De haute lutte
De Haute Lutte
Le lait, auquel elle avait ajouté du sucre et une pincée de poivre, était chaud à point. Elle alla chercher une thermos pour l’y verser.
C’était un des éléments essentiels de chaque récital.
À peine la dernière note du chant s’éteignait-elle sous un tonnerre d’applaudissements qu’il se tournait vers Cempakam d’un mouvement lent. Ce qu’elle voyait alors s’était profondément imprimé dans son cerveau : le triple menton, le cou épais orné d’une fine chaîne en or, brusquement baigné de sueur ; les épaules couvertes du châle de soie rouge dont l’avait un jour revêtu sur scène le grand Kripânanda Vâriyar ; le sourcil discrètement levé à son intention. À ce signal, elle remettait le tampura entre les mains de l’élève qui avait accompagné le chanteur, remplissait une timbale en argent et la lui tendait en disant à voix basse :
— C’était magnifique.
Puis il buvait et, chaque fois, il trouvait quelque chose à redire :
— Tu aurais pu mettre un peu moins de sucre.
Ou encore :
— Le lait est tiède.
Il chuchotait, mais Somu, l’élève, qui avait tout entendu, la regardait du coin de l’œil.
Impassible, elle répondait :
— Très bien, j’y ferai attention la prochaine fois.
Sur le chemin du retour, dans la voiture, Shanmugan prenait doucement sa main dans la sienne. Puis il évoquait un des râgas qu’il venait de chanter, précisait le mouvement – âlâpana, improvisation ou niraval – et demandait :
— Est-ce que c’était bien ?
Il ne se satisfaisait pas d’un vague murmure d’approbation.
— Est-ce que je l’ai chanté tel qu’Ayya nous l’a enseigné ?
Certains soirs, elle restait silencieuse et regardait par la vitre défiler la rue, les maisons, les piétons.
— Allons, dis-moi, insistait-il.
Il arrivait qu’il ait commis une erreur, un détail, indécelable par le public. Lorsqu’elle le lui faisait remarquer, son visage s’assombrissait :
— Tu as raison. Évidemment, rien ne t’échappe, à toi. Tu n’étais pas la disciple favorite d’Ayya pour rien, grommelait-il.
Sa rancœur persistait jusqu’à leur arrivée chez eux, mais passé le seuil, son humeur changeait du tout au tout. Il jouait au carom avec les enfants, savourait le rasam à l’ail avec un plaisir manifeste.
Après dîner, il prenait le tampura sur ses genoux et faisait résonner les cordes.
— S’il te plaît, ma chérie, chante…
Et il nommait le morceau qu’il n’avait pas rendu à la perfection.
Tout en l’écoutant, il exprimait sa contrition par des exclamations désolées.
— Amma ! Amma !
Parfois, il se frappait le front contre la caisse de l’instrument en gémissant :
— Tu veux m’achever, misérable ! Et il invoquait la mémoire du maître, son propre père : Ayya ! Ayya !
Plus tard dans la nuit, il arpentait la véranda dans un sens puis dans l’autre, inlassablement.
Elle, après avoir fini de chanter, partait se coucher et s’endormait aussitôt. Il lui arrivait de se réveiller en pleine nuit et de le voir aller et venir sans répit. Elle se levait, s’approchait de lui tout doucement par-derrière et lui touchait le bras. Il l’enlaçait alors sans se retourner. Le visage, les épaules, la poitrine pressés contre son dos, elle restait immobile, puis, au bout d’un moment, elle retournait se coucher. Souvent, il l’accompagnait pour s’allonger à côté d’elle et la tenait serrée dans ses bras. Leur étreinte les conduisait parfois à faire l’amour. Il déployait alors tous ses efforts pour l’amener à l’orgasme et lui demandait sans cesse si elle était satisfaite.
Il lui arrivait aussi de vouloir rester seul. Ces soirs-là, il déroulait une natte, s’allongeait sur la véranda et répétait le morceau qu’elle avait chanté comme il devait l’être. Jusqu’à ce qu’il s’endorme.
Tôt le matin, la troupe des élèves de Shanmugan venait entourer celui qu’ils appelaient « frère aîné », leur Annan. Ils noyaient aussitôt Cempakam sous un flot de requêtes :
— Anni ! Annan voudrait de l’eau chaude à boire !
— Anni ! Annatchi réclame du café !
— Anni ! Du rasam pour Annan, avec beaucoup de poivre, s’il te plaît !
Ses élèves semblaient servir à Shanmugan de rideau derrière lequel il pouvait harceler Cempakam par procuration. Venait-elle en personne l’affronter du regard, il détournait les yeux.
Les nuages accumulés entre eux se dissipaient au cours de la journée et le soir, les plaisanteries et les taquineries coutumières reprenaient le dessus. C’était une sorte de jeu, mais un jeu sans arbitre ni règles auquel les participants eux-mêmes n’avaient pas conscience de jouer. Un jeu dont il aurait été bien difficile de dégager un gagnant et un perdant, où défaite et victoire changeaient constamment de camp.
Un portrait encadré d’Ayya était accroché au mur du salon, entouré d’une guirlande de fleurs. Ayya, « le maître » : tous ceux qui connaissaient Kadirvel Pillai appelaient ainsi le chanteur carnatique, fils de Kanakambal, issu d’une grande et longue lignée d’Isaivélâlar traditionnellement dédiée aux arts de la danse et de la musique.
Quand sa mère dansait, parée de ses pendants d’oreilles en or et en diamant, le cou encerclé d’un collier de rubis, un fin tracé de noir soulignant ses paupières, les lèvres rouges de bétel, elle plongeait en pâmoison la ville de Kumbakonam tout entière, racontait Ayya. Il l’avait aussi vue se produire dehors, pendant la procession de la divinité du temple à travers les rues.
— Je la revois comme si c’était hier, en sari rouge vif et corsage vert, interprétant le navasandhi kavuthuvam au carrefour. Dans mon souvenir, Cempakam, confiait-il à sa jeune élève, la rue s’étirait loin devant nous. De chaque côté, des hommes portaient des lampes à pétrole sur l’épaule. Il y avait beaucoup de monde. La danse d’Amma faisait paraître les lieux encore plus spacieux.
Longtemps après, alors qu’il repassait au même endroit, la place et les voies bordées de leurs égouts à ciel ouvert lui avaient semblé beaucoup plus exiguës. Dépouillée de la danse de sa mère, la rue se révélait dans sa nudité ordinaire.
Kanakambal avait emmené son fils avec elle à Chennai pour voir Gandhi. Le rassemblement avait lieu sur la plage où affluait continûment une véritable marée humaine. Elle était restée debout plusieurs heures derrière lui, les mains sur ses épaules. Pendant le voyage de retour en train, elle n’avait pas dit grand-chose. Mais le jour où elle s’apprêtait à danser de nouveau, elle avait revêtu un sari en simple khadi. Lorsque les autorités du temple lui avaient fait part de leur étonnement, elle avait répliqué :
— Dites-moi, dans quel shâstra est-il écrit que l’on doive s’habiller de soie ? Je ne suis pas une vulgaire saltimbanque. Messieurs, je mange mes repas assaisonnés de sel.
Plus tard, elle avait entretenu des liens d’amitié avec l’athée Râmamirtham Ammayâr et l’avait accompagnée à plusieurs réunions du Mouvement rationaliste pour le Respect de Soi.
Quand Ayya avait dix ans, aucun homme, depuis longtemps déjà, ne s’arrêtait plus chez eux pour rendre visite à sa mère, à l’exception de Govindarâja Mudaliyâr. L’avocat était un érudit féru de culture tamoule. Accompagné d’Ayya, il chantait souvent des extraits du Tevaram ou du Tirupukazh sur différents râgas. C’est à ce moment qu’Ayya avait commencé à apprendre le chant carnatique.
Peu à peu, les occasions de danser en public s’étaient raréfiées pour Kanakambal, puis elles avaient cessé complètement lorsque l’État du Tamil Nadu avait frappé d’interdiction le système qui vouait les devadâsi au service des temples. Elle n’en avait pas paru affectée. Animée et gaie, elle passait son temps à expliquer à Ayya les subtilités de la musique et à discuter avec le maître de celui-ci. Elle ne dansait plus que les soirs où Mudaliyâr lui demandait d’interpréter certains chants pour lui en y apportant l’expressivité du Bharatanâtyam.
Un soir, quelqu’un était venu lui annoncer que Mudaliyâr venait de mourir d’une crise cardiaque. Elle s’était adossée un moment contre un pilier, figée, sans rien dire. Comme l’avocat avait laissé un testament par lequel il lui léguait plusieurs biens immobiliers, la situation matérielle de la mère et du fils (âgé de dix-sept ou dix-huit ans à cette époque) s’était maintenue et ils avaient pu continuer à vivre dans un confort relatif.
Mudaliyâr et Kanakambal s’étaient fait prendre en photo dans un studio de Kumbakonam, lui, assis, le dos très droit, les bras posés sur ceux du fauteuil, elle debout à côté de lui, un peu en retrait, effleurant d’une main le dossier du siège, l’autre pendant le long du corps. Ils avaient accroché le tirage au mur, dans le coin gauche de l’étroit couloir qui longeait l’avant de leur maison, et Kanakambal ne l’avait pas déplacé après la mort de l’avocat.
Plus tard, sa santé déclinante l’avait forcée à s’aliter. Dans son visage immobile, ses yeux ne cessaient de balayer l’espace qui l’entourait. C’était la photo qu’ils cherchaient, s’était dit Ayya, cette photo que l’on croisait du regard chaque fois que l’on empruntait le couloir au gré des allées et venues quotidiennes. Alors qu’il se faisait cette réflexion, elle l’avait appelé auprès d’elle et prié de lui apporter la boîte dans laquelle elle rangeait les grelots qu’elle s’attachait aux chevilles pour danser. Elle les avait sortis de leur coffret, placés le long de son corps comme elle l’aurait fait d’un bébé et caressés doucement pour les faire tinter. Le lendemain, elle avait rendu son dernier soupir.
Ayya relatait la vie de sa mère épisode par épisode, comme s’il s’agissait d’une histoire. Il avait déplacé la photo du couloir dans sa propre chambre.
Depuis qu’elle avait perdu son mari, la mère de Cempakam gagnait sa vie en travaillant comme cuisinière dans plusieurs maisonnées. C’était une femme qui aimait chanter. Chaque matin, elle commençait sa journée en fredonnant le râga Bhûpâlam et elle la terminait le soir sur le mode Nîlambari. La vie ne lui avait pas permis d’étudier la musique, mais elle ne manquait pas un seul concert au temple.
La petite enfance de Cempakam s’était déroulée tout entière autour de la musique. Lorsque le rémouleur ambulant posait une lame contre sa meule en clamant : « Aiguiseur de couteaux ! », le crissement produisait à son oreille une mélodie animée d’un rythme distinct et elle appelait sa mère pour le lui faire entendre. Lorsque cette dernière, ayant huilé les cheveux de sa fille assise sur un tabouret, lui donnait un bol d’eau à tenir pendant qu’elle lui massait le crâne, la petite y trempait les doigts, produisait des clapotis sur différentes notes, salak-palak, salak-palak, deux fois vers elle, quatre fois vers le bord opposé et demandait :
— Qu’est-ce que je joue là, Amma ?
— Comment pourrais-je savoir ?
— Vraiment, tu n’as pas reconnu le morceau ? C’est Vâravîna !
— D’accord, d’accord.
— Et celui-là ?
Salak salak salak palak palak palak, faisaient les doigts.
— Non plus. Allez, ça suffit, répondait sa mère en la massant de plus en plus fort.
— Orumayudane ninaithu, bien sûr !
Et sa mère éclatait de rire.
Dans la ville, tout le monde avait entendu parler du talent et de la gentillesse d’Ayya. Quand Cempakam avait atteint l’âge de cinq ans, sa mère, prenant son courage à deux mains, l’avait emmenée voir le grand musicien chez lui.
Il était sorti s’asseoir sur la véranda exhaussée du devant de sa maison et lui avait demandé la raison de sa visite.
— Pourriez-vous enseigner la musique à ma fille ?
— Ça ne serait pas une bonne chose. Madame. Envoyez votre fille à l’école. Quand elle en sortira, elle pourra faire son chemin. La musique exige d’énormes efforts, on doit lui sacrifier jusqu’à sa propre vie. Dans son cas, ce n’est pas envisageable.
Et, prenant congé, il s’était retiré à l’intérieur de la maison.
Au lieu de quitter les lieux, sa mère était restée plantée là, debout. Une ou deux heures plus tard, Ayya, stupéfait de les trouver en ressortant, s’était exclamé :
— Vous n’êtes pas parties ! Qu’attendez-vous donc de moi ?
— Enseignez-lui la musique, je vous en prie. Elle peut rester habiter chez vous. Traitez-la comme votre propre enfant.
Ayya avait posé les yeux sur Cempakam. Elle se rappelait encore les vêtements qu’elle portait ce jour-là : une jupe longue en coton, verte, à carreaux et bordure noire, et un corsage jaune à manches courtes, bouffant aux épaules. Sa mère lui avait soigneusement lissé les cheveux et les avait rassemblés sur le côté en queue-de-cheval attachée par un ruban, puis ornés d’une tresse de jasmin. Elle ne portait pas de sandales. Les deux pieds écartés bien ancrés dans le sol, elle avait soutenu son regard.
— Chante-moi quelque chose, avait-il ordonné.
Sa mère avait préparé Cempakam très sérieusement en prévision de ce moment. Elle lui avait fait répéter un morceau composé peu avant par Ayya sur le râga Ânandabhairavi, dans lequel Sîtâ, enfant, se demandait qui étaient ses parents véritables. C’était un chant poignant, qu’il avait déjà interprété lui-même par deux fois au temple.
— Bhûmi yen thâi endrâl… S’il est vrai que la Terre est ma mère… avait entonné Cempakam, bras croisés, sans bouger et regardant droit devant elle.
Lorsqu’elle s’était tue, il était resté un moment silencieux, puis, d’une voix pleine de tendresse, il avait lancé :
— Viens ici.
Elle l’avait rejoint en deux pas. Il l’avait soulevée pour l’asseoir à côté de lui, puis, lui caressant les cheveux, il avait levé les yeux vers sa mère et avant même qu’ils aient fini de parler tous les deux, elle s’était endormie d’un profond sommeil, la tête sur ses genoux.
Ayya aimait raconter cette anecdote. Il terminait toujours en disant :
— On aurait dit que tu te savais arrivée à la destination qui était la tienne.
Une période d’études très intensives avait suivi. Ayya faisait pratiquer Cempakam avec son fils Shanmugan, de quatre ans son aîné. Un ou deux mois plus tard, la mère de la fillette était partie travailler à Delhi comme cuisinière pour une famille d’indiens du Sud. Elle envoyait régulièrement de l’argent pour sa pension. Quand elle venait lui rendre visite, une fois l’an, elle lui demandait de chanter pour elle.
Pour le reste, Cempakam était élevée comme la propre fille d’Ayya. Nâgammâl, son épouse, était comme une seconde mère pour l’enfant et lui faisait partager le grand intérêt qu’elle portait aux textes de culture tamoule. Ainsi Cempakam apprenait-elle la musique avec l’un et la littérature avec l’autre.
Ayya avait besoin chaque jour d’une bouteille entière d’alcool. Il buvait le soir, seul ou entouré d’amis musiciens. Au cours de ces soirées circulaient des histoires, s’échangeaient des informations, s’ébauchaient de nouvelles compositions. C’était aussi le moment qu’il choisissait souvent pour évoquer sa mère.
Quant à Cempakam, c’était avec Shanmugan qu’elle chantait, parlait, se disputait et se réconciliait.
Le garçon, un peu paresseux, ne prenait pas ses études très au sérieux. Il manquait d’attention pendant les cours et tout son comportement semblait dire : qui d’autre que moi pourrait revendiquer l’héritage musical de mon Ayya ? Il semblait croire que son père lui avait transmis tout son talent par la voie du sang, qu’il n’avait à se plier à aucune discipline, qu’il ne devait s’imposer aucun effort. Il ne se levait pas à quatre heures du matin pour exercer sa voix comme le faisaient Cempakam et les autres étudiants qui habitaient chez Ayya. Et comme pour confirmer qu’il n’avait pas besoin de se fatiguer, les notes jaillissaient de sa gorge avec le naturel et la vivacité d’un torrent de montagne.
Ayya insista pour que Cempakam apprenne, en plus du chant, à jouer d’un instrument de musique et commença à lui enseigner la vîna. Il lui interdisait toutes les tâches domestiques qui auraient pu lui abîmer les doigts, comme éplucher les légumes ou faire la vaisselle. Quand Nâgammâl tombait malade, ce qui n’arrivait que très rarement, il ne comptait pas sur ses élèves pour effectuer les travaux ménagers à la place de son épouse. Il s’en chargeait lui-même, assisté par Shanmugan. L’attention qu’il portait aux doigts de Cempakam lui valait d’être exemptée en fait de toute besogne. Elle était seulement chargée de cueillir et de préparer les feuilles de bananier qui leur servaient d’assiettes et de remplir des verres d’eau pour le repas.
— Je suis sûr qu’elle va devenir fainéante, grommelait Shanmugan. Au fond, c’est simple. Je n’ai qu’à demander à apprendre la vîna, moi aussi, et comme ça, on ne me chargera plus des tâches ménagères.
— Pourquoi cherches-tu à rivaliser avec elle ? demandait Ayya.
Quand son père regardait ailleurs, Shanmugan tourmentait la fillette. Il lui donnait des tapes sur la tête, tirait violemment sur sa natte derrière son dos pendant qu’elle chantait et s’amusait des grimaces qui déformaient ses traits lorsqu’elle se mettait à pleurer.
Pourtant c’était aussi Shanmugan qui grimpait aux arbres pour lui cueillir des mangues, qui allait lui chercher des concombres verts au potager, qui allait voler de la noix de coco et du sucre de palme dans la cuisine, à l’heure où Nâgammâl faisait la sieste. Pour elle.
Le jour où Cempakam devint pubère, elle gagna la pièce du fond et se tint longtemps debout devant la fenêtre, une sensation de lourdeur dans les cuisses, tenaillée par l’inquiétude : allait-on l’isoler trois jours durant ou bien aurait-elle encore le droit de chanter, de toucher les instruments de musique, d’aller lire les livres qu’Ayya gardait dans sa chambre ? En revêtant le demi-sari beige à fleurs violettes, elle avait pensé à sa mère, à présent si loin d’elle, qui avait laissé le vêtement à Nâgammâl lors de sa dernière visite en vue de cette occasion. Elle avait aussi parlé à sa fille de ce qui l’attendait.
Non, on ne pouvait pas le lui interdire, elle devait chanter ! Jouer de la vîna ! Prendre les gros volumes d’Ayya comme des chatons sur ses genoux pour les feuilleter !
Au bout d’un moment, Ayya entra et vint droit vers elle. Il lui encadra la tête de ses mains et la posa contre sa poitrine :
— Chère petite princesse, lui dit-il avec douceur.
Elle fondit en larmes. Comment avait-il deviné l’état d’esprit dans lequel elle se trouvait ?
— Tu as peur de ne pas pouvoir chanter, jouer de la vîna et toucher à mes livres, n’est-ce pas ?
Elle hocha la tête.
— Bécasse ! Tout le monde le peut, et à n’importe quel moment. Quel rapport y a-t-il entre tout ça et ce qui t’arrive ? Qui t’a demandé de venir t’isoler dans cette pièce ? Allez viens, sors d’ici, conclut-il en l’entraînant par la main.
Puis, interpellant Nâgammâl qui s’affairait au ménage :
— Nâgou ! Ne lui demande pas de rester à l’écart. Tu sais que je n’aime pas ça du tout.
Son épouse regarda Cempakam en souriant :
— Je n’y suis pour rien. C’est elle qui a voulu rester là-bas debout près de la fenêtre. Je lui ai dit plusieurs fois de sortir, mais elle n’a rien voulu savoir.
Ayya recouvrit le sol de la pièce d’étude d’un drap blanc et lui tendit le tampura. Il appela Shanmugan et ses autres élèves, puis ils pratiquèrent ensemble comme ils le faisaient chaque jour. Ils remarquèrent bien que Cempakam portait un demi-sari, sans que cette nouveauté bouleverse leur routine. Ainsi cet aspect de sa vie, s’intégrant à tous les autres, ne fut jamais pour elle source de rupture et de discontinuité.
La première fois qu’il décida de se faire accompagner au chant en concert par un de ses élèves, Ayya choisit Cempakam. Shanmugan vint avec eux au récital, mais il n’était pas prévu qu’il chante et il en conçut de la rancœur. Selon lui, Ayya l’avait tenu délibérément à l’écart pour le punir.
Quelques jours plus tôt, vers midi, un visiteur s’était présenté à l’improviste pour inviter Ayya et convenir des conditions de sa prestation. Comme ce dernier était en train de faire la sieste, c’était Shanmugan qui avait fait asseoir l’homme sur la véranda, puis il avait disparu à l’intérieur de la maison et aussitôt oublié sa présence.
Deux heures plus tard, lorsque Ayya était sorti, l’homme se trouvait toujours là, à l’attendre. Il avait salué respectueusement le musicien et ajouté qu’il avait grand soif. Ayya, découvrant la situation de son visiteur, avait aussitôt appelé Cempakam.
La jeune fille regardait des livres dans l’étude d’Ayya avec Shanmugan. Décelant de la colère dans sa voix, elle s’était hâtée de sortir :
— Vous m’avez appelée, Ayya ?
— Cempakam, qu’est-ce que ça veut dire ? Tu trouves correct de faire attendre quelqu’un aussi longtemps sans lui demander s’il a soif ou faim ? Il est midi passé, et il vient de loin. Qu’étais-tu donc en train de faire ?
À ce moment, Shanmugan, qui avait tout entendu, était apparu sur le seuil.
— C’est de ma faute, Ayya. C’est moi qui l’ai reçu et invité à s’asseoir. Puis il m’est complètement sorti de l’esprit. De toute façon, je ne crois pas qu’il s’agisse d’un concert important. À en juger par sa tenue, tu seras payé deux miettes de noix de coco pour ton récital, avait-il conclu sur le ton de la plaisanterie.
Ayya, saisissant la pièce de coton blanc qu’il portait à l’épaule, l’avait lancée au visage de son fils. Il avait déposé une carafe d’eau, une collation et une assiette de fruits à côté du visiteur. Puis il s’était excusé en lui expliquant ce qui s’était passé et avait accepté son invitation.
Après son départ, il était allé trouver le jeune homme.
— Shanmugan, un chanteur ne doit se montrer arrogant en aucune circonstance.
Le garçon s’était contenté de lever le sourcil en se tournant vers Cempakam, les lèvres crispées.
C’était le concert dans lequel Ayya avait choisi de se faire accompagner par Cempakam. Vers la fin du récital, il l’invita à chanter en solo deux kîrtanam.
Le récital, qui avait lieu dans un petit village, marquait l’inauguration d’une route bétonnée construite pour remplacer la piste de terre qui avait jusqu’alors servi de rue principale. Seules la sono et quelques ampoules pour éclairer la scène fonctionnaient à l’électricité. Aucune lumière n’agressait l’œil. Parfois, la lampe torche d’un spectateur se levant pour partir captait dans son pinceau une chemise blanche, un sari ou un corsage de couleur vive, la joue d’un enfant endormi posée contre une cuisse.
Dès les premières minutes, un pont s’était établi entre les musiciens et le public, unis par la sensibilité de leur perception. Aucun applaudissement ne salua la dernière note du récital, mais un vieil homme s’avança pour déclarer :
— Ayya, ce soir, votre musique nous a complètement subjugués. J’ai quatre-vingts ans, je ne sais pas s’il existe ou non une autre vie, mais si je dois renaître, je voudrais que ce soit en tant qu’enfant dans votre foyer, pour le bonheur de vous entendre chanter tous les jours.
Puis, n’ignorant rien des habitudes de l’artiste, il lui remit une petite bouteille d’alcool. Ayya ne la refusa pas, mais, sur le plateau qu’on vint lui tendre, il prit la moitié de noix de coco sans toucher aux billets de banque de sa rémunération.
— S’il vous plaît, gardez l’argent pour offrir des sucreries à ces bambins qui n’ont pas pleuré et qui ont été si sages pendant tout le récital.
Cette nuit-là, dans le char à bœufs qui les ramenait par une route sinueuse à travers champs et bois, il s’adressa à Shanmugan :
— Si j’ai demandé à Cempakam de chanter ce soir, expliqua-t-il, sache que ce n’était pas pour te punir. Mon choix n’a rien à voir avec ce qui s’est passé l’autre jour. C’est bien parce qu’elle est plus avancée que vous tous, et de loin, grâce à son travail acharné.
Dès lors, Shanmugan se mit à pratiquer sans relâche, comme un forcené.
Le jour vint où Ayya fixa la date de l’aranguettam de Cempakam, prête à se produire pour la première fois seule en public. Le petit récital, auquel il ne manqua pas de convier la mère de la jeune fille, avait lieu dans une école de la ville. Ce devait être une représentation toute simple, mais Cempakam réservait une surprise à son maître.
Elle avait composé pour la circonstance un varnam, sur un « collier » de différents râgas, qui évoquait la danse d’un paon dans une clairière de la forêt profonde. Elle le chanta à la place de l’invocation coutumière à Vinâyaka. Sa signature figurait en bonne place dans le vers qui disait : « Kadirvel Nâgamiruvar makal Cempakam manam makizha. Puisse le cœur de Cempakam, fille de Kadirvel et des deux Nâga, se réjouir. »
À peine étaient-ils rentrés que Shanmugan éclata :
— N’était-ce pas de l’arrogance de sa part de chanter sans avoir d’abord invoqué Ganesh ?
— Non, répondit Ayya, c’était la fierté que donne la connaissance de son art, et nous avons tous besoin de la ressentir.
Sa mère, très touchée d’entendre Cempakam lier son nom – Nâgavalli – à celui de Nâgammâl, l’épouse d’Ayya, en évoquant les « deux Nâga », s’était sentie récompensée de toutes ses années de travail en cuisine. Elle mourut malheureusement avant de pouvoir assister aux récitals ultérieurs de sa fille.
Au cours de l’année qui suivit, Cempakam reçut au moins cinq ou six invitations à chanter. De son côté, Shanmugan, après avoir accompagné quelque temps Ayya au chant, put enfin voler de ses propres ailes et commença à se produire en soliste. Nul ne sait à quel moment se noua un lien profond entre les deux élèves. Peut-être existait-il depuis longtemps au fond d’eux-mêmes à leur insu.
Le jour où Ayya aborda la question de son mariage, Cempakam n’en souffla mot.
— N’épouse jamais un homme qui voudrait t’empêcher de participer à des concerts. Ton mari devra respecter ton art.
Quand il lui demanda ce qu’il devait faire, s’il devait chercher quelqu’un du côté des jeunes gens de sa caste, elle ne répondit pas. En sortant de la pièce, elle tomba sur Shanmugan dans le couloir.
— Cempakam, qu’est-ce que je viens d’entendre ? Il n’est pas question que tu épouses un autre homme que moi !
Le cœur gonflé de joie, elle se précipita vers lui et le serra très fort dans ses bras, la tête contre son torse nu.
Lorsqu’ils firent part à Ayya de leur souhait commun, ce dernier ne réagit pas tout de suite tandis que Nâgammâl, tout heureuse, serrait Cempakam sur son cœur.
— Rien ne presse. Pourquoi ne pas attendre un an ou deux avant de vous marier ? avait finalement suggéré Ayya à son fils.
— À quoi bon différer, alors que notre décision est prise ? répliqua Shanmugan.
— Elle est encore très jeune. Laissons-la grandir un peu.
Les amoureux déambulaient, la mine sombre, comme deux âmes en peine. Le troisième jour, Ayya accepta de fixer la date de leur mariage.
Deux mois de bonheur intense suivirent, mois de caresses et d’exploration pour les jeunes mariés tout à l’émerveillement de leur désir et de leur découverte l’un de l’autre. De tout ce temps, ils n’étudièrent aucun nouveau morceau. Puis un jour, Cempakam reçut une invitation à donner un récital dans une autre ville. Elle envoya un télégramme pour répondre qu’elle acceptait et prépara à l’intention d’Ayya une liste des morceaux qu’elle prévoyait de chanter. Il y apporta deux ou trois modifications et proposa de lui enseigner deux nouvelles compositions. Au dîner, il suggéra à Shanmugan de se joindre à Cempakam pour étudier ces morceaux en même temps qu’elle.
— Pourquoi ? s’enquit aussitôt Shanmugan. Est-ce qu’elle va donner des récitals en public ?
— Pourquoi pas ? rétorqua sèchement Ayya. Tu voudrais qu’elle fasse la cuisine, peut-être ?
— Non, Ayya. Mais pourquoi devrait-elle courir d’un endroit à l’autre alors qu’elle pourrait chanter tout son content à la maison ? Ces allées et venues la fatigueront. Je me chargerai de tous les déplacements pendant qu’elle se reposera ici tranquillement.
Ayya continua à manger sans un mot. Lorsque Cempakam vint lui apporter de l’eau pour la nuit, il se tourna brusquement vers elle :
— Va-t’en ! Va t’occuper de ton foyer et faire des bébés !
Figée, les larmes aux yeux, elle ne répondait pas.
— Pourquoi pleures-tu, malheureuse ?
— S’il vous plaît, Ayya, apprenez-moi les nouvelles compositions.
— Va, nous commencerons demain, dit-il d’une voix radoucie.
Ayya ne cessa d’enseigner jusqu’à sa mort.
Dehors, on disait que Shanmugan était l’héritier de sa tradition musicale. Distinctions, châles cérémoniels et éloges pleuvaient sur lui. Les moments qu’il passait à chanter avec Cempakam à la maison se raréfièrent et ne furent bientôt plus qu’un souvenir. Les déploiements de faste, les démonstrations ostentatoires se multipliaient dans le sillage du succès. Shanmugan était entré dans un vaste cercle d’acolytes obséquieux, de flagorneurs et d’artistes véritables. Cempakam vivait en retrait à côté de lui, faisait résonner le bourdon du tampura, lui tendait sa timbale de lait chaud, mais en un lieu imperceptible à l’œil nu, ils restaient arc-boutés tels des lutteurs dans un conflit qui semblait ne jamais devoir finir.
— Anni, pourrais-tu me donner un verre de lait avec de la poudre de curcuma, s’il te plaît ? demanda Somu, l’élève qui secondait Shanmugan au chant, en entrant dans la cuisine.
— Pourquoi ? Qu’est-ce que tu as ? Tu ne te sens pas bien ?
— J’ai toussé deux ou trois fois, Anni.
Il portait toujours ses bracelets au poignet.
Trois ans plus tôt, un jour où Shanmugan était parti, il avait insisté auprès de Cempakam pour qu’elle lui enseigne un varnam de sa composition. Puis il l’avait interprété lors d’un petit récital, sans négliger d’en mentionner l’auteur. À la fin, un grand musicien qui avait assisté au concert était venu le trouver. C’était un homme intransigeant qui barrait aux femmes l’accès à toute scène sur laquelle il se produisait. Il s’était adressé à Somu d’un ton railleur :
— Alors comme ça, tu as commencé à te faire enseigner par une femme ? Au point où tu en es, pourquoi ne portes-tu pas des bracelets comme elle ?
— Bonne idée, Anna. Je vais m’en procurer une paire de ce pas.
Et il s’était aussitôt rendu à la bijouterie la plus proche d’où il était revenu, deux joncs en argent au poignet.
Pour ce qu’il considérait comme un outrage envers l’éminent personnage, Shanmugan avait réprimandé son élève, mais ce dernier avait refusé d’ôter ses nouveaux ornements.
Tandis que Somu buvait son lait au curcuma, un autre étudiant entra pour annoncer l’arrivée de « Monsieur Rangasâmi », suivi de peu par ce dernier, très agité.
— Amma, ô Amma, nous avons commis une grave erreur ! s’exclama-t-il en franchissant le seuil de la pièce principale.
— À quel sujet ? demanda-t-elle, sortant de la cuisine pour le rejoindre.
Elle l’invita à s’asseoir et fit de même.
— Je retrouve la ville après un mois d’absence. Avant mon départ, j’ai chargé mon assistant de recruter les musiciens pour accompagner Shanmugan Annan dans le récital que nous l’avons invité à donner bientôt. Mais il est nouveau, il ne connaît pas les us et les coutumes de notre milieu… Il a engagé des femmes au violon comme au ghâtam. Qu’allons-nous faire ?
— Monsieur Rangasâmi, dans le domaine de la musique, qu’importe si l’interprète est un homme ou une femme ? Dans la famille de notre Ayya, les femmes jouent de tous les instruments, y compris du mridangam et du kanjira. À l’époque où il se disait qu’elles ne devaient chanter « ni râga, ni tânam, ni pallavi », les femmes de sa lignée interprétaient tous les mouvements et tous les morceaux, même les svara. C’est le fils de notre Ayya qui donne ce récital. Il ne sera pas fâché. Vous pouvez partir tranquille, dit-elle en lui souriant.
Debout sur le seuil de la cuisine, Somu tripotait ses bracelets d’un air songeur.
Un châle pailleté d’or scintillant sur ses épaules, Shanmugan monta en scène et salua le public, puis il s’assit en jetant un coup d’œil autour de lui. Son regard glissa sur Somu, sur Cempakam au tampura, puis se teinta de surprise en découvrant la violoniste et la joueuse de ghâtam, tandis que Rangasâmi présentait les artistes.
Au cours du premier morceau, lorsqu’il fit une première pause pour laisser Somu prendre le relais, son second ne releva pas. Il regardait ailleurs. La deuxième fois, Somu restant inattentif, Cempakam se pencha vers son micro et répéta le vers chanté à la place du jeune homme. Stupéfié par son intervention, Shanmugan se tourna vers elle. Cempakam le regardait au fond des yeux, le visage rayonnant, épanoui dans un sourire.
Lorsqu’un immense applaudissement souleva la salle pour saluer sa voix, Shanmugan la fixa, sonné tel un lutteur au tapis. Alors Somu prit le tampura des mains de Cempakam, déplaça son micro devant elle et ce fut elle qui entonna le vers suivant. Shanmugan, saisi d’une suée en dépit de la climatisation de la salle, déposa son châle pailleté à côté de lui et se remit à chanter. Avec elle.
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