Diam's, autobiographie

Mélanie Georgiades · Chapitre 5 sur 5 · partie 1/5

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Diam's, autobiographie

Partie IV

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 5 parties.

IV

 

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Quelle sensation étrange.

Le front et le nez collés au sol, les mains posées à plat sur le parquet

de la chambre de Charlotte, ce soir de décembre, je me suis prosternée.

Prosternée, oui, c’est bien le terme. Jamais de ma vie je ne m’étais

retrouvée dans cette position et, pour la première fois, j’ai eu la sensation

réelle de m’adresser à Dieu.

Ce moment a été de trop courte durée à mon goût, mais le peu de

mots que j’ai pu formuler venaient de mon cœur et prenaient tout leur sens.

Ce n’était plus des SOS jetés dans la nature, à qui voudrait bien les entendre

et y répondre, mais un appel d’aide que j’étais sûre de Lui adresser. À Lui,

le Seul et l’Unique, le Plein d’amour.

Je me suis redressée, puis agenouillée, comme le faisait Sousou,

avant de me prosterner à nouveau. Durant la prière, front contre terre, j’ai

vécu à huit reprises, et pour la première fois, l’expérience de la confidence à

Dieu.

Je me souviens d’avoir murmuré : « Ô mon Dieu, Toi qui m’entends,

soigne mon cœur, je T’en supplie, soigne-moi, je vais si mal, si mal.

Personne ne comprend ma souffrance. » Puis je me relevais, et de nouveau :

« Ô mon Dieu, pardonne-moi, pardonne-moi, je sais que je fais sûrement beaucoup d’erreurs, mais je ne sais pas ce qu’il faut vraiment faire pour être

quelqu’un de bien, rends-moi meilleure. »

Ensuite, nous nous sommes encore redressées, j’entendais Sousou

réciter doucement des prières, et nous nous sommes inclinées, relevées,

pour finir par retourner à la prosternation.

Là, j’ai replongé dans une avalanche de confidences et

d’interrogations : « Ô mon Dieu, pourquoi untel agit-il ainsi avec moi ? Ô

mon Dieu, pourquoi je n’arrive plus à écrire ? Ô mon Dieu, est-ce que je

suis vraiment malade ? »

Nous nous sommes levées, puis de nouveau : « Ô mon Dieu,

pourquoi je me sens si bien ainsi ? Ô mon Dieu, Toi, Tu sais ce que je

ressens, j’en suis sûre ! Je T’en supplie, aide-moi, je suis si malheureuse. »

Pour la première fois de mon existence, j’étais convaincue qu’Il

m’entendait. Prosternée, je m’étais rapprochée de Lui.

 

Dieu.

D’aussi loin que je puisse me souvenir, j’ai toujours eu foi en Son

existence. Sans aucun doute et ce, depuis ma plus tendre enfance, je croyais

en Lui. Pourtant, ma mère ne m’a pas éduquée dans la tradition religieuse,

même si j’ai beaucoup appris en la matière auprès de mes grands-parents.

Dès mon plus jeune âge, ma mère m’envoyait souvent passer mes

vacances chez ses parents, qui habitaient une maison de ville à côté de Lille,

à Villeneuve-d’Ascq plus exactement. Tous deux étaient très aimants avec

moi ; ils étaient également très religieux et possédaient des valeurs ancrées

dans la plus pure tradition catholique. Je ne me rappelle pas les avoir jamais entendus en parler, mais tout chez eux indiquait qu’ils croyaient : crucifix

accrochés au mur de leur chambre, statuettes et livres religieux par dizaines

alignés dans leur bibliothèque, revues chrétiennes. D’ailleurs, tous les

dimanches matins, ils se rendaient à la messe.

Je les accompagnais à l’église sans trop rechigner. Non pas que je

raffolais particulièrement de la cérémonie liturgique, mais le rite ne me

déplaisait pas. Et puis, je les aimais tellement, ces deux-là… Mon grand-

père et moi partagions tant de jolies choses. Souvent, l’après-midi, nous

allions nous promener, il m’emmenait donner à manger aux canards, ou

rendre visite aux chevaux du centre équestre qui se trouvait derrière chez

eux. Dans ces moments-là, nous parlions, parlions, parlions. Lui, l’ancien

bijoutier-horloger à la retraite, et moi, la petite canaille, ne faisions que

discuter. J’étais une pipelette, et lui aussi. Ça tombait bien !

À mes six, huit, dix ou douze ans, c’était toujours le même rituel ;

leur vie était très cadrée : à vingt heures, le journal télévisé, à vingt heures

trente, le film du soir agrémenté d’une barre de chocolat Côte-d’Or puis, à

vingt-deux heures trente, tout le monde au lit ! Alors que mon grand-père

était dingue de football et de nature, ma grand-mère en revanche était

beaucoup plus citadine. Durant mes séjours chez eux, elle m’emmenait

régulièrement en ville. Nous prenions le tramway jusqu’à Lille et, une fois

sur place, nous déjeunions toujours à la cafétéria Flunch, avant d’aller voir

un film au cinéma. Très souvent, ma grand-mère m’entraînait au Furet du

Nord, cette immense et belle librairie-papeterie que je considérais alors

comme un grand magasin de jouets.

Très jeune, j’aimais les cahiers, leurs couvertures épaisses et leurs

pages blanches quadrillées, les stylos de toutes les couleurs, les beaux

classeurs. Encore aujourd’hui, surtout lorsque je voyage, il m’arrive de

passer des heures à choisir des blocs-notes, acheter des agendas et toutes

sortes de babioles ! Alors, avec ma grand-mère, c’était un pur moment de

bonheur, nous nous baladions dans tous les rayons de la librairie, elle me

faisait une visite guidée de la littérature internationale ! Puis, le soir venu,

nous rentrions à la maison, heureuses d’avoir partagé un moment de

complicité.

Il est une chose qui m’a marquée dans mon enfance : chaque fois

que ma grand-mère croisait un sans-abri sur le parvis de la Grand-Place,

elle s’arrêtait quelques minutes pour parler avec lui. Ces hommes invisibles

pour la plupart d’entre nous étaient pour ma grand-mère les seuls qui

méritaient son attention. Elle s’adressait à eux avec familiarité, riait et

repartait le sourire aux lèvres. J’ai appris par la suite que ma grand-mère

était très active au sein d’associations religieuses lilloises. Tout comme elle

était très impliquée dans des associations littéraires. L’ancienne coiffeuse

qui avait connu la guerre et éduqué trois enfants semblait vouloir rattraper

le temps perdu depuis la retraite.

Mes grands-parents ont été les seules personnes à m’avoir plus ou

moins sensibilisée à la religion catholique. Je dis plus ou moins car, à part la

messe le dimanche matin et les bibelots ornant leur maison, aucune

pratique, aucun enseignement ne m’a été donné, si ce n’est quelques

phrases toutes faites qui leur échappaient de temps à autre, dans le genre

« merci, Jésus, pour ce repas » !

Bien sûr, comme dans la plupart des foyers, nous fêtions Noël, et

mes grands-parents sortaient la crèche du placard, qu’ils exposaient sur le

grand buffet de Papi. Il me semblait que, pour eux, cela symbolisait la

naissance de Jésus – blotti dans les bras de sa mère Marie, elle-même

entourée de personnages et d’animaux.

Pâques était plus propice aux jeux dans le jardin, où je me lançais à

la chasse aux œufs en chocolat que mes grands-parents y avaient cachés. À

l’époque, lorsque je retournais à Chypre, je sentais que cette fête religieuse

était plus importante qu’en France. Là-bas, on me disait que les Chypriotes

étaient orthodoxes. Mon père n’avait jamais évoqué Dieu avec moi, ma

grand-mère ne parlait pas ma langue et ma tante Lina ne cessait de me dire

des choses que je ne comprenais qu’à moitié, si bien que la question de

l’éducation religieuse m’était quasiment inconnue. Je me souviens

seulement qu’un vieil homme venait parfois chez nous, une boule de

senteur à la main, et qu’il propageait une fumée parfumée dans toute la

maison, en récitant des paroles incompréhensibles.

À Chypre, on croisait régulièrement des popes dans la rue. Il y avait

beaucoup d’églises et, dans mes souvenirs, les vieilles femmes installées à

l’entrée des petites boutiques traditionnelles portaient toutes un fichu sur la

tête. Je savais ma tante et ma grand-mère très croyantes, mais je ne les ai

jamais vues pratiquer leur culte.

C’est donc assez loin de la religion que j’ai grandi, bien que,

paradoxalement, elle m’ait toujours été familière. Cela explique sûrement

pourquoi ma foi en un Dieu unique ne m’a jamais quittée. Il est vrai que

j’entendais souvent parler de Jésus, de Marie et de l’arche de Noé, mais sans toutefois jamais comprendre pourquoi certaines personnes divinisaient

Jésus et sa mère. Moi, je n’ai jamais ressenti le besoin de les immensifier

comme on immensifie Dieu. Je ne parlais pas à Jésus, je n’attendais de lui

ni qu’il me pardonne, ni qu’il me sauve. Qui il était, je ne le savais pas

précisément, mais pour sûr il n’était pas Dieu.

Selon moi, il existait bien un Dieu qu’on ne voit pas, c’était tout.

Pour le reste, j’étais dans le flou… Mais puisque j’avais été baptisée à ma

naissance, j’étais chrétienne, même si je dois admettre que ni la foi ni Dieu

à cette époque ne revêtaient une grande importance dans ma vie.

Ce n’est que des années plus tard, lorsque, à l’école, on m’a parlé de

la théorie de l’évolution, de la préhistoire, que j’ai ressenti l’étrange besoin

de me rapprocher du christianisme. Ce besoin, je ne pouvais pas me

l’expliquer. Je le ressentais, voilà tout. Donc, lorsqu’on m’a proposé des

cours de catéchisme dans le cadre d’activités extrascolaires, j’ai accepté de

m’y inscrire.

Cela se passait dans mon collège, à Igny, dans l’Essonne. Sans que

personne autour de moi m’y oblige, j’ai même songé à faire « ma

communion » et « ma confirmation ». Pour être franche, aujourd’hui encore

je ne suis pas certaine de comprendre la signification de ces rituels mais,

outre les cadeaux que j’allais recevoir à ces occasions, il me semblait

normal en tant que chrétienne de les accomplir.

Aux cours de cathé, les seuls élèves que je croisais étaient tout sauf

le genre de personnes que j’avais l’habitude de fréquenter à l’école et en

dehors. C’est sûrement un peu cliché, mais ces filles et ces garçons

semblaient tous un peu « ailleurs », « perchés » comme on dit, bref, trop studieux pour moi. Et puis, il y avait cet homme, il n’était ni curé ni prêtre

mais il nous enseignait notre religion, il nous parlait d’Adam et Ève, de

Jésus, de Marie et de Noé. Je n’arrivais pas à me passionner pour ces récits-

là, qui étaient le passage obligé pour valider les deux rites ; je crois qu’en

premier lieu j’aurais aimé que l’on me parle de Dieu. Et puis, après tout, je

ne savais pas trop quoi en penser : était-ce des fables ? Était-ce la vérité ?

Qui pourrait me prouver tout cela ? À l’époque, la seule chose dont j’étais

sûre, c’était que je croyais en Dieu.

Toutes les théories que j’entendais sur l’origine du monde, à l’école,

à la radio ou dans des émissions de télévision, ne pouvaient annihiler ma

foi, ni même l’ébranler. Il existait un Tout-Puissant, c’était certain. En

revanche, expliquer cette foi, je ne le pouvais pas encore. La Bible ? Je ne

l’avais jamais lue sérieusement. La Thora ? Je ne connaissais pas, et encore

moins le Saint Coran. Pour être tout à fait honnête, j’étais to-ta-le-ment

ignorante.

Les années ont passé, et plus j’ai pris de l’âge, et plus je me suis

posé des questions.

 

Lorsque j’ai emménagé dans la zone pavillonnaire de Mondétour, je

passais pas mal de temps aux Ulis, à me balader dans la galerie

commerciale, à jouer pendant des heures sur le terrain de basket, ce sport

que j’aimais tant, ou encore chez des copines. Cette ville me devenait de

plus en plus familière. Et puis, ma passion pour le rap me poussait à

fréquenter régulièrement la MJC, les petites salles de spectacle et les

rappeurs que je croisais là-bas. C’est à cette période, je devais avoir seize, dix-sept ans, que j’ai souvent entendu parler de l’Islam. Cette religion

s’invitait de plus en plus régulièrement dans nos discussions. Et sa pratique

me semblait partagée par un grand nombre autour de moi. J’entendais

couramment ce genre de phrases : « C’est bientôt le mois de Ramadan »,

« Non merci, je suis musulman, donc je ne mange pas de porc », « Il paraît

que Jean-Marc s’est converti à l’Islam », etc. L’Islam. Je l’avoue, cette

religion m’attirait énormément, même si je n’y connaissais rien. Beaucoup

prétendaient que la conversion à l’Islam était « comme une mode ». C’est

ce qui a fini par m’en éloigner. À mes yeux, la religion, c’était du sérieux, et

au grand jamais je ne me serais convertie pour plaire aux gens ou entrer

dans un groupe.

Le temps passait, je donnais des petits concerts à divers endroits,

quand, un jour, j’ai eu une discussion avec quelqu’un à propos de l’Islam ;

cette personne avait été interpellée par la croix que je portais autour du cou.

Je ne la portais pas par conviction, je pense qu’elle était plutôt le fruit d’un

besoin d’identité et de repère, comme une forte affirmation de qui j’étais :

une chrétienne. Alors nous avons parlé de Dieu et de l’Islam, et elle m’a

indiqué une association où je pourrais découvrir cette religion, si un jour

j’étais intéressée.

J’ai noté l’adresse et me suis promis d’y aller.

Je ne sais pour quelle raison, ce jour-là, j’ai ôté ma croix. Comme si

le flou religieux me gagnait. D’un côté, je me sentais chrétienne et, de

l’autre, j’étais fortement attirée par l’Islam. Je me sentais perdue. Je ne

savais plus tellement ce à quoi je devais croire.

Dans cette petite association, je croisais donc des musulmans ravis

de me parler de leur religion, j’entendais des mots qui depuis n’ont jamais

cessé de m’habiter et de résonner en moi, comme s’ils étaient l’écho de ma

croyance innée, le miroir de mes pensées sur Dieu.

Ces mots étaient : « Dieu voit tout : le visible et le caché sont choses

égales pour Lui. Et Dieu sait tout, Il sait le nombre de soupirs que tu as

poussés aujourd’hui. Il est proche de toi. Il est avec toi où que tu sois. »

C’était vraiment inexplicable. Peut-être était-ce lié au manque de

clarté du christianisme, mais tout au fond de moi je ressentais le besoin

d’être musulmane.

Malheureusement, je n’ai pas pu me rendre dans cette association

aussi souvent que je l’aurais souhaité et, au final, le seul lien qui restait

entre moi et l’Islam étaient ces quelques musulmans dont la pratique se

limitait à jeûner pendant le Ramadan et à ne consommer ni alcool ni viande

de porc.

L’emploi du mot « se limitait » pourrait en choquer certains, mais je

veux dire par là que chez eux l’Islam était comme un code de vie apparent,

et je ne percevais pas vraiment de spiritualité. Bien sûr, je ne peux ni les

juger ni conclure qu’ils en étaient dépourvus. Effectivement, c’est une

vision très réduite de cette religion que de l’envisager comme un ensemble

d’interdits, d’obligations et rien d’autre. Malgré cela, et contre toute

logique, je ressentais ce besoin de me rapprocher de l’Islam. Alors, quand

on m’interrogeait sur mes convictions religieuses, je répondais : je suis

musulmane.

Durant presque dix ans, je me suis abstenue de manger du porc et

j’ai jeûné le mois de Ramadan. Que je sois tranquille chez moi ou en pleine

tournée, ces mois de jeûne étaient pour moi comme le rituel. Parfois, le

jeûne m’était difficile, d’autres fois moins. J’aimais ces moments de

retrouvailles en fin de journée avec tous ceux et celles de mon entourage

qui le pratiquaient. Nous nous rendions les uns chez les autres, parfois

« rompions » le jeûne au restaurant. Bref, c’était toujours agréable, des

moments de partage, de générosité et de joie.

Mon Islam était limité : croire en Dieu, jeûner et ne pas manger de

porc. Je ne priais pas et ne connaissais fondamentalement rien à tout cela.

Ce qui me confortait le plus dans mon choix, c’était de m’être

éloignée des ambiguïtés du christianisme et précisément de la divinité de

Jésus, car il me paraissait impossible d’adorer un être humain, de surcroît

quelqu’un qui avait été « crucifié », comme on me l’avait raconté dans mon

enfance. La divinité de Marie me gênait également. Je ne remettais pas en

cause l’immaculée conception de Jésus, mais je ne voyais pas comment

Marie pouvait nous écouter, accueillir nos confidences, nous soigner, nous

pardonner. N’étaient-ils pas tous deux seulement des êtres humains ?

Ces notions me sont si familières aujourd’hui, mais, à l’époque, je

dois avouer que j’esquivais la discussion. Incapable d’expliquer quoi que ce

soit, je préférais épater la galerie avec mes connaissances sur d’autres

sujets : musique, art, nouvelles technologies et grands débats sur le monde !

Chose assez étrange aussi, depuis ma première visite à l’association,

j’avais mémorisé deux phrases et deux textes en arabe que j’entendais

souvent. Aussi bizarre que cela puisse paraître, je me les répétais régulièrement le soir, dans mon lit, ou encore avant chacun de mes concerts.

Allez comprendre pourquoi. Un peu comme les chrétiens diraient le « Notre

Père » avant de s’endormir, moi, je levais mes mains au ciel et je récitais de

temps à autre mes textes. C’était mon rituel. Mes agents de sécurité savaient

que j’avais besoin de ces cinq minutes avant d’entamer un concert, ils me

réservaient donc une petite pièce pour me recueillir.

Voilà donc où en était mon histoire avec Dieu et l’Islam, ce soir de

décembre où je me suis retrouvée à prier chez mon amie Charlotte.

Un point reste important pour comprendre ce retour que j’ai fait vers

Lui à cette période de ma vie. Comme je le disais, j’ai toujours jeûné le

mois de Ramadan et ce, durant des années sans trop savoir pourquoi. Mais

lorsqu’est venu ce mois de septembre de l’année 2008, que j’appellerai

l’année de « ma chute », pour la première fois depuis dix ans, je n’ai pas

jeûné. J’allais mal, je me sentais malade, et les gens que je fréquentais à

cette période m’avaient déconseillé de le faire, m’assurant que mon état de

santé ne me le permettait pas. Je les ai écoutés, je n’ai pas jeûné mais, par

ignorance, j’ai énormément culpabilisé. C’est ce qui m’a poussée à la

confidence, à ce besoin de Lui demander pardon, sans savoir que Dieu aime

et veut pour nous la facilité.

À cette époque, quand tout a volé en éclat, la seule chose qui a

résonné en moi comme un bonheur, une urgence soudaine, c’était la prière.

Oui, je ressentais ce besoin de parler à Dieu, comme si les épreuves nous

ramenaient à l’essentiel.

C’est ainsi que j’ai entrepris de prier avec Sousou.

Une dernière fois le front posé au sol, une dernière avalanche de « Ô

mon Dieu, aide-moi à comprendre ce que je traverse », puis, après nous être

redressées, c’était la fin de notre prière.

Là, j’ai eu le sentiment d’une renaissance. Je n’avais pas été aussi

bien depuis des années. Je me sentais légère, apaisée, sereine. J’ai regardé

Sousou et lui ai dit : « Il faut que tu m’apprennes bien, Sousou. Viens, on

prend dix minutes et tu m’expliques comment je pourrais prier seule ! »

Alors nous nous sommes posées dans le salon et, tout simplement,

nous avons noté un à un sur une petite feuille les gestes de la purification

qu’on effectue avant de prier, puis un à un les gestes de la prière ainsi que

les textes qu’il me faudrait apprendre. Quel n’a pas été mon étonnement

lorsqu’elle m’a annoncé que ce qu’elle récitait quand nous étions debout

n’était autre que deux sourates que je connaissais déjà depuis dix ans !

Incroyable. Je savais déjà presque tout ce qu’il fallait savoir et je me

sentais fin prête pour prier plus souvent ! Je devais maintenant prévoir un

habit afin de me couvrir en signe de pudeur devant Dieu, et m’assurer que

l’endroit où je me prosternerais serait propre. J’ai donc mis, dans le doute,

un tapis sur le sol. La prière était une sorte de fête pour moi, puisque je

pouvais enfin me confier et m’adresser à Dieu Lui-même.

Avant de quitter Lyon, j’ai parlé à Sousou de mes projets de voyages.

Je comptais retourner à l’île Maurice et y inviter Charlotte. Sousou m’a

suggéré d’emporter le Saint Coran avec moi et, par amitié pour elle, je le lui

ai promis, d’autant que je l’avais à la maison. Je me l’étais procuré à

l’époque de ma visite dans la petite association.

Nous étions au mois de novembre, au cœur de l’automne, et il ne me

restait qu’un petit mois à tenir avant d’entreprendre ce énième voyage dans

cet endroit que j’aimais tant. J’ai encore passé quelques jours chez Charlotte

et, comme par réflexe « chrétien », je priais seulement deux fois dans la

journée, matin et soir. Durant ces quelques jours chez mon amie, je

m’adonnais à cette adoration qui remplissait pleinement mon cœur. Au

départ, munie de ma feuille, je répétais solennellement les gestes que j’avais

appris.

Debout, puis inclinée, debout, ensuite prosternée, puis à genoux, puis

prosternée, enfin debout. Je récitais consciencieusement les fameux textes,

impatiente à l’idée de poser mon front contre le sol. C’est ainsi que j’aimais

passer le plus de temps dans ma prière, là où j’étais « en proximité » avec

Dieu.

La première fois que j’ai prié seule a été un grand jour, j’étais

heureuse, et fière de moi. Je retrouvais peu à peu le sourire et la joie de

vivre, puisque, soudainement, je n’avais plus de confidences pesantes à

faire aux autres. Je me livrais à Dieu et cela me suffisait amplement. C’est

ainsi que, sans m’en rendre compte, j’ai repris la plume. Charlotte était

sortie, j’étais seule chez elle et je me suis mise à écrire, écrire, écrire.

L’inspiration revenait. J’avais une idée de titre, puis une idée de concept,

puis une idée de « rimes ». C’était comme si j’arrivais de nouveau à

exprimer ce que j’avais sur le cœur.

Je me souviens d’en avoir presque pleuré.

C’est dans cet état d’esprit que je suis rentrée à Paris : les fêtes de fin

d’année approchaient et ma famille me réclamait auprès d’elle.

Charlotte et moi ne nous quittions que pour quelques semaines. C’est

à côté de ma si merveilleuse amie que j’avais retrouvé la force et le courage

de m’en sortir. Inconsciemment, sa joie de vivre et son coté « battante, je-

m’en-foutiste » avaient déteint sur moi. Contrairement aux autres personnes

que je connaissais, elle n’éprouvait aucune compassion pour « ma maladie »

et je pense que son attitude m’a été bénéfique à ce moment-là. Lorsque

j’éprouvais un mal-être à cause des qu’en-dira-t-on et des calomnies, elle

ramenait toujours ces médisances au rang de pacotilles, de futilités, de

bêtises. Pour elle, il paraissait impensable de se mettre dans un tel état pour

si peu. Alors, entre Charlotte qui relativisait, mes prières qui m’apaisaient,

Dieu qui m’entendait et notre voyage qui approchait, c’est vrai que je me

sentais plus légère.

J’avais pris le train dans l’après-midi pour rentrer à la maison, je

retrouvais mon appartement, mes repères, mes habitudes. Je m’empressai

d’aller m’enfermer dans mon home studio pour enregistrer ce qui a donc été

le premier titre de mon nouvel album : « SOS ». Le temps passait vite dans

cette petite pièce et, pourtant, j’avais hâte de l’envoyer à Seb, Tefa et Masta,

afin qu’ils sachent que la petite Diam’s était de retour ! Je leur ai adressé le

morceau dans la nuit et, avant de me coucher, j’ai eu envie de prier.

Je me suis purifiée avec de l’eau, comme me l’avait appris Sousou,

je me suis couverte d’une longue robe et d’un foulard, je me suis appliquée

et j’ai prié sereinement pour la première fois chez moi.

C’est vrai, j’allais prier seule, mais à présent je n’avais plus peur de

la solitude. Mon cœur était tout entier orienté vers mon Seigneur et je me

sentais bien.

Chaque matin et chaque soir, je vivais donc le rituel. Je retrouvais

des moments de bonheur et d’apaisement. Nous étions à la fin du mois de

décembre et j’avais pris l’initiative d’aller rendre visite à mes grands-

parents avant de partir à l’île Maurice. J’avais décroché mon permis de

conduire quelques jours plus tôt, j’ai donc fait la route avec ma maman,

direction Lille. Derrière mon volant, j’étais extrêmement fière. Je passais

d’un scooter à une voiture confortable ! Nous sommes arrivées dans le Nord

dans la matinée.

À la fin de notre déjeuner, c’est avec fierté que j’ai emmené ma

grand-mère faire un tour en ville et, bien sûr, à la librairie Le Furet du Nord.

Je lui ai expliqué que je me posais des questions et que j’avais besoin de lire

des ouvrages qui traitaient de religion. Tel un guide, elle m’a entraînée dans

le bon rayon. Cette librairie était si grande, les ouvrages si nombreux, je

n’avais que l’embarras du choix. J’ai choisi un livre sur le jeûne, un autre

sur le pèlerinage ainsi que le récit d’une Musulmane dans une famille

française. Nous avons passé un super moment en famille, puis maman et

moi sommes rentrées à Paris.

Deux jours avant le grand départ pour Maurice, je commençais à

préparer mes bagages et, comme promis, j’ai glissé dans ma valise le Saint

Coran et les autres ouvrages achetés plus tôt. J’étais fin prête. En une soirée,

j’avais dévoré le récit de cette Française qui témoignait de sa conversion à

l’Islam. J’étais profondément touchée par ses révélations : elle avait appris à faire la prière avec un petit livre, tout comme moi, et, lorsqu’elle avait été

amenée à en parler avec sa famille, ses choix n’avaient pas été du goût de

tous.

J’avais appris que l’Islam comptait cinq prières par jour. Puisque je

partais en vacances et que, là-bas, j’aurais du temps, je tenterais d’en

respecter le nombre. Cela me paraissait aussi haut qu’une montagne à

gravir, mais je voulais essayer quand même.

Le 26 décembre 2008, je me suis envolée pour un voyage

exceptionnel au cours duquel j’allais vivre les plus beaux jours de ma vie.

Accompagnée de Charlotte, je suis partie pour la cinquième fois sur cette île

que j’aime tant. Toujours dans le même hôtel, toujours à la même période,

toujours face à la mer et ce, pour quinze jours. Quel bonheur.

Les premiers temps, nous cherchions nos marques, nous étions

toutes les deux dans le même délire, notre programme était simple : papoter,

lire, dormir et prendre soin de nous. Des vraies vacances, en somme.

Dès notre arrivée, j’ai entrepris de prier cinq fois par jour. J’avais

trouvé sur Internet les horaires de la prière à l’île Maurice. J’avais appris

que les cinq prières quotidiennes en Islam étaient fixées dans le temps,

qu’elles suivaient la course du soleil et ponctuaient ainsi la journée du

croyant pour qu’il n’oublie pas Dieu ; la première à l’aube, la seconde

quand le soleil est à son zénith, la troisième lorsqu’il est à mi-chemin entre

le zénith et le crépuscule, la quatrième au coucher du soleil et enfin la

dernière lorsque la nuit est totale.

Tandis que nous flânions, face à l’océan Indien, j’ai débuté le livre

sur le jeûne du mois de Ramadan. Le texte était fréquemment agrémenté de « passages » du Saint Coran, pour appuyer ce que disait l’auteur. À cet

instant, j’ai pris conscience de la clarté des écrits coraniques. Le langage me

paraissait limpide mais, surtout, j’ai réalisé toute la beauté et la signification

du jeûne.

Grâce à cette lecture, le jeûne ne m’est plus apparu comme une

simple privation de nourriture mais comme le moyen pour celui qui le

pratique de s’éloigner des préoccupations de ce bas monde. J’ai découvert

aussi que Dieu ne demande pas seulement aux jeûneurs de s’abstenir de

manger et de boire mais aussi de ne pas parler pour blesser ou médire, de ne

pas commettre de péchés et de s’élever spirituellement. Cela a été une réelle

découverte pour moi, qui n’avais du jeûne qu’une vision superficielle et

réductrice ; il était en réalité un moyen de changer, de s’élever, de devenir

meilleur.

Le reste du temps, Charlotte et moi papotions des heures durant,

sous le soleil ou dans l’eau bleue du lagon ; nous ne cessions jamais de

parler. Encore aujourd’hui, elle reste la personne avec qui je discute le plus.

Nous échangions sur tout et sans retenue, nos mères, nos pères, nos

familles, nos angoisses, nos rêves, nos vies… J’ai toujours aimé partager

cela avec elle. Charlotte savait que j’avais de grandes difficultés

relationnelles avec ma mère. Tant pour communiquer que pour gérer mes

émotions. Je ne lui témoignais mon amour qu’avec des présents, en somme

du matériel, ou à travers quelques phrases qui lui étaient dédiées sur scène ;

dans la vie, cependant, j’étais renfermée. Je n’osais rien lui dire et, en

vérité, elle non plus. Charlotte me reprochait beaucoup cette façon d’agir.

Elle me conseillait de lui accorder plus de temps, de l’impliquer davantage dans ma vie, ce à quoi je n’arrivais pas, comme si l’amour que l’on se

portait, elle et moi, était tabou. Était-ce de la pudeur mal placée de sa part ?

De la mienne ? Je ne le saurai jamais. De mon côté, je savais ce qui

m’éloignait d’elle : la conscience qu’elle allait mourir un jour. Cela me

paraît si insensé aujourd’hui, mais, à ce moment-là, j’étais obnubilée par la

peur de l’abandon. Puisque je n’avais qu’elle et qu’elle était la personne la

plus importante de mon existence, alors je m’interdisais de l’aimer à

outrance de peur de perdre pied et de m’écrouler le jour où elle partirait.

C’était une façon de me protéger d’un amour gigantesque. Car la chute le

serait tout autant.

Du coup, je prenais mes distances. Je me contentais du minimum.

On s’appelait de temps à autre, on échangeait l’essentiel puis on

raccrochait. Rares étaient les moments que nous partagions à deux, car je

supportais mal d’être auprès d’elle. J’avais envie de lui hurler des phrases

du genre : « Tu crois que je peux vivre, moi, sans toi ? », « Tu crois que je

peux continuer cette vie toute seule ? Je n’ai pas de frère, je n’ai pas de

sœur et mon père, il ne me calcule pas ! », « Tu vas mourir, tu comprends,

et moi, je préfère me protéger dès maintenant car il me faudra trouver la

force après ton départ, donc moins je t’aime, moins l’on partage et moins je

souffrirai ».

Je crois qu’aujourd’hui encore pour ma mère cette période de ma vie

reste un mystère. Elle cherche tout un tas d’excuses pour expliquer mon

détachement, et ne pas avoir à accepter la vraie raison. Je la laisse dire et je

souris.

À Maurice, Charlotte et moi étions sur la même longueur d’onde. À

première vue, on aurait pu imaginer que seule la musique nous liait, mais

pas du tout. Au contraire, nous en parlions peu. Pour elle, la vie, la famille

étaient plus importantes qu’écrire des chansons ou faire carrière. Elle s’était

toujours tenue éloignée du show-biz. Tout ce petit monde hypocrite et

nombriliste ne lui plaisait pas. Elle avait grandi à l’écart des strass et des

soirées VIP sans saveur, dans une campagne loin de la ville.

L’univers des stars et des paillettes, ce n’était pas son truc. Et, quand

je lui racontais les soucis que je rencontrais, ainsi que les cancans et les

rumeurs qui circulaient sur mon compte, ou sur les uns et les autres, je la

voyais hausser les sourcils avec dédain. Mais elle comprenait aussi que j’y

avais passé quasiment toute ma vie et que ce monde faisait partie de mon

quotidien. Depuis ma plus tendre enfance, je baignais dedans, j’avais grandi

en faisant du rap et j’étais devenue star avant même de devenir femme !

Alors il est vrai qu’à ses côtés je sortais vite de mon petit monde.

Ensemble, nous partagions « la vraie vie », nous nourrissions les mêmes

envies pour la décoration de nos appartements, les mêmes rêves de

mariage… Nous étions presque identiques, mais toujours un peu différentes.

Nos amis, les médias, nos familles nous traitaient parfois de filles réac,

« vieux jeu ». Cela nous faisait rire. N’en déplaise aux nouveaux penseurs,

oui, nous voulions nous marier ! Elle, elle rêvait d’église, d’une grande

cérémonie, d’un buffet et d’une longue robe blanche avec une traîne loin

derrière elle. Moi, j’aspirais au contraire à me marier en catimini, dans le

plus grand secret. On en rigolait, car parfois nous étions deux extrêmes,

mais deux extrêmes avec les mêmes buts.

Bien sûr, nous parlions aussi de religion. Charlotte était croyante,

chrétienne, mais reconnaissait ne pas être assidue dans ses adorations. Elle

restait pourtant une des rares que je voyais prier de temps en temps. Elle se

mettait à genoux au bout de son lit et récitait des prières à voix basse.

Grâce à son amie Sousou, Charlotte avait quelques notions de ce

qu’est l’Islam. C’est ce qui nous a poussées, un soir, à en discuter. Je voyais

bien qu’elle était plus calée que moi sur le christianisme, mais pour le reste

nous étions toutes deux bien ignorantes.

Durant ces longues journées de bien-être, pendant que Charlotte

lisait de son côté, je me plongeais dans le livre sur le pèlerinage acheté à

Lille. J’en avais souvent entendu parler mais je n’y connaissais rien.

Comme un guide du pèlerin, le texte était chargé de faits historiques et

contenait des images pour illustrer son propos. Lorsque l’auteur parlait d’un

lieu ou d’un monument important, je prenais plaisir à observer la photo qui

accompagnait le passage en question. Ce livre m’a touchée pour ses

histoires magnifiques, mais aussi pour la beauté de ses images. Je me

souviens d’avoir dit à Charlotte : « Même si ce n’est pas pour le pèlerinage,

j’aimerais tellement aller voir ces endroits… Ça a l’air trop beau. » Elle

aussi en aurait eu envie, sensible à tout ce qui avait trait à la spiritualité et à

la religion.

C’est également dans ce livre que, pour la première fois, j’ai lu des

choses au sujet du Prophète Mouhammed. Il existait beaucoup d’écrits qui

relataient ses paroles, mais également des récits au sujet d’Abraham, de sa

femme et de leur fils Ismaël.

J’ai tu mon ignorance auprès de Charlotte, mais j’étais stupéfaite de

retrouver ces noms. Ma grand-mère m’avait vaguement parlé d’Abraham

durant mon enfance, et j’étais convaincue que tous ces illustres personnages

avaient un lien avec le christianisme. Sauf Mouhammed. C’était un prénom

très répandu chez les Arabes, mais je n’en savais pas plus. C’est dans ce

livre que j’ai pris conscience de l’importance qu’il revêtait pour les

musulmans et qu’il avait une place capitale en Islam, sans savoir encore à

cette époque quel était son statut ni son rôle. Là aussi, je retrouvais au fil de

mes lectures des passages tirés du Saint Coran. À chaque fois, l’auteur

précisait : Coran, sourate numéro tant, verset numéro tant. Le Coran.

Ce fameux livre, que j’avais pris avec moi, m’intriguait

considérablement. Tous les musulmans que je côtoyais le citaient comme

étant une référence et moi, l’ignorante, je ne l’avais même pas lu !

Je me prétendais musulmane, mais l’étais-je vraiment ? Ce n’était

pas dans mes habitudes de faire les choses sans raison. Et là, entre la prière

et mes lectures un peu plus poussées sur le sujet, il fallait bien que je lise le

« livre des musulmans ».

Le lendemain soir, alors que Charlotte vaquait à ses occupations, je

l’ai ouvert pour la première fois. Sachant que les Arabes lisent de droite à

gauche, c’est tout naturellement que j’ai commencé ma lecture dans ce sens.

Sur la page de droite, les textes étaient écrits en arabe et, sur la page de

gauche, il y avait une traduction du sens en français.

 

Au nom d’Allah, le Tout Miséricordieux, le Très

Miséricordieux.

Louange à Allah, Seigneur de l’univers.

Le Tout Miséricordieux, le Très Miséricordieux. Maître du jour de la rétribution.

C’est Toi seul que nous adorons, et c’est de Toi seul dont nous

implorons secours.

Guide-nous dans le droit chemin, le chemin de ceux que Tu as

comblés de faveurs, non pas de ceux qui ont encouru Ta colère, ni

des égarés.

(Sourate 1, « Al-Fatiha »)

 

J’ai continué. Dès les premières pages, j’ai été surprise d’y découvrir

le récit de la création d’Adam et Ève, et encore plus en arrivant au passage

sur les enfants d’Israël que Dieu avait préférés à tous les autres peuples puis

à celui concernant Moïse et Pharaon.

Vraiment, j’étais stupéfaite.

Pour moi, les musulmans et les juifs n’avaient rien en commun, je ne

comprenais pas pourquoi ce livre parlait de ce peuple en vantant les

compagnons de Moïse ! De plus, ces références, je ne les avais jusqu’à

présent entendues que dans la bouche des juifs de mon entourage.

Plus je lisais, plus j’étais intriguée : le texte était parfaitement clair

mais, bizarrement, je ne savais pas qui l’avait écrit. Je pense que, le premier

soir, j’ai bien dû lire soixante-dix pages. J’étais complètement captivée. J’y

ai découvert des récits au sujet des miracles attribués à Moïse, et je me suis

arrêtée sur ces phrases :

 

Certes, Nous avons donné le Livre à Moïse ; Nous avons envoyé

après lui des Prophètes successifs. Et Nous avons donné des preuves

à Jésus fils de Marie, et Nous l’avons renforcé du Saint-Esprit (…).

(Sourate « La vache », verset 87)

Moi qui voulais lire un livre sur les musulmans, pour le moment, on

me parlait essentiellement de Moïse, tout en citant Jésus et Marie ! Que

venaient-ils faire là ?

J’avais une vision si cloisonnée des religions actuelles que je ne

m’expliquais pas comment un seul et même livre pouvait mentionner tous

les Prophètes. J’étais stupéfaite.

Puis j’ai lu que l’ange Gabriel était cité ainsi que Salomon,

Abraham, Ismaël, Isaac, David et Goliath. J’y lisais une avalanche de

conseils et de bonnes conduites à suivre dans tout un tas de situations – par

exemple la fraternité ou le commerce. J’ai découvert que, effectivement,

alcool et jeux de hasard étaient interdits, tout comme la consommation de

viande de porc et d’animaux non sacrifiés pour Dieu. Je lisais également

que nous devions penser à Dieu, Le remercier et méditer sur la création qui

nous entoure.

Ce soir-là, en refermant le livre, j’étais à la fois sonnée par ce que

j’avais appris et chamboulée dans mes a priori sur beaucoup de sujets. Et

puis, j’avais rencontré des mots qui ne m’étaient pas du tout familiers, tels

que « miséricorde, prophètes, messagers, paradis, enfer ». Bien sûr, ces

mots, je les avais déjà entendus, mais étais-je certaine de connaître leur

réelle signification ? Celui qui revenait le plus souvent et qui était tout

nouveau pour moi, c’était « Allah ».

 

« Allah guide, l’amour d’Allah, la satisfaction d’Allah, connaître

Allah, l’engagement envers Allah. »

Je me disais que cela devait être ainsi que les Arabes nommaient

Dieu, pour la simple et bonne raison que, dans les récits, Jésus, Moïse,

Marie ou Abraham étaient tous soumis à Allah, le Seul et l’Unique. Je

comprenais qu’ils étaient obéissants devant Dieu et que, dans le Saint

Coran, Dieu était nommé Allah.

Avant d’aller me coucher, je suis allée faire ma prière du soir et j’ai

le souvenir d’avoir beaucoup questionné Dieu au sujet de ce livre : « Ô mon

Dieu, pourquoi sont-ils tous cités ? Ô mon Dieu, qu’est-ce que ce livre ? Ô

mon Dieu, aide-moi à comprendre, je T’en supplie, c’est trop dur pour ma

petite tête si Tu ne m’aides pas. »

Le lendemain, je reprenais mon petit train-train avec Charlotte. On

menait la belle vie. Petit déjeuner copieux, chambre de luxe, balade en

bateau, repos, manucure, etc. De vraies princesses. Nous papotions encore

et encore, cependant quelque chose me tracassait : quel était le livre que je

venais de commencer ? De qui provenait-il ? À qui s’adressait-il ? Aux

musulmans ? Aux juifs ? Aux chrétiens ? À tout le monde ? Un passage

m’avait marquée et, bien que j’en aie eu l’envie en pleine nuit, il m’avait été

impossible de méditer dessus. Mais là, en pleine journée et devant un si

beau paysage, je n’arrêtais pas d’y penser :

 

Certes, dans la création des cieux et de la terre, dans l’alternance

de la nuit et du jour, dans le navire qui vogue en mer chargé de

choses profitables aux gens, dans l’eau qu’Allah fait descendre du

ciel, par laquelle Il rend la vie à la terre une fois morte et y répand

des bêtes de toute espèce, dans la variation des vents, et dans les

nuages soumis entre le ciel et la terre, en tout cela il y a des signes,

pour un peuple qui raisonne.

(Sourate « La vache », verset 164)

 

Soudain la mer et les nuages m’apparaissaient sous un nouveau jour.

Tout s’étalait devant moi. Après la nuit venait le jour. Et le soleil brillait,

tout me semblait si beau. Par moments, je suivais du regard des bateaux qui

voguaient au loin, le vent soufflait tout doucement. On aurait pu croire que

j’avais le regard perdu à l’horizon alors que mes yeux étaient rivés sur la

« création ». C’était la première fois que ces mots m’amenaient à réfléchir.

C’est comme s’ils résonnaient en moi d’une toute nouvelle manière. Pour la

première fois, je considérais les oiseaux, les petits crabes blancs, presque

transparents, qui se fondaient dans le sable, les insectes, mais aussi la terre,

comme des « créations ». L’eau qui tombe du ciel, la pluie, redonne

effectivement vie à la terre sèche afin de nous permettre de nous nourrir de

légumes et de fruits. Pour la première fois je voyais tout ceci comme des

grâces, tout ce qui nous entourait était beau et bon, je m’éveillais à ces

réflexions.

Que de soupirs j’ai poussés, que de détails j’ai observés, que de

questions je me suis posées.

Combien de temps tout ce questionnement allait-il encore durer ?

Vraiment, je savais qu’il me fallait lire encore et encore. Je devais aller au

bout de ce livre pour en avoir le cœur net.

Et si, en surface, je ne laissais rien paraître devant Charlotte, dans le

fond, je vivais un chamboulement intérieur total et tout à fait inattendu. La journée passait lentement, rythmée par mes prières et mon envie dévorante

de lire et de comprendre.

Le soir même, je me suis replongée dans ma lecture. Charlotte

s’endormait assez tôt et moi, je veillais, à la lumière de la lune et des petites

lampes installées sous les parasols de la plage. Je m’allongeais

confortablement sur un transat, j’étais seule au monde ; face à moi la lune

projetait sa lumière sur la mer, et les étoiles brillaient par milliers. Le

tableau était beau.

Ce soir-là, j’ai bien dû lire plus d’une centaine de pages. C’était

passionnant.

De nouveau, je retrouvais des noms qui m’étaient familiers : Marie,

Jésus, Moïse, mais aussi Noé, Isaac, Jacob, David, Salomon, Abraham, Job,

Joseph, Ismaël, Élisée, Jonas, Lot, Élie, Jean-Baptiste, Zacharie. C’était

comme si, par le biais du Coran, je découvrais en profondeur ce qu’étaient à

l’origine les religions révélées. Je comprenais que c’était Dieu, mon Dieu,

le Seul, l’Unique qui avait donné la Thora à Moïse, puis l’Évangile à Jésus.

J’ai lu aussi tout un passage sur la vie de Jésus et de Marie. J’y ai appris que

Jésus avait été un Prophète de Dieu, Lequel lui a permis d’accomplir des

miracles pour appuyer Son message et le rendre véridique : c’est ainsi que

Jésus était né sans père, avait parlé dans son berceau et plus tard qu’il avait

guéri le lépreux ou encore redonné la vue à l’aveugle-né, tout ceci par la

permission de Dieu. Toutes ces histoires au sujet des Prophètes ou

Messagers me passionnaient, je comprenais qu’ils avaient tous livré le

même message à leurs peuples : Adorez votre Seigneur le Seul, l’Unique

Créateur des cieux et de la terre, le Possesseur de toutes choses, Celui-là même qui vous a créé d’une goutte d’eau et qui vous fera mourir. Vous

n’êtes sur terre que pour une période donnée. Durant celle-ci, tâchez d’être

croyants, bons, justes, ne vivez pas sans vous préoccuper du sens de votre

vie, ne prenez pas le matériel et cette vie comme une fin en soi et cherchez

en vous et autour de vous. Méditez sur l’eau, le ciel, l’aube, un enfant, la

lumière : la création est en fait un chemin qui mène à la foi.

Bien sûr, je résume le propos, mais c’est ce que je saisissais au fil de

mes lectures. J’étais sincèrement émue par les valeurs énumérées dans le

livre, par celles aimées de mon Seigneur. Il nous fallait être bons, loyaux,

reconnaissants, généreux envers les pauvres, préférer l’autre à soi, prendre

soin des orphelins en leur accordant une attention particulière, ne pas être

matérialiste, ne pas mentir, ne pas tricher, ne pas voler, ne pas trahir, ne pas

tromper, partager ses richesses et ne pas médire ni calomnier, aussi bien en

public qu’en privé, car Dieu sait tout, Dieu voit tout et chacun sera rétribué

en fonction de ce qu’il aura commis, rien ne saurait Lui échapper, Il

n’oublie pas, mais Il est miséricordieux et pardonne ceux qui se repentent.

J’ai compris aussi, et surtout, qu’il nous fallait être capables de

méditer et de réfléchir aux signes de la création et à ce qui nous entoure :

c’est tellement de fois répété dans le Saint Coran. Comme si tout autour de

nous nous amenait à une réflexion incessante sur l’origine des choses, et à

un retour vers Lui. Comme s’il fallait apprendre à lire dans le soleil, dans la

lune, les étoiles, à déchiffrer un « message » qui serait là écrit sur toute

Continuer : partie 2 sur 5