De haute lutte

Ambai · Chapitre 2 sur 4

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De haute lutte

Les Ailes Brisées

 

Prohiber les grosses bedaines, les poitrines grasses et flasques sur les corps masculins, se dit Châyâ.

Il fallait des lois. Elle en avait déjà élaboré un certain nombre dans sa tête. Une loi contre le mariage des hommes au torse lisse et glabre. Une loi pour interdire le baiser aux mâcheurs compulsifs de bétel (leurs dents virent au rouge des cristaux d’étain écrasé). Une loi pour confisquer leur bourse aux maris qui en serrent les cordons dès qu’ils voient leur femme poser un regard de convoitise sur un objet qui lui plaît. Et bien d’autres encore.

— Le rasam est trop chaud !

S’il y avait un individu que ces lois, fussent-elles entrées en vigueur, auraient mis à rude épreuve, c’était bien l’homme assis par terre, imposant comme une montagne et transpirant abondamment, qui venait de lui grommeler ce reproche.

— Prenez votre temps, vous n’êtes pas pressé, suggéra-t-elle.

— Qu’est-ce que tu dis ?

Un chien grognant après une chienne qui passe devant lui le nez en l’air s’exprimerait avec plus de douceur, nota Châyâ.

— Amma ! Amma ! Tu m’as servi trop de riz ! geignit Shekhar.

— Comment ça, trop ? s’interposa son père. Au prix qu’on paie la nourriture ! Mange ou tu auras une fessée ! Petit vaurien !

À la vue de son fils crispant les joues pour se retenir de pleurer, Châyâ édicta d’urgence un nouveau décret : imposer la vasectomie à tous les hommes dépourvus de la gentillesse la plus élémentaire pour les empêcher d’engendrer des enfants.

Quand Bhâskaran était venu la première fois, curieux de rencontrer la jeune fille qu’on lui proposait d’épouser, il était déjà bien enveloppé. Pourtant, à force de voir les héros des films tamouls, Châyâ considérait l’embonpoint comme un critère de beauté masculine.

— Ce candidat a certes un bon métier, mais n’est-il pas un peu gros pour notre Châyâ, elle qui est mince comme une liane ? Physiquement, ils ne forment pas un couple bien assorti, avait risqué sa mère.

L’oncle Sandrou, irrité par cette réaction, avait pris son beau-frère à témoin :

— Qu’est-ce qu’elle va chercher là ? Elle n’y connaît rien. Le garçon nous a paru en bonne santé, rien de plus. À l’entendre, il faudrait qu’il soit maigre comme un homme rongé de fièvre ! Quant à la petite, qu’est-ce que sa minceur a d’exceptionnel ? Après avoir mis au monde un enfant ou deux, elle se sera remplumée, voilà tout !

Châyâ avait donné son entier consentement à cette union. Elle imaginait Bhâskaran, l’allure dégagée malgré les tressautements de sa bedaine, déambulant et chantant en duo avec elle une chanson d’amour. Châyâ-Bhâskaran ! Comme leurs deux noms allaient bien ensemble ! D’ailleurs c’était aussi l’avis du brahmane attaché à la famille, qui s’était exclamé : « Quelle belle association ! Vous avez remarqué ? Comme le couple Râma-Sîtâ ! »

— Châyâ ! Apporte le pickle de mangue ! Il y a au moins un mois que je n’en ai pas mangé.

Elle ouvrit le bocal. La surface était nappée d’une pellicule cotonneuse de moisi.

— Ayyo…

— Quoi ? Il est gâté ?

Elle hocha la tête.

— Il m’a pourtant coûté assez cher ! Tu aurais pu faire attention !

Châyâ se mordit la lèvre inférieure. Oui, c’était de sa faute. Elle avait oublié de secouer le bocal de temps à autre comme elle l’aurait dû.

— Quel gaspillage ! D’huile, d’épices, de sel ! Tu n’as donc aucune notion de l’importance de l’argent ? s’écria Bhâskaran en se levant pour aller se laver la main droite.

Non, se dit Châyâ, tous les ingrédients ne sont pas perdus. Le mélange de sel et de piment me ronge le cœur. L’huile ruisselle sur mon visage.

— Amma, s’il te plaît, donne-moi de l’argent pour le bus, je pars à l’école, intervint Shekhar.

— Mon chéri ! Je t’avais complètement oublié. Tiens, et fais bien attention à toi, promis ?

Tandis qu’elle essuyait le sol à l’endroit où le père et le fils avaient déjeuné, Bhâskaran se changeait. Depuis une semaine qu’il le portait, son pantalon s’était défraîchi. Tous les plis du fer avaient disparu et le vêtement pendait, indécent, autour de son corps lourd.

— Vous n’avez pas un autre pantalon à mettre ?

— Celui-ci fera encore l’affaire. À quoi bon payer un dhobi pour des lessives et des repassages inutiles ?

Encore une loi à instaurer : interdire aux pingres de se ma…

— Tu as versé mon café dans la thermos ?

Elle suspendit l’énoncé du nouveau décret pour répondre oui.

— Et mon déjeuner, tu l’as empaqueté ?

— Mmm…

Bhâskaran emportait chaque matin toutes les victuailles dont il aurait besoin au cours de la journée. Il n’était pas question pour lui de gaspiller son argent au restaurant. Au début, elle avait ressenti de la fierté en lui préparant à manger. Elle pensait qu’il appréciait sa cuisine pour son goût particulier. Dès son retour du bureau, elle l’interrogeait :

— Le riz cuit au lait vous a plu ?

— Oui.

Ou, un autre jour :

— Le riz sucré, comment l’avez-vous trouvé ? La voisine d’en face m’a dit qu’elle l’avait senti de chez elle pendant qu’il cuisait et qu’il avait une odeur alléchante.

— Pas mal. Mais tu as mis trop de ghî. Fais attention à la dépense.

Il n’est pas donné à tout le monde de savoir faire des compliments, s’était dit Châyâ.

Une nuit, elle s’était décidée à lui poser directement la question qui lui tenait à cœur.

À la faveur de l’obscurité, ses pensées intimes trouvaient spontanément le chemin de ses lèvres. La fenêtre était ouverte. Les multiples senteurs apportées par la brise l’exaltaient, elle se sentait l’âme légère comme une fleur de coton. Se penchant au-dessus de lui, elle avait glissé les doigts dans ses boucles frisées. Ses cheveux étaient saturés d’huile, mais quand on aime, quelle importance ? (En revanche, il suffit de ne pas aimer pour qu’un infime espace entre deux dents vous fasse l’effet d’une grotte béante.) Elle lui avait chuchoté à l’oreille :

— Je peux vous demander quelque chose ?

Il somnolait déjà, et aucun son ne lui avait répondu, pas même le « quoi ? » revêche dont il était coutumier et qui chaque fois lui serrait le cœur. Pressant la joue contre son épaule, elle avait poursuivi :

— Vous aimez beaucoup les repas que je vous prépare, n’est-ce pas ? Ça ne fait sourire personne, au bureau ?

— C’est bon, répliqua-t-il sèchement, mais tu gaspilles. Cela dit, ça coûterait encore plus cher de manger dehors.

L’épaule de Bhâskaran la brûlait à présent comme un tison. Les doigts qui avaient joué avec ses cheveux lui faisaient mal, comme si on venait de les lui trancher. Elle s’était levée pour rejoindre son lit.

Dans ce genre de circonstances, il venait à Châyâ des idées bizarres. Admettons que Sivaji Ganesan ait répondu la même chose à Saroja Devi dans un film, se dit-elle ce soir-là, comment aurait réagi sa partenaire ? L’actrice se serait sûrement levée pour gagner la fenêtre puis, regardant dehors, aurait entonné la romance de la flèche qui atteint l’héroïne en plein cœur. Quant à elle, son répertoire se limitant à la musique carnatique, qu’aurait-elle pu faire ? Se mettre à chanter Mînakshi me modam dehi ? Improviser quelque chose sur le râga Ânandabhairavi en donnant libre cours à sa mélancolie ? En se voyant dans cette situation, elle n’avait pu retenir un sourire. Quelle imagination débordante ! Mais n’était-ce pas grâce à l’imagination qu’elle était capable de formuler tout un arsenal de lois implacables ?

— Je m’en vais, Châyâ.

— Mmm…

— Occupe-toi du bocal de pickle, dit-il avant de passer le seuil. Il se peut qu’il ne soit pas moisi jusqu’au fond. Nettoie bien la surface et récupère tout ce que tu peux.

— D’accord.

Châyâ s’assit pour manger à son tour. Elle ajouta un peu de riz aux restes de Shekhar. Tout en malaxant les grains au curry de légumes, elle se remémorait toutes les occasions où elle avait cherché querelle à sa mère, étant enfant.

Ainsi, lorsque son Amma lui servait cet accompagnement, la fillette lâchait la boule de riz qu’elle venait de préparer dans sa main et jetait son assiette à travers la cour.

— Pourquoi m’as-tu préparé du curry de légumes ? Tu sais bien que je déteste ça !

Les caprices du goût ! Certain prisonnier, disait-on, avait réclamé des aubergines frites sous prétexte qu’il ne pouvait pas manger la soupe de riz qu’on lui servait sans rien pour l’accompagner.

Payait-elle aujourd’hui pour les tourments qu’elle avait infligés jadis à sa mère ?

Un jour, elle était revenue de l’école en s’écriant :

— Qu’est-ce qu’il y a pour le goûter ?

Un iddli s’était matérialisé sur son assiette.

— La poudre de piment, Amma, s’il te plaît.

— Il n’y en a plus. Tiens, prends du chutney.

Châyâ s’était levée d’un bond, furieuse, secouant sa jupe. En un tournemain, sa mère avait fait griller le piment, puis l’avait broyé et proposé à sa fille.

— Tu aurais pu le préparer avant que j’arrive, non ?

— C’est vrai. Mais depuis ce matin, je ne sais pas ce qui se passe, j’ai une douleur à la poitrine…

À ce souvenir, les larmes lui montèrent aux yeux. Amma ! La gorge nouée, elle ne pouvait plus rien avaler. Elle restait assise, la main dégoulinant de sauce, le cœur gonflé de chagrin. Ses pensées dérivaient de nouveau vers Bhâskaran. Combien de rêves la vie de couple lui avait-elle inspirés avant son mariage !

Elle se leva, secouant la main pour faire tomber les grains de riz qui y restaient collés.

Dans un de ces rêves, elle se coupait un doigt avec le couteau à peler les légumes, et il accourait le lui bander en souriant. Dans un autre, il la giflait violemment… Non, pas de gifle, elle aurait eu la joue boursouflée. Le dos, plutôt. Donc, il lui rossait les côtes alors qu’elle n’avait rien fait de mal, et plus tard, la voyant sangloter, il s’écriait : « Maudite main ! C’est cette main qui t’a frappée ! Comment ai-je pu… »

Dans chacun de ces épisodes imaginaires, elle souffrait pour lui, et il fondait devant sa souffrance. Somme toute, ses fantasmes s’inscrivaient scrupuleusement dans le cadre de ce qui était autorisé aux femmes hindoues. Même quand, sous l’influence des livres que son frère lui avait offerts, elle se laissait entraîner à imaginer des situations légèrement plus suggestives, jamais elle n’aurait pu prévoir à quel point ce gros ventre pourrait un jour lui répugner. Car en bonne représentante de la tradition féminine hindoue, pour peu qu’il fût son mari, elle aurait consacré sa vie à un lépreux !

Tout en se lavant les mains, l’idée d’une nouvelle loi, aussitôt promulguée, surgit dans son esprit : interdiction aux femmes qui n’ont pas lu le Kâma Sûtra de se marier.

À ce moment, on frappa à la porte et elle alla ouvrir.

Mâlati, qui habitait dans une rue voisine, se tenait sur le seuil, toute en sueur d’avoir marché sous le soleil brûlant.

— Bonjour Mâmi ! Je peux entrer ?

— Bien sûr. Qu’est-ce qui t’amène en plein midi, avec cette chaleur, et dans ton état, qui plus est ?

— Je voudrais que vous me confectionniez deux corsages de sari, répondit la jeune femme en lui tendant des métrages de tissu léger, finement brodé à la main.

— Ça a dû te coûter cher !

— Dix-neuf roupies le mètre. Je ne voulais pas, mais c’est mon mari qui a insisté. Il dit que si je porte de la soie pour la cérémonie du sîmantam, j’aurai trop chaud et je serai trempée.

— Si je comprends bien, tu en as besoin pour la semaine prochaine ?

— Oh oui, s’il vous plaît ! Vous prenez toujours deux roupies par corsage ?

— Il faut voir, dit-elle doucement, caressant des yeux les belles pièces de tissu. Le prix du fil a doublé, la bobine est passée de quatre à huit anna. Et tu les veux très rapidement…

— Alors je vous les paierai trois roupies chacun, Mâmi. Maintenant, je dois y aller, excusez-moi.

— Va, et prends bien soin de toi.

Trois roupies. Était-ce excessif ? Allons donc, Mâlati avait les moyens. Et si elle allait raconter à tout son entourage que Châyâ Mâmi prenait à présent trois roupies pour un corsage ? Peu importe ! Son travail les valait. Un tailleur en aurait pris au moins cinq !

Trois et trois, six. Avec ses six roupies, elle se paierait une place de cinéma pour ce film tamoul dans lequel le héros mourait. Qu’il meure donc, le pauvre idiot ! Qu’aurait-il fait de mieux, vivant ?

Châyâ prenait plaisir à exécuter toutes sortes de travaux d’aiguille. Sa belle-sœur Saroja avait trois enfants, trois petites filles aux boucles noires qui retombaient en grappes serrées sur leur tête. Elle s’offrait souvent à leur coudre des vêtements.

— Oh oui, belle-sœur, je t’en prie ! s’exclamait Saroja. Ça te vaudra une jolie petite fille, un jour, tu verras.

Vraiment ? Plus jeune, elle avait souhaité avoir toute une ribambelle d’enfants, au moins cinq ou six. Quand elle s’en ouvrait à sa mère, celle-ci la traitait de jeune idiote. Pourtant, en dix ans de mariage, elle n’avait mis au monde que Shekhar. La radinerie de son mari se serait-elle étendue au domaine de la progéniture ?

Elle achetait tous les magazines qu’elle pouvait se procurer dans le commerce pour étudier les modèles de vêtements d’enfants et les reproduire.

Un soir, en rentrant du bureau, Bhâskaran l’avait trouvée en train de coudre.

— C’est pour qui, tout ça ?

— Pour les filles de Saroja. C’est joli, non ?

— Tu ne fais pas ça gratuitement, j’espère ?

— Si. J’y prends beaucoup de plaisir.

Le mois suivant, il lui avait remis dix roupies de moins sur l’argent des dépenses du ménage. Elle avait levé sur lui un regard surpris.

— J’ai décompté le prix du fil et des aiguilles. C’est du gaspillage de ta part.

Quand Saroja était revenue lui apporter du tissu, elle lui avait déclaré :

— Tu sais, je ne vais plus avoir le temps de coudre pour toi.

— Allons donc, belle-sœur, qu’est-ce que tu me racontes ? Tu n’as rien d’autre à faire de tes après-midi !

— Bon, je veux bien m’en occuper, mais dis-moi, si tu confiais le travail à un tailleur, il te prendrait combien ?

— Au moins cinq roupies, pourquoi cette question ?

— Alors, donne-m’en la moitié. Pour acheter le fil.

La réaction de Saroja était restée imprimée dans sa mémoire. Yeux écarquillés, lèvres entrouvertes et rejetant la tête en arrière, sa belle-sœur lui avait décoché un regard perçant qui semblait dire : « Quelle mesquinerie de la part de l’épouse d’un cadre ! C’est donc tout ce que tu vaux ? » Avant de répliquer sèchement :

— Très bien, tu l’auras.

Depuis ce jour, Châyâ se faisait payer ses travaux de couture.

Elle ouvrit l’armoire et déposa les pièces de tissu de Mâlati à côté de deux robes destinées aux fillettes. Puis elle sortit l’ouvrage en cours qu’elle avait promis pour le jour même, ôta le capot de sa machine et s’installa.

Les corsages posés devant elle lui avaient été commandés par Ranjita, qui habitait juste en face de chez elle. La jeune femme en avait besoin de deux nouveaux chaque mois. Si on se fatiguait à travailler, se plaisait-elle à dire, autant que ce soit pour bien manger et pour bien s’habiller, non ?

Et Châyâ ? Elle n’aurait pas su dire pour qui ou pour quoi elle vivait. Peut-être se laissait-elle simplement survivre, faute de pouvoir dépouiller sa vie comme on enlève une chemise, quand l’idée vous en vient ?

Au cours de ces dix dernières années, tout son intérêt pour les vêtements et les bijoux s’était évaporé. Elle ne regardait plus en esthète la beauté d’un fil de bordure doré, d’un agencement raffiné de couleurs. À son insu, elle tendait la main vers l’étiquette pour s’enquérir du prix.

Cependant, chaque automne, pour Dîvâli, elle se faisait offrir un sari en soie par son mari, comme le voulait la tradition.

— Tu y tiens vraiment ? demandait-il avec réticence.

— Oui.

Non qu’elle eût vraiment envie d’un nouveau sari, mais elle choisissait le plus cher de tous pour se venger de la pingrerie ordinaire de Bhâskaran, pour le plaisir de le voir souffrir, sur le chemin du retour, comptant ce qui lui restait dans son porte-monnaie. Parfois sa propre attitude lui faisait honte. Avait-elle donc perdu toute dignité pour s’abaisser ainsi à réclamer ? Mais la joie cruelle qu’elle éprouvait à l’idée de l’avoir obligé à dépenser son argent balayait rapidement ses scrupules.

— Tu ferais n’importe quoi par gourmandise ! lui avait souvent reproché sa mère, quand elle était enfant.

Châyâ raffolait des mangues. Elle adorait planter les dents dans la chair du fruit entier, laisser ruisseler le jus le long de sa main, sentir la pulpe fondre dans sa bouche tel un morceau de beurre.

Peu après leur mariage, Bhâskaran était parti pour Salem dans le cadre de son travail. La saison des mangues battait son plein.

— Surtout, n’oubliez pas de m’en rapporter ! avait-elle insisté joyeusement.

À son retour, elle s’était précipitée, le visage rayonnant :

— Où est ma commande ?

— Je n’ai pas acheté tes mangues. Elles étaient bien trop chères.

Ce jour-là, Châyâ avait tiré un trait définitif sur sa gourmandise.

Saroja s’étonnait souvent de ne jamais la voir manifester d’enthousiasme à l’égard de quoi que ce soit.

— Il y a bien quelque chose qui te motive dans la vie, non ?

— Je vis parce qu’il le faut, voilà tout, répondait-elle.

Quatre heures. Elle venait de terminer sa couture, et Shekhar n’allait pas tarder à rentrer de l’école. Elle était en train de rassembler ses affaires quand il fit irruption, volubile comme toujours, avec mille choses à raconter.

— Amma, tu sais, Mohan a eu la meilleure note en tamoul et ses parents lui ont offert un tricycle.

— Tu aimerais en avoir un ?

— Sûrement pas !

— Pourquoi donc ?

— Mais Amma, je suis trop grand. C’est une bicyclette qu’il me faudrait, à moi.

— Et tu voudrais en avoir une ?

Il fouilla dans ses poches d’où il retira deux pièces de dix paisa.

— Voilà ce que j’ai pu épargner jusqu’à présent.

Le petit idiot, on aurait dit son père.

— Si tu veux, on peut t’en acheter une…

— C’est beaucoup trop cher, tu ne crois pas ?

Le cœur de Châyâ se serra. Elle aurait été moins triste si Shekhar s’était roulé par terre en hurlant qu’il voulait un vélo. Mais ses lèvres pincées, sa réponse raisonnable, cette façon de se résigner en adulte sans faire d’histoires la plongeaient dans un tourment intolérable. N’y avait-il donc plus d’enfants ? Pourquoi se conduisaient-ils tous comme des grands ? Si seulement ce petit dénaturé pouvait verser quelques larmes ! se disait-elle. Ça me réconforterait, de voir quelqu’un se comporter normalement dans cette maison !

— Allez, va jouer. Mais pas dans la terre, tu te salirais.

Sur ces entrefaites, Bhâskaran entra.

— Châyâ, l’initiation du fils de Govindan a lieu demain. Vas-y de ton côté, moi, j’irai plus tard dans la journée.

— D’accord.

— Tu n’auras pas besoin de faire la cuisine, on déjeunera là-bas.

— Qu’allez-vous lui offrir, comme cadeau ?

— Pour la cérémonie du cordon sacré, pas besoin de cadeau.

— Alors qu’on va prendre un repas là-bas ?

— Si je ne pouvais pas manger chez mon ami pour l’initiation de son fils, où est-ce que je pourrais le faire ?

— Très bien, allez-y, vous. Moi, je resterai ici.

— À ta guise, pas de problème. En plus, on économisera un trajet en bus.

Comme il semblait avoir enterré la question, c’est elle qui revint à la charge.

— Vous irez quand même, seul, de votre côté ?

— Puisque tu dis que tu ne veux pas venir…

— Mais sans cadeau, c’est inimaginable !

— Si tu y tiens tant, achètes-en un ! Tu gagnes bien de l’argent avec ta couture, non ?

Sa réflexion la fit vaciller. Il avait raison. Pourquoi n’avait-elle pas envisagé l’éventualité de dépenser ce revenu ? Et pourquoi maintenant rechignait-elle encore à cette idée ? L’avait-il contaminée, lui avait-il inoculé cette avarice qu’elle détestait ? Même au cours de sa conversation avec Shekhar, il ne lui était pas venu à l’esprit qu’elle pût participer à l’achat de la bicyclette.

Prise d’un tremblement, les mains glacées, elle agrippa le dossier d’une chaise.

— Qu’est-ce qu’il y a ? Pourquoi tu te tais ?

— Pour rien.

Elle s’assit avec un recueil de patrons pour y chercher un modèle de corsage à reproduire. Bhâskaran feuilletait le journal dans son fauteuil.

— Shekhar voudrait un vélo, déclara-t-elle tout à trac.

— Aujourd’hui, c’est un vélo, demain ce sera autre chose, mais on ne peut pas tout acheter. Dans deux ans, il ne s’en servira déjà plus.

— Pouvez-vous me dire ce qui est important, alors, aujourd’hui ? demanda-t-elle en lissant d’un geste lent la page du recueil étalé sur ses genoux.

Bhâskaran lui adressa un regard surpris :

— Qu’est-ce qui t’arrive ?

— Rien. En ce qui me concerne, j’ai besoin de quelque chose, mais vous ne pouvez pas me le donner.

— Quoi donc ?

— La paix de l’esprit, dit-elle en refermant le livre d’un claquement sec.

— Depuis quand perd-on la paix de l’esprit pour ne pas avoir acheté de vélo à son fils ! Ne va pas raconter ça dehors, on rira de toi !

— Vous vous moquez bien, vous. Pourquoi pas les autres ?

— Si c’est aussi important que ça, achète-le-lui toi-même, ce vélo !

— C’est exactement mon intention, déclara-t-elle avec une emphase peut-être destinée à se persuader qu’elle en était capable.

Elle se faisait l’effet de l’individu atteint d’un ictère qui, niant son malaise, prétend que tout va bien et se trouve simplement un petit air jaunâtre ; ou du gamin qui vient de se blesser au pied en jouant et boitille, prétendant qu’il n’a pas mal et peut très bien continuer à courir. Elle répéta avec fermeté :

— Je vais le lui acheter, ce vélo.

— Alors pourquoi m’as-tu d’abord demandé de le payer ?

— Je me disais que je le ferais si vous refusiez.

— C’est ça ! Autrement dit, tu me vois comme une vache à lait.

— Je ne fais pas commerce de lait.

— De lait ou de noix d’arec, peu importe. Est-ce qu’il t’arrive de penser à utiliser l’argent que tu gagnes ?

— Ton argent, mon argent, quelle différence ? Shekhar est notre enfant, pour autant que je sache. À moins que vous n’en doutiez ?

— Ferme-la ! Tu n’as pas honte ?

Elle se tut.

Ils dînèrent en silence, puis elle nettoya le sol et fit la vaisselle. Shekhar s’était endormi près de la porte. Quand elle eut terminé, elle le prit dans ses bras pour aller le mettre au lit.

Lorsqu’elle éteignit enfin la lumière et se laissa tomber sur le matelas, elle sentit monter en elle une colère amère contre l’homme qui dormait à côté d’elle d’un profond sommeil, tourné vers la porte, inconscient des abcès douloureux que ses questions, maniées comme autant de bistouris, avaient percés en elle. Quel sommeil ! Mais rien ne s’opposait à ce qu’il dorme ainsi, cela ne lui coûtait pas une paisa, personne n’allait lui présenter l’addition à son réveil !

Comment peut-il me juger aussi méprisable ? se désolait-elle. Comme si de nous deux, c’était moi, l’avare ! Mon mariage une fois fixé, combien d’amies j’ai invitées au cinéma, à la plage…

Cependant, la question restée ouverte traçait en elle un sillon urticant de chenille : si elle ne regardait pas à la dépense, pourquoi se montrait-elle si économe de son propre argent ? Pour qui épargnait-elle ? Dans quelle perspective ? En cas d’urgence. Quelle urgence ? Une nécessité subite. De quel ordre ?

Puis, telles les apparitions nocturnes sur lesquelles l’éclair fait brièvement la lumière, des sentiments jusqu’alors méconnus surgirent des ténèbres de ses pensées. Elle se revoyait, contemplant avec une satisfaction sans mélange les montants inscrits dans son livret bancaire. Les diables noirs de sa conscience agitaient leur index sous son nez en poussant des cris de triomphe et se jetaient sur elle :

— Toi aussi ! Toi aussi ! Tu es comme lui !

Elle voulut les écarter, mais trop tard, ils l’oppressaient sous un épais manteau. Elle avait la gorge sèche. Lorsqu’elle avalait, sa salive la brûlait comme une pommade sur une plaie à vif. Ses yeux ruisselaient.

— Quoi ? Tu pleures ?

Elle se figea. Elle avait dû faire du bruit, sans s’en rendre compte, en ravalant ses larmes.

Les larmes, la seule chose dont elle savait se montrer généreuse.

Il la prit dans ses bras.

Une loi, vite : un mari qui s’approche sans y être invité…

Elle se laissa étreindre, mais les pensées qui la traversaient allaient à contre-courant de cette docilité. Et s’il la désirait parce que l’accès à son corps était gratuit ?

Cette discordance lui embrasait le cœur et la consumait. Il la serra plus fort ; déjà il se penchait au-dessus d’elle comme un homme avide d’une tasse de café, impatient de boire.

Une loi ! Une loi ! Tout homme coupable d’avoir contraint son épouse à céder à ses avances sera assigné à perpétuité dans les quartiers de prostituées !

Des larmes silencieuses frappaient à la porte de son cœur.

 

— Votre courrier, Monsieur !

— Châyâ, une lettre pour toi !

Elle tendit une main essuyée à la hâte dans le torchon qui pendait à sa taille. Peine perdue. Déjà Bhâskaran lisait à mi-voix les lignes qui lui étaient adressées, et Châyâ ramenait son bras le long du corps, poing fermé, doigts crispés, pour se retenir de lui arracher le feuillet.

Peu après son mariage, une amie lui avait écrit pour solliciter un prêt de vingt roupies que Châyâ lui avait aussitôt envoyées. En y repensant, elle s’étonnait d’avoir accepté aussi facilement, elle qui salivait à la vue d’un billet de vingt roupies comme un affamé devant un plat de riz. Depuis ce jour, tous les courriers qu’elle avait reçus étaient passés par la censure de son mari avant de lui être remis.

— C’est une lettre de ta mère.

— Puisque vous l’avez lue, dites-moi ce qu’elle contient.

Elle avait été une enfant possessive qui n’aimait pas partager et protégeait jalousement ses affaires. Ma jupe, ma craie, mon livre, mon ruban. Il suffisait que quelqu’un mange dans son assiette attitrée pour qu’elle se transforme en véritable furie. Un jour, la voyant ranger soigneusement des graines de tamarin qu’elle venait de ramasser, sa tante s’était esclaffée, bouche grand ouverte sur ses dents mal alignées : « Tu es une petite futée, toi ! »

La Châyâ du temps présent n’était plus la fillette qui se serait battue pour défendre son droit à la propriété de graines de tamarin. Chaque ligne écrite par sa mère débordait d’une tendresse qui lui était destinée et pourtant elle acceptait sans protester que ce nectar soit avalé par Bhâskaran, tel du lait déversé sur le sable brûlant et absorbé par le désert. Elle n’aimait pas lire son propre courrier après lui. Il lui semblait que le regard sec de son mari en avait tari tout le suc.

— Ce qu’elle contient ? Lis toi-même. Tes parents vont recevoir la visite d’un prétendant à la main de ta sœur et t’invitent à être des leurs. Pourquoi ne vient-on pas nous prévenir de vive voix, quand il y a si peu de distance entre Vepery et Triplicane ?

— Vraiment ? Faites voir.

Elle prit le feuillet avec douceur, comme on caresse un chaton. Une lettre de sa mère…

Châyâ chérie…

— Alors ? demanda-t-elle quand elle eut terminé sa lecture.

— Alors quoi ? Tu ne peux tout de même pas te déplacer chaque fois qu’un garçon bon à marier vient voir ta sœur. Ça peut se reproduire des centaines de fois !

Quelle rudesse de langage !

— Mais tout de même, si Amma s’est donné la peine d’écrire…

Il partit sans lui avoir donné de permission explicite. C’est alors qu’une pensée interdite aux femmes hindoues depuis des temps immémoriaux surgit à sa conscience. Elle devait, elle voulait, elle allait le quitter. Comme un élastique étiré jusqu’à la limite de sa résistance, son endurance se brisa net et elle se sentit plus légère. Les points de son corps où la tension s’était exercée semblaient ne plus exister. Dans l’espace libéré, ses projets d’avenir se dilataient. Sa décision était prise.

Il lui en avait fallu, du temps, pour se rappeler qu’elle avait suivi des études et qu’elle était donc capable de gagner sa vie ! Finie, son existence de prisonnière ! Les femmes lestées d’un mari lourd comme pierre pouvaient bien pleurer toutes les larmes de leur corps et traîner ce boulet jusqu’à la fin de leurs jours, très peu pour elle ! Elle saurait prendre sa vie en main.

Il est impossible d’affirmer une fois pour toutes que telle chose est bonne et telle autre mauvaise, se disait-elle. Était bon pour elle ce qui lui apportait un réconfort mental, comme de dormir d’un bon sommeil, étendue de tout son long sous le ventilateur en marche sans se préoccuper du montant de la facture d’électricité. Elle avait besoin de se déployer, de prendre son envol. L’élan qui la poussait à battre des ailes dans le silence inaltérable de l’espace, c’était ça, le sentiment d’être vivante.

Elle trouverait un travail quelconque. Quelques jours plus tôt, justement, la directrice de l’école voisine qui cherchait une enseignante de couture lui avait proposé d’en assumer provisoirement la fonction. Elle n’avait qu’à retourner la voir pour s’informer. Et même si elle ne faisait pas l’affaire, elle n’aurait pas d’inquiétude à avoir. Grâce à la machine que sa mère lui avait achetée, elle pourrait toujours survivre en cousant des corsages de sari à deux roupies. Elle louerait un petit deux-pièces pour Shekhar et elle, ce serait bien suffisant. Quel goût aurait leur existence ?

Dans la pièce de devant, elle installerait deux chaises pliantes, chacune dans un coin, l’une face à sa machine à coudre, l’autre attenante à une petite table qui servirait de bureau à son fils. Elle travaillerait tous les jours à sa couture. Le soir, au retour de Shekhar après l’école, ils iraient ensemble faire les courses à Mylapore. Pour l’anniversaire du garçon, ils inviteraient tous ses camarades de classe à déjeuner. Elle préparerait des friandises sans regarder au prix du sucre. La nuit, elle pourrait s’étirer et prendre toute la place sur le lit, un lit pour elle toute seule, certaine de ne pas buter contre un torse glabre et lisse en se tournant.

Une nuée de rêves et de pensées s’épaississait autour d’elle quand une voix la fit tressaillir. C’était Shekhar.

— Oui, qu’est-ce qu’il y a ? demanda-t-elle, étourdie comme si elle venait de sauter d’une falaise.

La vibration de ses cordes vocales lui fit l’effet d’une bourrasque balayant le nuage de fumée qui l’enveloppait, d’une foule de mains qui repoussaient ses ailes déployées. Se pouvait-il qu’elle ait eu ces pensées ? Elle se trouvait dans l’état de l’individu qui vient de commettre un meurtre dans un accès de folie furieuse et se considère, incrédule, le couteau à la main.

Elle ne se demandait pas si elle avait eu raison ou tort. Aucun règlement n’encadrait les transgressions de la pensée. Non, elle s’étonnait simplement d’avoir été traversée par l’idée qu’elle pût être libre. Elle se regardait subitement comme elle aurait regardé une autre personne, consciente d’avoir entretenu confusément cette idée depuis très longtemps, stupéfaite de ne pas l’avoir reconnue plus tôt. Son besoin de liberté avait brusquement débordé comme l’eau d’une noix de coco brisée net en deux.

Elle ne s’était jamais interdit ces élucubrations, ayant sans doute compris qu’elles ne débouchaient sur rien de concret, et pourtant la vigueur torrentielle avec laquelle elles venaient de ressurgir l’avait profondément ébranlée.

Après avoir perdu peu à peu tout espoir au cours des dix dernières années et conclu au caractère éphémère de toute chose, elle trouvait presque réjouissant de découvrir en elle-même un tel désir de briser ses entraves et de prendre la fuite.

Elle rejoignit Shekhar.

— Tu m’as appelée, qu’est-ce que tu veux ?

— En jouant à la balle, j’ai fait tomber ça.

Il lui montrait un cadre au verre brisé contenant une photo de lui et de ses parents. C’était l’enfant qui avait tenu à ce qu’ils posent tous les trois, ce jour-là. Elle portait un sari violet à bordure rose ; Shekhar était vêtu d’une chemise à carreaux et d’un short. Quant à Bhâskaran, on aurait dit le roi Nala après sa métamorphose en cocher disgracieux, tant il était mal attifé. Sa dégaine la consternait, même après tout ce temps, chaque fois qu’elle posait les yeux sur la photo.

Peu importe l’habit, c’est la personnalité qui compte, avait-elle dit à ses parents pour l’excuser, au début. Mais elle était la seule à connaître la vérité, à savoir que Bhâskaran n’avait aucune idée de ce qu’elle voulait dire par là. La nécessité de bien se vêtir ne lui échappait pas complètement, mais les costumes avaient un coût et sa compulsion à économiser était la plus forte.

Elle avait été choquée le jour où, dans les premiers temps de son mariage, son frère lui avait déclaré :

— Si tu ne sais pas comment faire comprendre à ton mari ce qui doit changer en lui, ne t’en prends qu’à toi-même.

Pour elle, quel que soit le degré d’intimité dans un couple, chacun des conjoints devait disposer d’un espace de liberté inaliénable. Comment aurait-elle pu chercher à le transformer ? D’autant qu’une tentative de cet ordre aurait été stupide puisque, loin de reconnaître ses propres défauts, il les prenait pour des qualités – ce qui était son droit le plus strict. Elle aurait trouvé insensé de mener une bataille perdue d’avance contre cette situation.

Pourtant, le jour où son frère l’avait déclarée responsable de la persistance des travers de Bhâskaran, elle s’était dit qu’il avait peut-être en partie raison et qu’elle devait au moins essayer de faire évoluer son mari. Dans cette perspective, elle s’était mise à dépenser sans compter avec un bel enthousiasme. Elle lui répétait à l’envi : « L’argent va et vient, mais le bonheur, c’est différent. » Il l’écoutait sans comprendre et, ne voyant pas où elle voulait en venir, dépensait encore moins pour rester dans les limites du budget établi par lui au début de leur vie commune.

Alors elle avait décidé de ne plus lui adresser la parole et durant quelques jours, elle était restée silencieuse. Comme il semblait ne rien avoir remarqué, elle avait fini par craquer.

— Cela fait cinq jours que je ne vous parle plus. Vous savez pourquoi ? lui avait-elle demandé le dernier soir.

— Ah bon, tu ne m’as pas parlé ? s’était-il étonné.

Et il lui avait expliqué la nécessité d’être économe. À l’époque, elle ne le détestait pas encore. Elle avait avancé gentiment :

— Vous avez beaucoup souffert, étant enfant, n’est-ce pas ? Vous avez dû sonner aux portes pour manger à votre faim, vous avez financé vous-même vos études. Vous tiriez de l’eau au puits, vous alliez porter les seaux de maison en maison. Vous viviez dans un tel état de manque que l’argent est devenu pour vous la chose la plus importante de toutes. Mais la situation n’est plus la même. Votre argent compte-t-il plus que moi dans votre existence ?

À présent, elle trouvait parfaitement idiot de s’être livrée à cette analyse du caractère de son mari. On l’avait offerte à Bhâskaran, un homme plus âgé qu’elle et plus fort physiquement. Elle était sa propriété au même titre que le sofa et ses coussins. Si son mari mourait, on tirerait un trait sur elle. Rideau. « FIN. » Dans ces conditions, que pouvait lui apporter d’avoir lu Freud ? Elle s’embrouillait les idées pour trouver des justifications à son attitude, sans aucun résultat. Le pouvoir de droit divin dont il était investi le rendait imperméable.

L’analyse délicate de Châyâ l’avait amusé :

— Qu’est-ce que tu vas chercher ! s’était-il esclaffé.

Alors elle avait compris qu’en tirant la corde du puits, en remontant de l’eau des profondeurs de la terre, il avait extirpé de son cœur les émotions les plus douces.

Sur cette photo, bien qu’il eût l’air franchement laid, il trouvait qu’il présentait bien. Ignorant ou se méprenant sur les sourires ironiques de son entourage, il déclarait avec fierté :

— Belle allure, non ?

Ainsi exposé au ridicule, il avait besoin de soutien. Dans ces moments-là, il lui faisait pitié et c’était par compassion – ce sentiment commun qui interdit aux êtres humains d’abandonner autrui à son sort – qu’elle restait près de lui.

Il lui semblait que les émotions particulières partagées par les couples avaient cessé de les inspirer et que n’existaient plus entre eux que la politesse et le respect dus à tout individu. Si elle lui servait ses repas, si elle s’inquiétait de le voir trempé par la pluie, si elle le soignait quand il tombait malade, ce n’était pas parce qu’il était son mari, mais parce qu’il était un être humain. En personne civilisée et bienveillante, elle aurait rendu ces services à n’importe qui d’autre. La même compassion l’animait lorsque, trouvant Lucky, le chien du voisin, frissonnant sous l’averse, elle l’essuyait gentiment, puis étalait un épais sac de jute au sec pour qu’il s’y étende.

— Tu crois qu’Appa va me gronder ?

— Non, mon chéri, mais ne joue plus à la balle à l’intérieur.

— On va vite remplacer le verre. Tu es très belle sur cette photo, Amma.

Le plaisir qu’elle éprouva à entendre Shekhar prononcer ces mots lui fit honte. Quelle réaction lamentable ! Avait-elle donc perdu toute trace de discernement pour que ces paroles, dans la bouche d’un si jeune enfant, fassent bondir son cœur de joie ? Pas tout à fait, car son bonheur exprimait en creux une souffrance. Si cette simple petite phrase lui était si douce à l’oreille, dite par son fils, c’était sans doute qu’elle ne l’avait jamais entendue de la bouche d’un homme.

— Tu es belle, Amma…

Un jour, Shekhar dirait « Tu es belle » à sa femme. Dans le sillage de cette pensée, elle découvrit combien elle regrettait que son mari ne lui ait jamais parlé de cette façon. Il ne la gardait auprès de lui que pour la satisfaction de ses besoins vitaux et les divers services qu’elle pouvait lui rendre. Il ne lui avait jamais dit qu’elle était belle, même au moment où leurs deux corps ne faisaient qu’un, au plus fort de l’étreinte.

Quand ce rapport physique se déroulait de façon mécanique, elle détestait s’y prêter. Elle se trouvait pire qu’une prostituée. Les personnes de son entourage, se fût-elle confiée à l’une d’entre elles, lui auraient répondu que c’était un péché de nourrir de telles pensées. Sa mère lui aurait ordonné de se frotter le corps de terre rouge et de prendre un bain pour s’en purifier.

La prostituée, au moins, vendait son corps pour de l’argent. Mais soumettre le sien à son conjoint, son compagnon le plus proche, qu’est-ce que cela signifiait ? Se voyait-elle comme une pativrata, l’épouse dévouée corps et âme à son mari et à son devoir conjugal ? C’était sans doute ce que les gens auraient dit d’elle, eussent-ils été au courant de ce qu’elle vivait. Ils auraient proclamé qu’en cultivant le désintéressement et la pureté, elle se consacrait entièrement à son mari malgré l’indifférence de celui-ci.

Si toutes les femmes qui trahissent leur nature sont des pativrata, alors j’en suis une, moi aussi, se dit-elle avec contrariété. Pour que la femme jouisse d’une image positive aux yeux de la société, il fallait qu’elle se consume et se comporte en victime consentante plutôt que de se révolter et de chercher son plaisir. Mais en se conduisant ainsi, elle ne faisait que tricher et retourner son hostilité contre elle-même.

Il faudrait promulguer une loi qui expose les réalisateurs de films tamouls à des poursuites judiciaires lorsqu’ils représentent la femme en martyre, poursuivit Châyâ par-devers elle. On veut que nous fassions preuve de qualités surhumaines, utopiques. Or j’ai besoin ici et maintenant d’un homme qui m’apporte la conviction qu’il existe une beauté secrète dans l’acte d’union, qui regarde mon corps en esthète comme un tableau. Voilà, j’ai osé le penser, et alors ? Le pays va-t-il être dévoré par les flammes ? Quand la vérité elle-même s’est suicidée, comment peut-on encore invoquer la splendeur ancienne de la grande Inde ?

— J’y vais, Amma, lui cria Shekhar en sortant.

Elle se pencha pour ramasser la lettre qui lui avait échappé de la main alors qu’elle était perdue dans ses réflexions. Le chaos intérieur où l’avait plongée ce simple message en disait long sur l’intensité de son désir d’aller chez sa mère. Comment cette souche de Bhâskaran pouvait-il ne pas comprendre ?

Châyâ savait combien ce jour était important pour Bhûma. Elle n’avait pas de secrets pour celle qui était son amie autant que sa sœur et avec qui elle partageait tout, à l’exception de ses plus gros chagrins. Ceux-là, Châyâ les gardait pour elle, si lourds soient-ils.

Qui était l’homme qui venait voir sa cadette ? Que faisait-il, quel caractère avait-il ? Elle aurait voulu tout savoir sur lui. Quand Bhûma revenait de l’université, c’était souvent en compagnie d’Îshvaran, un jeune homme sympathique. Était-ce lui ? Avait-elle réussi à convaincre leur père ?

Le tour que prenaient ses interrogations l’amusait. Son propre mariage avait été arrangé de A à Z par ses parents. Sans doute était-ce la raison pour laquelle elle s’opposait à ce genre d’alliance et souhaitait qu’il en aille autrement pour sa sœur. Elle secoua la tête, fatiguée d’avoir trop réfléchi. Comme si mes pensées étaient capables à elles seules de déclencher une révolution, se dit-elle, découragée. Mais c’était décidé, elle irait à Vepery.

Elle s’avisa que Bhâskaran était parti sans lui laisser d’argent. Midi trente. La banque serait fermée. Elle gagna la cuisine et vida la boîte à monnaie des deux roupies et quelques paisa qu’elle contenait. Puis de l’armoire de sa chambre, elle sortit un sari aubergine à pois dorés dans l’intention de l’offrir à Bhûma.

— Tu vas chez grand-mère ? demanda Shekhar qui venait d’entrer.

— Oui, et tu viens avec moi.

— Comment vas-tu t’habiller ?

Quel réconfort d’entendre quelqu’un se préoccuper des vêtements qu’elle portait ! Il sortit après avoir choisi un sari pour elle. Alors qu’elle en ajustait les plis, il revint, une rose à la main.

— D’où vient cette fleur ?

— Elle ne m’a rien coûté, Amma, c’est la dame d’en face qui me l’a donnée.

Ulcérée par la première partie de sa phrase, elle répliqua :

— Pourquoi ? Tu n’aurais pas acheté une rose pour ta mère ?

Shekhar la regarda bouche bée, sans répondre.

— Dépense donc ton argent sans compter, idiot ! reprit-elle en lui caressant affectueusement la tête.

Parfois, on aurait dit un Bhâskaran en herbe.

Il eut un sourire et acquiesça d’un « Oh ! » en hochant la tête.

 

Lorsque sa mère la vit sur le seuil, son visage s’illumina.

— Je savais bien que tu viendrais. Sans toi, Bhûma ne peut même pas remuer le petit doigt. Bonjour, mon petit, poursuivit-elle, avisant Shekhar. Sais-tu que ta tante va se marier ?

— Qui est le garçon ? demanda Châyâ. Tu ne dis rien de lui dans ta lettre. Est-ce qu’on le connaît ?

— Pas du tout. Mais il va venir, tu vas le voir. Je sais qu’il est maître de conférences à l’université. Pour le reste, adresse-toi à Bhûma et à son père, ils te donneront toutes les informations nécessaires.

— Pourtant, c’est ta fille ! Tu ne devrais pas les connaître, ces informations, toi aussi ?

— Certes, mais depuis quand ton père me consulte-t-il avant de prendre des décisions ?

C’était une de ses récriminations coutumières. Son époux ne lui confiait jamais rien, il ne lui demandait jamais son avis. En mariant sa fille aînée à Bhâskaran, il n’avait pas agi différemment – Châyâ n’avait pas oublié.

Un jour, peu après la cérémonie, Appa leur avait apporté un grand album dans lequel il avait collé toutes les photos de l’événement. Amma l’avait ouvert sur ses genoux et le regardait attentivement, assise entre ses deux filles. Elle s’essuyait fréquemment les yeux.

Châyâ avait trouvé les photos réussies. Alors qu’elle discutait avec sa sœur avant de reprendre leur examen depuis le début, leur mère s’était éloignée.

Un peu plus tard, Châyâ était allée la trouver. Elle s’apprêtait à la houspiller, à lui lancer : « Qu’est-ce qui t’a pris ? Pourquoi tu es partie sans rien dire ? » Mais en la voyant assise dans un coin de la cuisine, le regard rivé aux poutres du plafond, elle s’était ravisée et lui avait simplement demandé :

— Amma, qu’est-ce que tu as ?

— Rien du tout, s’était hâtée de répondre sa mère en se levant. Juste la tête qui tournait.

— Mais tu n’as pas fait de commentaires sur les photos. Elles ne t’ont pas plu ?

— Elles ne sont pas mal. Avec ta guirlande autour du cou, tu es belle à attirer le mauvais œil.

— Et lui ?

— Qui, le marié ?

Elle s’était tournée vers le foyer pour l’allumer.

— Remplis vite une casserole d’eau, c’est l’heure de faire le café.

— Tu as les larmes aux yeux, Amma, pourquoi ?

— C’est la fumée, ma chérie, la fumée du fourneau. Ne reste pas ici, va, fais ce que je te dis.

Ce jour-là, elle était si heureuse qu’elle n’avait pas accordé d’importance à cet incident. Quelques jours plus tard, cependant, la façon dont sa mère avait esquivé sa question et invoqué la fumée lui était revenue à l’esprit. Irritée, elle était retournée la voir :

— Je l’aime, alors pourquoi pleures-tu ? avait-elle attaqué. Tu ne peux pas supporter que ta fille soit heureuse ? Avec toi, c’est toujours comme ça. Si cela lui parvenait aux oreilles, tu te rends compte à quel point il serait malheureux ?

— Je te demande pardon, j’ai eu tort, c’est vrai, avait répondu sa mère, et sa voix sèche craquait comme une feuille de bananier qu’on déchire.

Puis elle s’était enfermée dans le silence.

Châyâ avait aussitôt parlé de sa réaction à Bhâskaran avec la franchise caractéristique des couples dans les premiers temps de leur vie commune.

— Elle peut bien croire ce qu’elle veut, avait-elle conclu. Moi, je vous aime.

— Ça ne vaut pas la peine d’en parler, avait répondu Bhâskaran.

Elle s’était alors demandé si l’amour qu’elle venait de lui déclarer avec une telle conviction faisait partie de ce « en ».

Cette scène l’avait poursuivie de longs jours durant. Le soir, au moment où elle glissait dans le sommeil, ou vers midi, seule devant ses travaux de couture, la vision de sa mère assise dans un coin sombre de la cuisine et regardant fixement en l’air lui revenait subitement.

Elle trouva sa sœur dans sa chambre, le nez dans un livre.

— Hé, Bhûma, tu lis ou tu fais semblant ?

— Pourquoi est-ce que je ferais semblant ?

— Allez, raconte, donne-moi toutes les nouvelles.

— Quelles nouvelles ? Il n’y a rien de spécial. Il va venir ce soir, tu le verras.

— Mais qui est-ce ? Je le connais ?

— Toi, oui. Les parents, pas encore.

— C’est Îshvaran ?

Bhûma fit oui de la tête.

— Petite cachottière ! Attends un peu, je vais tout leur dire !

— Quoi ? Tu ne me laisseras donc pas être heureuse, moi ?

Le sourire qui avait éclairé le visage de Châyâ s’éteignit.

— Qu’est-ce que tu dis, Bhûma ?

— Rien, c’était pour rire.

Châyâ eut un sourire forcé. Quelque chose lui disait que sa sœur n’avait pas voulu plaisanter.

— Châyâ ! appela sa mère de la cuisine. Tu peux venir ? Il y a pas mal de choses à préparer.

Après avoir sorti la farine de pois chiches pour la confection du Mysore pak, Châyâ s’occupait de mille autres détails lorsque Shekhar fit irruption dans la cuisine, suivi de cinq ou six camarades.

— Amma, il y a un marchand de glaces qui passe. Tu m’en achètes une, dis ?

— La glace, ce n’est pas bon pour toi. File.

— Le petit en a vraiment envie, intervint sa grand-mère, achète-lui-en une !

— Tais-toi donc. Si je lui cédais, il faudrait que j’en paie à tous les enfants, non ? lâcha Châyâ d’un ton plein d’amertume.

Sa mère, qui remuait la pâte, penchée au-dessus du feu, leva la tête et la vit irritée, au bord des larmes. Elle lui tendit la cuiller pour qu’elle la relève au fourneau, courut vers son armoire et sortit d’une boîte un billet de cinq roupies qu’elle remit à Shekhar.

— Prends ça et va acheter des glaces pour toute la bande.

Shekhar interrogea sa mère du regard.

— Prends l’argent et file, pauvre glouton ! Tout ce que tu vois, tu veux l’avaler. Tu n’es qu’un estomac ambulant. Allez, circule, va t’empiffrer !

Shekhar laissa tomber le billet par terre.

— Ne me gronde pas, Amma, s’il te plaît, gémit-il les larmes aux yeux, bouleversé.

— Pourquoi le tourmentes-tu ? Est-ce une façon de parler à un enfant ? Dis-lui d’accepter cet argent, protesta sa grand-mère.

Comme Châyâ restait sans réaction, elle ramassa le billet.

— Tiens, Shekhar, ta maman est occupée. Prends ces cinq roupies, elle ne te grondera pas. Mange une bonne glace bien gelée et reviens poser ta main toute fraîche sur moi. C’est ta grand-mère qui te le demande. Va.

Shekhar quitta la pièce.

— Qu’est-ce qui t’arrive, en ce moment, Châyâ ? Tu n’as qu’un fils, et tu ne peux pas lui faire plaisir ? Quel genre de femme es-tu donc ?

— Que chacun élève son enfant comme moi, ce sera déjà bien. Des conseils, tout le monde peut en donner. Mes problèmes, par contre, je suis la seule à les connaître.

Sa mère n’insista pas. Pour lui montrer qu’elle n’était pas fâchée, elle se mit à parler de tout et de rien, mais le visage de Châyâ restait obstinément fermé. À la fin, elle n’y tint plus.

— Écoute Châyâ, on te voit rarement ici, alors le jour où tu es là, évite de faire la tête. Même si, je dois le dire, ça n’enlève rien à ta beauté.

Châyâ, enfin déridée, éclata de rire.

— Arrête, Amma !

— Allez, va demander à Bhûma de passer un joli sari. Il se fait tard.

Après avoir aidé Bhûma à s’habiller, Châyâ sortit dans l’arrière-cour. Une voix lui parvenait du dehors, celle du laitier, crut-elle comprendre, ou du vendeur de yaourt. S’étant soigneusement rincé le visage à l’eau froide pour évacuer sa fatigue, elle rentra dans la maison et se dirigeait vers la chambre de Bhûma pour y prendre une serviette quand elle entendit sa mère et sa sœur qui parlaient ensemble. Comme il était question d’elle, elle s’arrêta pour écouter sans être vue.

— Bhûma, disait sa mère, Kuppu voudrait qu’on lui prête un peu d’argent, mais ton père a emporté la clé avec lui. Est-ce que tu crois qu’on peut demander à Châyâ ?

— Après le drame qu’elle a fait pour les glaces, tu n’y penses pas ! J’étais là, j’ai tout entendu. Ce n’est plus la Châyâ que je connaissais. Elle a beaucoup changé. Tu n’as qu’à dire à Kuppu de revenir demain.

Derrière la porte, Châyâ était clouée sur place, les jambes flageolantes. Était-ce vraiment Bhûma qui venait de parler ? Des gouttes d’eau et de transpiration mêlées ruisselaient sur son visage encore mouillé. Avant que sa mère sorte, elle s’essuya en hâte les joues et le front dans le pan de son sari, puis gagna la cuisine.

Elle trouva dans la réserve un miroir cassé devant lequel elle refit sommairement sa natte sans se peigner. Puis elle se servit de la poudre de kumkum déposée devant l’effigie des dieux pour en poser une touche sur son front.

— Tu ne vas pas te changer ? demanda sa mère, qui venait d’entrer.

— Ce n’est pas vraiment nécessaire. Ce n’est pas moi qu’on vient voir, laissa tomber Châyâ.

Elle avait prévu de se présenter vêtue d’un beau sari devant le jeune homme qui avait su ravir le cœur de Bhûma, puis de lui poser des questions taquines pour le pousser dans ses retranchements, mais cette perspective avait pris un goût amer. Ce n’était plus sa Bhûma qu’elle s’apprêtait à épauler.

La voix de son père lui parvint du dehors. Ils devaient être tous arrivés. Elle jeta un coup d’œil par la fenêtre de la cuisine. Il s’agissait bien d’Îshvaran, le jeune homme qu’elle avait déjà rencontré. Il émanait de lui une nouvelle gaieté. Quand elle se les représentait ensemble, Bhûma et lui, elle était émerveillée par le couple idéal qu’ils formaient.

À ce moment, le souvenir de la photo dont Shekhar avait cassé le verre surgit spontanément devant elle et elle se surprit à comparer le Bhâskaran boudiné de l’image au jeune homme élancé qu’elle avait devant les yeux. Puis le souvenir de sa mère assise dans un coin sombre, le regard fixe, revint lui traverser l’esprit. Elle commençait à avoir mal à la tête.

Son père, l’apercevant, l’appela pour la présenter aux nouveaux venus. Par courtoisie, elle passa un moment en leur compagnie, puis se leva et sortit. Il lui semblait que sa migraine avait empiré. Pensant que l’air frais pouvait lui faire du bien, elle gagna l’arrière-cour à pas lents et, prise d’un étourdissement, s’assit sur la pierre à laver le linge. Dans le crépuscule qui descendait lentement, elle parcourut d’un regard las le rouge encore éclatant des sev arali, le jasmin corail qui exsudait son parfum le soir venant et les dernières fleurs du kasi tumbai. Elle posait les yeux sur un régime de fruits pendant à un bananier lorsque l’obscurité l’engloutit.

Derrière ses paupières fermées, une comète tourbillonnait, d’où fusaient des bouffées scintillantes de rouge, de vert et de bleu. Leur luminosité très intense n’avait pourtant rien d’aveuglant. Elles retombaient avec une légèreté de pétales, douces, veloutées comme la peau d’un bébé. Elles flottèrent un moment de-ci de-là, telles des fleurs de coton, puis se rassemblèrent et de leur lumière conjuguée surgirent soudain deux yeux bleu noir. Ils disparurent peu après, remplacés par une sorte de baigneur en celluloïd aux bras ronds, au beau ventre de conque blanche, et la comète se remit à tournoyer.

— Assez, assez, je n’en peux plus… murmura Châyâ.

La voix de sa mère l’appelait, lointaine, légère comme un souffle de vent.

— Châyâ !

— Am… Amma !

Les syllabes s’échappaient de sa bouche en un long sanglot jailli du tréfonds de son être avec la violence d’un raz-de-marée.

— Ma petite fille, ma chérie, qu’est-ce qui t’arrive ?

Deux bras frais comme des guirlandes de jasmin la cueillirent et voilà qu’elle reposait sur les genoux de sa mère, à côté de la pierre à laver. De son estomac tordu comme un torchon montaient des spasmes douloureux qui lui comprimaient la poitrine. Une eau brûlante et aigre reflua dans sa bouche qu’elle couvrit, sans effet, de sa main. Sa mère la redressa pour l’asseoir et Châyâ s’abandonna contre elle. Tout en lui caressant doucement le dos de haut en bas, Amma lui essuyait les lèvres et le menton.

— Attends, je vais appeler ton père et ta sœur. Dans mon inquiétude, je n’y ai pas pensé plus tôt.

— Surtout pas ! gémit Châyâ en secouant la tête si fort qu’elle s’étrangla. Amma, je…

Sa voix se brisa.

— J’ai compris. De combien ?

— Je ne sais pas.

Elle tendit les bras dans un geste las, enlaça la taille de sa mère, posa la tête contre son épaule. Au bout d’un long moment, s’apercevant qu’elle pleurait, elle se laissa emporter sans vergogne par les vagues puissantes de son chagrin. Le cœur brisé comme si elle venait de perdre un combat, elle pleurait en criant sa détresse à mots hachés, trempés de larmes, entre deux sanglots.

— Pourquoi… Pourquoi maintenant… Il ne me reste plus rien, Amma, j’ai tout perdu… même ma liberté… Je suis seule…

— Petite folle, qu’est-ce que tu racontes ?

Le timbre de sa mère était rauque.

— Bhûma n’a-t-elle pas dit que j’avais changé ? Qu’est-ce que je peux faire, Amma ? Il m’a transmis son obsession de l’argent… Pourquoi est-ce que je me suis mariée ?

Le flot incohérent semblait intarissable.

— Enfin Châyâ, de quoi est-ce que tu parles ? demanda sa mère d’une voix agitée et pleine d’inquiétude.

Son ton pressant fit à Châyâ l’effet d’un coup entre les deux yeux et la rappela à elle-même. Elle bondit sur ses pieds et essuya ses larmes.

— Est-ce que j’ai dit des bêtises ? s’inquiéta-t-elle dans un murmure. C’est la fatigue, tu sais, rien d’autre.

— Châyâ, tu as quelque chose dans la tête dont tu ne veux pas parler.

— Non, Amma, rien du tout. C’est d’avoir marché au soleil. Je n’avais pas encore conscience de mon état. Si j’avais su, je ne serais pas venue par cette chaleur. De plus, je suis restée près des fourneaux. C’était un vertige passager. Ne dis rien à qui que ce soit, je t’en prie. Viens.

Sa mère se leva et la suivit à l’intérieur. Elle passa le doigt sur le tissu de son corsage, mouillé à l’épaule par les larmes de Châyâ. Si les gens aimaient avec cette fluidité, se dit-elle, ma petite fille ne se trouverait pas dans une telle détresse.

Châyâ retourna se rincer le visage et appela son fils.

— Viens, Shekhar, on y va, lança-t-elle en direction de la chambre.

— Allez-y sans vous presser, et faites bien attention, cria son père selon son habitude.

Sa mère l’accompagna jusqu’à la porte. Lorsqu’elles atteignirent le seuil, elle posa la main sur l’épaule de Châyâ.

— Au revoir, dit-elle dans un grand soupir, à bientôt.

Châyâ hocha la tête et se mit en route. Amma était une mère elle aussi, elle comprenait son chagrin. Tout en se faisant cette réflexion, il lui vint à l’esprit que ce n’était pas la seule raison de son empathie. Elles partageaient d’autres points communs, des entraves… Il y avait, remisée dans un coin de la maison, une vîna aux cordes brisées, couverte de poussière comme un enfant qui vient de se rouler dans la terre. Châyâ avait entendu dire que sa mère en jouait très bien. Celle-ci lui avait raconté qu’au début de sa vie d’épouse, elle pratiquait quotidiennement jusqu’au retour de son mari, le soir. Un jour, un vieil homme l’avait interpellée de la maison voisine :

— Amma, vous devez avoir fait des libations de miel aux dieux dans une vie antérieure ! Lorsque vous chantez, c’est comme si on me versait du nectar dans les oreilles. Je voudrais que vous jouiez pour moi tous les après-midi.

À l’époque, Amma avait quinze ans. Elle avait été triste de quitter son père, lui qui appréciait tant sa musique. « Kamu, joue-moi le râga Sahana, doucement, dans la cinquième variation », lui disait-il souvent.

Accédant au désir de son voisin âgé, elle lui avait offert chaque jour un récital.

Un soir, son époux était rentré du bureau au moment où elle interprétait un hymne du Tirupukazh avec ferveur. Elle avait chanté le morceau jusqu’à la fin avant de se lever. À peine le vieil homme avait-il franchi le seuil qu’Appa lui avait demandé :

— Avec qui es-tu mariée ?

— Avec vous, bien sûr, lui avait-elle répondu sans comprendre.

— Tout ce qui est à toi m’appartient et n’appartient qu’à moi, le sais-tu ? Tu ne dois pas jouer de la vîna pour n’importe quel étranger, mais uniquement pour moi.

En relatant l’histoire à Châyâ, à qui elle parlait parfois de cet épisode, Amma s’était mise à rire :

— Mais comment jouer pour quelqu’un qui vous demande pourquoi on ne mélange pas les râgas Hari Kambhoji et Mohana !

Cette nuit-là, pendant qu’il dormait, elle avait sectionné les cordes de son instrument et n’y avait plus jamais touché. C’était un peu, disait-elle, comme si elle avait brisé et jeté au loin son tali de femme mariée.

Un jour, sa fille, avisant l’instrument délabré, lui avait demandé :

— Comment as-tu pu, Amma ?

Sa mère avait poussé un grand soupir, puis elle avait ri.

— À l’époque, j’en ai été capable. Mais aujourd’hui, si je tenais mon instrument entre mes mains, je deviendrais folle. La contrainte que je m’impose depuis si longtemps volerait en éclats.

Quoi d’étonnant à ce que cette femme, qui souffrait chaque fois qu’elle posait les yeux sur sa vîna, pût comprendre la douleur de sa fille, se disait Châyâ. Il lui semblait que sa mère était sa seule amie.

Elle attendait le bus pour Triplicane en compagnie de Shekhar, suffoquant sous l’emprise de pensées pénibles. Encore quelques mois, et elle ne pourrait plus faire de couture. Son mari, apprenant la nouvelle, allait pester – qui va devoir payer, régler les frais médicaux ? – contre cette calamité qui l’écrasait.

À l’université, on l’avait surnommée « la belle rêveuse ». Mais qu’étaient devenus ses rêves ? Elle attendait un deuxième enfant et elle n’était même pas capable d’imaginer les vêtements qu’elle allait coudre pour elle – si c’était une fille – dans ses couleurs préférées, vert, rouge, violet en diverses combinaisons. Qui avait déclaré un jour à sa mère qu’elle aurait une demi-douzaine de bébés quand elle serait grande ? Désormais, pour elle, penser se limitait à anticiper les factures que le médecin allait leur présenter et le manque à gagner qui serait le sien pendant les mois où elle serait incapable de coudre. Toutes les pierres précieuses qu’elle avait amassées dans son cœur s’étaient changées en vulgaires cailloux.

Ses rêves, ses véritables rêves, la vie les avait exigés en sacrifice. Allait-elle aussi revendiquer son bonheur à l’idée d’être bientôt mère ? Pour le moment, son état d’esprit était tout entier tourné vers la révolte. Pourquoi dois-je subir cette épreuve ? se disait-elle. Il fallait une nouvelle loi, il le fallait absolument. Mais pour en finir avec quoi ? Avec tout ça. Pour protéger de la destruction tout ce qui risquait d’être détruit.

Le bus était arrivé. Elle en descendit un peu plus tard comme elle y était montée, la tête pleine de soucis. Elle reprit sa marche à pas lents, flanquée de son fils. En arrivant devant chez eux, elle éprouva une puissante résistance à entrer. Elle aurait voulu continuer à marcher dans les rues en compagnie de Shekhar.

Bhâskaran surgit brusquement dans ses pensées. Si elle devait mourir bientôt, il ne saurait jamais à l’issue de quel combat intérieur elle était partie. Il dirait que ce genre de malheur n’arrivait qu’à lui, il s’apitoierait sur l’injustice de son sort. Châyâ fut prise d’une envie de rire en imaginant la situation. À l’idée des dépenses à encourir, il s’abstiendrait même de se remarier ! À cette pensée, le sourire qui s’était esquissé en elle s’épanouit sans retenue sur ses lèvres.

Bhâskaran s’en prit à elle aussitôt qu’il les aperçut :

— Où étais-tu donc, Châyâ ? Tu n’as aucun sens de tes responsabilités !

Il ne répondait pas de grand-chose lui-même, mais on pouvait toujours compter sur ce clown pour offrir gratuitement le spectacle de son ridicule.

— Alors, où étais-tu ?

— À Vepery, répondit-elle en se dirigeant vers la cuisine.

— Vepery ? Et qui paie les allers-retours en bus ?

Elle prit son temps avant de lui répondre, ravie de la petite comédie qui se jouait à l’insu de son mari.

— Qu’est-ce que ça peut faire ? Vous aurez bientôt des dépenses beaucoup plus importantes à prévoir qu’un malheureux ticket de bus.

— Des dépenses ? Quelles dépenses ? De quoi parles-tu ?

— Je vous le dirai plus tard.

— Toi et tes secrets !

À la nuit, lorsqu’elle s’étendit, épuisée, sur le lit, Bhâskaran ne dormait pas.

— Alors, de quelles dépenses voulais-tu parler, tout à l’heure ?

Ne sachant comment aborder le sujet, elle garda le silence.

— Allez, dis-le-moi.

Elle se rappelait l’excitation et la pudeur qui l’avaient gagnée la première fois, quand elle lui avait annoncé qu’elle attendait un enfant. Cette fois, elle se sentait vide de toute émotion. Alors, à l’aide de mots dépourvus de la beauté et de la solennité qui convenaient à l’événement, dans l’indifférence du marcheur qui jette au loin le caillou sur lequel il vient de trébucher, elle dit :

— Un autre enfant sera là bientôt.

Un silence descendit sur la pièce. Puis Bhâskaran se mit à grommeler :

— En effet, ça va faire de grosses dépenses supplémentaires.

Elle ne releva pas. Elle connaissait ses réactions par cœur. Elle n’éprouvait même plus le besoin inquiet de liberté qu’elle avait connu. Tel un oiseau auquel on a rogné les ailes, elle se replia sous la couverture, ne souhaitant que dormir, tandis que Bhâskaran additionnait dans sa tête les montants des frais à venir, échafaudait des plans pour équilibrer son budget.

Une loi… une loi… une loi… pensa encore Châyâ avant de sombrer dans le sommeil.

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