Diam's, autobiographie

Mélanie Georgiades · Chapitre 1 sur 5

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Diam's, autobiographie

Partie I

Je suis née le 25 juillet 1980 à Chypre, dans la ville de Nicosie. Si je

n’ai pas vu le jour en France, pays où je vis, c’est tout simplement parce

que ma mère s’est mariée avec un homme d’origine chypriote, et très fier de

l’être : mon père !

Au cœur de ce joli mélange de cultures, autant vous dire que les

conflits ont débuté dès ma naissance. Déjà, le choix de mon prénom a été

l’objet d’un grand débat : ma mère voulait m’appeler Mélanie, en référence

à une chanteuse qu’elle admirait dans les années soixante-dix, alors que

mon père, dans la plus grande des traditions, avait choisi le prénom de sa

maman : Avgusta. Ma mère, l’air de rien, avait un caractère bien trempé.

Elle est donc entrée en rébellion contre toute la famille et les a menacés de

m’appeler « France » s’ils s’obstinaient à vouloir me donner un prénom

connoté grec ! « France » n’a pas dû leur plaire, car ils ont fini par abdiquer.

À eux le nom de famille, à elle le prénom, le ton était donné ! Mon père

était un Méditerranéen, avec tout ce que ça implique, et ma mère, née à

Roubaix, aurait très bien pu se trouver au premier rang des manifestations

féministes de sa génération… Je crois que leur seul point commun avait été

d’être tous deux nés dans les années cinquante. Pour le reste, je ne

comprends toujours pas pourquoi ils se sont dits oui en Angleterre, et plus

précisément à Londres, le 12 octobre 1973. Sur le papier, cela semble assez improbable, c’est à se demander ce que faisaient une Française de vingt-

trois ans et un Chypriote de vingt-quatre ans chez les British à cette

période !

Tout devient clair lorsque l’on sait qu’à Chypre, dans les années

soixante-dix, la plupart des jeunes allaient faire leurs études à l’étranger,

faute d’université dans leur pays. Ma mère était dingue des Beatles et de

tout ce qui concernait l’Angleterre : son diplôme de tourisme en poche, elle

a sauté dans le premier bateau pour se rendre à Londres. Elle rêvait d’y

trouver un job pour pouvoir y vivre. Je ne connais pas l’histoire de sa

rencontre avec mon père dans le détail ; tout ce que je sais, c’est que

d’emblée elle a voulu se marier avec lui ! Très peu de temps après s’être

rencontrés, sans même la présence de leurs parents ni de leurs proches, ils

se sont unis officiellement et le sont restés près de douze ans. Le mariage

précipité a été un choc pour les deux familles qui ne le voyaient pas d’un

bon œil… Aujourd’hui, tout le monde en parle en souriant mais, sur le

coup, l’événement était difficilement acceptable. Heureusement, mes

grands-parents maternels sont des êtres merveilleux et ouverts, ils ont

accueilli mon père avec amour et beaucoup de rires aussi, puisque leur

gendre ne comprenait pas un mot de français avant de rencontrer ma mère !

Mes parents avaient l’habitude de se parler en anglais. Le souci, c’est que

ma grand-mère, elle, ne connaissait que le français ou le ch’ti ! Je n’ose

même pas imaginer les sketches que cela devait être à la maison. Même

difficulté pour ma mère, lorsqu’elle s’est rendue à Chypre : ma grand-mère

paternelle ne parlait que le grec ! Tout ce petit monde a dû s’adapter et,

aujourd’hui, disons que chacun connaît un peu de la langue de l’autre mais dans des proportions limitées. Pour l’anecdote, ma grand-mère grecque et

moi, cela fait trente ans que l’on communique des heures durant sans que je

ne comprenne rien à ce qu’elle me raconte… C’est aussi ça, l’amour !

Après quelque temps passés en Angleterre, mon père a demandé à

ma mère de le suivre à Chypre. Là-bas, tout ne s’est pas déroulé comme

prévu, car elle a eu du mal à s’adapter aux us et coutumes de sa nouvelle

famille. Ma mère rêvait de liberté, de faire carrière, de voyager, ce qui

n’était pas courant chez les femmes chypriotes. Elle a donc été ravie lorsque

mon père, en 1974, s’est fait muter à Oman, dans le sud, en plein désert,

pour exercer le métier de métreur dans la construction de routes. Ma mère,

elle, a trouvé du travail comme secrétaire médicale dans l’hôpital qui

pouvait accueillir au besoin les trois mille personnes venues travailler sur

cet énorme chantier. Ils y sont restés neuf mois, jusqu’à la mutation de mon

père dans les Émirats. En 1977, de retour à Chypre, mon père et ma mère

travailleraient pour une société de réassurance, établie à Beyrouth.

Lorsque ma mère parle du Liban aujourd’hui, c’est toujours avec les

yeux qui brillent. Elle a tellement aimé y vivre, y exercer son métier. Leur

appartement se situait dans un quartier appelé Achrafieh et, deux ans

durant, ils y ont vécu heureux.

Entre-temps, la guerre avait éclaté à Chypre. D’après ce que je sais,

à l’été 1974, en réponse au coup d’État organisé par les Grecs contre le

président chypriote, l’armée turque a envahi le pays pour, disait-elle,

protéger militairement les minorités sur place. Si le coup d’État grec a

échoué au bout de quelques jours, les Turcs n’en ont pas moins continué

d’occuper plus d’un tiers du territoire chypriote, coupant ainsi l’île en deux parties. Assez mal organisée, il est vrai, et éparpillée ici et là, la résistance a

commencé à se manifester et les hommes de ma famille, comme tant

d’autres, sont partis combattre. Mon père, alors à l’étranger, n’a pas

participé à la guerre.

Aujourd’hui, les Turcs sont toujours présents à Chypre, et c’est un

sujet délicat à aborder lorsque je suis avec mes proches. Je n’ai jamais

connu mon pays en paix. J’ai toujours connu cette fameuse « ligne verte »

tracée par l’Onu, symbole espéré d’une conciliation, mais qui en réalité

divise le pays. Au nord les Turcs, au sud les Grecs, alors que jusque-là peu

importaient leurs origines, tous se sentaient chypriotes. Je n’ai jamais su qui

avait été le premier fautif mais, quoi qu’il en soit, jamais plus ma grand-

mère, ni mes tantes, ni mes cousins n’ont pu remettre le pied de l’autre côté

de la ligne verte. Quels que soient les biens qu’ils y possédaient, ou même

s’ils y vivaient depuis longtemps, dès lors qu’ils étaient d’origine grecque,

les Chypriotes devaient tout abandonner sur place et s’exiler au sud de la

ligne.

J’ai toujours suivi de près les négociations de réconciliation, et c’est

loin d’être gagné. À noter tout de même que, à ma naissance, personne ne

pouvait se rendre sur le territoire de l’autre ; or, depuis quelques années, sur

présentation d’une pièce d’identité et pour une période limitée, chacun peut

franchir la ligne et accéder de l’autre côté. Jamais les Chypriotes de ma

famille n’ont accepté de se plier à cette loi et pas une seule fois je n’ai pu

prendre ma part dans leurs discussions sur cette guerre, car le sujet est trop

épineux. Aujourd’hui, après la chute du mur de Berlin, Nicosie, ma ville

natale, reste la dernière capitale divisée d’Europe.

Pendant ce temps, mes parents vivaient donc au Liban… Ma mère

aimait Beyrouth, il y faisait bon vivre, son travail et ses collègues lui

plaisaient énormément. Elle, qui s’était éprise de ce pays et de cette ville

aux multiples cultures, s’est retrouvée à son tour sous les bombardements

de la guerre civile. À croire que la guerre était partout… Cette fois, les

Syriens et les milices chrétiennes du pays se déchiraient. L’immeuble et

plus précisément l’appartement de ma mère était mitoyen des locaux de la

radio des Kataëb, ces miliciens formés entre autres par Pierre Gemayel,

leader politique libanais et fondateur du parti du même nom. C’est dire

qu’au même moment, alors que la ville vibrait sous les violences de la

guérilla, ma mère ne se trouvait qu’à quelques centimètres des rafales et des

bombardements dont cette milice était la cible. Sous les attaques

incessantes, tous les habitants ont dû se réfugier dans les caves des

immeubles, devenues des abris contre les obus qui tombaient par milliers à

l’heure et qui ont détruit l’appartement de ma mère. Après deux semaines

passées dans ce bunker, un cessez-le-feu a été décrété durant deux heures.

C’est à cette occasion que mes parents ont croisé des journalistes français

venus tourner un reportage ; ces derniers les ont emmenés avec eux pour

franchir facilement les lignes syriennes, leur voiture étant précédée d’une

ambulance. Arrivés à Beyrouth-Ouest, passeports en main, billets d’avion

réglés par le P.-D.G. de leur société, ils sont rentrés à Chypre.

Les obus n’ont pas seulement détruit l’appartement, ils ont aussi

effacé toutes les traces de son passé. Ses albums photos souvenirs se sont

consumés, seules restent dans nos mémoires les histoires qu’elle me raconte

de temps en temps.

Ma mère est toujours éperdument éprise du Moyen-Orient, de ses

vastes étendues, de ses déserts, de sa culture et de ses gens parfois si

simples, qui placent la richesse du cœur avant la richesse matérielle.

Si je prends le temps de raconter l’histoire de mes parents, c’est

qu’elle fait partie de la mienne ; avec ce genre d’aventures, je ne pouvais

pas me fermer aux autres… Ma mère est si ouverte, curieuse, tolérante,

véritable citoyenne du monde, elle a toujours éprouvé le besoin de partir, de

voyager, et d’aller à la rencontre des gens. Un jour, j’ai osé lui dire : « En

fait, tu ne te sens bien nulle part… » Du tac au tac, elle m’a répondu : « Ah

non, Mélanie, au contraire, je me sens bien partout ! »

Ça, c’est ma mère dans toute sa splendeur. Cette femme, je l’aime

comme je n’ai jamais aimé personne. Je l’ai même tellement aimée que,

pendant vingt-huit ans, je n’ai jamais su le lui dire – mais j’y reviendrai.

Après ces mésaventures libanaises et leur périple dans le monde

oriental, ma mère et mon père sont retournés vivre à Chypre. Quelque

temps plus tard, en 1980, ma mère m’a mise au monde, à l’âge de trente

ans. Je ne me rappelle pas ma vie là-bas, à cause de sa brièveté, car ils ont

décidé de s’installer en France dès 1982. De ma petite enfance à Chypre, je

n’ai pour souvenirs que les quelques photos qu’a conservées ma mère. On

m’y voit proche de ma famille, auprès de mes tantes, de ma grand-mère et

de ma cousine que je considérais comme ma sœur. Malgré la distance, j’ai

toujours eu dans le cœur un grand attachement à mes racines chypriotes et à

ma famille.

En 1982, mon père a été muté à Paris, ma mère a trouvé un job de

secrétaire de direction, tous deux vivaient confortablement. Nous habitions un grand et bel appartement en face du Champs-de-Mars. Me restent

quelques souvenirs de nos sorties au parc, tout comme de l’ambiance à la

maison qui n’était pas au beau fixe. Mes parents se déchiraient souvent,

jusqu’au jour où mon père est parti.

Je le vois sur le pas de la porte, costume cravate et attaché-case à la

main, qui me dit au revoir. Je sais que ce n’était pas le jour où il allait

définitivement quitter le foyer, mais aujourd’hui encore je garde en tête

cette image comme celle de son départ. Je n’ai pas le souvenir d’une grande

complicité entre mon père et moi, même si, comme toutes les petites filles,

j’aimais mon papa ; j’ai beaucoup souffert qu’il s’en aille. De ce jour-là, ma

mère a toujours assumé seule, et je lui en serai à jamais reconnaissante.

Le divorce de mes parents n’a pas été un traumatisme ; j’étais jeune

et, durant des années, entre l’âge de quatre et dix ans, j’allais régulièrement

voir mon père pendant les vacances scolaires, en Grèce, à Athènes, là où il

vivait. Je passais la plupart du temps sur la plage. En général, toute la

famille se réunissait, mes tantes, mes oncles, mes cousins et cousines, nous

étions heureux de nous retrouver. Je baragouinais quelques mots d’anglais

avec eux, mais il est vrai que la communication n’était pas facile. Cela dit,

j’étais petite et, tant que l’on s’amusait, on se fichait de ne pas se

comprendre ! Mon père travaillait sans relâche, si bien qu’il n’était pas

toujours avec nous ; je garde le souvenir d’une profonde tristesse chaque

fois qu’il s’absentait.

Petite, il me manquait tellement lorsque j’étais en France que mes

voyages en Grèce étaient de grands moments de joie. Il m’arrivait de ne pas

voir mon père pendant des mois et, comme nous ne parlions pas la même langue, on communiquait très peu par téléphone. Alors, une fois là-bas,

j’étais comme qui dirait accrochée à lui. À cette période, mon père roulait

sur l’or. Il menait un grand train de vie, sa maison était immense, sa voiture

luxueuse, et j’en profitais pleinement ! C’était rare qu’il me refuse quoi que

ce soit. Et, comme il me confiait souvent à la famille, pour s’excuser de

travailler autant il m’offrait tout ce que je voulais : jeux électroniques,

baskets, vêtements ; j’étais très gâtée. Cela avait de vraies conséquences sur

mon éducation lorsque je rentrais chez moi, où tout avait de nouveau un

prix. Il me fallait bien travailler à l’école pour mériter une récompense, être

sage pendant des semaines avant de recevoir un jeu, alors que chez mon

père, quoi que je fasse, j’obtenais tout ce que je voulais. Si nous

communiquions difficilement, il savait tout de même me poser les questions

essentielles : est-ce que j’avais faim ? soif ? En dehors de ces considérations

pratiques, nous peinions à avoir de vraies discussions. C’était frustrant de

ne pouvoir interroger mon père sur des sujets qui me contrariaient, et cette

frustration n’est allée qu’en s’accentuant. Si, jusqu’à l’âge de dix ans, j’ai

vu mon père deux à trois fois chaque année, en grandissant j’ai commencé à

préférer les colonies ou les copines qui m’invitaient à passer les vacances

chez elles. Progressivement, mon père et moi nous sommes ainsi éloignés

l’un de l’autre. Nous ne nous appelions que pour les grandes occasions, je

lui en voulais de laisser s’écouler tant de temps sans prendre de mes

nouvelles. Il me manquait, beaucoup même, et j’avais l’impression qu’il

était en train de m’abandonner.

Plus tard, à l’aube de ma quinzième année, lorsque j’ai mieux

maîtrisé l’anglais, il était déjà trop tard, quelque chose s’était brisé entre nous. C’est comme si dans ses longs silences j’entendais : « Je n’ai pas

besoin de toi, ma fille. » Je me suis détachée de lui pour moins ressentir son

absence, dans tous les sens du terme. Je dois admettre qu’au fil des années,

il avait fait de réels efforts en langue française, mais son vocabulaire restait

trop limité pour que nous puissions avoir de vrais échanges et apprendre à

nous connaître enfin. Inévitablement, nous avons totalement perdu le

contact – il me semble même que nous sommes restés trois à quatre ans

sans communiquer – ; c’est à ce moment-là qu’une certaine rancœur est née

en moi. À cette époque de ma jeunesse, je traversais beaucoup d’épreuves,

je découvrais les « aléas » de la vie, ma mère était contrainte à être

autoritaire pour me recadrer, et je dois dire que la présence de mon père et

son regard sur moi me manquaient. Son éloignement, voire son

indifférence, me faisait affreusement mal et, quand bien même je l’aurais

appelé, il n’aurait pas perçu ce que j’avais sur le cœur ; je lui en voulais de

ne pas jouer son rôle. Avec le temps, je suis devenue une « écorchée vive »,

une adolescente constamment dépassée par ses émotions ; je me réfugiais

dans le « ah, si j’avais un père, lui au moins il me comprendrait ». Je crois

que son abandon me renvoyait en pleine figure le fait que je ne méritais pas

la peine qu’on s’occupe de moi ; son attitude me dévalorisait énormément.

Je me disais : « Suis-je si peu importante pour lui ? Suis-je si insignifiante

pour qu’il en vienne à oublier mon existence ? » Inconsciemment, je pense

que son désintérêt cultiverait plus tard en moi l’envie de « capter »

l’attention des autres et la nécessité de les interpeller à travers mes textes,

comme si je devais me venger de ses silences en essayant de partager ma

vie et mes sentiments, avec des millions de personnes.

De son côté, ma mère aussi était très absente, malheureusement.

Seule pour assumer sa fille et son foyer, elle devait travailler deux fois plus.

Elle partait tôt et rentrait tard, si bien qu’on se parlait peu. Elle ne voyait

donc pas que sa fille était si triste. Nous étions pudiques toutes les deux,

nous ne dévoilions nos sentiments que par écrit et en de rares occassions. À

cette époque, en 1994, ma mère s’acharnait au travail. Depuis quelques

années déjà, elle avait trouvé un job dans le monde de la musique.

Rigoureuse, elle s’était fait une place de choix dans une grande maison de

disques. À son arrivée dans la boîte, elle avait d’abord été secrétaire de

direction pendant plusieurs années, avant de se voir confier le département

événementiel. Elle organisait les lancements d’albums, les soirées de

remises de prix, les after shows, les rencontres avec les fans. C’est ainsi que

je baignais depuis l’enfance dans cet environnement-là.

J’ai donc débuté mes premières années d’école à Neuilly-sur-Seine,

à côté de son travail, et, après la classe, j’allais la rejoindre à son bureau. J’y

faisais mes devoirs, je m’amusais avec tous ses collègues. Quelquefois ma

mère finissait tard le soir, alors je m’occupais en l’aidant à trier le courrier

des fans ou en jouant à des jeux sur minitel. C’était les heures de gloire de

la musique ; en ces années, beaucoup d’artistes vendaient des centaines de

milliers d’albums, certains des millions. Parmi eux, il y en avait qui jouaient

avec moi dans les couloirs. J’étais comme qui dirait la mascotte de la boîte

et, alors que les gens se seraient battus pour approcher leurs idoles, moi, je

jouais à cache-cache avec l’un, aux billes avec l’autre. Je ne me rendais pas

compte de leur statut car, auprès de moi, ils ne me semblaient pas différents

de mon papa. Lorsque ma mère organisait des événements sur les tournées, il n’était pas rare qu’elle m’emmène avec elle, si bien que j’ai vu des

centaines d’artistes sur scène : des Rolling Stones à Prince, en passant par

George Michael et Tina Turner, je m’éclatais de concert en concert, sans

oublier Michael Jackson – paix à son âme – que j’ai vu au moins huit fois –

à Londres, Montpellier, Nice, Paris… Je me suis même retrouvée sur scène

à ses côtés à trois reprises. Deux fois, j’ai fait partie des enfants qui

dansaient sur la chanson « Bad » lors de sa tournée française en 1988 et,

quelques années plus tard, j’y serai de nouveau avec une multitude

d’enfants pour « Heal The World » à l’hippodrome de Vincennes. Quand à

mon tour j’ai eu du succès, ma mère s’est souvent amusée à dire : « Pas

étonnant que ma fille puisse gérer des milliers de gens sur scène, car, son

premier concert, c’était devant plus de quatre-vingt mille personnes ! » OK,

c’est vrai, sauf qu’elle oubliait de mentionner qu’à l’époque j’étais habillée

en marin, toute de bleu vêtue, un béret à pompon sur la tête, on aurait dit un

schtroumpf chaussé de Reebok Pump ! J’étais ridicule et Michael, en

réalité, était bien loin de nous ! Je n’ai pas pu l’approcher et ne lui ai jamais

parlé, mais pour moi il faisait partie de la famille. Ma mère, qui travaillait

énormément pour lui lors de ses passages en Europe, rapportait toujours une

quantité d’objets à son effigie ou lui ayant appartenu : disques d’or, pièces

collector, et même le chapeau noir qu’il lançait à la foule… Ce chapeau

mythique, elle finirait par le vendre quelques années plus tard pour

compenser des fins de mois difficiles. J’ai fait aussi un voyage en bus avec

son équipe artistique, dont l’habilleur, qui m’a montré comment il cousait

un à un des petits diamants pour faire briller les chaussettes de Michael : ça

m’amusait beaucoup.

Je n’ai pas eu une enfance « banale », même si, sur le moment,

l’univers pailleté et magique de la musique me paraissait une chose

habituelle, faisait partie intégrante de ma vie. J’aimais imiter les chanteurs

et, puisqu’aux yeux des gens ils étaient, je cite, « des personnes

importantes », ils sont devenus mes premiers modèles. Certains d’entre eux,

amis de ma mère, venaient quelquefois dîner chez nous. C’est sûrement la

raison pour laquelle je n’ai jamais été impressionnée par les stars : l’après-

midi, elles étaient à la télé, le soir à la maison, ou bien c’était nous qui

étions invitées chez elles. Pour moi, ces célébrités étaient des personnes

« normales », il m’arrivait de rêver de leurs carrières mais jamais de leur

argent ou de leur gloire. D’ailleurs, des années plus tard, quand viendrait

mon tour d’être célèbre, je ne comprendrais pas que certains m’adorent,

pleurent pour moi ou veuillent me toucher ou m’embrasser à tout prix.

Ma mère travaillait donc énormément et, malgré le peu de temps

qu’elle pouvait m’accorder, elle mettait tout en œuvre pour que je ne

manque de rien et que je sois au mieux. En 1989, elle nous avait acheté une

modeste maison à Brunoy, dans l’Essonne, où nous sommes restées au

moins quatre ans. Dans cette petite ville, je me suis fait des amis, les

absences régulières de ma mère me donnaient une grande liberté. J’en tirais

profit, j’avais la possibilité d’aller chez mes amis, ou eux de venir chez moi,

la ville était calme et nous étions souvent dehors. Livrés à nous-mêmes, je

dois avouer que nous avons fait un certain nombre de bêtises…

J’ai fini ma primaire à l’école du centre-ville, puis je suis entrée au

collège. Au cours de mon année de cinquième, ma mère a été contrainte de

vendre la maison et nous avons emmenagé dans un bel appartement à Massy, toujours dans l’Essonne. Le problème, c’est que le trajet pour se

rendre au travail était long ; elle devait d’abord me déposer à Brunoy, à

l’école, puis filer à Paris. Alors, pour simplifier les choses, je suis restée

vivre chez une copine de classe qui habitait une grande maison et dont les

parents m’ont accueillie. Ma mère venait me chercher le week-end, ça

facilitait son quotidien ; quant à moi, j’étais heureuse d’intégrer une famille

nombreuse. La maman gardait des enfants la journée et logeait aussi toute

l’année deux adultes handicapés ; elle les encadrait et les prenait en charge.

C’est vous dire s’il y avait du monde chez eux ! Fille unique, sans cousins

ni cousines en France à cette époque, je me suis soudain retrouvée

entourée : dans cette grande maison où il y avait de la vie, je me sentais

bien, car je n’étais plus seule.

 

C’est à Brunoy que j’ai découvert le rap. Parmi la multitude de CD

que ma mère rapportait fréquemment de son travail, il y avait des

compilations et albums présentant ce genre de musique. À ce moment-là, le

rap était connoté « musique de rue, de brigands ». Je me souviens que

j’appréciais tout particulièrement le message social des morceaux que

j’écoutais. Là, pas de chanteuses ni de voix mielleuses, mais plutôt des

paroles scandées, parfois à des vitesses incroyables et que j’essayais

d’imiter.

Avant, j’écoutais tous les styles de musique puis, vers l’âge de treize

ans, je me suis mise exclusivement au rap. Jusque-là, je pouvais passer d’un

gros morceau de variét’ à l’album Authentik de NTM. Puis est arrivée

l’époque de J’appuie sur la gâchette, dont la noirceur et la dureté des propos ont touché mon cœur pour de bon. Je crois qu’écouter de telles

choses m’a confortée dans un certain mal-être qui donnait sens à mes

combats intérieurs. Mon père me manquait, ma mère aussi, je n’avais pas de

grand frère avec qui me défouler ni de sœur à qui me confier : le groupe est

venu combler un vide dans ma vie. Peu à peu, j’ai focalisé sur tout ce qui

n’allait pas chez moi au lieu de prendre conscience de la chance que

j’avais…

En 1993, j’ai donc quitté Brunoy pour Massy après être allée au bout

de mon année de cinquième. Je me retrouvais à nouveau seule dans notre

appartement et je supportais de moins en moins cette situation. C’est

pourquoi, après une discussion avec ma mère, elle a fini par accepter de me

placer en internat. Dans ce genre d’établissement, je me ferais des amis et

serais encadrée scolairement – c’est en tout cas l’idée que j’en avais. Pour

me faire plaisir, ma mère m’a donc inscrite dans une école qui proposait

l’hébergement des élèves de la primaire à la troisième. Je suis entrée en

classe de quatrième au collège Saint-Nicolas à Igny, toujours dans le

département de l’Essonne. La pension représentait un certain coût financier

à l’époque, mais elle permettait à ma mère de travailler jour et nuit sans

culpabiliser outre mesure de ne pas être auprès de sa fille.

Mes deux années d’internat ont été merveilleuses. J’y ai rencontré de

grandes copines, avec lesquelles nous avons fait les quatre cents coups.

J’avais développé un caractère très fort à cette période ; véritable garçon

manqué, j’aimais jouer au foot, au basket et ne me laissais jamais marcher

sur les pieds, même par les garçons, ce qui m’a valu de me faire remettre en

place deux ou trois fois ! J’avais une grande bouche et le sang chaud, mes copines aussi, nous étions une petite bande inséparable dans ce cocon

qu’était notre école. Le week-end, nous retournions chez nos familles avec

beaucoup de tristesse. Entre-temps, ma mère s’était remariée avec un

homme qui vivait à Orsay, dans une zone pavillonnaire appelée Mondétour,

à deux pas de la ville des Ulis. Nous nous y sommes donc installées.

À l’internat, les jeunes venaient des quatre coins de Paris et de

France, si bien que nous habitions pour la plupart très loin les unes des

autres. Je regagnais Orsay, une autre Boulogne, une autre encore vivait en

province ; il était rare que l’on puisse se voir durant ces deux jours. En

revanche, au moment des vacances scolaires, on s’organisait pour continuer

nos délires loin de l’école. Mes amies étaient devenues une famille pour

moi, et mon rêve, je m’en souviens, c’était de passer ma vie avec elles.

C’est pour ça que le retour à la maison était toujours un peu délicat. Notre

nouveau chez nous était confortable, mon beau-père était cool, mais je

sentais qu’au fond de mon cœur il manquait toujours quelque chose :

parfois, c’était mon père, parfois ma mère, parfois mes proches, et tout le

temps l’amour. J’en souffrais beaucoup, et c’est sûrement lors d’une de ces

journées très sombres émotionnellement que, pour la première fois, j’ai fait

une tentative de suicide.

Le souvenir est intact, j’étais seule à la maison, je broyais du noir

comme très souvent, ressassant les mêmes complaintes : « J’aime pas la

vie », « Mon père m’a laissée », « Personne ne me comprend »… Et,

comme pour tirer la sonnette d’alarme, j’ai avalé une grande quantité de

médicaments. À cette période, je ne mesurais ni la gravité, ni le sens de

mon geste, ni la peine que j’allais causer à ma mère. Quelques heures plus tard, j’étais hospitalisée d’urgence à Orsay. Une amie est venue me voir

dans l’après-midi et a aussitôt prévenu ma mère. À mon réveil, j’ai compris

son chagrin et les conséquences de mon appel au secours, qui la renvoyait à

une totale impuissance et à une grande culpabilité. Je la vois encore à mon

chevet, lors de mon séjour, j’aurais aimé lui dire que mon acte était

davantage le cri d’un cœur en souffrance, un appel à l’aide désespéré,

qu’une réelle envie de mourir, mais je n’ai pas su. Elle était si émue, si

démunie, je pense que c’est à ce moment-là que j’ai réalisé qu’elle m’aimait

plus que je ne l’avais imaginé. Aujourd’hui, je prends la mesure de mon

geste : comme cela doit être douloureux pour une mère de voir son enfant

intenter à sa vie, sans vraiment en comprendre les raisons.

Depuis toute petite, j’aimais écrire, je dirais même que j’écrivais tout

le temps. Je ne sais pas comment ça m’est venu, mais je rédigeais des

poèmes, des histoires, je tenais un journal intime, j’écrivais beaucoup de

lettres à ma famille, à mes amis et, à l’école, j’étais très forte en rédaction.

Tout ce que j’avais sur le cœur et qu’il m’était impossible de délivrer

oralement, je l’inscrivais sur le papier. Même à l’hôpital, après ma TS, dès

que j’ai été en état, j’ai demandé une feuille et un stylo pour écrire ce que je

ressentais… Comme si ma vie ne valait d’être vécue qu’à la condition de la

coucher sur le papier. Plus tard, même dans les plus grandes épreuves que

j’aurais à affronter, je ressentirais encore ce besoin de tout consigner. Je ne

vivais pas, j’écrivais ma vie.

Je pense que le rap me plaisait surtout pour ça ; il y était avant tout

question d’écriture et d’être « sincère » : pas besoin d’être une bimbo ou d’avoir une voix mielleuse pour rapper, au contraire ! Cela me convenait

bien.

Cela dit, l’idée de devenir rappeuse n’est pas venue de moi. Je

m’explique. J’avais treize ans et mon kif, à l’époque, c’était d’écouter du

rap, de connaître les textes par cœur et d’imiter mes artistes préférés. À

aucun moment je ne songeais à en devenir une moi-même ! Mais j’étais

constamment en train d’écouter du rap, je rappais les textes des autres, si

bien qu’un jour un pote de l’internat m’a parlé d’un projet. Il m’a expliqué

que lui-même était rappeur et m’a proposé de monter un groupe avec lui. Je

n’ai pas hésité un instant, dès le lendemain il m’écrivait ses premiers textes

que j’apprendrais par cœur. Au début de l’aventure, je ne faisais que

l’imiter, lui, puis un jour j’ai essayé à mon tour d’écrire des petits trucs en

cachette, dans le genre :

 

Ouais, je prends le micro

J’arrive sur le tempo

Je viens pour faire le show

Eh oh… yo !

 

Mes débuts étaient vraiment très amateurs… Peu à peu, j’ai

approfondi mes thèmes, mes rimes et surtout j’ai découvert le bonheur

d’écrire ce que j’avais dans la tête. Je lançais des instrumentaux de rap

américain et je rappais par-dessus. Souvent, pour en dénicher de nouveaux,

je me rendais le week-end à Châtelet-les-Halles, car à l’époque c’était le

meilleur endroit pour se procurer des vêtements, des vinyles et des CD de rap. C’est là-bas que j’ai tout appris, en restant des heures à traîner dans les

boutiques de vinyles pour dénicher de nouveaux groupes. Le rap français

commençait tout juste à émerger et il n’était pas rare d’y croiser des

rappeurs en plein free-style dans les boutiques. Seules deux ou trois radios

spécialisées en diffusaient, parfois pendant des nuits entières, alors

j’enregistrais les émissions sur des K7 que je me passais en boucle dans

mon walkman.

Casque vissé sur les oreilles, la musique était mon compagnon mais

aussi mon plus grand passe-temps lors de mes nombreux trajets entre chez

moi et Paris. C’était si long : de la maison, il me fallait marcher un

kilomètre avant de prendre un bus qui m’emmenait à la gare d’Orsay, puis

je montais dans le RER B qui mettait jusqu’à une heure pour atteindre

Châtelet-les-Halles. Il fallait bien compter une heure et demie chaque fois

pour le trajet, et, comme je devais rentrer le soir, je passais plus de trois

heures sur les rails et ce, tous les jours ! Lorsque je n’avais pas cours, j’étais

aux Halles quasiment tout le temps. Le RER était un peu mon bureau. Je

profitais de ces longs moments pour écrire ou pour réfléchir à de nouveaux

textes ; parfois je lisais des bouquins qui m’inspiraient.

J’aimais écrire, et j’aimais aussi beaucoup lire. Ma mère ne regardait

pas la télévision et je garde l’image d’elle le nez dans un livre, chaque soir

avant de s’endormir. Elle lisait des romans policiers, souvent en anglais.

Moi, j’étais plutôt portée sur les histoires vraies, les biographies ou encore

les romans à l’eau de rose ! Il suffisait qu’on me dise du bien d’un livre

pour que je me le procure. La lecture m’enrichissait : autant mes notes

dégringolaient à l’école, autant j’avais l’impression d’acquérir de solides connaissances grâce à mes lectures. Les livres étaient pour moi une grande

richesse. J’avais maintenant un vocabulaire assez étendu, ce qui rendait

l’écriture plus facile ! C’est ainsi que, plutôt que de m’asseoir sur les bancs

de l’école, j’arpentais l’Île-de-France, seule, dans les transports en commun.

Avec les années, je crois bien que j’ai fini par connaître par cœur toutes les

stations des lignes A et B du RER… Dans la plus grande insouciance, il

m’arrivait de voyager la nuit sans penser que ce n’était pas très prudent,

mais coupée du monde, coupée du temps, mon cœur voyageait au fil des

musiques que j’écoutais ou des livres que je dévorais. J’aimais être solitaire

dans ces moments-là, et je rentrais souvent très tard sans que ma mère n’en

sache rien, puisqu’elle-même revenait après moi. Je cultivais tellement mon

côté hip-hop que personne n’osait m’embêter, j’étais comme invisible, ou

inaccessible, aux yeux des gens. À bien y repenser, habillée différemment et

à des heures aussi tardives, il aurait pu m’arriver de sacrées histoires.

Assurément, mon allure de garçon manqué, grosse doudoune, grosses

baskets et jogging large, tenait à distance les pervers en tout genre.

Le rap était devenu ma passion, il n’y a pas d’autres mots pour

décrire le lien entre cette musique et moi. Elle était une obsession, comme

si ma vie avait pris là tout son sens. Sans me fixer d’objectif ni de but à

atteindre, le rap rythmait et égayait mes journées. Avec mon nouveau

groupe, je m’étais prise au jeu, je cherchais un nom d’artiste ; après pas mal

d’hésitations, j’ai choisi de m’appeler « Diam’s », diminutif du mot

« diamant ». J’avais trouvé cette définition dans le dictionnaire : « (n. m.)

pierre précieuse, la plus brillante et la plus dure de toutes ». Le diamant

n’est composé que d’éléments naturels et, en poussant mes recherches, j’ai appris que, selon la légende, il ne peut être brisé que par un autre diamant.

Le concept m’a plu. C’était court, clair, et ça me correspondait bien. Nous

étions en 1993 lorsque je suis devenue Diam’s.

De fil en aiguille, mon acolyte m’a présentée à d’autres jeunes

rappeurs ; certains venaient du 92, d’autres de Paris. J’ai découvert que tout

un petit monde parallèle s’était jeté à fond dans le rap. C’est ainsi qu’on

m’a proposé d’intégrer un collectif de Bagneux. Il rassemblait déjà

plusieurs rappeurs avec de nombreux titres à leur actif ; tous semblaient

super carrés. Parfois, des petits concerts étaient organisés dans leur quartier,

et c’est comme ça que je suis montée sur scène et que j’ai pris le micro pour

la première fois. Une cinquantaine de personnes assistaient à ce show en

plein air, l’ambiance était bon enfant, tout le monde s’amusait. Quand mon

tour est venu, ça a franchement dénoté, car j’étais la seule fille au milieu de

tous ces lascars !

À la fin du concert, un rappeur s’est approché de moi pour me dire :

« Mon cousin prépare une compilation à Paris, je suis sûr qu’il aimerait que

tu poses dessus. » J’étais trop contente ! Peu de temps après, j’avais rendez-

vous avec ledit cousin pour enregistrer un morceau parmi d’autres jeunes

artistes. Fait inédit, je pénétrais dans un studio « professionnel » situé près

de Paris. Le cousin, issu du treizième arrondissement, connaissait du monde

et semblait très surpris de mon niveau. J’avais énormément progressé en un

an, j’écrivais mes titres seule, je maîtrisais mon flow, mes rimes. Je n’avais

pas imaginé que ma collaboration avec ces rappeurs me brouillerait avec

mon groupe ; tous m’en ont voulu de vouloir avancer en solo. Nous

n’avions pas eu le temps de construire une grande amitié, donc je n’en souffrais pas outre mesure, mais j’estimais que leur réaction était nulle…

En même temps, à Paris, des portes s’ouvraient.

Ma mère n’était pas trop au fait de mes activités extrascolaires.

J’avais bien tenté de lui en toucher deux mots à plusieurs reprises, mais sa

réponse était claire et catégorique : non. Connaissant le milieu de la

musique, elle savait très bien à quel point il était mal fréquenté, que la

drogue y circulait librement, que les petits artistes se faisaient bouffer par de

gros requins qui ne pensaient qu’à leurs sous. Du temps de ma mère, dans

les années quatre-vingt, l’industrie musicale représentait un énorme

business, les billets tombaient du ciel, les albums se vendaient par millions ;

je pense qu’elle ne voulait pas de cette vie-là pour moi, et elle avait bien

raison. Simplement, à cette époque, je refusais d’entendre. C’est donc dans

son dos que je menais ma petite barque. De quartier en quartier, de banlieue

en banlieue, de projets en projets. Finalement, la compilation n’est jamais

sortie, mais l’enregistrement m’a permis de faire la connaissance de

plusieurs rappeurs grâce auxquels j’ai considérablement appris. On

s’appelait pour rapper nos textes, s’encourager, se motiver. À ce moment-là,

je n’avais pas grand-chose à raconter, j’avais peu de vécu et j’étais trop

pudique pour me livrer, alors je me contentais d’écrire des ego trips, tous un

peu plus égocentriques les uns que les autres : je suis la meilleure, je suis la

plus forte, qui peut me tester ? Ça sonnait creux, soyons honnête.

Parmi mes nouveaux potes rappeurs, plusieurs avaient eu

l’opportunité de passer sur une radio très écoutée, la radio Générations. Je

suivais attentivement leurs émissions et rêvais secrètement d’y passer aussi,

puisque c’était une sorte de consécration que d’y être invité. Chaque soir, les gens pouvaient appeler pour rapper un free-style par téléphone, en direct

à la radio. Une nuit, à force de coups de fils au standard, j’ai été retenue

pour rapper à mon tour. Je me souviendrai toute ma vie, ma mère dormait à

ce moment-là, si bien que je ne pouvais pas rapper trop fort dans le salon.

Très consciencieuse, j’avais écrit un texte spécialement pour l’occasion, où

je mentionnais le nom de la radio et de l’animateur. Pendant une minute,

j’ai débité sans faute ce que je répétais déjà depuis des mois et, à la fin de

ma prestation, l’animateur a dit à l’antenne : « Et comment t’appelles-tu,

jeune homme ? » J’ai répondu : « Diam’s, mais je suis une fille. » Silence,

puis : « Tu es une fille ? » « Oui ! » Je ne sais plus exactement dans quels

termes il a poursuivi, mais il était tellement surpris qu’il m’a demandé de

venir la semaine suivante à la radio pour que je rappe directement à

l’antenne. J’étais sous le choc ! C’est ainsi que, quelques jours plus tard,

accompagnée de mes potes rappeurs, je me suis rendue à Générations pour

donner un free-style des plus appréciés par les auditeurs. C’est à partir de là

que j’ai commencé à me faire un nom dans le milieu et à connaître de plus

en plus de monde. Sans vraiment nous en apercevoir, nous devenions un

petit collectif qui ne cessait de composer de plus en plus de titres et

accumulait des collaborations un peu partout. Naturellement, le producteur

que j’avais rencontré pour la compilation-qui-n’est-jamais-sortie a fini par

apprendre que, à la suite de notre rencontre dans ses studios, nous ne nous

lâchions plus. Il nous a tous convoqués pour nous soumettre un projet :

former un groupe avec quelques membres de son quartier, créer le buzz et

percer dans le milieu. C’est ainsi qu’est née la Mafia Trece, en référence au

nombre de rappeurs que nous étions : treize. Ce groupe, que nous avions créé dans la plus grande insouciance, finirait par marquer une époque à

coup de free-styles sur les ondes.

Pendant plus d’un an, entre 1995 et 1996, je partageais mon temps

entre Paris et Orsay pour assister à des réunions, enregistrer des morceaux

en studio et créer des concepts de titres. Nos morceaux étaient diffusés en

boucle sur les radios spécialisées et certains tourneurs commençaient même

à nous réclamer en concert. J’étais la seule fille de la bande, c’est dire si je

me suis fait remarquer. Seulement, à l’époque, sans Internet ni clip vidéo,

notre popularité n’était perceptible que par le biais des sollicitations que

nous recevions. Après avoir sorti un 4 titres qui a connu un grand succès, et

touché de près le rêve de devenir une grande rappeuse, mon histoire a pris

une tout autre tournure.

À la sortie de ce disque s’est posée la question des contrats que nous

devions signer avec notre producteur. De très loin, ma mère observait mon

cheminement artistique mais, comme la plupart de nos activités ne

concernaient que le milieu du rap, elle n’avait pas conscience de notre

réussite. Quoi qu’il en soit, lorsque j’ai reçu le contrat de la production, j’ai

aussitôt chargé ma mère de s’en occuper, vu que j’étais mineure – j’avais

quinze ans. C’est elle, légalement, qui devait signer. Logiquement, elle l’a

donné à lire à ses amis avocats, spécialistes du droit dans la musique, qui

sont revenus vers elle en lui recommandant de ne surtout rien conclure ! De

fait, il y était stipulé que, si je m’engageais avec cette production, alors je

signais pour sept albums minimum, autrement dit pour une dizaine d’années

sans possibilité de me retirer – même si nos rapports se dégradaient. Ma

mère, en me refusant ce premier contrat, a bien vu que j’étais très triste, mais je lui faisais confiance. J’avais compris qu’il était mauvais pour moi et

que je courais à ma perte si je l’acceptais tel quel. Nous avons tenté de

négocier avec le producteur pour pouvoir poursuivre l’aventure, en vain : il

a refusé tout net et le groupe m’a illico prise en grippe. J’accusais non sans

mal les remarques de tous, j’étais « la traîtresse », celle qui « cassait le

délire », « la gratteuse ». J’avais beau leur marteler que, si les sous ne

m’intéressaient pas, je ne voulais pas non plus me faire avoir, pieds et mains

liés, rien n’y faisait : tous étaient pressés de sortir un album, aucun ne

voulait réfléchir aux conséquences de leur engagement. C’est ainsi qu’après

avoir refusé de signer je me suis fait virer du groupe sur-le-champ ! Quelle

sentence, et quelle peine aussi… Tous ces gens auxquels je m’étais tant

attachée, qui me considéraient comme leur petite sœur et avec qui je

touchais mon rêve du bout des doigts m’ont, du jour au lendemain, tourné le

dos. Pire, ils m’ont remplacée par une autre rappeuse en moins de quelques

mois. Je crois que cette nouvelle m’a donné le coup de grâce, d’autant que

leur premier album a rencontré un immense succès ! Les voir au sommet

sans moi m’a transpercé le cœur, on ne parlait que d’eux, ils étaient partout

et moi nulle part. Seule dans ma petite chambre, j’écoutais la radio où je les

entendais, je regardais la télé où leurs clips tournaient en boucle, car ils

avaient réussi à créer de véritables événements autour de la sortie du disque.

Le buzz braquait ses lumières sur eux, et moi, j’étais effondrée… Je me

sentais nulle, inutile, j’avais quitté mon premier groupe et j’étais oubliée du

second. À vrai dire, je n’arrivais pas à croire que j’avais pu prendre une

telle décision : les lâcher si proche du but. Pourtant, j’avais bel et bien fait

le bon choix, je le comprendrais plus tard, mais sur le coup j’étais anéantie. Malgré la tristesse et le dégoût, je continuais mon petit bout de chemin.

Avec la Mafia Trece, j’avais rencontré plein de compositeurs, des

ingénieurs du son et des producteurs que j’ai recontactés pour avancer en

solo. J’ai eu beaucoup de chance, car nombreux sont ceux qui ont accepté

de m’aider à voler de mes propres ailes. J’ai enregistré des titres en studio,

participé à des free-styles et à des compilations. C’est alors qu’un

producteur m’a repérée et m’a proposé de venir rejoindre son label. Il

dirigeait un pôle urbain dans l’enceinte des plateaux de AB Productions à la

Plaine-Saint-Denis, si bien que nous avons pu bénéficier gracieusement

d’immenses studios professionnels pour travailler sur mon premier album.

Il m’a fait signer un contrat pour lequel j’ai reçu beaucoup d’argent pour

mon jeune âge. Le label réglait mes taxis, ma bouffe, mes voyages. Bref,

c’était vraiment la belle vie… Moi qui n’avais pas du tout prévu

d’enregistrer un album !

Au départ, mon kif, c’était de rapper avec mes potes, nous étions

toujours plusieurs sur les morceaux, je n’avais jamais plus d’un couplet et

d’un refrain à écrire. En signant avec cette boîte, ça n’était pas un, ni deux,

ni trois couplets que je devais écrire, mais tout un disque ! Il faut admettre

qu’à cette époque j’étais encore très limitée dans l’exercice. La plupart

d’entre nous ne rêvaient pas alors de sortir un disque comme c’est le cas

aujourd’hui, non, notre plus grand plaisir était de propager nos titres autour

de nous. Au mieux, ils étaient diffusés par les radios spécialisées, nous

envisagions rarement de produire un album tout entier. Nous étions en 1998

lorsque je suis entrée en studio, j’y allais le week-end ou pendant les

vacances, car j’étais encore élève en première STT, au lycée Blaise-Pascal, à Orsay. Ça faisait bien longtemps que j’avais décroché des études, j’avais

redoublé ma seconde et m’étais lancée dans une filiale commerciale, alors

que cela ne me branchait pas du tout. Je manquais souvent l’école pour les

besoins de mon disque, à cause de quoi certains professeurs avaient une

dent contre moi ; d’autres ont été plus conciliants, voire très gentils avec

moi, et m’ont permis d’avancer. Comme je ne prenais plus de plaisir en

dehors du rap, malheureusement, j’ai complètement négligé mes études. À

Paris, tout le monde croyait en moi, et pendant la création de mon album je

pense qu’on m’a vendu trop de rêve. On me prédestinait à une grande

carrière, on me parlait de disques d’or, de tournées… Ils étaient les

professionnels, je les ai crus et me suis laissée prendre au jeu. Au même

moment, Sandrine, une éditrice de BMG éditions, s’est penchée sur mon cas

et m’a offert un très beau contrat. Elle misait sur mes textes et ne cessait de

dire : « Si elle écrit comme ça à dix-sept ans, alors je suis sûre qu’en

grandissant ça paiera. » Je disposais de beaucoup d’argent, je dépensais sans

compter mes centaines de milliers de francs : fringues, gadgets

électroniques, voyages, je claquais l’argent comme s’il y en aurait toujours.

À l’école, tout le monde savait que je rappais et que j’étais déjà passée à la

radio avec la Mafia Trece ; on commençait à me pointer du doigt, à venir

me parler, car j’étais désormais connue dans les environs d’Orsay. Mon

premier album, Premier mandat, est sorti le 19 février 1999, l’année de mon

bac ; j’avais dix-huit ans.

Dans ce disque qui m’avait occupée toute une année, les titres

variaient vraiment. Pour la plupart, les textes étaient assez free-style, voire

même abstraits, et, avec du recul, quand je les relis aujourd’hui, je me demande encore ce que j’ai bien pu vouloir dire. J’étais plus amoureuse de

la rime et de la forme que des thèmes et du fond. Excepté « C’est toi qui

m’gênes », un titre que j’avais adressé aux racistes en France, il y avait peu

de sujets qui méritaient d’être débattus. Alors qu’on me parlait de disque

d’or, de tournées, de succès, l’album a été un bel échec.

Je n’en ai même pas vendu vingt mille et, compte tenu de tout ce que

l’on m’avait prédit, j’ai ressenti comme de la honte. Les médias spécialisés

jouaient très peu mes titres et la presse m’a pas mal critiquée – je me

souviens d’en avoir énormément souffert. Tu passes un an dans le studio, tu

donnes tout ce que tu as, tu ne dors pas, tu te prends la tête et, en dix lignes,

il y a un mec tout seul chez lui qui décrète que ton disque est pourri et qu’il

ne mérite pas une grande écoute. Une fois de plus, j’étais terriblement

déçue. J’allais de déconvenue en désillusion, on soulignait certes que j’étais

une bonne rappeuse et que j’avais du flow, mais ça ne suffisait pas.

Aujourd’hui, je comprends tout à fait les critiques que j’ai reçues sur

Premier mandat, mais à l’époque, pour moi, elles étaient assassines. Je n’ai

pas dû faire plus de dix concerts, on m’a invitée sur quelques scènes,

surtout parce que j’étais une femme et que j’avais pris position contre le

racisme sur la compilation Sachons dire non peu de temps avant la sortie de

mon album. Lors de ces quelques concerts, le plaisir était immense : il y

avait peu de monde mais je me donnais à fond. Mon album a donc disparu

de la lumière aussi vite qu’il y était entré, et moi avec ! Peu à peu, j’ai

commencé à sombrer, j’avais dilapidé toute ma thune dans des bêtises et

mes producteurs ne se manifestaient plus trop car, finalement, je ne valais

pas grand-chose. Nous arrivions en l’an 2000 et j’ai dû me rendre à l’évidence : le rap ne pourrait pas me faire vivre. Je ne nourrissais plus trop

d’espoir mais je continuais à écrire sans relâche…

Ma mère m’avait fait la morale, m’ordonnant plus ou moins de

travailler avec elle pour gagner un peu de sous. C’est ainsi que je suis

devenue stagiaire sur une péniche parisienne où elle organisait toutes sortes

d’événements depuis qu’elle avait quitté sa maison de disques. J’aidais à la

préparation de soirées, de mariage, de spectacles et, très sincèrement, je

n’aimais pas ça, je m’ennuyais profondément. Je portais d’autres rêves en

moi. J’écoutais tout ce qui se faisait dans le rap français et américain, j’étais

incollable et connaissais mon sujet par cœur, d’autant qu’Internet

commençait à se développer et permettait de se renseigner sur tout un tas de

choses. J’essayais de garder le contact avec quelques rappeurs pour

d’éventuels projets de mixtapes ou de featurings. L’animateur de la radio

Générations, qui m’avait donné ma chance à l’antenne, préparait une grosse

compilation à laquelle il voulait vraiment que je participe. Cela m’a

énormément touchée et j’ai pris le projet comme une seconde chance.

En studio, j’ai lié connaissance avec un jeune producteur, 20Syl, qui

m’a fait écouter une production que j’ai d’emblée aimée. Depuis longtemps,

j’avais l’idée de créer un faux personnage contre lequel je ferais un battle –

 un clash. Ce personnage, c’est celui de « Suzy », et il me suivrait tout au

long de ma carrière ! L’originalité de ce titre se trouve à la fin de la

chanson : à ce moment-là, le tempo double et je me mets à rapper

extrêmement vite, comme pour évincer ma concurrente. À peine achevé, le

morceau a fait un énorme buzz dans le milieu du rap. Toutes les émissions

spécialisées l’ont fait tourner et ce, dans la France entière, car nous l’avions diffusé largement. Pour la première fois, je sentais un réel engouement sur

une de mes chansons, je participais à la promotion de la compilation à Paris

comme en province, je bougeais pas mal et ça me faisait du bien. C’est sur

les routes que j’ai fait la connaissance de mon premier vrai manager,

Choukri, qui est devenu au fil du temps comme un grand frère. Il

m’écoutait, me conseillait et, à force de lui parler, j’ai même fini par lui

confier mes états d’âme. Jusqu’alors, ma vie n’avait aucun sens, je ne savais

pas où j’allais, je me sentais mal et traînais quelques casseroles

psychologiques, quand tout à coup la musique est venue me cadrer, me

motiver et me donner une raison d’être. Étant donné l’enthousiasme suscité

par ce titre, je nageais en plein bonheur. Avec Choukri, je nourrissais de

nouveaux projets, de nouveaux espoirs. C’est lui qui m’a incitée à me

raconter dans mes textes, à oser dire ce que j’avais sur le cœur. Et, alors que

le rap était pour moi une performance, une attitude, il s’est transformé en

exutoire.

Pendant que je travaillais sur de nouveaux textes, Choukri se rendait

dans toutes les maisons de disques pour me dénicher un contrat, des

personnes prêtes à miser sur moi et à mettre à ma disposition de quoi

enregistrer et sortir un nouvel album. Parmi tous les directeurs artistiques

que nous avons croisés, Sébastien Catillon a particulièrement retenu notre

attention, car il croyait sincèrement en moi ; il avait envie de s’investir et de

lancer sérieusement ma carrière. Ce jeune homme, d’une extrême

gentillesse, dénotait parmi toutes les grandes bouches qui jactent dans ce

milieu. Passionné de rap, il était de nature très calme et connaissait

parfaitement son métier. Il s’engageait à me faire enregistrer un album, à produire mes clips, à m’aider à partir en tournée, à proposer mes titres aux

radios et à me verser un peu de sous pour que je n’ai pas à cumuler un job

pendant la période de création. Que demander de plus ? J’étais touchée et

confiante. Plus nous faisions des rendez-vous, plus Choukri et moi sentions

qu’il était la bonne personne. Il ne restait donc plus qu’à débuter les

négociations, ce qui pouvait prendre quelques mois. C’est à ce moment que

j’ai reçu un drôle de coup de fil. C’était Choukri :

« Tu ne vas pas le croire, Mélanie, mais Jamel Debbouze aimerait te

rencontrer.

— Hein !? Quoi ? Répète ! Jamel Debbouze ? Le vrai Jamel

Debbouze ?

— Oui ! Ne me demande pas pourquoi ni ce qu’il veut, car je n’en

sais rien ! Nous avons rendez-vous la semaine prochaine à Paris dans l’hôtel

où il loge. »

Alors ça… Je dois dire que je ne m’y attendais pas. Jamel était alors

la grande star. Son premier one man show cartonnait, il faisait la une de

tous les journaux, passait sans cesse à la télé, les jeunes l’aimaient

énormément, je crois qu’il représentait à lui seul « la banlieue qui a du

talent ».

En imaginant la vie qu’il menait à l’époque, je ne comprenais pas

pourquoi il désirait me rencontrer ! Il faut vraiment se rentrer dans la tête

que, malgré mon petit buzz dans le rap français, j’étais inconnue du grand

public, je n’étais pas invitée dans les médias, on ne parlait pas de moi…

Cela paraissait fou qu’un homme aussi populaire puisse même avoir eu vent

de mon existence ! Que me voulait-il ? J’allais vite le savoir.

Une semaine plus tard, nous nous sommes rendus à Paris pour

retrouver Jamel dans un grand hôtel. Sur la route, je dois avouer que je

n’avais aucune idée de ce qui m’attendait. Je trouvais déjà tellement gros

qu’il ait entendu parler de moi, pouvoir intéresser un artiste tel que lui me

suffisait presque, cela me remplissait de fierté et de joie. Jamel nous a reçus

en toute décontraction, m’expliquant que c’était son frère qui lui avait fait

écouter un de mes titres, qu’il avait trop kiffé : « Suzy ». Il voulait savoir où

j’en étais dans ma carrière et me proposer un projet un peu fou : me

produire et me prendre sous son aile ! Je n’en revenais pas… Le pire, c’est

qu’il semblait super-motivé, il me parlait de studio, de productions

américaines, de clips à gros budgets, promettait une énorme exposition.

J’étais sous le choc, même s’il n’en paraissait rien. Dans ma tête, et pour la

première fois, je me suis dit : si lui croit en moi, lui qui a tout ce qu’il veut,

lui qui est sollicité partout et par tous, lui qui peut approcher les plus

grandes stars, alors c’est peut-être que des milliers de gens peuvent

apprécier ma musique. Je crois que ce seul soutien m’a apporté tout ce qui

me manquait : reprendre confiance en moi et m’appliquer à faire le meilleur

album qui soit. C’est la première fois que je voyais plus loin que le monde

du rap, car Jamel avait de grandes ambitions pour moi et voulait m’aider à

sortir de ma banlieue et de mon petit milieu. Le rendez-vous a donc été

exceptionnel, nous avons échangé nos numéros et sommes restés en contact.

Régulièrement, je suis venue lui rendre visite, il me présentait à son

entourage, nous dînions tous ensemble et je l’écoutais, je l’écoutais, je

l’écoutais. Cependant, même si Jamel m’avait offert un deal très alléchant, à

la fois musicalement et financièrement, je n’en restais pas moins en pourparlers avec la maison de disque EMI et son directeur artistique :

Sébastien. D’un côté, j’avais le luxe de produire un album sans limite

budgétaire et de l’argent comme jamais je n’en avais eu, de l’autre j’avais

l’appui d’une multinationale, spécialisée dans la musique, mais qui me

réservait moins de surprises. Pour la première fois de ma vie, je me suis

retrouvée tiraillée entre la tentation d’avoir le soutien et les moyens de the

artiste, et ma petite voix qui me poussait, sans trop savoir pourquoi, vers

Sébastien. À cette époque, je n’avais pas d’appart, je ne retournais plus trop

à Orsay, car c’était loin de Paris. Je traînais pas mal de dettes, j’avais

emprunté beaucoup d’argent à ma mère et à mon entourage, si bien que je

voyais dans cette signature avec Jamel la fin de toutes mes petites galères.

Je me souviens d’être rentrée chez moi, d’avoir posé ma tête sur l’oreiller et

d’avoir commencé à voir flou ! Je me disais : dois-je signer avec Sébastien,

le professionnel, ou avec Jamel, la star ? Dois-je choisir le

professionnalisme d’une maison de disques ou des moyens comme je n’en

avais jamais eus et la possibilité de travailler avec les grands noms du rap

US ? Jamel m’avait dit, au détour d’une phrase : « Écoute, Diam’s, y a pas

mille solutions, si on signe ensemble : ça passe ou ça casse. On prend le

risque. » Et cela m’a fait flipper. Car mon rap, ma carrière étaient si

importants pour moi que jamais, ô grand jamais, je n’aurais voulu « jouer »

avec ce qui faisait battre mon cœur. L’album que j’avais en tête était trop

cher à mes yeux ; dessus, j’avais prévu de me livrer, de me confier, d’y

évoquer ma mère, de parler de mon père pour la première fois… J’y tenais

trop pour « prendre un risque ».

Après une réelle période de torture mentale et d’interminables

réflexions, j’ai décidé de tourner le dos à la vie de star et de signer le contrat

de Sébastien, en vue de collaborer avec des professionnels de la musique

qui m’aideraient à réussir. Je m’en voulais pourtant beaucoup vis-à-vis de

Jamel. Depuis quelques mois nous étions devenus très proches, je squattais

souvent avec lui, il m’emmenait un peu partout, dans ses rendez-vous

professionnels, amicaux, à ses spectacles auxquels j’assistais très

fréquemment ; il me considérait vraiment comme sa petite sœur. Il savait

que je n’avais pas le moindre sou et me payait toujours le repas. Parfois,

lorsqu’il faisait du shopping, il lui arrivait même de m’offrir des fringues,

des baskets. Jamel m’appréciait sincèrement, et d’avoir à lui annoncer que

je n’allais pas signer avec lui m’était très douloureux. Un jour, je lui ai donc

expliqué que ça me rassurait de partir avec EMI et que je craignais que,

dans sa vie à mille à l’heure, il n’ait pas le temps de bien se consacrer à mon

projet. Car, il faut l’admettre, Jamel était tout le temps dans le feu de

l’action : film, série, spectacle, collaborations, il n’arrêtait jamais ! Il a été

très déçu par ma décision, mais je pense qu’avec le temps il s’est aperçu

que c’était préférable pour moi : réaliser un album exige beaucoup de

temps, qu’il n’aurait jamais pu me donner.

Un moment, j’ai quand même craint de ne pas avoir fait le bon choix

et, surtout, de perdre mon ami. Après de longues discussions, nous sommes

redevenus très complices et avons trouvé un bon équilibre. Je produisais

mon album avec des pros, mais pour tout le reste j’étais avec Jamel, auprès

de qui j’ai appris énormément de choses. Il gérait bien ses affaires, et le voir

ainsi mener sa barque m’a été d’une grande aide pour diriger la mienne à mon tour. Je me souviens de petites phrases qui résonnaient toujours dans

ma tête, comme le jour où je lui ai fait écouter un nouveau titre qu’il n’a pas

aimé. Je lui ai dit : « Si tu n’aimes pas, alors je ne le mets pas dans

l’album. »

Jamel a aussitôt réagi.

« J’ai une question à te poser : c’est ma tête ou c’est la tienne, sur le

disque ?

— Bah, c’est la mienne !

— Donc, c’est moi ou c’est toi qui vas défendre l’album ?

— C’est moi !

— Et toi, Diam’s, tu l’aimes ce titre ?

— Oui, grave…

— Alors tu sais ce qu’il te reste à faire ! »

Et c’est ainsi que le morceau a fait partie de l’album.

Ce genre de conseils m’a fait gagner beaucoup de temps et m’a

permis d’acquérir une réelle assurance dans le business.

Au printemps de l’été 2001, Jamel m’a fait une drôle de proposition :

« Je vais donner une petite réception pour fêter le dernier épisode de la série

H, j’aimerais que tu viennes chanter “Suzy” : si tu déchires tout, je te ferai

une bête de surprise ! »

Je me suis rendue dans une petite salle parisienne où une centaine de

personnes discutaient dans une ambiance bon enfant. Puis, sur scène, Jamel

m’a présentée comme « la nouvelle petite bombe » qu’il avait découverte.

C’est ainsi que j’ai pris le micro, tout le monde s’est mis à kiffer jusqu’à

l’accélération et la fin du titre, qui a soulevé toute la salle ! C’était drôle de voir tout ce petit monde à fond sur ma chanson alors que cinq minutes avant

ils ne la connaissaient pas. Lorsque je suis descendue de scène, Jamel

m’attendait pour me parler : « Chose promise, chose due. Fais tes valises,

on part la semaine prochaine pour trois semaines à Los Angeles, je vais te

présenter Snoop Doggy Dog ! » Je suis restée bouche bée, c’était tellement

d’informations en même temps : voyage, Los Angeles, trois semaines,

Snoop Dogg.

J’avais vingt ans et je passais de la vie de petite banlieusarde à celle

de petite veinarde !

Nous sommes partis à L.A, Jamel, ses amis, son staff et moi. Jamel a

pris en charge les billets et chambres d’hôtel de tout le monde, j’avais

l’impression de rêver… Sur place, tout était propice à l’amusement, nous

bougions partout, nous faisions les boutiques ou allions nous éclater dans

des parcs d’attractions ; on formait une joyeuse bande. Tout le monde était

très sympa avec moi, et d’ailleurs, auprès de Jamel, j’ai souvent rencontré

des gens très gentils et intéressants avec lesquels je suis restée en contact –

 même après le succès.

La plus belle de mes rencontres est sûrement son amie Hélène, qu’il

m’avait présentée à Paris. Elle était une de ses proches et Jamel était

persuadé que nous nous entendrions vraiment bien. Il n’a pas eu tort :

depuis plus de dix ans maintenant, elle est une des rares amies avec qui j’ai

tout traversé, le meilleur comme le pire… À cette période, j’étais loin du

million de disques vendus et de la vie d’artiste, alors le fait de pouvoir vivre

ce genre de choses et voyager aussi loin pour la musique me rendait très

heureuse. Comme promis, nous avons rencontré Snoop Dogg, avec qui Jamel a enregistré un titre. L’avantage avec Jamel, c’est que, même dans

des situations embarrasantes, son humour sait détendre l’atmosphère et cela

n’a pas été du luxe chez les Américains : car ils sont blindés de protocoles,

au point que dans sa propre maison Snoop avait engagé des policiers pour

fouiller les invités ! Ça nous a fait bien rire, la confiance règnait, hein !

Ces trois semaines loin de mon quotidien sont passées à toute allure,

et, même si l’idée de rentrer ne m’enchantait pas plus que cela, je savais

qu’il était temps d’enregistrer mon album.

En revenant à Paris, j’ai appris une triste nouvelle : Sébastien et

toute une partie de l’équipe censée contribuer à mon album avaient dû faire

leurs cartons, ils étaient licenciés de la boîte. Cela m’a mis un petit coup au

moral, mais Seb m’a fait la promesse de passer me voir en studio pour

suivre de près mon projet. Lui aussi, au fil des années, est devenu une

personne extrêmement importante pour moi, au point qu’il serait par la suite

mon meilleur allié dans le business, tout comme dans mes projets

personnels.

Au début de l’année 2002, j’ai ainsi rencontré un tas de nouvelles

personnes qui s’apprêtaient à collaborer avec nous : chef de promo,

directeur artistique, stylistes, photographes et nouveau boss. On était tous

bien décidés à faire exploser ma carrière !

 

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