dot de Suzette, La
Preface
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.
Je tremble pour vous, je tremble pour votre mère ; c'est sur le bord du tombeau que j'essaie encore de veiller sur deux êtres qui me font regretter la vie. Mon fils, acquittez ma dette auprès d'une épouse adorée, à qui j'ai dû plus de félicité que l'humanité n'a droit d'en espérer. Je le répète pour la dernière fois, car mes forces s'épuisent, obéissez à votre mère, sous peine de l'irrévocable malédiction d'n père qui vous a toujours chéri. Adieu, mon fils. « le lendemain à mon réveil, je reçus le billet suivant : Adolphe à Madame De Senneterre. » mon père sera satisfait, madame, et vous continuerez long−temps à me plaindre. Ne voulant point vous rendre témoin de ma douleur, craignant de ne pouvoir résister, si je rencontrois celle que je dois fuir, sûr de n'avoir pas la force de la voir sacrifiée à un époux indigne d'elle, j'ai pris la résolution de quitter le château cette nuit même, défendant à qui que ce fût de vous avertir. Je vais à Paris.
Je ne vous recommande pas Suzette, je connois votre bonté. Si j'osois avoir une volonté, je souhaiterois qu'elle restât libre ; si vous l'ordonnez autrement, puis−je espérer, ma mère, qu'en lui remettant cet anneau, vous lui prescrirez de le porter toujours comme un gage de votre protection ? C'est le seul présent que je veuille lui faire ; j'abandonne le reste à votre générosité. " ce billet, qui me prouvoit trop combien Adolphe souffroit dans son obéissance, me rendit encore plus affligée de son départ. Je fis avertir mon oncle ; il reçut une confidence entière ; et ce vieillard, en soutenant que mon fils étoit fou d'aimer ainsi une villageoise, s'attendrissoit autant que moi sur sa douleur. Je penchois à différer le mariage de Suzette jusqu'au moment où j'aurois la certitude que la santé de notre fugitif ne courroit aucun danger ; mais mon oncle me fit sentir que l'instant étoit décisif, et qu'il falloit rompre tout espoir, ou s'exposer à la voir l'épouse de son amant. Je me rendis à ce conseil.
Le soir même j'écrivis à mon fils ; je lui envoyai un ordre en blanc pour toucher sur mon homme d'affaires la somme qu'il croiroit nécessaire à ses plaisirs. Je lui parlai peu de sa résolution, pas du tout de Suzette. Le lendemain matin, je fis avertir cette jeune fille de venir me parler.
" qu'avez−vous, Suzette ? Lui dis−je en la voyant ; vous êtes pâle ; on croiroit que vous avez pleuré. −oui, madame. −si jeune encore, vous avez donc aussi des chagrins ?
−oui, madame. −est−ce que vous n'êtes pas bien dans cette maison ? −si, madame.
−je veux, Suzette, achever ce que j'ai fait pour vous, en vous donnant un mari qui vous rende heureuse. Auriez−vous de la répugnance à vous marier ? Ajoutai−je en voyant qu'elle soupiroit. −madame... −parlez−moi franchement.
Est−il dans le village quelque garçon qui vous ait t é m o i g n é d e l ' a m i t i é , e t p o u r l e q u e l v o u s a y e z d e l'inclination ? −oh ! Mon dieu non, madame. −ainsi vous n'aurez point de chagrin en acceptant un époux de mon choix ? −madame... m le comte...
−eh bien ! M le comte ? −il m'a défendu de jamais me marier sans sa permission.
−mon fils vous a fait cette défense ? −oui, madame, bien des fois. −que répondiez−vous, Suzette ? −qu'il étoit le maître, madame. −et, si c'étoit d'accord avec mon fils que je c h e r c h a s s e à v o u s t r o u v e r u n é t a b l i s s e m e n t , q u e diriez−vous ? " elle se mit à pleurer, et sa douleur me prouva trop que l'infortunée n'étoit pas insensible à la passion d'Adolphe. Sa résistance la rendoit plus intéressante.
Je crus devoir quitter avec elle le ton d'une maîtresse, et, la faisant asseoir, je la consolai et lui parlai raison. Suzette ne m'interrompoit que par ses sanglots, ou pour convenir qu'elle s'étoit répété cent fois ce que je lui disois ; qu'elle n'auroit jamais oublié ce qu'elle devoit à sa bienfaitrice, et que ce n'étoit pas sa faute si m le comte avoit continué à lui témoigner tant de bonté, qu'elle en étoit attendrie jusqu'au fond de l'ame, quoiqu'elle n'en fît pas semblant avec lui. Je lui persuadai que le soin de sa réputation, et peut−être aussi la reconnoissance, lui imposoient l'obligation d'accepter un époux ; je recommençai à la questionner sur celui qui pourroit lui convenir ; elle me répondit qu'elle n'aimeroit jamais l'un plus que l'autre, mais qu'elle recevroit celui qu'ordonneroit la mère de m le comte. Je la renvoyai presque aussi attendrie qu'elle, lui donnant, pour gage du contentement que me causoit sa soumission, l'anneau dont mon fils m'avoit rendue dépositaire.
Je n'étois pas intérieurement très−satisfaite de cet acte de condescendance ; mais le courage de cette enfant, le souvenir de mon fils qui n'avoit mis que ce prix à un sacrifice dont sa douleur me faisoit assez connoître l'étendue, l'emportèrent sur la réflexion.
Les volontés d'une ame déchirée par une passion forte deviennent sacrées pour les coeurs sensibles, alors même que la raison les condamne.
Quand on veut marier une jeune fille, il suffit d'en laisser percer le desir ; on peut être sûr que toutes les femmes d'une maison se feront un honneur d'y contribuer pour quelque chose. Ce fut ma femme de chambre qui me parla la première d'un nommé Chenu, métayer d'une petite portion de terre à trois lieues de mon château, et qui joignoit à sa métairie un trafic de bestiaux dont le profit lui procuroit une certaine aisance. Il connoissoit Suzette, et avoit dit plusieurs fois qu'il l'épouseroit volontiers, parce qu'elle savoit lire et écrire, ce qui lui seroit bien utile pour son commerce, étant obligé de s'en rapporter à sa mémoire qui souvent le mettoit en défaut. Je donnai ordre à mon concierge de voir cet homme, de lui faire part de mes dispositions, et de l'engager à venir me trouver s'il étoit toujours dans les mêmes intentions.
Chenu ne fit pas attendre sa visite. Il paroissoit avoir trente ans ; sa tournure n'offroit rien qui pût séduire, rien qui pût repousser.
Il se présenta avec une assurance qui me fit bien augurer de son caractère ; mais je voulus le mettre à l'épreuve.
" en quoi puis−je vous obliger, M Chenu ?
Lui dis−je pendant qu'il me saluoit ; parlez−moi sans contrainte. −madame, on m'a dit que vous vouliez pourvoir Mademoiselle Suzette, et si ma proposition vous agrée, je vous demande la préférence. −vous aimez donc Suzette ? −à vrai dire elle ne me déplaît pas, et tout le monde parle de sa douceur. −on assure que vous faites bien vos affaires, M Chenu, et Suzette n'a rien. −les bontés de madame ne lui manqueront pas, j'espère.
−ce que vous appelez mes bontés, M Chenu, appartient de droit aux malheureux, et Suzette cessera d'en avoir besoin en vous épousant. Je me chargerai de son trousseau, c'est tout ce que je puis faire. −on ne m'avoit pas dit ça ; mais, si c'est la dernière volonté de madame, il faudra s'en arranger ; car enfin, quand j'en épouserois une autre qui auroit quelque argent, je n'y trouverois pas, comme dans Mademoiselle Suzette, l'avantage d'une femme qui sût écrire ; et c'est tout ce que j'ambitionne. Cependant une petite somme n'auroit rien gâté ; cela m'auroit donné les moyens d'augmenter mon commerce, dans lequel il y a à gagner ; mais il faut de l'avance. −eh bien ! Dites−moi franchement, M Chenu, quelle somme comptiez−vous que je donnerois à Suzette pour sa dot ?
−ah, madame ! ça ne peut pas se dire.
−pourquoi donc, si je veux le savoir ? Mon intention est d'assurer le bonheur de cette enfant, qui le mérite à tous égards ; et, si vos prétentions ne surpassoient pas mes facultés, je serois bien aise de faire quelque chose pour elle et pour vous ; car vous la rendrez heureuse, n'est−ce pas, M Chenu ? −pardine, madame, ça n'est pas difficile. D'abord je suis la moitié du temps en voyage ; il n'est pas de foire à dix lieues à la ronde où je n'aille.
Quand je reviendrai à la maison bien fatigué, que Suzette aura écrit mes affaires, j'aurai plus besoin de repos que de troubler celui des autres. On dit que j'ai de l'ambition, mais j'ai toujours remarqué qu'un homme bien occupé n'est pas un mari querelleur. Suzette, qui a de l'intelligence, fera valoir la métairie ; quoiqu'elle ne soit pas d'un grand produit, encore y a−t−il de quoi surveiller. Quand les foires seront bonnes, je compte bien ne pas revenir sans lui apporter quelque chose. Elle est belle, et je sais que les femmes aiment un peu l a p a r u r e ; d ' a i l l e u r s l e s b o n t é s d e m a d a m e l ' y o n t accoutumée ; c'est bien naturel. Laissez faire ; que les marchés aillent bien, elle ne se plaindra pas, ni moi non plus. −je suis contente de vos dispositions, M Chenu ; mais revenons à notre premier point. Combien croyiez−vous que Suzette vous apporteroit en dot ? −ma foi, madame, puisque v o u s l e v o u l e z a b s o l u m e n t , j e v o u s d i r a i qu'indépendamment de son trousseau, sur lequel je m'en fie à la générosité de madame, j'avois calculé que six cents livres d'argent sec me mettroient à même de courir de bons marchés. Les commencemens sont toujours difficiles ; un peu de comptant, un peu de crédit, et cela va.
−allons, M Chenu, puisque six cents livres vous paroissent nécessaires, et que vous auriez épousé Suzette sans cette somme, je suis charmée de pouvoir récompenser votre désintéressement.
−madame est trop bonne. −je parlerai à cette enfant ; revenez demain, et si elle vous accepte, comme je n'en doute pas, vous pouvez dès aujourd'hui compter sur une dot de douze cents livres. " j'aurois pu faire sans doute davantage pour Suzette ; mais, fidèle à mon principe de ne pas sortir de leur état ceux qui risquent leur bonheur en le quittant, j'avois encore un autre motif. L'amour de mon fils pour cette intéressante créature avoit fait un certain bruit dans le château ; c'étoit exposer sa réputation que de ne pas borner mes bienfaits.
Je voulois d'ailleurs veiller toujours sur elle, et j'espérois procurer un jour un fermage considérable à son époux ; espoir que les événements ont anéanti, et qui m'ont fait trouver des bienfaiteurs dans ceux que je regardois alors comme des protégés.
Je ne doutois pas de la résignation de Suzette ; j'aurois desiré qu'elle lui coûtât le moins possible ; en lui apprenant les dispositions que j'avois faites pour elle, j'embellis de toute mon éloquence sa destinée à venir, pour la consoler de ses chagrins présents.
« vous êtes trop bonne, madame, étoit son unique réponse. Je ferai tout ce qui dépendra de moi pour être heureuse ; et, si je ne le suis pas, ma consolation sera que vous m'avez crue digne de l'être. » je ne passai pas un seul jour sans la voir jusqu'à son mariage, qui se fit promptement ; le régisseur de ma terre assista à la signature du contrat, et je lui servis de mère pour la cérémonie.
Dans nos conversations, Suzette s'étoit enhardie jusqu'à me demander quelquefois si je recevois des nouvelles de mon fils ; je ne doutai pas qu'elle n'eût appris la cause de son brusque départ, et que la certitude d'être toujours aimée ne la consolât en partie du sacrifice qu'elle faisoit à la tranquillité de tous.
Adolphe ne m'écrivoit pas, mais j'étois indirectement informée de sa conduite. Je savois qu'il se montroit peu dans les sociétés, qu'il sortoit souvent seul, presque toujours à cheval, et qu'une mélancolie très−prononcée affligeoit ses amis, sans cependant donner aucune inquiétude pour sa santé. C'étoit tout ce que je pouvois desirer.
Libre de soins à l'égard de Suzette, je me disposois à retourner à Paris avec mon oncle, qui plus que moi ne pouvoit vivre séparé de mon fils, quand je reçus la lettre suivante.
Adolphe à Madame De Senneterre. " en vous fuyant, ma
mère, pour mieux vous obéir, je vous avois fait entendre mon voeu pour qu'au moins Suzette restât libre ; vous en avez ordonné autrement. Je viens d'apprendre, par un homme sûr que j'ai laissé au château, un mariage qui, en m'ôtant tout espoir, m'a ravi la force de supporter mon affreuse position. Je n'ose vous accuser, je ne m'en prends qu'à la fatalité de ma destinée. Suzette aussi vous a obéi ; mon exemple a décidé le sien. Puisse l'infortunée ne jamais s'en repentir ! Je sais, madame, que vous allez revenir à Paris ; si c'est moi seul qui vous y attire, épargnez−vous un voyage inutile. Ce que je dois à mon nom m'a empêché d'être heureux. J'accomplirai le sacrifice. Guidé par mon désespoir, je vais loin de la France défendre les armes à la main des préjugés qui m'ont rendu le plus infortuné des hommes. Je pars cette nuit. Que ne puis−je mettre le monde entier entre moi et mes souvenirs, entre la douleur et l'amour ! Ma mère, je suis si malheureux, que je crois vous servir en vous ôtant le triste spectacle d'un fils consumé par le chagrin.
Si le ciel exauce vos prières, il me ramènera digne d'apprécier ce que vous avez cru devoir faire pour mon bonheur. Mon coeur en gémit sans oser en murmurer. Si le ciel écoutoit mes voeux... ah, ma mère, continuez de p l a i n d r e v o t r e f i l s ! " c e t t e l e t t r e m e j e t a d a n s u n anéantissement total ; je la relus vingt fois sans pouvoir me persuader la vérité de ce qu'elle contenoit.
Mon fils fugitif, mon fils s'éloignant de moi, livré au plus sombre désespoir ; quel coup terrible pour une mère qui croyoit n'avoir que de la reconnoissance à attendre ! Cependant, j'en atteste le ciel, mon premier mouvement fut de m'accuser de trop de sévérité ; et si le passé eût été en ma puissance, si mon Adolphe eût été présent, les préjugés, l'ambition, mes principes même, tout eût cédé au desir de le conserver près de moi. Jeunesse imprudente ! Que vous nous faites acheter chèrement les plaisirs dont la nature a mis le premier germe dans nos coeurs ! Et quel empire n'avez−vous pas sur nous, puisque nous préférons souvent douter de notre raison, à la douleur cruelle de ne pouvoir douter de votre ingratitude !
Ainsi, ce jeune inconsidéré, ne suivant que sa passion, avoit méprisé la noblesse lorsqu'elle étoit un obstacle à l'accomplissement de ses desirs ; il la prenoit pour guide de sa conduite au moment où elle favorisoit ses desseins : dans l'une et dans l'autre circonstance, c'étoit à l'amour seul qu'il sacrifioit.
Mon oncle fut pénétré de cette nouvelle foudroyante, et alarmé de l'effet qu'elle produisoit sur moi ; mais, incapable de s'arrêter à des consolations vagues, il remit le calme dans mon ame en me proposant de partir à la première lettre que je recevrois de mon fils.
S'il ne pouvoit le décider à revenir, son intention étoit de ne pas le quitter, de lui servir de guide, et de profiter de l'occasion pour lui faire entreprendre des voyages qui perfectionneroient son éducation. Ce projet, bien digne de l'amitié paternelle de ce bon vieillard, fut la dernière marque de son attachement.
Il mourut au moment de le mettre à exécution.
Je restai donc abandonnée à moi−même, au milieu d'une révolution dont je ne parlerai que dans les rapports qu'elle aura avec moi.
Je recevois quelques lettres d'Adolphe qui retardoit sans cesse un retour qu'il me faisoit sans cesse espérer. Par la d e r n i è r e , i l m ' a n n o n ç o i t s o n p r o j e t d e p a s s e r à Saint−Domingue, dans l'intention de voir son oncle et de revenir ensuite pour ne plus me quitter.
Mais, avant qu'il pût acquitter sa promesse, j'eus la douleur de voir les lois élever une barrière éternelle entre mon fils et moi. Hélas !
Ce n'étoit que le commencement d'un enchaînement de malheurs qui devoient se dérouler avec une étonnante rapidité.
J'appris bientôt les désastres de Saint−Domingue ; et, en perdant toute ma fortune, il me fallut trembler pour les jours de mon fils, pour ceux d'un frère qui m'étoit cher à tant de titres. Les nouvelles qui arrivoient en France, n'annonçoient que des calamités ; la cruelle renommée ne permettoit pas de douter de l'ensemble des maux qui désoloient cette malheureuse colonie ; mais elle laissoit sur les détails une incertitude accablante.
J'implorai l'assistance du ciel pour ma famille ; chaque i n t e r v a l l e d e c o u r r i e r é t o i t p o u r m o i u n e a n n é e d e souffrance. Enfin, je reçus de Philadelphie une lettre de mon fils. La voici : Adolphe à Madame De Senneterre. " madame, que ne suis−je auprès de vous pour recevoir vos consolations, pour vous soutenir de mon courage ! C'est dans ces moments affreux que je sens trop combien l'amour m'égara, puisque je suis loin de ma mère. Ayez la force de vivre pour un fils qui ne respire aujourd'hui que pour vous, qui ne croiroit pas trop payer de sa vie la douceur de mêler ses larmes aux vôtres. Quel récit j'ai à vous faire ! Le pourrai−je, grand dieu ! Ma main tremble, mon coeur se serre...
" déjà sans doute vous avez entendu parler des événements arrivés à Saint−Domingue ; mais vous ignorez peut−être encore ce qui concerne notre malheureuse famille et vos propriétés. Je n'ai pu aborder ces contrées, où la guerre civile joint à ses fureurs ordinaires une activité aussi brûlante que le climat : c'est à Philadelphie que j'ai appris que mon oncle et son épouse... ils ont péri au milieu de tourments dont le seul souvenir épouvante l'imagination. Non, jamais, jamais je n'aurai le courage de rappeler ces massacres qui font frémir l'humanité. Puissiez−vous toujours en ignorer les détails ! ...
" on ne doute point ici que le machiavélisme d'un gouvernement dont la prospérité de Saint−Domingue humilioit l'orgueil, n'ait préparé de loin sa dévastation. Ses projets n'ont été que trop bien accomplis ; et lorsque tous les partis s'accusent, la ruine de cette colonie, si brillante encore il y a quelques jours, accuse tous les partis...
" il ne faut pas se faire illusion, ma mère, nos habitations sont détruites de fond en comble, les ateliers brûlés, le résultat d'un siècle de travaux, de prospérité et d'économie anéanti. La misère des colons réfugiés à Philadelphie feroit peine à leurs plus mortels ennemis ; ils sont d'autant plus à plaindre, que le passage de l'opulence à la détresse a eu pour eux la rapidité de l'éclair. Du moins, ma mère, vous ne connoîtrez pas ce dernier malheur ; tous les biens de mon père sont à vous. Ils vous appartiennent de droit, puisque v o u s l e s a v e z p o u r a i n s i d i r e r a c h e t é s ; i l s v o u s appartiennent à un titre plus sacré, puisqu'ils sont les biens de votre fils. Ma mère, puissiez−vous en jouir long−temps !
Puissions−nous, bientôt réunis, pleurer nos malheurs communs, et oublier ensemble les chagrins et les passions inséparables de la vie ! " l'infortuné Adolphe ne prévoyoit pas les malheurs qui alloient bientôt accabler sa mère. Je vis apposer les scellés chez moi ; j'appris qu'ils avoient été mis sur mon hôtel à Paris et sur les autres possessions de mon époux. Je pus à peine obtenir quelques−uns de mes effets particuliers, et la permission de conserver un logement dans le château que j'habitois.
Privée de fortune, dépouillée de toute splendeur, c'est alors que je connus l'humanité qui jusqu'à ce moment s'étoit embellie à mes yeux. Ceux qui ne m'abordoient que pour me plaire, cessèrent de se contraindre quand ils n'eurent plus rien à espérer ; et la pitié insultante des uns me révoltoit plus que l'ingratitude des autres. Les paysans que j'avois comblés de bienfaits, ne calculoient plus que ce qu'ils pouvoient tirer de mes dépouilles ; ils abattoient les bois, ils se partageoient des terrains qui, depuis des siècles, appartenoient à la famille de M De Senneterre, en cherchant à se persuader qu'ils étoient communaux.
Je les excuse aujourd'hui ; alors leur ingratitude ajoutoit à mes supplices, et je me décidai à retourner à Paris pour me soustraire à un spectacle qui me brisoit le coeur. Il m'en coûta pour me séparer de mes domestiques, dont la plupart m'étoient entièrement dévoués ; mais l'état de mes affaires exigeoit ce sacrifice que je retardois depuis trop longtemps.
Je n'amenai avec moi qu'Augustine, ma femme de chambre, qui voulut absolument me suivre ; et, sans le domicile que son mari nous offrit à Paris, j'aurois été forcée de me loger en chambre garnie.
Depuis les désastres de Saint−Domingue, mes parents s'étoient réfugiés en province par économie ; une partie de la famille de M De Senneterre étoit émigrée, l'autre retirée dans ses terres. Un seul de ses cousins−germains avoit conservé son domicile dans la capitale ; mais il m'avoit abandonnée depuis le testament qui ne lui donnoit aucun droit à la tutelle de mon fils. Il avoit pris, dans la révolution, un parti qui lui acquit d'abord beaucoup de popularité, et qui finit par le conduire à l'échafaud. Je lui rendrai justice cependant ; il eut de l'ambition, mais il ne fut pas traître envers ceux dont il avoit embrassé la cause. Dans ma position, d'ailleurs, je ne pouvois pas chercher à le voir ; je préférois, à un reste d'éclat sans indépendance, une retraite profonde où je pusse m'occuper en liberté de mon fils et de ma douleur.
Cette retraite me fut bientôt enlevée. Je ne pus ni ne cherchai à me soustraire au décret qui ordonnoit d'incarcérer les parens d'émigrés. Je ne tenois plus à l'existence que par une résignation religieuse ; privée même de la consolation de recevoir des nouvelles de mon Adolphe, accablée du sort dont il étoit menacé, j'aurois remercié mes bourreaux du coup qui m'eût arraché la vie. Dans ces moments affreux, où tout étoit ravi jusqu'à l'espoir, il falloit plus de courage pour vivre que pour se résoudre à mourir.
Je passai treize mois en prison, et surtout les six derniers, sans autres secours que ceux que la crainte de nous voir périr de faim arrachoit à nos geôliers. En butte à toutes les humiliations, oubliant nos malheurs au récit de ceux de nos compagnes, n'osant céder à l'impulsion qui nous portoit à nous aimer, pour éviter la douleur d'une séparation éternelle ; éprouvant cependant cette douleur sans avoir joui des charmes de l'amitié ; tantôt accusant la lenteur de la mort, tantôt frémissant involontairement à l'idée de la destruction ; ne recevant du dehors d'autres nouvelles qu'un journal chargé de la longue liste des victimes qui avoient péri la veille, parmi lesquelles nous cherchions, avec autant d'effroi que d'avidité, le nom de nos parents, de nos amis, des infortunés que, le jour précédent encore, nous avions serrés dans nos bras... non, l'ame ne peut supporter le souvenir de cette situation. Je le dirai cependant, je le répéterai jusqu'à mon dernier soupir, parce que la vérité doit être connue : dans ces prisons où nous étions entassées comme des animaux destinés à la boucherie, où nous étions traitées plus sévèrement que les plus grands criminels, si nos tyrans avoient osé y demeurer parmi nous, ils auroient eux−mêmes admiré combien l'exercice de toutes les vertus y étoit facile ; ils auroient reculé devant la fatalité qui les entraînoit à égorger tant de françois, dont la plupart étoient l'ornement de leur siècle, et dont l'exemple, dans la société, l'eût garantie peut−être d'une dépravation que les lois les plus sages auront bien de la peine à arrêter.
Enfin les massacres cessèrent, et les prisons s'ouvrirent. Graces à l'activité de ma femme de chambre, de cette bonne Augustine qui étoit alors ma seule amie, mon tour arriva.
Elle m'apporta elle−même l'ordre de ma liberté, qui ne me causa une joie momentanée que pour me faire réfléchir plus profondément sur l'étendue de ma misère. Je n'avois plus rien, rien que quelques bijoux avec lesquels j'étois décidée à mourir ; c'étoient les portraits de mon fils et de mon époux. Je ne voulois pas rester à la charge de cette femme respectable, que le malheur des temps avoit forcée à chercher une nouvelle condition.
Quoiqu'elle fît tout pour me cacher la grandeur de ses sacrifices, mon coeur la devinoit ; et la reconnoissance n'ôtoit rien au supplice de vivre de ses privations. Je savois tout ce qu'une femme peut savoir, excepté vivre du travail de ses mains ; d'ailleurs le chagrin avoit miné ma santé, au point de me ravir la possibilité d'une occupation continue.
Il ne me restoit qu'une ressource ; c'étoit de servir. La première fois que j'y pensai, des larmes de sang coulèrent de mes yeux. La fierté qui sauve souvent du vice, qu'il faut modérer et ne jamais éteindre, se révolta avec une violence dont il seroit impossible de calculer la force. Moi, née avec une fortune immense, entourée d'esclaves pendant ma jeunesse, de protégés dans tous les temps ; moi, n'ayant plus rien qu'un nom respectable par des traits héroïques, que l'histoire attestera à la postérité la plus reculée... servir !
Oh, mon dieu ! Vous vîntes encore à mon secours, et l'orgueil s'abaissa devant les préceptes de votre morale.
à force d'y réfléchir, je me rendis peu à peu cette idée plus familière ; je m'y accoutumai enfin, au point de pouvoir en parler à Augustine, sans lui découvrir une répugnance plutôt vaincue que détruite. Elle voulut s'y opposer, mais je fus inflexible ; et je la suppliai d'employer ses efforts pour me procurer une place telle que je la desirois, c'est−à−dire, le soin de présider à l'éducation de quelques jeunes personnes, seul emploi auquel je fusse véritablement propre. Il étoit inutile de lui prescrire de me recommander sous un autre nom que le mien, et seulement comme une infortunée qui avoit tout perdu dans la révolution.
Quelques semaines après, Augustine, le coeur gros, les yeux mouillés de larmes, vint me dire qu'elle m'avoit obéi, et me présenta une lettre pour une jeune femme fort riche, qui desiroit avoir auprès d'elle une personne instruite, de moeurs respectables, et pour laquelle elle promettoit les plus grands égards.
Je pris la lettre et ne pus remercier Augustine autrement qu'en lui serrant la main. Je m'appesantirai sur cette époque si remarquable de ma vie.
J e t e n o i s l a l e t t r e d e s t i n é e à m e s e r v i r d e recommandation ; j'avois les yeux fixés sur l'adresse, et je ne la voyois pas. Absorbée dans l'immensité des pensées qui se succédoient, je ne pensois plus. La foudre, je crois, seroit t o m b é e à m e s p i e d s , q u e j e n ' a u r o i s p a s é t é é m u e . Insensiblement mes idées s'éclaircirent, et je me demandai : que dirai−je ?
Je ne trouvois pas de réponse à cette question.
J'examinai enfin le nom de la personne que j'allois servir ; elle s'appeloit Depréval, et je réfléchissois machinalement sur ce nom, comme s'il eût pu m'apprendre quelque chose de l'avenir que je redoutois. Extrêmement fatiguée de ne pouvoir m'arrêter à rien, je me couchai. Pas un instant de sommeil. Une femme, la veille d'être présentée à la cour, n'étoit pas plus occupée de sa toilette que moi de la mienne. Je craignois d'inspirer de la pitié ; je craignois encore plus de ne pouvoir adoucir un air de dignité que la nature et l'habitude de commander avoient répandu sur toute ma personne. Je redoutois surtout de ne pouvoir supporter avec résignation les questions auxquelles il falloit m'attendre. Le jour me surprit, et je n'avois encore rien résolu.
J'aurois souhaité éloigner le moment fatal ; mais j'appréhendois, en le différant, de manquer l'occasion de cesser d'être à charge à la pauvre Augustine. Ceux qui n'ont pas connu l'éclat et l'opulence en naissant, se feront difficilement une idée de ce qu'il en coûte pour subir l'humiliation. Il ne faut qu'un jour pour payer bien cher des jouissances qui pourtant ne donnent aucun véritable plaisir, puisqu'elles ont toujours eu la monotonie de l'habitude. On ne les apprécie qu'en les perdant.
à dix heures, j'étois prête, et je balançois encore. L'idée d'arriver trop tôt, de faire antichambre, de me trouver peut−être, pour essai, la camarade d'un de mes anciens laquais ; l'idée plus affreuse d'être congédiée après avoir s u b i u n i n s o l e n t i n t e r r o g a t o i r e , m e p o u r s u i v o i t involontairement. Enfin, je m'arme de courage, je descends rapidement l'escalier, et me voilà dans les rues, marchant à pas précipités, tremblante qu'on ne lût sur mon visage ce qui se passoit dans le fond de mon ame. J'étois vêtue de noir, et je n'osois arrêter les yeux sur personne, quoiqu'un voile assez épais me mît à l'abri des regards.
J'arrive à la porte de ma maîtresse future ; je la demande, appréhendant qu'elle ne fût sortie ; on me répond qu'elle est chez elle, et j'en éprouve une sorte de chagrin. Je monte ; mes genoux fléchissoient. Je m'adresse au premier domestique que je rencontre, en le priant de me faire parler à sa maîtresse ; il me dit d'attendre, qu'il va faire avertir une des femmes de madame ; je m'assieds, et j'attends.
Une demi−heure se passe, pendant laquelle une foule d'allans et de venans, tous pour monsieur, m'ôtent la faculté de réfléchir sur toute autre chose que la crainte d'être reconnue. Une femme arrive, me demande qui je suis, et ce que je veux à sa maîtresse ?
−je desire lui parler. −de quelle part ?
−de la mienne. −votre nom ? −je ne peux le dire qu'à elle−même. −madame est rentrée fort tard ; elle n'a point encore sonné. −j'attendrai.
Madame sonna à l'instant même, et presqu'aussitôt on vint me dire que je pouvois entrer. Je suis mon introductrice à travers plusieurs pièces dont l'ameublement, l'élégance, la richesse m'étonnèrent, moi qui avois joui autrefois de tout ce qu'on admiroit. Nous entrons dans une chambre à coucher où il faisoit un léger demi−jour ; madame étoit encore au lit. Je lui présente ma lettre en tremblant ; elle m'engage à m'asseoir, me demande excuse de s'habiller devant moi, ajoutant qu'elle avoit préféré me faire entrer, à me laisser dans une antichambre où il passoit continuellement du monde. Son ton d'aménité me rassura ; cependant je n'osois lever les yeux sur elle. Tout ce que je pus remarquer tandis qu'on lui présentoit une robe du matin, garnie de dentelles, c'est qu'elle étoit d'une taille admirable et remplie de graces naturelles. Enfin la toilette s'achève ; elle ordonne à sa femme de chambre d'ouvrir et de nous laisser. Tandis qu'elle brise le cachet de la lettre, la parcourt, je baisse les yeux ; je jette mon voile en arrière. Au même instant, j'entends un cri perçant ; cette femme tombe à mes pieds, en répétant : « Madame De Senneterre ! ô ciel ! Madame De Senneterre ! » je la regarde, c'étoit Suzette.
Elle étoit sans connoissance ; je la porte sur son lit ; je sonne, on accourt, on lui prodigue des secours dont j'avois presqu'autant besoin qu'elle, car j'étois retombée sur un fauteuil, ne pouvant ni parler, ni agir. Son mari, les personnes qui se trouvoient chez lui, tous les gens de la maison étaient accourus, et attendoient avec inquiétude qu'elle reprît ses esprits. Bientôt elle ouvre les yeux et me cherche ; le foule me cachoit ; elle me demande, et j'approche.
« oh ! Madame, ma bienfaitrice ! » s'écrie−t−elle.
Je lui mets la main sur la bouche, en lui recommandant le secret.
" impossible, impossible, madame. Comment cacherois−je ma joie ? Pourquoi rougirois−je de ma reconnoissance ? Pourquoi rougiriez−vous de vos malheurs, vous dont la vie fut un acte continuel de vertus et de bienfaisance ?
Monsieur, dit−elle à son mari, vous ne la reconnoissez donc pas ? Elle est si changée !
Vous ne reconnoissez pas Madame De Senneterre ? " son mari s'approcha de moi avec autant d'embarras que d'empressement, et me fit un compliment qui me prouva ce qu'il est si facile de vérifier chaque jour, que chez les femmes la sensibilité et le goût suppléent à l'éducation, tandis qu'un homme qui a eu le malheur de n'en pas recevoir, n'est jamais plus mal placé que dans une situation qui fixe les regards sur lui.
Suzette demanda qu'on nous laissât seules, avertit son mari, d'un ton caressant, qu'elle n'iroit pas dîner en ville, le pria de l'excuser sur sa santé ; et aussitôt que nous fûmes tête à tête, elle me prodigua des caresses d'un ton si aimable et si respectueux, qu'elle fit passer dans mon ame toutes les émotions qui agitoient la sienne.
« vous ne me quitterez point, n'est−il pas vrai, madame ? Vous aurez ici votre appartement, vous y serez servie comme si vous étiez ma mère. Eh ! Ne l'avez−vous pas été ? Libre de commander dans toute la maison, moi−même je ne me présenterai chez vous que lorsque vous le permettrez. Qu'est devenue Augustine ? Est−ce qu'elle vous a aussi abandonnée ? » " non, madame, lui dis−je d'un ton un peu embarrassé. Madame ! Reprit−elle avec chagrin.
Si je ne suis pas Suzette pour vous, je ne le serai donc plus pour personne au monde.
Voyez, voyez l'anneau que vous m'avez recommandé de ne pas quitter, le voilà. Toujours à mon doigt, il me rappeloit... « elle s'arrêta en rougissant. » madame, ajouta−t−elle les yeux humides, appelez−moi Suzette, cela soulagera mon coeur. « » eh bien ! Suzette, ma fille, lui dis−je en l'embrassant, Augustine ne m'a point abandonnée ; mais elle n'est pas heureuse. Le fruit de ses économies, placé d'abord avantageusement, lui a été remboursé en papier. Forcée de se remettre en maison, c'est moi qui ai voulu cesser d'être à sa charge. « » il faut la reprendre, madame ; il n'y a qu'elle et moi qui puissions avoir pour vous les attentions qui vous sont dues. Ah ! Si j'avois su vos malheurs ! Mais deux craintes enchaînoient mes pas, celle d'humilier ma bienfaitrice par mon opulence, et celle de vous faire soupçonner que votre fils... il doit être aussi bien à plaindre, votre fils, madame ! " cette réflexion de Suzette me fit répandre des larmes ; elle crut alors ne devoir plus cacher les siennes. Quand nous fûmes un peu remises, je pris la parole.
« mon amie, en veillant sur votre enfance, j'ai rempli un devoir ; ce que j'ai fait pour vous depuis n'étoit qu'une dette que je payois à la générosité de votre conduite. Je suis s e n s i b l e à v o t r e r e c o n n o i s s a n c e , e t j e r o u g i r o i s d e moi−même si j'éprouvois la moindre répugnance à en profiter ; mais, ma Suzette, il faut en borner les effets. Je suis résignée à mon sort, et j'ai plus besoin de tranquillité que des dehors de l'opulence. Songez d'ailleurs que vous êtes en puissance de mari, et que, quelque considérable que puisse être votre fortune, elle vous appartient moins qu'à lui. Laissons Augustine... » " pardon, madame, si je vous interromps ; mais vous ne connoissez ni ma situation, ni mon coeur. M Chenu, ou Depréval, comme il vous plaira de l'appeler, n'a d'autres volontés que les miennes, et n'a jamais desiré que de me rendre heureuse. Depuis mon mariage, le premier moment de bonheur que j'ai éprouvé est celui où j'ai vu la possibilité d'être utile à ma bienfaitrice. Plus je ferai pour vous, plus je m'apercevrai que mes soins vous seront agréables, et plus j'approcherai de la félicité qu'il m'est permis d'espérer.
Pourvu que mon époux voie la joie répandue sur ma figure, il applaudira à tout ce que je ferai ; et, en vérité, Augustine de plus ou de moins dans la maison, ne le frapperoit même pas, si je n'étois très−décidée à la lui faire assez remarquer, pour qu'il la récompense de sa conduite envers vous. Mais, laissant à part le bonheur inappréciable que mon coeur trouve à réparer, autant qu'il est en moi, l'injustice du sort à votre égard, quand vous connoîtrez mon histoire, vous conviendrez, madame, que la reconnoissance sera toujours de mon côté et les bienfaits du vôtre. Nous aurons le temps de parler de moi : c'est de vous, de vous seule qu'il faut nous occuper aujourd'hui. " à peine m'eut−elle installée dans l'appartement qui m'étoit destiné, qu'elle écrivit à Augustine ; le soir même je l'avois auprès de moi. Son activité sembloit doubler son existence pour prévenir mes goûts ; et je ne pouvois m'opposer à rien de ce qu'elle faisoit pour moi, sans l'affliger. Mais, le lendemain, je ne la vis qu'un instant, le jour suivant de même. Quoique j'eusse trouvé chacune de ces journées ma toilette chargée de plus d'étoffes qu'il n'étoit nécessaire, dans ma position, pour réparer ce que le temps et les malheurs m'avoient ravi, j'étois peinée de sa conduite, et humiliée de ses bienfaits. Je ne savois comment concilier les premières marques de sa sensibilité, avec un abandon aussi extraordinaire.
Suzette élevée par moi, Suzette, telle que je l'avois vue lorsque le hasard me conduisit chez elle, étoit une amie à laquelle je pouvois tout devoir sans rougir ; mais Madame Depréval, livrée à la dissipation, n'avoit ni le droit ni le pouvoir de me faire rien accepter. Je tremblois que l'opulence ne l'eût corrompue ; et dès lors, sans emploi, sans considération, il me devenoit impossible de rester dans sa maison, et d'associer mon nom à celui d'une femme jeune, belle, riche et entièrement asservie par les plaisirs. La misère est plus facile à supporter que la honte.
Il m'en coûtoit cependant de la juger sévèrement ; j'attendois avec impatience le moment de m'expliquer, en conciliant ce que je devois à mes principes avec les ménagements qu'exigeoient ma position servile, et l'indépendance de Madame Depréval.
Le troisième jour, elle me fit demander à déjeûner chez moi. En entrant, elle me prodigua les plus tendres caresses. " je ne sais, me dit−elle, ce que vous aurez pensé de moi ; mais j'avois des engagements qu'il m'étoit impossible de r o m p r e s a n s a f f l i g e r m o n é p o u x , e t j e v o u l o i s ê t r e entièrement libre, afin de vous ouvrir mon coeur. Je ne suis pas heureuse ; j'aime la vie solitaire, et je suis forcée de me livrer à la société ; j'aime la simplicité ; et le luxe, la prodigalité m'entourent.
écoutez−moi, madame, avant de me juger. Suzette a besoin de vos conseils ; et comment la guiderez−vous, si vous ne connoissez pas entièrement sa situation ? L'histoire de ma vie n'est, pour ainsi dire, que le tableau des moeurs du siècle ; j'ai bien peur qu'elle soit sans intérêt pour vous. " sa franchise me rendit la bonne opinion que j'avois conçue d'elle ; je l'assurai que j'étois disposée à l'écouter avec indulgence, et que, jetée dans un monde qui me paroissoit effectivement bien nouveau pour moi, je lui saurois gré de ne m'épargner aucun détail.
Nous nous assîmes plus près l'une de l'autre ; elle commença en ces termes : " je voudrois en vain vous le cacher, me le dissimuler à moi−même, j'aimois votre fils au point que le sacrifice de ma vie pour lui épargner un instant de peine, ne m'auroit pas coûté un soupir. Grace à vos soins, à l ' e x e m p l e q u e v o u s d o n n e z à t o u s c e u x q u i v o u s entouroient, la vertu m'étoit aussi chère que mon amour ; je pouvois souffrir, mais non manquer à mes devoirs. Vous m'avez vue résignée à mon sort, je l'étois de même après mon mariage ; et, s'il m'étoit impossible d'échapper à mes souvenirs, du moins mes souvenirs n'existoient−ils que dans le secret de mon ame.
" M Chenu n'avoit pas d'amour pour moi ; je crois que ce sentiment lui sera toujours étranger ; mais il me respectoit comme un être qui lui étoit supérieur. L'ordre que je mettois dans ses affaires, les avis que j'étois à même de lui suggérer lorsque j'écrivois ses marchés, me donnèrent auprès de lui la plus grande considération. Il n'est pas d'homme sans passion, la sienne est d'acquérir, et tout lui prospéroit depuis son mariage. Aussi ne trouvoit−il pas extraordinaire ce que tout autre que lui eût blâmé dans une femme de mon état. Je passois à lire tous les moments qui n'étoient pas nécessaires aux soins de mon ménage ; et, lorsque M Chenu me pressoit de lui dire ce que je desirois qu'il me rapportât de telle ou telle ville où son commerce l'appeloit, c'étoit toujours des livres que je lui demandois. Comme il n'en a jamais ouvert un de sa vie, que sa fortune augmentoit considérablement, il se persuada que plus je me livrois à la lecture, plus j'étois à même de gérer ses affaires : je l'entretins dans une erreur qui le rendoit si docile à mes goûts. Dès ma tendre jeunesse, j'ai senti un desir insurmontable de savoir, et c'est à votre fils que j'ai dû les premiers livres qui m'ont été confiés.
Je peux affirmer encore aujourd'hui qu'il n'en est pas un, madame, que vous m'eussiez interdit ; c'étoit des romans, il est vrai, mais dans lesquels les moeurs et le bon sens étoient respectés.
" plus le commerce de M Chenu s'étendoit, plus je lui devenois nécessaire. Il quitta la métairie que nous faisions valoir ; il acheta, à l'entrée du faubourg de la ville la plus prochaine, une maison considérable par l'étendue des bâtiments, et qui cependant suffisoit à peine à contenir les bestiaux qu'il y déposoit momentanément, et qui se succédoient avec une promptitude vraiment étonnante. Il ne comprenoit pas comment je pouvois tenir des registres si exacts de toutes ses opérations, que jamais la moindre erreur ne se glissât dans ses comptes ; il me révéroit comme l'instrument de sa fortune ; et voulut, pour la première fois, que je fusse vêtue et servie en dame ; ce furent ses expressions.
Que vous dirai−je ? Il fit des soumissions, des fournitures, s'associa à des compagnies, prit des commis, conserva l'habitude de les faire travailler avec moi comme il y travailloit autrefois lui−même. Son opulence devint telle qu'il ne la connoissoit plus ; toujours simple, toujours laborieux, il ne savoit pas dépenser, et ne croyoit pas qu'on pût rien ajouter au bonheur dont il jouissoit. Que n'a−t−il toujours pensé de même !
" de nouvelles entreprises l'amenèrent à Paris. La veille, le sang des victimes y couloit encore, et déjà les plaisirs y régnoient.
Il exigea que j'y vinsse avec lui, espérant que ce voyage me seroit agréable, et convaincu qu'il n'entreprendroit rien d'avantageux s'il ne m'avoit pas là pour me consulter. Nous descendîmes dans un hôtel garni, où nous prîmes un appartement commode et modeste.
Le lendemain M Chenu, en me prévenant que nous irions dîner chez un de ses associés, me parla, pour la première fois, de la nécessité de faire une grande toilette. Il ne cessoit de m'entretenir de la maison de son associé, de ses laquais, de ses équipages, revenoit de nouveau à ma toilette, et me recommandoit surtout de ne rien épargner.
" accoutumée à ne jamais le contrarier, et n'ayant nulle idée de Paris et de la société dans laquelle j'allois me trouver, je me parai de ce que j'avois de plus beau, et crus surtout mettre le dernier degré de luxe à mon ajustement, en m'accablant des joyaux d'or que M Chenu m'avoit rapportés de ses différents voyages. On peut dire qu'il les achetoit au poids. Nous partons de notre hôtel garni à quatre heures ; nous étions à l'entrée de l'hiver.
Un fiacre nous attendoit à la porte. Il accroche en route, casse ; heureusement nous ne sommes pas blessés ; mais la peur m'avoit saisie au point que nous fûmes obligés d'entrer chez une marchande qui eut la complaisance de me donner les secours nécessaires dans mon état, et d'envoyer chercher une autre voiture. M Chenu étoit plus occupé de ma toilette que de ma santé ; il en parla tant, que la marchande crut l'obliger en y ajustant ce que la chute pouvoit avoir dérangé, attention qui effectivement lui fit tant de plaisir, qu'il promit de lui donner sa pratique lorsqu'il monteroit sa maison. Ces mots me frappèrent. Enfin la voiture arrive ; nous nous y plaçons, et, à cinq heures et un quart, nous arrivons à la chaussée d'Antin, où logeoit l'associé de mon mari.
" la porte cochère s'ouvre ; notre fiacre enfile une avenue garnie d'arbres de chaque côté, et éclairée de deux fanaux soutenus par des statues de bronze. Il s'arrête dans une cour superbe, où des réverbères, placés à égale distance, me font apercevoir huit ou dix équipages magnifiques, dont les chevaux, à peine domptés, frappoient le pavé avec impatience, et se cabroient dans des harnois d'une richesse éblouissante. Je ne sais quel sentiment j'éprouvai ; mais, en descendant de la voiture, mes genoux trembloient au point que j'avois peine à me soutenir. Nous entrâmes dans un vestibule décoré par des colonnes de marbre ; et, après avoir traversé plusieurs pièces qu'un nuage répandu sur mes yeux m'empêcha de distinguer, nous arrivons à une porte fermée. Un domestique pousse les deux battans, crie : monsieur et Madame Chenu ! et, sans savoir comment, je me trouve au milieu d'un cercle nombreux, où les éclats de rire et les révérences m'accueillent à la fois.
" tout le monde restoit debout ; le sang me portoit à la tête au point que je crus, dix fois dans une minute, être au moment de perdre connoissance. Enfin, la maîtresse de la maison, faisant tous ses efforts pour prendre un air sérieux q u e l e s c o n t o r s i o n s d e s a b o u c h e t r a h i s s o i e n t involontairement, vient à moi, m'embrasse, et me fait asseoir auprès d'elle. Malgré son air moqueur, je l'aurois aussi embrassée de bon coeur pour m'avoir ôté d'une position dans laquelle, je crois, je serois encore sans son secours.
" à peine fus−je assise, que les jeunes gens se mirent à tourner derrière moi, et les mots : c'est charmant, admirable, impayable, interrompoient seuls le silence ou les éclats de rire qui se succédoient alternativement.
Les hommes à argent, parmi lesquels étoit M Chenu, s'étoient retirés dans un coin du salon, où sans doute ils parloient d'affaires.
Huit femmes, en me comptant, occupoient le contour de la cheminée. Je n'osois les regarder ; mais en vain je détournois les yeux : de tous côtés, les glaces me montroient les regards attachés sur moi, et les grimaces, les coups d'oeil qui servoient d'interprètes entre ces dames et les jeunes cavaliers. Je sentois trop bien que j'étois ridicule, pour ne pas être humiliée qu'on me le fît sentir. En effet, quand je comparois ma toilette sur laquelle M Chenu s'étoit extasié, les joyaux dont j'étois chargée, le lourd bonnet qui m'enterroit la figure, et que j'avois soigneusement rapporté de ma province ; quand je comparois tout cela aux robes légères et richement brodées de ces dames, aux diamans qui seuls couvroient leur poitrine entièrement nue, et décoroient leurs bras découverts jusqu'aux épaules, à ces cheveux artistement rangés, dont la couleur cependant me paroissoit extraordinaire, car elles étoient toutes brunes avec des sourcils blonds, ou blondes avec des sourcils noirs, je ne les trouvois pas jolies assurément ; mais un instinct secret m'avertissoit qu'une de ces femmes, dans un cercle de ma province, eût paru aussi bizarre que je l'étois dans ce cercle d'élégantes, et il me suffisoit d'en faire intérieurement la remarque pour être au supplice. Je m'en rapporte au coeur de toutes les femmes pour dire ce que je devois souffrir ; mais je n'étois pas au bout.
« madame va sans doute ce soir au concert du théâtre Feydeau, » me dit en grasseyant une femme que je regardai en face, et dont la gorge rebondie, les gros bras rouges, le costume grec, la figure enluminée, me rappelèrent involontairement une bacchante que l'on admiroit dans la galerie du château de Senneterre.
" il falloit répondre à cette question ; c'étoit pour moi un très−grand embarras. Je n'avois pas encore ouvert la bouche, et je craignois de dire une sottise, car je ne savois pas ce que c'étoit que le concert du théâtre de la rue Feydeau ; et, dans le fond de mon ame, j'aurois donné tout ce que je possédois pour être seule chez moi ou dans ma maison de province ; mais il n'étoit pas question de partir, il s'agissoit de répondre, et je gardai le silence.
« sans doute, madame viendra avec nous, répondit pour moi la maîtresse de la maison ; il faut bien qu'elle connoisse ce qu'il y a de plus délicieux à Paris. » « si M Chenu l'ordonne, madame, je me ferai un plaisir de lui obéir. » " pendant cinq minutes, j'entendis bourdonner à mes oreilles le nom de M Chenu par les jeunes gens qui m'entouroient. Enfin l'un d'eux s'approcha tout−à−fait de moi.
" madame, me dit−il, M Chenu n'est pour rien dans cette affaire. Si vous le permettez, nous nous ferons tous un devoir de vous apprendre les usages de Paris. Il y a en vous de quoi faire une jolie femme, et, ma parole, il seroit affreux que M Chenu conservât le moindre empire sur vos volontés.
M Chenu est né pour gagner de l'argent, vous pour le dépenser ; M Chenu est venu à Paris pour ses affaires, vous pour jouir des plaisirs ; et, tandis que M Chenu travaillera, calculera, et fera tout ce que M Chenu doit faire, nous serons à vos ordres. Vous viendrez à Feydeau, et je me charge d'être votre cavalier. Ma parole d'honneur, vous y produirez la plus grande sensation.
" comment donc ! S'écrièrent tous les autres à la fois, madame y fera époque.
" v o t r e b o n n e t e s t − i l d e c h e z L e r o y o u d e c h e z M a d e m o i s e l l e D e s p e a u x ? A j o u t a u n d e c e s v i e u x petits−maîtres qui ont plus d'impudence que les jeunes, sans avoir les graces ou l'étourderie qui la font pardonner. J'étois piquée, et mon humeur tomba sur lui.