dot de Suzette, La

Joseph Fiévée · Chapitre 1 sur 1 · partie 1/4

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dot de Suzette, La

Preface

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.

Il existe beaucoup de livres dont la réussite étonne ; M De Moncrif a dit, il y a lon−temps, qu'ils devoient leur succès à une cause bien naturelle, c'est que les auteurs de ces ouvrages n'y mettoient de l'esprit qu'en proportion de celui qu'ils supposoient à la plupart des lecteurs. Si l'on répétoit cela aujourd'hui, on passeroit pour un homme grossier ; cependant M De Moncrif étoit excessivement poli.

La mode, qui décide aussi affirmativement en littérature qu'en costumes, veut à présent de l'extraordinaire, et pourvu qu'un roman soit effroyablement merveilleux, on lui passe de blesser le bon sens. Faire peur pendant trois volumes, et employer le quatrième à prouver qu'il ne falloit pas s'effrayer, voilà le comble du talent.

Après tout, il ne faut pas crier contre le public. Beaucoup d e m a u v a i s l i v r e s s o n t a c c u e i l l i s , c e l a p r o u v e s o n indulgence et son amour pour la nouveauté ; mais il est certain que les bons ouvrages restent seuls, et cela prouve son goût.

On peut dire du public comme des comédiens, dont tant de gens se plaignent à tort : « ils acceptent souvent des pièces médiocres, mais on n'en connoît pas une seule bonne qu'ils aient refusée. » en respectant la mode ou l'opinion, il est permis pourtant d'essayer de l'arrêter dans les erreurs qui peuvent tirer à conséquence, et je mets de ce nombre l'idée presque généralement reçue, qu'il y a plus d' imagination dans un roman chargé d'incidens, que dans un roman où les é v é n e m e n s n a i s s e n t , s a n s e f f o r t , d u c a r a c t è r e d e s personnages, et servent encore à le développer.

On feroit en deux lignes l'analyse de Clarisse Harlowe : pourquoi ? C'est que le sujet est d'une simplicité admirable. Un libertin par système veut séduire une fille sage par principes et par caractère, voilà tout le roman, et c'est un des plus volumineux que l'on connoisse. Quelle imagination n'a−t−il pas fallu pour remplir ce canevas, et pour rester t o u j o u r s d a n s l a m ê m e p o s i t i o n , s a n s c e s s e r d ' ê t r e intéressant !

Clarisse Harlowe me paroît une vérité démontrée jusqu'à

l'évidence ; les romans nouveaux, au contraire, ressemblent à des mensonges que l'on tourne de mille manières, sans j a m a i s p o u v o i r p a r v e n i r à l e u r d o n n e r u n a i r d e vraisemblance.

Les poëtes anciens, pour exprimer la candeur de la vérité, l'ont représentée toute nue ; je crois l'erreur beaucoup plus ingénue. Pour se tromper, il suffit de s'en rapporter à ses sens ; pour connoître la vérité, il faut sans cesse observer, et bien observer, ce qui est très−difficile.

Penser que le soleil tourne autour de la terre, est une erreur naïve qui, pour la plupart des hommes, est d'une évidence qui n'a pas besoin de démonstration ; mais pour deviner que c'est la terre qui tourne, quelle imagination il a fallu avoir !

Jusqu'à la découverte de l'Amérique, qui date d'hier, tous les peuples ont cru que l'Europe, l'Asie et l'Afrique composoient seules notre monde ; cette erreur équivaloit à une certitude. Quelle imagination possédoit celui qui, le premier, osa en douter ! C'étoit pourtant dans ce doute que se trouvoit la vérité. depuis l'existence du monde, il n'y a pas, il n'y a jamais eu un axiome de gouvernement généralement reconnu, je ne dis pas en pratique, mais seulement en théorie : on peut en dire autant en fit d'administration. La morale flotte incertaine entre mille systèmes ; l'homme est un problème que l'homme s'efforce en vain de résoudre : on éprouve des sensations, on en ignore la cause ; on la cherche, on se trompe ; on veut la définir, on s'égare ; les siècles s'écoulent, nous passons d'erreurs en erreurs, et l'on ne se lasse pas de dire que la vérité est toute nue.

Je crois qu'il ne faut pas d' imagination pour s'abuser, pour mentir, pour être extraordinaire ; il en faut beaucoup pour être naturel et vrai, même alors qu'on invente, et voilà le cachet des grands écrivains qui ont fait des romans. L' Héloïse de J−J Rousseau servira plus à l'histoire du coeur humain que cent volumes de morale.

Après avoir cité Clarisse et la nouvelle Héloïse, il seroit ridicule de parler de la dot de Suzette, et, dieu merci, j'ai assez d'amour−propre pour ne pas manquer de modestie. Mais, comme je desire donner aux personnes qui lisent une idée de l' imagination qu'il faut avoir pour être vrai en inventant, je supposerai un auteur desirant peindre la reconnoissance sans l'affoiblir, sans l'exagérer. Voici la première question qu'il se fera : « la reconnoissance est−elle un sentiment ou un devoir ? » voici la réponse, et elle exigeoit quelques réflexions : " dans sa première explosion, la reconnoissance est un sentiment plus ou moins vif, à proportion de la nécessité plus ou moins pressante du bienfait ; la première explosion passée, la reconnoissance s'affoiblit comme sentiment, et rentre alors dans la classe des devoirs.

« la reconnoissance, considérée comme sentiment, appartient tout entière à la nature ; elle est commune à b e a u c o u p d ' a n i m a u x c o m m e a u x h o m m e s . L a reconnoissance, considérée comme devoir, appartient tout entière à la société. Le triomphe de l'état social est d'avoir érigé en obligation dont l'observance devient vertu, des sentiments qui, dans l'état naturel, se seroient affoiblis par l'effet seul du temps. » cette distinction faite, l'auteur qui veut peindre la reconnoissance sentira le moment où elle cesse d'être active, pour n'être plus qu'un devoir ; mais un devoir rempli est bien froid dans un roman, où tout doit être en action, et voilà une nouvelle difficulté.

Que fait−il ? Il appuie la reconnoissance sur une passion violente ; l'amour, par exemple. Cet amour ne peut éclater, mille raisons forcent à le cacher à tous les yeux ; mais il agite le personnage qui l'éprouve ; il se dédommage de la contrainte d'une passion qu'il faut étouffer, en portant toute l'activité de son ame dans un sentiment qu'il lui est permis de témoigner. Les spectateurs trompés admirent la force de la reconnoissance ; les spectateurs instruits (et c'est la position dans laquelle se trouve le lecteur) sourient de la bonne foi avec laquelle l'amour éclate, même en se déguisant.

Certes, il y auroit dans cette situation, si elle étoit bien rendue, plus d' imagination que dans un assemblage de bâtiments en ruine, de revenants et de coups de tonnerre, parce que tout seroit refusé au hasard, que tout seroit accordé à la vérité, et qu'il faut répéter sans cesse que c'est uniquement dans la peinture de ce qui est ou peut être vrai, qu'il y a de l' imagination. ce n'est pas la première fois que j'écris, mais c'est la première que j'essaie un roman ; il est bien court, je doutois de mes forces ; j'aurois voulu le resserrer encore, surtout dans les trente premières pages ; je n'ai pas pu.

J'ai fait un tableau des moeurs actuelles, le sujet l'exigeoit ; les vices qui tourmentent la société, sont du ressort de la satire. Ce qui me disculpe, c'est que je n'ai voulu désigner personne particulièrement ; ce qui me console, c'est que personne en effet n'avouera qu'il s'y reconnoît.

Mais je m'aperçois que la préface est plus longue que l'ouvrage. Que faut−il en conclure ? Qu'il est plus facile de raisonner que de peindre ; et c'est ce que je voulois dire.

Je suis née à Saint−Domingue. à dix ans, mon père me fit passer en France, pour y recevoir une éducation que la fortune la plus considérable ne lui auroit pas permis de me donner près de lui ; car ma naissance avoit coûté la vie à ma mère ; et, dans ces climats brûlants, les hommes vivent d'une manière si libre avec leurs esclaves, que mon père craignit sans doute pour moi l'effet des premières impressions, toujours si dangereuses dans la jeunesse. Nous avions des parents à Paris ; ce fut chez eux que je descendis, ainsi que mon frère qui m'accompagnoit dans ce voyage, et qui étoit alors âgé de vingt−cinq ans.

Après quelques jours de repos, et quelques semaines sacrifiées à voir tout ce qui, dans Paris, pouvoit amuser un enfant de mon âge, je fus mise au couvent. J'ai souvent entendu crier contre l'éducation qu'on y reçoit. Pour moi, j'aurois tort de m'en plaindre, et jamais je n'oublierai la reconnoissance que je dois à la soeur sainte−Ursule. J'ai perdu tout ce que la fortune m'avoit donné ; je conserverai toute ma vie le fruit des leçons de cette femme respectable.

En entrant au couvent, je ne savois rien, pas même lire ; mais je n'ignorois point que j'étois jolie : la prodigalité de mon père à mon égard ne pouvoit non plus me laisser ignorer que j'étois riche. J'avois l'habitude de commander, et ne croyois pas que je pusse obéir ; en un mot, j'étois trop occupée de moi, pour n'être pas insupportable à tous les autres.

à peine étois−je au couvent depuis un mois, que toutes mes compagnes me détestoient ; cela m'étoit indifférent. Je ne sentois pas le besoin de l'amitié. Mes fantaisies, depuis mon enfance, ayant toujours été prévenues, je n'avois pas encore éprouvé la moindre émotion de sensibilité, même p o u r m o n p è r e . I l m e g â t o i t , e t j e n e l ' a i m o i s p a s véritablement ; c'est l'usage. Trop de condescendance produit sur les enfants le même effet que trop de sévérité.

Par une conséquence naturelle, j'avois à la fois beaucoup de respect et d'attachement pour mon frère, le seul être qui jusqu'alors n'avoit pas voulu se soumettre à mes caprices.

Il vint me voir, et je lui demandai à quitter le couvent, qui m'ennuyoit à la mort. Il me parla raison, je pleurai ; il me quitta ; je suffoquois de rage et de dépit.

C ' e s t d a n s c e t é t a t q u e j e r e n c o n t r a i l a s o e u r sainte−Ursule ; elle prit pitié de moi. Je sentois pour la première fois le besoin d'être consolée ; elle s'y prêta avec tant de douceur, mêla à ses consolations des raisonnements si solides et si à portée de mon intelligence, qu'aimer et réfléchir furent pour moi l'affaire d'un moment. Je m'abandonnai à ses conseils.

La crainte de lui déplaire l'emportoit sur la crainte de ses reproches, lorsque je les avois mérités. Que vous dirai−je ? Dans l'espace de trois mois, je regagnai l'amitié de mes compagnes, je méritai les soins de mes maîtres, que jusqu'alors je croyois trop heureux d'être payés pour ne me rien apprendre ; je m'attirai l'attachement de la gouvernante que l'on m'avoit donnée, et qui plusieurs fois avoit voulu me quitter, parce que je la battois. à douze ans, le temps perdu pour mon éducation étoit en grande partie réparé. Mon frère applaudissoit à mes progrès, au changement de mon caractère ; la soeur sainte−Ursule en jouissoit, c'étoit son ouvrage : elle mit de l'amour−propre à le perfectionner, et m'inspira chaque jour plus d'émulation et plus de modestie.

En un mot, j'avois seize ans quand on me parla, pour la première fois, d'abandonner le couvent ; cette nouvelle me fit de la peine. J'aimois l'étude, et surtout la retraite ; non que la soeur sainte−Ursule m'eût fait envisager la religion comme incompatible avec le monde ; la bigoterie étoit au−dessous de ses idées ; elle savoit fort bien que j'étois destinée par ma famille à vivre dans la société ; et la piété qu'elle m'inspira étoit aussi solide qu'éclairée. J'ai connu la douleur, et c'est alors que j'ai senti combien la force que l'on cherche dans le sein de la divinité est au−dessus des consolations humaines. La religion seroit née du malheur, si les ames sensibles n'en eussent puisé le besoin dans la reconnoissance.

J'aurois desiré prolonger mon séjour au couvent ; mais cela n'étoit pas possible. Mon frère étoit à la veille d'épouser une riche héritière de Saint−Domingue ; elle étoit venue elle−même avec sa mère me faire une visite, et me témoigner le desir que j'acceptasse un appartement chez elle. En sortant du couvent pour assister à ses noces, je ne devois plus y rentrer. La soeur sainte−Ursule, malgré le chagrin que lui causoit notre séparation, me félicitoit la première de cette occasion de connoître le monde avant de m'y engager. " ma chère enfant, me dit−elle, ce n'est pas notre faute si nos élèves profitent si rarement des soins que nous prenons pour les former.

Presque toujours elles ne quittent nos paisibles retraites que pour devenir épouses ; ce passage trop prompt d'un état d'ignorance sur la société à un état qui en prescrit les devoirs les plus sacrés, nuit également aux vertus que nous leur avons inspirées et à celles qu'il leur conviendroit de cultiver. La piété, les talents, la modestie, sont utiles dans toutes les situations de la vie. Notre devoir est de les enseigner ; mais j'ai souvent pensé que c'étoit à l'expérience et à la réflexion de faire naître sur le monde des idées qu'il nous est impossible d'avoir, et qu'il nous seroit difficile d'expliquer, quand nous les aurions. Profitez donc d'une occasion aussi favorable ; essayez votre liberté avant de la soumettre au joug de l'hymen ; connoissez les plaisirs, afin de les apprécier et de savoir les subordonner à vos devoirs ; et vous deviendrez, si le ciel le permet, aussi bonne épouse, aussi respectable mère, que vous avez été élève intéressante et docile. " j'allai demeurer chez mon frère, et j'eus le loisir de vérifier la bonté des conseils de la soeur sainte−Ursule. Les premiers mois de son mariage me firent regarder cet état comme le plus heureux. Ce n'étoit que fêtes, assemblées, prévenances de part et d'autre ; ils ne pouvoient se quitter un seul instant sans chagrin, se rejoindre sans plaisir. Peu à peu la première ardeur se ralentit ; ils se persuadèrent qu'ils ne s'aimoient plus, parce qu'ils avoient cru follement qu'ils s'aimeroient toujours et de la même manière.

Mon frère avoit pris l'habitude de céder à toutes les volontés de sa femme, quand il n'en avoit d'autres que les siennes ; il parut bizarre et tyrannique quand il voulut faire des représentations.

On se boudoit, et le raccommodement tournoit toujours au profit de l'autorité de ma belle−soeur. Malheur à l'homme imprudent qui commence à vivre avec son épouse comme avec une maîtresse ; il risque la tranquillité du reste de sa vie. Des symptômes de grossesse mirent de nouveau mon frère aux genoux de sa femme ; une chute de cheval qu'elle fit par une imprudence impardonnable dans sa position, lui ravit à la fois la santé, son enfant et l'amitié de son époux.

Nous apprîmes à cette époque la mort de mon père, et notre maison, naturellement triste depuis que la division s'y étoit glissée, le devint encore davantage. Mon frère avoit évité de me laisser apercevoir le fond de son ame ; mais, en nous occupant d'une douleur qui nous étoit commune, il ne put résister à me confier ses chagrins particuliers. Je n'hésitai pas à blâmer sa conduite, car ma belle−soeur avoit des qualités essentielles, un coeur excellent.

Il l'avoit perdue par trop de complaisance, il pouvoit l'éloigner entièrement par trop de froideur et de sévérité. Mes réflexions le touchèrent, et j'eus la satisfaction de rendre à ces époux, qui m'intéressoient vivement, une tranquillité qui depuis ne fut jamais troublée.

Ma belle−soeur, qui n'ignora point la conduite que j'avois tenue, et qui jusqu'alors m'avoit plaisantée sur ce qu'elle appeloit l'austérité de mes principes, me fit moins de démonstrations d'amitié, et m'aima davantage.

Les hommes qui formoient notre société me répétoient souvent que j'étois belle, et savoient fort bien que j'étois une riche orpheline.

Une habitation de soixante mille livres de revenu formoit une dot qui eût donné des adorateurs à la femme la plus dépourvue d'attraits et de talents. Mais j'avois tellement pris l'habitude de réfléchir sur les devoirs de chaque état, que le mariage m'inspiroit une sorte d'effroi. On me pressoit de faire un choix, j'hésitois sans cesse ; et l'on m'accusoit de coquetterie, quand il est vrai que je n'étois coupable peut−être que de trop de timidité.

Mon frère avoit pour ami M De Senneterre, homme de beaucoup de mérite, d'un grand nom, et dont la fortune, d'ailleurs peu considérable, étoit encore grevée de dettes assez fortes que son père avoit laissées en mourant. L'intimité qui régnoit entre lui et mon frère étoit telle, que M De Senneterre se trouvoit le seul homme près duquel ma belle−soeur et moi nous fussions hors de toute cérémonie. Avec un esprit cultivé, une figure mâle, une tournure très−noble, il avoit tant de bonhomie, que nous le traitions comme un parent pour qui rien n'étoit caché. Ajoutez qu'il aimoit depuis long−temps une femme charmante que ses parents avoit forcée d'épouser un vieillard, et qui, devenue veuve, n'attendoit que le temps prescrit par la bienséance pour couronner son amour ; que cette femme étoit de notre société : et vous ne serez pas étonné que ma belle−soeur et moi eussions pris l'habitude de regarder en frère un des plus beaux cavaliers de Paris. Souvent aussi il me sollicitoit de former un engagement ; nous passions en revue tous mes courtisans ; il rioit des remarques que je faisois sur leur caractère, m'accusoit d'être trop difficile, et me prédisoit gaîment que je finirois comme la fille dont parle le bon La Fontaine. Avec la même gaîté, je me moquois de sa prédiction, en l'assurant que je me déciderois lorsque je trouverois un homme qui lui ressemblât, ou que, dans l'impossibilité, j'attendrois à mon tour qu'il devînt veuf.

Je le dis aujourd'hui où je pourrois, sans rougir, convenir du contraire ; je n'avois alors nul amour pour M De Senneterre ; je l'estimois parce qu'il etoit impossible de ne p a s l u i r e n d r e j u s t i c e ; m a i s , s ' i l e û t é t é c a p a b l e d'abandonner pour moi une femme à laquelle il avoit témoigné un attachement si constant, j'aurois perdu de lui l'idée que je m'en étois formée, et il eût été le dernier homme auquel j'aurois uni ma destinée.

Ce fut au contraire sa constance dans sa première inclination qui le rendit mon époux.

Il eut le malheur de voir mourir presque subitement la femme qu'il aimoit ; sa douleur fut si vraie qu'elle me pénétra l'ame. C'étoit chez nous seulement qu'il venoit chercher des consolations ; nous lui parlions avec tant d'intérêt de la perte qu'il avoit faite, nous mêlions si sincèrement nos éloges à ceux dont il honoroit la mémoire de cette femme encore aimée, nous écoutions avec tant de complaisance ce qu'il répétoit sans cesse avec tant de sensibilité, que nous parvînmes à modérer son chagrin, en le p a r t a g e a n t . C ' e s t l a s e u l e m a n i è r e d o n t l e s c o e u r s profondément affectés puissent être consolés. Je m'aperçus bientôt que je réfléchissois involontairement sur le bonheur promis à la femme assez heureuse pour toucher M De Senneterre ; je ne croyois pas qu'il pût aimer avec la même violence ; mais je sentois que son amitié seroit plus précieuse pour moi que l'amour si incertain d'un autre époux.

Les chagrins cruels que j'ai éprouvés depuis, n'ont pu effacer de mon coeur les impressions qui décidèrent du reste de ma vie.

à peine fus−je convaincue des sentiments que m'avoit inspirés M De Senneterre, que je mis dans ma conduite avec lui autant de réserve que jusqu'alors j'avois déployé de franchise.

Ce changement le frappa, et, bien loin d'en deviner la cause, il se plaignit à mon frère du sort qui lui enlevoit presqu'en même temps et l'objet de l'amour le plus constant, et les consolations d'une amitié dont il s'étoit fait une si douce habitude. Craignant de m'avoir déplu sans le vouloir, il me pressoit souvent de lui faire connoître ses torts, me protestant que rien au monde ne lui causeroit plus de peine que la perte de mon estime. Ses paroles étoient si douces, ses regards si attendrissants, que la peur de me trahir par trop de sensibilité, augmentoit la froideur de mes réponses ; et, si j'eusse effectivement eu à me plaindre de lui, je n'aurois pu le traiter d'une autre manière que je le faisois en ces moments. Ses visites devinrent plus rares, et ma sévérité plus grande ; le chagrin que me donnoient ses absences, ajoutoit à mon amour et à la crainte qu'il ne le devinât. Heureusement, mon frère m'arracha mon secret, le trahit, et M De Senneterre, qui seul pouvoit me rendre heureuse, eut peine à se persuader qu'avec tous les avantages que m'avoient prodigués la nature et la fortune, j'eusse fixé mon choix sur lui que j'avois connu prêt à s'unir à une autre femme, moi devant qui ses regrets avoient éclaté sans contrainte. Il ne soupçonnoit pas que la vérité de sa douleur étoit la première cause de mon amour. Et pourquoi ne s'attacheroit−on pas à l'homme dont la sensibilité a été éprouvée, quand nous voyons chaque jour tant de femmes unir leur destinée à des êtres qui se font honneur de la multiplicité de leurs liaisons, et pour qui le mariage n'est souvent qu'une conquête nouvelle et passagère comme les autres ? Si je n'ignorois pas que M De Senneterre m'avoit préféré une femme dont il chérissoit sans doute encore la mémoire, du moins étois−je persuadée qu'il ne me donneroit pas de rivale.

Mon frère étoit trop satisfait de s'attacher par les liens du sang le meilleur de ses amis, pour ne pas presser notre mariage ; j'avois dix−neuf ans lorsqu'il se fit. Je n'attendois de M De Senneterre qu'une amitié qui seule eût satisfait mon coeur, et je trouvai en lui un époux tendre et prévenant, un guide éclairé, un ami sincère. Préjugeant assez bien de moi pour croire que les plaisirs du monde ne pourroient seuls m'occuper, il m'admit à l'administration de ses affaires que la dissipation de son père avoit extrêmement dérangées. Nous fîmes ensemble le voyage de ses terres, nous satisfîmes une partie des créanciers ; et, après avoir pris des arrangements avec les autres, nous montâmes notre maison à Paris convenablement à notre fortune. Une société choisie, une intimité plus aimable encore, le bonheur de mon frère et de son épouse, ajoutoient à ma félicité. Le ciel qui jusqu'alors m'avoit prodigué ses faveurs, y mit le comble, je devins mère ; la joie de M De Senneterre surpassoit la mienne ; nous avions un fils.

Comme je voulois nourrir, je partis pour une de nos terres aussitôt que je le pus sans danger : grace à la vie que je menois, loin que mon fils m'épuisât, ma santé devint parfaite, et je perdis beaucoup de cette délicatesse extrême qui m'avoit presque toujours forcée à un régime désagréable à mon âge.

Je fus près de deux ans éloignée de Paris, ne regrettant dans cette ville que mon frère et son épouse, qui avoit eu la complaisance de venir passer avec moi le temps que M De Senneterre avoit été forcé de me quitter : il étoit au service. Ma belle−soeur envioit mon bonheur, j'étois mère ; et, soit dispositions naturelles, soit l'effet de la chute qu'elle avoit faite étant enceinte, elle commençoit à désespérer d'avoir des enfants. Effectivement, elle n'en eut jamais. Sa tendresse et celle de mon frère se portoient sur mon fils, dont la force m'étonnoit moi−même. Heureux temps !

Il n'est pas un des jours dont vous êtes composé, qui ne fasse époque dans mon ame.

La mémoire, qui naît de toutes les sensations d'une mère, ne peut jamais s'affoiblir.

Je passerai sur dix années de ma vie, qui ne furent qu'un instant de bonheur sans mélange.

M De Senneterre me faisoit bénir sans cesse le jour où je

l'avois connu ; mon fils croissoit et s'élevoit sous mes yeux. Son éducation, à laquelle son père présidoit, me donnoit l'espérance qu'il lui ressembleroit en tout. Nous n'avions à craindre on lui qu'une fermeté de caractère bien étonnante à son âge, et une vivacité qui le portoit également au mal comme au bien, mais qui pouvoit être dirigée avec précaution.

M De Senneterre me reprochoit quelquefois trop de

condescendance ; je lui reprochois à mon tour trop de sévérité. Mon frère, qui regardoit son neveu comme son héritier, accusoit mon époux et moi de le tourmenter pour des sciences auxquelles il attachoit moins de prix qu'aux caresses de cet enfant ; bref, nous l'aimions tous à notre m a n i è r e ; i l é t o i t l e s u j e t d e n o s p l a i s i r s , d e n o s conversations, de notre amour et de nos espérances.

J'avois plus de trente ans, et je n'avois pas encore connu le malheur. Le premier chagrin vif que j'éprouvai, eut lieu lorsqu'il fallut me séparer de mon frère, auquel j'avois tant d e m o t i f s d ' ê t r e a t t a c h é e . E n a p p r e n a n t q u e l e régisseur−général de nos habitations étoit mort, il crut que l'ordre de nos affaires, la sûreté de notre fortune exigeoit sa présence à Saint−Domingue. Depuis long−temps son épouse desiroit de retourner dans ces contrées pour lesquelles elle avoit conservé des souvenirs agréables. L'occasion étoit décisive, ils partirent. Cette séparation me brisa le coeur. Ma société intime, presque réduite à ma famille, se trouvoit diminuée de ceux qui en faisoient le charme le plus précieux ; un pressentiment involontaire me répétoit sans cesse que je ne les verrois plus. L'amitié de mon époux, les caresses de mon fils, qui touchoit alors à sa treizième année, adoucissoient mon chagrin, sans pouvoir le dissiper entièrement.

Six mois après ce départ, M De Senneterre tomba malade si dangereusement que sa convalescence ne fut, pour ainsi dire, qu'une pente douce qui le conduisit au tombeau, et qui me livra, pendant deux ans, au supplice cruel de regarder chaque jour comme le dernier de sa vie. Sa poitrine étoit restée affectée, il changeoit sensiblement ; les médecins me donnoient une espérance qu'ils ne conservoient pas eux−mêmes ; et M De Senneterre, qui sentoit sa fin approcher, rassembloit toutes ses forces pour me dérober sa douleur, et dissimuler des souffrances que ma sensibilité n'auroit fait que lui rendre plus insupportables. Il se leva jusqu'au dernier jour, et, malgré mes remontrances, il passoit une grande partie de son temps à écrire. Ce modèle des époux et des pères, persuadé que sa mort alloit saisir sa proie, vouloit encore se survivre pour veiller sur sa femme et sur son fils. Il m'adressoit des consolations pour le temps où il ne seroit plus, me traçoit la conduite que je devois tenir pour achever l'éducation de notre enfant, laissant pour lui une lettre qui me fut remise sans être cachetée ; il avoit abandonné à ma prudence le choix de l'époque où je pourrois en faire usage avec sûreté.

C'est au milieu de ces soins touchants, qui prouvoient si bien la bonté de son ame, que la mort le surprit. Il expira dans mes bras.

Je n'ai jamais su ce que je devins à ce moment cruel ; je me rappelle seulement qu'en reprenant l'usage de mes sens, je me trouvai dans mon lit, entourée d'une partie de ma famille et de celle de M De Senneterre ; qu'on me défendit impérieusement de parler, et que j'eus à combattre pour obtenir du moins qu'on ne me séparât pas de mon fils. L'aimable jeune homme ! Il étoit le seul dont le coeur fût d'accord avec le mien ; il me supplioit à genoux de lui conserver sa mère ; mais il n'avoit pas la barbarie d'exiger que je ne prononçasse pas sans cesse le nom de son père. Nous le répétions ensemble, ensemble nous pleurions ; nos larmes, nos baisers se confondoient, et, si ces terribles élans de sensibilité augmentoient notre douleur, je suis persuadée qu'ils nous sauvèrent du désespoir.

Aussitôt que je pus me soutenir, je me fis conduire au couvent où j'avois été élevée. Les exhortations de la soeur sainte−Ursule, la liberté de gémir aux pieds des autels, et les caresses de mon cher Adolphe, me rendirent le courage de vivre et de m'occuper de ses intérêts. Par son testament, M De Senneterre m'avoit nommée tutrice de notre fils, et lui avoit donné pour curateur un grand−oncle qui vivoit dans une de nos terres, et qui n'avoit pour toute fortune qu'une longue probité, une vieillesse aimable, des cicatrices, la croix de saint−Louis et douze cents livres de pension. Ces dispositions ne parurent pas convenir à la famille de M De Senneterre ; mais elles me confirmoient davantage dans l'estime que je devois à mon époux. En effet, l'oncle qu'il avoit donné pour curateur à notre Adolphe eût été digne de présider à l'éducation d'un prince ; c'étoit lui qui avoit élevé M De Senneterre, dont le père étoit trop dissipé pour veiller sur ses enfants, et je comptois qu'il ne refuseroit pas de faire pour mon fils ce qu'il avoit si heureusement entrepris pour son neveu. Mon intention d'ailleurs étant de passer quelques années loin de Paris, je choisis celle de mes terres où ce bon vieillard faisoit son séjour, persuadée que l'amitié qu'il prendroit pour Adolphe le décideroit à tout, lorsqu'il faudroit le produire dans le monde. Il n'avoit encore que quinze ans.

Je m'établis donc de nouveau à la campagne ; la solitude, qui convenoit si bien à la situation de mon ame, m'en rendit le séjour agréable. J'aurois pour toujours renoncé à Paris, si je n'eusse envisagé de loin la nécessité d'y revenir un jour avec mon fils, pour qui seul je trouvois du plaisir à vivre, et auquel je vouai mon existence entière, bien décidée à sacrifier mon goût pour la retraite lorsqu'il pourroit nuire à son avancement ou me séparer de lui. C'est là qu'avec l'oncle de M De Senneterre je lus les instructions qu'il avoit tracées, dans les derniers moments de sa vie, pour l'éducation de son fils. Les principes étoient conformes à ceux de ce vieillard, et me parurent si lumineux que, travaillant d'accord sur le même plan, nous eûmes la satisfaction de voir Adolphe prendre l'habitude des vertus dans cet âge où les passions viennent souvent combattre les dispositions les plus heureuses.

Je lus alors pour la première fois la lettre que son père mourant lui adressoit, et dont il m'avoit fait dépositaire ; je la lus en la baignant de mes pleurs, et je formai le projet de ne jamais la lui remettre.

Je voyois peu de monde à la campagne, mais j'en voyois assez pour que mon fils trouvât chez moi, et dans les environs, une société qui l'éloignât de cette timidité taciturne qu'un jeune homme, destiné à vivre dans le monde, contracte quelquefois s'il en est trop long−temps séparé. Mes jours s'écouloient ainsi paisiblement entre mes devoirs, mes souvenirs et la douceur de quelques actions généreuses, qui seules occupoient assez mon coeur pour le distraire momentanément de sa tristesse. Toujours disposée à soulager indistinctement les paysans de ma terre, je donnois aux veuves une préférence dont je sentois par moi−même qu'elles avoient plus besoin que les autres. Perdre son époux et craindre la misère pour ses enfants me paroissoient une situation au−dessus des forces de l'humanité. Je l'ai connue, et le ciel m'a permis de vivre.

L e t e m p s v i n t o ù m o n f i l s e n t r a a u s e r v i c e ; s o n grand−oncle eut la bonté de l'accompagner.

Ce vieillard, ainsi que je l'avois prévu, s'étoit si vivement attaché à son neveu, que sa tendresse le disputoit à la mienne.

Adolphe m'avoit promis de m'écrire souvent et dans le plus grand détail ; j'ambitionnois d'être sa confidente, et notre dernière conversation dut lui prouver que, si, comme mère, j'étois jalouse des moeurs de mon fils, comme amie, je ne serois pas plus sévère que mon siècle. L'amour du plaisir, si naturel à la jeunesse, ne peut être blâmé que lorsqu'il l'éloigne de ses devoirs, ou l'engage dans des démarches contraires à ses intérêts. Mon fils ne trompa point mon attente ; il se fit aimer de ses camarades, fut de toutes leurs parties sans être de leurs débauches, forma quelques liaisons qui ne purent l'attacher, ni remplir, m'écrivoit−il, le vide de son coeur. Toutes ses lettres, dans lesquelles il se peignoit sans contrainte, me convainquirent que l'amour ne seroit pour lui qu'une passion, et non un amusement. Il étoit dévoré d'une sensibilité qui cherchoit à s'exercer ; c'étoit l'ame aimante de son père, mais dans un âge où la raison ne compte encore pour rien dans un engagement, ce qui me faisoit trembler. Mon fils, de mes biens et de ceux de son père, étoit assuré de plus de quatre−vingt mille livres de rentes ; et mon frère, qui n'avoit pas d'enfants, lui laissoit entrevoir une augmentation de fortune qui, jointe à son nom, lui permettoit de prétendre à tout. Je n'avois jamais connu l'ambition pour moi ; mais j'en avois, je l'avoue, pour le fils unique de M De Senneterre.

Adolphe fut dix−huit mois à son régiment ; il revint au commencement de 1789, et touchoit alors à sa vingtième année. Je fus étonnée du changement qu'une si courte absence avoit opéré dans toute sa personne. Sa taille s'étoit développée de la manière la plus avantageuse, et prêtoit une grâce particulière à tous ses mouvements ; sa figure avoit pris un caractère de fierté qui, sans affoiblir la douceur que j'y avois toujours remarquée, inspiroit le respect, et me força moi−même à voir un homme dans celui que je n'avois encore regardé que comme un enfant chéri. Ce n'est pas qu'il fût moins tendre pour moi, moins prévenant pour tout ce qui pouvoit me plaire ; mais l'habitude du monde lui avoit appris ce qu'il valoit. Tout en lui m'offroit un ami dont ma raison se glorifioit ; mais je regrettois involontairement les caresses ingénues de mon fils. Il n'y a que le coeur d'une mère qui puisse expliquer les contradictions qu'apporte en nous ce passage de l'adolescence à la virilité, si rapide chez les français ; et, si nous aimons nos petits−fils jusqu'à l'adoration, ce n'est, sans doute, que parce qu'ils nous rappellent ce temps heureux de l'enfance de leur père, et qu'à la douceur de leurs caresses, se joint le souvenir de celles dont nous avions senti la privation.

Je vous ai déjà parlé des bontés que j'avois pour les paysans de ma terre. Pour être parfaitement heureux, il faut que le bonheur se montre dans tout ce qui vous entoure ; c'est un des priviléges de la fortune, et j'en jouissois.

Non que je voulusse faire sortir aucun de ces hommes de leur état ; je me refusai toujours aux desirs de ceux qui me témoignoient l'envie de placer leurs enfants à la ville ; je voulois des cultivateurs assez aisés pour aimer le travail, mais non pour regretter de n'être pas plus que le sort ne les a faits. à mon arrivée, j'avois appris qu'une fille, absolument sans ressources à la mort de ses parens, avoit été recueillie par des villageois pauvres et déjà chargés d'une nombreuse famille.

Cette action méritoit une récompense, je m'en chargeai ; je me chargeai aussi de l'enfant, qui avoit alors onze ans, et qui s ' a p p e l o i t S u z e t t e . Q u a n d j e l a v i s , j e f u s t e n t é e d'abandonner les règles de prudence que je m'étois tracées, et de la prendre avec moi.

Jamais la nature n'a rien fait de plus beau, jamais à la beauté ne se joignit un charme aussi irrésistible que celui qu'on éprouvoit en regardant Suzette. La réflexion me défendit de l'intérêt qu'elle m'inspiroit. Me craignant moi−même, craignant le temps où je serois obligée de retourner à Paris, ville où elle seroit livrée à tous les genres de séduction, je me décidai à la recommander au concierge du château, qui, par mon ordre, ne permit point qu'elle sortît de son état, et ne lui fit donner que l'éducation qu'on reçoit dans une école de village. Suzette qui n'avoit jamais ambitionné plus de bonheur, fut docile et reconnoissante, et je n'eus qu'à m'applaudir de ce que j'avois fait pour elle. Toujours modeste, laborieuse, elle grandissoit en s'attirant l'amitié de ceux qui veilloient sur elle.

Propre dans ses ajustements villageois, sa beauté l'eût fait accuser de coquetterie si la simplicité de ses moeurs ne l'eût défendue de tout soupçon. Elle touchoit à sa seizième année, et je pensois à lui trouver un mari que la dot que je lui destinois m'auroit permis de choisir, quand mon fils revint de son régiment.

Il aima Suzette, et l'aima avec une violence dont il seroit difficile de se faire une idée ; tous les gens qui m'entouroient s'en étoient aperçus, et moi je l'ignorois encore.

Notre grand−oncle n'avoit pas cru devoir m'en avertir, parce qu'il regardoit cette passion comme un caprice absolument sans conséquence.

Je remarquois bien qu'Adolphe étoit ou très−gai ou très−mélancolique : tantôt il me pressoit de retourner à Paris, tantôt il desiroit prolonger son séjour à la campagne ; j'étois loin de soupçonner qu'un regard plus ou moins tendre de Suzette décidât de ses volontés, et j'attribuois son humeur changeante au vague d'une imagination qui ne sait encore où se reposer. Je fus anéantie quand le concierge auquel j'avois confié Suzette, après m'avoir fait demander une audience particulière, me pria de lui ôter cette enfant, ou de trouver les moyens d'empêcher M De Senneterre de venir aussi souvent chez lui. Je l'interrogeai, et il me fut impossible de douter de l'amour de mon fils.

" et Suzette, lui dis−je, l'aime−t−elle ? oh ! Madame, me répondit cet homme, cela seroit bien difficile autrement. M le comte est si aimable qu'une jeune fille, dont le coeur est libre, ne pourroit guère s'empêcher de lui répondre ; mais si Suzette l'aime, elle le cache avec soin à elle, aux autres, à votre fils même, car nous n'avons aucun reproche à lui faire. Elle refuse les cadeaux de m le comte ; et, depuis quelque temps, s'il s'amuse à distribuer chaque dimanche des ajustements à toutes les femmes du château, c'est pour avoir le plaisir de forcer Suzette à se parer de ses bienfaits. Il la gronde quand elle ne porte pas ce qu'il lui a donné ; il l'accuse de fierté, d'ingratitude ; il s'emporte tant contre elle, que souvent nous la voyons rentrer en pleurant. Et puis m le comte arrive pâle et tremblant, il lui parle avec bonté ; cette pauvre Suzette pleure encore plus fort ; votre fils se désespère ; et Suzette ne le renvoie consolé, qu'en lui promettant bien de ne plus passer dorénavant un seul jour sans s'ajuster de ce qu'elle a reçu de m le comte. Elle n'ose plus sortir parce qu'elle craint de le rencontrer ; et, quand il a passé la journée sans la voir, nous sommes sûrs que le soleil couchant l'amènera chez nous. Il nous parle avec bonté de notre femme, de nos enfants, nous accable de bienfaits ; mais il regarde toujours Suzette. Si elle reste, il parvient à l'approcher, à lui dire tout bas bien des choses auxquelles elle ne répond que par oui et par non ; si elle sort, il la suit, et Suzette ne rentre jamais sans avoir les couleurs les plus vives, et sans se plaindre d'être bien malheureuse.

Cependant elle nous a défendu d'avertir madame, parce qu'elle dit que madame la renverroit, et qu'elle seroit encore plus infortunée sans la protection de madame. " cet homme auroit pu parler bien long−temps encore sans que je fusse tentée de l'interrompre ; trop de réflexions m'agitoient. Je le r e n v o y a i e n l e r e m e r c i a n t d e s o n z è l e , e t e n l u i recommandant sur toutes choses de ne pas laisser apercevoir qu'il m'eût avertie. Quand je fus seule, je m'efforçai vainement de me faire un plan de conduite ; je ne savois à quoi m'arrêter ; je ne savois qui consulter.

Mon oncle ne croyoit pas à l'amour, et bien peu à la vertu des femmes ; il auroit ri de mes craintes, et auroit trouvé dans l'ordre qu'un jeune homme cherchât à se dissiper à la campagne comme dans une garnison. C'étoit son seul défaut. Il étoit inutile de prétendre changer les idées d'un vieux célibataire qui ne se consoloit d'être forcé d'être sage, qu'en citant volontiers les nombreuses occasions où il ne l'avoit pas été.

Que faire ? Garder Suzette au château, c'étoit l'exposer à la séduction, perdre l'espoir de la marier, et autoriser ce qu'il ne m'étoit pas permis de souffrir ; la renvoyer étoit pis encore sans doute. Dégagée de toute reconnoissance envers moi, livrée à elle−même, sans secours, mon fils devenoit pour elle un appui nécessaire, un bienfaiteur dangereux.

L'éloigner, en lui conservant ma protection, ne pouvoit guère se faire sans que mon fils s'en aperçût, sans mettre quelqu'un dans ma confidence ; et, s'il découvroit sa retraite, si son amour éclatoit dans le monde, j'exposois Adolphe à un ridicule que nos usages traitent plus sévèrement que le vice, et qui souvent décide de la réputation d'un jeune homme.

Je fis le projet de tenter sa générosité, et le soir même, avec une gaieté apparente, je l'engageai à déjeuner le lendemain tête à tête avec moi dans mon cabinet. Cette invitation, à laquelle je donnai toute l'apparence d'un badinage pour éloigner ses soupçons, le surprit.

Il s'efforçoit de me cacher son embarras ; mais, comme j'étois décidée d'avance à ne pas m'en apercevoir, nous nous quittâmes sans autre explication. Sans doute il ne passa pas la nuit plus tranquillement que moi ; car, lorsqu'il se présenta le matin, sa figure annonçoit la fatigue et le désordre. Il avoit en un moment une ressemblance si frappante avec son père, la première fois que je le vis après la mort de celle qu'il aimoit, que mon coeur tressaillit aux premiers regards que je jetai sur lui.

Après avoir déjeuné, sans que l'un de nous rompît le silence, je le fis asseoir près de moi ; et, d'un ton que je cherchai à rendre sévère, je lui dis : " ignorez−vous, mon fils, le chagrin que vous me donnez ? −si j'en devine la cause, madame, le même objet, par des motifs bien différents, trouble également notre tranquillité.

Je ne suis pas heureux non plus, ajouta−t−il en soupirant. " il se tut. Je vis que, loin de vouloir nier l'amour que lui inspiroit Suzette, il oublieroit volontiers, en en parlant, que c'étoit à sa mère qu'il s'adressoit ; je m'efforçai d'oublier moi−même et ce titre et ma sévérité.

« vous n'êtes pas heureux, Adolphe ! Et que manque−t−il à votre bonheur dans tout ce que peut desirer un homme de votre âge et de votre nom ? −d'être aimé, madame, ou d'avoir la force de vaincre un amour que ma raison condamne, et qui est devenu, malgré moi, une partie de mon existence. Ah, ma mère ! Ne me blâmez pas, plaignez−moi. Tout ce que vous me direz n'égalera pas ce que je me suis dit cent fois moi−même. Mais les réflexions les plus sévères avoient rapport à mon amour, et ce rapport leur prêtoit un charme qui me séduisoit ; c'étoit m'occuper de Suzette, que de combattre le penchant qui m'entraîne vers elle. La honte de l'avouer à ma mère ne l'emporte peut−être pas sur le plaisir de parler d'elle ; c'est la première fois que j'en trouve l'occasion ; j'aurois voulu l'éviter, mais enfin jusqu'à ce moment ce fut dans la solitude seulement que le nom de Suzette s'échappa de mes lèvres. » « vous me faites rougir, monsieur, de votre égarement et de la complaisance avec l a q u e l l e j e v o u s é c o u t e ; m a i s v o u s v o u s c r o y e z malheureux ; Adolphe malheureux sera toujours sacré pour moi, alors même que je le verrai assez foible pour s'exposer à inspirer plus de pitié que d'intérêt. » à la rougeur qui couvrit son front, à la vivacité de son regard, je vis que, blessé de cette phrase, il alloit répondre ; je m'empressai d'ajouter : " qu'espérez−vous de cette passion insensée que vous n'oseriez avouer devant toute autre qu'une mère trop indulgente ? Suzette élevée par mes soins, défendue par ma protection, Suzette sans autre fortune que sa vertu, devient respectable pour vous ; et j'ose croire que la passion ne vous a point égaré au point de penser sans frémir à corrompre l'innocence, à violer sans pudeur le respect dû à ma maison. Mon fils, je n'ai jamais envisagé les devoirs que j'avois à remplir envers vous ; ma tendresse les rendoit si faciles, qu'ils étoient pour moi une suite continuelle de jouissances ; mais en me chargeant de Suzette, j'ai contracté devant Dieu l'obligation de veiller sur ses moeurs et d'assurer son bonheur. En poursuivant cette innocente créature, c'est votre mère que vous attaquerez ; ce n'est plus Suzette maintenant, c'est moi que vous trouverez partout opposée à vos projets ; et, si vous étiez assez malheureux pour l'engager à céder à v o t r e p a s s i o n , c ' e s t v o t r e m è r e q u i e n d e v i e n d r o i t responsable devant la divinité. Ne vous plaignez pas de la sévérité de mes principes. Ah, mon fils ! C'est à ces principes religieux que vous devez mon existence, c'est ma résignation aux volontés du ciel qui m'a donné la force de survivre à votre père. Adolphe ! Adolphe !

Votre passion vous feroit−elle regretter que j'en eusse eu le courage ? " .

Ce reproche étoit trop vif, sans doute, mais il m'échappa.

" vous m'aviez promis de l'indulgence, madame, me répondit−il en versant des larmes de dépit, et vous me traitez comme un monstre qui mériteroit de perdre la vie. Lorsque je donnerois tout mon sang pour prolonger ses jours de la durée des miens, ma mère m'accuse...

ah, madame ! Si vous pouviez lire dans le fond de mon coeur, vous sauriez qu'un amour invincible, qui fait aujourd'hui mon désespoir, feroit demain, sans mon respect pour vous, le bonheur de ma vie. J'aime Suzette malgré moi, je l'aime au point de sentir que la mort me seroit plus douce que l'idée d'en être séparé.

Je n'ai jamais pensé à la séduire, je n'ai pu que détester mon amour et m'en nourrir sans cesse. Mais, sans la crainte d'affliger ma mère, qui pourroit m'empêcher d'épouser Suzette ? « j'allois l'interrompre ; il ajouta : » voyez, madame, combien la noblesse perd chaque jour de sa considération (nous étions à la fin de 1789) : Suzette a tout reçu de la nature ; l'intelligence suppléeroit bientôt en elle au défaut d'éducation. Si mon mariage étoit blâmé en France, j'irois à Saint−Domingue où il seroit moins troublé par les préjugés. Ne vous effrayez pas, madame, ceci n'est qu'une idée, et non pas un projet. Des projets ! Il m'est impossible d'en former.

Combattu par l'amour, par l'idée terrible de perdre votre amitié, je ne puis que souffrir ; trop heureux si la mort vient me délivrer d'une situation au−dessus de mes forces, et vous prouver qu'Adolphe n'est ni un ingrat, ni un monstre que sa mère dût soupçonner. « » cessons, lui dis−je, cessons, mon fils, un entretien qui devient également pénible pour tous les deux. Vous n'exigerez pas que je m'excuse auprès de vous pour un mot que mon coeur désavouoit au moment où ma bouche le prononçoit. Tout ce que je vous demande est de ne pas voir Suzette avant que je ne vous aie écrit, car je sens l'inutilité de renouveler notre conférence, et la nécessité de nous rendre réciproquement la tranquillité. " je me levai, il en fit autant, et s'en alloit sans tourner les yeux vers moi.

« Adolphe, m'écriai−je, vous n'aimez plus votre mère ! » il me prit la main, la couvrit de baisers, et nous nous quittâmes en pleurant.

à dîner, il me fit demander la permission de ne pas descendre ; je n'en fus pas fâchée dans la disposition d'esprit où nous nous trouvions. Je me retirai dans mon cabinet, où j'écrivis la lettre suivante : Madame De Senneterre à Adolphe. " vous me fuyez, mon fils, et je suis forcée d'avouer que je craignois de vous voir, moi qui jusqu'alors souffrois toutes les fois que j'étois privée de votre vue. Je vous plains du fond de mon ame ; mais, mon ami, la société, en nous plaçant dans un état élevé, nous a imposé des devoirs qui balancent les avantages que nous en recevons ; il y auroit de la lâcheté à les trahir, vous en êtes incapable.

Il faut renoncer à Suzette, je n'ajouterai pas, ou à mon amitié ; j'attends de l'honneur un sacrifice que je ne veux devoir qu'à lui. Je me chargerai de procurer à cette enfant un établissement qui vous donne la satisfaction d'avoir contribué à son bonheur ; cette jouissance adoucira vos chagrins quand le jour sera venu où vous remercierez votre mère de sa sévérité. Je n'ose pas ajouter que j'exige cette condescendance de vous, je craindrois qu'un acte d'autorité ne m'enlevât un seul instant votre tendresse. Je vous envoie une lettre que votre père mourant me chargea de vous remettre ; c'est lui, Adolphe, c'est sa dernière volonté que vous entendrez. Votre mère vous bénit et vous aime ; elle attend votre réponse, et ne la prescrit point. « Monsieur De Senneterre à Adolphe. » mon fils, près de quitter la vie, si un père qui en a consacré tous les instants à votre bonheur, conserve encore sur vous l'autorité qu'il a reçue de Dieu et des lois ; si le respect pour ma mémoire et la reconnoissance sont sacrés pour vous, je vous ordonne d'obéir à votre mère dans tout ce qu'elle exigera en vous remettant cet écrit, le dernier tracé de la main de votre père ; je vous l'ordonne, sous peine de ma malédiction. Adolphe, si j'ai bien deviné votre caractère, vous aurez des qualités estimables et des passions dangereuses.

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