dot de Suzette, La

Joseph Fiévée · Chapitre 1 sur 1 · partie 4/4

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dot de Suzette, La

Preface

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.

Il y a tant de gens qui n'en ont pas, qu'on est trop heureux de faire voir qu'on ne leur ressemble point. Mais je vous dérange : vous pleuriez là toutes deux de si bon coeur... c'est drôle cela, je n'ai jamais pleuré de ma vie.

Quand j'étois petit cependant, et que par le grand froid j'allois... mais il y a si long−temps !

Ah ! Je devine ce qui vous afflige ; c'est le grand voyage, n'est−il pas vrai ? Avouez que Madame Depréval a eu là une excellente idée. Je n'y aurois jamais pensé, moi, quoiqu'avec certaines précautions ce soit la chose du monde la plus facile. Mais ma femme pense pour nous deux ; elle a une si bonne tête ! « » et un coeur encore meilleur, monsieur, lui dis−je. Vous avez raison d'être fier d'une pareille épouse ; les diamants sont sa moindre parure. « » ça n'y gâte rien, madame, ça n'y gâte rien, quoique je convienne avec vous qu'elle est toujours belle. Eh bien ! Qu'est−ce que vous dites du voyage ? êtes−vous bien contente ? « Suzette ne me laissa pas répondre. » mon ami, dit−elle à son mari, croirois−tu que Madame De Senneterre est assez bonne pour que le plaisir de revoir son fils balance dans son coeur le regret de nous quitter ? J'étois si sensible aux témoignages de son amitié, que, lorsque tu es entré, je ne trouvois que des larmes pour lui exprimer notre reconnoissance. « » c'est bien fait à elle de nous aimer, car nous l'aimons bien aussi ; je ne le lui dis pas, moi, parce que je sais que tu lui expliques cela mieux que moi. Mais tu conviendras que je n'ai jamais mis aucun obstacle à ce que tu as desiré pour elle : au contraire, n'est−ce pas ? " Suzette ne répondit à son mari qu'en l'embrassant de tout son coeur.

" eh bien ! Dit−il en passant la main sur ses yeux, je crois que tu vas me faire pleurer aussi. Oh ! Que les femmes sont donc... pas toutes cependant ; mais cette bonne Madame De Senneterre qui t'a fait appredrà écrire, qui a mis tant d'ordre dans notre maison depuis qu'elle y est, qu'en dépensant moitié moins, nous avons l'air de gens plus comme il faut. E t p u i s j e m e r a p p e l l e r a i t o u j o u r s d e l a d o t . V o u s souvenez−vous de ça, madame ?

Me dit−il en riant. Combien vous faudroit−il, M Chenu (car je ne m'appelois que Chenu) ?

Madame... j'étois si embarrassé, et pourtant vous n'étiez pas fière. −je veux absolument que vous me le disiez. −dame, madame, six cents livres (c'étoit beaucoup dans ce temps−là).

−rendez−la heureuse, M Chenu, et comptez, dès ce moment, sur une dot de douze cents livres. Je m'en rapporte à vous, madame, n'est−elle pas bien heureuse ? N'est−ce pas, ma petite Suzette ? (entre nous je peux t'appeler Suzette) n'est−ce pas que tu es bien heureuse ? « » oui, mon ami " , lui dit−elle en s'efforçant de sourire.

« ainsi, voilà qui est convenu ; Madame De Senneterre partira dans quatre jours ; et toi, tu viendras au bal demain, car je veux absolument que tu t'amuses. Vas−tu encore me r e f u s e r ? » " c ' e s t s e l o n , l u i r é p o n d i t c e t t e f e m m e intéressante de l'air de la plus franche gaieté.

Si tu veux que j'aille au bal demain, il faut me promettre que nous conduirons Madame De Senneterre jusqu'à A n v e r s . J e d i s n o u s , p a r c e q u e j ' e x i g e q u e t u n o u s accompagnes.

Cela nous empêchera toutes deux, ajouta−t−elle en me regardant, de nous livrer à une douleur vraiment au−dessus de nos forces. « » et tu viendras au bal ? −oui, mon ami.

−dans une superbe toilette ? −oui, mon ami. −tu achèteras des diamants nouveaux ?

−oui, mon ami. −eh bien ! C'est arrangé, dit−il en se frottant les mains. Aussi bien divers employés de notre compagnie sont en retard sur bien des choses, et je profiterai de l'occasion pour visiter tout cela. Par ce moyen, la société paiera en grande partie les frais de mon voyage. " il nous quitta, l'homme le plus content du monde.

« vous l'emportez, Suzette, lui dis−je aussitôt que nous fûmes seules. −nous parlerons de cela dans un moment plus tranquille, me répondit−elle. Ne faut−il pas que je pense à ma toilette de bal ? » et elle se retira dans son appartement.

Abandonnée à moi−même, j'essayai en vain de concentrer toutes mes idées sur le fils chéri que j'allois revoir ; je ne pensois qu'à Suzette, dont la conduite excitoit si vivement ma reconnoissance et mon admiration.

Je me répétois sans cesse combien ses sentiments la mettoient au−dessus des titres et de la fortune, et je regrettois amèrement de l'avoir sacrifiée. Je sentois trop que, n'eût−elle pas conservé pour mon fils un tendre souvenir, son bonheur n'auroit pas été mieux assuré avec M Depréval. Plus il s'efforçoit de faire oublier M Chenu, plus il le rappeloit aux autres et à lui−même ; sa femme au contraire sembloit ne vouloir être toujours Suzette que pour s'élever plus aisément au−dessus d'elle−même. Je me persuadai qu'elle cherchoit à rompre avec tout ce qui la contraignoit à s'occuper sans cesse de son premier amour, et la manière noble et courageuse dont elle accomplissoit ce devoir, m'imposoit l'obligation de lui cacher mes regrets de la quitter, ma joie d'aller embrasser mon fils.

Ne voulant pas me priver du plaisir de la voir aussi souvent que cela me seroit possible, pendant le peu de jours que nous devions passer ensemble, évitant, avec une prudence dont elle me donnoit l'exemple, les occasions de nous trouver tête à tête, contre mon habitude, j'étois plus volontiers dans son appartement que dans le mien. J'assistai à cette toilette promise à son époux, pour prix de sa complaisance. Quelle richesse dans ses ajustements, mais surtout quelle noble élégance dans la manière de les placer ! L a c o q u e t t e r i e l a p l u s e x e r c é e e s t b o r n é e d a n s s e s ressources ; le goût, chez une femme jeune et sensible, n'a véritablement pas de bornes.

Madame Depréval étoit ravissante, et toute autre que moi auroit pu croire qu'elle jouissoit d'un plaisir si naturel à son âge, et surtout à son sexe. Quand ses femmes furent sorties, elle me tendit la main.

" vous me regardez de l'oeil d'une mère, me dit−elle ; mais si l'envie que je vais inspirer pouvoit lire dans le fond de mon coeur, elle obtiendroit un bien grand triomphe. Quel pénible effort ! Le sourire sur les lèvres et la mort dans le coeur. Voilà cependant presque toujours le partage de cette opulence qui fait des ennemis de ceux qu'elle humilie, sans contribuer à la félicité de ceux qui l'étalent.

Ah ! Si jamais je peux suivre mes goûts, c'est dans une douce médiocrité que je chercherai, non le bonheur, j'y ai renoncé, mais la tranquillité et la jouissance de moi−même. Combien d'infortunés qui n'ont pas mérité leur sort, vivroient du prix d'un luxe qui m'assomme ! " M Chenu entra accompagné de deux jeunes gens, et rompit à propos notre entretien.

L'instant de mon départ arriva. Augustine me fit les plus tendres adieux, et trouva, dans la certitude de rester auprès de Madame Depréval, un adoucissement au chagrin que son amitié lui faisoit éprouver en se séparant de moi ; le même motif me rendoit aussi cette séparation moins pénible. Le mari de cette excellente créature couroit devant notre voiture.

M Depréval soutenoit seul la conversation ; sa femme et moi, nous ne pouvions que nous regarder, cacher nos larmes, et faire des voeux pour que les événements nous permissent un jour de nous réunir. Enfin, je m'embarquai avec le mari d'Augustine.

Je ne tenterai pas de rappeler ce que je souffris alors ; il est des situations au−dessus des expressions connues. Heureux ceux qui n'ont pas éprouvé les terribles sensations qui déchirent le coeur, lorsqu'un vaisseau, poussé par les vents, nous éloigne impérieusement de nos amis au moment où nos caresses vont encore se confondre avec les leurs ! On croit les presser pour la dernière fois contre son sein, et l'on n'embrasse que le vide, image effrayante de l'avenir qui s'ouvre devant nous.

Pauvre Suzette ! Toi seule m'occupois alors ; mais il étoit écrit que, de près ou de loin, tu déciderois de toutes les impressions de mon ame. à peine fus−je placée dans le vaisseau, que le mari d'Augustine me remit un paquet cacheté ; Madame Depréval lui avoit ordonné de ne me le rendre qu'au moment où les éléments nous auroient séparées. Je l'ouvris, et je vis une boîte dont la richesse auroit fixé mon attention, si elle n'eût été absorbée par le portrait de cette amie chérie, non telle que je venois de la quitter, mais sous ses habits villageois, symbole de la pureté qu'elle avoit conservée dans l'opulence. Je l'ouvris, et je m'aperçus que ce présent n'étoit qu'une nouvelle invention de sa reconnoissance ; en effet, la boîte contenoit plusieurs billets de banque ; et ce peu de mots écrits de sa main : la dot et le coeur de Suzette. j'arrivai à Londres sans le moindre accident, et je revis enfin cet Adolphe tant desiré.

En le serrant dans mes bras, j'oubliai tous mes malheurs. Combien je le trouvai changé !

Quelle teinte de tristesse les événements avoient empreinte sur ce visage, autrefois l'image vivante de la gaieté et de la douceur !

Mais aussi combien son caractère, si heureusement disposé par la nature et l'éducation, avoit acquis de raison et d'énergie ! S'il est vrai que les françois soient le peuple le plus léger que l'on connoisse, il n'est pas moins vrai qu'il est le seul aussi que l'infortune ne puisse atteindre sans déployer en lui des qualités qui forcent l'admiration même de ses ennemis.

à vingt−six ans, mon fils étoit un homme dont tous les gouvernements se seroient honorés, et que toute autre qu'une mère n'eût pu aimer sans être fière de son amour. Aux marques d'amitié que je reçus de la famille de M Birton, il me fut aisé de m'apercevoir combien mon fils en étoit chéri.

Quand je fus retirée dans mon appartement, je ne pus m'empêcher de réfléchir sur le danger d'entretenir Adolphe de cette Suzette qui, dans les premiers élans de sa vie, avoit à jamais décidé de son sort ; mais je sentois qu'il me seroit impossible de parler de moi sans lui parler de mon amie : je sentois plus vivement encore le besoin d'exprimer ma reconnoissance. L'image de Suzette étoit gravée dans mon coeur, son nom étoit à chaque instant sur mes lèvres. Me taire devenoit un effort dont je me sentois incapable ; j ' a u r o i s c r u ê t r e i n g r a t e e n c a c h a n t l e n o m d e m a bienfaitrice. Je m'accusois dans ma conduite passée en la nommant ; mais la vérité étoit le seul parti compatible avec la justice et mes sentiments, ce fut aussi celui que j'adoptai.

Ainsi que je l'avois prévu, mon fils vint à mon réveil ; il étoit pressé du desir si naturel de connoître ce qui avoit rapport à sa mère.

Je ne lui cachai rien de mes malheurs, mais je ne lui parlai de ma bienfaitrice que sous le nom de Madame Depréval. Avec quelle sensibilité il appeloit les bénédictions du ciel sur cette femme qui l'avoit remplacé près de moi, tandis qu'il g é m i s s o i t a u l o i n s u r l e s s u i t e s d ' u n e p a s s i o n s i malheureuse ! « ah, ma mère ! Si je peux jamais voir Madame Depréval, c'est à genoux que je la remercierai d'avoir adouci les malheurs dans lesquels votre fils vous a entraînée. Tant de bonté, tant de grandeur d'ame, unies, dites−vous, à la beauté la plus parfaite ; si cette femme n'est pas heureuse, pour qui donc la divinité a−t−elle réservé le bonheur ? −on aime, lui répondis−je, à fixer ses idées sur ceux que l'on n'a jamais vus, et dont on entend souvent parler ; comme il me seroit cruel de ne pouvoir vous entretenir de mon amie, considérez son portrait, mon fils, et dites−moi franchement si ma conversation ne troublera pas votre tranquillité. » je lui présentai ma boîte.

Il examina le portrait de Suzette ; et, me regardant ensuite avec des yeux qui me firent trembler de l'épreuve que je venois de tenter, il s'écria : « malheureux, son image te suivra donc partout ! Ah, madame ! Deviez−vous déchirer le coeur de votre fils, ajouta−t−il après un long silence pendant lequel il n'avoit cessé de considérer le portrait ? Voilà bien tous les traits de l'infortunée qui m'a séparé de ma mère ; mais qu'ont−ils de commun avec celle qui me l'a rendue ? −Madame Depréval, lui dis−je, ma bienfaitrice, celle qui vous a éloigné de moi, celle qui m'a rapprochée de vous, cette femme enfin qui m'a fait connoître ce qu'il y a de plus c r u e l e t d e p l u s d o u x d a n s l a v i e , c ' e s t . . . S u z e t t e . Répondez−moi, mon fils, me sera−t−il défendu d'en parler ? » " je vous entends, ma mère, et j'ose vous jurer que jamais mon amour n'imposera silence à votre reconnoissance. Bonne Suzette !

Excellente Suzette ! Mon coeur t'avoit devinée, et ta conduite a justifié jusqu'aux écarts de la mienne. Nous en parlerons souvent, toujours ; la joie ne peut faire de mal à votre fils. Suzette, bienfaitrice de ma mère, n'est plus une femme pour moi ; c'est une divinité dont je peux entendre prononcer le nom sans danger, mais non sans plaisir. Il est un terme où l'amour se suffit à lui−même, et je crois l'avoir atteint. Bonne Suzette ! Tu n'es pas si heureuse que moi, ajouta−t−il en soupirant, tu n'es plus libre. « depuis ce moment, Adolphe ne me parla plus de son amour ; mais, chaque jour, il me pressoit de lui répéter quelques circonstances du temps que j'avois passé chez Madame Depréval ; les plus petits détails se gravoient dans sa mémoire, et quelquefois il me les racontoit à son tour. Jamais nos conversations ne finissoient sans que je lui entendisse répéter : » pauvre Suzette ! Elle n'est pas heureuse ; c'est tout ce qui m'afflige. « je pensai bientôt à renvoyer le mari d'Augustine qui ne m'étoit d'aucune utilité, et que d'ailleurs je ne voulois pas tenir éloigné de sa femme et de la place que M Depréval lui avoit donnée. Mon fils le récompensa de son zèle, et je le chargeai de la lettre suivante pour mon amie : Madame De Senneterre à Madame Depréval. » je suis arrivée, ma chère fille, sans aucun accident. Mon voyage a été bien triste, vous le croirez sans peine, vous dont le coeur est toujours d'accord avec le mien. J'avois pour consolation l'espoir de rejoindre mon fils ; vous, mon amie, vous aurez trouvé le soulagement de notre séparation dans cette ame sensible et généreuse qui vous élève au−dessus de ce qui vous est personnel, quand vous avez des devoirs à remplir ou des bienfaits à répandre. Je vous renvoie la dot de Suzette dont je peux me passer, ainsi que vous en conviendrez vous−même, mais je garderai toute ma vie son coeur et son portrait.

" au plaisir que j'éprouve en le considérant, je jouis d'avance de celui qu'aura ma fille en recevant le mien ; c'est celui que je donnai à M De Senneterre la veille de notre mariage. Si, dans l'éternité où il repose, il peut connoître tous les motifs qui me portent à vous l'offrir, j'ose affirmer, ma chère fille, qu'il applaudira à cette action. Le temps et les chagrins ont altéré sa ressemblance ; mais le temps, les malheurs ou l'opulence ne vous empêcheront pas de dire en le regardant : toujours, toujours ma mère, comme je répéterai jusqu'à mon dernier soupir, en fixant le vôtre : toujours, toujours Suzette.

" j'ai retrouvé mon fils, et je me contenterai de vous dire que tout ce qui peut justifier l'amour−propre, si naturel quand on parle de ses enfants, est réuni en lui. Sa santé est très−bonne ; la joie de me revoir et de connoître la situation heureuse de ma bienfaitrice, a diminué en partie cette m é l a n c o l i e d o n t o n m ' a v o i t p a r l é , e t q u i m ' a v o i t singulièrement frappée le jour de mon arrivée.

" sans approcher de l'opulence pour laquelle il étoit né, et qui si rarement influe sur le bonheur, il jouit d'une honnête aisance.

Mon frère, qui est mort d'une manière si terrible à Saint−Domingue, avoit cinquante mille écus placés chez un négociant de Philadelphie, correspondant et associé de M Birton, chez lequel nous demeurons.

C'est lui qui a adressé mon fils à cette famille respectable, quand il a desiré se rapprocher de la France, dans l'espoir de trouver plus facilement l'occasion de savoir des nouvelles de sa mère. Mon fils étoit encore mineur, et d'ailleurs ces fonds m'appartenoient ; mais heureusement les lois de ce pays, à l'égard des émigrés françois, permettent à ceux qui y résident de jouir par anticipation, sans autre condition que celle de rendre les fonds au premier possesseur s'il se présente, et sous le serment, prononcé sur l'évangile, de ne pas faire sortir de l'argent du royaume.

Ainsi Adolphe étoit à l'abri du besoin, et la somme principale, restée dans le commerce de M Birton, a progressivement augmenté.

Vous voyez, ma chère amie, que le ciel a exaucé les prières que je lui adressois pour mon fils. Ah ! Sans doute, il écoutoit aussi les voeux qu'Adolphe formoit pour sa mère, quand, sans le savoir, je dirigeai mes pas vers votre demeure.

" il est probable que mon fils n'a jamais pensé à contracter a u c u n e n g a g e m e n t a v e c m i s s A n n a B i r t o n , q u i effectivement est aussi belle qu'on nous l'avoit dépeinte ; car, depuis mon arrivée, il me presse de quitter Londres dont la vie n'auroit rien d'agréable pour moi, et d'acheter un petit bien où je pourrai vivre doucement au milieu de toutes mes anciennes habitudes. Vous m'avez prouvé, Suzette, que la bienfaisance est la plus belle des vertus, et que les bons coeurs trouvent toujours des motifs pour ne s'en corriger jamais. Il est certain que la campagne me plaira beaucoup ; j'en ai pour garant le plaisir qu'Adolphe se promet, en y vivant avec moi, et nous allons sérieusement penser à cette affaire. Si les circonstances permettent un jour, et il faut l'espérer, que Madame Depréval vienne m'y rendre visite, je jouirai de tout le bonheur que mon coeur ne cessera de desirer jusqu'à cette époque.

" bonjour, ma véritable amie ; ne négligez aucune occasion qui vous permettra de me donner de vos nouvelles. Votre mère vous bénit, vous embrasse, et vous recommande l'exercice des vertus qui vous sont si faciles.

« p s. mon fils vouloit ajouter quelques mots à ma lettre ; j'ai cru plus honnête qu'il s'adressât à votre époux ; je renferme la lettre qu'il lui adresse dans la mienne. » Adolphe De Senneterre à Monsieur Depréval.

" monsieur, daignez recevoir mes remercîments bien sincères des bons offices que vous avez rendus à ma mère ; l'expression manque à ma reconnoissance ; mais je sens vivement qu'elle ne finira qu'avec ma vie.

Soyez, je vous prie, auprès de votre épouse, l'interprète de mes sentiments. Ce que Madame De Senneterre m'a dit de ses vertus, de sa sensibilité, m'a rappelé que, dès son enfance, j'avois deviné toutes les qualités qu'elle posséderoit un jour. Lorsque tout a changé autour de soi, on est trop heureux de retrouver, dans ses souvenirs, quelque chose qui nous ramène à notre ancienne existence ; et rien ne peut me la faire envisager sous un rapport plus conforme à la situation de mon coeur, que l'amitié qui lie aujourd'hui Madame Depréval et ma mère. J'ai l'honneur d'être, monsieur, etc. " M Birton mit tant de zèle à nous obliger, que, cinq semaines après mon arrivée en Angleterre, je terminai l'acquisition d'une terre telle que je la desirois dans ma situation, et avec la somme dont je pouvois disposer.

Elle n'étoit qu'à vingt milles de Londres.

Nous nous y rendîmes de suite, mon fils et moi, afin d'être à même d'y recevoir la famille de cet honnête négociant qui se faisoit un plaisir de nous prouver, par cette visite, l'intention bien marquée de continuer la liaison formée entre eux et nous.

Lorsque M Birton arriva, il me remit une lettre qu'il avoit reçue depuis mon départ.

Elle étoit de Suzette. Je saisis le premier instant où il me fut possible de me retirer pour la lire, pressée de jouir à la fois du plaisir d'être au milieu de mes nouveaux amis, et de m'entretenir un moment avec celle que j'avois laissée en F r a n c e . Q u e d e v i n s − j e e n a p p r e n a n t l e s n o u v e l l e s suivantes ! " Madame Depréval à Madame De Senneterre.

" madame, que je me plaindrois aujourd'hui d'être séparée de vous, si le bonheur dont vous jouissez n'imposoit silence à mes regrets ! Jamais Suzette n'eut autant besoin de vos conseils et de vos consolations.

M Depréval n'est plus. Un accident terrible m'a ravi un époux que je devois aimer, puisqu'il a fait mon bonheur autant qu'il a dépendu de lui. Mes pleurs sont sincères ; vous le croirez, madame, vous qui avez été témoin de ses bontés pour moi ; vous le croirez, quand vous connoîtrez la manière dont il a péri.

" à peine étions−nous de retour à Paris, que M Depréval, frappé de la tristesse qui me consumoit, et que tous mes efforts ne pouvoient lui cacher, crut qu'une fête dont je serois l'objet deviendroit pour moi un sujet de dissipation. Il m'avoit forcée à me montrer dans un si grand nombre de bals cet hiver, qu'il nous devenoit indispensable de rassembler une fois, dans notre maison, ceux chez qui nous avions été reçus. Je respectois son motif, et vous savez d'ailleurs que mon habitude fut toujours de ne pas m'opposer à ses jouissances. Les préparatifs de cette fête furent pour lui une occupation délicieuse ; il mettoit de l'amour−propre à surpasser tout ce qu'il avoit vu.

" après avoir fait abattre et reconstruire pour décorer une salle telle qu'il la desiroit, après avoir présidé à tous les travaux, il examinoit son ouvrage ; il en jouissoit. Le mari d'Augustine venoit d'arriver, et m'avoit remis le paquet dont vous l'aviez chargé pour moi. Oh, ma mère ! De combien de baisers je couvris ces caractères sacrés, avec quelle ardeur je me promis de me rendre toujours digne d'une amitié si honorable pour votre fille infortunée ! Pressée de remettre à M Depréval la lettre de votre fils, je cours à son cabinet ; on me dit qu'il est dans le salon avec quelques ouvriers ; j'y passe ; et, l'embrassant dans toute la joie de mon coeur, je lui présente l'écrit qui lui étoit destiné. Pendant que je le lui lisois, un lustre que l'on arrangeoit, et sous lequel il étoit placé, tombe.

M Depréval est renversé. Un morceau de cristal entra si p r o f o n d é m e n t d a n s s a t ê t e , q u ' i l p e r d i t a u s s i t ô t connoissance. Noyé dans son sang, je le fais transporter sur son lit ; ses douleurs lui arrachoient des cris aigus qui me déchiroient l'ame. Les chirurgiens appelés n'osent donner aucun espoir avant l'opération, et c'est pendant l'opération même, au milieu de tourments inouïs, que mon époux expire.

" seule au monde, sans parents, avec beaucoup trop de connoissances, et pas un ami, atterrée par cette mort subite et violente, je gémissois dans mon appartement, quand Augustine eut le courage de m'apprendre toute l'horreur de ma situation. Depuis notre séjour à Paris, M Depréval avoit perdu l'habitude de me confier ses affaires, ses associés lui ayant persuadé que rien n'étoit plus ridicule.

Forcée d'examiner ses papiers, de me faire rendre compte par les commis, je me suis bientôt convaincue que cette opulence fastueuse n'avoit aucun fondement solide.

Une grande circulation d'argent rendoit faciles de grandes dépenses. On lui doit beaucoup ; mais, consultant plus sa vanité que tout autre sentiment lorsqu'il prêtoit, la plupart des billets n'ont aucune valeur réelle. Il doit aussi de son côté ; et, comme il y a eu de fortes parties mises à l'arriéré par le gouvernement, rien n'est plus difficile que de terminer de pareils comptes, dès l'instant que M Depréval cesse de pouvoir continuer les mêmes opérations. Ajoutez les prétentions de sa famille, dont plusieurs membres se sont déjà installés dans ma maison, et me regardent comme la ruine de leurs prétentions ou l'obstacle à leur rapacité, et vous aurez à peu près l'idée de ma situation.

" toutes mes connoissances disparoissent ; je n'en suis ni surprise ni affligée : si j'eusse été libre de mes actions, je les aurois prévenues dans cette désertion, qui n'est indécente que par le moment qu'elles choisissent.

Je sais que, pour se disculper de la bassesse de leur conduite envers moi, elles m'accusent d'avoir ruiné mon époux par mon luxe et ma coquetterie. Mais j'ai appris de vous, ma mère, qu'il n'y a de vrai juge que notre conscience, et la mienne est tranquille. Ah ! Si vous étiez encore avec moi, je ne balancerois pas à faire un abandon total de mes droits aux héritiers de M Depréval ; car je suis persuadée que ses affaires arrangées laisseront encore un actif assez considérable. Mes diamants seuls suffiroient pour nous faire vivre dans cette médiocrité après laquelle j'ai toujours s o u p i r é . C o n s e i l l e z − m o i , q u e d o i s − j e f a i r e ? Q u e deviendrai−je ? Seule, absolument seule au monde, à mon âge ! ô ma mère ! Vous plaindrez votre Suzette ; votre amitié est l'unique bien qu'elle desire, le seul aussi que les événements ne pourront jamais lui enlever.

« je ne le cacherai pas à celle qui a l'habitude de connoître mes plus secrètes pensées ; bien des fois je me sens prête à céder au découragement ; mais, quand je fixe les yeux sur votre portrait, que je me rappelle ce que vous avez été, et la résignation avec laquelle vous avez supporté les coups du sort, je retrouve un peu de courage. Seule dans le monde, cependant, madame ; cette idée est affreuse ! Ah ! Si votre fils eût épousé miss Anna Birton, j'aurois du moins l'espoir que vos bras me seroient ouverts. Il n'y faut pas penser, je ne le sens que trop. » quand je revins vers la société que j'avois chez moi, je fis tous mes efforts pour cacher le chagrin que m'avoit donné la lettre de Suzette ; c'est à l'oeil de mon fils surtout que je voulois faire illusion. Il n'ignoroit pas que j'avois reçu des nouvelles de France, et la curiosité qui perçoit dans ses regards augmentoit l'embarras de ma position. « elle se porte bien, m'empressai−je de lui dire en lui serrant la main ; ce soir, venez me trouver dans mon appartement, et je vous donnerai de plus grands détails. » ce peu de mots suffirent pour le calmer, et nous pûmes nous livrer entièrement à la satisfaction de posséder la famille de M Birton. Elle n'attendoit pas de nous des éclats de gaieté, mais cette amitié douce et paisible qui n'appartient qu'au coeur, et que n'excluoient pas les diverses sensations que la lettre de Suzette avoit fait naître en moi.

" mon fils, dis−je à Adolphe aussitôt que nous fûmes sans témoins, voici les nouvelles que j'ai reçues : lisez−les, et dites−moi sans détour l'effet qu'elles produiront sur vous.

Pour vous engager à la confiance, je vous avouerai que, quels que soient vos projets, je les approuve d'avance. Je sais ce qu'il m'en a coûté pour avoir voulu être plus sage que vous ; je me contenterai désormais de vous donner des conseils, si vous les réclamez ; mais jamais je ne prendrai sur moi de décider votre conduite. " je lui remis alors la lettre de Madame Depréval.

Je le considérois avec attention pendant qu'il la lisoit ; m a i s s a p h y s i o n o m i e c h a n g e o i t s i s o u v e n t , t a n t d e sentiments s'y peignoient successivement, et souvent à la fois, qu'il m'étoit impossible de distinguer lequel dominoit en lui. Il garda quelque temps le silence, et recommença de nouveau à lire la lettre entière, mais avec le plus grand calme.

" vous m'avez promis, madame, de ne vous opposer en rien à mes volontés : eh bien ! Dans la malheureuse situation où se trouve votre fille, il n'est qu'un parti à prendre.

écrivez−lui, ma mère, pressez−la de venir vous joindre, et chargez−moi de porter votre lettre. « » vous, Adolphe ? M'écriai−je. −elle est seule au monde, madame, et il n'y a que l'un de nous qui puisse voler à son secours.

−et le danger pour vous de rentrer en France ? −si je ne considérois que moi, je le braverois sans effroi ; mais je n'oublie pas ce que je dois à ma mère, et j'ose vous répondre que les dangers sont bien foibles auprès des motifs qui me déterminent. à cet égard, je consens à m'en rapporter à M Birton ; nous le consulterons, si vous le desirez.

−tout ce que vous voudrez, mon fils, je le répète encore ; mais croyez−vous que Suzette consente à vous suivre ? −elle ne m'aime donc plus, madame ! Plusieurs fois vos discours m'avoient fait soupçonner le contraire. « je gardai le silence. » eh bien ! Ajouta−t−il, quand elle auroit cessé de m'aimer, seroit−ce une raison pour moi de changer de résolution ?

Ne dois−je pas mon existence entière à la bienfaitrice de ma mère, à celle qui me l'a conservée, qui a fait plus, qui me l'a rendue ?

Si j'étois marié, dit−elle, elle viendroit se jeter dans vos bras : j'en fais ici le serment, s'il falloit ce sacrifice à son bonheur et au vôtre, je n'hésiterois pas un seul instant. « » embrassez−moi, mon fils, vos sentiments font la gloire et la félicité de votre mère. Ah !

Je l'avoue avec joie, Suzette et vous étiez nés l'un pour l'autre. Doués de la même sensibilité, capables tous les deux de sacrifier à vos devoirs la passion la plus vive à votre âge, j'ose espérer que votre réunion ne trouvera pas d'obstacles. Mais quelle nécessité de vous exposer à de nouveaux orages ? Suzette viendra, n'en doutez nullement ; une lettre de sa mère suffira. « » le croyez−vous, madame, vous qui la connoissez ? Une lettre peut se perdre ; mais, quand elle arriveroit assez vite pour empêcher que votre fille ne succombât à cette solitude qui fait son désespoir, ne tremblez−vous pas que l'excès de sa délicatesse ne l'égare ? Elle craindra de ne devoir votre approbation qu'à mes larmes ; elle se croira généreuse en renonçant au bonheur ; elle prolongera notre incertitude et ses tourments.

Quel que soit l'abandon où elle est plongée, ah, qu'une femme aussi modeste que Suzette aura d'efforts à faire avant de se décider à venir au−devant d'un époux, si vous prononcez ce nom ; et si vous ne le prononcez pas, n'est−il pas de son devoir de s'éloigner plus que jamais de votre fils ? Dans sa position, que de bienséances à respecter ! Elles sont des obligations pour les coeurs délicats. Qui peut les vaincre, si ce n'est l'amour ? Qui plaidera devant Suzette sa propre cause, si ce n'est moi ? Mais je compte à peine sur l'amour : ce qui la décidera, ma mère, ce qui seul, en effet, pourra vaincre tous les obstacles, c'est l'apparence du danger auquel je m'exposerai pour elle. Elle me suivra, dans la crainte de vous ravir encore une fois votre fils. « » Adolphe ! Adolphe ! Je le vois trop, il n'est qu'un sentiment auquel rien ne soit impossible ; c'est l'amour. Mettez, sans hésiter, au nombre des motifs qui vous entraînent, le plaisir de la revoir plus tôt, de jouir des émotions que lui inspirera votre vue, de goûter enfin dans toute son étendue le bonheur d'être aimé. « » eh bien, ma mère ! Si votre fils aspiroit à tant de félicité, le blâmeriez−vous ? −non, mon ami. Nous consulterons M Birton, et je vous promets de m'en rapporter à lui. " il m'embrassa, et je restai trop occupée de sa joie, de son espoir et de mes craintes, pour pouvoir me livrer au sommeil. Autant que lui, je desirois posséder Suzette ; je sentois depuis long−temps que notre bonheur mutuel étoit dans cette réunion. Elle seule pouvoit exercer et satisfaire cette profonde sensibilité qui avoit toujours fait le principal caractère d'Adolphe ; j'avois assez lu dans le coeur de Suzette pour être persuadée que lui seul devoit la rendre heureuse ; et, sans elle ou sans mon fils, mon existence n'étoit réellement pas complète. Cette disposition ne me calmoit pas sur le projet du voyage, mais elle m'ôtoit la force de m'y opposer. D'ailleurs, parmi les motifs que l'amour avoit suggérés à Adolphe, il y en avoit plusieurs qui me paroissoient aussi plausibles qu'à lui. J'avois promis de m'en rapporter à M Birton ; j'attendis avec inquiétude ce qu'il décideroit.

Le lendemain, de bonne heure, mon fils l'amena dans mon appartement ; il lui avoit déjà fait confidence de son voyage, et ne lui avoit rien caché des raisons qui le déterminoient à l'entreprendre. M Birton me demanda si j'avois quelques motifs particuliers d'appuyer ce projet ; « car, ajouta−t−il, jusqu'à présent je ne vois encore aucune nécessité de vous séparer de nouveau, et je ne l'ai pas caché à votre fils. Quand on me consulte, moi, je crois que c'est pour avoir mon avis, et je le donne. Je conviens que tous les sentiments qui font le charme de la vie, la reconnoissance surtout, se trouvent d ' a c c o r d d a n s l e d e s i r q u e v o u s a v e z d e p o s s é d e r promptement Madame Depréval ; mais tout cela peut s'arranger par lettres, et je vous promets que les moyens que j'emploierai pour les faire parvenir sûrement, ne vous laisseront aucune inquiétude à cet égard. Mon ami, dit−il en s'adressant à Adolphe, je vous le répète, vous ne seriez d'aucune utilité à Madame Depréval pour ses affaires ; au contraire, le danger auquel elle vous verroit exposé, nuiroit à la tranquillité dont elle a besoin pour les terminer d'une manière ou d'une autre. Sans doute la solitude dans laquelle elle se trouve est triste ; mais vous n'espérez pas qu'elle fera d'abord de vous sa société intime, et je soutiens que l'espoir, la certitude de venir se réfugier dans le sein de Madame De Senneterre, suffira seule pour calmer ses esprits. Vous devez ménager sa délicatesse, et penser à votre mère. Aujourd'hui, je le crois, vous pourriez, sans danger, parcourir la France ; mais qui vous répond que demain, dans huit jours, il vous seroit possible d'en sortir ? Vos diables de françois... −M Birton ! S'écria mon fils. oui, oui, je sais que vous n'aimez pas que l'on dise du mal de votre patrie, et vous avez raison. Allons, ne nous occupons que de votre mère. Songez−vous à tout ce que l'incertitude auroit de cruel pour elle, pour ma famille, pour moi, monsieur, qui ai pour vous l'amitié d'un père ? Si j'en avois l'autorité, vous ne partiriez pas. Le souvenir du passé me donneroit la force de vous résister ; et Madame De Senneterre sera de mon avis. » « monsieur, répondis−je quand je vis qu'Adolphe gardoit le silence, je n'ose en vérité avoir une volonté. Le souvenir du passé que vous réclamez avec raison, est cependant ce qui m'ôte le courage ; je sens trop vivement ce que je souffrirois en sachant mon fils exposé à la vengeance des lois qui le proscrivent ; mais je sens également que, s'il perdoit encore une fois, par ma faute, l'occasion d'être heureux, sa douleur me conduiroit au tombeau. » « eh bien, madame ! Qu'il accorde les premiers jours à sa mère, à la prudence, à ses amis ; qu'il se contente d'aller attendre Madame Depréval au port neutre où elle peut s'embarquer ; et abandonnons à cette femme dont l'amitié et le courage vous sont connus, le soin de la conduite qu'il tiendra. » cet avis étoit trop sage pour qu'Adolphe pût se défendre de l'adopter ; il me convenoit beaucoup aussi ; je pouvois, sans crainte, confier à Suzette le soin de mon bonheur et les jours de mon fils : ce fut donc à ce dernier parti que nous nous arrêtâmes. M Birton devoit retourner le lendemain à Londres avec sa famille. Je remis à Adolphe qui les accompagna la lettre suivante, et mes pleurs à l'instant de son départ lui apprirent, mieux que mes discours n'auroient pu le faire, combien ma destinée étoit liée à la sienne.

Madame De Senneterre à Madame Depréval.

" comment ma fille chérie peut−elle se croire seule au monde ? Ai−je donc cessé d'exister ? Et faut−il que mon fils soit malheureux pour que Suzette trouve un asile auprès de sa mère ? Ah, mon amie ! J'ai si souvent regretté de m'être opposée à un mariage qui seul pouvoit faire le bonheur de deux êtres en qui reposent toutes mes affections, que vous ne me punirez pas à votre tour par un refus. N'ai−je pas assez souffert par le départ d'Adolphe, par les larmes que vous me dérobiez, et dont il m'étoit si facile de deviner la cause ?

" mon amie, j'ai lu dans votre coeur, et c'est sur lui seul que je compte aujourd'hui.

Vous n'avez encore vécu que pour remplir des devoirs sacrés et pénibles ; le temps est venu où ils seront tous d'accord avec votre bonheur. Venez, mon amie, venez recevoir au pied des autels un nom que depuis longtemps ma reconnoissance vous a donné. Nous ne demandons pas de fortune, nous ne voulons que Suzette. Je sens, ma chère fille, combien votre délicatesse aura à souffrir ; je sais que c'est moi qui devrois aller au−devant de vous ; mais il est des situations, et c'est la mienne, devant lesquelles toutes les convenances de société disparoissent invinciblement.

" Suzette, c'est à genoux que votre mère vous demande le bonheur de son fils ; la refuserez−vous, quand vous saurez que ce fils, qui n'a jamais cessé de vous aimer, qui adore en vous celle qui m'a sauvée de l'humiliation, est décidé, si vous balancez un moment, à aller lui−même réclamer votre main au péril de sa vie ? Eh bien ! Ce projet, qui vous fera frémir, a reçu mon consentement ; tant il est vrai que la mort nous paroît, à l'un et à l'autre, préférable à la douleur de vivre sans vous. Bonjour, mon amie ; c'est Adolphe qui se charge de vous faire passer la prière de votre mère.

« p s. comme votre modestie pourroit vous faire craindre de ne devoir ma démarche qu'à l'amour de mon fils et à ma reconnoissance, je vous dirai que nous avons consulté M Birton pour lequel, depuis votre veuvage, nous n'avons rien de caché. Cet homme respectable assure que, fût−il pair d'Angleterre, s'il rencontroit une seconde Suzette, il la préféreroit à qui que ce fût pour son fils ; mais qu'il n'y en a pas deux. Ce sont ses expressions. » Adolphe à Madame Depréval.

" madame, la lettre de ma mère vous apprendra qu'elle et M Birton m'ont seuls empêché de braver tous les dangers pour aller tomber à vos genoux. Je ne sais quel espoir m'animoit à l'instant où j'en formois le projet ; mais, en approchant de vous pour apprendre plus tôt la décision de mon sort, l'espérance s'est évanouie. Comment croirai−je en effet que celle que j'ai abandonnée, que j'ai laissé sacrifier, puisse se fier à mon amour, et veuille unir sa destinée à la mienne ?

Vous rappellerez−vous, Suzette (pardonnez−moi ce nom qui m'est si cher), que jamais un seul de vos regards ne m'a laissé deviner si vous étiez sensible à la passion du malheureux Adolphe ? Ah ! Si j'avois eu le bonheur de vous attendrir, si mon coeur avide eût pu concevoir la moindre espérance, si un aveu de Suzette eût enchaîné mes pas, je puis le jurer par tous les tourments que j'ai endurés depuis mon fatal départ, aucune considération n'auroit pu rompre ce que l'amour auroit uni. Mais vous ne connoissez pas ce sentiment impérieux qui embrase l'ame, maîtrise toutes les pensées, et attachant l'existence entière à celle d'un objet adoré, décide du bonheur ou du malheur de la vie. Vous n'avez jamais aimé, Suzette ; je me le suis répété mille fois depuis notre séparation ; le ciel semble vous avoir fait naître pour les vertus, pour l'amitié, mais non pour partager l'amour que vous inspirez. Quelle sera donc ma destinée ?

Que deviendrai−je ? Que deviendra ma mère, si vous nous abandonnez ? Je n'ose fixer mes pensées sur l'avenir.

" mais puis−je vous entretenir de moi, quand votre situation, vos malheurs devroient seuls m'occuper ? Ma mère vous offre un asile ; l'amitié qui vous unit ne vous laisseroit pas balancer un instant à l'accepter, si elle étoit seule, ou si j'étois... Suzette, je n'ose achever cette phrase que vous avez froidement tracée dans votre dernière lettre.

Moi marié ! Ah ! Lorsque les obstacles m'interdisoient jusqu'à l'espérance, j'avois fait le serment de ne jamais lier ma destinée à celle d'une autre femme ; mes souvenirs suffisoient seuls au bonheur et au malheur du reste de ma vie. Cependant, madame, si ma présence devoit nuire à la félicité que vous vous promettez auprès de ma mère, parlez ; pourvu que vous soyez heureuse, il n'est pas de sacrifice au−dessus de mes forces. Vous, Suzette, vous seule ; voilà ce qui m'occupe, ce qui m'a occupé, et m'occupera jusqu'à mon dernier soupir. Que ne puis−je vous exprimer la pureté de mes sentiments ! J'ose croire que vous en seriez attendrie. étoit−ce moi que je plaignois depuis notre séparation ? étoit−ce sur mon bonheur que je tremblois ? Oh, non, mon sort étoit accompli. Mais je connoissois la délicatesse de Suzette, et je gémissois de la crainte qu'un mariage dans lequel elle n'avoit pas été consultée... affreux souvenir !

Madame, ayez pitié de moi ; j'attends vos ordres, j'attends avec autant d'inquiétude que d'effroi l'arrêt que vous prononcerez.

Suzette, Suzette, il s'agit de la vie du malheureux Adolphe. " j'étois restée seule à la campagne, ayant refusé l'offre que M Birton m'avoit faite, de laisser auprès de moi celle de ses filles dont la société me conviendroit le mieux. Il est des situations dans lesquelles la solitude apporte moins d'ennui que des distractions auxquelles il faut se prêter par complaisance, et qui cependant ne produisent nul effet sur les pensées qui vous occupent sans cesse. Plus j'approchois du bonheur, plus je considérois avec crainte toutes les chances qui pouvoient le retarder ou peut−être le renverser pour toujours. Mon fils m'avoit écrit pour m'apprendre que son voyage avoit été rapide. Je comptois les jours avec inquiétude ; je le vis bientôt revenir et revenir sans Suzette. Il me seroit impossible d'exprimer l'effet que son retour fit sur moi. Il s'en aperçut, et s'empressa de me rassurer en me disant qu'il avoit obéi aux ordres de Madame Depréval.

En même temps, il me remit les deux lettres suivantes.

Madame Depréval à Monsieur De Senneterre.

" monsieur, j'ai reçu la lettre de madame votre mère, et je m'empresse d'y répondre ; je vous l'envoie sans être cachetée, afin que vous ne puissiez pas m'accuser de garder le silence sur la vôtre. Vous n'avez pu oublier depuis combien peu de temps j'ai perdu un époux dont les bontés m'ont souvent consolée dans les malheurs inséparables de la vie.

Si j'ai sur vous autant d'empire que vous le dites, vous ne me refuserez pas de porter vous−même cette lettre à ma bienfaitrice.

Croyez, monsieur, que votre projet de venir en France m'a vivement émue, et que je ne me consolerois jamais de vous exposer à un danger dont mon coeur frémit à chaque instant. " La Même à Madame De Senneterre.

" est−ce vous, ma mère, qui me demandez à genoux de faire le bonheur de votre fils, d'aller vivre toujours, toujours avec ma bienfaitrice !

Moi, Suzette, qui me serois trouvée trop heureuse de vous servir, et qu'une seule de vos caresses suffit pour consoler dans l'adversité ! ô madame ! Vous dites que vous avez lu dans mon coeur. Hélas ! Je craignois d'y lire moi−même, et je sens trop qu'il est des sentiments aussi impossibles à v a i n c r e q u ' à d é r o b e r à l ' o e i l d e l ' a m i t i é . J e n e m e pardonnerois pas ma foiblesse, si la bonté avec laquelle vous m'appelez votre fille, ne m'apprenoit que du moins j'ai fait tout ce qui étoit en ma puissance pour accomplir mes devoirs envers mon époux ; l'approbation de Madame De Senneterre, plus que mes propres réflexions, m'empêche de rougir de moi−même.

" sans doute, vous le connoissez bien le coeur de Suzette, puisque, trop sûre des sentiments qui l'ont toujours occupé, vous avez craint qu'elle ne refusât d'aller vivre auprès de vous. Mais, madame, sans croire aux éloges que votre bonté me prodigue, je ferai taire tout ce qui m'est personnel, pour vous assurer qu'un ordre, un desir de ma mère, seront toujours la seule règle de ma conduite.

Suzette ira se jeter à vos genoux, et vous remercier de vos bienfaits. Mais, madame, trouverez−vous extraordinaire que j'exige que votre fils ne m'attende pas, et que je vous prie de venir au−devant de moi jusqu'à Londres ?

J'ai besoin de vous voir seule, ou du moins au milieu de la famille de M Birton.

Je compte tellement sur votre complaisance à cet égard, que je n'attendrai pas votre réponse.

N'osant de même prévoir ce que fera M De Senneterre, je s u i s t r è s − d é c i d é e à n e p a s l ' i n s t r u i r e d u l i e u o ù j e m'embarquerai, et il auroit d'autant plus de tort de venir à Paris en ce moment, qu'il ne m'y trouveroit pas. Je ne sais quand j'y reviendrai, je ne sais même si j'y reviendrai avant mon départ.

« adieu, ma mère, ma bienfaitrice ; adieu pour bien peu de temps encore ; et alors, toujours à vos côtés, celle que vous avez élevée jusqu'à vous, apprendra, par votre exemple, à se faire aimer de tous ceux qui auront attaché leur destinée à la sienne. Ah, madame ! Comme mon coeur s'agite à cette idée ! Est−il vrai que je pourrai faire son bonheur ? » toujours Suzette ! M'écriai−je après avoir lu sa lettre. −ah ! Oui, ma mère, me répondit Adolphe, toujours la même ; ne sacrifiant rien à l'amour, et cependant forçant celui qui l'aime avec idolâtrie à respecter ses volontés, à l'admirer jusque dans ses rigueurs.

Telle elle étoit il y a sept ans, telle elle est aujourd'hui.

Nous partîmes pour Londres la semaine suivante ; A d o l p h e c r o y o i t a v a n c e r l e t e m p s e n c é d a n t à s o n impatience. Enfin le jour heureux arriva, et nous eûmes le bonheur d'être tous réunis. M Birton et son épouse se firent un plaisir de présenter Suzette aux autels. Sa modestie, sa sensibilité, et les graces répandues sur toute sa personne, justifièrent promptement les éloges que nous lui avions donnés.

Avant de quitter la France, elle avoit assuré le sort d'Augustine et de son mari ; elle avoit transigé avec les héritiers de M Depréval, et sa fortune, dont mon fils lui abandonna l'entière disposition, fut placée dans la maison de l'honnête négociant qui lui servit de père à son mariage.

Nous retournâmes bientôt dans l'habitation que j'avois achetée des débris de mon ancienne opulence. C'est là qu'entre l'amitié, l'amour, tous les sentiments qui attachent à la vie, Adolphe, son épouse et moi nous jouissons d'une tranquillité achetée par tant de larmes, ne regrettant ni les richesses, ni les rangs, si souvent pénibles par les devoirs qu'ils imposent. Suzette, oubliant que nous lui devons le bonheur, se conduit comme si elle nous avoit l'obligation de celui qu'elle éprouve, et, par toutes ses actions, nous force à répéter chaque jour avec un nouveau plaisir : toujours, toujours Suzette. fin.

Vous avez terminé dot de Suzette, La

Joseph Fiévée

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