Diam's, autobiographie

Mélanie Georgiades · Chapitre 2 sur 5 · partie 1/3

Pages du PDF

Diam's, autobiographie

Partie II

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

II

 

OceanofPDF.com

À vrai dire, je n’ai pas franchement senti le succès venir.

Ma maison de disques avait écouté l’album et était convaincue de

son potentiel. Moi, je ne savais pas trop à quoi correspondait un « succès ».

On est véritablement capable de comprendre la réussite que lorsqu’on en

fait l’expérience. Personne ne peut se mettre à votre place quand, du jour au

lendemain, c’est tout votre monde qui bascule.

Avoir signé avec un gros label me donnait accès à des médias où je

n’allais pas auparavant. Pour la première fois, je passais sur Skyrock, une

radio nationale, avec le titre « Cruelle à vie », qui, je dois l’avouer, a

rapidement été écrasé par le succès de « DJ ». Nous étions au mois de

mai 2003 et ça me faisait tout drôle de m’écouter chanter à la radio. Je crois

que je ressentais une certaine fierté, d’autant que « Cruelle à vie » était un

titre que j’aimais tout particulièrement.

Lorsque je l’entendais, il m’arrivait d’appeler mon équipe, ou

d’envoyer quelques SMS pour prévenir mon entourage. J’en riais beaucoup

mais, mine de rien, c’était mon premier aboutissement.

L’album n’était pas encore dans les bacs que j’enchaînais déjà la

promo, de gare en gare, de ville en ville, je faisais le tour de toutes les

petites radios dites spécialisées pour promouvoir mon album. J’avais déjà

acquis une petite renommée dans le milieu du rap mais encore jamais atteint ces médias. Peu à peu, à coup de free-styles répétés, mon nom commençait

à circuler dans toute la France. Nous collions des stickers partout dans les

rues de Paris et de province. Quand je dis « nous », je parle des personnes

que je fréquentais à l’époque. J’étais toujours accompagnée par un « pote de

galère » ou une copine que ça amusait.

C’était un temps où je pouvais encore marcher tranquillement dans

la rue, même s’il arrivait parfois qu’on ne me reconnaisse à ma voix ! Cela

me surprenait toujours. Si j’étais dans un magasin, à la caisse, je

m’adressais à la vendeuse et immédiatement elle me répondait : « Eh ! Mais

tu n’es pas la rappeuse Diam’s ? » C’était à la fois drôle et destabilisant.

Mais, globalement, j’étais encore une anonyme qui, du jour au

lendemain, allait être propulsée dans la lumière et le show-biz ! Pour être

tout à fait sincère, je n’ai pas senti approcher la tornade.

J’avais vingt ans et des espoirs plein la tête. Ma vie, c’était la

musique, je ne parlais que de ça, ne rêvais que de ça et ne vivais que pour

ça. J’étais pourtant loin de mener la vie de star. Je n’avais pas véritablement

de chez moi, je squattais à gauche, à droite, chez des copains, des copines,

je n’avais plus beaucoup d’argent, car le temps et les impôts étaient passés

par là. Presque deux ans après ma signature avec EMI, je n’avais quasiment

rien fait d’autre que rapper : album, studio, featurings, etc.

La création d’un disque peut parfois s’avérer très longue. Pour ma

part, j’avais du mal à écrire sans musique, et il fallait parfois des mois avant

d’entrer en contact avec les compositeurs et écouter les instrumentaux qu’ils

avaient en réserve. Ensuite, je devais écrire le texte, puis, une fois celui-ci

achevé, aller en studio et enregistrer. Après quoi il restait une multitude de petites choses à faire pour que le titre puisse être gravé ou envoyé à une

radio. Tout cela pouvait parfois prendre des semaines, voire des mois en

fonction des disponibilités des uns et des autres.

Cela faisait donc plus de trois ans que mon premier album était sorti,

c’est dire le nombre de chansons que j’avais déjà en tête ou même « sur

maquette » (avec des petits moyens, j’avais pu enregistrer une ébauche de

certains morceaux). Entre-temps, j’avais aussi participé à de nombreux

featurings. Je ne pourrais pas tous les énumérer, mais j’en avais bien

enregistré une quarantaine en quatre ans. La plupart du temps, les rappeurs

ou producteurs montent des projets de compilations ou travaillent à des

albums sur lesquels ils aiment inviter divers artistes. J’avais la réputation

d’être assez forte dans cet exercice. J’aimais partager un thème, un flow, un

concept. Et puis, une idée en amenant une autre, les invitations étaient

régulières. Moi, j’aimais rapper, alors que le projet soit ambitieux ou

modeste, que les rappeurs soient connus ou non, je collaborais avec plaisir.

D’ailleurs, quelques années plus tard, je compterais une bonne centaine de

featurings à mon actif.

Toutefois, ce que j’aimais par-dessus tout, c’était mener

complètement à terme mes titres solos. Pour l’album Brut de femme, j’avais

accumulé un tel nombre de textes et de concepts qu’il me tardait de rentrer

en studio pour leur donner forme. Les années avaient passé et l’échec

cuisant de mon précédent disque avait fait naître en moi une certaine rage.

Et puis je grandissais ; j’avais écrit mon premier album alors que j’étais

encore toute jeune mais, à vingt-deux ans, je devenais une petite femme

avec de grands combats à livrer. J’avais des choses sur le cœur. Je voulais parler de mon père, dénoncer la violence faite aux femmes, exprimer mon

mal-être. J’avais aussi envie de laisser libre cours à mes inspirations. Ainsi,

j’ai fait le pari fou de faire un piano-voix, du jamais vu dans le rap. Depuis

mon plus jeune âge, sitôt qu’un piano trônait quelque part, je ne pouvais

m’empêcher de m’y essayer. À l’oreille, je composais des petites mélodies

et posais ma voix dessus.

Pour Brut de femme, j’avais écrit un titre qui s’appelle « Vénus ».

Avec « Ma souffrance », ça a été l’un des plus gros succès de l’album. En

concert, j’entendais aux cris du public qu’il attendait que je l’interprète

seule au piano. Dans la foulée, j’ai écrit les chansons « Par amour »,

« Écorchée vive » et « Lili », qui sont également des piano-voix. C’était ma

marque de fabrique et, par la suite, tout le monde s’attendrait à ce que

chacun de mes albums contienne un morceau de ce genre. Pour être

honnête, tous les soirs de concert, lorsque je m’installais derrière le piano,

je ne pouvais m’empêcher de penser : « Mais pourquoi tu t’es fichue dans

une galère pareille ? Tu vas te planter, c’est sûr ! » À combien de reprises

mes doigts se sont posés sur les mauvaises touches ! Je ne les compte même

plus.

Lors de l’enregistrement de Brut de femme, je n’avais donc pas

encore d’équipe attitrée. J’avais déjà travaillé avec les producteurs Tefa et

Masta sur leur compilation ainsi que sur « Ma souffrance », et franchement

le feeling était bien passé avec eux. Pour la première fois en studio, j’avais

d’un côté un homme très à l’écoute et super productif, Tefa, et de l’autre

quelqu’un de plus posé et extrêmement minutieux dans ses productions et

son coaching vocal, Masta. Grâce à eux, je me sentais encadrée artistiquement, j’étais en confiance et je savais qu’ils avaient à cœur de faire

du bon boulot.

L’aventure et le succès de « Ma souffrance » nous ont fortement liés.

À partir de ce jour, je n’ai plus jamais voulu réaliser de disque avec

personne d’autre. Tefa et Masta étaient mon équipe, mes plus fidèles alliés

en studio et ce, jusqu’à mon dernier album.

Après coup, si j’avais pu refaçonner intégralement Brut de femme

avec eux, je l’aurais fait, mais le temps nous était compté.

À la fin de l’album, j’ai ajouté le fameux titre qui m’a valu le grand

tournant dans ma carrière : « Suzy ». Ce morceau, écrit en 2000, ne m’a

jamais quittée, et je l’ai joué pendant plus de dix ans sur scène. J’aimais le

réserver à la fin des concerts, et c’était toujours énorme. Je ne m’en suis

jamais lassée.

À ce moment de ma vie, même si je n’aimais pas l’avouer tel quel, la

musique était devenue un job que je prenais très au sérieux. Le nouveau

boss de ma maison de disques venait régulièrement écouter l’album en

studio ; son jugement était assez tranchant, il était cash dans ses réflexions,

mais ses critiques me boostaient, j’avais vraiment envie de réussir mon

disque. Moi qui avais longtemps erré tel un électron libre dans ce milieu,

pour la première fois je me sentais bien entourée. J’avais aussi un manager,

et toute une équipe qui s’occupait de la gestion de mon image (photos,

clips, pochettes) ou de la promotion (radio, presse, télévision).

Plus le temps passait et plus je devenais professionnelle. Avec

l’expérience et les années, je crois que j’ai appris à ne rien négliger. Toutes mes activités étaient passées au peigne fin, je les prenais toutes à bras-le-

corps ; j’avais le planning d’un ministre !

La musique est une passion qui canalise toute l’énergie. Il ne s’agit

pas seulement d’enregistrer une ou deux chansons. Elle requiert aussi de se

consacrer à la promotion, à la question de l’image, la réalisation de clips,

l’organisation d’une tournée, la création d’un spectacle. Elle signifie aussi

partir plusieurs mois sur les routes, préparer le DVD du live, avant de

cogiter à nouveau au prochain album, et ainsi de suite. Sans négliger les

« requins » qui évoluent dans ce petit aquarium, si bien que, loin d’être un

mythe, le producteur véreux existe bel et bien ! C’est pourquoi il faut rester

constamment sur ses gardes, surveiller ses finances, ne jamais baisser la

garde.

Le succès m’a propulsée du rang de chômeuse à celui de patronne,

car beaucoup de ventes génèrent de grosses sommes d’argent à gérer. Au fil

des années, j’avais acquis la réputation d’être très rigoureuse, j’ai dû

devenir une véritable machine, apprendre à avoir un œil sur tout.

Malheureusement, je suis aussi devenue un vrai tyran dans le travail,

exigeante avec moi-même et avec les autres. Aujourd’hui, je regrette mon

comportement car, pour être sincère, qu’est-ce que j’ai pu gueuler… me

plaindre et saouler mon entourage. Tous prenaient sur eux, parce qu’ils

constataient que mes coups de gueule finissaient par payer, mais je pense

que bon nombre ont eu envie de claquer la porte. En dehors du business, où

je me montrais très dure, je ne me comportais pas comme ça, je ne

m’emportais pas à ce point.

Toutes les personnes que je rencontre depuis que j’ai pris mes

distances avec ce milieu ont du mal à croire combien j’étais difficile à vivre.

Quand je me regarde aujourd’hui, je ne peux m’empêcher de songer que

tout ce stress n’était bon ni pour la santé ni pour le moral. Simplement, c’est

compliqué de se poser quand on vit à mille à l’heure.

Brut de femme a été le début d’une incroyable aventure. Mon album

est sorti le 26 mai 2003 et d’emblée il a reçu un bon accueil. Après

« Cruelle à vie », rapidement les radios ont commencé à jouer « DJ ». En

l’espace de quelques mois, il était l’un des titres les plus diffusés de l’été

2003. C’était ce qu’on appelle un « tube de l’été ». Certes, je ne recevais

pas que de bonnes critiques sur l’album. Même si une partie de la presse me

soutenait, le milieu du rap m’a comme qui dirait reniée pour avoir fait un

titre, je cite, « de camping ». Je me suis pris des attaques en règle, des

railleries en tous genres. La jalousie est une gangrène omniprésente dans ce

milieu et, pour la première fois, c’est moi qui en faisais les frais : les

rappeurs et rappeuses se payaient ma tête et pariaient sans se cacher sur ma

chute. Je n’aurais pas dû être surprise par leur comportement, ça faisait des

années que, dans chaque studio où je me rendais, tout le monde critiquait

tout le monde. Moi-même, je le reconnais, je me permettais de donner

fréquemment mon avis sur un morceau, un rappeur mais, à ma décharge, je

ne cherchais jamais à être méchante.

Après, il faut le reconnaître, les jeunes que nous étions mangeaient

des cailloux ! La plupart d’entre nous n’avaient pas une thune ou devaient

travailler à côté. Dans la musique, tant que tu ne vends pas en masse, tu ne

gagnes rien. Sûr que ce n’était pas avec nos projets underground qu’on allait s’acheter une baraque ! Alors, quand soudain la petite rappeuse du 9.1 s’est

mise à flirter avec les sommets, ça a fait des jaloux.

Sur le moment, je ne l’ai pas réalisé, mais, pour beaucoup, succès

rimait avec oseille. J’étais donc perçue comme une millionnaire alors que je

n’avais même pas encore d’appart ! La maison de disques me payait l’hôtel

lorsque j’avais des choses à faire à Paris, sinon, le reste du temps, je

continuais de squatter à gauche, à droite ou à dormir chez ma mère. Il faut

comprendre que les revenus de la musique sont quasiment tous rétroactifs,

ce qui signifie que l’année qui suit un succès vous ne touchez pas grand-

chose. Vos seuls revenus sont ceux des concerts – et qui ne rapportaient pas

des fortunes. Aujourd’hui, les partenariats entre les marques et les artistes

se sont considérablement développés, mais à mon époque c’était très mal

perçu, par les artistes et par le public. C’était une façon d’afficher

clairement que l’on courrait après l’argent. Alors, même si parfois j’aurais

aimé me prêter à ce jeu, par souci de crédibilité je préférais m’abstenir.

Toujours est-il que cette méchanceté soudaine me blessait

énormément, mais je ne le montrais pas. Que l’on attaque mon morceau, je

veux bien, mais qu’on remette en doute ma carrière et mes réelles

intentions, c’était trop douloureux. On m’avait réduite à une fille intéressée

par la gloire et la thune, alors que la seule chose qui comptait pour moi

c’était de rapper et de donner le meilleur au public !

Heureusement, j’étais compétitive dans l’âme et je me promettais

qu’un jour ils cesseraient d’ouvrir leur bouche. Les mettre tous K.-O, aussi

bien par le rap ainsi que par le succès et les ventes, me fournissait une

motivation… J’ai conscience que c’était ridicule, d’autant que ce n’était pas ce à quoi j’aspirais au départ, mais je me suis laissée prendre dans

l’engrenage. Reste que, sous mes airs de rappeuse, j’ai toujours eu une

grande sensibilité, et se faire insulter ou mépriser par des hommes ou des

femmes que l’on n’a jamais vus, dans la réalité, ça s’appelle de la violence

gratuite et injuste. Dans le rap, au contraire, on appelle ça un clash. La

chose est claire : soit tu la fermes, soit tu ripostes ; mais parmi mes

détracteurs peu en valaient la peine, alors j’ai pris le parti de montrer que

j’étais bien au-dessus de leurs attaques et choisi de ne jamais y répondre.

Je me répétais : « Pourquoi la numéro un du rap calculerait-elle un

vague numéro cent ? » Misérable. J’ai préféré me taire, distillant tout de

même quelques piques à l’occasion, tout le long de ma carrière. Quoi qu’il

en soit, ce n’était pas des échanges que je vivais avec sérénité. Je ne faisais

pas du rap pour me confronter à l’aigreur des envieux.

 

Dans le cadre de la promotion de mon disque Brut de femme, le

21 juin 2006, il était prévu que je donne un concert à la Fnac de Châtelet-

les-Halles, suivi de shows un peu partout en France. Une tournée de

showcase dans des petites salles est une pratique habituelle au moment de la

sortie d’un album pour fidéliser le public.

Sur les conseils de mon manager, j’ai rencontré mon DJ, Dimé, qui

le resterait jusqu’à la fin de ma carrière. Nous travaillions tous les deux en

studio de répétitions pour donner un aperçu de mon nouvel album au public.

Au début, nous étions deux, mais par la suite sont venus nous rejoindre une

choriste, des ingénieurs son et lumière ainsi que deux personnes de la

sécurité que je surnommais plutôt mes « baby-sitters » : Michel et Lucrèce. Durant près de dix années, ils ont été à mes côtés dans toutes les situations :

réussites, soucis personnels, tournées, promotions, jusqu’à devenir avec le

temps des amis. On ne peut pas dire que j’étais constamment assaillie par

les gens mais, lorsqu’un artiste est annoncé durant des semaines dans un

endroit, qu’on le clame dans tous les médias, ça peut créer des

débordements à votre arrivée.

Je me suis donc retrouvée à la Fnac de Châtelet-les-Halles. Pour

moi, rapper là-bas revenait à jouer dans le « haut lieu du rap », donc je ne

me gênais pas pour le crier sur tous les toits. J’espérais qu’il y aurait du

monde, et que mon public serait au rendez-vous. Je savais que l’album

plaisait, mon titre « DJ » continuait à cartonner sur toutes les radios, donc je

souhaitais de tout cœur que la salle ne soit pas deserte ! Depuis mes tout

débuts dans la musique, j’aimais la sensation d’être sur scène, prendre le

micro et chanter devant les gens. Bien sûr, mes premiers concerts s’étaient

déroulés dans des fêtes de quartier, où il n’y avait pas grand monde, mais je

kiffais bien.

À cette époque, quand je montais sur scène, c’était pour rapper des

textes que personne ne connaissait. D’ailleurs, personne ne me connaissait.

En revanche, ce jour-là à la Fnac, j’allais jouer devant mon public. Le

mien ! Je ressentais une grosse pression.

En début d’après-midi, je m’y suis donc rendue pour effectuer les

essais de sons, qu’on appelle dans notre jargon « les balances ». À ma

grande surprise, quelques personnes s’étaient déjà regroupées devant la

salle. Le concert était prévu à seize heures dans un lieu pouvant acceuillir

deux cents personnes au maximum. La foule ne cessait de grossir à vue d’œil pendant que je répétais très calmement. Je sentais peu à peu une

grande agitation devant la salle. Aux alentours de quinze heures trente,

quelqu’un est venu m’annoncer que plus de trois mille personnes

attendaient dans le forum pour entrer ! Trois mille personnes. Trois mille !

Je n’y croyais pas.

Quelqu’un de mon équipe est sorti pour filmer la foule qui s’était

rassemblée au point de rendez-vous. Lorsqu’il est revenu me montrer les

images, j’avais peine à croire ce que je voyais : c’était de la pure folie, les

couloirs étaient blindés de monde, les gens hurlaient, se bousculaient,

certains finissaient même par se battre. Les services de sécurité n’arrivaient

plus à faire correctement leur job, je restais bouche bée devant un tel

spectacle. Était-ce moi qui provoquais cela ? Était-ce ma musique ? Y avait-

il tant de monde qui m’appréciait ?

Je n’ai pas eu le temps de réfléchir d’avantage : nous étions en

réunion d’urgence. L’équipe de sécurité de la Fnac demandait l’annulation

du show pour permettre à la police de faire évacuer les lieux. Je n’avais pas

le choix, je devais abdiquer. Dehors, la foule scandait mon nom, et on me

transmettait des lettres par centaines. C’était la première fois que j’étais

confrontée au succès mais, pour tout vous dire, à ce moment-là, je n’ai pas

réalisé ce qui arrivait.

Moi qui quelques mois plus tôt étais une petite nana de banlieue qui

écrivait des textes toute seule dans sa chambre, je me retrouvais à

provoquer une émeute, et précisément dans cette même Fnac que j’avais

fréquentée durant toute mon adolescence ! C’était à n’y rien comprendre.

Quelque chose avait changé, une pression nouvelle s’était immiscée

dans ma vie, car Diam’s s’était installée dans mon quotidien et ce,

durablement, envers et contre tous. D’autant plus que le clip de « DJ » était

sur le point d’être tourné et qu’il était promis à une grosse diffusion à la

télévision. Bientôt, j’allais totalement perdre mon anonymat.

Ce même jour, nous avions prévu, après le show à la Fnac, de filer

directement à l’aéroport d’Orly, direction Toulouse, pour jouer deux titres

sur la place du Capitole à l’occasion de la fête de la musique.

Non sans peine, nous avons été contraints d’annuler le concert

parisien, sous les sifflets des gens venus en nombre. Je n’étais pas présente

lorsqu’ils ont appris la nouvelle mais j’entendais leur mécontentement.

J’étais moi-même très déçue, mais il s’agissait d’abord et avant tout de leur

sécurité. La police, tout comme mon équipe, m’avait ordonnée de stopper le

concert. Jouer coûte que coûte dans de telles conditions aurait pu mettre en

danger bien du monde. Cette décision était la plus raisonnable, mais dure à

accepter. Tourner le dos à mon public, c’était comme tourner le dos au

bonheur.

Sans m’en rendre compte, je pense que depuis ce jour l’amour de

mon public a été mon plus grand moteur : celles et ceux qui aimaient ma

musique venaient combler l’attention inexistante d’un père et étouffer la

haine de mes détracteurs.

Nous avons finalement réussi à rejoindre Orly. Deux heures plus

tard, nous étions accueillis dans la Ville rose. Là-bas, au cœur de cette place

mythique, c’était du lourd, les organisateurs avaient installé une immense

scène. Toute la soirée serait rythmée par les chansons des artistes les plus écoutés du moment. Chanteurs connus et moins connus venaient interpréter

un ou deux morceaux.

On avait programmé mon passage sur scène en milieu de soirée. En

attendant, je suis restée dans les coulisses avec mon équipe, sans me douter

que j’allais vivre une expérience très forte. Ce n’est qu’au moment de me

présenter au public que j’en ai pris plein les yeux ! La place était noire de

monde, vingt mille personnes s’étaient déplacées pour faire la fête. Je

n’avais jamais joué devant autant de gens. Le défi était énorme. À peine

montée sur la scène, j’étais à bloc, je voulais me donner à fond et

communiquer mon plaisir à la foule. Les premières notes de « DJ »

sonnèrent, et tout le monde s’est mis à hurler. Mon titre était définitivement

devenu un tube, repris ce soir-là par plus de vingt mille personnes !

Ça faisait beaucoup d’émotions en l’espace de quelques heures et,

une fois encore, je ne prenais pas bien conscience de ce qui m’arrivait. À

cet instant, le plaisir était immense, tous ces visages, ces applaudissements,

toutes ces mains levées me rendaient tellement joyeuse. Je ne me posais pas

de question particulière, je me disais que tous ces gens n’étaient pas venus

spécialement pour moi mais pour tous les artistes et le plaisir d’être

ensemble. Ces dix minutes sur scène, je les ai reçues comme un cadeau.

J’étais sur un nuage et j’aurais aimé y rester des heures. J’aimais la

performance, j’aimais le show ; je sentais vraiment que j’étais faite pour ça.

L’adrénaline de la scène est une drogue, une sensation intense et enivrante.

Ce soir-là, j’ai préféré vite redescendre et garder les pieds sur terre.

Lors de mes premiers concerts je pouvais me montrer hargneuse, je

rappais tête baissée ; à présent je prenais réellement plaisir à sourire et à regarder les gens droit dans les yeux. Ils étaient venus se divertir, alors je

faisais le show, je n’en avais pas honte.

J’ai toujours préparé minutieusement mes prestations, en prenant en

compte le partage avec le public. Mes concerts n’étaient pas seulement une

succession de chansons mais de vrais moments d’échanges. Je parlais

beaucoup et sollicitais énormément le public. Au fil des mois, je me suis

même forgé une réputation, je cite, de « bête de scène », « artiste qui

mouille le maillot ». J’accumulais les apparitions à la télévision, dans les

concerts et, chaque fois, c’était de la pure folie, les gens s’éclataient,

dansaient et s’amusaient avec moi. Ma réputation n’a pas tardé à s’ébruiter

dans le milieu du spectacle, des producteurs sont venus me proposer une

tournée à travers la France.

Durant des mois, j’ai bossé comme une folle pour offrir au public la

meilleure des prestations. Je répétais le show, incluais des surprises dans les

titres, comme des changements d’instrus ou de quoi interagir avec les gens.

Puis, avec toute mon équipe, nous sommes partis en tournée. Chaque soir,

quel que soit mon état de santé, de fatigue, je me donnais à fond. Que la

salle soit bondée ou quasi déserte, pour moi, c’était pareil, je ne négligeais

rien ni personne. Mon équipe était solide, le show était carré, maîtrisé d’un

bout à l’autre. En général, nous jouions devant trois ou six cents personnes.

Pour clôturer la tournée, nous avons donné notre dernier concert dans un

Bataclan plein à craquer. Avant ça, j’avais chanté à l’Élysée-Montmartre,

qui m’avait vraiment marquée, car c’est une salle où je m’étais moi-même

très souvent rendue. C’était ma première grande scène parisienne, je n’ai

pas été déçue, le public était au rendez-vous, c’était fou !

Voilà donc comment, au fil des mois, j’ai complètement perdu mon

anonymat. Les chaînes musicales diffusaient mes clips en boucle, la presse

parlait de moi et de mes performances scéniques, les plateaux télé

commençaient à m’inviter régulièrement. Dans la rue, j’étais aisément

reconnaissable à cause de ma coupe de cheveux, très courte, et de ma voix

rauque. Chaque fois, c’était le chaos, partout où je me rendais. J’étais

toujours sollicité pour un autographe, parfois une photo, même si à cette

période les téléphones portables ne disposaient pas tous de caméras.

Pour l’heure, je n’avais pas changé mes habitudes, j’aimais toujours

me balader dans les rues de Paris, aller faire mes courses au centre

commercial et manger des grecs ! Très vite, malheureusement, j’ai dû me

rendre à l’évidence : nombreux étaient les lieux que je ne pouvais plus

fréquenter. Michel et Lucrèce ne m’accompagnaient pas vingt-quatre heures

sur vingt-quatre et, même si la plupart des gens étaient très sympas, il

arrivait aussi que certains ne le soient pas du tout. Une bande de jeunes

pouvait me reconnaître et se mettre à faire de l’humour plus que douteux,

ou se moquer de moi, à renfort d’insultes et de grands fous rires. Cela

arrivait rarement, mais assez pour que cela me marque.

Je ne comprenais pas leur haine ni leur méchanceté à mon égard.

Soit tu es sourd, sois tu as un ego surdimensionné pour surpasser ça. Moi,

clairement, j’avais les oreilles grandes ouvertes et le cœur en mille

morceaux. D’ailleurs, au fur et à mesure du temps, les épines finiraient par

me toucher bien plus que les roses, et ce genre d’altercations, aussi rares

seraient-elles, noirciraient le tableau de ma vie.

Avec le recul, je m’aperçois que j’ai beaucoup plus focalisé sur le

côté négatif et violent de la célébrité. À cette époque, j’étais connue, mais je

ne menais pas encore une vie de star et ne me prenais pas pour quelqu’un

d’important. Au contraire, j’essayais de cultiver mon côté « petite

banlieusarde, vivant à la roots ». J’avais tellement entendu le terme « grosse

tête » dans ma vie que je luttais pour qu’il ne me soit jamais attribué.

Les mois passant, je découvrais que dans les territoires d’outre-mer

et à l’étranger les gens me connaissaient aussi. Dans toutes les îles, les pays

francophones, « DJ » avait fait un carton. Aux Antilles, comme en Afrique,

j’étais réclamée. C’est ainsi que j’ai entrepris de longs voyages pour aller

jouer tout autour de la planète. Je restais ébahie quand on nous payait – à

mon équipe et à moi – des billets d’avions, des chambres d’hôtels, et qu’on

mettait des chauffeurs à notre disposition. Je goûtais peu à peu à la vie de

princesse.

Et, alors qu’en France nous nous produisions plutôt dans de petites

salles, à des milliers de kilomètres de chez moi, j’étais attendue dans des

stades ! Certes, j’étais rarement la seule artiste à jouer et on nous invitait

souvent dans le cadre de festivals, mais à chaque fois nous faisions au

minimum quarante-cinq minutes de show – devant un parterre de plus de

dix mille personnes !

Le public m’accueillait chaleureusement, toujours dans une

ambiance de fête colorée, je me sentais bien sur le continent africain, au

Gabon, au Sénégal, au Maghreb. Dans certains pays, il m’arrivait parfois

d’être confrontée à une pauvreté telle que je n’en avais jamais vu

auparavant. J’étais venue pour chanter, j’étais payée pour cela, et dehors je voyais des scènes de la vie quotidienne qui me transperçaient le cœur. Au

Sénégal, par exemple, beaucoup d’enfants mendiaient aux abords du stade,

vêtus de vieux tee-shirts troués et poussiéreux. Je me sentais mal à l’aise,

inutile, mais je ne disais rien et restais concentrée sur ce que j’étais venue

faire. Au fond de moi, j’aurais aimé les aider tous, leur donner ce que

j’avais. Et, je ne m’explique pas pourquoi, mais je n’ai pas fait un geste, j’ai

pleuré intérieurement – c’est tout. Comme si, devant moi, cette pauvreté

s’apparentait à une montagne et que je me sentais trop petite, trop faible

pour la gravir.

Pendant des années, ces images me marqueraient, au point qu’elles

réveilleraient en moi un besoin irrépressible d’aller vers l’autre.

 

À cette période, j’ai aussi découvert les joies et les peines de la

célébrité, avec notamment ma première apparition en couverture d’un

magazine dit « people ». Au départ, j’ai franchement cru à une blague de la

part de mes proches qui m’ont appelée les uns après les autres. Moi,

Mélanie, en couverture d’un magazine à scandale ? Très drôle. Hélas,

c’était la réalité, on m’avait photographiée en vacances en Guadeloupe lors

de ma tournée caribéenne de 2004. Je n’en revenais pas et, surtout, j’avais

honte. Honte au point de m’enfermer chez moi durant cinq jours, persuadée

que tout le monde allait se moquer de moi. On m’avait shootée « à

découvert », sur la plage, mal fagotée, car sur ces photos on me voyait

comme jamais je n’aurais voulu que l’on me voie : en maillot de bain.

À ce moment de ma vie, j’étais si jeune, si complexée, si dure et à la

fois si pudique. Je n’étais pas le genre de personne qui s’exhibe ou même qui s’apprête pour sortir. J’aimais les vêtements, certes, mais ce que

j’affectionnais par-dessus tout, c’était les joggings, les pantalons larges, les

gros sweats. Non pas que je voulais ressembler à un garçon mais, dans un

sens, je me sentais protégée ainsi vêtue. Je n’aimais pas que l’on me

regarde, que l’on m’accoste. J’étais encore cette petite « princesse de

banlieue » à mi-chemin entre l’envie d’être une femme et la crainte du

regard des hommes et du qu’en-dira-t-on. D’office, j’ai haï la presse à

scandale. Je n’ai jamais compris comment on peut se délecter de violer

l’intimité des gens en les humiliant parfois, en les faisant souffrir souvent.

Surfer sur les instincts les plus bas et les plus voyeuristes des lecteurs pour

faire du fric, pour moi, c’est méprisable.

J’ai, depuis ma première jeunesse, toujours été une fille réservée et

secrète. Je n’ai jamais aimé découvrir mon corps à la vue de tous et encore

moins étaler ou réveler les détails de ma vie strictement privée. J’aime la

discrétion et respecte l’intimité de l’autre. Tout comme je souhaite que l’on

respecte la mienne. C’est pourquoi, même ici dans ce livre, j’ai choisi de ne

pas m’attarder sur ce qu’a été ma vie sentimentale ou amoureuse.

L’essentiel, aujourd’hui, est que je sois heureuse auprès de mon mari et que

nous nous aimions, sans avoir à nous afficher ni à nous étaler dans cette

presse que je méprise tant.

D’ailleurs, je n’ai jamais cessé de les détester même si, au fil du

temps, j’ai tenté de m’y habituer. Peine perdue : quelques années plus tard,

je me retrouverais dans les locaux de ce même magazine et casserais tout

sur mon passage.

Lors de la sortie de Brut de femme, l’équipe qui s’était occupée de

mon image avait eu raison de moi. Je m’explique. Jusqu’alors, je m’étais

toujours habillée très sport et me cachais sous des montagnes de fringues.

Les personnes qui étaient chargées de réaliser mes photos et ma pochette

m’ont comme qui dirait métamorphosée. Alors que je ne me maquillais pas,

ne portais jamais de vêtements très féminins et n’attachais pas de grande

importance à l’image que je renvoyais, j’ai fini entre les mains d’une

styliste et d’un maquilleur qui m’ont incontestablement transformée.

D’un coup, mon teint était parfait, mes yeux soulignés de noir, je

portais des fringues toutes neuves et assez proches du corps, sans être trop

girly cependant. On m’avait mis de grosses boucles d’oreilles, des bijoux

magnifiques. Oui, je dois l’avouer, lorsque je me suis regardée dans la

glace, je ne me suis pas reconnue et, pour la première fois, je me suis

trouvée belle. Naturellement, il devient plus facile de se prêter au jeu des

photos lorsque l’on se sent jolie, plutôt que lorsque l’on ne s’aime pas. Je

me trouvais belle et, en même temps, c’était comme si je perdais une partie

de moi-même, comme si je devenais quelqu’un d’autre, que je ne

m’appartenais plus totalement, que je commençais à n’être plus que Diam’s.

Étais-je en train de transformer mon apparence pour me plaire, ou

pour plaire aux autres ? C’était très confus pour moi, d’ailleurs je ne me

suis pas posé longtemps la question, il fallait rentrer dans un moule – et,

puisque dès l’enfance la société nous prépare à cela, je crois que je n’aurais

pas pu le refuser. Refuser quoi, du reste ? De me changer pour plaire à la

masse ? La plupart d’entre nous n’existent que par l’image qu’ils renvoient.

Nous ressentons tous plus ou moins le besoin de nous faire accepter par les autres et, pour que cela marche, il faut bien leur ressembler. Je ne veux pas

tomber dans la caricature et les idées toutes faites, mais qui peut nier que,

dans une société d’images et d’autoroutes vestimentaire, de pensée,

d’opinion, si tu as le malheur d’être un peu différent, tu prends le risque

d’être écarté du groupe ? Tu peux être heureux dans ta bulle, mais tu y seras

seul ! Quoi qu’il en soit, je n’aurais jamais pu gravir les échelons de la

gloire en gros sweat et jogging ; non, à la première marche, il faut

apprendre à lire la pancarte : « tenue de star exigée » !

Attention, je ne veux pas donner l’impression que j’étais une victime

aux mains de manipulateurs, mais plutôt une fille parmi tant d’autres à qui

on a proposé d’être Cendrillon et qui n’a pas dit non.

 

Le succès a bouleversé ma vie de femme, mais aussi ma vie tout

court, dans le sens où, trop occupée à construire ma petite carrière, je ne

voyais quasiment plus mes proches. Famille, amis, je ne croisais plus que

celles et ceux qui me rejoignaient sur les routes. Entre deux concerts, j’étais

trop épuisée pour passer un moment avec mes copines, certaines m’en

voulaient, mais j’étais en train de vivre mon rêve et ne souhaitais pas que

cela s’arrête. J’étais plutôt dans le trip « qui m’aime me suive », sauf que

j’avais oublié que certaines personnes n’aiment pas spécialement côtoyer ce

monde tout en paillettes et auraient préféré m’avoir à leur table autour d’un

bon dîner.

Et puis, il y avait ma mère. Depuis quelques années, nos rapports

étaient très tendus. Même si nous nous aimions, une sorte de pudeur mal

placée s’était installée entre nous. On ne communiquait plus, et nos rares discussions se soldaient souvent par des cris ; on ne se comprenait pas.

Pourtant, il ne faisait aucun doute qu’elle était la personne la plus chère à

mon cœur. Sur scène, je ne cessais de lui rendre hommage, et au quotidien

je n’avais qu’une envie : la gâter. Aussi, je m’étais promis qu’avec mes

premiers cachets je l’aiderais à acheter un appartement. Ce rêve, je l’ai

réalisé grâce au succès de Brut de femme. Notre manière d’exprimer notre

affection passait par les cadeaux ; dans mon enfance, elle m’en avait fait

beaucoup et m’avait offert de belles vacances ; à mon tour, je la couvrais de

bijoux, de sacs, de présents, mais en réalité je ne désirais que la serrer dans

mes bras et lui dire à quel point je l’aimais ; il manquait l’essentiel.

Ma mère, parfois, assistait à mes concerts, elle découvrait au travers

de mon disque mille et une choses que je n’avais pu partager avec elle,

sûrement par pudeur. Elle réalisait que je souffrais de l’abscence de mon

père et, aussi, que j’avais transformé cela en un profond mal-être. Elle

devait s’apercevoir que nous étions toutes deux passées à côté de beaucoup

de ces choses qu’une mère et une fille peuvent partager, mais elle n’en

disait jamais rien. J’avais déserté la maison assez jeune et m’étais construite

dehors, auprès de mes potes. Je n’ai pas toujours eu que des bons

conseillers et j’ai donc commis pas mal d’erreurs. Dans le fond, j’aurais

voulu me confier à elle mais je n’y arrivais pas, quelque chose entre nous

s’était rompu. Elle redoutait que je tombe dans ce milieu qu’elle m’avait

pourtant fait connaître et ne pouvait que constater que j’avais ça dans le

sang ; la musique avait envahi tout mon être et occupait tout mon temps.

Il faut dire aussi que le public était exigeant. Il y avait une telle

proximité entre nous du fait que mes textes décrivaient une vie qui était si semblable à la sienne. On me voulait une artiste proche des gens et je

n’avais pas le droit à l’erreur.

Après les concerts, je passais souvent des heures à signer des

autographes devant la salle mais aussi, et surtout, à écouter tous ceux qui

disaient « se retrouver en moi ». Cela me prenait beaucoup de temps, et je

leur accordais bien plus d’attention qu’à ma propre famille. Ils devenaient

peu à peu les personnes les plus importantes pour moi, celles à qui je devais

mon succès mais aussi une écoute sincère qui me faisait du bien.

Entre deux concerts, je me mettais à éplucher mon courrier, des

centaines de lettres envoyées à ma maison de disques. À cette époque,

Internet existait déjà, bien sûr, mais nous communiquions essentiellement

par écrit. Je mettais un point d’honneur à répondre à tout le monde, souvent

la nuit, seule dans mon nouveau petit appartement situé à la périphérie de

Paris ; je lisais un à un tous ces témoignages d’amour. Je compatissais,

remontais le moral, donnais du courage mais, dans le fond, était-ce mon

rôle ? J’essayais quand même. Ces gens souffraient et, lorsqu’ils écoutaient

mes textes, ils entendaient bien que moi aussi j’étais mal. Je n’avais pas

vécu des épreuves épouvantables comme certains d’entre eux, mais ils

savaient que je peinais à trouver ma place sur cette terre, et c’est pour cela

qu’ils se confiaient à moi sans reserve. Je pouvais les comprendre, les filles

savaient que je ne leur ferais pas des réponses toutes faites du genre :

« Crois dans le prince charmant, ma sœur, il viendra un jour. Sois en

sûre ! » Non, toutes savaient que j’étais attentive à leurs larmes et que, tout

comme elles, la vie pouvait me faire sourire un jour et me désoler souvent.

Une fois, quelqu’un m’a dit : « C’est sûr, ces femmes qui souffrent, elles ne vont pas écrire à Céline Dion ! » Ce n’est pas une attaque mais, nous

sommes d’accord, les textes à la « je suis une princesse qui aime son prince

pour l’éternité » ne font pas rêver tout le monde… Alors ces jeunes filles ou

jeunes femmes se livraient à moi qui parlais de la vie simplement. Avec du

recul, pourtant, je suis si triste qu’elles n’aient trouvé qu’une inconnue à qui

se confier, mais à l’époque peu m’importait, j’essayais de les épauler

modestement, même si je manquais moi-même d’un pilier sur lequel

m’appuyer.

 

Au final, Brut de femme, double disque d’or, s’est vendu à deux cent

mille exemplaires, et mon single « DJ » à huit cent mille ! C’était énorme,

soyons honnête. De nos jours, le marché du disque s’étant méchamment

effondré, quasiment plus personne ne vend autant. Alors, oui, on peut dire

que mon album a connu un franc succès. J’étais devenue la rappeuse de

France et intéressais de plus en plus de médias.

Début 2004, la tournée touchait à sa fin. Le 28 février, lors des

Victoires de la musique, j’avais reçu une récompense pour le « meilleur

album rap de l’année », ce qui m’avait valu une grande exposition

médiatique. Je me souviens d’avoir été très émue lors de cette cérémonie, je

n’avais jamais cru pouvoir obtenir ce genre de récompense et, pourtant, on

me l’attribuait. Cela a été un moment fort pour moi de pouvoir remercier le

public en direct à la télévision mais, si les larmes étaient au rendez-vous,

c’est aussi parce qu’intérieurement je n’allais pas bien à cette période. Je

vivais à un rythme intense depuis plus d’un an et il m’était difficile de

retourner à une vie « normale ». Je supportais de moins en moins l’inactivité. Je songeais déjà à mon futur album et préparais la sortie de mon

premier DVD live. Le silence m’angoissait ; sitôt le brouhaha de la tournée

retombé, j’avais le sentiment que me jeter à fond dans la musique donnerait

un sens à ma vie.

Dès que j’étais seule, et que je redevenais Mélanie, je ne pouvais que

faire le constat de mon mal-être, de ma carence d’amour, de mon manque

de repères. Je me réfugiais dans mes projets. Le fait d’être sollicitée me

convenait bien, c’est pourquoi je répondais quasi toujours présente à l’appel

de la promotion. Une interview pour un magazine ? J’accourais. Une télé,

une radio ? Je n’hésitais jamais, d’autant que les médias m’avaient vite

cataloguée « tube de l’été ». Autant mon public avait compris que sur mon

album s’enchaînaient divers billets d’humeur, tantôt sombres, tantôt joyeux,

autant la plupart des articles qui parlaient de moi n’évoquaient que la

« légèreté de “DJ” ». J’essayais donc, au fil des interviews, de donner un

peu de profondeur à ma musique. Pour l’anecdote, je me souviens même

d’un soir où j’étais invitée sur France 3, dans l’émission de Marc-Olivier

Fogiel, et les animateurs m’avaient ainsi présentée : « Après la “Lambada”,

voici Diam’s ! » Je ne vous raconte pas le choc. Je n’avais même plus envie

de rentrer sur le plateau après avoir entendu ça ! La suite n’a pas été

meilleure car les questions ne volaient pas haut, dans le genre : « Vous faites

du rap, mais vous crachez par terre alors ? » C’était sidérant cette image

qu’ils avaient de la gosse de banlieue. J’ai eu très envie de l’embrouiller,

leur animatrice ! Mais bon, j’ai pris sur moi et essayé de renvoyer une

bonne image, histoire de relever le niveau, mais je dois dire que ça n’était

pas facile.

De manière générale, au début de ma carrière, les journalistes ne me

prenaient pas au sérieux. Pour eux, je n’étais qu’un vulgaire produit, une

machine à tubes qui finirait bien par devenir has been, comme toutes les

machines à tubes. Je crois quand même qu’il y avait une grosse part d’ego

dans mon acharnement à les faire changer d’avis. Je suis rentrée dans un

engrenage malsain en me disant : « Aujourd’hui, ils disent ça, mais demain

ils m’aimeront. Pour qui se prennent-ils à me juger comme ça ? » Je partais

battre la campagne, tel un politicien, pour défendre ma musique et pour me

défendre aussi, car cette musique, c’était mes textes, et mes textes, c’était

ma vie. Ainsi, la moindre critique sur le moindre de mes vers devenait une

attaque personnelle. C’est dire comme j’encaissais. Au fil des papiers,

j’avais de plus en plus mal chaque jour. Je leur en voulais d’être parfois si

méchants, si moqueurs, si critiques. Je n’arrivais pas à créer de barrière

étanche entre Diam’s et Mélanie. Nous n’étions qu’une. Et cette même fille

souffrait énormément.

Je devenais peu à peu « borderline », je passais souvent d’un état à

un autre sans raison apparente. Par exemple, je déjeunais avec des amis,

j’étais heureuse, souriante, et puis c’est comme si tout à coup j’étais envahie

d’une profonde tristesse, je me fermais aux autres et tirais la tronche – ce

qui avait le chic de plomber l’ambiance. Ces sautes d’humeur gâchaient

mon quotidien et probablement aussi celui des autres. Le soir, quand je

rentrais chez moi, mon petit appartement était désert ; dans ma tête, c’était

le bazar. J’avais beau être devenue célèbre, il m’arrivait de pleurer seule

comme une enfant en allant me coucher. Sur l’oreiller, je cogitais

nerveusement, j’étais prise d’insomnie, car mille choses ne cessaient de me torturer, des questions, des déceptions, des rêves, il m’était impossible de

trouver le sommeil. Alors j’ai commencé à avaler quelques cachets pour

faciliter le sommeil. J’avais vu un médecin à qui j’avais confié mes

difficultés et qui m’avait prescrit des somnifères. La solitude et le silence

devenaient tellement angoissants que je préférais les fuir en me forçant à

dormir. Avec le recul et une certaine maturité, j’ai compris que j’avais

besoin de construire ma vie, mais que pour cela il fallait que je me

construise moi-même. Autour de moi, tout était instable, superficiel, je

chavirais d’un endroit à un autre, d’une rencontre à une autre, d’un projet à

un autre, sans jamais lever le pied ni faire le point. Cela m’empêchait de

réfléchir au sens de ma vie. Plutôt que de me poser les bonnes questions, je

préférais me noyer dans la musique et me fixer la réussite comme seul et

unique but. Je ne m’interrogeais sur rien en dehors de ma passion. Par tous

ces subterfuges, je ne faisais que fuir l’essentiel.

Continuer : partie 2 sur 3