Dictionnaire érotique moderne

Alfred Delvau · Chapitre 1 sur 4

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Dictionnaire érotique moderne

Introduction

 

(1re édition du Dictionnaire érotique.)

 

Aucun écrivain, jusqu’à ce jour, ne s’est senti assez

franc du collier ni assez ferme des rognons pour

entreprendre la publication d’un Dictionnaire érotique

complet; publication jugée nécessaire cependant par tout

le monde, par les gourmets aussi bien que par les

goinfres, par les lettrés aussi bien que par les simples

curieux.

 

Ce que nous avons sur la matière est bien peu de

chose: le Glossarium eroticum linguæ latinæ de

Pierrugues, le Dictionnaire françois contenant les mots et

les choses de Richelet, le Dictionnaire d’amour de Dreux

du Radier, celui de Sylvain Maréchal, celui de Girard de

Propiac, et enfin le Glossaire érotique de la langue

française de M.*** (dit Louis De Landes). En apprenant, il

y a trois ans, la publication de ce dernier ouvrage, j’allais

renoncer à continuer le mien, que je supposais dès lors

inutile; une rapide lecture me détrompa: le Glossaire

érotique de M.*** n’est autre chose que les Erotica verba

du 3e volume de Rabelais, édition Desoer,—avec cette différence que les Erotica verba tiennent dans une

trentaine de pages et que M.*** les a délayés dans un fort

volume in-12. Mais les expressions modernes, mais les

mots pittoresques, nés d’hier, qui servent d’étiquettes aux

choses de la coucherie, de l’amour et de la polissonnerie,

qui a eu la patience de les colliger et le courage de les

nomenclaturer? Personne. La littérature contemporaine

compte assurément nombre d’excellents esprits très

dignes de mener à heureuse fin une œuvre de

l’importance et de la nature de celle-ci: il n’en est pas un

seul qui ait osé emboucher le clairon de l’émancipation,

pas un qui soit parvenu à se démailloter, à se débarrasser

de ses langes et de ses lisières. Ce sont en effet de si

grands seigneurs que les préjugés! de si grandes dames,

les conventions! Songez donc: appeler les choses par

leur nom,—la grosse affaire!

 

Pour moi, qui n’ai pas la vaine superstition du langage,

et qui, au contraire, possède au suprême degré la haine,

presque le dégoût de la feuille de vigne que les

hypocrites placent sur leurs discours—comme les vieilles

femmes un couvercle sur leur pot de chambre,—j’aborde

résolûment le taureau par les cornes, et j’essaie de faire,

à mes risques et périls, ce que personne jusqu’ici n’a eu

le courage de tenter. Car il est bien entendu que je

compte pour rien le prétendu Glossaire érotique de la

langue française de M.***, à qui une pudeur inexplicable a

fait prendre la précaution—inutile—de s’abriter derrière

un pseudonyme.

 

Ce qui m’a guidé dans cette intéressante besogne, à

laquelle j’ai consacré de nombreuses veilles et pour laquelle je ne demande aucune récompense,—m’en étant

déjà décerné une à moi-même,—ce n’a pas été de

donner satisfaction aux curiosités malsaines des libertins,

vieux ou jeunes, qui se jettent sur les livres obscènes

comme les mouches sur des rayons de miel: j’ai trop le

respect de moi-même pour descendre à une aussi puérile

infamie, quelque haut prix qu’elle rapporte à son auteur.

Le métier de masturbateur intellectuel peut avoir des

avantages précieux pour les gens qui croient, avec

Vespasien, que l’argent ne pue point; mais comme je ne

me sens pas le moins du monde porté à l’exercer, je ne

l’exerce pas. Mes visées sont plus hautes et mes

habitudes d’esprit moins malpropres. J’ai le style gaillard,

mais l’intelligence chaste.

 

La langue française étant, de l’avis de Voltaire, «une

gueuse fière à qui il faut faire l’aumône malgré elle,» j’ai

voulu essayer de glisser dans la poche de son

Dictionnaire légal, si pauvre, la plupart des expressions

du Dictionnaire interlope, si riche, que je publie

aujourd’hui, malgré ses imperfections involontaires et ses

omissions inévitables. Je me suis fait le saint Vincent de

Paul des nombreux mots orphelins qui grouillent dans le

ruisseau, des nombreuses expressions vagabondes qui

se morfondent depuis si longtemps à la porte du

Dictionnaire de l’Académie, et je leur ai construit, à mes

frais, un petit hospice en attendant qu’on songe à les

admettre dans le grand.

 

Ce qui se parle doit s’écrire, et tout doit se parler—

même devant les jeunes filles. Les mots ne sont pas

ordes, ce sont les pensées qui sont sales. La lecture de l’Arêtin et la vue des priapées du Musée secret de Naples

sont moins corruptrices que beaucoup de romans que je

pourrais citer, et je serais même disposé à absoudre le

marquis de Sade (assuré que je suis de la parfaite

innocuité de sa Justine) si ce misérable avait écrit en

meilleur français: les livres dangereux sont les livres mal

faits. Le libre langage de nos pères, qui effarouche tant

de ridicules pudeurs, vaut cent fois mieux que notre

phraséologie bégueule—et en même temps embrenée

d’équivoques obscènes—dont ils se seraient si justement

crevés de rire. Langue châtrée, peuple castrat. Où sont

nos couilles du temps jadis? Qu’a-t-on fait du français

médullaire, si substantiel et si savoureux, de Mathurin

Régnier, d’Agrippa d’Aubigné, d’Amyot, de Rabelais, de

Montaigne, de Brantôme, et de tant d’autres écrivains qui

besognaient fort et dru? On l’a remplacé par le petit

français d’un tas de petits écrivassiers, les uns membres

—émasculés—de l’Académie, les autres dignes de le

devenir. Et voilà pourquoi notre langue est muette,

d’éloquente qu’elle était autrefois!

C’est à ne s’y pas reconnaître dans cette tour de Babel

moderne, où l’on est arrivé, par le bégueulisme, à la

confusion du langage. Jamais on n’a aussi mal écrit, ni

aussi mal parlé. L’hôtel de Rambouillet, qu’on pouvait

croire exproprié et démoli pour cause de clarté publique,

existe avec plus de locataires que du temps de la

Guirlande de Julie; il y en a depuis le sous-sol jusqu’aux

combles, maîtres et domestiques mêlés, Houssaye sur

Lamartine, Musset sur Murger, Mérimée sur Aubryet,

Janin sur Sainte-Beuve. Ces Précieuses mâles—du moins du sexe masculin, car mâles emporte avec soi une

idée de vigueur que je ne veux pas attacher au nom de

ces péronnelles en culottes,—ces Précieuses, à

l’exemple de leurs aînées en jupons, fessées à tour de

bras par Molière, ont frappé de proscription tous les mots

virils de notre langue, toutes les expressions bien bâties,

qui avaient jadis droit au respect général et qui en sont

réduites aujourd’hui à faire le trottoir, comme de vulgaires

prostituées.

Ah! que cette horreur du mot propre est bête,

dangereuse—et inutile! Qu’est indécent et saugrenu cet

amour de la périphrase et du sous-entendu qui joue dans

la conversation le rôle d’énigme dont tout le monde finit

toujours par trouver la clef! «Vilains hypocrites! s’écrie

Denis Diderot avec une indignation sincère; foutez

comme des ânes débâtés, mais permettez-moi de dire

foutre. Je vous passe l’action, passez-moi le mot. Vous

prononcez hardiment tuer, voler, trahir, et l’autre, vous ne

l’oseriez qu’entre les dents!... Il est bon que les

expressions les moins usitées, les moins écrites, les

mieux tues, soient les mieux sues et les plus

généralement connues. Aussi, cela est: aussi, le mot

futuo n’est-il pas moins familier que le mot pain; nul âge

ne l’ignore, nul idiome n’en est privé; il a mille synonymes

dans toutes les langues, il s’imprime en chacune sans

être exprimé... et le sexe qui le fait le plus, a usage de le

taire le plus.»

 

Que répondraient à cela nos Précieuses—si on les

consultait? Que Diderot était un écrivain ordurier, qui

aimait les vilains mots comme certaines gens aiment les mauvaises odeurs, et qu’aujourd’hui on le condamnerait à

deux ou trois années de prison pour «outrage à la morale

publique et aux bonnes mœurs,»—sans compter deux ou

trois autres années pour «outrage à la religion

catholique.»

 

J’y consens—pour un instant. Mais Michel de

Montaigne? Oserez-vous, pécores, dire de ce

gentilhomme périgourdin ce que vous avez niaisement

reproché au fils de l’ouvrier coutelier de Langres?

Montaigne a écrit la même chose, pourtant, et tout aussi

clairement: «Qu’a fait l’action génitale aux hommes, si

naturelle, si nécessaire et si juste, pour n’en oser parler

sans vergongne, et pour l’exclure des propos sérieux et

règlez? Nous prononçons hardiment tuer, desrobber,

trahir; et cela, nous n’oserions qu’entre les dents. Est-ce

à dire que moins nous en exhalons en paroles, d’autant

nous avons loy d’en grossir la pensée? Car il est bon que

les mots qui sont le moins en usage, moins escripts, et

mieulx teus, soient les mieux sceus et plus generalement

cogneus...»

 

Vous les appelez des ordures

Tous ces mots qui, ruisseaux de miel,

Coulent avec de doux murmures

Des lèvres en quête du ciel!

Vous vous signez lorsqu’on raconte

Ce que signifie Être heureux! Vous vous cachez le front de honte

D’avoir joui comme des dieux!

Vous rougissez de vos ivresses

Lorsque vous êtes dégrisés,

Et vous reniez vos maîtresses

Lorsque repus de leurs baisers!

Quel mal trouvez-vous donc à dire

Ce qu’à faire vous trouvez bon?

Pourquoi crime un charmant délire?

Comment caca votre bonbon?

Ah! libertins de sacristie

Dont le cœur à la bouche ment,

Pourquoi recrachez-vous l’hostie

Gobée à deux si goulûment?

 

Ce cant que nous reprochons si maladroitement aux

Anglais, nous l’avons au même degré qu’eux; nous

rougissons pudiquement, jeunes vierges à barbe, des

grossièretés de notre Rabelais, comme ils rougissent, ces

pucelles à favoris rouges, de leur Shakespeare. Et plus

nous allons, et plus notre cant s’aggrave—avec nos

vices. Je me rappelle encore l’émotion générale qui

accueillit, il y a deux ans, le chapitre des Misérables de

Victor Hugo où s’étale superbement la réponse énergique

de Cambronne à Waterloo. C’était un scandale à nul

autre pareil. On ne voulait pas croire à tant d’audace, et,

le nez même sur la page où cette shockinerie se trouve

déposée, avec des commentaires aggravants tout autour,

on se refusait encore à y croire. Des cris de paon étaient

poussés dans les salons et dans les cafés à propos de

cette incongruité littéraire. Les académiciens se cachaient

la face et se couvraient de cendres. Arsène Houssaye

mettait un crêpe à sa houlette de berger en chambre.

Madame Louise Colet prenait le voile. Champfleury

allumait des lampions sur sa fenêtre, au grand ébahissement des habitants de Montmartre—qui se

croyaient déjà au 15 août...

Victor Hugo avait écrit M !

 

Sans doute. Après? et pourquoi toutes ces clameurs de

pies en délire? Que prouve cette sainte—et ridicule—

indignation? Rien, sinon que depuis Boileau les lecteurs

français veulent être respectés quoiqu’ils ne se

respectent pas eux-mêmes. Rien, sinon que la chasteté

de notre langage témoigne surabondamment du

libertinage de nos mœurs. Rien, sinon que nous ne

trouvons les mots ordes et puants que parce que nos

actions sont malsaines et nidoreuses. Rien, sinon que

notre âme est un fumier sur lequel poussent les fleurs—

de rhétorique. Rien, sinon qu’au lieu de laisser aux

femmes le bégueulisme des paroles, nous l’affichons

comme la feuille de vigne de l’impudicité, faisant ainsi

semblant d’ignorer que jamais la pureté de l’âme humaine

n’a été entamée par les familiarités les plus

stercoréennes du langage humain. Il ne nous manquait

que cette hypocrisie-là pour être complets!

Les questions morales que cela soulève sont de la plus

haute importance, et j’aurais grande joie à les examiner

ici avec détails, afin de vider une bonne fois sur la tête

d’un public béotien le panier de mes colères et de mes

ironies. Mais, par malheur, la place me manque, mon

cadre me force à me borner: à peine me reste-t-il

quelques lignes.

J’abrège donc, ne voulant d’ailleurs prouver rien autre

que mon droit à réunir en corps de livre une cohue d’expressions pittoresques auxquelles le Dictionnaire de

l’Académie fera faire éternellement le pied de grue, sans

daigner même entrebâiller un de ses feuillets pour en

laisser entrer quelques-unes chez lui. «Toutes les

langues roulent de l’or,» a dit Joubert,—et l’argot d’un

peuple entier est une langue, spécialement l’argot

érotique; s’il vit en marge du Dictionnaire officiel, comme

les gens qui le parlent vivent en marge de la société

officielle, il n’en finira pas moins, à un moment donné, par

se confondre comme eux dans la circulation générale.

Au reste, peu me chaut! C’est déterminément que j’ai

composé le recueil pornographique que je publie

aujourd’hui, sans arrière-pensée mauvaise; non pour

tenter mes contemporains du gaillard péché de luxure,—

comme le diable de Papefiguière les nobles nonnains de

Pettesec,—mais à titre seul de documents pour l’histoire

de la langue et celle des mœurs au XIXe siècle, et avec

cette conviction, solidement ancrée dans ma conscience,

que s’il n’est utile à personne, à personne non plus il ne

sera nuisible. Les lecteurs vraiment chastes ne s’en

sentiront pas corrompus; les lecteurs corrompus n’en

deviendront pas plus libertins.

 

Je n’aurai jamais à me couper le poignet par remords

de l’avoir écrit.