dot de Suzette, La

Joseph Fiévée · Chapitre 1 sur 1 · partie 3/4

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dot de Suzette, La

Preface

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.

" comme à votre question, monsieur, je peux, sans vous faire injure, vous croire très−désoeuvré, je vous charge de vous informer si mon bonnet est de chez Leroy ou de chez Mademoiselle Despeaux ; pour moi, je n'ai pas encore eu le temps d'y songer. Vous ne refuserez pas ce service à une provinciale dans laquelle ces messieurs viennent de déclarer qu'il y avoit de quoi faire une jolie femme.

" charmant, impayable, de l'esprit, de l'épigramme ! Ma parole d'honneur, charmant !

M u r m u r è r e n t e n c o r e à l ' u n i s s o n l e s é t o u r d i s q u i m'assiégeoient.

" madame, me dit en concentrant sa colère la bacchante qui la première m'avoit adressé la parole, monsieur n'avoit pas cru vous faire une question injurieuse.

" ni moi, madame, une réponse déplacée ; c'est au plus curieux à s'instruire, et monsieur l'est incontestablement plus que moi.

" elle jeta sur mon ajustement un regard dédaigneux, et se tournant vers une glace, elle arrangea ou dérangea les cheveux noirs qui serpentoient sur son front. Mais le coup étoit porté, tous les étourdis étoient pour moi, et les femmes me regardèrent dès lors avec plus de jalousie que de dédain. Ce sentiment, dans tous les cas, nous flatte autant que l'autre nous humilie.

" M Chenu ! M Chenu ! Cria le jeune homme qui s'étoit offert pour être mon cavalier, laissez donc vos affaires, et approchez−vous ici. Savez−vous que vous avez pour femme un trésor ? Elle a de l'esprit comme un ange. Nous avons voulu rire, et, ma parole d'honneur, c'est elle qui nous a joués.

Pour un début, c'est admirable. J'aime les femmes d'esprit ; et, dès ce moment, M Chenu, je m'attache à vous comme à mon meilleur ami.

" monsieur, c'est bien de l'honneur pour moi, répondit mon mari ; il est vrai que ma femme a plus d'esprit dans son petit doigt que moi dans tout mon corps, et pourtant je me porte bien.

" j'étois au supplice ; car la bacchante triomphoit encore fois, et le vieux petit−maître se vengeoit de moi sur mon mari.

" comment ! Lui dit−il, si vous vous portez bien ! Mais vous pesez au moins cent cinquante.

−oh ! Que non, répliqua naïvement M Chenu.

" eh bien ! Ajouta un enfant de dix−huit ans dont la figure ressembloit à celle de l'amour, supposons que M Chenu ne pèse que cent trente, et qu'il y ait un gros d'esprit dans tout son corps ; en calculant ce que le doigt de madame est au corps entier de monsieur, on pourroit au juste...

" il fut interrompu par une grande femme maigre, dont le nez, le menton et les coudes étoient extraordinairement pointus : s'approchant de lui, et lui appliquant un léger soufflet d'une main qui fut aussitôt baisée, elle lui reprocha de mal profiter de l'éducation qu'elle lui avoit donnée. Croyant avoir trouvé une occasion favorable de détourner la conversation, je lui demandai avec empressement si c'étoit monsieur son fils. Cette question, qui me paroissoit si naturelle, excita un rire général ; j'en excepte cependant la dame grande et maigre, qui ne rioit pas du tout.

Heureusement on vint avertir que le dîner étoit servi.

« j'ai des torts envers vous, me dit tout bas la maîtresse de la maison, en me conduisant à la salle à manger ; mais je suis disposée à tout faire pour les réparer et acquérir votre amitié ; car vous me convenez beaucoup. » sa franchise me fit tant de plaisir, qu'elle me rendit une entière liberté d'esprit. Elle me plaça à table entre elle et le jeune calculateur de l'esprit de M Chenu. Cet enfant eut pour moi les plus grands égards, et sourioit en me regardant, chaque fois que la dame grande et maigre lui adressoit la parole. Je distinguois bien qu'elle vouloit qu'il ne s'occupât que d'elle ; je voyois également qu'il se faisoit un malin plaisir de ne s'occuper que de moi ; je jouissois, je l'avoue, du supplice de cette femme qui, avec la bacchante, avoit été la plus indécente dans la mystification que j'avois éprouvée.

" au premier service on ne parla point, on dévoroit. En voyant ces dames manger de la viande à pleines mains (il m'est impossible de trouver une autre expression), je ne pus m'empêcher de penser que la mode des robes qui ne serrent point la taille étoit assez d'accord avec l'appétit des femmes du jour. Je fis part de ma réflexion à mon jeune voisin ; elle excita sa gaîté ; il me répondit par quelques saillies, et nous r î m e s d e s i b o n c o e u r q u e t o u t e s l e s f e m m e s , e t particulièrement celle que j'avois prise pour sa mère, voulurent savoir le sujet de notre entretien.

Il s'en défendit en piquant davantage leur curiosité ; et, la conversation étant devenue générale et bruyante, je recommençai mes observations. En vérité, ces belles dames qui m'avoient tant éblouie, commencèrent à me faire pitié. Pas une phrase dans laquelle la langue françoise ne reçût quatre ou cinq démentis les plus formels, un assemblage d'expressions triviales et de termes recherchés presque toujours placés à contre sens ; et ce qui rendoit ce spectacle vraiment curieux, c'est que toutes ces dames en savoient assez pour se moquer les unes des autres, tandis que les jeunes gens se moquoient généralement de toutes. Pour les maris, il sembloit convenu qu'ils pouvoient s'exprimer comme ils vouloient. N'ayant d'autre prétention que celle de gagner de l'argent, leur bonhomie et d'excellent vin les mettoient à l'abri de la critique.

" je m'amusois à mon tour de celles qui s'étoient jouées de moi ; mon jeune voisin et la maîtresse de la maison me secondoient à ravir ; elle ne manquoit ni d'esprit, ni d'usage ; aussi étoit−elle la seule qui fût jeune et jolie.

" il y avoit une heure que l'on étoit à table, et l'on parla de n o u v e a u d u c o n c e r t d u t h é â t r e F e y d e a u . L e v i e u x petit−maître demanda à M Chenu s'il m'accorderoit la permission d'y venir ; M Chenu répondit que tout ce qui m'amuseroit lui conviendroit toujours beaucoup, et, d'une voix unanime, les jeunes lui déclarèrent qu'il étoit le meilleur des maris. Il prit l'éloge au sérieux, et alloit entrer dans des détails, quand je l'interrompis pour déclarer que mon intention étoit de rentrer chez moi. Je ne voulois ni m'exposer à une scène publique, ni procurer un triomphe complet à ces dames, dont les yeux brilloient déjà du plaisir de me donner en spectacle. Je fus entourée, pressée, sollicitée ; je résistai opiniâtrément. La maîtresse de la maison m'offrit de me faire reconduire, ce que j'acceptai, et M Chenu partit avec la société pour le concert.

" arrivée chez moi, je ne pus m'empêcher de considérer ma toilette, et j'aurois volontiers pleuré de la scène à laquelle elle m'avoit exposée. Pour la première fois de ma vie, mon amour−propre étoit piqué, et il l'étoit vivement. J'éprouvois un chagrin d'autant plus pénible, que je ne pouvois m'en dissimuler la futilité ; cependant j'y cédois avec une foiblesse dont je rougis aujourd'hui. Je jetai au feu le bonnet que j'avois rapporté avec tant de soin de ma province ; je me promis d'obtenir de M Chenu de partir dès le lendemain, ou si des obstacles s'y opposoient, de rester confinée dans mon appartement.

Quand je fus plus tranquille, je réfléchis sur les femmes qui m'avoient humiliée ; je les coiffai en imagination telle que j'avois paru à leurs yeux ; je m'habillai en idée comme je les avois vues ; et, persuadée que leur avantage étoit tout entier dans leurs ajustements, je me demandai avec satisfaction pourquoi je ne céderois pas à l'empire de la mode, et au desir si naturel à mon âge de déployer les attraits que j'avois reçus de la nature. Que vous dirai−je ? Tout ce qui peut entraîner une femme jeune et sans expérience, se trouvoit réuni pour exciter ma vanité.

" M Chenu, qui auroit dû me servir de guide, revint du concert plus confirmé que jamais dans les nouveaux projets que lui avoit inspirés le luxe de son associé. Il ne parloit que d'avoir des chevaux, un hôtel, des laquais, et ne souffroit à cet égard aucune représentation.

« je suis plus riche que tous ces gens−là, répétoit−il sans c e s s e ; p o u r q u o i n e j o u i r o i s − j e p a s c o m m e e u x ? Croyez−vous que je ne me sois pas aperçu qu'ils se moquoient de vous et de moi ? Ah ! Je veux me moquer d'eux à mon tour ; je veux que vous ayez des diamants, des broderies, des bijoux à vous seule autant que toutes les femmes que j'ai vues aujourd'hui. Madame Darson viendra demain matin vous voir (c'étoit l'épouse de son associé) ; elle vous aime beaucoup, à ce qu'elle m'a dit, et je vous prie de suivre ses conseils, si vous ne voulez pas me désobliger. » dans la disposition d'esprit où je me trouvois, rien ne m'étoit plus facile que d'obéir à M Chenu.

" l e l e n d e m a i n i l s e l e v a d e b o n n e h e u r e , l o u a l'appartement le plus beau de l'hôtel garni dans lequel nous étions descendus, retint également les écuries, les remises, et me pressa de m'installer dans notre nouveau domicile, afin que Madame Darson ne me trouvât pas dans une chambre dont la simplicité le faisoit rougir. Il sortit pour acheter des chevaux et une voiture, en m'avertissant de ne pas l'attendre de la journée.

« Madame Darson me fit effectivement la visite qu'elle m'avoit promise. » je vous ai demandé votre amitié, me dit−elle en m'embrassant, et je veux la mériter. Je conviens d'abord que j'ai eu deux torts envers vous, le premier de ne pas venir vous inviter moi−même, le second de me prêter à la scène indécente qui s'est passée chez moi. Mais, en vérité, ma chère, il étoit impossible d'y tenir ; vous étiez à peindre. " elle se mit de nouveau à rire.

" ah çà, continua−t−elle, par où commencerons−nous ?

Je vous ai d'abord amené une femme de chambre ; c'est un vrai trésor, vous en serez contente. Elle nous attend dans ma voiture ; venez, nous allons faire des emplettes.

Ne prenez pas d'argent, me dit−elle, j'ai promis à M Chenu d'être son trésorier, et d'ailleurs à peine en aurons−nous besoin pour quelques fantaisies. Nous allons chez les marchands où je me fournis d'habitude ; ils enverront leurs mémoires. « » quand nous fûmes dans la voiture elle ajouta : « savez−vous que vous allez décidément vous fixer à Paris ? C'est une affaire convenue hier entre M Chenu et M Darson. Je n'aime pas votre nom, il est trop commun ; il y auroit de quoi exciter les risées, lorsqu'à la sortie du spectacle on appelleroit la voiture de Madame Chenu. Je vous connois une propriété qui s'appelle Depréval, nous ajouterons ce nom au vôtre ; ce sera le seul que vous porterez ; votre mari signera les deux, mais uniquement pour ses affaires. » " nous descendîmes au palais−royal où nous fîmes de nombreuses acquisitions ; nous allâmes ensuite chez Leroy et chez cette Demoiselle Despeaux, dont on m'avoit parlé la veille ; nous passâmes plus de quatre heures à courir les marchands, et partout nous achetâmes.

Je n'étois pas intérieurement très−satisfaite de ce qu'on me faisoit faire ; mais je n'avois ni la force, ni un desir bien prononcé de m'y opposer. Madame Darson revint chez moi, elle y passa la journée entière. Ma femme de chambre avoit é t é a v e r t i r l e s o u v r i e r s ; i l s s ' é t o i e n t p r é s e n t é s successivement, et à dix heures du soir notre conversation n'avoit pas changé un seul instant d'objet. « ici Suzette s'arrêta pour me regarder avec une sorte d'inquiétude ; puis elle me dit : » que pensez−vous de moi, madame ? Mais je vous ai promis un aveu sincère, et je rougirois plus du sentiment qui m'engageroit à vous cacher mes fautes, que de l'inexpérience qui me les a fait commettre. −si tout autre que vous, lui répondis−je, me donnoit ces détails, je refuserois de les entendre ; mais quand Suzette s'accuse elle−même, j'ai lieu d'espérer que l'illusion est détruite, et que la raison a repris son empire. " elle me baisa la main, et continua son récit.

« si j'avois employé ma journée entière d'une manière si nouvelle pour moi, M Chenu ou Depréval n'avoit pas perdu la sienne. Quand il rentra, il m'apprit avec joie que le lendemain matin j'aurois à mes ordres une voiture, un cocher et deux domestiques. » c'est assez, me dit−il, tant que nous resterons dans un hôtel garni ; mais j'espère que ce ne sera pas pour long−temps. On m'a parlé d'une maison charmante et en grande partie meublée ; nous irons la voir ensemble. C'est la folie d'un homme qui a plus consulté sa vanité que ses forces ; il y a à parier que l'acquisition sera bonne. « » cette réflexion tomboit tellement d'aplomb sur celui qui la faisoit, que je recommençai à lui parler des craintes que me donnoit le nouveau genre de vie auquel nous allions nous livrer ; mais il me pria de n'avoir aucune inquiétude, ajoutant que je ne connoissois pas les ressources que lui offroient les affaires dans lesquelles il s'engageoit ; qu'il vouloit dépenser beaucoup parce qu'il gagnoit beaucoup. Effectivement, la maison fut achetée, et vous êtes à portée de juger, madame, ce qu'elle a dû coûter, les dépenses immenses qu'elle a entraînées pour la meubler aussi somptueusement qu'elle l'est. Mais avant qu'elle fût en état de nous recevoir, je devois être corrigée du plaisir que procure le luxe, pour ne connoître que les désagréments qu'il amène.

" M Chenu avoit la tête tournée ; la vanité s'en étoit emparée, et comme cette passion n'est pas tellement exclusive qu'elle ne s'allie fort bien à l'amour de l'argent, c'étoit véritablement la seule que j'aurois dû craindre pour lui. Mais, de mon côté, si j'étois plus modeste sur certaines parties, je n'étois pas moins séduite sur ce qui avoit rapport à ma toilette. J'avois tout ce qu'une femme peut desirer pour humilier les autres ; et j'attendois impatiemment le moment de me montrer avec éclat. Un nouveau concert étoit annoncé. Madame Darson, pour qui une méchanceté étoit toujours délicieuse, pourvu qu'elle y contribuât, avoit exigé que je ne me montrasse nulle part jusqu'à ce jour, parce qu'elle avoit invité à dîner la même société qui m'avoit si mal reçue, et qu'elle mettoit un grand plaisir à me ménager une vengeance.

J'avoue que je le partageois.

" ce jour vint enfin. Je ne vous dirai pas, madame, ce que j'éprouvai en me voyant parée avec autant de goût que de richesse ; mais je payai à l'empire de la mode un tribut bien sincère. M Chenu s'extasioit en me regardant, il me disoit cent fois dans un quart−d'heure que j'étois la plus belle femme qu'il eût jamais vue ; et j'aurois pu le soupçonner amoureux de moi, si ces expressions ne m'eussent avertie qu'il m'envisageoit du même oeil que les beaux meubles destinés à montrer son opulence.

" le premier jour que j'avois été dîner chez Madame Darson, j'étois arrivée tard par un accident ; cette fois, je n'arrivai pas plus tôt, mais j'avois à dessein calculé le temps.

Tous les convives se trouvoient réunis ; la maîtresse de la maison s'étoit fait un amusement de remettre sur le tapis la sotte tournure de Madame Chenu, sans dire qu'elle l'attendoit sous le nom de Madame Depréval, et l'on rioit à mes dépens quand on m'annonça.

" aussitôt tout le monde se lève, et de profondes révérences s'adressent à Madame Depréval, qui les reçoit avec une légère inclination de tête. Les hommes se disputent à qui me présentera un siége ; on me regarde, on m'admire ; la conversation s'engage, je la soutiens avec assez de vivacité pour ajouter à l'étonnement. Toutes les femmes croyoient se tromper en se rappelant mes traits ; elles gardoient le plus morne silence ; et, sans la figure de M Chenu qui, placé derrière mon fauteuil, déceloit par tous ses gestes la joie qu'il éprouvoit, je crois qu'elles auroient préféré me regarder comme un personnage entièrement nouveau, plutôt que de voir en moi la même femme qu'elles avoient humiliée, qui se vengeoit si complètement ; car la plus forte vengeance pour une femme est de finir par l'emporter sur celles qui l'avoient un instant dédaignée.

« Madame Darson, incapable de s'arrêter en si beau c h e m i n , l e u r d o n n o i t à e n t e n d r e q u e , p a r m e s a i r s provinciaux, je les avois toutes jouées dans ma première entrevue ; et comme de l'aveu même des oracles, je n'avois pas manqué d'esprit, comme j'avois surtout ri avec la maîtresse de la maison et le jeune homme placé près de moi pendant le dîner, ces dames penchoient à croire que je n'avois voulu que m'amuser. M Chenu surtout les confirma dans cette idée, en répétant sans cesse : » eh bien ! Mesdames, qu'en dites−vous aujourd'hui ? Ma femme n'est−elle pas très−belle ? Répondez donc, mesdames ; est−ce qu'elle ne vous paroît pas la plus belle femme du monde ? " moins ces dames montroient de bonne volonté à lui répondre, plus il mettoit d'obstination à les prendre pour juges ; et, ne pouvant s'imaginer qu'il leur fît de bonne foi d e s q u e s t i o n s d o n t t o u t a u t r e q u e l u i e û t s e n t i l'inconvenance, elles se persuadèrent qu'il ne cherchoit qu'à se venger de la manière dont elles m'avoient accueillie.

" on se mit à table dans ces dispositions ; j'aurois pu me croire la divinité de la maison.

Tous les égards marqués, toutes les préférences délicates étoient pour moi ; c'étoit à qui auroit le bonheur de me servir, à qui pourroit fixer mon attention. Plus ces dames montroient d'humeur, plus elles me plaçoient dans un jour avantageux. L'abondance des vins qu'il seroit aussi permis de croire à la mode, tant notre sexe en fait usage, leur rendit la gaieté ou du moins la faculté de parler, et la conversation resta générale jusqu'au moment de notre départ.

" les jeunes gens qui m'avoient accablée de fadeurs se disputèrent l'honneur de m'offrir la main ; il n'en étoit pas un seul qui n'eût été enchanté de paroître avec moi au spectacle. Celui qui se croyoit le plus de droits à ma bienveillance, étoit le jeune homme dont je vous ai déjà parlé, et qui se nommoit Alphonse ; mais la dame grande et maigre s'en étoit emparée impérativement. Je remerciai tous les autres, et j'offris moi−même mon bras au vieux petit−maître qui m'avoit raillée. Honteux, il ne m'avoit pas approchée de la journée : s'il eût osé, je crois qu'il m'auroit refusée en ce moment.

" nous arrivons au concert. Excepté les loges louées pour notre société, la salle étoit entièrement remplie. Une symphonie excitoit l'attention publique, et commandoit le plus grand calme. Jugez de mon étonnement, quand je vis ces dames prendre plaisir à laisser tomber les banquettes avec un bruit effroyable ; le parterre crioit silence ; tous les yeux étoient tournés de notre côté ; je ne savois comment me cacher. Mais ces dames poussoient de longs éclats de rire ; affectant d'avancer la tête dans la salle, et regardant de tous côtés comme pour chercher la cause du scandale, elles étoient cependant flattées qu'on ne pût l'attribuer qu'à elles. Enfin le bruit cessa, et certaine de n'être plus remarquée, j'osai considérer un spectacle si nouveau pour moi.

" j'étois éblouie. Des bougies adroitement placées de distance en distance donnoient un éclat singulier aux femmes dont les costumes à la fois bizarres et élégans, sans en offrir deux qui se ressemblassent, avoient tous cependant quelque rapport entre eux. Aux conversations qui régnoient dans les loges, au soin que quelque femme prenoit de se placer dans l'attitude qui lui donnoit le plus d'avantage, je m'aperçus promptement que le desir d'être vu faisoit le seul mérite du concert, et que le spectacle principal étoit plutôt dans les loges que sur le théâtre. J'eus ma part de la curiosité publique.

" dans l'intervalle d'un morceau à un autre, tout le monde se leva ; les hommes sortirent des loges, circulèrent dans les corridors, et l'empressement qu'ils mettoient à aller saluer des femmes qu'ils connoissoient à peine, étoit d'autant mieux accueilli, que ces dames trouvoient alors un motif plausible de se retourner, et de déployer en public les graces de leur taille ou la richesse de leurs costumes.

Je restois tranquillement à ma place, trop heureuse quand personne ne s'occupoit de moi. Je recueillois en silence les diverses sensations que j'éprouvois, sans pouvoir en définir une seule ; en un mot, j'étois fatiguée d'étonnement.

" vous amusez−vous, me dit le jeune Alphonse en venant s'asseoir derrière moi ?

−pas trop, " lui répondis−je.

« o h ! B i e n , j ' a i e u l e b o n h e u r d ' é c h a p p e r à m a grand'maman, tandis qu'elle recevoit les adorations qu'il est impossible de lui refuser, car elle les exige, et je viens vous tenir compagnie. Voulez−vous causer avec moi ? −et que dirons−nous ? −que je vous adore, madame, et que votre mari n'est pas le seul qui vous trouve la plus belle femme du m o n d e ; p o u r m o i , j e s e n s q u ' i l m e s e r a d é s o r m a i s impossible de vivre sans vous. » ce ton léger auquel je n'étois pas accoutumée, et auquel je ne m'accoutumerai jamais, me blessa.

« si vous n'étiez pas un enfant, lui répondis−je froidement, votre langage m'offenseroit ; je le pardonne à votre âge, et vous prie de terminer cette conversation. » « c'est bien ridicule au moins ce que vous me dites là ; mais si vous pardonnez à mon âge, je dois, moi, pardonner à votre peu d'expérience ; ainsi nous voilà quittes, mais toujours bons amis, n'est−ce pas, madame ? » " il n'attendit point ma réponse, je n'en avois pas à lui faire. Il se leva, sans sortir de la loge, et promenant ses regards de tous côtés, il distribua tant de salutations, qu'il ne fut pas une femme qui, je crois, n'en reçût plusieurs pour sa part.

" vous voyez, me dit−il en s'asseyant de nouveau, et souriant avec finesse, que mon âge me sert aussi d'excuse a u p r è s d e b e a u c o u p d e j o l i e s f e m m e s . Q u e n e pardonne−t−on pas à un enfant comme moi ! Demandez plutôt à ma grand'maman.

" sa fatuité m'avoit rendue sérieuse ; mais cette dernière phrase me fit rire d'autant plus facilement, que, pendant ses n o m b r e u s e s s a l u t a t i o n s , j ' a v o i s r e m a r q u é q u e s a grand'maman le suivoit des yeux avec inquiétude, et qu'elle faisoit autant de grimaces qu'il faisoit de révérences.

« vous aimez à rire, me dit−il aussitôt : eh bien ! Oublions un instant la passion que vous m'inspirez, et amusons−nous aux dépens du public ; aussi bien vous devez avoir besoin d'instruction. Un concert est comme une exposition de tableaux ; si l'on n'a pas le catalogue et la critique, on ne voit que des figures. » sans attendre mon approbation, il ajouta : " cette femme si gaie, qui est dans la loge en face de nous, est d'une des plus anciennes familles de France. Elle a eu le malheur d'être prisonnière pendant un an, et le chagrin affreux de perdre son père, sa mère et son époux. On avoit cru qu'elle mourroit de désespoir, mais la philosophie l'a soutenue. On la rencontre maintenant partout, dans les bals, aux promenades, aux spectacles. On prétend qu'elle va se marier de nouveau ; ce seroit un meurtre, car elle est le charme et l'enjoûment de la société.

" à côté d'elle, est une femme de beaucoup d'esprit, mais d'une fierté insupportable ; elle est veuve d'un homme qui portoit un grand nom, et qui a péri comme tant d'autres. Elle va dans tous les endroits publics, non pour se faire voir, mais pour rencontrer tout le monde. Un sot en place lui paroît toujours une bonne connoissance, et le desir qu'elle a de montrer son importance, fait quelquefois de sa maison une réunion bien extraordinaire. Elle force à dîner côtes à côtes des gens qui se dévoreroient partout ailleurs ; et, sans jamais chercher à les réconcilier, elle a l'art de les faire vivre ensemble.

" voyez−vous dans la loge à droite ces deux femmes si belles, si somptueusement parées, dont la cour est si nombreuse ? Elles étoient mariées à de riches bourgeois très−estimés ; mais elles viennent de divorcer pour se livrer entièrement au plaisir. L'une a deux enfants, l'autre venoit d'accoucher. Nées sans fortune, leur beauté leur avoit procuré de bons établissements. On ignore de quoi elles vivent maintenant, car leur dot remboursée ne suffiroit pas à un jour de leur dépense, et pourtant elles ont une excellente maison, équipages, etc. ; elles sont très−bonne compagnie dans leur genre.

" eh quoi ! Pensai−je en soupirant, voilà donc les femmes qui fixent les regards, et auxquelles on va m'assimiler !

" il alloit continuer, mais en avançant la tête pour mieux me désigner quelqu'un, il fut aperçu par une femme placée dans la loge près de celle où j'étois ; elle l'appela, et il me quitta aussitôt.

« avec qui êtes−vous donc là, Alphonse ? » lui dit−elle assez haut pour que je pusse l'entendre, sans même prêter l'oreille.

" avec une nouvelle débarquée, lui répondit−il sur le même ton, dont le mari a fait aussi ses affaires dans la révolution : ces gens−là sortent de dessous terre. Elle est assez jolie, et ne manque pas d'esprit. Elle avoit rapporté de son village une toilette et des préjugés gothiques ; elle a déjà quitté l'une, et, malgré sa pruderie, je gagerois qu'elle ne sera guère plus long−temps à se défaire des autres. Je vous conterai son histoire, c'est à mourir de rire.

" je suffoquois de honte et de dépit, et j'étois plus humiliée d'une élégance qui m'exposoit à de pareilles remarques, que je ne l'avois été de la simplicité qui m'avoit livrée aux railleries. Alors je n'avois rien à me reprocher.

" comment, jolie ! Dit cette femme en s'avançant pour m'examiner (je n'osois tourner les yeux sur elle) ; elle me paroît belle, et l'air assez décent. Est−elle seule ici ?

" non vraiment, elle est en nombreuse société. Tenez, regardez cette grosse commère qui cherche à se faire voir et qui devroit se cacher (c'étoit la bacchante), elles sont venues ensemble. J'oserois jurer qu'elles ne s'aimeront jamais ; l'une est trop jolie, et l'autre trop laide.

" vous ne savez pas le nom de cette grosse femme ? −je ne connois qu'elle ; j'ai l'honneur d'être admis à lui faire ma cour. −je vous en fais mon compliment.

" que voulez−vous ! Il n'y a plus que ces gens−là qui aient une maison ; il faut bien se décider à les voir ou à périr d'ennui. Elle se nomme Dutilo ; elle a été long−temps couturière, et son mari coiffeur. Le cher homme a tant travaillé les assignats, les marchandises, les maisons et les terres, qu'après avoir acheté et revendu la moitié de la France, il en a gardé une partie pour lui. C'est un adroit coquin.

" et cette jeune femme qui est auprès d'elle, vous la connoissez sans doute aussi ?

" qui ne connoît pas Madame Darson ?

Inconstante en amour, perfide en amitié, fausse avec l'apparence de la plus grande franchise, menant son mari comme un sot, elle se moque de toutes les femmes qui sont laides, et perd de réputation celles dont la beauté lui porte ombrage. Elle a de l'esprit comme un petit diable.

" quel nouveau sujet de réflexions pour moi !

" un homme singulièrement vêtu parut sur le théâtre ; tandis qu'il s'avançoit, une main dans sa poche et tenant sa cravate de l'autre, chacun courut reprendre sa place.

Le silence qui régna subitement me fit croire qu'il avoit un talent prodigieux, ou qu'il étoit du bon ton de l'écouter. Pendant la ritournelle de l'air qu'il alloit chanter, j'entendis la femme placée dans la loge à côté de la mienne dire à quelqu'un que je ne pus voir : " ce jeune Alphonse est entièrement perdu.

Qui croiroit qu'un enfant d'une famille aussi respectable, et qui a éprouvé tant de malheurs, pût se livrer à la plus mauvaise société, afin de satisfaire son goût pour les plaisirs ? Regardez cette vieille femme près de laquelle il s'assied et qui a l'air de lui faire des reproches ; c'est une ancienne femme de chambre de sa mère, dont le mari a eu des entreprises pour les hôpitaux, pour les armées ; et les diamants de sa moitié viennent de ce qui se trouve de moins sur les chemises des soldats, ou sur les drogues nécessaires pour soulager les malheureux. Cette vieille femme a la fureur d'inspirer des passions qui lui coûtent fort cher. Elle se ruine aujourd'hui pour le fils de celle qu'elle servoit autrefois.

" je vous laisse à penser, madame, ajouta Suzette, combien je rougissois de la société dans laquelle je me trouvois, et combien j'étois étonnée de cet essai sur les moeurs de mon siècle. L'envie de paroître, que l'humiliation de mon début dans le monde m'avoit inspirée, s'évanouit devant les dangers qui m'entouroient. J'aurois voulu pouvoir me cacher à tous les yeux, et, en sortant du concert, tous les yeux étoient fixés sur moi.

J'étois anéantie. Quand je fus rentrée, une sombre tristesse s'empara de mon coeur ; j'essayai de faire entendre à M Chenu les raisons qui me faisoient desirer de vivre d'une manière plus simple ; il ne me comprit seulement pas. Il ne s'occupoit que de l'embellissement de sa maison, et m'assuroit que, lorsque j'y serois établie, il me feroit voir tant de monde, que l'ennui m'abandonneroit.

" je suis donc condamnée à un luxe qu'on envie, et qui fait mon supplice ; je suis condamnée à visiter, recevoir, accueillir une société qui ne me convient nullement. Plus je suis triste, plus M Chenu fait de dépenses, persuadé que la richesse est ce qu'il y a de mieux au monde, et que l'éclat équivaut au bonheur.

« à la tête d'une maison dans laquelle il m'est impossible de mettre de l'ordre, volée impitoyablement par mes domestiques, tourmentée par mon époux qui, dans une circonstance, jette l'argent par les fenêtres, et dans une autre où sa vanité n'est pas intéressée, revient à ce premier amour du gain qui n'abandonne presque jamais ceux qui ont commencé comme lui, j'éprouve, par un effet entièrement opposé, le même chagrin que vous. C'est dans cette position que mon ancien goût pour l'étude s'est présenté à moi comme une consolation nécessaire ; j'ai desiré trouver une infortunée qui pût me servir de guide, devenir mon amie, contribuer à ma tranquillité et m'offrir l'occasion de sécher ses larmes. Le hasard, ou plutôt le ciel m'a envoyé ma bienfaitrice, et maintenant je sens le prix des richesses. Oui, madame, vous m'apprendrez à en jouir ; vous m'enseignerez à me conduire dans une situation si nouvelle pour moi ; votre exemple sera la meilleure et la plus profitable de vos leçons. Si M Chenu pouvoit oublier que je vous dois tout ce que je possède, il sentiroit encore que, du côté de la dépense, il sera trop dédommagé par l'ordre que vous m'instruirez à mettre dans une maison vraiment au−dessus de mes forces. » c'est ainsi que Madame Depréval m'ouvrit son ame ; je la plaignis et l'estimai davantage.

Je l'exhortois souvent moi−même à ne pas désobliger son mari, dont le plus grand bonheur étoit de la mener avec lui, et de l'engager dans toutes les parties sans attendre son aveu.

Elle lui déguisoit jusqu'à sa complaisance, et ne se faisoit prier que lorsqu'elle vouloit arracher de lui quelques services qu'il n'eût pas rendus sans cela. Une place pour le mari d'Augustine paroissoit difficile à obtenir ; Madame Depréval consentit à paroître dans une fête dont le motif lui déplaisoit, et le lendemain le mari d'Augustine fut placé, ce qui m'obligea beaucoup, car j'étois hors d'état de récompenser les services que ces braves gens m'avoient rendus.

Je jouissois donc enfin de quelque tranquillité, seul bonheur possible dans ma position.

éloignée de mon fils, je ne pouvois en parler qu'avec Suzette, et trop de raisons me forçoient à éviter d'en faire le sujet de nos conversations. Combien de fois, sans nous rien dire, nous eûmes la certitude que le même objet nous occupoit également ! Nous avions tellement pris l'habitude de nous taire et de nous entendre, que lorsque Suzette me voyoit pleurer, elle me disoit aussitôt : « vous le reverrez, madame ; je suis sûre que vous le reverrez. » quand je la voyois triste, je ne pouvois lui offrir la même consolation.

Cette femme intéressante me devint bientôt si chère que j'eusse préféré, sans balancer, ma misère, Suzette et mon fils, à l'opulence sans elle ou sans lui ; mon coeur ne faisoit plus aucune différence entre eux. Quelle ame noble ! Quelle résignation à son sort ! Avec quelle amabilité elle se prêtoit aux desirs de son époux, dont tous les goûts étoient en contradiction avec les siens ! Plus son esprit se développoit, plus elle reprenoit cet amour de la simplicité qui n'appartient qu'aux grands caractères dans les hommes, à la délicatesse des sentiments dans les femmes. Forcée souvent de recevoir du monde, ou de courir les fêtes, avec quel plaisir elle revenoit partager ma solitude ! Dîner tête à tête avec moi étoit pour elle une jouissance préférable à tout.

Elle avoit voulu que je fusse toujours servie dans mon appartement, et c'étoit là qu'elle aimoit à se trouver, c'étoit là que nous faisions nos lectures, et qu'elle recevoit les leçons de divers talens qui lui devinrent bientôt familiers. Instruire Suzette, n'étoit vraiment que développer en elle le germe de toutes les vertus que la nature lui avoit données.

Je passai un an sans aucun événement remarquable, espérant toujours recevoir des nouvelles de mon Adolphe. Hélas ! C'étoit tout ce qu'il m'étoit permis d'espérer, s'il vivoit encore.

Une nuit Suzette entra chez moi ; elle revenoit d'un bal. à son retour, le portier lui avoit remis le billet suivant, qu'elle accourut aussitôt me communiquer, bien sûre que je ne lui en voudrois pas d'avoir troublé mon sommeil.

« madame, j'arrive d'Angleterre, où je » n'ai rien négligé pour m'informer du sort « de M De Senneterre. Quoiqu'il demeure à » Londres, je n'ai pas eu l'honneur de le « voir ; il étoit absent ; mais j'ai su qu'il se » portoit bien. Si vous voulez me recevoir « demain dans la matinée, je me ferai un » véritable plaisir de vous donner des renseignements « plus détaillés. » la joie de Suzette tenoit du délire ; la mienne surpassoit les forces de mon ame. « il vit, répétoit−elle à chaque instant. −est−il heureux du moins ? M'écriai−je. » cette réflexion nous attendrit également toutes deux, et nous passâmes une grande partie de la nuit à tenter vainement de savoir ce qu'on nous apprendroit le lendemain, et à hâter, par nos voeux, l'heure de la visite qui nous étoit promise.

« quelle est la personne qui vous a écrit ce billet, demandai−je à Suzette ? Vous ne m'aviez point parlé de cela. » " je craignois, madame, de vous faire partager mon i n q u i é t u d e . J e s a v o i s q u e v o t r e f i l s n ' é t o i t p l u s à Philadelphie. M Chenu, de concert avec moi, avoit fait prendre des renseignements, et nous étions convenus de les taire, puisqu'ils n'offroient rien de satisfaisant.

Il y a un mois environ que je me trouvai dans une maison où quelqu'un parloit d'un voyage qu'il étoit obligé de faire à Londres ; sachant que tous les françois y sont enregistrés, je le priai si instamment de s'informer de M De Senneterre, de lui parler s'il parvenoit à le rencontrer, qu'il me promit de remplir exactement ma commission. Il me demanda de quelle part il faudroit qu'il lui fît des questions : « est−ce de la vôtre, madame ? » ajouta−t−il. −cette demande me fit rougir involontairement. −« non, monsieur, lui répondis−je, vous lui parlerez au nom de la plus tendre des mères. » il m'objecta qu'il seroit peut−être plus sûr de le charger d'une lettre ; mais je lui fis sentir combien il seroit cruel pour cette mère infortunée de se livrer à un nouvel espoir dont rien ne garantissoit la réussite ; je lui peignis votre amour pour ce fils unique avec tant de chaleur, qu'il jura de ne rien épargner pour vous satisfaire. « il viendra demain, madame, ajouta−t−elle ; le recevrez−vous en vous faisant connoître ? Le recevrai−je seule ? −nous le recevrons toutes deux, mon amie, et si vous voulez donner des ordres pour qu'on le fasse monter chez moi, nous y serons plus en liberté. » elle m'embrassa en m'exhortant à réparer le sommeil perdu, je lui adressai le même souhait ; mais, en nous revoyant le matin, nous ne nous demandâmes ni l'une ni l'autre comment nous avions passé la nuit.

Le voyageur qui avoit fait annoncer sa visite fut exact. Après les compliments d'usage, il me dit : « je suis fâché, madame, que mes affaires ne m'aient pas permis d'attendre l e r e t o u r d e M D e S e n n e t e r r e ; j ' a u r o i s e u t r o p d e satisfaction si j'eusse rapporté à sa mère les consolations dont elle a besoin. J'ai dîné chez M Birton, négociant à Londres ; c'est près de lui que votre fils demeure. L'éloge que j'en ai entendu faire est au−dessus des expressions que je pourrois employer. Consolez−vous, madame, il a trouvé des amis dans son malheur. » « saura−t−il du moins, monsieur, que c'est sa mère infortunée qui a décidé votre démarche ? » " quand je vous ai nommée, madame, il n'a été facile de voir que vous n'étiez pas inconnue à la famille de M Birton. Excellente mère, m'a dit cet homme, excellent fils ; rien n'adoucira son chagrin d'en être séparé.

Il en parle sans cesse, et ne peut se pardonner de l'avoir quittée. En vérité, ajouta M Birton, je ne puis concevoir les motifs qui l'y ont décidé ; car ce jeune homme est trop sage pour ne pas connoître l'étendue de ses devoirs, et c'en étoit un pour lui de ne pas abandonner sa mère. " en ce moment, je regardai Suzette ; elle étoit pâle et tremblante, comme si le reproche de M Birton se fût directement adressé à elle ; je lui pris la main avec amitié, et je m'empressai de répondre que l'âge de mon fils étoit sa première excuse ; que les découvertes que j'avois été à portée de faire depuis son départ, m'avoient fait regretter d'y avoir contribué moi−même. Je n'avois pas abandonné la main de Suzette ; elle serra la mienne avec l'expression de la plus vive reconnoissance.

" que je m'en veux aujourd'hui de ma prudence !

Dit−elle. Si je n'avois craint votre sensibilité, madame, monsieur se seroit volontiers chargé d'une lettre, et votre fils n'auroit pas été privé du plus grand des bonheurs. « » n'ayant pas l'honneur de connoître madame De Senneterre, répondit le voyageur, j'ai laissé chez M Birton l'adresse de Madame Depréval, en assurant que les lettres que votre fils enverroit, vous seroient exactement remises ; de son côté, M B i r t o n m ' a d o n n é l ' a d r e s s e d e s o n c o r r e s p o n d a n t à Hambourg ; la voici, madame, ainsi tout sera bientôt réparé. Je dois ajouter cependant que cet honnête négociant a paru étonné que vous n'ayez pas reçu des nouvelles de M De Senneterre ; il assure qu'il n'a négligé aucune occasion possible de vous écrire. « » et qui auroit pu me découvrir ? M'écriai−je ; les malheureux sont si vite oubliés ! Pauvre Adolphe ! Qu'auras−tu pensé de mon silence ?

Mais, monsieur, est−ce là tout ce que vous savez de mon fils ? Votre billet nous a donné l'espérance qu'il se porte bien. « » on me l'a dit à moi−même, madame, en ajoutant qu'une tristesse profonde nuisoit seule à sa santé ; il a des accès de mélancolie dont rien ne peut le distraire. Un françois que j'ai rencontré à Londres, et qui connoît M De Senneterre, le soupçonne de regretter en ce pays une autre personne que sa mère.

J'ignore ce qu'il y a de vrai dans cette assertion ; je la révoquerois d'autant plus volontiers en doute, que le négociant auquel j'étois adressé, m'a affirmé qu'une des filles de M Birton, très−belle, j'ai eu l'honneur de la voir, avoit conçu de l'inclination pour votre fils, et que M Birton lui−même, qui passe pour être fort riche, verroit ce mariage avec plaisir. " la figure de Suzette se couvrit des couleurs les plus vives ; il étoit trop facile de voir que cette nouvelle imprévue la jetoit dans un trouble qu'elle vouloit en vain se dissimuler à elle−même ; aussi se pressa−t−elle d'affirmer que ce mariage combleroit de joie les amis de M De Senneterre, s'il lui procuroit un bonheur... il lui fut impossible d'achever.

" il n'y a peut−être rien de réel dans tout cela, reprit le voyageur ; mais j'ai cru devoir vous dire ce que j'ai appris. En effet, si votre fils, madame, aimoit avant de sortir de France, et que cet amour augmente encore aujourd'hui la tristesse qu'il éprouve loin de sa mère et de sa patrie, il est difficile de croire qu'il pense à se marier. L'espoir n'abandonne jamais les hommes, surtout quand leur coeur est vivement affecté.

" de l'espoir ! S'écria Suzette, il est des positions dans lesquelles on n'en conçoit plus.

J'ignore si c'est la sienne, dit−elle effrayée de son exclamation ; mais il seroit à souhaiter qu'il épousât Mademoiselle Birton. Vous dites qu'elle est très−belle, monsieur ?

« sans vouloir lui faire un compliment, on pourroit affirmer qu'elle vous ressemble beaucoup. » Suzette étouffa un soupir.

« cependant, ajouta−t−il, elle n'a pas cette teinte de sensibilité répandue sur tous vos traits, et la sévérité de sa figure nuit beaucoup à son agrément. Elle n'est que belle. » Suzette se leva, je l'imitai ; je souffrois de sa position. Nous fîmes les remercîments les plus vifs à la personne qui avoit si obligeamment secondé les intentions de Madame Depréval, et nous nous retirâmes chacune dans notre appartement.

Plus les hommes multiplient leurs affections, plus ils augmentent leurs plaisirs et leurs chagrins. J'aurois dû être heureuse de savoir mon fils estimé, chéri dans une maison devenue son asile ; j'aurois dû jouir d'avance de l'espoir de recevoir une lettre de lui, et de pouvoir bientôt lui envoyer les bénédictions de sa mère ; mais ma joie même me devenoit pénible par les efforts que j'étois réduite à faire pour la concentrer. Chaque jour me dévoiloit le coeur de Madame Depréval ; j'y lisois un amour malheureux que je ne pouvois autoriser, et que sa vertu la forçoit de me cacher. Il y auroit eu de la barbarie de ma part à la ramener sans cesse sur un objet pénible si elle le redoutoit, et de l'imprudence à l'en entretenir si elle le desiroit. Elle étoit plus triste qu'à l'ordinaire, et craignant d'en approfondir la cause, je n'osois plus lui parler ; elle me fuyoit également, et nous étions toutes deux réellement à plaindre. Cet état ne pouvoit durer ; mais je ne savois pas comment en sortir. Occupée de ces réflexions, je versois un matin des larmes sur ma cruelle destinée, quand Suzette entra chez moi. Tout en elle annonçoit qu'un grand dessein occupoit son esprit ; elle avoit dans tous ses gestes, dans l'expression de sa physionomie, quelque chose de triste et de sublime tout à la fois. Elle se plaça vis−à−vis de moi, puis me prenant les mains et fixant ses yeux sur les miens, elle me dit : " pensez−vous à écrire à votre fils ? −je ne pense qu'à lui, Suzette. −lui écrire suffit donc à votre coeur ? −que pourrois−je espérer davantage ? −ah ! Madame, que n'espère−t−on pas quand on est libre ? Et vous avez le bonheur de l'être. −que voulez−vous dire, mon amie ? Qu'il faut partir, madame.

−partir ! −oui, partir, ajouta−t−elle avec un courage qui trahissoit à peine son émotion.

Tout est prévu, tout est prêt ; tout, excepté votre aveu. Votre fils souffre loin de sa mère : votre tristesse trahit malgré vous les tourments de votre ame. Je vous ai obtenu un passeport ; le mari d'Augustine vous accompagnera ; vous le renverrez quand vous croirez n'en avoir plus besoin ; vous le garderez, si des événements que je ne peux prévoir vous engagent à revenir. Ses ordres, et il les remplira, sont de ne consulter que votre volonté et d'y céder en tout. Que rien de ce qui pourroit enchaîner vos pas ne vous occupe ; je le répète, tout est prévu. ô ma bienfaitrice ! Je n'ose m'expliquer davantage ; mais la fortune de Suzette n'est que le produit de sa dot ; elle vous appartient tout entière. " revoir mon Adolphe, le presser contre mon sein, dieu puissant ! M'avez−vous réservé tant de bonheur ? Telle fut ma première pensée ; mais la réflexion vint bientôt la dissiper. Cruelle amie, dis−je à Madame Depréval, deviez−vous tenter le coeur d'une mère ? Moi, vous abandonner ! Le pourrois−je sans ingratitude ? N'êtes−vous pas aussi ma fille ? Réunir mon fils et Suzette n'est pas en mon pouvoir, et cependant j'éprouve violemment qu'il me seroit impossible de vivre avec l'un sans regretter l'autre. Je souffre à Paris, je souffrirois à Londres. Ne me parlez plus de ce voyage, vous me feriez mourir de l'excès de ma joie ou de l'excès de mon désespoir. Mon fils, Suzette, douleur et consolation de ma vie ! ô mon dieu ! Mon dieu !

M'écriai−je en tombant à genoux, ayez pitié de moi. " je restois dans cette attitude, les mains fortement appuyées sur mon front, craignant de ne pas résister à la force des émotions qui sembloient vouloir dissoudre tout mon être.

Madame Depréval se promenoit à grands pas dans la chambre, s'adressant différentes phrases dont les sons inarticulés frappoient mes oreilles ; je ne distinguois clairement que le mot courage plusieurs fois répété, et de longs soupirs qui me brisoient le coeur. Enfin, elle s'approcha ; et, me prenant dans ses bras pour me placer sur mon siége, elle se tint long−temps debout devant moi, dans un état d'immobilité absolue.

" je comptois sur le courage de Madame De Senneterre, dit−elle sans m'adresser la parole ; elle est plus foible que Suzette. Il fut une époque dans ma vie où l'on exigea le sacrifice de toutes mes affections ; l'honneur et la mère de celui que j'aimois tracèrent mon devoir ; mon ame fut déchirée et mon devoir accompli. étoit−ce pour rejoindre un fils, un être cher à mon coeur, qu'il falloit renoncer à ceux près de qui mon enfance s'étoit doucement écoulée ? ô mon Dieu ! Vous seul connoissiez ce qui se passoit alors en moi. Vous pleurez, madame ! Comparez votre situation à la mienne. Tout est bonheur pour vous, tout est malheur pour moi. Affligée dans le passé, accablée du présent, je n'ai pas même de ressources dans l'avenir.

" quel moment, Suzette, prenez−vous pour me reprocher ma conduite trop sévère envers vous ?

« des reproches ! Moi ! Ah ! Madame, vous ne le croyez pas. Vous n'avez fait que ce que vous deviez faire, et ma vie entière vous prouvera que Suzette est loin d'accuser sa bienfaitrice. Mais, quand je vous vois balancer... » " reproche−moi donc aussi mon amitié pour toi, cruelle enfant, m'écriai−je ; reproche−moi de ne pouvoir vaincre ma reconnoissance, et de céder à ce charme irrésistible qui, dans mon coeur, t'a confondue avec mon fils. Toi seule m'as soulagée dans l'infortune la plus amère ; sans toi, je c e s s e r o i s p e u t − ê t r e d ' e x i s t e r ; e t , q u a n d j e t e s a i s malheureuse, sans autres consolations que les caresses et les conseils d'une mère, car je suis la tienne, tu veux que je t'abandonne !

Ah, Suzette ! Dans la triste situation que tu viens de me rappeler si cruellement, le devoir étoit d'un côté, la honte ou le bonheur de l'autre ; dans ma position, le devoir, la félicité et le désespoir sont tellement partagés, que mon coeur se déchire sans pouvoir se décider. Pourquoi m'as−tu parlé de ce voyage ? « » parce que vous n'en auriez jamais parlé, madame, et que la gloire de vous rendre à votre fils adoucissoit la douleur d'être séparée de ma bienfaitrice. Si j'osois approfondir mes pensées les plus secrètes, peut−être trouverois−je la récompense de ma conduite, dans la certitude qu'il saura que c'est moi qui lui ai rendu sa mère. N'est−ce pas moi qui l'en ai privé, ajouta−t−elle en se jetant dans mes bras ? Mais vous n'en voulez pas à Suzette ; vous avez dit qu'elle étoit la fille de votre coeur. Suzette, l'infortunée Suzette, la fille de Madame De Senneterre ! Et je pourrois me plaindre de ma destinée. Ah ! Je ne l'ai jamais mieux senti qu'aujourd'hui ; ce n'est pas la fortune, c'est l'amitié, la vertu, qui rapprochent les distances. " je la t e n o i s p r e s s é e c o n t r e m o n s e i n , e t n o s l a r m e s s e confondoient quand M Depréval entra.

" je vous demande pardon, me dit−il en nous regardant d'un air étonné ; mais je cherchois ma femme pour lui apprendre qu'elle ne pourra se dispenser du bal auquel elle est engagée pour demain. Quoique cela me contrariât beaucoup, j'avois consenti à ce qu'elle n'y allât pas ; ce qui étoit très−désagréable : mais elle est si triste depuis quelques jours, que je suis fort aise de trouver cette occasion de la forcer à s'amuser. N'est−il pas vrai, madame, il faut que les jeunes femmes se dissipent. Je ne la conçois pas, ajouta−t−il en voyant que Suzette annonçoit par un mouvement de tête que le bal ne lui convenoit pas ; qu'est−ce qui lui manque ? Si elle veut faire remonter ses diamants, je ne m'y oppose pas ; en veut−elle de nouveaux, qu'elle en achète. Je sens bien que ma femme ne doit être éclipsée par personne ; aussi, ma foi, je remarque que c'est toujours elle que l'on admire, et ça me fait honneur. Quand on a de l'argent, ne faut−il pas s'en parer ?

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