Dictionnaire érotique moderne

Alfred Delvau · Chapitre 3 sur 4

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Dictionnaire érotique moderne

Préface

 

(du Recueil du Cosmopolite)

 

Il semble que la philosophie ne fasse qu’à regret (pour

ainsi dire) des progrès dans l’esprit de l’homme; si elle

gagne à quelques égards aujourd’hui, elle perd si

considérablement par d’autres côtés, que la

compensation n’est pas égale. Les connaissances

physiques prennent, il est vrai, de jour en jour, un essor

plus rapide, mais combien l’esprit de morale n’a-t-il pas

dégénéré?

Tandis que nos philosophes s’occupent de cette

attraction qui entretient le jeu des différentes parties de

l’univers, l’impression conséquente que doivent leur faire

les mots les plus estimables de notre langue leur

échappe, ou se métamorphose dans leur imagination, et

ces mêmes mots ne présentent presque plus, pour la

plupart, le vrai sens auquel ils avoient été attachés.

 

Faut-il chercher d’autre cause de la différence des

mœurs de ce siècle-ci à celles des siècles passés? Sans

doute, la naïveté avec laquelle nos pères s’énonçoient, et

qu’on a depuis si injustement qualifiée du nom de langage libre, étoit la base et le garant de la pureté de

leurs mœurs.

Leur façon de vivre étoit aussi simple que leur langage;

parmi eux, oui vouloit dire effectivement oui, et non

exprimoit exactement non. Point de ces subterfuges qui

sont autant de ressources pour la mauvaise foi, et

d’écueils de la solidité de l’esprit.

La malignité des termes équivoques, d’autant plus

dangereuse qu’elle fait les délices des petits esprits, et

par conséquent du plus grand nombre, n’étoit point

encore connue.

Quelle contrainte ces fausses idées qu’on attache

aujourd’hui à un grand nombre de manières de

s’exprimer, n’apportent-elles pas dans la société? Il faut

en exposer ici quelques exemples.

Qu’une femme à qui vous parlerez d’un voyage

agréable et curieux que vous aurez fait, vous dise: Je

meurs d’envie de le faire, les sots éclatent de rire, et les

fausses prudes rougissent.

 

Céliante se donne la torture pour mettre son gant trop

étroit pour sa main; vous n’oseriez jamais lui dire:

Madame, voulez-vous que je vous le mette? ni même:

que je vous l’ôte? parce que notre esprit corrompu va

plus loin que les termes propres ne signifient, et qu’il

suppose que, pour l’ôter, il faut l’avoir mis, et qu’il soit

dedans.

Si vous vous servez de ces termes simples, vous

passez pour un sot, ou du moins pour un mauvais plaisant.

A peine est-il permis de dire que la Marne se décharge

dans la Seine, ou qu’un fusil est chargé.

 

Nos dévots, même de la première classe, avoient voulu

faire passer cette réformation prétendue de style jusque

dans la manière de faire des enfants à sa femme, et

trouvant une idée trop libertine, et une façon trop peu

décente de se mettre dessus à nu, ils avoient imaginé de

faire un trou chacun à leur chemise, pour opérer, disoient-

ils, plus modestement et plus convenablement le grand

œuvre de la propagation du genre humain.

Je laisse à juger si ceux qui en agissent ainsi n’ont pas

l’imagination plus déréglée que ceux qui tout uniment se

mettent dessus, dans la simple nudité que la sage nature

nous a donnée.

Avec quelque pureté d’intention que vous employiez les

mots d’enfiler, remuer, branler, large, étroit, se retirer et

cent autres, ils réveillent à présent des idées

licencieuses. Personne n’ignore le rire scandaleux qu’ont

excité, dans les derniers temps, ces quatre vers du grand

Corneille:

 

Dis-moi donc, lorsqu’Othon s’est offert à Camille, A-t-il paru contraint? A-t-elle été facile?

Son hommage auprès d’elle, a-t-il eu plein effet? Comment l’a-t-elle pris? Et comment l’a-t-il fait?

 

La saine raison, lorsqu’elle conduisoit les hommes, ne

leur avoit point appris à faire une distinction imaginaire d’une expression supposée gratuitement malhonnête,

avec une autre qui ne blesse point la pudeur.

On prononce le mot crime sans remords, comme celui

de vertu sans édification; on croit avec justice n’être point

garant des idées opposées que l’un et l’autre présentent.

Par quel égarement va-t-on déshonorer d’autres termes,

qui ont le même droit d’être au rang de ceux qui

composent la langue? Pourquoi les exclure de la

conversation et des ouvrages littéraires, où souvent ils

seraient si naturellement amenés?