Diam's, autobiographie

Mélanie Georgiades · Chapitre 4 sur 5 · partie 1/2

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Diam's, autobiographie

Partie III

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 2 parties.

III

 

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8 mars 2008, le Zénith de Paris, tous les professionnels ont rendez-

vous aux Victoires de la musique. Est venu mon tour d’interpréter un des

titres de mon dernier album, « Ma France à moi », alors je suis montée sur

scène.

Pour cette édition, je n’étais pas nommée, seulement invitée à

participer à la grande cérémonie, à la suite de l’énorme succès de l’album

Dans ma bulle. Ce soir-là, ce que le public ne sait pas, c’est la raison pour

laquelle je finirais émue aux larmes à la fin de ma prestation. Il faut dire

qu’elle était plutôt spéciale, cette soirée.

D’une manière générale, je n’ai jamais trop aimé l’atmosphère des

Victoires. C’est très guindé, très « sélect ». Beaucoup d’artistes n’ont rien à

voir les uns avec les autres et, niveau « musique jeune », c’est souvent assez

creux. Le public n’est pas très réactif dans la salle, si bien qu’on a

l’impression de jouer devant des « professeurs » et pas tellement pour le

plaisir. On est dans une vraie et belle salle de concert mais l’ambiance, c’est

plutôt celle d’un récital philharmonique.

Mon équipe et moi, nous étions toujours trouvés décalés dans ce

genre d’événement, incontestablement moins cool que d’autres cérémonies

et, surtout, trop sérieux. Bref. Me voilà donc sur scène pour jouer ma

chanson, que j’avais totalement retravaillée pour l’occasion. Le morceau coulait, mon équipe suivait. À la fin du titre, sans trop comprendre ce qui se

passait, j’ai senti que je vivais un moment particulier.

Dans ce type de soirée, la salle, majoritairement composée de

professionnels de la musique, applaudit à moitié, se rit parfois des artistes

présents et déblatère sans mal les uns sur les autres… De la scène ce soir-là,

je les ai pourtant vus qui commençaient à se lever ici et là. Un, puis deux,

puis trois, puis dix, puis cent, tous applaudissaient, applaudissaient encore,

puis cinq cents, et c’est toute la foule qui s’est levée. Moi qui avais douté de

la générosité du public des Victoires, je me retrouvais devant une standing

ovation qui refusait de s’arrêter. Professionnels, public, artistes, tous étaient

là pour me soutenir.

Les larmes me montaient aux yeux, je me sentais particulièrement

émue. Plus que ça, j’étais abasourdie et en même temps je n’arrivais plus à

cacher ma tristesse. Je remerciais les gens d’un geste de la main, je les

observais, reconnaissante, et essayais de me retenir de craquer totalement.

J’étais à bout, à cran, je voulais hurler dans le micro : « Arrêtez !! », mais je

ne le pouvais pas. C’était bien le dernier moment de ma vie où je souhaitais

que l’on m’acclame. J’avais accepté leur invitation en me disant qu’une fois

de plus il me faudrait chanter « pour la télé », mais non, je chantais pour

une vraie salle qui, de surcroît, semblait très touchée. Moi aussi, je l’étais.

Tellement.

Ce que personne ne pouvait savoir, précisement à ce moment-là,

c’est que deux semaines plus tôt je sortais tout juste de la clinique

psychiatrique. Je venais d’y faire un séjour d’un mois et demi, et d’y

entamer ma discrète mais indéniable descente dans les ténèbres.

Tandis que j’observais tous ces gens qui applaudissaient, les

souvenirs surgissaient par flashs, toutes ces longues heures où j’étais

enfermée à la clinique défilaient à vive allure. Entre prises de tranquillisants

et séances chez le psy, antidépresseurs et excès de folie, ce soir-là, sur

scène, il aurait pu se passer n’importe quoi. Certes, les médicaments me

calmaient, mais peu s’en fallait que j’explose sous le regard de millions de

téléspectateurs. Peu s’en fallait que je me mette à hurler dans le micro que

je n’en pouvais plus, que je n’étais qu’une fille paumée, marchant sur un fil,

au bord du suicide. J’avais l’impression que l’on m’avait abandonnée sur

cette immense planète, moi le petit grain de sable, j’affrontais une sacrée

tempête. Ma tête était sur le point d’exploser et, pourtant, je n’ai rien dit,

j’ai quitté la scène, torturée entre l’envie de me tuer et celle de disparaître.

Deux jours après les Victoires, j’étais de nouveau internée à la

clinique.

Conclusion : je n’aurais jamais dû en sortir.

 

J’ai été prise en charge pour la première fois à la clinique Villa-des-

Pages le 14 janvier 2008. Loin du cliché de l’hôpital « pour les fous », là-

bas, le cadre était plutôt agréable. Située dans un grand parc au cœur de la

ville du Vésinet, rien ne peut laisser présager que l’on y soigne toutes sortes

de maladies d’ordre psychiatrique.

Si je me suis retrouvée dans cet endroit, c’est tout simplement parce

que, deux jours auparavant, j’avais été prise d’une crise de folie, toute seule

chez moi. Je ne rentrerais pas dans le sordide de ce que j’ai fait ou pensé, mais une chose est sûre : je n’étais plus maîtresse de ma personne. J’avais

été à deux doigts de me tuer ou de faire une très grosse bêtise.

Si j’en suis arrivée là, c’est en grande partie parce que je travaillais

moins, mon esprit n’était plus occupé par mille choses. Je passais beaucoup

de temps face à moi-même, réfléchissant aux innombrables questions que

me posait mon cerveau vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Ma tournée

mondiale avait pris fin et, depuis quelques semaines, je me retrouvais dans

« la vraie vie », comme on dit. Plus de concert, plus de voyage, plus de

fans, plus de parterre de fleurs, de palace, de jet lag, de jet-ski, de jet tout

court. Non. Plus rien. Le vide total dans mon appartement parisien. Et une

énorme vague de solitude. Comme pour m’enfoncer un peu plus dans

l’angoisse, le silence n’était comblé que par les interrogations qu’envoyait

mon cœur à mon cerveau. Ces questions qui me torturaient ne me lâchaient

plus. C’était épuisant à la longue et, surtout, ça me rendait folle. Ce n’est

pas tant le fait de se questionner qui rend malade, mais plutôt l’absence de

réponse.

Dans la même situation, certains se noient dans l’alcool, les

médicaments ou la drogue, d’autres dans les soirées, dans une passion ou

une obsession quelconque ; moi, je me suis noyée dans mon mal-être, dans

un mal de vivre qui me dépassait totalement. Jusqu’au jour où j’ai craqué

pour de bon, chez moi, à l’abri des regards, quand dehors tout le monde me

pensait invincible, indestructible, indétrônable. Foutaise. Je me sentais la

femme la plus inutile qui soit, la plus triste que la terre ait jamais portée.

Je ressentais d’abominables choses à l’intérieur. Comme si toute ma

souffrance se devait d’exploser, ma douleur de s’extérioriser. J’étais devenue dangereuse pour moi-même et j’ai compris qu’il fallait que je me

soigne. Je pensais que quelques heures de discussion et deux, trois cachets

feraient l’affaire. Mais le psychiatre que l’on m’avait conseillé de consulter

après ce sérieux coup de folie m’a bien fait comprendre qu’il était

préférable de prendre du repos pendant un certain temps. Un repos sous

surveillance, sous assistance et, surtout, sous silence. C’est ainsi que, dans

un cadre somme toute agréable, je suis passée du statut de personnalité

publique à celui de patiente dite « à problème », internée dans une maison

pour les gens à l’esprit un peu dérangé.

À mon arrivée à la clinique Villa-des-Pages, on m’a attribué une

chambre avec un lit à une place et une salle de bain. Au mur, une petite

télévision surplombait la pièce. Bien qu’à l’étroit, comparé à mon

appartement, je me sentais en sécurité dans cet espace confiné.

À dire vrai, au départ, je ne savais pas trop ce que je fichais ici. La

seule chose dont j’étais sûre, c’est que l’extérieur devenait trop dangereux

pour moi. Livrée à moi-même, je prenais forcément le risque de me

détruire.

Durant toute mon hospitalisation, on m’avait prévenue que je

n’aurais accès au téléphone qu’à raison d’un appel par jour. Pas de

connexion Internet, des visites triées sur le volet et surveillées. Je n’avais

pas le droit de sortir de l’enceinte de l’établissement, excepté pour les soins

externes ; une équipe médicale était à ma disposition vingt-quatre heures

sur vingt-quatre, si j’avais le moindre souci. Tout le personnel de santé

savait qui j’étais et je sentais que tous voulaient mon bien, qu’ils étaient

conscients que mon état ne devait être connu de personne. Si la nouvelle venait à être divulguée dans les journaux, cela ne pourrait absolument pas

m’aider.

Cette nouvelle situation me rassurait. Dehors, j’étais un électron

libre qui cherchait activement le bonheur sans savoir que je ne pourrais le

trouver qu’en moi-même et, à force de marcher dans le désert, croyant

m’approcher de l’oasis sans jamais l’atteindre, j’étais à bout de force, à bout

de rêve, à bout de vie, à bout d’illusions. L’oasis n’était qu’un mirage et j’en

prenais conscience. Réveil dans la douleur…

Depuis mon succès, j’étais sollicitée pour tout et n’importe quoi, je

ne m’appartenais plus et commençais à franchir des limites que je n’avais

jamais voulu franchir. Forcément, quand on cherche l’oasis et qu’on ne la

trouve pas, qu’on ne la voit plus, on perd ses repères et, certes, j’étais

perdue. Les copines m’engrenaient dans des soirées et dans des lieux où je

n’aurais jamais accepté de mettre les pieds auparavant, de nouvelles

connaissances me poussaient à la dépense excessive, j’en oubliais même la

valeur de l’argent. Mais le plus grave, c’était que je me sentais déboussolée

dans cette vie, mon mal-être obscurcissait mon quotidien, j’étais si seule et

aspirée dans ce tourbillon qui ravageait mon âme.

Au moins, à la clinique, je ne subissais aucune influence et pouvais

tenter de réfléchir à ce qui ne tournait pas rond chez moi.

Le lendemain de mon admission, j’ai rencontré un psychiatre, celui-

là même qui se chargerait de mon suivi quotidien. Il m’a brièvement

expliqué son rôle, puis nous avons fixé la durée de mon séjour. J’imaginais

rester une semaine dans cette clinique, mais tout le monde s’est finalement

mis d’accord pour me « suivre » durant une période d’un mois minimum, peut-être plus. La seule obligation que j’avais à l’extérieur, c’était les

fameuses Victoires de la musique, dans la soirée du 8 mars, que, sur le

moment, j’avais très envie d’assurer. La musique était tout ce qui me restait

pour exister. Lorsque j’étais sur scène, ma vie reprenait un sens ; enfin, un

semblant de sens.

Ma sortie était donc programmée à la fin du mois de février et je me

demandais bien ce que j’allais faire durant tout ce temps, bloquée dans cette

petite chambre de quelques mètres carrés. Les premiers jours, on m’a

soumise à un certain nombre d’examens. Dans ce genre d’établissement,

avant de s’attaquer au problème que vous avez éventuellement dans la tête,

on veille à ce que votre corps ne présente rien d’anormal. J’ai appris

notamment que certaines personnes étaient parfois admises en psychiatrie

uniquement à cause d’une vue qui a baissé ou d’un problème au dos. Ces

gênes ou douleurs physiques, quand elles ne sont pas détectées, peuvent

entraîner des déséquilibres d’ordre dépressif. La personne souffre jusqu’à

sombrer parfois dans la dépression sans comprendre pourquoi.

J’ai donc consulté un ophtalmologue, fait un bilan sanguin, vu un

kiné, passé des radios, une IRM, etc. Une série d’examens avant d’arriver à

la conclusion suivante : rien à signaler, patient en parfait état de

fonctionnement ! En plus de ces examens, que j’effectuais la plupart du

temps hors de l’établissement, à bord d’une ambulance, je voyais un

psychiatre tous les jours. Puisque le corps allait bien, il pouvait enfin se

pencher sur ma tête. À raison de vingt minutes chaque jour, il me soumettait

à tout un tas de questions. Avant, on interviewait Diam’s. À la clinique, on

interrogeait Mélanie.

Les premières séances portaient sur mon passé, mon adolescence,

mes blessures. J’avais l’impression de ressasser ce que j’avais déjà confié à

des millions de gens à travers les textes de mes chansons. Oui, j’étais une

écorchée vive, oui, mon père n’avait pas joué son rôle, oui, j’étais perdue

sur la planète, oui, oui, oui, monsieur le psy. Il notait, me remerciait, puis il

repartait. Vingt minutes chrono.

Franchement, sa manière de faire avait le don de me mettre en

colère. Je me disais : « Attends, je suis bloquée ici, je galère vingt-trois

heures et quarante minutes tous les jours en attendant que monsieur

l’antipathique daigne venir me poser trois questions. » Plus les jours

défilaient, plus son comportement m’irritait : dans le cadre de son travail,

lui était censé « analyser » avant de « conclure », et moi, je n’avais pas la

capacité d’attendre patiemment son diagnostic. Livrée à moi-même, j’allais

droit à la conclusion : « La vie, c’est de la m****, que tu sois Diam’s, Jay-Z

ou Sœur Emmanuelle. Tu peux être riche, célèbre, père de famille

nombreuse ou mannequin, d’façon, tu vas crever comme tout le monde et

moi, je me demande bien pourquoi je me bats encore alors que j’ai compris

tout ça. » Fin de citation. Boom.

Voilà ce que j’avais envie d’écrire en conclusion de ces « analyses ».

Bon, tout ça, c’était dans ma tête, car face au psy je jouais la fille

compréhensive et respectueuse de ses méthodes de travail, mais je dois

avouer qu’avec le temps et nos rendez-vous chronométrés je devenais

dingue. Tout ce train-train robotisé n’avait aucun effet positif sur moi. Au

lieu de parler à une personne qui souffre, il parlait à une malade, et d’une

façon si froide ! Au début, je n’avais que quelques cachets, des sortes d’antidépresseurs, à prendre pour « m’aider » à aller mieux. Et, le soir venu,

on « m’aidait » aussi à dormir. Les premiers jours s’étaient écoulés très vite

du fait des nombreuses sorties pour mon bilan de santé, mais mon mal-être

était à présent plus difficile à cacher. À ma façon, je savais comment affoler

les infirmières. Je bravais les interdits, ça finissait toujours mal, et donc

elles me shootaient. C’était comme si être enfermée dans ce lieu sûr me

permettait de laisser libre cours à mes réactions les plus déraisonnables. Les

médecins étaient soumis au secret professionnel – il n’y a d’ailleurs jamais

eu la moindre fuite sur mes péripéties à la clinique – et moi, sachant que

personne n’en saurait rien, j’étais plus folle de jour en jour.

Au début de mon séjour, je craignais les autres patients qui

pouvaient me reconnaître. Simplement quand j’ai compris qu’ils étaient

tous aussi perturbés que moi, je me suis sentie à l’aise avec eux. Ils avaient

bien trop de soucis personnels pour s’intéresser à Diam’s. Ainsi, au bout de

quinze jours, j’ai commencé à sympathiser avec certains d’entre eux. L’une

d’elle se trouvait au bord du gouffre à cause de problèmes familiaux et en

était à son énième tentative de suicide. L’autre souffrait d’une addiction à la

drogue. Un troisième avait des tocs à en rendre fou son entourage. La plus

jeune était anorexique et en totale perte de repères. Je les regardais tous en

me disant : ils sont complètement barges, moi, je ne suis pas comme eux.

C’était bien là toute l’ironie de la situation, car vu mon comportement, mes

éclats de folie, je devais sans doute leur sembler encore plus dérangée, mais

je ne m’en apercevais pas.

Je me souviens de l’un d’entre eux, je crois que je ne l’oublierai

jamais. Il n’avait rien. C’était ça son souci : n’avoir rien. Au début, je ne comprenais pas « son concept ». Une fois qu’on était tous ensemble dans le

parc, je lui ai demandé : « Qu’est-ce que tu fiches ici, toi ? » Il m’a

répondu :

« Oh, rien.

— Comment ça rien ?

— Nan, mais rien, quoi. Je ne me sens pas bien, mais j’ai rien. »

J’ai haussé les sourcils du genre : « Il est pas net, celui-là. »

Au fil de la discussion, j’ai saisi qu’il n’avait plus le goût à rien. Il

me disait :

« Tu vois, toi, t’as la musique par exemple.

— Oui, c’est vrai.

— Bah moi, j’ai plus rien.

— Mais comment ça, t’as plus rien ? Tu n’as pas un taf ?

— Si, mais je l’aime pas.

— Bah… change de taf.

— J’aime rien en vrai, y a pas de taf qui me branche.

— T’as plus tes parents ?

— Si, mais je m’en fous, d’eux !

— OK, t’as pas une copine ? Une femme ?

— Nan, franchement, ça me dit rien.

— Bah, j’sais pas, moi, trouve un truc que t’aime bien faire, comme

moi j’ai la musique, au moins ça t’occupera.

— J’aime rien. »

Ohhhh… il était en train de me rendre dingue celui-là, je me disais :

ce mec n’a rien, en vrai, il s’invente un concept de vie. Par la suite, je lui ai énuméré tout ce qui aurait pu lui faire du bien :

« Fais du sport, change d’appart, voyage, va voir des potes, amuse-

toi, change de coupe, change de look, change de vie.

— T’es comme tout le monde, tu ne peux pas me comprendre »,

qu’il me répondait.

Franchement, sur le coup, je ne l’ai pas compris, en effet. Je me

disais que c’était un drôle de truc qui lui arrivait. J’avais l’impression de

m’adresser à un robot. Autant moi j’étais assaillie par des moments de crise

et avais un comportement qui ne laissait pas de place au doute tout comme

la plupart des autres malades, autant lui, il semblait vraiment« normal ». En

réalité, il était éteint, la vie n’avait plus aucun goût pour lui, il était en chute

libre, rien ne le retenait, tout lui était égal. Pour lui non plus, la vie n’avait

pas de sens.

Je comprendrais plus tard que cet état de « néant » est en fait la

chose la plus dure qu’il me serait donné de vivre. C’est ce que l’on appelle

la dépression, celle qui conduit bien trop souvent au suicide, celle qui se

répand tel un fléau en France et qui, malheureusement, touche aujourd’hui

des centaines de milliers de gens. Pour l’avoir vécue, je sais maintenant que

la dépression peut égaler les plus grandes douleurs physiques ou les plus

profondes tristesses ; je sais qu’il ne faut pas négliger cette maladie, cet état

où la vie est en mode « off » et où seule la mort semble pouvoir être une

solution, une libération.

En attendant, j’étais en pleine crise, bien qu’au fil des jours on me

distribuait toujours plus de cachets – de deux, j’ai dû passer à cinq ou six

comprimés quotidiens. On m’a stabilisée avec des stabilisateurs, on m’a tranquillisée avec des tranquillisants et, pourtant, plus ça allait et plus je

menaçais de péter les plombs. Aussi, pour m’éviter de passer à l’acte, on me

« calmait ». Ces médicaments immobilisent le cerveau et le corps, véritable

camisole de force invisible. Et puis, il y avait toujours ces séances

régulières avec le psychiatre. Je m’imaginais le secouant pour qu’il me dise

enfin ce que je fichais là et quelles étaient ses conclusions. Lui me

demandait de raconter mes rêves, de lui confier mes peines, et tout le

tralala. Ça me saoulait. J’avais besoin de concret et commençais à tourner

en rond comme un rat en cage. Si ma vie n’avait pas de sens dehors, elle en

avait encore moins ici.

Les journées se ressemblaient, parfois entrecoupées de visites. Ma

mère venait, mais sa présence m’oppressait. Je ne voulais pas qu’elle soit

témoin de ma chute. J’étais une battante à ses yeux, je l’assumais depuis

plusieurs années, je faisais sa fierté, donc je refusais qu’elle me voie si

faible. Je souffrais de la décevoir. Je voulais qu’elle croie encore au film, à

la carapace, même si je savais qu’elle se fissurait méchamment. Malgré

moi. Moi qui avais toujours désiré mettre ma mère à l’abri du besoin et des

difficultés, voilà qu’elle me trouvait dans un état de danger, de faiblesse, de

douleur ; moi qui voulais qu’elle n’ait jamais mal, voilà qu’elle souffrait à

cause de moi ! J’avais envie de lui hurler : « Non, mummy ! Va-t’en ! Ne

reste pas ! Ne me regarde pas ! Ne regarde pas les traces de ma souffrance.

Moi, je voulais assumer pour toi, assurer pour toi, remplacer ce père qui

n’était pas là, pour t’aider ! M**** ! Je ne voulais pas craquer ! Non ! J’ai

tout gâché, mummy. S’il te plaît, ne reste pas. S’il te plaît, pars. » Mais, de tous ces cris intérieurs, pas un mot ne sortait de ma bouche, ce qui rendait

ces rendez-vous avec ma mère encore plus insupportables.

Lucrèce passait me voir de temps en temps, lui aussi. Au départ, il

était mon agent de sécurité mais, avec le temps, les joies et les épreuves, il

était devenu un grand frère. Face à ma descente aux enfers, je le sentais

tellement impuissant malgré son imposante carrure. Je savais pourtant qu’il

souffrait pour moi. Bien sûr, Seb faisait aussi le déplacement presque tous

les jours, et je crois que je ne le remercierai jamais assez ; car, en y

repensant, je n’étais pas la plus simple des meilleures amies. Je n’appelais

quasiment que lui, c’est donc à lui que revenaient la charge de me procurer

les mille et une choses dont j’avais envie pour m’occuper : bouquins, DVD,

sudoku. Moi qui aimais beaucoup lire, là-bas, j’étais trop shootée pour me

concentrer longtemps. Je profitais de ce séjour pour répondre à mon

courrier.

Au bout de deux semaines d’internement, le petit milieu artistique

commençait à savoir que j’allais mal, alors tous m’écrivaient un petit mot

de soutien. Des proches, des moins proches. Simplement, j’étais déjà trop

conditionnée par les médocs pour en être touchée. Je lisais leurs lettres et

répondais plus ou moins longuement. Ça m’occupait. J’écrivais tout ce que

je pensais sans réaliser que peut-être je risquais de blesser des gens. Pour

tout dire, je ne me souviens pas de ce que j’ai pu leur raconter, mais, vu

l’état totalement désinhibé dans lequel je me trouvais sous l’effet des

cachets, j’imagine le pire. Loin de t’aider à trouver l’issue du labyrinthe, on

te fait dormir un instant de ta vie en espérant qu’au réveil tu auras oublié

qu’ils sont bien incapables de t’indiquer la sortie.

Si les jours se ressemblaient, moi, je changeais. J’étais rentrée dans

cette clinique les nerfs à vif, sensible et instable ; désormais, peu à peu, je

m’éteignais, émotionnellement j’étais comme morte, incapable de sourire

ou de pleurer. J’étais rentrée perturbée et perdue, j’avais maintenant

l’apparence d’un zombie, mais d’un zombie stable. Un zombie qui ne se

pose plus de questions et qui n’en pose pas davantage aux autres.

J’acceptais d’avaler tous les médicaments qu’on me tendait, et qui

baissaient le volume de mes pensées au point d’en anéantir tous les

réglages, j’étais incapable de me fâcher, incapable d’être satisfaite, j’étais

passé « en mode veille ».

Beaucoup diront que, d’un œil extérieur, mieux vaut être « éteint »

que « déséquilibré ». Ce n’est pas faux mais… Je vivais certes dans le

danger mais au moins je vivais, je pouvais exprimer mes sentiments,

exploser au besoin, je pouvais hurler, pleurer, et rire. Mais voilà, j’étais

devenue une morte-vivante, incapable de la moindre envie. Pire, je n’étais

même plus capable de guérir.

Durant mon séjour aux Pages, une autre de mes amies a été très

présente pour moi. D’un naturel généreux, elle avait pour immense qualité

« le don de soi ». Ce genre de personne trouve toujours le temps pour aider

les autres. Elle venait souvent me rendre visite, le sourire aux lèvres et

l’envie de me sortir d’affaire. C’est Jamel qui m’avait présenté Hélène ; au

fil des années elle était devenue ma meilleure amie.

Parfois, elle proposait aux médecins de m’emmener elle-même à

mes rendez-vous extérieurs, et elle en profitait toujours pour me faire une

surprise, un petit crochet dans Paris pour me changer les idées, un déjeuner en terrasse ou un peu de shopping. J’aurais pu lui demander n’importe quoi,

je crois qu’Hélène aurait remué ciel et terre.

Depuis plusieurs années, nous entretenions une relation très forte,

une amitié à toute épreuve. Je l’accompagnais dans ses choix, ses galères.

Elle me suivait et comprenait les miens sans jamais me juger. Ce qui

comptait pour elle, c’était mon bonheur, qu’importe où et comment. Je dois

admettre que lors de ces rares moments en sa compagnie j’arrivais à

décrocher un peu et à parler de tout et de rien. Comme si « vivre » ou

« faire ce que je voulais » atténuait ma douleur.

Une autre chose m’a marquée. Lors de ces rares sorties à l’extérieur,

lorsqu’on reconnaissait Diam’s, j’avais l’impression de revivre. Comme s’il

n’y avait plus que ça pour me valoriser. Être connue, une artiste, une

personnalité publique. Moi qui d’habitude n’aimais pas spécialement que

l’on m’interpelle dans la rue, à ce moment-là de ma vie je prenais du plaisir

à être aimée et sollicitée. Cela faisait un peu pencher la balance de l’autre

coté. J’étais un zombie mais je restais célèbre. Mélanie ne trouvait pas sa

place sur terre mais Diam’s existait bel et bien. Il m’était quand même

difficile de dissimuler mon mal-être lorsque les gens venaient m’aborder.

Mes sourires étaient forcés et je peinais à ressentir quelque chose de

profond, tout restait à la surface. C’est à ce moment que j’ai commencé à

entrer en guerre contre les médocs.

Après quelques semaines passées à la clinique, je m’impatientais

sérieusement de ne pas avoir le diagnostic du psy. Sur les conseils d’un

proche, j’ai demandé l’intervention d’un autre psychiatre qui, lui, exerçait à

l’extérieur. Cela n’était pas une mauvaise chose que d’être analysée par deux médécins. On lui avait rapporté les grandes lignes de mon parcours, je

l’avais rencontré, au Vésinet, le temps d’un après-midi au terme duquel il

m’avait proposé de me soumettre à des tests nocturnes. Je m’explique.

Quelques jours plus tard, il est venu avec une machine et

d’innombrables câbles reliés à des électrodes. Il prétendait pouvoir observer

le temps d’une nuit et d’une matinée l’activité cérébrale de mon cerveau.

Selon lui, il était probable que l’origine de mes problèmes viennent de cet

organe si complexe. Un soir donc, il m’a posé des tonnes d’électrodes sur le

crâne. J’avais des câbles partout autour de moi, tous reliés à une espèce de

vieux walkman enregistreur censé capter tout ce qui se passait dans ma tête,

lui-même relié à une autre machine enregistreuse. Sincèrement, à ce

moment-là de ma vie, tout était bon à prendre. Alors qu’en temps normal

j’aurais été sceptique, là, shootée à fond aux médocs, je n’avais quasiment

plus de volonté ni d’esprit critique. Et puis j’en avais marre, je voulais

savoir ce qui me causait autant de souffrance et pourquoi je n’arrivais pas à

vivre normalement. Le rat s’agitait dans sa cage depuis plus d’un mois, il

était temps qu’il en sorte.

La nuit s’est passée en état de surveillance. Les somnifères et autres

calmants me clouaient au lit, donc, même avec tout cet attirail sur la tête,

j’ai facilement trouvé le sommeil. Le lendemain, le psychiatre est revenu à

la clinique pour récupérer les résultats et il m’a promis de m’apporter

bientôt son diagnostic. La présence de ce médecin extérieur gênait pas mal

mon psychiatre attitré. Je le devinais, même s’il ne disait pas un mot à ce

sujet. À ses yeux, cet étranger brisait un peu la ligne de conduite que nous

nous étions fixée, à savoir ces fameuses vingt minutes par jour pour explorer les méandres de mon existence, avec ces incessantes questions, ce

retour régulier à l’abandon du père, à l’absence de repères et de présence

masculine. Nous parlions aussi de ma passion dévorante pour l’écriture, du

poison que devenait la musique dans ma vie. Il était évident pour tout le

monde que je m’étais réfugiée dans le personnage de Diam’s dès mon plus

jeune âge et qu’à cause de cela je m’empêchais de vivre « normalement » et

d’être une jeune fille, puis une jeune femme, comme les autres. Finalement,

ça m’arrangeait même plutôt bien d’aller mal, puisque ça m’inspirait des

chansons. Je crois que c’est ce que voulaient me faire croire les psys, ainsi

que mes proches : « Est-ce que tu ne te mettrais pas dans ce genre d’état

pour te procurer de l’inspiration ? » Ils n’avaient peut-être pas tort tant que

je ne manifestais que des humeurs mais, depuis peu, j’étais passée au stade

supérieur, et je peux vous assurer que ma souffrance intérieure ne

m’inspirait pas du tout. Elle était trop grande, trop violente pour être même

dévoilée. Elle me plongeait dans des états de folie, des états trop surréalistes

pour être racontés. OK, une peine de cœur, ça se décrit. OK, un mal-être, un

manque, ça se décrit. Mais la folie, elle, ne se décrit pas, il n’y a pas de

mots assez forts pour dire ce sentiment de démence que je ressentais, ces

pulsions violentes qui m’habitaient quand l’effet des médocs se calmait. Et,

quand bien même j’aurais trouvé les mots, jamais ils n’auraient convenu à

une chanson ni touché un seul auditeur. Ça ne se rappe pas, la vraie folie, ça

ne se partage pas. On la cache et on la soigne. Enfin, pour le moment ils ne

soignaient rien du tout, mais je sentais qu’ils auraient bien voulu.

Quelques jours plus tard, le fameux psychiatre des câbles et des

machines m’a à nouveau rendu visite. Il était très satisfait de ces tests en série et, fier de lui, il m’a annoncé avoir découvert ce qui n’allait pas dans

ma petite tête. Selon lui, cela ne faisait aucun doute : j’étais atteinte de

troubles bipolaires. C’est quoi, ça ? Dans le langage médical, c’est une

maladie maniaco-dépressive caractérisée par des fluctuations de l’humeur.

C’est-à-dire qu’un individu diagnostiqué maniaco-dépressif est sujet à des

changements d’humeur allant d’un extrême à l’autre. Il peut passer d’une

totale euphorie, parfois même délirante, à une extrême mélancolie, ou à une

tristesse absolue pouvant le conduire au suicide. Le psy m’a alors expliqué

que toute personne est plus ou moins atteinte de troubles bipolaires mais

que rares sont celles qui le sont à l’extrême. Et, au vu des tests qu’avait

subis mon cerveau, le diagnostic était clair. Je regardais les courbes qu’il

m’exposait avec une grande fierté mais je n’y comprenais rien.

Effectivement, c’était des courbes plus ou moins différentes, un coup en

haut, un coup en bas. Mais, quand on n’y connaît rien, on ne peut pas trop

se fier à ce que l’on voit. Cela dit, j’ai ressenti un énorme soulagement au

moment du verdict. Je crois que le fait de pouvoir mettre un nom sur ce que

j’avais et, qui plus est, être reconnue comme « malade » me soulageait au

plus haut point. Comme si entrer dans une case était rassurant, comme si on

éloignait de moi ce qui me faisait si peur ainsi qu’à tant de gens : l’inconnu.

Non, je n’étais pas folle, je n’étais pas le malade imaginaire, je

n’étais pas qu’une simple écorchée vive, tout cela n’était pas que des

caprices d’artiste, j’avais bel et bien une maladie qu’il fallait soigner. À ce

moment-là, je me sentais apaisée à l’idée que tout puisse s’expliquer enfin.

Sentiment qui ne fera pas long feu.

D’ailleurs, mon départ de la clinique était imminent. Les Victoires de

la musique approchaient, il me fallait donc sortir, me réhabituer au monde

extérieur, préparer le show et l’exécuter. Vaste programme pour quelqu’un

dans mon état psychologique. Sur mon compte rendu d’hospitalisation, il

est écrit que je suis rentrée le 14 janvier 2008 et que j’en suis sortie le

22 février 2008. J’avais donc passé plus d’un mois dans l’enceinte de la

clinique, et il fallait bien que mon psychiatre attitré me livre à son tour ses

conclusions.

Franchement, lors de ces derniers jours d’hospitalisation, j’ai un peu

eu le sentiment de m’être fait rouler dans la farine. Après plus d’un mois et

à raison d’un rendez-vous par jour, je n’ai eu pour seule et unique

conclusion que ce rapport du psy, qui a écrit, je cite : « Outre les moments

de décompensation sur le mode dépressif, deux diagnostics sont

envisageables et pas forcément contradictoires. Il existe en effet des

éléments en faveur d’un tempérament bipolaire, mais il existe également

des éléments en faveur d’une organisation limite de la personnalité. » Bref :

on envisage, on favorise mais on ne conclut rien. J’ai envie de dire : tout ça

pour ça…

Durant mon séjour et à plusieurs reprises, on m’avait aussi parlé de

« ma voie de déconduction », c’est le terme que le personnel de santé utilise

pour expliquer la façon dont le patient se libère de son mal. Certains se

montrent violents, font des crises, d’autres se noient dans les drogues, etc.

Chacun a sa manière propre d’évacuer. Et, comme nul ne sait vraiment

soigner ce type de comportement, eh bien, on prescrit des tonnes de

médocs. À ma sortie de clinique, j’avais bien neuf cachets à gober tous les jours ! Pour stabiliser mon humeur, gérer mes émotions excessives, m’aider

à dormir, etc. Avec mes proches et l’équipe médicale, nous étions convenus

que je ne sortirais pas avant d’établir un programme précis. Me laisser

livrée à moi-même pouvait entraîner des conséquences catastrophiques. On

m’a donc convaincue de partir quelques jours à l’île Maurice, afin de m’y

ressourcer. Moins de deux mois après mon dernier voyage, j’allais

retourner, et toute seule cette fois, sur cette petite île que j’affectionnais

tant, pour me reconstruire doucement. L’idée me plaisait bien.

Après un mois et demi d’internement à la Villa-des-Pages, je suis

rentrée chez moi par je ne sais quel moyen et, le lendemain ou les jours qui

ont suivi, je me suis envolée pour la quatrième fois en direction de l’île

Maurice, le Morne-Brabant. C’est l’endroit que j’aime tout

particulièrement. Ce coin de l’île est surplombé par un grand rocher ; là-bas,

on a le sentiment d’être au bout du monde. La nuit, les étoiles s’étendent

jusqu’à l’horizon, la voûte céleste est visible à l’œil nu. J’étais heureuse d’y

aller, je n’avais emporté avec moi que de quoi faire de la musique, j’avais

tout mon petit matériel pour écrire et enregistrer. J’étais obnubilée par ça :

écrire, composer, rester Diam’s à tout prix, me maintenir au top, cracher ma

rage, exprimer ma peine. Comme si, au-delà de la maladie, ma plus grande

angoisse était de ne plus être une artiste, comme si, seule en pleine mer,

c’était le seul radeau qu’il me restait pour continuer à vivre et ne pas me

noyer.

Ce que je n’avais pas prévu, c’est que ces fichus médocs allaient

ruiner mon quotidien. Les souvenirs que je garde de ce voyage ne sont que

des flashs, hélas. Je me vois dans ma chambre d’hôtel, enregistrant des titres pourris, totalement dénués de sens et de flow. Je me souviens d’avoir

fait quelques examens sanguins sur place pour vérifier que les médicaments

me convenaient bien. Il me revient aussi à l’esprit que fréquemment j’étais

prise de vertiges. L’hôtel était désert en dehors des vacances scolaires. Je

passais quelques coups de fils, puisque j’avais retrouvé ma « liberté ». Je

me rappelle que c’est à ce moment-là que nous avons échangé avec

Christophe Maé, qui m’a conviée sur scène à l’occasion de son concert à

Bercy le 17 avril. J’en étais touchée et prenais cette invitation très au

sérieux ; inlassablement je répétais dans ma chambre le morceau pour

lequel il m’avait sollicitée. À la suite de cette première expérience, il

m’appellerait pour être un des auteurs de son prochain album. Lui et sa

femme ont vraiment été une magnifique rencontre, deux personnes avec qui

j’ai aimé partager les choses simples de la vie de famille, loin du show-biz.

Et puis, il y avait les Victoires en perspective. J’y pensais sans cesse.

Chaque jour, je montais peu à peu la nouvelle version que j’allais donner de

« Ma France à moi ». Mon cerveau n’arrêtait pas de turbiner. Je composais

tout dans ma tête, j’essayais d’être originale et de surprendre, il ne me

restait donc plus qu’à répéter. Ce voyage s’est écoulé à la vitesse éclair. J’ai

l’impression de n’y être restée que très peu de jours tant les souvenirs me

manquent. À ce moment de ma vie, je crois qu’il n’y avait que la musique

pour me faire tenir debout.

Je dois admettre aussi que ces quelques jours m’ont permis de

prendre conscience du fait que je n’avais plus « le truc ». Mes nouveaux

morceaux étaient mauvais. Je n’avais pas de grandes idées autres que la

version revue de « Ma France à moi » pour les Victoires de la musique. Je commençais à paniquer d’avoir perdu l’inspiration. Cela me mettait dans un

sale état. Qu’allais-je devenir si je n’écrivais plus ? Que ferais-je de ma vie

si je ne pouvais plus être Diam’s ? Ces questions fusaient à cent à l’heure

dans ma tête. Jamais je n’aurais osé l’avouer à qui que ce soit, mais j’en

étais profondément meurtrie. Si je me souviens de cela, c’est que cette

impression ne me quitterait plus pendant des mois, au point que je finirais

l’année 2008 avec le sentiment que Diam’s n’était plus et que jamais je ne

pourrais remonter sur scène.

Me voici donc de retour à Paris. Sûrement à quelques jours des

Victoires, puisque je me rappelle être partie en répétition pour peaufiner le

show. J’avais convié toute une équipe de musiciens : guitariste, batteur, DJ,

pianiste, avec qui j’allais pouvoir réaliser tout ce qui me passait par la tête.

C’est drôle comme devant tous ces gens j’ai eu besoin de faire comme si de

rien n’était, comme si tout était rentré dans l’ordre. Pourtant, ceux qui

m’entouraient savaient plus ou moins d’où je revenais, mais j’avais besoin

de rassurer mon monde en adoptant un certain comportement. Je surjouais

totalement. Je faisais semblant d’être « superrrr » heureuse, « superrrr »

enjouée de faire les Victoires de la musique, alors que, dans le fond, je me

sentais tel un zombie. Il n’y avait qu’au moment où je chantais que je ne

ressentais plus le mal. C’est ainsi qu’en une ou deux journées de travail

nous avons mis en place la nouvelle version de « Ma France à moi »,

composée entre trois prises de médocs à l’île Maurice ! Mes idées

additionnées aux contributions de chacun avaient donné un nouveau souffle

à ce morceau qui avait tant plu. Je savais que nous tenions une version très

originale dont mon public serait fou. Toute l’équipe était contente du résultat, moi la première, même si chaque heure qui s’écoulait dans ce

studio m’éloignait un peu plus de Diam’s.

Je me rappelais mes heures de gloire, les éloges quotidiens sur mes

textes ou sur mon « talent ». Plus le temps passait et plus je prenais

conscience que c’était peut-être la fin.

Jamais de ma vie je n’avais traversé un tel désert artistique, et un tel

néant, puisque ma vie se limitait à mon personnage. Ce voyage à Maurice,

après toutes ces semaines enfermée à la clinique, avait eu raison de moi. Je

ne savais plus écrire, je n’avais plus rien à raconter. Normal : j’étais vide. Je

pense que je suis rentrée dans une grande phase de nostalgie, ressassant le

tourbillon dans lequel j’avais été prise. Gloire, succès, argent, voyages,

convoitises. Cela faisait deux ans que plus rien n’était pareil, le succès de

mon disque avait changé ma vie. Je réalisais la chance que j’avais eue

d’avoir pu connaître tout ça. Je songeais à mon public, à cet amour que nous

partagions, et cela me mettait au bord des larmes. Combien de visages

avais-je vu sourire pendant mes deux heures de concert, chaque soir ? Ces

mêmes visages que je voyais pleurer lorsque j’interprétais des titres plus

durs. Nous étions en communion. Leurs émotions régissaient les miennes.

Parfois, même s’il y avait près de six mille personnes dans la salle, c’était

comme si nous n’étions qu’un. J’essayais de capter tous les regards,

d’adresser un sourire à chacun.

C’est en pensant à cela que j’ai pris conscience qu’il fallait que je

retourne au Cameroun. J’aurais dû y donner un concert le 19 janvier mais je

n’avais pas pu m’y rendre du fait de mon internement. Jamais je n’avais

annulé un show pour des « raisons personnelles ». La seule fois où cela s’était produit, c’était à Toulon après que mon bus de tournée avait pris feu

sur l’autoroute. Cette nuit-là, nous avions quasiment tout perdu de nos

affaires personnelles, mais aussi ce qui permettait d’assurer le concert :

vinyles, disques, costumes, etc. Il était donc impossible pour moi de monter

sur scène. Sans parler de notre état psychologique à tous, qui étions

bouleversés par cet accident qui aurait bien pu nous coûter la vie.

L’épisode camerounais m’avait pas mal marquée. Je m’en voulais

d’avoir annulé le concert, d’autant que j’avais appris par mon manager que

les gens avaient vraiment, vraiment été déçus que je ne vienne pas. Les

organisateurs comptaient sur moi pour rattraper le coup et m’y rendre au

plus vite. J’ai pris contact avec Lalou, mon tourneur, pour réorganiser un

spectacle là-bas. À dire vrai, je ne savais pas si j’en étais capable

physiquement mais dans mon cœur je le désirais profondément. Lalou m’a

alors annoncé qu’une date en avril serait sûrement programmée pour un

concert unique à Yaoundé. Peu à peu, ma sortie de clinique reprenait des

allures de vie professionnelle. Je n’allais pas spécialement mieux, mais je

m’efforçais de vivre le plus normalement possible. Je me souviens que,

parfois, je me demandais : « Avant ton hospitalisation, qu’aurais-tu fait,

Mélanie ? Aurais-tu accepté telle ou telle chose ? » Et je faisais mes choix

en fonction de ce que j’étais auparavant et non de ce que j’étais devenue,

car je savais que ma tête ne tournait plus rond. Alors oui, par le passé,

j’aurais accepté les Victoires. Oui, j’aurais reprogrammé le Cameroun. Oui,

j’aurais fait Bercy avec Christophe Maé.

Au cours du mois de mars, entre les Victoires de la musique et le

Cameroun, j’ai aussi programmé une séance en studio pour enregistrer des titres que j’avais en stock et qui avait été écrits avant mon pétage de plomb.

Je devais ainsi enregistrer « La terre attendra », suivi d’un autre morceau

que j’appellerais plus tard « Cœur de bombe » et dont les deux premiers

couplets avaient été écrits à l’île Maurice lors de mon séjour fin 2007.

J’avais aussi un texte, composé à la clinique (dans je ne sais quel état !) qui

s’intitulait « À la mémoire » et qui rendait hommage à tous ceux qui avaient

marqué ma vie, dans le domaine personnel, musical, sportif,

cinématographique.

Mon entourage ne se doutait pas du vide créatif que j’étais en train

de traverser. Je flippais devant cet état de fait car je prenais conscience que

quatre-vingt-quinze pour cent des gens que je fréquentais n’étaient liés qu’à

mon activité professionnelle et, très sincèrement, hormis Seb, Charlotte

(Vitaa), Hélène, Lucrèce et Michel, rares étaient ceux avec qui j’échangeais

en dehors du cadre professionnel. Bien sûr, je connaissais des centaines de

personnes et il nous arrivait même de nous écrire régulièrement des

messages ou des mails, mais toujours dans le cadre de « je suis et reste

Diam’s ». Je savais pertinemment qu’une fois la notoriété éteinte il ne

resterait pas grand monde. Vous nous auriez vus, pourtant, sur les routes ou

en réunion de travail, nous ressemblions à une petite famille, tous très

proches et liés. Certes, nous nous aimions et nous respections beaucoup

mais, hors de la tournée, on ne se voyait pas trop, même pas du tout. On

s’appelait peu et on reprenait tous plus ou moins le cours « normal » de nos

existences. Comme s’il y avait la tournée et, à côté, la vie. C’était bizarre

car, même si sur les routes nous échangions beaucoup, cela n’avait pas la

même valeur qu’un vrai repas à la maison, loin du speed et des paillettes. À cette période de mon histoire, cela me paraissait banal, mais j’en souffrirais

énormément lors de la tournée SOS. Avant que ne sonnent l’année 2009 et

son lot de bouleversements, j’étais habituée à ces relations en demi-teintes,

jamais saines à cent pour cent, jamais totalement franches puisque

imprégnées d’intérêts.

 

C’est dans cet état d’esprit que sont arrivées les Victoires de la

musique. Avec tous les a priori que j’avais sur cette cérémonie, jamais je

n’aurais cru que la soirée s’achèverait ainsi, sous les applaudissements de la

profession. Le lendemain de ce grand soir, je me suis réveillée seule dans

mon appart que j’avais déserté depuis longtemps. J’y avais perdu mes

repères, je n’éprouvais aucun plaisir entre ces murs et j’angoissais déjà sur

les jours à venir. Je crois que ce qui m’avait fait tenir, à la sortie de la

clinique, c’était ma prestation aux Victoires ; une fois celle-ci derrière moi,

j’étais face à ma vie, qui n’avait toujours pas trouvé de sens. Certes, il y

avait le studio, le Cameroun et Bercy avec Christophe Maé, mais nous

étions le 9 mars 2008 et tout cela n’aurait pas lieu avant la fin du mois – ce

qui me laissait près de dix jours sans rien pour m’occuper. Ce matin-là, je

me souviens m’être ruée sur mes médocs. C’était la seule chose qui calmait

mes angoisses. Une fois ingérés, j’étais « stone », vidée, je-m’en-foutiste,

j’évoluais de pièce en pièce avec deux de tension. Cela me permettait de ne

pas voir le temps passer.

Je cogitais à la veille et espérais que personne ne se doutait de l’état

dans lequel j’étais maintenant, que personne n’imaginait que je pouvais être

au bout du rouleau.

Simplement, lors de ma prestation, j’avais glissé une phrase qui me

semblait anodine mais qui, deux jours plus tard, me vaudrait une petite

polémique. De façon très terre à terre, lorsque j’avais préparé mon show,

j’avais pensé que, finalement, j’ignorais si jamais je reviendrais un jour aux

Victoires de la musique. J’aurais pu dire cela chaque année où j’ai joué là-

bas. Mais il est vrai que, là, j’avais d’autant plus conscience de cette

incertitude que je ne parvenais plus à composer le moindre morceau. Alors,

à la fin de mon titre, j’ai dit devant la salle : « Et vu que je ne connais pas

l’avenir de mon prochain disque, que c’est peut-être pour moi mes dernières

Victoires de la musique, laissez-moi m’offrir un kif et écouter jouer mon

équipe. » Je vous assure que je ne l’ai nullement dit dans le but de créer la

polémique mais bel et bien dans un élan de lucidité. J’ai toujours été claire

avec le succès et ce qui en découle. Je savais très bien que tout pouvait

s’arrêter ici. Peut-être pas du jour au lendemain, mais peu à peu je pouvais

retourner dans l’anonymat et redevenir une artiste en quête de réussite dans

sa petite chambre. Je commençais à accumuler pas mal d’expérience dans la

musique. À cette époque, j’avais déjà fait plus de dix ans dans le milieu du

rap. J’avais vu tellement de rappeurs au top disparaître après quelques

succès seulement… C’était assez effrayant à observer. Ces mecs en haut du

podium deux ou trois ans durant, adulés par des milliers d’hommes et de

femmes, pleins aux as, dépensant leur fric sans compter et qui, au bout d’un

ou deux disques teintés d’échec, se retrouvaient à devoir vendre leurs belles

voitures, revenir vivre parfois chez leurs parents, et se voyaient condamnés

à faire des mixtapes écoulés à la sauvette sur les marchés parallèles.

Vraiment, cette réalité était violente. Et, pour être honnête, c’était un phénomène dont j’étais régulièrement témoin. Comme si j’avais sous les

yeux une école à laquelle il ne fallait pas appartenir, où les erreurs étaient

suffisamment flagrantes pour que moi, nous, qui étions « la relève », ne les

reproduisions pas. Ainsi, lorsque je voyais un artiste commettre un faux pas,

je me disais : « Ah oui, ça clairement, faut éviter. » C’est donc dans cet état

d’esprit que j’ai glissé cette phrase lors des Victoires de la musique.

Nombreux sont ceux qui ont pensé que j’annonçais la fin de ma

carrière alors que, au contraire, j’avais eu juste envie de me préparer à un

éventuel échec.

Les médocs avaient un effet puissant sur moi. La nuit, ils me

permettaient de plonger dans le plus profond des sommeils, la journée ces

« régulateurs d’humeur » me donnaient le sentiment de n’être ni mal ni

bien. À ce stade de « folie », c’était déjà énorme pour moi. C’était comme

des cachets de survie. J’ai passé mon dimanche à errer dans la maison,

allant d’une pièce à une autre sans grande conviction. Je pense que j’ai dû

reprendre une forte dose de calmants aux alentours de vingt heures pour

pouvoir dormir vite et longtemps. Fuir la réalité me paraissait être la

meilleure des solutions, en tout cas la seule. Le lendemain, je me souviens

de m’être levée tôt et d’avoir eu envie de manger des croissants ! J’habitais

dans le dix-septième arrondissement de Paris, non loin de la porte Maillot,

dans un quartier très commerçant. C’est quelque chose que je n’avais jamais

connu en banlieue. À Mondétour, par exemple, la boulangerie se trouvait à

un kilomètre de chez moi et le magasin le plus proche, le Carrefour des

Ulis, à dix minutes à pied. C’est dire que je n’avais pas l’embarras du choix.

À Paris, tout est différent, il y a plein de boulangeries, de librairies, de petits supermarchés… Ce matin-là, j’ai donc entrepris d’aller faire un tour dans

mon quartier, ce qui était assez rare pour moi qui redoutais d’être

constamment reconnue. En me rendant à la boulangerie, je suis passée

devant un kiosque à journaux où j’ai vu ma tête imprimée en grand ! C’était

la couverture d’un magazine people. On y voyait mon visage ému aux

larmes lors des Victoires, avec écrit en gras : « Grosse fatigue – Elle arrête

tout ! » Le choc ! Déjà que je ne m’étais jamais habituée à voir ma tête dans

ce genre de canard, j’avais en plus l’amer sentiment qu’ils avaient divulgué

mon secret : je n’arrivais plus à écrire, j’allais donc arrêter la musique ! Je

me demandais comment cela avait pu arriver : comment avaient-ils su, sur

quoi se fondaient-ils ? J’ai lu l’article et découvert que tout était parti de la

fameuse phrase prononcée aux Victoires. Ces journaleux l’avaient

interprétée comme un mot d’adieu alors qu’il n’en était rien ! J’étais

furieuse, énervée, outrée, et surtout très triste. Moi qui ne parvenais pas à

me relever depuis des mois, voilà que je me faisais enterrer par une presse

de m**** ! Je suis rentrée chez moi avec le sang qui bouillait si fort que je

sentais que quelque chose allait craquer. Cette fois encore, j’étais redevenue

une vraie cocotte-minute. Une heure durant, j’ai tourné en rond dans mon

appart, je me prenais la tête, j’avais la bougeotte et il fallait que j’agisse. Je

savais que le siège du magazine en question n’était situé qu’à quelques rues

de chez moi. Sans réfléchir, j’ai planqué ma tête sous une capuche, enfilé

ma doudoune et suis partie, décidée à aller régler mes comptes directement

sur place. Ni mon avocat ni les multiples procès que je leur avais intentés ne

m’avaient rendu mon honneur, j’allais donc le récupérer toute seule.

Cinq minutes après, je débarquais dans leurs locaux. Au standard,

j’ai demandé à voir les responsables du magazine. Pour ce qui est de la suite

de l’épisode, je ne vous cache pas que je n’en suis pas fière aujourd’hui, et

préfère ne pas relater le détail de ce pétage de plomb. Disons simplement

que, durant un gros quart d’heure, j’ai largement manifesté ma rage, ma

haine et mon dégoût de ce que l’endroit incarne, allant jusqu’à casser du

matériel. Puis, une fois mes nerfs calmés, je suis repartie comme j’étais

arrivée, à pied, tranquillement et comme qui dirait : repue ! Le feu a pris

comme une traînée de poudre ; en moins d’une demi-heure tout Paris savait

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