Dr. Ice Cold (French Edition)
22. Scarlet
Chapitre 22
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Scarlet
Il ne me faut que quelques minutes pour remplir le lave-vaisselle. Quand le nettoyage du petit-déjeuner est terminé, je m'appuie contre l'îlot et laisse échapper un long soupir. Ce n'est pas étonnant que Rémy et moi soyons devenus si proches ces dernières semaines. À part s'embêter l'un l'autre et se demander comment on se sent, il n'y a absolument rien à faire. Rien, du moins, qui puisse retenir mon attention. Je n'ai jamais eu autant de temps libre pour ne rien faire. Des choses comme jouer du piano, regarder la télévision ou lire des livres étaient réservées à quelques précieuses heures de plaisir lors d'un rare week-end de congé, et non pas à des choses que je pouvais faire tout le temps.
La seule chose à faire est d'explorer et d'espérer trouver quelque chose pour me divertir pendant que j'attends que Rémy termine son travail. Je ne suis pas sûre qu'il ait vraiment un travail urgent à faire ; l'expression de son visage était plutôt fermée et il semblait vouloir être seul.
Ai-je dépassé les bornes en demandant à voir sa chambre ? J'envisage cette possibilité en montant les escaliers. Même si je pense que l'inviter chez moi me demanderait un peu de réflexion, je ne pense vraiment pas que je dirais non. Après tout, nous sommes chez lui et lui aussi est venu dans ma chambre. Il n'y a rien que je doive cacher, même si je suppose que je me sentirais quelque peu gênée de le voir dans un environnement qui n'est pas aussi somptueux que son cabinet ou son domaine de campagne. Peut-être que certaines choses dans la maison pourraient déclencher une conversation inconfortable, mais je suppose qu'il respecterait mes limites si je devais déclarer que quelque chose est trop personnel pour en être discuté.
Je ne sais pas depuis combien de temps je suis là, en haut des escaliers. Mes yeux se déplacent d'un côté à l'autre. J'ai déjà franchi toutes les portes de mon côté du couloir. Je ne me souviens pas si Rémy me l'a dit, ou si c'est juste une connaissance logée dans les crevasses sombres de mon cerveau, mais je crois que l'étage au-dessus est habituellement celui des quartiers des domestiques.
J'hésite, me demandant si ce n'est pas trop envahissant d'explorer là-haut. Je fais un compromis en me disant que je n'irai pas dans les chambres, et que je suis juste curieuse de savoir à quel point les quartiers sont accommodants. Rémy est connu pour surpayer même pour le plus petit travail, donc je me doute que ses domestiques sont bien rémunérés. Cependant, la compensation et le confort sont des niveaux de compassion différents. Je suis curieuse de savoir combien de chambres s’y trouvent. Avec mon raisonnement fermement établi, je monte l'escalier. Il est un peu étroit, mais je suppose que la décision de conception a été prise bien avant l'époque de Rémy.
En haut des escaliers, je me trouve dans un large couloir dont la plupart des portes sont restées ouvertes. Choisissant une direction, je jette un coup d'oeil. Ce sont des chambres bien entretenues, avec de grands lits et un éparpillement d'objets personnels. Les pièces qui ne sont pas réservées au personnel sont surtout des salles de fournitures. Des étagères encastrées empilant d'innombrables draps pliés, des couettes, des taies d'oreiller et autres remplissent une pièce entière. Je me demande à quelle fréquence ils doivent changer les draps inutilisés de tous les lits du deuxième étage. D'autres pièces contiennent des conserves et des produits secs comestibles. Il y a une cuisine complète, une salle à manger spacieuse et un salon confortable ici. Tout l'ameublement est moderne, bien que le style soit contraire à celui des autres étages. Je suppose qu'il les a laissé choisir leurs propres meubles et décorations.
En redescendant, je me dis qu'il serait intéressant de parler à l'un des domestiques ou des majordomes. Qu'auraient-ils à dire sur Rémy ? Le trouveraient-ils calme mais intense, ou bien attentionné et compliqué ? Je me demande depuis combien de temps ils sont employés ici, et si l'un d'entre eux l'a vu grandir.
Mes yeux dérivent vers le couloir de Rémy. Je suis sûre que les autres pièces ne sont que des chambres de rechange, mais je me dis que ça ne fera pas de mal de jeter un coup d'œil, tant que j'évite sa propre chambre. Au moins, j’y trouverais des œuvres d'art intéressantes, à condition que les chambres ressemblent à celles de mon côté du domaine. Je franchis la première porte à droite, et c'est exactement comme je l’avais imaginé. Elle est peinte dans une nuance de violet clair, plus claire que la lavande. L'art et la décoration sont assortis dans des tons de bleu ciel et de rose pâle. Il y a des oreillers en fourrure, des motifs floraux et des œuvres d'art représentant des lèvres et des figures féminines.
C'est plutôt glamour. Ça me fait penser à sa sœur, Ava. Si sa garde-robe dit quelque chose d'elle, c'est qu'elle a du style et du glamour. Pourtant, sa chambre elle-même est si immaculée avec seulement un hommage à l'amour de la France. Je me demande si cette chambre avait été décorée pour elle, mais elle en a choisi une autre.
Je passe à la pièce suivante. C'est un autre assortiment de couleurs, de motifs et d'art. C'est un loisir de passer d'un tableau à l'autre, d'une image à l'autre, en traitant chaque pièce comme sa propre petite galerie. Pourtant, ça commence à devenir redondant. Je pousse un grand soupir et essaie de m'accrocher, sachant qu'il n'y a pas grand-chose d'autre à faire pour moi. Quand je quitte cette pièce, mes yeux se fixent sur la porte de l'autre côté du couloir : La chambre de Rémy. Jamais je ne le trahirais en entrant sans sa permission. Je m'arrête seulement pour me demander à quoi elle ressemble exactement, ce qu'il y a dedans. Les murs sont-ils peints de sa couleur préférée ? Y a-t-il une télévision, des bibliothèques, des photos personnelles ? Peut-être que je le découvrirai vraiment plus tard dans la journée, mais je sais qu'il vaut mieux ne pas y placer tous mes espoirs.
Je pousse la dernière porte, en face de sa chambre, et entre à l'intérieur. Au moment où j'allume la lumière, je me fige. C'est une chambre d'enfant. Des murs bleu pâle avec des nuages peints dessus. Un lit, plus petit que les autres dans cette maison, fait de draps rouges gais. Des gribouillages et des croquis rudimentaires éparpillés sur le bureau de taille enfantine. Comme si cela n'était pas une preuve suffisante, la collection infinie de jouets qui encombrent les étagères confirme le tout. Je suppose que les différents coffres et tiroirs sont eux aussi remplis.
Fais demi-tour. Pars en courant et fais comme si tu n’avais rien vu.
Je considère la pensée et peut-être que je devrais vraiment l'écouter. Rémy ne m'a jamais dit de ne pas aller dans cette pièce. Il aurait dit quelque chose au petit déjeuner quand je lui ai dit que j'avais l'intention d'aller explorer, n'est-ce pas ? J'ose faire quelques pas de plus à l'intérieur, voulant voir de plus près. De toutes les discussions que nous avons eues, et de tout le temps que nous avons passé à travailler ensemble, j'aurais pensé que l'existence d’un enfant aurait été évoqué au moins une fois. Les jouets et le décor indiquent un petit garçon, sûrement pas plus de dix ans.
Je repère sur le mur une photo de deux enfants et je m'approche pour bien la regarder. Même de loin, je peux dire qu'il s'agit de deux garçons, l'un plus âgé que l'autre de quelques années. Il y a une ressemblance frappante avec Rémy chez les deux garçons. L'un pourrait être une copie de lui. Je me demande si c'est possible...
J'ai trébuché sur quelque chose et j'ai automatiquement tendu la main pour me rattraper, la frappant contre le mur. Le tableau tombe et s'écrase sur le sol, le verre se brisant. C'est pas vrai ! J'examine le verre, en m'assurant de ne pas marcher sur l'un d'eux, je m'accroupis et ramasse soigneusement les plus gros morceaux. Ce faisant, je remarque quelque chose de particulier. C'est une chaussure sur laquelle j'ai trébuché, mais la paire est beaucoup plus grande que les autres alignées contre le mur. En regardant autour de moi, je remarque la même chose à propos d'une veste accrochée à un crochet, et une absence de jouets sur l'une des tables de nuit. Est-ce que deux garçons restent ici ? Pourquoi, si le domaine est si grand ?
J'ai la tête qui tourne. Il y a quelque chose de bizarre dans tout ça, mais je ne sais pas vraiment quoi. Je continue à ramasser le verre, voulant me lever aussi vite que possible avant de partir à la recherche d'un balai. Puis, à mon grand désarroi, il y a des bruits de pas. En regardant par-dessus mon épaule, je vois Rémy debout dans l'embrasure de la porte. Il a les yeux grand écarquillés, la mâchoire serrée et les narines dilatées alors qu'il prend une grande inspiration.
"Tu as un fils ?" Je demande, interrompant son explosion imminente alors que je me tiens debout avec le petit tas de verre dans ma main. "Ou des fils ? " Mes yeux retombent sur la photo posée sur le sol.
"Ce ne sont pas tes affaires", répond Rémy, la voix basse et froide.
Mon attention revient sur lui. Je fronce les sourcils, sa réaction me laisse perplexe. "Je veux dire, est-ce que ça ne me regarde pas un peu si on explore la piste d’une éventuelle relation ?"
"Ne nous faisons pas d'illusions, Scarlet", remarque-t-il. Son accent est plus fort maintenant, signe qu'il est en colère, très en colère. "Nous ne survivrons pas à la neige."
Mes sourcils se froncent. Pendant un moment, je ne peux que cligner des yeux. J'ai envie de me mettre en colère à mon tour, de lui faire comprendre à quel point sa colère est puérile. J'arrive à résister. Nous sommes tous deux censés travailler sur notre communication et la gestion de nos émotions, n'est-ce pas ? Prenant une profonde inspiration, je pose soigneusement le verre sur une commode avant de me tourner vers lui. "Je suis désolée d'avoir cassé le cadre. C'était un véritable accident, mais ce n'est pas une raison pour m'énerver au point de..."
"Comme si j'en avais quelque chose à foutre d'un cadre de trois kilos", il crache. "Je t'ai dit de ne pas entrer ici, Scarlet. Tu n'écoutes pas, putain."
"Tu me l’a dis ?" Je respire. J'essaie de retrouver la mémoire, mais je fais chou blanc.
Ses yeux émeraudes se rétrécissent vers moi. "Quand je t'ai donné le cocktail après notre prise de bec à propos de la bouteille de scotch. Je t'ai demandé de ne pas toucher à ce scotch, ni à la chambre au bout de mon couloir."
Merde... Je me souviens maintenant. "Re-Rémy"... Je suis désolée. J'ai oublié. Tu sais sûrement que je ne ferais pas ça pour te contrarier délibérément."
"Et qu'est-ce qui est pire, Scarlet ? Blesser quelqu'un délibérément, ou ne pas écouter et le blesser par ignorance choisie ? " réplique-t-il, l'amertume suintant dans chaque syllabe.
"Arrête", je demande. "Tu sais que c'est pire de choisir de blesser quelqu'un. Il n'y avait absolument aucune mauvaise intention. Tes mots là, c'est un choix et un choix malveillant en plus. Et je ne sais pas si c'est juste parce que j'ai oublié ou parce que tu as choisi de ne pas répondre à ma question..."
Il m'interrompt. "C'est exactement pourquoi je t’ai viré. Tu es une catastrophe bredouillante, bégayante et incompétente. Et, pire que tout, ces valeurs que tu penses avoir n'est rien d'autre que de la fausse justice."
Ma langue court contre l'intérieur de ma joue, comme s'il m'avait vraiment frappé et que je m'attendais à goûter du sang. Je suis en colère, mais d'une manière plus profonde que jamais avec lui. J'ai essayé de lui donner une porte de sortie, une chance de revenir sur les choses qu'il a dites. La porte est juste là pour qu'il s'en aille et se reprenne. Il a choisi de me faire du mal. Ce qui rend la situation encore pire, c'est que je ne suis même pas en colère, je suis frustrée. Je n'ai pas la force d'être en colère, car je vois la douleur derrière sa colère. Je suis frustrée parce qu'il s'en tient à ses vieilles habitudes au lieu d'évoluer, parce qu'il ne veut pas aborder cette douleur avec moi ou avec lui-même.
Je veux poser des questions à ce sujet, pour comprendre comment tous ces déclencheurs sont liés pour lui, et ce qu'ils ont à voir avec cette pièce. Avait-il un fils ? Est-il décédé ? Cela donnerait un sens au livre et à son lien émotionnel avec cette pièce, mais pas au scotch, ni à la colère qu'il tient d'une main de fer. Je ne peux pas demander sans le bouleverser davantage. Je suis perdue.
Il laisse tout ce qui existe entre nous partir en fumée parce qu'il préfère s'emporter et me faire fuir plutôt que de partager sa douleur. Il préfère s'asseoir et soigner ses blessures avec de l'alcool plutôt que de me dire où il a mal. Je ne vais pas rester là et subir les abus. Il pourra toujours revenir à la raison et s'excuser, puis nous pourrons parler des prochaines étapes.
Malgré toute cette rationalisation, j'ai les yeux qui coulent et je ne veux absolument pas qu'il me voie pleurer. Sans un mot, je traverse à nouveau la pièce et passe devant lui. Le temps que j'atteigne ma propre porte, ma vision est complètement brouillée par les larmes. Même si je comprends qu'il s'en prend à ses propres démons, cela ne rend pas ma situation moins douloureuse. Cela ne change rien au fait que je vis cela à nouveau, une piqûre fraîche arrachant les callosités de mes vieilles blessures, ouvrant des gouffres dans mon cœur. Une fois de plus, cela me rappelle pourquoi j'ai passé une si grande partie de ma vie seule. Se rapprocher des gens me fait souffrir.
Cette seule pensée suffit à libérer tous les souvenirs que j'ai retenus, les uns après les autres, un flot de fantômes attaquant chaque partie vulnérable de mon être.
Ce doit être des fantômes. Ils ne sont pas là, mais je les sens. Ils me hantent. Ils me coupent.
Prendre soin de Rémy m'a amenée à ce point, au point de briser une promesse que je m'étais faite il y a longtemps : que je ne tomberai jamais amoureuse d'un homme qui me fait ressentir ce que mon père a fait. Pour remuer le couteau dans la plaie, j'ai rationalisé ses paroles blessantes, me préparant déjà à lui pardonner. Mais je ne peux pas l’accepter. Je dois me faire une nouvelle promesse.
Ce sera la dernière fois qu'il aura mon pardon pour m'avoir fait ressentir ça.
Quelques jours seulement après le début de notre histoire, nous en sommes déjà à la dernière goutte. Peut-être que nous ne survivrons vraiment pas à la neige.
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