avoir tout décidé et arrangé avant même de lui avoir fait part de son projet, objecta qu’elle se comportait comme s’il l’avait bannie. L’échange d’arguments se prolongeait. Après l’avoir menacée, puis implorée, Tirumalai, à bout de ressources, déclara :

— La gare routière est trop loin pour y aller à pied. Tu n’as qu’à te faire conduire en voiture par Annamalai, si tu veux.

Elle suivit son conseil.

— Surtout, ne pensez pas de mal de moi, Anni, lui dit Annamalai alors qu’ils attendaient le car.

— Bien sûr que non. Tu travailles pour ton frère, tu dois faire ce qu’il te commande, non ?

Elle monta dans le car qui venait d’arriver, mit la tête à la fenêtre et agita la main en signe d’au revoir. Le véhicule prit de la vitesse. Le vent lui cinglait le visage et la décoiffait, comme s’il avait engagé un corps à corps avec elle.

Elle pensait au carnet à couverture jaune chameau, aux pages très blanches, jeté dans sa valise parmi ses vêtements. Elle s’était également acheté une douzaine de crayons à mine grasse, un taille-crayon et une gomme. Le doigt du vent forma la première phrase puis, l’ayant écrite, poursuivit son chemin.

 

Dans leur course, le corps fouetté par la résistance de l’air, les

chevaux de l’attelage paraissaient se jeter à toute force contre le vent.

De chaque côté du chemin, les arbres semblaient se précipiter à leur

rencontre. Le voyage avait été décidé subitement.

— Tous les sons et les couleurs de la forêt m’emplissent le cœur

comme les éléments de ma dot rassemblés par mes parents, dit Sîtâ à

Lakshmana.

Sans un mot, il se retourna face au vent, bras croisés. Un peu plus

tard, le char s’arrêta et ils descendirent. C’est alors qu’il lui fit part de

l’ordre de Râma. Dorénavant, elle n’aurait d’autre demeure que cette

forêt. À ces mots, le regard de Sîtâ se durcit et elle prit la parole.

Lakshmana avait bien vu, n’est-ce pas, que son frère aîné avait pris

pour habitude de douter de la pureté des autres et passait désormais le

plus clair de son temps à les soumettre à l’ordalie. Râma, suspicieux de

tout, non content d’interroger des témoins, demandait au soleil de

confirmer leurs dires. Quand Sûrya objectait qu’il ne pouvait observer

les faits et gestes des hommes qu’aux heures où il était présent dans le

ciel, il allait trouver Chandra, l’astre nocturne, pour lui décocher ses

questions. Lorsque Chandra protestait qu’il ne pouvait rien dire des

jours de lune noire où il ne se montrait pas, il en appelait au feu pour

établir la preuve de la pureté de l’individu.

Lakshmana n’en avait-il pas fait lui-même l’expérience ? Ne lui

avait-il pas fallu prouver par l’ordalie la rigueur absolue de son

célibat ?

Elle lui rappela ce qui s’était passé ce jour-là. Il avait suffi à Lakshmana d’effleurer la corde de l’instrument appelé

kingri par les habitants de la forêt pour que tous ses auditeurs éprouvent

la sensation délicieuse d’une pluie de sons, d’abord éparse, avec la

subtilité d’un parfum, puis de plus en plus dense et vive, tel un torrent de

montagne. Comme son corps rayonnait alors, éclairé de l’intérieur par

la lumière de son ascèse ! Indrakâmini, la jeune femme Gandharva de

l’assemblée d’Indra – Lakshmana se souvenait-il d’elle ? –, ayant

échoué à éveiller sa lubricité, avait répandu des bracelets et des boucles

d’oreilles brisés par ses soins sur la couche de celui qui l’avait

dédaignée afin de jeter le doute sur lui. Au matin, Sîtâ, entrée dans la

chambre de Lakshmana pour y faire le ménage, avait découvert la scène

et s’était empressée d’aller prévenir Râma. Ce dernier n’avait-il pas

accusé sur-le-champ son frère d’être un homme sans vertu ?

Le chef de village, convoqué, avait rassemblé toutes les jeunes filles

des environs et leur avait enjoint de passer les bracelets que l’on avait

fait réparer pour la circonstance. Aucune d’entre elles n’ayant la main

assez fine, Râma lui avait demandé s’il restait une femme qui n’eût été

soumise à l’épreuve. Sîtâdevi, avait répondu l’homme avec dévotion.

Sîtâ avait alors fait glisser les joncs à son poignet sans la moindre

difficulté. Indrakâmini avait tout prévu.

Lakshmana avait-il oublié comment il avait aussitôt réagi à

l’accusation injuste de son aîné ? Il avait arraché un nouveau-né aux

bras d’un villageois, s’était jeté dans le feu avec l’enfant et ils en étaient

sortis indemnes l’un et l’autre, prouvant ainsi son innocence…

Elle était lasse de ces épreuves de pureté. Quoi qu’il en soit, cette

forêt ne lui était pas étrangère et ce n’était pas un endroit qu’elle

détestait. Mais avant de l’y laisser, Lakshmana devait constater le léger

renflement de son ventre, il devait pouvoir rapporter le fait à son frère,

attester qu’elle était enceinte. Faute de quoi, Râma n’aurait pas manqué

d’organiser une nouvelle ordalie. Certains esprits répugnent à suivre la

ligne droite ; celui du souverain d’Ayodhya était complètement gauchi.

Le char s’ébranla, le bruit des sabots s’éteignit peu à peu et ce fut le

silence. Elle était seule. Le vent qui soufflait en rafales recouvrait son

corps de poussière. Seule, fixant le fleuve à l’onde rapide et pensant à

elle, à sa naissance.

Le stylet venait d’écrire cette phrase sur le feuillet de palmier

lorsqu’une ombre se matérialisa au-dessus d’elle. C’était le sage Vâlmîki

qui lui faisait face.

— Qu’écris-tu là, Amma ?

Elle se leva et s’inclina devant lui avec respect.

— L’histoire de ma vie, dit-elle, le Sîtâyana. — Le Râmâyana que j’ai composé ne suffit donc pas ? — Non. Les ères à venir en verront surgir bien d’autres versions.

D’autres Râma, d’autres Sîtâ.

Prenant le manuscrit en lamelles de rondier dans sa main, Vâlmîki

demanda :

— Est-ce la Sîtâ que j’ai décrite ?

— Vous êtes un poète de cour, un créateur d’histoires. Moi, cette

histoire, je l’ai vécue. La femme que je suis a absorbé toutes sortes

d’expériences. Ma langue n’est pas la vôtre.

— Où se passe le Sîtâyana ? — Dans la forêt. Dans l’esprit des gens de la forêt.

 

La nuit tombait lorsque le car s’arrêta pour laisser descendre Chentiru. Il lui restait environ un kilomètre à parcourir à pied jusqu’à la Guest House, l’informa-t-on. Un jeune garçon se proposa pour porter sa valise. Dans les dernières lueurs du jour, il la conduisit à travers les arbres par un chemin de terre. Lorsqu’ils atteignirent le bungalow, il faisait nuit. Aussitôt qu’elle se fut présentée à la réception, un employé la guida vers sa chambre.

La pièce n’était pas très spacieuse, mais elle était aménagée de façon accueillante, et il s’en dégageait une impression de confort chaleureux, lénifiant comme une bouillotte d’eau chaude. Elle était meublée d’un lit étroit recouvert d’un jeté tissé main à motifs floraux, du rouge foncé des figues mûres, et d’une table avec sa chaise. Une salle de bains équipée du strict minimum complétait son logement. Mais le plus important, c’était la fenêtre, garnie de volets à lattes coulissant de haut en bas, dont l’homme à présent penché par-dessus la table ouvrait les battants.

Soudain une forêt surgit devant ses yeux, enveloppée de ténèbres. Une vaste forêt dont les branches pendaient tels des serpents au-dessus du sol ou s’élevaient à la façon d’un cou de girafe.

Il s’en échappait des sons étranges. Au beau milieu de l’ouverture, couleur de lait cuit et comme suspendue à un fil, brillait la lune.

La voix vibrante de Râmachandran Bhâgavatar se mit à résonner dans son esprit, qui chantait : Alors que je te cherche, pourquoi me fuis-tu ? Pourquoi te détourner de moi, blanche lune ?

Après s’être enquis de ce qu’elle prendrait pour dîner, l’employé se retira. Elle s’installa au bureau, la tête dans les mains, les coudes sur le plateau, sans quitter la lune des yeux. Puis elle se hissa sur la table, assise jambes pendantes sur le côté, et tourna la tête pour reprendre sa contemplation de l’astre et de la forêt baignée par ses rayons.

Il était temps d’aller dormir. Le cahier jaune chameau prit place sur la table, surmonté d’une douzaine de crayons et d’une gomme. À travers les lattes des volets qu’elle venait de fermer, filtraient des paillettes de lune.

 

C’était un étang couvert de lotus. Chaque fleur, de la largeur d’un

genou maternel, comptait des milliers de pétales. Râvana qui passait par

là, accompagné d’une suite de soldats et de gardes du corps,

s’émerveilla de leurs couleurs et de leurs formes attrayantes. Il lui vint

le désir d’en cueillir lui-même quelques-unes. Confiant l’arc et la flèche

qu’il tenait à la main au soldat le plus proche, il pénétra dans l’eau,

mouillant ses robes soyeuses. À ce moment, il entendit une voix d’enfant

qui disait :

— Je te tuerai.

Croyant qu’elle émanait d’un martin triste, il inspecta les environs du

regard, mais n’aperçut aucun oiseau parleur. La voix se faisait entendre

chaque fois qu’il caressait une fleur de la main, sans qu’il puisse jamais

discerner précisément de quel lotus elle émanait. Il en cueillit le plus

grand nombre possible et s’en fut les porter à Mandodari, son épouse.

Quand Râvana lui eut raconté ce qui s’était passé, elle entreprit d’ouvrir

un par un les calices qui recouvraient entièrement le sol de la pièce,

caressant chaque pétale. Rien. Enfin, au cœur de la dernière fleur, elle

découvrit un bébé fille qui, levant sur elle le regard de ses yeux très

noirs, lui dit d’une voix claire, avec un grand sourire : « Je tuerai

Râvana » avant de se lancer dans le babil incompréhensible des

nourrissons. La terreur au ventre, Mandodari déposa le nouveau-né

dans un panier en bambou et se rendit au bord de la mer, accompagnée

de deux servantes. Elle fit quelques pas dans l’eau et y déposa le panier

qui s’éloigna en dansant sur les vagues, porté par le courant. Au bout

d’un long voyage, il s’échoua sur une grève. L’homme qui le découvrit

souleva le couvercle et alerta ses semblables. Ils décidèrent de confier la

petite fille à leur chef Janaka, qui lui donna le nom de Sîtâ.

De son côté, dès les premiers jours de sa vie, Râma avait été une

cause de douleur pour un être vivant.

Kausalya, sa mère, avait décidé de servir de la viande de cervidés au

festin célébrant sa naissance.

Un couple de daims se reposait à l’ombre d’un grand arbre très vert. — Que se passe-t-il ? Tu n’as pas trouvé de feuilles fraîches ? As-tu

soif ? demanda le mâle.

— Non, mais j’entends les chasseurs qui approchent. Tu ferais mieux

de t’enfuir.

Trop tard, ils étaient sur eux.

— Si vous devez tuer l’un de nous, que ce soit moi, implora la daine. — La chair du mâle est bien meilleure, répondirent-ils, et ils

abattirent le daim.

Sa compagne courut trouver Kausalya :

— Je t’en supplie, rends-moi au moins la peau de mon bien-aimé.

Dans sa contemplation, je trouverai un réconfort à ma souffrance.

Mais Kausalya refusa d’accéder à sa requête.

— Avec cette peau, je fabriquerai un beau kanjira. Je l’offrirai à mon

fils pour qu’il en joue.

Chaque fois que Râma, après avoir rampé jusqu’à l’instrument, y

appliquait les mains pour en tirer des sons, la daine était parcourue d’un

frémissement douloureux. Chaque fois que la résonance atteignait ses

oreilles, elle se mettait à hurler :

— Kausalya ! Toi aussi tu connaîtras un jour le déchirement d’être

séparée de l’être le plus cher à ton cœur !

Sîtâ avait replié le manuscrit de rondier et enroulé la cordelette qui les

traversait autour des feuillets empilés. Un peu plus loin, Vâlmîki

racontait à Lava et Kusha le sacrifice du Putrakâmeshti que le roi

Dasharatha avait offert jadis aux dieux pour avoir des fils, comment il

avait été exaucé, et les naissances successives de Râma, Lakshmana,

Bharata et Shatrughna.

Chentiru se réveilla de bonne heure, animée d’une envie pressante de marcher jusqu’à ce que ses jambes n’en puissent plus. Elle chaussa des sandales robustes. En sortant de sa chambre, elle aperçut l’employé de la Guest House qui venait à sa rencontre, et lui commanda une tasse de thé. Puis elle sortit s’asseoir sur les marches de la véranda pour l’attendre. Foncé, émeraude ou tendre, le vert se déclinait à perte de vue en ondes frémissantes. Dans une brèche intermittente ouverte par le vent entre deux strates moutonnantes, les rayons roses du soleil apparaissaient et disparaissaient, jouant à cache-cache.

Elle porta à ses lèvres la tasse qu’on venait de lui apporter et souffla plusieurs fois sur le thé avant de boire. L’odeur et le goût des feuilles de tulasî avaient un effet apaisant. En rendant la tasse à l’employé, elle l’interrogea sur l’étendue de la forêt, les zones de randonnée pédestre, la direction des sentiers. Puis, ayant opté pour l’est, elle se mit en route d’un pas vif, comme si elle se hâtait à la rencontre du soleil.

De nombreux chemins se présentaient à elle, sinueux, ponctués de bifurcations. À mesure qu’elle s’enfonçait dans les bois, la canopée s’épaississait au-dessus de sa tête et finit par oblitérer le soleil. De temps à autre, un rayon fugitif surgissait tel un éclat de diamant entre les feuilles pour disparaître aussitôt.

Soudain, elle sentit une fraîcheur sur sa peau et vit devant elle un ruisseau. Alors qu’elle s’en approchait, son regard fut attiré par le vol d’un paon au ras du sol, les plumes bleu et vert de sa queue pesant vers la terre. Avant qu’elle ait pu se remettre de sa surprise, l’oiseau se posa, arpenta un moment le sol et l’ineffable se produisit : déployant sa queue en éventail, il se mit à danser, par petits bonds, pour son seul regard. Il la regardait, lui aussi, se déplaçant à l’intérieur d’un petit cercle, non loin du ruisseau.

Elle se laissa tomber à genoux devant lui et fondit en larmes.

— Écoute, paon, je ne comprends pas. Je ne sais pas quel est mon but, ni même si ce but existe. Je sais écarter les obstacles, mais la nature de ma quête reste un mystère pour moi. Comment chercher ? Et d’ailleurs, est-ce que je cherche vraiment ? Jusqu’où suis-je prête à aller ? En dépit du chemin parcouru, je sens toujours ce fardeau peser sur mes épaules. Mon corps aspire à se sentir léger. Je voudrais m’élever dans les airs aussitôt que je pose le pied au sol, comme une balançoire à laquelle on a donné de l’élan.

Le paon n’avait pas cessé de danser.

— Paon, ô paon…

À ce moment, des voix lui parvinrent d’un endroit tout proche, exprimant l’étonnement à la vue de l’oiseau.

— Ayika ! Tya morala bag ! Vous avez vu le paon !

— Regardez, un paon qui danse ! Il va sûrement pleuvoir quelques gouttes.

C’était un trio de jeunes femmes qui s’avançaient tout en devisant en marathi, des sacs à provisions à leurs bras. Elles se rafraîchirent au ruisseau puis, après avoir secoué le fichu qui leur couvrait la tête et s’être essuyé le visage, elles s’assirent. La surprise éclaira leur regard en apercevant Chentiru. Elles l’invitèrent à partager les victuailles qu’elles déballaient et Chentiru les rejoignit. Un chutney rouge fait de piments, d’ail, de cacahuètes grillées, de coco râpé et de sel gemme, le tout grossièrement moulu, accompagnait des rotî très épaisses à base de farine de millet. Une des femmes rompit un morceau de galette, y étala un peu de chutney et le lui tendit. La deuxième écrasa un oignon entre ses paumes et lui en donna la moitié. La troisième déposa quatre ou cinq piments verts sur sa part de galette.

Puis elles se présentèrent ; Minabâi, Rukminibâi et Savitabâi venaient d’un village voisin. « Chentiru » étant trop difficile à prononcer, ses nouvelles compagnes optèrent pour Sentiyabâi. Les quatre femmes se mirent à bavarder comme de vieilles connaissances tout en mangeant, à se poser des questions, à livrer des informations sur elles-mêmes. Pour Chentiru, chaque bouchée avalée de ce pain au millet assorti de chutney, d’oignon et de piment vert, était un pur régal.

Leur collation terminée, Minabâi tira quelques pincées de tabac de la petite bourse qu’elle portait à la taille et les broya du pouce dans sa paume.

— Tu en veux ? lui offrit-elle.

— Non, je n’ai pas l’habitude. Et ce n’est pas bon pour la santé, tu sais, répondit Chentiru.

— Ravde Bâi ! Qu’à cela ne tienne ! Si le tabac est mauvais pour la santé, pourquoi Dieu lui a-t-il donné si bon goût ? répliqua l’autre avant de cracher la salive accumulée dans sa bouche.

La mère de Chentiru lui avait fait la même réflexion, jadis. Accoutumée à chiquer le tabac, elle cherchait des yeux une échoppe de bétel, tabac et noix d’arec partout où elles se rendaient.

— La bouche me démange, disait-elle.

Si Chentiru, contrariée, la mettait en garde contre cette pratique, elle rétorquait :

— En quoi est-ce que ça te dérange ?

Sa mère, qui avait vécu avec ses parents en différents endroits, avait dit un jour :

— Du Kérala, j’ai rapporté mon goût pour le tabac, et de l’Andhra Pradesh mon amour de la musique.

Son mari, qui ne lui faisait d’ordinaire aucun reproche, sans doute parce qu’il fumait lui-même des cigarettes, avait pris Chentiru à témoin en répondant :

— Dans certaines régions d’Andhra, les femmes fument de gros cigares. Heureusement que ta mère n’a pas pris cette habitude-là !

— Tout n’est pas perdu, avait répliqué Amma. Rapportez-moi une boîte de havanes de Cuba et je vous montrerai comment les fumer.

Sur ce plan, sa mère et celle de Tirumalai s’accordaient parfaitement.

Chentiru s’était toujours refusée à procurer du tabac à sa belle-mère, qui avait un problème de santé. Souvent, la vieille dame ouvrait sa boîte à bétel et regardait à l’intérieur en grommelant.

— Princesse, lui disait-elle parfois en lui prenant le menton, affame-moi si tu veux, mais ne m’oblige pas à vivre sans tabac.

Rukminibâi tirait sur une bîdi qu’elle venait d’allumer.

— Hé, arrête d’envoyer toute ta fumée sur moi, protesta Savitabâi en s’écartant, avant de s’étendre sur le dos, bras sous la tête, à quelque distance.

Chentiru s’allongea non loin d’elle.

— Que fais-tu par ici, Sentiyabâi ? lui demanda-t-elle.

Quand elle lui eut répondu qu’elle était venue seule, de sa propre volonté et pour elle-même, Savitabâi lui adressa toute une série de questions. Était-elle mariée ? Avait-elle des enfants ? Où était son mari ?

— Hé, Savita, tu cherches une deuxième épouse pour le tien, ou quoi ? Pourquoi harcèles-tu Sentiyabâi avec toutes ces questions ? l’interpella Rukminibâi, qui avait terminé sa bîdi.

— Tu parles ! Comme si elle était en âge de se marier ! Et comme si cet ivrogne avait besoin d’une deuxième femme ! répliqua Savitabâi en se dressant sur son séant.

Puis elle dénoua ses cheveux pour refaire son chignon.

Chentiru se leva en riant. Ses enfants suivaient leurs études à l’étranger, expliqua-t-elle. Elle avait quitté son mari et tous les siens pour être seule et vivre dans la forêt.

— Vraiment ? Tu as bien fait, conclurent-elles en s’apprêtant à partir.

Après lui avoir affirmé qu’elles iraient la voir si elles passaient du côté du bungalow, elles se mirent en route d’un pas rapide.

Chentiru prit le chemin du retour, elle aussi. Le paon avait disparu sans qu’elle ait remarqué son départ. Seule sa danse bleue et verte continuait à se dérouler dans son esprit.

C’était précisément un paon qui illustrait le sigle de l’entreprise de vibhûti et de kumkum de Tirumalai, un paon mâle, debout de profil, sa longue queue déployée sur le sol. Un ascète qui était aussi un peu le gourou de la famille avait suggéré à son père d’adopter cet emblème.

C’était chez sa tante de Bombay que Chentiru avait rencontré Tirumalai la première fois. Il apportait, dans un sac en bandoulière de tissu vert (couleur du cou du paon), tout un lot de pochettes de cendre consacrée et de petites boîtes de poudre rouge commandées par les femmes de l’association qui se réunissaient dans l’appartement. Il avait dû parcourir une grande distance à moto. Épuisé, il avait demandé à boire à la jeune femme qui lui avait ouvert la porte. Elle lui avait apporté un verre d’eau fraîche et un gobelet de sorbet au citron, suivant les instructions de sa tante. Très détendu, il lui avait demandé en souriant :

— Vous êtes en visite à Bombay ?

— Non, avait-elle répondu. Je suis là pour suivre mes études.

— Dans quel domaine ?

— Le textile. Je prépare une maîtrise. Et vous, que faites-vous dans la vie ?

— Du commerce, avec mon père. J’ai étudié jusqu’en licence puis, comme il avait un problème de santé, je me suis impliqué dans son entreprise. Ma sœur cadette prépare une maîtrise de lettres.

— Où ça ?

— Ici, à Bombay.

La tante de Chentiru, entrée à ce moment dans la pièce, avait demandé au jeune homme pourquoi il était venu sans sa mère et sa sœur.

— Amma ne va pas très bien.

— Qu’est-ce qu’elle a ? Ça fait bien longtemps que je ne l’ai pas vue.

— Oh, elle est seulement très fatiguée. Un jour, je l’amènerai pour que vous puissiez vous voir, avait-il promis.

Puis sa tante avait cru bon de la présenter :

— Elle, c’est ma nièce, Chentiru.

— Je sais, nous avons déjà bavardé ensemble.

Puis, après avoir pris congé des deux femmes, il était parti.

Ce n’était qu’une conversation banale, mais l’homme de haute taille, très noir de peau, dont les iris sombres étincelaient dans un blanc éclatant, était resté gravé dans son esprit. Une petite moustache dissimulait partiellement sa bouche. Son corps n’avait rien de très original, semblable à des milliers d’autres. Il avait des fesses menues, qui ne formaient pas de cambrure ni de bosse disgracieuse. Son pantalon tombait au contraire sur ses hanches de façon assez lâche et souple avec quelques plis. Il répondait aux critères esthétiques de Chentiru, pour qui le postérieur des hommes devait être discret, ferme et tendu, comme concentré.

Elle avait écrit à son père. Ce qui lui plaisait chez Tirumalai, disait-elle, c’était l’indépendance qu’il cultivait dans son travail, le fait qu’il avait sa propre entreprise. Elle était attirée par sa simplicité et sa discrétion. Mais pour le planteur entouré de milliers de caféiers en fleur, une affaire de cendre consacrée et de poudre rouge n’avait rien de très attrayant. Il n’avait prêté aucune attention à la lettre de sa fille.

Pendant qu’elle terminait ses études, Chentiru avait tissé des liens d’amitié avec Tirumalai et avec sa famille. Puis elle avait de nouveau écrit à son père qui, réagissant cette fois immédiatement, l’avait appelée au téléphone.

— Dis-moi, Chentu, tu es amoureuse de lui ?

— Mmm…

— Est-ce qu’il porte une moustache, au moins ?

— Mmm…

— Dis-lui qu’il y a un arc chez moi, et qu’il pourra t’épouser à la seule condition de le soulever et de le briser.

— Arrête, Appa !

— À quoi ressemble-t-il ?

Elle s’était mise à chantonner ; Son corps est une haute montagne verdoyante…

Son père avait éclaté de rire.

La voûte des grands arbres s’étendait au-dessus d’elle et la protégeait de la chaleur de midi. Elle marchait d’un pas vif. Le paon restait invisible.

 

Chaque fois que, étant bébé, elle allait et venait à quatre pattes dans

la cour, il ne manquait jamais de tomber sous son regard, l’arc, ce

fameux arc, lourd et puissant. C’est en prenant appui sur lui, en le

serrant bien fort dans sa main, qu’elle avait appris à marcher. Depuis

qu’elle avait une mémoire pour retenir les choses, elle savait qu’il

s’agissait de l’arc de Shiva.

Enfant, elle avait passé toutes ses journées à courir et à jouer dans la

forêt. La source à l’eau douce comme miel, les étangs couverts de

nénuphars et de lotus épanouis, les jaquiers aux fruits mûrs éclatés

pendant le long du tronc, les ruisseaux où venaient boire les daims, les

parois rocheuses auxquelles s’accrochaient des ruches d’abeilles

sauvages, les arbres à l’ombre la plus fraîche, elle en connaissait tous

les endroits secrets.

Un jour, elle avait décidé de rester à la maison pour aider sa mère.

Pendant que celle-ci faisait la sieste, elle entreprit de recouvrir de bouse

fraîche le sol de la vaste cour. Arrivée près de l’arc, elle le souleva d’une

main pendant que, de l’autre, elle étalait la bouse à l’endroit qu’il avait

occupé. Au moment où elle le reposait par terre, son père entra et

écarquilla les yeux de stupeur devant la scène. Il souleva sa fille dans

ses bras, sans craindre d’être sali par ses mains maculées, et la serra

contre lui.

— Ma fille vient de soulever d’une seule main l’arc que personne

jusqu’ici n’avait pu ébranler. Puisque c’est ainsi, seul pourra la prendre

pour femme l’homme qui aura eu la force de s’en saisir et de le briser,

décréta-t-il.

Sîtâ se retourna et regarda l’arc.

Elle épousa, bien entendu, l’homme qui s’était montré capable de cet

exploit. Mais ce n’était pas un inconnu pour elle. Un soir qu’elle était

entrée dans un verger pour cueillir des fruits, elle avait vu un jeune

homme debout, immobile parmi les arbres. Ils s’étaient longuement

regardés et lorsqu’il lui avait ouvert les bras, elle s’y était précipitée

sans réfléchir… avant de s’en dégager presque aussitôt. Elle n’aurait su,

lui avait-elle dit, quelle explication fournir à ses parents si elle avait dû

revenir avec des bracelets brisés. Puis elle était retournée chez elle en

toute hâte. Parvenue sur le seuil, elle avait hésité. Pourquoi avait-elle

les yeux rouges, pourquoi son visage portait-il des traces de fatigue ? lui

avait demandé sa mère. « Tant pis si je dois me faire gronder, punir,

voire bannir de la maison, avait-elle pensé, mais je dirai la vérité. » Elle

avait rencontré Râma dans un verger, lui avait-elle confié, et ils s’étaient

embrassés. Sa mère l’avait rassurée : c’était lui, à coup sûr, qui briserait

l’arc de Shiva et qui l’épouserait.

L’heure était venue d’allumer la lampe du soir. Lava et Kusha

arrivèrent en courant, leur arc à la main. À bout de souffle, ils

racontèrent à Sîtâ qu’ils s’étaient enfoncés très loin dans la forêt en

poursuivant un faon. Ils avaient été émerveillés par la beauté du jeune

animal et stupéfiés par la terreur qu’ils avaient lue dans son regard.

Laissez-le, cessez de le poursuivre, il ne faut pas le chasser, leur

enjoignit-elle.

 

Le thé du soir exhalait un arôme de gingembre. Sa longue marche de la matinée l’avait laissée dans un état de fatigue agréable et la boisson bien chaude agissait sur elle comme un baume. La langueur où l’avait plongée sa sieste d’après-midi ne s’était pas dissipée.

Dès son retour à la Guest House, elle s’était mise en condition pour parler à Tirumalai au téléphone. Il avait déjà essayé de la joindre à trois reprises sans succès, et son absence l’avait inquiété, lui dit-il.

— De quoi as-tu peur ? J’étais partie faire une promenade et j’ai fini par marcher beaucoup plus loin que prévu.

— Pourquoi est-ce que tu dois errer comme ça, comme une démone ? Regarde autour de toi et trouve-toi un tamarinier où habiter.

— Oh, oh, c’est donc comme ça que tu me vois ? En démone du tamarinier ?

— Plus exactement, en démone téméraire et têtue. Et diablement séductrice. As-tu déjeuné ?

— Oui, en route. J’ai rencontré quatre ou cinq hommes sur mon chemin et je n’en ai fait qu’une bouchée.

— Tu en es bien capable. Ça ne te suffisait donc pas de m’avoir dévoré tout cru ?

— Dévoré, oui, mais toujours pas digéré.

— Pourquoi ?

— Tu es trop gras, vois-tu. C’est pour ça.

Il éclata de rire.

— Vallî et Kârmekam ont appelé tous les deux.

— Qu’est-ce qu’ils voulaient ?

— Kârmekam doit partir la semaine prochaine pour le Canada. Il dit qu’il pourra sûrement voir sa sœur à son arrivée là-bas. Vallî a téléphoné un peu plus tard pour dire que son frère allait venir. Ils auraient bien aimé parler à leur mère l’un comme l’autre.

— Bon, je peux raccrocher, maintenant ?

— Pourquoi ?

— La communication va coûter cher, non ?

— Quand reviens-tu ?

— Je ne sais pas. Je ne sais pas, Tirumalai, lui dit-elle en l’appelant par son nom comme elle le faisait dans l’intimité.

Elle l’entendit happer l’air.

— Mais enfin, qu’est-ce que tu as dans la tête ?

— J’ai besoin de me délester ! De me sentir légère.

— Allez, rentre à la maison. Reviens, ma chérie.

— Non, je veux être seule.

— Seule ? Même dans la jungle ?

— Oui, même sur les sentiers de forêt. Même au risque de me faire agresser par des bandits.

Silence.

Il appellerait tous les jours. Il la supplierait de rentrer.

Elle chaussa ses sandales et se mit en route en direction de l’ouest.

Elle avait commencé à marcher à dix mois, disait-on dans sa famille. À onze mois, lors d’une visite chez sa tante de Bombay, elle avait traversé la rue toute seule pour se promener dans Shivaji Park. Elle se rappelait encore les garçons en kaki qu’elle avait vus s’entraîner, plantée à son insu sur une colonie de fourmis. Elle n’oublierait jamais la douleur causée par leurs morsures. Son habitude de se mettre à marcher très vite au premier signe de contrariété datait de ce jour.

À la maison, elle se faisait taquiner, on disait qu’elle courait parce que les fourmis étaient à ses trousses. À la mort de sa mère comme à celle de son père, elle avait marché jusqu’à avoir les pieds enflés. Tirumalai et le frère cadet de Chentiru, venu pour un bref séjour de l’étranger, l’avaient rattrapée et obligée à rentrer avec eux. Partout où elle portait son regard, elle voyait des fourmilières. Pour peu qu’elle empruntât un chemin parallèle, qu’elle partît de son côté, elle se faisait aussitôt dévorer les pieds par les fourmis.

Elle voulait aller au gré de sa fantaisie, sans appréhension, par les villes et les forêts profondes. Elle voulait pouvoir dormir sur n’importe quelle véranda inoccupée, chanter en contemplant la nuit et ses étoiles scintillantes sans intention précise, sans s’adresser à un dieu particulier, du fond des tripes :

Dans ce sari de soie indigo.

Vois les diamants très purs dont il est incrusté.

Ce sont les étoiles au ciel de minuit…

Elle avait envie de chanter pour le plaisir des sonorités et du rythme, sur le mode mélodique Kavadichendu :

Au cœur de la forêt du temps.

Dans la ramée de l’arbre-Univers

Bourdonnait une abeille.

Kalishakti était son nom.

Elle aurait voulu plonger dans l’étang de son choix, ressurgir et nager.

Le père de Tirumalai entonnait souvent :

Le ventre avachi, grison du cheveu.

Les dents qui cliquettent et le dos courbé,

La lèvre pendante, tenant un bâton.

Il est la risée des femmes…

Peu à peu, sa voix fondait d’émotion :

Quand ma femme à mes pieds

S’écroulera en pleurs

Quand les émissaires de Yama

S’approcheront de moi.

Quand les fluides vitaux

S’échapperont de mon corps

Et que la vie me quittera.

Viens, ô, viens sans tarder.

Sur le paon, ta monture…

Toutes les visions, toutes les quêtes semblaient l’apanage des gens âgés, et parmi eux, des hommes. Quant à elle, il lui fallait s’expliquer à n’en plus finir, s’excuser, devenir une dévote de Krishna ou de Shiva, psalmodier More To Giridhara ou le Vâranamâyiram, à moins qu’elle ne préférât répéter : « Je prends refuge aux pieds du Seigneur. » Libération ultime instantanée, illumination immédiate. Les voyages en char fleuri étaient réservés aux dévots masculins. Tukaram pouvait nourrir quelque espoir, Janâbâi, non. Quant à Chentiru, elle n’aspirait qu’à une sorte d’expansion de son être, une expansion qui aurait fait fi de toutes les limites.

Le père de Tirumalai ne manquait pas d’humanité. C’était un homme intègre. Lorsque Tirumalai contestait une de ses décisions, il répondait : « J’ai donné ma parole, mon fils. » Ces mots lui venaient à la bouche au moins une fois par jour. Son épouse, la mère de Tirumalai, s’adaptait à lui avec la justesse d’un couvercle de jarre. C’était elle qui supervisait la production de vibhûti et de kumkum. Peu après le mariage de Chentiru et de son fils, le père avait quitté la direction de l’entreprise pour prendre sa retraite.

— Pourquoi, Appa ? Tu as promis à quelqu’un que tu abandonnerais tes fonctions le jour où je me marierais ? l’avait taquiné Tirumalai.

— Parfaitement. J’en ai donné ma parole à ta mère.

Puis il avait appelé Chentiru pour lui dire :

— Écoute, j’ai une histoire à te raconter. Le roi Dasharatha s’était enfoncé dans le doigt une épine qui le faisait beaucoup souffrir. Voyant sa douleur, Kaikeyi s’approcha et extirpa la pointe avec une grande douceur. Il fit aussitôt le serment d’exaucer les souhaits de son épouse, quels qu’ils puissent être. Eh bien, il s’est passé la même chose avec ta belle-mère. Chaque fois qu’elle me massait le dos, qu’elle me frottait le crâne d’huile ou qu’elle me pressait la tête pour faire passer ma migraine, je lui promettais de prendre ma retraite après ton mariage. Maintenant, elle me tient à la gorge, dit-il en s’esclaffant. Elle me harcèle, elle veut qu’on parte visiter Kodaikanal, Ooty, Kutralam, les sites touristiques de la région !

— Quel effronté vous faites ! s’exclama son épouse en riant de bon cœur à sa plaisanterie.

Chentiru n’avait pas ménagé sa peine en travaillant avec Tirumalai dans l’entreprise, qui s’était peu à peu tournée vers la fabrication de masâla en poudre, puis avait diversifié sa production en y ajoutant les soieries et le prêt-à-porter. Quatorze années durant, ils avaient bataillé sans relâche dans la jungle du commerce comme des participants à une épreuve de course de fond, impatients de toucher la ligne d’arrivée. Leur pénétration du marché était si bonne qu’ils exportaient même au Canada.

Depuis huit ans, ils s’étaient lancés dans le domaine bien différent de la maroquinerie. Ils produisaient porte-documents, valises, sacs à main ou à bandoulière, porte-monnaie et toutes sortes d’articles en cuir.

Ces nouveautés étaient le fruit de la détermination de Chentiru. Elle était montée en première ligne pour élargir l’éventail de leurs activités commerciales. Tirumalai lui avait promis de faire d’elle son associée à parts égales, mais ce projet n’avait pu aboutir. Sous le choc, elle avait éprouvé le besoin de marcher. Le plus loin possible. La position qu’elle s’était vu refuser dans l’entreprise n’était cependant pas en cause, c’était tout au plus un facteur déclenchant.

Face à elle se déroulait la tragédie sans paroles du coucher de soleil peignant le ciel de couleurs mêlées et changeantes. Quand le disque rouge, descendu jusqu’alors très progressivement, eut disparu d’un coup derrière l’horizon, un peu de sa lumière subsista dans le ciel. Elle restait assise, inconsciente du temps qui s’écoulait.

Soudain, elle entendit des voix, puis vit déboucher Rukminibâi et Savitabâi, chargées de grands pots en terre. Il ne restait plus d’eau potable au village, elles s’étaient mises en route pour en chercher. Chentiru marcha en leur compagnie jusqu’à un petit puits naturel calme et limpide. Entre les parcelles de lumière qui jouaient à sa surface, on pouvait discerner les contours de la lune que l’eau retenait captive. Lorsque Rukminibâi plongea son pot dans le trou, le disque se fragmenta en miettes fébriles qui se rassemblèrent aussitôt dans la jarre, reconstituant une lune bien visible par l’orifice étroit. Savitabâi fit de même et retira elle aussi une lune de l’eau. Le puits retrouva alors son immobilité et sa propre lune sous la nuit claire.

Chentiru prit le chemin de la Guest House en compagnie des deux femmes. La lune les accompagnait, flottant dans chacun des pots coincés contre leur taille. Elle eut bientôt soif et lorsque Savitabâi lui versa un peu d’eau dans ses mains en coupe, l’astre s’y attarda un moment avant de s’écouler pour partie dans sa gorge, le reste entre ses doigts. Elle regarda de nouveau ses paumes réunies et Savitabâi éclata de rire :

— Elle est partie, Bâi ! Plus d’eau, plus de déesse Lune !

Si l’on en trouve dans chaque pot rempli et chaque flaque d’eau gaspillée dans toutes les cours à ciel ouvert des petites maisons de la forêt, il doit exister d’innombrables lunes, se dit Chentiru. Même les récipients minuscules en contiennent peut-être une, grande comme une pièce de monnaie, qui sait ? Tant qu’il y aura de l’eau, on y verra flotter des lunes. Elles sont là chaque fois qu’on en puise, pour mieux disparaître quand on en renverse. Chacune d’elles est le prolongement de l’astre céleste dont elles descendent.

Un prolongement de lune ! Une fraîcheur se répandit dans son corps. Elle était la femme qui avait mangé la lune et qui, repue, avait replacé au ciel ce qu’il en restait.

Lorsqu’elles atteignirent le bungalow, les deux femmes prirent congé d’elle. Les plats de son dîner l’attendaient dans la salle à manger, sous des couvercles protecteurs. Après le repas, elle gagna sa chambre, alluma la lumière et s’assit à sa table.

 

Sîtâ avait passé la plus grande partie de sa vie dans la forêt. D’abord

dans la forêt de son enfance où elle avait cueilli des fleurs, des fruits, des

feuilles tout en jouant, et qui recelait des merveilles par milliers. Puis le

refuge où elle avait habité avec son époux, terrain de nombreuses

expériences pour la jeune femme innocente qu’elle était encore. Un jour

qu’elle était partie se baigner dans l’étang proche, apercevant pour la

première fois son reflet dans l’eau limpide, elle était revenue

précipitamment au refuge pour relater qu’elle venait de voir la lune et

un essaim d’abeilles. Il fallut que Râma retourne avec elle au bord de

l’étang pour qu’elle s’avise de son erreur. Ce qu’elle avait pris pour la

lune et les abeilles était son visage, encadré par les boucles folles de ses

cheveux. Une autre fois, dans les mêmes circonstances, elle avait vu

dans l’eau une face radieuse, d’une grâce extraordinaire. Elle avait

couru trouver Râma, indignée, et l’avait accusé d’avoir menti en

prétendant qu’elle était sa seule épouse. Elle venait de découvrir qu’il

cachait une autre femme du côté de l’étang. De nouveau Râma l’avait

accompagnée sur la berge et, restant à l’écart, lui avait demandé de

regarder dans l’eau. La belle silhouette de la femme lui était aussitôt

apparue. « Je vais te présenter son mari », avait alors dit Râma, et il

était venu se tenir à côté d’elle. Voyant le reflet de Râma près de celui de

la femme, elle s’était reconnue et la honte l’avait envahie, pour avoir

voulu être la seule à le posséder.

À présent, c’était encore dans une forêt qu’elle trouvait refuge. Un

peu plus tôt, c’était à l’Ashokavanam, une forêt-jardin, qu’on l’avait

retenue prisonnière à Lanka. Avec quel sérieux, quelle obstination

puérile elle avait alors concentré son attention sur Râma ! Le jour où la

guerre avait pris fin, Râma avait envoyé Hanumân lui dire de venir dans

ses plus beaux atours, parée de tous ses bijoux, le retrouver sur le champ

de bataille. Elle lui avait d’abord fait répondre qu’elle viendrait dans les

vêtements qu’elle portait en captivité, mais on avait insisté. Elle avait

cédé et s’était laissé pomponner sans y prendre aucun plaisir.

Près de l’arbre sous lequel elle était assise dans l’Ashokavanam, se

trouvait une pierre. Quand, recroquevillée sur elle-même dans cette

prison verte, elle avait rêvé du jour où elle retournerait libre à Ayodhya,

elle s’était souvent dit que cette pierre lui serait bien utile pour broyer le

santal. Lorsqu’elle en avait parlé à Hanumân, il avait aussitôt voulu

l’arracher du sol. Mais Jambavân, le vieux chef allié de Râma, s’y était

opposé, objectant que Râma avait offert le royaume vaincu à Vibhishana

et que Sîtâ ne pouvait donc rien y prendre sans la permission de ce

dernier. Avait-il sous-entendu qu’elle ne se comportait pas avec la

dignité d’une princesse royale ? Cette pensée l’avait remplie de honte.

Elle qui avait abandonné tous les agréments de la royauté et fait de la

forêt sa seule compagne. Elle qui n’y avait désiré qu’une biche à

apprivoiser, des fleurs et des fruits à cueillir. Elle qui, du grand royaume

de Lanka, n’avait voulu emporter qu’une pierre.

Sur l’immense champ de bataille jonché de cadavres, ses jambes

avaient refusé de la porter. Elle trébuchait, s’étonnant que tant

d’hommes soient morts pour la sauver, elle. Il lui semblait que Râma

cherchait à la produire en spectacle devant son armée. Restée si

longtemps recluse dans l’Ashokavanam à l’abri des regards, voilà

qu’elle se tenait sur un champ de bataille qui s’étendait à perte de vue

dans les huit directions, au milieu de régiments d’hommes inconnus,

épuisés par les combats et couverts de blessures, face aux foules

impatientes venues la voir, apprêtée et parée comme pour proclamer

« Je suis sauve », comme s’il fallait faire oublier qu’elle venait de

traverser de grandes souffrances.

La plus douloureuse peine restait pourtant à venir. Elle n’aurait su

prévoir les propos que Râma allait lui tenir devant ses soldats réunis. Ce

n’était pas pour le plaisir de son époux royal qu’on l’avait si bien

préparée, elle s’en était rendu compte lorsqu’elle l’avait entendu

déclarer qu’il n’avait pas fait la guerre pour la délivrer, mais pour

sauver l’honneur de son clan, et qu’elle était libre de partir dans la

direction de son choix pour vivre avec qui elle voulait : Lakshmana,

Bharata, Vibhishana ou Sugrîva.

À ce moment, il n’y avait pas eu un Jambavân, pas un moraliste

tatillon de son acabit pour s’élever contre l’iniquité. Le souverain qui

parlait avec tant de fierté de l’honneur de son clan semblait avoir oublié

qu’elle aussi pouvait s’enorgueillir de son propre lignage. C’était elle

qui, au nom de cet honneur, l’avait poussé à faire la guerre, alors qu’elle

aurait pu tout aussi bien fuir sur les épaules d’Hanumân – qui la

considérait comme une mère – le jour où il l’avait retrouvé à Lanka.

Hanumân et Râma avaient tous deux allumé un feu, mais si le premier

avait incendié Lanka pour la venger, le second avait enflammé de

douleur le cœur de son épouse.

Les premières paroles de Sîtâ avaient été pour Lakshmana, qui la

saluait après les longs mois de séparation endurés.

— Allume le brasier de l’ordalie.

Le moment pénible qu’elle venait de relater par écrit lui pesait comme

un fardeau. Non loin d’elle, Vâlmîki, l’auteur du Râmâyana, racontait à

Lava et à Kusha comment Ahalyâ avait été délivrée de la malédiction.

Combien de transformations subit un événement entre rumeur et

légende ! Le cœur d’Ahalyâ, changé, dit-on, en pierre, avait fondu

lorsqu’elle s’était prosternée aux pieds de Râma, et les sucs de la vie

s’étaient remis à couler dans ses veines. Certes, il s’agissait là d’un

miracle encore plus grandiose et plus théâtral que le premier, pensait Sîtâ

en se levant.

 

Est, ouest, sud, nord. Elle avait marché dans toutes les directions à plusieurs reprises. À mesure qu’elle marchait, elle sentait un picotement de plus en plus prononcé à la base de la colonne vertébrale, comme si un appendice cherchait à percer à cet endroit. La nuit, cette sensation se répandait dans tout son corps et l’endormait comme une berceuse.

Elle décida de partir à la découverte d’une petite cascade qu’on lui avait indiquée en direction de l’est, un peu plus loin que le ruisseau près duquel avait dansé le paon. C’était une modeste chute d’eau, semblable à une chevelure pendante. Alors qu’elle la contemplait de la rive, une tête apparut au bord de l’eau, puis un corps doré, brillant dans la lumière du soleil : un daim était venu boire. Après quelques gorgées, il secoua la tête et regarda autour de lui, puis se pencha de nouveau vers l’eau. Quand il releva la tête pour la deuxième fois et l’aperçut, il fila comme une flèche et disparut dans les bois. Elle s’approcha lentement de l’endroit qu’il venait de quitter, s’allongea sur le ventre et, rentrant l’estomac, se mit à boire exactement comme il l’avait fait. L’eau suivait dans ses boyaux un parcours inédit. Lorsqu’elle eut étanché sa soif, elle se retourna sur le dos. Au-dessus d’elle était le ciel. Son dupatta, déplacé de ses épaules par le vent, lui recouvrait le visage. Regardant le ciel à travers le tissu, elle sentait ses paupières s’alourdir.

Elle courait pour ne pas rater son train. Pourquoi le chemin passait-il à travers des montagnes et des défilés étroits ? Effrayée comme si on la poursuivait, elle entendait des bruits de sabots. Il y avait donc des chevaux dans cette ville ! Arrivée à la gare, elle empoignait la barre de la portière pour se hisser, tout essoufflée, dans un wagon. Elle avait à peine le temps de s’asseoir que le train abordait la gare suivante. Regardant par la fenêtre, elle voyait son père assis sur le quai non loin du wagon qu’elle occupait.

— Appa, Appa, qu’est-ce que tu fais là ?

— J’attendais que tu arrives.

— Moi ?

— Oui, toi.

Il rectifiait d’une main la position de ses lunettes sur son nez et la regardait en souriant.

— Je ne peux pas descendre, Appa.

— Pourquoi ?

— À cause de mes bagages.

Il tendait la main vers elle, mais à ce moment, le train s’ébranlait.

— Appa, Appa !

Cependant, la gare se déplaçait en même temps que le train et subitement, ce père qui avait été incapable de chanter correctement une mesure de toute sa vie se mettait à mimer les gestes et les tressautements d’un chanteur s’accompagnant d’un chapplakattai. Une vîna jouait à l’arrière-plan. La voix qui sortait de sa gorge était celle de Râmachandran Bhâgavatar, son tout premier professeur de chant quand elle était enfant. Il chantait le Devaranama de Purandaradâsa.

Naaneke badavanu, naaneke paradesi ?

Suis-je vraiment un pauvre hère,

Suis-je vraiment un vagabond ?

Râmachandran Bhâgavatar était aveugle. Il allait de maison en maison enseigner la musique carnatique et la vîna, le plus souvent accompagné d’un jeune garçon qui le guidait par la main. La première fois qu’il s’était présenté chez elle, sa mère lui avait demandé de chanter quelque chose. Un sourire ténu avait étiré ses lèvres dans son visage grêlé de variole, puis il avait accordé sa vîna et, s’accompagnant de son instrument, il avait entonné :

Naaneke badavanu, naaneke paradesi…

Chargé de Purandaravittala, ce rare trésor,

Comment pourrais-je être un misérable sans feu ni lieu ?

Le morceau était composé dans le râga Sindhubhairavi, un mode qui permet des plongées et des ascensions vertigineuses, riche en courbes et en détours. Mais ce chant, droit comme un fil et fluide, ne faisait appel à aucune virtuosité technique.

Râmachandran Bhâgavatar venait les jours de congé, quand, après avoir déjeuné, elle s’apprêtait à faire la sieste. Furieuse d’avoir perdu l’occasion de dormir, elle secouait sa longue jupe et s’asseyait pour la leçon. Il commençait alors à jouer et lui demandait souvent, en kannada, d’une voix pleine de tendresse :

— Pourquoi êtes-vous fâchée ?

Tous ces souvenirs et ces détails lui revenaient à l’intérieur de son rêve, pleuvant les uns sur les autres avec un bruit mat. Ce n’étaient que des mots, des images sans suite qui s’associaient, se mêlaient, flottaient ou se fragmentaient tandis que, devant la fenêtre, son père continuait à chanter.

Puis, après être resté si longtemps debout, bondissant d’un pied sur l’autre, il se mettait à trébucher comme un aveugle. Le train avait accéléré et laissait la gare derrière lui. Son père n’était plus qu’un point minuscule au loin, traçant des cercles des deux mains. Seul le chant résonnait toujours à ses oreilles :

Naaneke badavanu…

Le visage appuyé contre les barreaux, elle tendait la main par la fenêtre :

— Appa ! Appa !

Une autre voix se mettait à crier : « Bâi ! Sentiyabâi ! »

Elle s’éveilla en sursaut et se vit couchée par terre. Au-dessus d’elle Rukminibâi, Minabâi et Savitabâi la regardaient.

— Qu’est-ce qui s’est passé ? demanda Minabâi.

Chentiru se dressa sur son séant. Les trois femmes lui expliquèrent qu’elles étaient venues la trouver pour l’inviter chez elles.

Elle marchait comme dans le prolongement de son rêve. Arrivées au village, ses habitantes se dirigèrent vers la maison de Savitabâi, la moins exiguë des trois. Savitabâi alluma la lumière, les fit entrer dans la grande pièce unique et ouvrit la porte de derrière. Deux malles étaient posées à terre le long du mur de droite. Dans le coin gauche se trouvaient un réchaud à pétrole et un fourneau à bois. Le logis était tenu impeccablement. Derrière, on apercevait les bananiers du jardin, du linge séchant sur des buissons. Rukminibâi et Minabâi les quittèrent un instant pour aller chercher des victuailles chez elles, pendant que Savitabâi allumait le réchaud et préparait du thé. Lorsqu’elles revinrent et l’invitèrent à s’installer avec elles pour le boire, assises en cercle sur le sol, Chentiru leur demanda ce qu’elles fêtaient. Rien de spécial, répondirent-elles. Elles avaient simplement pris l’habitude de se réunir de temps à autre et elles avaient profité de l’absence provisoire de leurs époux et de leurs familles pour l’inviter. Les maris de Minabâi et de Rukminibâi s’en allaient rarement de leur côté sans leur épouse, ajouta malicieusement Savitabâi. Leurs enfants étaient mariés et elles étaient grands-mères, pourtant ils continuaient à s’accrocher à elles partout où ils allaient.

— Mais tais-toi donc ! l’admonesta Rukminibâi affectueusement.

Elle ôta l’assiette qui servait de couvercle au petit récipient en aluminium qu’elle avait apporté de chez elle. Il contenait des morceaux de poisson recouverts d’un mélange d’épices rouge et jaune. Savitabâi alluma le fourneau avec des brindilles, y plaça une poêle à frire avec un peu d’huile, puis Minabâi prit sa place pour s’occuper de la friture pendant qu’elle tranchait un oignon en lamelles et le déposait avec un piment vert coupé sur une assiette. De son côté, Rukminibâi avait rallumé le réchaud pour y faire chauffer la plaque à cuire les chapâtis. Elle prit la pâte de farine de millet que Minabâi avait apportée et en confectionna des boulettes qu’elle déposa sur la plaque, puis veilla à leur cuisson en les tapotant fréquemment d’une main trempée dans l’eau, pour les aplatir.

Il revenait à Chentiru de préparer le chutney. Tout en broyant les ingrédients, elle regardait Rukminibâi préparer les galettes, la bouche ouverte et chantonnant. Elle prêta l’oreille.

Arre sansara sansara… Ô vie, notre vie…

Elle reconnut le chant créé par Bahinibâi. Le samsâra, l’existence avec ses hauts et ses bas, est semblable à la plaque à cuire les chapâtis sur le feu. Ce n’est qu’en se brûlant la main qu’on peut en retirer les fruits, disaient les paroles. Comme les paroles, le rythme du chant s’accordait à l’activité et aux gestes de Rukminibâi.

Leurs tâches respectives accomplies, Savitabâi sortit une boule de pâte de farine de blé pétrie avec un peu d’huile, recouverte d’un tissu sur un grand plateau qu’elle déposa entre elles. Puis elle apporta la farce, un mélange de pois chiches concassés, de sucre de palme et de coco râpé qui exhalait un délicieux arôme de cardamome. Comme si elles avaient répété ces gestes très souvent, elles commencèrent à diviser la pâte et à remplir les puranpoli, les tapotant de leurs doigts qu’elles trempaient dans l’huile de temps à autre. Savitabâi travaillait énergiquement, tantôt formant les boulettes, tantôt les retournant avec dextérité dans l’huile de friture. Une bonne odeur de sucre de palme et de coco grillé se répandit dans la pièce. Puis Savitabâi enferma les puranpoli dans un récipient. Chentiru entendit Rukminibâi et Minabâi, sorties en hâte dans l’arrière-cour, tirer de l’eau au puits. Elle se leva à son tour, s’essuya les mains dans un torchon. Les deux femmes revinrent, se séchant le visage avec le pan de leur sari délogé de leur taille et largement ouvert. Savitabâi se dirigea vers la porte de derrière. Minabâi but un grand verre d’eau. Au moment où Chentiru s’apprêtait à en faire autant, Savitabâi revint pour lui montrer l’endroit où faire sa toilette. Elle trouva près du puits un seau d’eau et, sur la margelle, une savonnette. Prenant de l’eau froide dans ses paumes, elle s’en éclaboussa le visage à plusieurs reprises, puis fit mousser le savon, l’étala sur sa peau, se rinça. Elle se sentait bien. Tout en s’essuyant avec le dupatta de sa tunique, elle regardait autour d’elle. Dans l’obscurité, les bananiers, les buissons, le margousier qui poussait dans un coin du jardin n’étaient plus que des silhouettes.

— Sentiyabâi ! l’appelait-on de l’intérieur.

Dans la pièce, les trois femmes s’appliquaient à refaire leur chignon bien serré. Sur leur peau mate et propre, des tatouages, au front et au menton, ressortaient avec éclat. Elles étaient assises confortablement, adossées contre le mur, jambes allongées. Lorsque Chentiru eut pris place auprès d’elles, Minabâi apporta le plat de poisson. Rukminibâi désigna les deux bouteilles qu’elle venait de tirer d’un sac :

— Du toddy, commenta-t-elle.

Les deux autres approchèrent des verres.

— Mais est-ce que Sentiyabâi boit du vin de palme ? demanda-t-elle.

Elle avait goûté au toddy pour la première fois le soir où ils avaient visité le fort de Murud Janjira. Ils étaient partis dans deux voitures, avec des amis et leurs enfants, pour Alibagh. Arrivés sur la côte, ils avaient dû continuer en bateau, car Murud Janjira était une île fortifiée en pleine mer, dont les pirates avaient fait un temps leur repaire. Les rameurs les avaient poussés à embarquer sans attendre et exhortés à n’effectuer qu’une brève visite des lieux pour revenir avant la houle. Une des deux barques était repartie un quart d’heure plus tard avec Tirumalai et les enfants qui s’étaient contentés d’un bref coup d’œil à la forteresse, ruine enserrée dans de lourdes chaînes évoquant des pythons. Quinze minutes plus tard, quand les autres avaient voulu rentrer à leur tour, une forte houle s’était levée et les rameurs craignaient de heurter des récifs invisibles s’ils prenaient la mer dans leur frêle canot. « Attendez encore un peu », répétaient-ils, et ils remettaient chaque fois la traversée, qu’ils finirent par repousser au lendemain matin. Chentiru était allée s’asseoir avec les amis de Tirumalai dans la partie centrale du fort. L’un d’eux, Steven, avait confectionné un foyer à l’aide de trois pierres pour faire griller la pêche. D’abord destinée aux familles des passeurs, ceux-ci la leur avaient apportée, puis étaient repartis après avoir récupéré une partie des poissons cuits pour leur propre repas. Lankesh avait ouvert une bouteille de vin de palme qu’il venait de leur acheter. Aidé d’Annamalai, il en avait rempli les gobelets en plastique qu’ils transportaient dans leurs sacs à dos. Kârmekam avait aidé son oncle à les distribuer. Le poisson grillé sans épice d’aucune sorte fondait dans la bouche. Le toddy empruntait de multiples chemins dans la tête de Chentiru. Il lui semblait qu’elle volait.

Au-dessus de sa tête, le ciel, magicien ténébreux, avait enchaîné les étoiles. Lankesh, grand amateur de S.D. Burman, de Manna Dey et de Pankaj Mullik, avait tiré un harmonica de sa poche et entonné une mélodie de pêcheurs adaptée par Burman :

Sunu méré panthuré mithuva…

Écoute mon ami, mon bien-aimé…

Le chant traditionnel lui donnait l’impression d’être assise dans un bateau et de tanguer sur les vagues.

Puis Kârmekam et Steven avaient enchaîné en sifflant des chansons des Beatles. L’association du vin de palme, de S.D. Burman et des Beatles provoquait en elle une ivresse de l’ordre du vertige. Elle s’était étendue sur le dos et s’était mise à chanter une des chansons favorites d’Annamalai :

Sinna sinna mûkkuttyâm,

Sevappu kallu mûkkuttityâm…

Un petit, tout petit bijou de nez

Serti d’une pierre rouge…

Puis une berceuse dans le râga Nîlambari pour Kârmekam, qui se laissait aller, somnolent, contre elle. Le toddy qu’elle avait bu rendait sa voix fluide et agile.

La nuit n’avait été que chansons et bavardages jusqu’au lever du jour. Au petit matin, les rameurs les avaient appelés pour embarquer, la mer s’étant calmée. Sur l’autre rive, Tirumalai attendait dans l’anxiété, les traits tirés et les yeux rouges après une nuit sans sommeil.

— Votre femme arrive saine et sauve de la forteresse des pirates, Monsieur, lui avait annoncé l’épouse de Lankesh en posant le pied sur la terre ferme.

Quand ils avaient parlé du vin de palme, du poisson et de la musique, il s’était étonné :

— Qu’est-ce que j’entends, Annamalai, tu as servi du toddy à ta belle-sœur ?

— Eh oui, grand frère. Désormais, sers-lui-en tous les jours, ça fait un bien fou à sa voix, elle n’a jamais si bien chanté, répondit son cadet en riant.

Tirumalai avait éclaté de rire.

C’était donc la deuxième fois qu’elle allait manger du poisson accompagné de vin de palme.

— Oui, répondit-elle, j’ai l’habitude.

Une brise fraîche s’était levée. Rukminibâi remplit leurs verres. Après une bouchée de poisson arrosée de toddy, l’ivresse s’insinua doucement dans sa tête comme un nuage de fumée.

— Ce que chantait Rukminibâi tout à l’heure, c’était une chanson de Bahinibâi, n’est-ce pas ?

— Oui, c’est Rukminibâi qui chante pour nous pendant nos grèves et nos manifestations. À son répertoire, elle a aussi des chansons qui se moquent de ceux qui nous administrent et des politiciens.

Pendant ce temps, Rukminibâi s’était remise à chanter le même morceau, cette fois à très haute voix. Quand elle se tut, Minabâi reprit la parole :

— Elle ne se contente pas d’être la seule à savoir chanter dans notre groupe, elle résout aussi nos litiges…

— Lesquels ?

— Un litige, pas tous, rectifia Rukminibâi.

Et elle se mit à raconter :

— Le mari de la petite-fille de Minabâi l’a abandonnée enceinte de quatre mois. Quand le bébé est né et qu’il a appris que c’était un garçon, il a déclaré que l’enfant était à lui. Je l’ai remis proprement à sa place en présence de quelques vénérables anciens.

— De quelle façon ?

— Écoute, je lui ai dit, le récipient est à nous et le lait aussi. Ce n’est pas parce que l’homme y ajoute une goutte de présure qu’on doit lui donner le yaourt.

— « Une goutte de présure », tu lui as dit ça ! s’exclama Chentiru en posant son verre dans un éclat de rire.

Toutes s’esclaffèrent avec elle. Lorsqu’elle eut mangé les galettes de millet avec le chutney, elle se sentit repue, le cœur léger. En se levant pour aller se laver les mains, elle se cogna la tête au plafond avec un bruit sec et soudain, elle entendit des notes jouées sur une vîna, l’instrument dont on dit percevoir le son lorsqu’on est parvenu au septième stade de la méditation. Existait-il donc un septième stade de l’ivresse ?

— Quelle est cette musique ? demanda-t-elle à Savitabâi.

— Du bîn. De l’autre côté de la cascade, se trouve un ashram où demeure un ustad venu du Nord. C’est lui qui joue. Tout le monde l’appelle Soufi Baba. On dit qu’il ressemble un peu à Shirdi Sai Baba.

De temps en temps, le vieil homme passait deux ou trois mois d’affilée à l’ashram. Parfois, les trois femmes allaient le voir et l’écouter ensemble.

Après s’être lavé les mains, elles se couchèrent et s’endormirent au son lointain de la vîna.

Pendant ce temps, dans sa chambre de la Guest House, le cahier couleur chameau reposait sur la table, feuilleté par le vent.

Shanti, la sœur de Râma, harcelait Sîtâ de questions. À quoi

ressemble Râvana ? Tu me dessines son portrait ? Sîtâ avait un talent

notoire pour le dessin. Un jour, elle céda, prit une large feuille et

commença à tracer des contours au pinceau. Les jambes, les bras, le

corps tout entier apparurent. Elle s’apprêtait à passer aux traits du

visage quand Râma entra dans l’appartement des femmes. Un instant

troublée, elle recouvrit le portrait sans tête du pan de son sari et ne

bougea plus, mais cette situation la mettait très mal à l’aise. Aussitôt que

Râma s’en fut allé, elle déchira le dessin. Un peu plus tard, tandis

qu’elle lui servait son repas, Shanti émit des sous-entendus au sujet du

portrait, en glissant : « Il y a des gens ici qui ne pensent qu’à Râvana. »

C’est juste après cet épisode qu’on fit monter Sîtâ sur un char pour

l’emmener dans la forêt.

Il était midi, l’heure pour Lava et Kusha de déjeuner après leur

entraînement. Elle posa son stylet. Les garçons entrèrent

précipitamment, s’assirent devant leur repas servi sur des feuilles de

bananier et se mirent à manger tandis qu’elle les regardait en essayant

d’imaginer qu’elle aurait été sa vie si elle avait mis au monde des filles.

Les aurait-elle laissées passer autant de temps qu’elle à cueillir des fruits

et des fleurs pour s’amuser ? Non, probablement pas. Elle les aurait

élevées en guerrières, comme des fils, afin que personne ne puisse venir

les enlever.

Une ombre apparut à l’entrée. C’était Râma. Aussitôt qu’ils le virent.

Lava et Kusha racontèrent à Sîtâ qu’ils avaient rencontré cet homme

dans la forêt. Il leur avait demandé qui étaient leurs parents. Ils avaient

répondu que le nom de leur mère était Sîtâ, mais qu’ils ne connaissaient

pas celui de leur père. Il avait dû les suivre.

— Votre père s’appelle Râma, intervint Sîtâ. Il est le souverain

d’Ayodhya et il se tient à présent devant vous.

Sans perdre une seconde, les garçons se précipitèrent vers lui. Le

royaume n’était-il pas en possession de leur père ? S’ils avaient été des

filles, elles se seraient peut-être rangées du côté de leur mère, posant un

regard méfiant sur ce géniteur qui l’avait abandonnée dans la forêt.

Râma commença à se justifier. Sîtâ ne pouvait-elle pas comprendre sa

situation ? Croyait-elle donc possible qu’il puisse vivre heureux sans

elle ? Tandis qu’il poursuivait sa plaidoirie, Sîtâ se demandait, brûlant de

douleur, pourquoi la terre ne s’ouvrait pas à cet instant pour l’engloutir.

Elle repoussa fermement sa requête. Son propre parcours l’entraînait

dans une autre direction, répondit-elle. Après s’être expliquée, ce fut

comme si le sol s’était effectivement ouvert sous ses pieds et qu’elle était

descendue à de très grandes profondeurs sous terre.

 

À leur réveil au petit matin, Savitabâi prépara un thé sans lait ni sucre qu’elle leur donna à boire très chaud. Puis Minabâi et Rukminibâi s’apprêtèrent à retourner chez elles.

Chentiru n’avait pas oublié la musique entendue la nuit précédente. Elle partit en direction du sud de la cascade et après avoir parcouru une certaine distance, elle aperçut un hameau de quatre ou cinq petites habitations. Elle poussa discrètement la porte de la première, la plus importante en apparence, et entra. Sur un matelas très épais qui occupait toute la largeur du fond de la pièce et tendu d’un drap blanc, étaient posées trois rudravîna dépouillées de leur housse. Un homme d’une soixantaine d’années y était assis en tailleur, une vîna sur les genoux. La barbe blanche, vêtu d’un lunghi à carreaux noué à la taille et d’une tunique, il accordait l’instrument, imprimant aux clés des rotations infimes, l’oreille tout près des cordes. Aussitôt qu’elle entra, ce fut comme s’ils se connaissaient depuis longtemps.

— Approche, beti, dis-moi si l’accord est juste ou pas.

Comme si elle n’avait fait que ça tous les jours de sa vie, elle s’avança et écouta attentivement avant de déclarer :

— Oui, c’est juste.

Puis elle s’assit par terre face à lui.

— Tout est affaire d’accord et de justesse de ton, n’est-ce pas ? dit-il. C’est ce que désigne le mot sur : être en harmonie. Dans cette acception, de qui peut-on dire qu’il est a-sur, qui est un asura ? Sûrement pas un homme à dix têtes et aux dents recourbées. L’asura, c’est celui en qui le sur ne résonne pas et qui, ignorant ce qu’est le sur, ne contrôle ni son propre rythme, ni sa force, ni sa direction, mais fonce comme un cheval débridé livré à lui-même.

Elle hocha la tête.

— L’accord doit se faire, poursuivit-il, on doit tenir les notes ensemble dans le juste ton. En fait, nous sommes tous a-sur, puisque nous sommes tous à la recherche de cet accord.

— Il est donc si difficile de trouver l’accord juste ?

Il rit.

— Ce n’est pas quelque chose qu’on puisse capturer et garder enfermé. C’est une vague. On peut la dompter, naviguer dessus, mais elle renversera notre embarcation à sa guise, capable d’enfler jusqu’à un volume gigantesque, de se changer en écume en s’approchant de nous. Elle se concentre ou se disperse, elle va et elle vient, elle nous envoie par le fond ou nous soulève dans les airs et nous projette au loin.

Ses paroles mêmes se déployaient au rythme de la mer démontée.

— Est-ce que tu sais chanter ? demanda-t-il.

— Un petit peu. La musique carnatique.

— Alors chante-moi quelque chose dans le râga que vous appelez ici Shankarâbharanam.

Doucement, sans élever la voix, elle interpréta un pallavi dans le mode demandé.

— Mmm, fit-il.

Reprenant la vîna sur ses genoux, il produisit à plusieurs reprises un da, la sixième note de la gamme, dite daivadam, comme s’il pinçait un nerf. Puis il joua selon plusieurs cadences et revint au daivadam, taquinant le nerf. Da-ni-da…

— Dans notre musique dhrupad, dit-il, l’équivalent est le râga Bilawal.

Elle inclina le buste jusqu’à ce que sa tête touche le bord du matelas, le corps traversé par un courant d’énergie semblable à de l’électricité. Da-ni… da-ni… da-ni…

— Qu’est-ce que tu cherches, beti ? demanda-t-il en posant la main sur sa tête.

— Je ne sais pas, répondit-elle sans se redresser. J’ai parfois l’impression de comprendre certaines choses, mais très vite ce que je crois avoir compris devient incompréhensible.

— C’est toujours comme ça, dit-il en lui tapotant les cheveux.

— J’ai quitté Bombay pour venir ici, dit-elle en levant les yeux.

— Chacun de nous n’a de choix qu’entre renoncer au monde matériel et ne pas renoncer. Mais en quoi consiste la renonciation ? Et la non-renonciation ? C’est parce que je ne l’ai pas encore compris que je joue de ma vîna et que tu m’écoutes en jouer, dit-il en riant.

— Je m’asphyxiais, à Bombay.

— Mais Bombay peut très bien t’avoir accompagnée ici, tout comme la forêt peut t’accompagner à Bombay.

Elle le regarda au fond des yeux.

— C’est comme ça, reprit-il. Le Bilawal était le râga préféré de ma mère. À Bombay, dans la ruelle exposée au vacarme de Muhammad Road où nous habitions, une colombe venait parfois se poser sur la fenêtre de la maison. Quand elle roucoulait, ma mère disait qu’elle s’exerçait à répéter le Bilawal. Et chaque fois qu’elle entendait l’appel d’un coucou par-dessus le rugissement des bus ou le bruit des trains, elle remarquait : « C’est exactement le Bilawal. » Elle est décédée l’an dernier au printemps, ici même, à quatre-vingts ans. Elle souffrait tant qu’elle ne pouvait fermer l’œil de la nuit. À quatre heures du matin, elle sortait une chaise et s’asseyait face au verger de mangues. Vers cinq heures, elle m’appelait : « Jalaruddin ! Hé, Jalaruddin ! Viens, le coucou chante le Bilawal ! » Elle pouvait dire exactement dans quel ton l’oiseau chantait. Souvent elle s’exclamait, tout heureuse : « Un Bilawal parfait ! » Elle entendait son cher Bilawal partout où elle posait les yeux.

Il caressa les cordes du bout des doigts dans une cascade de sons. Les paroles d’une chanson qu’elle avait apprise à l’école dans son enfance lui revinrent subitement en mémoire dans le râga Sindhubhairavi, le râga magique. Elle commença dans les graves :

Tel le vent libre d’entraves…

Dehors, le soleil brillait d’une lumière douce. Ustadji entonna l’âlâp du Bilawal.

Tel l’océan qui a vu la lune…

La mélodie progressait vers les aigus. Les disciples de l’ustad entrèrent en silence dans la pièce et s’assirent de part et d’autre de leur maître. Le pincement des cordes de la vîna se poursuivait inlassablement.

Telle une cascade torrentielle…

Les notes, qui avaient atteint l’apogée de la gamme, se déversèrent précipitamment jusqu’aux graves les plus profonds. Ustadji continuait à jouer, sur les cordes, sur les nerfs.

Joue sur la flûte de la vie…

Après leur chute en cascade, les notes avaient repris leur cours progressif. Le coucou chantait toujours le Bilawal dans le verger de mangues. Da-ni… da-ni… da-ni… Le coucou chantait partout, dans le râga favori de chacun de ses auditeurs.

Elle se leva et se mit en route vers la Guest House.

 

À l’ashram, personne ne pouvait accepter la décision de Sîtâ. Quand

le souverain d’Ayodhya s’était déplacé en personne pour l’inviter à

revenir, son refus de le suivre était irrecevable, disait-on. Que cherchait-

elle de plus ? Que réclamait-elle ? Elle faisait fi des suppliques répétées

d’Hanumân comme des reproches de tous les autres. Elle ne pouvait

s’affranchir de l’impression d’avoir voyagé profondément sous terre, là

où personne n’était allé avant elle.

Sîtâ se leva et jeta un coup d’œil aux alentours de la hutte. Cette fois,

il s’agissait d’une renonciation pleine et entière. D’un voyage solitaire.

Les gens de son milieu, ceux qui l’avaient traitée avec amour, ceux qui

l’avaient conseillée, elle les laissait tous derrière elle en entreprenant ce

voyage, le plus lointain, le plus profond de tous. Plus elle marchait, plus

la forêt s’étirait devant elle.

Elle traversa une rivière à gué, passa une cascade, vit des daims boire

dans un ruisseau. Elle fut bouleversée à la vue d’un tigre dévorant un

cerf, émerveillée devant les bébés éléphants qui couraient à côté de la

harde. Elle traversait des nuits hantées par les regards des chouettes,

observait la façon dont les rayons du soleil illuminaient le vert des

feuilles, sursautait en voyant des guenons bondir de branche en branche,

leur petit contre le ventre, accroché à leur pelage. Elle marchait et de

cette marche découlaient l’exaltation, la fatigue, le repos. Puis elle se

remettait en route.

Leur rencontre eut lieu au petit matin, à l’heure où les oiseaux

s’apprêtent à chanter, où le soleil est encore un secret bien gardé derrière

l’horizon. Elle distingua une hutte dans le lointain, à l’intérieur de

laquelle vacillait la petite flamme d’une lampe. Déchirant l’obscurité, le

son d’un instrument de musique lui parvenait. Quand elle se fut

rapprochée, elle reconnut le timbre de la vîna. Il lui semblait avoir déjà

entendu cette mélodie. Elle se tint à quelques pas de la hutte, sous le

charme de la musique, et jeta un coup d’œil à l’intérieur par la porte

ouverte. L’homme qui jouait avait l’allure d’un ascète. Aussitôt qu’il la

vit, il la fit entrer. Non, elle ne le dérangeait pas dans sa pratique, dit-il

en réponse à sa question.

— Tu ne me reconnais pas ? Je suis Râvana.

Effrayée, elle fit un pas en arrière.

— Je croyais… On disait que vous étiez mort à la guerre… — La vie est un vaste puits de magie, n’est-ce pas ? Après avoir tué

presque tous les occupants de mon palais, Râma a pris en pitié le dernier

d’entre eux, un garde, qui l’implorait de l’épargner. Il lui a accordé la vie

sauve, et a même accepté de ressusciter un de ses amis comme l’autre le

suppliait de le faire. On dit qu’après avoir exaucé ses désirs, Râma a

enjoint aux deux hommes de s’enfuir avant l’arrivée de Lakshmana et

leur a donné des ailes en constatant qu’ils n’avaient plus la force de

courir. Ils se sont envolés, transformés, l’un en aigle, l’autre en

perroquet. Ainsi va l’histoire qu’on se raconte de bouche à oreille. Et si

j’étais ce perroquet, venu voleter d’un arbre à l’autre dans ces forêts ?

Un vieux perroquet venu attendre le moment de retrouver Sîtâ ?

— Vous êtes toujours amoureux de moi ? J’ai connu bien des

malheurs. Ma vie s’est déroulée à la façon d’une partie de dés dont

j’étais l’enjeu. Je suis lasse, fatiguée, j’ai passé quarante ans.

— C’est précisément l’âge où une femme a besoin d’un ami. Pour la

soutenir dans sa détresse quand son corps subit des transformations. Pour

la servir. Pour protéger sa joie de vivre. Pour l’encourager de loin.

Sîtâ s’assit sur le sol.

— Je n’ai jamais refusé mon amitié à qui que ce soit. Avant d’engager

le combat, Râma voulait effectuer une pûja. Seules deux personnes

pouvaient accomplir ces rites particuliers, Vâli et moi. Mais il avait déjà

tué Vâli de sa propre main, il ne restait donc plus que moi. Il m’a envoyé

une invitation, j’ai accepté et je suis allé accomplir la pûja comme il le

souhaitait, pour que les dieux lui accordent la victoire. Contre moi.

— Râvana, dit Sîtâ en s’adressant à lui par son nom pour la première

fois, les mots me fatiguent, me paralysent la langue, mon corps est une

entrave.

— Le corps est la prison et la voie de la liberté tout à la fois, dit

Râvana en lui souriant, puis il désigna sa vîna. Regarde cet instrument, il

est le fruit de l’imagination : il a été créé en pensant à la musique

extraordinaire que produiraient les seins de Pârvati couchée sur le dos, si

on les transformait en gourdes et que l’on reliait les mamelons par des

cordes. C’est une extension du corps de la déesse. Toi qui as soulevé

l’arc de Shiva d’une seule main, il te sera facile de manier une vîna.

Veux-tu en jouer ?

— Pouvez-vous m’apprendre ?

— Je me suis battu pour toi et j’ai été défait. Comment pourrais-je

refuser de t’enseigner la musique ? Je serai ton maître, je te donnerai une

leçon chaque jour. Que cette forêt résonne tout entière librement du son

de la vîna. Ne vois pas en elle un simple instrument de musique.

Considère-la comme ta vie. Tiens, prends-la.

— Posez-la d’abord à terre.

— Pourquoi ? demanda Râvana en s’exécutant. — N’avez-vous pas dit qu’elle était ma vie ? Ma vie que l’on s’est

jusqu’ici passée de main en main comme une balle ? Désormais, il me

faut la prendre moi-même entre les miennes, répondit Sîtâ en soulevant

la vîna pour la placer sur ses genoux.

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